FURNE ET C", LIBRAIRES-ÉDITEURS
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Ce fut un grand jour, celui où le Roi des Français, suivi de Télite de la nation, vint inaugurer les galeries du musée historique de Versailles ! Tout concourut à rehausser l'éclat de cette solennité : c'était la plus heureuse époque de l'année ^ ; la végétation grandiose des jardins avait atteint son plus beau développement ; les vifs rayons du soleil ajoutaient à la majestueuse architecture du palais ; l'union récente du duc d'Orléans donnait un nouveau gage de stabilité au trône; la famille royale, complète alors, ivre de joie et de bonheur, entourait son auguste chef; puis venait tout im monde d'illustrations appartenant à l'armée, aux sciences, aux lettres, à la magistrature^ aux arts; rien ne manqua à cette inauguration, et la diplomatie de l'Europe y compta même ses plus dignes représentants.
Ces vastes galeries dont trois règnes n'avaient pu repeupler la solitude, que Napoléon lui-même avait délaissées, un seul mot maintenant suffisait pour y attirer la foule, pour rendre à la vie un palais resté morne et désert pendant un demi- siècle! C'est que ce mot était un signe de réconciliation offert à tous les partis ; c'est que d'un mot ce magnifique palais de Versailles était devenu l'asile , le panthéon de toutes les gloires de la France ; c'est qu'en ouvrant ses portes, Louis -Philippe ne s'y présentait pas seulement avec Louis XIV et sa race , mais aussi avec leurs glorieux prédécesseurs y Charlemagne , François I*"", Henri IV; bien plus encore , avec tous les hommes éminents qui , à toutes les époques et dans toutes les carrières, depuis Clovis jusqu'à nos jours, ont concouru à former, à consolider,
4. Les galeries du Musée de Versailles ont été inaugurées le 40 juin 4 837; le mariage du duc d'Orléans avec la princesse Hélène de Mecklenbourg-Schwerin avait été célébré quelques jours auparavant, le 30 mai.
à illustrer cette monarchie française qui compte quatorze siècles d'existence.
Mais ce lieu que rien ne peut remplir depuis la mort du grand roi , ni l'esprit du régent, ni les prodigalités de Louis XV, ni les mémorables transports de 89, ni même la gloire de l'empire , est-il réellement digne d être le théâtre de cette majestueuse exhibition ? Son histoire va nous l'apprendre.
Versailles touche à toutes les grandes choses du passé ; il a ses légendes et ses annales ; son origine est confuse et incertaine comme tout ce qui est célèbre ; ses commencements sont laborieux , mais son épanouissementestmerveilleux et rapide. «Versailles, dit M.Fortoul avec un rare bonheur d'expression, a tout vu passer sur ses dalles de marbre : les rois, les poètes, les ministres, les courtisans, lesconfesseurs, les maîtresses en titre ou autrement, les reines sans pouvoir et celles qui en avaient trop , les ambassadeurs , les généraux vainqueurs ou vaincus, les petits abbés, les grandes dames, l'épée et la robe, la noblesse, le clergé, même le tiers, même le peuple; l'honneur, la bassesse , le génie , qui est rare ; la vertu , plus rare encore en ces hauts lieux ; l'esprit , qui n'y manque pas; la sottise , qui y foisonne ; le vicCj qui s'y étale sans pudeur ! Toute cette foule s'est promenée pendant deux siècles sous ces voûtes dorées, et chaque jour son torrent était plus impétueux, plus mêlé, plus bruyant; chaque jour elle donnait une pluslibre carrière à ses passions, à ses fantaisies ; chaquejour elle était plus ardente et plus enivrée, et elle parlait plus haut, d L'histoire de Versailles, pour le dire en un mot, c'est l'histoire de la civilisation pendant les deux derniers siècles : ce château , est un de ces points culminants d'où on découvre le mouvement des mœurs , des guerres , de la diplomatie , de la littérature qui pendant ce long laps de temps ont agité l'Europe.
Mais procédons avec méthode; suivons pas à pas toutes les phases de cette résidence royale ; constatons toutes les transformations qu'elle a subies et tous les événements qui s'y sont accomplis. C'est le meilleur moyen de comprendre sa merveilleuse destinée.
Une charte octroyée par Eudes , comte de Chartres , au monastère
de Saint-Pierre de la même ville , est le titre le plus ancien où soit mentionné le lieu qu'occupe aujourd'hui Versailles C'était alors un petit prieuré construit au milieu des bois , sous l'invocation de saint Julien , lequel était protégé par un donjon féodal , dont le premier seigneur connu est Hugues ( io37). A la mort de ce seigneur, outre son église paroissiale dédiée à saint Julien, Versailles possédait une collégiale fondée probablement par Hugues. Geoffroy de Gomet, devenu cessionnaire des droits du premier fondateur, céda, en io65 ou 1066, à la fameuse abbaye de M armoutiers ( Touraine ) trois prébendes à Versailles , sous la condition que Tune tomberait dans le domaine du couvent, et que les deux autres formeraient deux canonicats à la disposition de ses religieux. Enfin , en io84, l'évêque de Paris, de qui relevait alors la cure de Versailles , concéda aux mêmes moines cette cure avec un emplacement désigné dans la charte de donation sous le nom de Aliare sancti Juliani de F'ersaliis.
Vers la fin du onzième siècle, le manoir féodal appartenait à un seigneur nommé Philippe de Versaliis. Philippe, spectateur indifférent des événements qui se passaient alors , . vit du haut de son donjon Guillaume-le-Conquérant s'emparer de l'Angleterre , les fils de Gauthier de Hauterive aller fonder un royaume normand dans la Pouille, et les croisés se précipiter vers l'Orient aux cris mille fois répétés de Dieu le veut! Pour lui, dévoré d'un ennui profond, ou plutôt d'une tristesse dont il n'aurait pu lui-même expliquer la cause, il se renferma d'abord dans son manoir; puis un matin il embrassa sa femme Helvise, fit de riches donations au prieuré de Saint-Julien, et se retira dans l'abbaye de Marmou tiers, où il prit le froc. Les moines de cette abbaye conservèrent les prébendes , le prieuré de Saint-Julien et la cure de Versailles pendant environ un siècle, et les cédèrent en 1 180 à l'abbaye de Saint-Magloire de Paris , en échange d'un prieuré que cette dernière possédait dans le diocèse de Saint-Malo. Depuis cette époque , le prieuré resta constamment dans le domaine de l'abbaye de Saint- Magloire , et fut réuni avec cette antique abbaye au diocèse de Paris , de 1664 a 167 1.
£n 1 56i , Martial de Léoménie , secrétaire d état , greffier du Conseil,
h INTRODUCTION.
qui possédait la seigneurie de Versailles , obtint du roi Charles IX 9 entre autres privilèges celui d'y établir quatre foires annuelles et divers marchés. Quelques années après , Léoménie tombait , le jour de la Saint-Barthélémy, victime de son dévouement à la cause du jeune roi de Navarre, et, le couteau sur la gorge, signait une cession de son bien en faveur du maréchal de Retz. En 1627, ^^^^ de Choisy, seigneur de Versailles , un des héritiers du maréchal , vendit cette terre au roi Louis XIII. Près du donjon, presque en ruines, était un vieux moulin à vent où couchait le roi lorsque après une longue chasse il ne voulait pas pousser jusqu'à Saint-Germain. Ce prince fit d'abord bâtir un simple pavillon, qui subsista longtemps encore rue de la Pompe , à l'angle de l'avenue de Saint-Cloud ; puis le moulin fut abattu , et sur ses ruines on construisit le premier château ; enfin, on acheta le vieux donjon à J.-F. de Gondi, l'oncle du fameux cardinal de Retz; on le rasa en i638, et Versailles devint la propriété exclusive de la couronne.
Le château bâti par Louis XIII n'avait que vingt-deux toises sur
chaque façade, a C'était un chétif château dont un simple gentilhomme
<c ne voudrait prendre vanité , » disait Bassompierre. Mais comme à
cette époque le royaume était ravagé par l'ambition et la turbulence
des seigneurs , on crut devoir le mettre à l'abri d'un coup de main,
au moyen d'iinjaiisse braie , espèce de chemin couvert au-dessus du
fossé, qu'on traversait sur un pont-levis. Le château avait été élevé
sur le tertre de Versailles , de manière à dominer aussi loin que
possible. Bientôt les courtisans , désireux d'avoir une résidence près
d'un séjour que le roi semblait particulièrement affectionner, firent
construire quelque maisons de plaisance dans ses environs. Autour de
cesdemeures les chaumières se multiplièrent, et enfin un village s'éleva.
Le modeste château de Louis XIII était àpeine inauguré, qu'une scène
solennelle s'y accomplissait déjà : Richelieu^ menacé dans sa puissance,
vient s'y humilier devant son royal esclave , et obtient , pour prix de
son apparente soumission, l'exil de la reine-mère et une extension
de pouvoir sans limite! Mais ce n'est encore là que le prélude des grands
événements dont Versailles doit être le théâtre pendant le règne suivant.
Les fêtes brillantes que Fouquet donna à Vaux avaient exalté Timagination de Lous XIV; il voulut, lui aussi, créer un palais, des jardins qui fissent oublier tout ce que les rois et les princes de Tantiquité et des temps modernes avaient conçu de plus somptueux. Paris, il faut le dire , ne pouvait être la ville de prédilection du jeune roi ; il lui fallait une capitale qui datât de lui, dont il fût le soleil, au milieu d'une foule de satellites brillant à sa suite. Paris avait été presque en république pendant la captivité du roi Jean; Paris avait été anglais pendant la folie et après la mort de Charles VI; Paris avait été presque espagnol avec la Ligue ; Paris surtout avait été le siège de la Fronde , et le pupille de Mazarin n'était pas homme à l'oublier. Il voulut donc une métropole de main royale , et dans son application du moi absolu il ne craignit pas d'entrer en lutte avec la nature pour arriver à ses fins. En effet, dans cette fastueuse création, Futilité ne se fait sentir nulle part; le caprice y règne partout, mais à des conditions de grandeur que Louis XIV seul pouvait remplir.
L'orgueil et la volupté furent le premier mobile des transformations de Versailles ; mais vingt années de victoires ne tardèrent pas à consacrer ces majestueuses constructions ; puis les arts , la littérature rivalisèrent avec la gloire des armes et la galanterie pour en rehausser l'éclat. C'est pour Versailles que Lebrun a épuisé tout ce que sa palette avait d'orgueil et de richesse; c'est pour Versailles que Coysevox était statuaire, Mansard architecte, Lenôtre jardinier ; c'est à Versailles que Molière a composé la plupart de ses chefs-d'œuvre , que Racine a fait Esther et Bérénice.
Tant que Versailles a été le siège de la monarchie française , il ne s'est rien passé en Europe qui n'ait eu sa cause ou son retentissement dans ce palais: Londres et Rome y trouvèrent un vigoureux antagoniste. Toutes ces mémorables campagnes qui, soiis le règne de Louis XIV, agrandirent le territoire de la France, qui mirent la Hollande à deux doigts de sa perte ou qui bouleversèrent l'Allemagne, furent conçues et arrêtées à Versailles; et c'est là aussi qu'au retour de leurs expéditions les Condé, les Turenne, les Vauban, les Catinat, accouraient pour recevoir la récompense due à leurs
exploits. Après les vainqueurs défilent les vaincus ; voici des généraux, des princes, des ambassadeurs étrangers qui viennent saluer un maître ou implorer la paix. Entendez- vous le canon qui gronde sur les rives d'Afrique ? c'est Versailles, avec Duquesne , qui prélude déjà aux futures conquêtes de la France en Algérie. Bientôt l'Espagne courbera le front et recevra de Versailles une nouvelle race de rois.
Le dix-septième siècle se place sans contredit à la tête des plus belles époques de notre histoire : c'est le siècle du grand Condé et du grand Corneille, de Bossuet et de Fénelon, de Molière et de Racine, de mademoiselle de Lavallière et de madame de Sévigné; c'est le siècle de toutes les gloires et de tous les prestiges , et Versailles en a été la plus belle expression.
Avec le règne de Louis XV, l'histoire a moins de conquêtes , moins de prodiges à enregistrer ; elle est même forcée de taire bien des vices, d'écarter bien des hontes; Versailles est néanmoins le centre d'un grand mouvement civilisateur , qui va bientôt envahir l'Europe : Versailles est devenu le point de mire et le but du pèlerinage de tous les hommes distingués de l'époque : Pierre-le-Grand; Christian III , roi de Danemark ; Gustave III , roi de Suède ; Joseph II , empereur d'Autriche , pour ne citer que les plus célèbres , viennent tour à tour lui rendre hommage. A la littérature du grand siècle, pleine de grandeur et d'imagination , a succédé une littérature moins savante et moins majestueuse, mais plus vive, et poursuivant, avec l'ensemble de toutes les forces et de tous les talents , l'émancipation définitive de la raison humaine. Voltaire est le chef de cette école , et sa place est marquée à Versailles ; il y a ses grandes et ses petites entrées. A sa suite marchent Montesquieu , d'Alembert, Diderot, et tous ces hommes dont les écrits ou la parole doivent régénérer le monde. Tandis qu'Adam Smith à Londres, Campomanes à Madrid, jettent les bases de l'économie politique , Quesnay fait prévaloir à Versailles les principes de la science nouvelle; et la cour, malgré son incurable frivolité, l'écoute. Il y a cinquante ans, dans ce même palais, Fénelon apprenait à bégayer à son royal élève, le jeune duc de Bourgogne , « que les rois étaient faits pour les sujets , et non les
sujets pour les rois»; maintenant Quesnay y proclame tout haut la suprématie du travail.
Les ébats du Parc aux cerfs et les caprices des maîtresses ne sauraient arrêter le mouvement qui s'opère : la royauté hésite à le suivre , mais les réformateurs et la nécessité Tentrainent. Versailles, après avoir assisté à Tapogée de la monarchie, va devenir le berceau de la grande révolution qui doit dévorer les princes et les rois. IjCS Etats généraux s'assemblent dans le palais de Louis XIV, et d'un souffle effacent ces orgueilleuses paroles : «c IJÉtat^ cest moi. » Entendezvous le serment du jeu de paume .^ C'en est fait de la monarchie ; il n'y a plus pour elle d'abri nulle part. En montant sur le trône, Louis XVI avait voulu supprimer les petits appartements créés par son aïeul. Micque, son architecte, fit un plan dont l'exécution fut remise à l'an 1790. « Cela verra finir le siècle », disait naïvement le pieux roi. La hache du bourreau le dispensa de ce soin.
La Convention et le Directoire négligèrent complètement Versailles; Napoléon y dépensa beaucoup d'argent , mais ne voulut jamais s*en servir.
De Trianon, qu'il habitait, il vint un jour visiter le château de Versailles , pour apprécier sur les lieux les projets de sa restauration. Après avoir tout vu , reconnu les difRcultés auxquelles le mauvais choix de Louis XIV avait donné lieu, déploré cette alternative embarrassante de détruire , suivant le plan de Peyre le jeune , une grande partie des bâtiments anciens, et de dépenser des sommes immenses, ou de se borner à un simple rétablissement des choses, Napoléon dit : a Pourquoi la révolution , qui a tout détruit , n'a-t-elle pas démoli le « château de Versailles .^^ Je n'aurais pas aujourd'hui un tort de « Louis XIV sur les bras, et à rendre supportable un vieux château <c mal fait, et, comme on l'a dit, ixn favori sans mérite.
L'humeurpercedans cette critique. Napoléon s'était si bien arrangé aux Tuileries qu'on peut lui contester le droit de mépriser Versailles. Quoi qu'il en soit au favori sans mérite^ la Restauration, qui se cramponnait au passé, n'osa rien faire pour lui. La royauté, telle que la charte l'avait réduite, était trop petite pour une si grande demeure.
Après la révolution de i83o, Versailles eut le triste privilège dé recevoir les adieux des derniers rejetons de Louis XIV. Dès ce moment, son existence devenait plus embarrassante que jamais. Une idée heureuse, grande, sublime, le sauva de la destruction. Sans nier la grâce de Dieu, Louis-Philippe, n'oubliant pas son avènement, se
prit à penser qu'il n'y avait point de palais assez vaste pour l'histoire de la nation, et que Versailles, par son glorieux passé , était le sanctuaire le plus digne qu'on pût lui offrir. Belle leçon de magnanimité et de tolérance donnée par le roi d'une révolution à ses partisans et à ses adversaires; noble conception, qui, attirant la génération actuelle autour des images des grands hommes et des grands souvenirs de notre histoire, a relié, par le concours merveilleux de tous les arts , le présent au passé !
C'est cet immense et splendide tableau de nos gloires nationales de tous les âges, que nous avons voulu reproduire à l'aide de gravures exécutées par d'habiles artistes, et d'un texte toujours puisé à des sources authentiques. Nous n'avons jamais prétendu embrasser ce vaste ensemble qui se compose de plus de quatre mille sujets ; cette reproduction n'aurait pas d'ailleurs un intérêt assez soutenu pour justifier ses proportions gigantesques. Nous avons donc dégagé notre œuvre de tous les détails sans importance ou sans valeur au point de vue de l'art ; mais , dans cette limite que nous nous sommes efforcés d'atteindre , nous pouvons affirmer avec confiance que notre publication est complète, et qu'elle résume, dans son expression la plus digne , le Musée de Versailles.
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