DU GUESCLIN
« Les Anglais et leurs partisans avaient repris quelques forteresses en Auvergne^ en Limousin et eu Rouergue. GeoffroîTéte-Noire, Breton du parti d'Angleterre, avait, entre autres places^ surpris le château deVentadour, un des plus forts du pays, et courait de là sur les terres de France, où il faisait de grands désordres* L'armée française marcha de ces côtés-là dès lé commencement de cette année i38o, et mit le siège devant Châteauneuf-de-Rendan, où
il y avait une forte garnison de Gascons et d'Anglais. Cette. place n'est pas fort éloignée de la ville de Mende et de celle du Puy. I^s assiégés s'y défendirent avec beaucoup de valeur; mais ce qui a rendu cette forteresse plus mémorable dans l'histoire a été la grande perte que la France fit à ce siège par la mort du connétable du Guesqlin.
« Ce général, voyant la vigoureuse résistance des. assiégés , avait fait serment, quoi qu'il pût arriver, de la prendre, par forcQ ou par capitulation; mais, pour en venir à bout, il se fatigua tellement qu'il en tomba dangereusement malade, et fut, quelques jours après, désespéré des médecins. Il se prépara à la mort avec autant d'édification que de fermeté, car, avec son humeur guerrière, il avait toujours conservé beaucoup de piété et de religion. Après avoir reçu les sacrements et fait son testament , il commanda qu'on lui apportât l'épée de connétable; il la baisa, et la remit entre les mains du maréchal de Sancerre, le priant de la rendre au roi, et de lui dire qu'il lui demandait pardon des fautes qu'il pouvait avoir commises à son service, de l'assurer qu'il lui avait toujours été fidèle, et qu'il mourait son serviteur. Il embrassa le maréchal, parla avec beaucoup de tendresse à tous ces vieux capitaines qui suivaient sa bannière depuis tant d'années, les conjura de demeurer fidèles au roi, et de se souvenir de'ce qu'il leur avait dit en mille occasions, qu'en quelque lieu
<ig>2 <^ qu'ils Bssent la guerre, les gens d'église, les femmes, tes enfants et le pauvre peuple n'étaient point leurs ennemis. Après quoi , ayant fait retirer tout le monde, excepté son frère Olivier du Guesclin et le maréchal de Sancerre, pour donner à Dieu seul ses derniers moments, il expira, à l'âge de soixante-six ans, le 1 3 juillet.
o I^ nouvelle de sa mort fut le sujet d'un deuil universel. Le roi et tout le royaume la pleurèrent , et chacun ne parlait qu'avec des gémissements de la mort du bon connétable : c'est le nom qu'on lui donnait. Charles l'honora de la plus glorieuse marque d'estime qu'il pût donner k un de ses sujets mort à son service les armes à la main, en le faisant enterrer à Saint-Dénis, pour mêler ses cendres avec celles de tant de princes, de princesses, de rois et de reines qui y reposent. Il lui fit faire un tombeau auprès de celui qu'il s'était fait élever pour lui-même, et où la reine son épouse était déjà inhumée. Les frères du roi assistèrent en deuil à ses funérailles, avec plusieurs autres princes du sang et un nombre infini de noblesse et de peuple. On y fit une oraison funèbre en son honneur, et on n'avait jamais fait de semblables cérémonies où l'on vît en même temps plus de magnificence et des marques d'une plus sincère douleur.
« Une des choses les plus glorieuses à la mémoire de ce grand capitaine fut ce que firent les assiégés de Gbâteauneuf-de-Rendan le jour de sa mort. Ils avaient capitulé, et étaient convenus de se rendre le 12 juillet, en cas qu'ils ne fussent pas secourus. Quand on les eut sommés de livrer la place le lendemain, qui fut le jour que mourut le connétable, ils dirent qu'ils lui tiendraient, même après sa mort, la parole qu'ils lui avaient donnée. Le gouverneur sortit de la place avec les plus considérables chevaliers de sa garnison, et entra dans la tente où le corps du connétable était sur un lit de parade , au côté duquel était , sur un carreau de velours, l'épée nue, marque de sa dignité. 11 mit à ses pieds les clefs de la ville, et lui rendit ses respects avec les mêmes honneurs et les mêmes mRrques de soumission que s'il avait encore été vivant, alTectant, par ces cérémonies extraordinaires, de surpasser les Français mêmes dans l'estime et la vénération que, tout ennemis qu'ils étaient, ils avaient pour la vertu et pour le mérite de ce grand homme. » (Dariel, Histoire de France.)
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