I.K ^IIIITAIRK
Mais pourquoi vous imposer celte dure contrainte"'
LB ijànuiini.
liOrsque ma sorur fut attaquée par la maladi<< contagieuse dont toute ma famille a eie la M*'timc, et qu'elle vint partager ma relraitr, nous ne nous étions jamais rm»: son effhai tel etlréme t n roaperrevant pour la première fpla. l.a crainte de l'aniicer , la crainte plus gns^t rm (ire d aucmenler son m.tl en l'approcèaïf^ nr.jvalc forcé d'adopter ce triste genre de vie. I..t l'pre n'avait attaqu«' que sa poitrine, et je
conservais encore quelque espoir de la voir guérir. Vous voyez ce rcsCe de treillage que j'ai négligé; c'était alors une haie de houblous que j'entretenais avec soin et qui partageait le jardin en deux parties. J'avais ménagé de chaque côté un petit sentier, le long duquel nous pouvions nous promener et converser ensemble sans nous voir et sans trop nous approcher.
CFhtJ
Eté Pied d? Argile.
Par Charles de Bernard.
CSuilé).
Merci, ne pensez pas à moi; j'ai l'habitude de faire mes affaires moi-même, répliqua M. Groscassand dont les petits yeux brillants venaient de rencontrer ceux de la comtesse qui sembla se laisser admirer sans courroux par l'ancien martyr de sa beauté.
La formation d'une contredanse sépara les deux amis, et Uauriac rencontra un instant après M. Sabalhier qui venait d'être décavé à la bouillote.
— Vous êtes plus raisonnable que moi, lui dit le vieillard, car vous ne dansez pas et je perds mon argent. Qu'avez-vous fait de maître Groscassand? Je viens de le voir tout à l'heure, le Spartiate qu'il est, avalant des sorbets, et lorgnant les femmes tout comme je pourrais le faire, moi, vieil esclave de l'absolutisme.
— Groscassand est mieux placé à la chambre que dans un salon, répondit le jeune homme qui avait sur le cœur le sourire ironique de son honorable ami.
— Ah! le voilà qui cause avec madame de Chantevilliers, reprit le chef de division; il se rengorge, il se caresse les cheveux, il prend des poses à la Mirabeau. Bien, la corde sensible vivre. Et la comtesse... quelle aménité, quel sourire permanent; elle baisse les yeux; clic va redevenir jeune fille.. . Pour peu que cela continue, je serai jaloux: elle finirait par faire plus de
frais pour lui que pour moi... Allons, allons, avant la fin de la session nous pourrons bien avoir une boule blanche de plus.
— Ainsi vous croyez que M. de Chantevilliers sera pair de France? dit Adolphe avec une ironie mêlée de quelque dépit, car le succès de M. Groscassand lui rendait plus humiliant son échec personnel; l'homme aime toujours la victoire même quand il renonce à l'exploiter.
— Pair de France, répéta M. Sabathier en goguenardant, ceci, mon cher Dauriac, est une autre paire de manches, comme disait élégamment M. de Buffon.
L'amant de madame de Versan sortit du bal de leur orgueilleuse ennemie, mécontent et découragé. En songeant à sa déconvenue^ il lui parut de plus en plus désagréable de l'interpréter à l'aide du commentaire ironique du vieux chef de division; l'admiration d'Adolphe pour M. Groscassand (de la Gironde) était toute politique. Soumis dans les questions de la vie publique à l'influence du député libéral^ le jeune homme se regardait comme son égal dans un salon, et, il faut le dire, comme son maître en l'art de plaire. Prétendre que l'avocat girondin pût réussir là où lui - même venait d'échouer, était donc à ses yeux une idée par trop bouffonne ; il était impossible qu'une femme eût si mauvais goût, ou fût asservie aux calculs de l'intérêt et de l'ambition, au point de tolérer d'un gros provincial tribunitien la galanterie qu'elle eût proscrite dans la bouche d'un élégant jeune homme de Paris.
— Cela n'a pas le sens commun, se dit Dauriac après avoir longtemps repassé dans son esprit les évcnemens de la soirée. Ils sont dupes tous deux: M. Sabathier de ce scepticisme invétéré qui refuse d'admettre qu'une femme puisse être vertueuse par vertu^ Groscassand de la fatuité gasconne qui lui persuade qu'à son âge et avec sa tournure il peut jouer le rôle de Lindor. Les plus forts caractères ont de ces faiblesses, et les grâces de bazoche qu'il déployait ce soir n'ôtent rien à son talent de tribune ou à sa valeur politique. Mais il se trompe lourdement s'il attache un sens sérieux à l'accueil que lui a fait
MISEE FRAXÇAIS.
cette femme. Elle est ambitieuse, soit; elle veut être pairesse, d'accord; elle ne se ferait aucuo scrupule d'exploiter à son profit l'influence de Groscassand, s'il avait la naïveté de donner dans le piège; à la bonne heure; mais quant à être pa^r de sa peine, qu'il v compte! Elle a dans les yeux une rigidité glaciiile à laquelle il est impossible de se méprendre. C'est du marbre que cette femme-là. .Sa vertu est taillée à pic. Autant vaudrait tenter l'escalade du Chimborazo, et, ma fui, le pauvre Groscassand n'est guère ingambe.
Les difficultés réputées insurmontables découragent les esprits peu déterminés , mais excitent les entreprenants. Après avoir comparé madame de Chantevilliers au Chimborazo, la première idée qui s'offrit à Dauriac fut celle, de M. de îSaussure gravissant le Mont-Blanc. De ce rapprochement involontaire, il conclut, avec je ne sais quel général, que le mot impossible n'est pas français. Il résolut donc de ne pas renoncer RU combat à cause de l'insuccès d'une escarmouche ; et le troisième jour apn-s le bal, il se présenta ches la comtesse, décidé à payer d'audace, monnaie que les prudes ne trouvent pas toujours de mauvais aloi. En descendant de cabriolet , il jeta un regard sur la façade de l'appartement où il s'était présenté en intrus quelques jours auparavant. Hcrrière une des fenêtres du second salon il entrevit la comtesse qui, au bruit de la \oiture, avait soulevé le rideau de mousseliuo pour regarder dans la «our de l'hôtel. A cette vue Adulphe gravit l'escalier aussi résolument qu'un soldat aguerri s'élance sur la brèche.
— .Madame la comtesse est .sortie, lui dit le donicstl)|ue auquel il déclina son iioin.
Je viens de l'apercevoir de la cour, observa Dauriac, décidé à forcer la consigne.
— ('"est possible, monsieur, répondu le laquais avec un aplomb de bonne maison.
— Alors annoncc/.-moi.
— J'ai déjà dit l'i mun.^ieur que madAmc était sortie, répliqua l'homme à livrée d'un air narquois et sans faire mine de se ranger.
Adolphe éprouva une violente Cenlation d'appliquer sa CAUUc sur le muflo du drôle, qui était
précisément celui qu'il avait vu chez madame de \ersan; mais, réfléchissant au ridicule d'un pugilat avec un laquais^ il étoufl'a sa colère, et se retira. Au moment où il remontait dans son cabriolet de remise, il aperçut devant la porte cochere M. Groscassand Cdela Gironde), s'élançan: d'un char numéroté, auquel venait d'être refuacc l'entrée de la cour. A la vue du jeune homme, dont la mine semblait allongée par le dépit, le député s'avança de l'air d'un garde-chasse qui dépiste un braconnier.
— Diantre, mon cher, vous êtes matinal, ditil de sa voix cuivrée; il n'est que deux heures, et vous venez déjà d'avoir votre audience.
— Il n'y a pas d'audience aujourd'hui ! madame de Chantevilliers est sortie, répondit .\dolphe, qui répéta le mensonge du domestique sans trop savoir pourquoi.
— .Sortie! répéta M. Groscassand d'un air
contrarié C'est égal, puisque je suLs ici, je
vais laisser ma carte. J*ai renvoyé ma voiture; voulez-vous m'attendre, et me jeter, en passant, à la chambre des députés? C'est à deux pas.
— Je le ferai d'autant plus volontiers, que la séance doit être ouverte depuÎN une heure, et que votre absence est préjudiciable à notre parti.
.Sans répondre au sarr.isme renfermé dans ces paroles, le député du côté gauche mont.-% Tescalier. Adolphe entendit le bruit de la sonnette et celui de la porte qu'on referm.iit; mais il attendit vainement une ou deux minutes: personne lie redescendit.
— ¥A\c le reçoit, ei MOi , elle OM Utmo ta porte! se dit-il en s'enfonçant bmfveflMBC ëaas le cabriolet. Ceci devient trop plaisant ! Kh bien! tant mieuK : c'est pour moi quM travaille sans s'en douter, et j'aurai là un homme d^affaircs qui ne me coûtera rien. ^)u*il papillonne tout à son aise autour de co flambeau de vertu; je souhaite do tout mon eorur que celle foin il n'y brûle pas ses ailes. Oui, j'aime mieux cela: mon projet, trop personnel, aurait peut-être ctc fort peu goûte d'Adricnne. De la sorte, elle B*a«ra rien à dire. Il evi évident que tirnsr.v«saBd se croit rajeuni de dourc ans depuis mercredi , et qu'il
iMUSKE FRANÇAIS.
ouvre une seconde campagne. Attendons les événements; s'il triomphe^ il sera temps d'intervenir.
Henouçant ainsi à la séduction^ mais non à la vengeance, Adolphe se rendit chez madame de Versan , où les charmes d'un tendre et spirituel entretien lui firent bientôt oublier jusqu'à Texistence de la comtesse iuipertiuemmeut irréprochable.
Dauriac ne s'était pas trompé: après le bal de madame de Chantevilliers, 31. Groscassand avait senti murmurer dans son cœur^ ou plutôt dans sa tête^ une voix depuis longtemps muette. L'impression qu'avait faite autrefois sur lui la vertueuse présidente se réveilla dès qu'il se vit distingué par elle. Le prix extrême attaché par ravocat-député au succès de salon qu'il croyait avoir obtenu , n'a rien qui doive surprendre. Doué d'une érudition judiciaire fort étendue, et d'un talent d'élocution assez remarquable, M. Groscassand ne plaçait ces deux avantages qu'en seconde ligne dans lejugement qu'il portait sur lui-même. Avant tout il se trouvait homme élégant^ fait pour plaire aux femmes et briller dans la meilleure compagnie; c'était là sa faiblesse, qu'avait irritée, au lieu de la guérir, plus d'une épreuve néfaste. Le long usage du barreau l'avait blasé sur la plaidoirie; ses succès de tribune élaient trop récents, il est vrai, et trop peu nombreux encore, pour qu'il s'y montrât indifférent, mais ils chatouillaient son orgueil «!ans le satisfaire. L'imagination méridionale et sensuelle du Bordelais ne se trouvait pas complètemcut rassa>ièe, au sortir du banquet de la gloire parlementaire; elle rêvait pour dessert, si cette métaphore peut être admise, une autre série de triomphes. Après avoir consacré sa journée à la patrie, jusqu'à cinq heures du soir. M. Groscassand eût regardé comme une douce et légitime rémunération de ses travalix, le droit d'offrir ses lauriers en guise de bouquet à quelque femme à la mode et de haute condition. Le député démocrate, qui rappelait à tout propos son origine plébéienne, tenait surtout à ce der-
nier point; il méprisait les parchemins; traitait la noblesse de chimère; les titres, de hochets; la distinction des races, de préjugé stupide! Mais les femmes du faubourg Saint-Germain trouvaient grâce devant ses yeux; à la baronne commençait son estime, à la duchesse elle se changeait eu respect.
— On ne fait pas la guerre aux dames, disait-il gallamment^ pour justifier devant ses amis politiques ses goûts aristocratiques à l'égard du beau sexe.
Le manège de madame de Chantevilliers agaça donc subitement dans l'âme de son ancien adorateur une corde qui vibrait à vide, eu attendant que quelque belle à seize quartiers voulût y porter la main. Les souvenirs du passé, malgré leur éloignement et leur peur de flatterie^ vinrent échauffer aussitôt les sentiments nouveaux. L'amour ne renaît pas comme le phénix, mais il laisse toujours en s'éteignant une cendre semée d'étincelles, et dans le cœur de M. Groscassand, ces étincelles pétillèrent soudain au souffle caressant de la vanité satisfaite. Empruntant au. roi Louis XVIII une phrase du préambule de la Charte, le député du côté gauche résolut donc de renuer la chaîne des temps, et se promit de n'épargner aucun effort pour cueillir à Paris le raisin qu'à Bordeaux, douze ans auparavant, il avait été obligé de trouver trop vert.
Avant de se présenter chez madame de Chantevilliers, M. Groscassand (de la Gironde) avait fait à la chambre une apparition courte et intéressée. Il y aperçut son collègue du centre, assis à sa place accoutumée, et écoutant d'un air somnolent la lecture du procès -verbal; il s'esquiva aussitôt, en dépit d'une admonestation du général Lafayette^ qui voulait le retenir, la séance devant être importante; et prenant une voiture à la porte du palais Bourbon, vola au petit trot de deux chevaux de fiacre, à la rue de Tournon, où demeurait la comtesse.
La consigne devant laquelle Dauriac avait dû se retirer n'existait pas pour le député libéral ; ce fut avec un orgueilleux plaisir qu'il lit cette remarque, en suivant le laquais qui, au nom de Groscassand (de la Gironde), majestueusement ar-
MLSKK FRANÇAIS.
ticulé par son propriétaire, s'était dirigé vers l'intérieur de l'appartement. A la vue de l'homme qu'elle attendait peut-être, madame de Chantevilliers se leva; mais le salut de conquérant qu'il lui adressa, et la manière aisée dont il prit un fauteuil avant d être invité par elle à le faire, lui causèrent un dépit qui, pour le moment imposa silence à l'ambition. I/altirrr présidente trouva que le manteau de pairesse, posé sur ses épaules par la main lourde et familière de ce bourgeois présomptueux, y laisserait une lâche visible sous l'hermine.
— Je n'accepterais pas un trône à ce prix, pensa-t-elle en se rasse^ ant aussi solennellement que si son siège eut été un trône en réalité.
Malgré ses dispositions à la fatuité, M. Grosrassand s'aperçut qu'il allait trop vite, car il manquait d'usage et non d'esprit. Cliangeant de manières aussitôt, il prit un (on plus conforme aux rapports qui avaient existé jusqu'alors entre In comtesse et lui; le premier, il atiiena la conversation sur Uordeaux, sans rapprier le pas.sé, et resta dans le terrain des lieux communs, avec une apparence de reserve et de sctuinission dont il ne tarda pas à recueillir le fruit. La superbe comtesse , qu'il avait courroucée par son outrecuidance, s'humanisa en le voyant se ranger de lui-même au respect. Kllc prit part à la conversation, d'abord avec une froideur laconique, puis d'on air moins guindé , et enfin en déployant un abandon charmant, guirlande de roses ariistcment enroulée autour de la chainc qu'elle se proposait de nouer au cou de son ancien adorateur, en vue de la pairie, et conlormniuMit aux ronsclls du .M. Sabathier.
Vous m'almie/. donc réellement, demandât-elle d'une voix doucereuse au drputc qui, apn ^ une heure d'un rnlrelien ns^cr habilement conduit, fiait entïn arrive d'étape en étape .-«ur les frontières i\u pwy^ de Ten«ln?, et venait de risquer une allusion directe à son an. i.nnr p:»v- Mion.
— Oh! oui, je toua almni*. in.idanir, répondit avec feu M. (•rosmawuid : à l.t fraîcheur éternelle de mes souvenirs, il ae SMnblo que c'était hier. Je vois encore d'ici la maison on vous de-
meuriez alors, et où tant de fois j'ai passé smis vos fenêtres , dans l'espoir de vous apercevoir, puisque je ne pouvais vous voir que là ou a la promenade.
— Ou à léglise, et c'était bien mal de voire part, dit la comtesse en minaudant.
— A l'église I Vous ne l'avex donc pas oublié; et moi qui croyais que vous ne me remarquiez, même pas; car vous etie/. si sévère î si cruelle! Je ne crois pas que vous ayez tourné la tête une seule fuis pour voir si j'étais là, près du pilier, où tous les dimanches je venais me placer avec une dévotion dont, je le crains bien, il ne me sera guère tenu compte pour mon salut.
I/avocat de Bordeaux se rappela que la présidente professait la pieté; il craignit donc de l'avoir scandalisée par ce propos mondain; mais la femme irréprochable n'eut pas l'air d'y attacher un sens blâmable: au lieu de réprimander son interlocuteur, elle secoua la tète à deux reprbes avec une sorte de mélancolie rêveuse.
— Nevere! cruelle! dit-elle; c'est ainsi .,u on nous appelle lorsque nous sumin«s r.usonnable*.
— .Madame, la raison est sans doute un grand mot, reprit M. liroscassand d'une voix insinuante, mais ne vous est-ll jamais arrivé d'entrevoir tout ce qu'il y a de vide, de factice, de tyraunique, dans le sens qu'on y attache vulgairement? Ou nous mené- t- elle le plus souvent, cette froide raison? est-ce au bonheur?
— Vas toujours, Mais du moins À U paix de l'àme, répondit la comle.sse, qui prononça ces \y^n^lca do manière à laisser croire à un homme plus modeste que son interloruleur . qu'elle soul'irait tout b.i.s après l.i guerre.
- Im paix de lame ! secria M. Urosrassand i\ee une rb.ilt ur nouvelle. — Vous vouler dire 1 «ngour.fissemrnt . la torpeur. Ii congélation de làroel Oh! .si je ne rraignai» pas d'encourir en- .ore celte sevenié dnni j'ai en lanl a soufHr uiirefoÉs, qiMlIr ardeur ne metlrals-je p«s a vont il< montrer l'erreur ou vous jette »•• ^- nanent «x.icere des devoini sociaux.
— Avouea au moins qu'il raql alevr exagérer le devoir que 1 enfreindre. rrpon^U madame 4e C'hanlevilliers, dont l'argvaeBtolion sembUir f«i-
blir devant f audacieuse controverse de son adorateur.
— Ce qui vaudrait mieux encore, répondit celui-ci en joignant la fascination du regard à la séduction des paroles, ce serait de concilier le devoir et le bonheur.
— Est-ce possible? dit la comtesse.
— Je donnerais la moitié de ma vie pour que vous me permissiez de vous le prouver, répondit l'avocat qui, par état, était habitué à soutenir des thèses encore plus paradoxales que ce système de conciliation renouvelé de Tartufe.
— Et quand vous m^iurez prouvé cela, répondit madame de Chantevilliers avec finesse, que faudra- 1- il en conclure? Qu'en soumettant ma conduite à des principes d'une rigidité scrupuleuse, je renonce à des biens qu'une austérité moins grande m'eût permis de goûter? Pensezvous que je ne sache pas cela? Croyez-vous que je me refuse le bonheur faute de le comprendre? Qui vous dit que j'ignore mon sacrifice et que je n'apprécie pas mieux que personne le mérite que je puis avoir à l'accomplir? Le sort des femmes est triste, en vérité. Écoutent- elles la voix de leur cœur, on les condamne au lieu de les excuser; résistent-elles à leur entraînement^ loin de les plaindre, on les accuse. On leur reproche leur dureté, leur cruauté, leur ingratitude!
La comtesse leva les ^eux au plafond, les abaissa ensuite sur M. Groscassand par un mouvement plein de lenteur, et le regarda quelque temps avec l'air douloureusement attendri d'une femme martyre de son honnêteté; jugeant alors que Thameçon d'amour avait dû pénétrer jusqu'au cœur du gros avocat, elle fit une manœuvre analogue à celle du pêcheur qui tâtonne sa ligne avant de la tirer.
— Vous m'avez fait un crime de ma sévérité envers vous, dit -elle, mais pouvais-je agir autrement? Avec votre imagination si exaltée, votre caractère si exigeant, la moindre faiblesse n'eût-elle pas eu des conséquences irréparables? Est-ce ma faute si votre passion intolérante a refusé de comprendre ma position ? Ah ! si j'avais
pu à moD gré modifier vos sentiments, et verser dans votre tête de feu un peu de cette raison que vous me reprochez, peut-être à mon tour aurais -je trouvé moins nécessaire l'austérité vigilante dont votre conduite m'imposait la loi. Quelquefois... je veux tout vous dire, il y a douze ans de cela, c'est presque une histoire de l'autre siècle et maintenant mes aveux n'ont plus de danger... quelquefois, en pensant à vous, je ne pouvais m'empêcher de trouver injuste le sort qui nous avait placés dans deux sociétés séparées et presque ennemies; je me disais qu'il m'eût été doux de vous recevoir dans mon salon comme aujourd'hui^ de causer ainsi avec vous, enfin de faire de vous un ami, car je n'en avais pas. Oui^ j'ai pensé à cela souvent. Quand j'entendais parler de vos succès au barreau, j'éprouvais aussi je ne sais quel orgueil; il me semblait que je n'y étais pas tout à fait étrangère; que peut-être en préparant votre triomphe, il vous était arrivé de dire: Elle le saura! Personne, non personne n'a suivi avec un intérêt plus vif, sous une froideur apparente, les progrès de votre réputation si brillante aujourd'hui. Enfin, me croirez-vous? le jour de votre élection à Bordeaux, j'ai été obligée de me contraindre pour ne pas faire illuminer ; j'avais beau me reprocher ma joie au nom de mes opinions, me dire que vous êtes libéral et que je suis roj'aliste, j'étais heureuse malgré moi; car ce jour vous mettait à votre rang^ vous arriviez à cette tribune où je vous avais rêvé si souvent. Oui, ce fut un beau jour, et cependant j'aurais dû le haïr, car au milieu de votre triomphe vous ne pensiez pas à moi.
Si l'enflure morale se manifestait physiquement^ M. Groscassand eût partagé le sort de la grenouille de la fable avant la fin de ce discours aussi bourré de flatteries qu'un encensoir Test de parfums. Il trouvait tant de plaisir à écouter, qu'au lieu de répondre, il resta le cou tendu, la bouche entr'ouverte, la figure épanouie, aspirant la louange d'un air qui semblait dire: Encore. (Suite)
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CHOIX DE LITTÉRATL'HE
DES MErTiTiKl KS AI'TKITIS
TANT ANCIENS QUE MODERNES
par O. i. «. JTOIjrr, PROF, et dr., et C SCMITZ, dr.
JLe Mjépreuûc iie la Ciié
(Fin.)
LB Mn.ITAIRR.
On dirait que le ciel se plaisait ù eaipoisoDner les tristes jouissances qu'il vous liiis^ait.