‹ Musée françaisChapitre 19 sur 51 · I.E LÉPREUX · texte numérisé non relu

I.E LÉPREUX

Je fus long -temps dans une espèce de stupeur qui m'ôtait la faculté de sentir toute Tétendue de mon infortune: lorsque enfin je revins à moi, et que je fus à même de juger de ma situation , ma raison fut prête à m'abandonner. Cette époque sera toujours doublement triste pour mo:; elle me rappelle le plus grand de mes malheurs, et le crime qui faillit en être la suite.

LE MILITAIRE

In crime ! je ne puis vous en croire capable.

LE LÉPREUX

Cela n'est que trop vrai, et en vous racontant cette époque de ma vie je sens trop que je perdrai beaucoup dans votre estime; mais je ne veux pas me peindre meilleur que je ne suis, et vous me plaindrcii peut-être en me condamnant. Déjà, dans quelques accès de mélancolie, l'idée de quitter cette vie volontairement s'était présenlée à moi : cependant la crainte de Dieu me l'avait toujours fuit repousser, lorsque la circonstance la plus simple et la moins faite en apparence pour me troubler pensa me perdre pour réternité. Je venais d'éprouver un nouveau chagrin. Depuis quelques années un petit chien s'était donné à nous: ma sœur Favait aimé, et je vous avoue que^ depuis qu'elle n'existait plus, ce pauvre animal était une véritable consolation pour moi. Nous devions sans doute à sa laideur le choix qu'il avait fait de notre demeure pour son refuge. Il avait été rebuté par tout le monde; mais il était encore un trésor pour la maison du lépreux. Kn reconnaissance de la faveur, que Dieu nous avait accordée en nous donnant cet ami, ma sœur l'avait appelé Miracle, et son nom, qui contrastait avec 5a laideur, ainsi que sa gaîté continuelle, nous avait souvent distraits de nos chagrins. Malgré le soin que j'en avais, il s'échappait quelquefois^ et je n'avais jamais pensé que cela put

être nuisible à personne. Cependant quelques habitans de la ville s'en alarmèrent et crurent qu'il pouvait porter parmi eux le germe de ma maladie; ils se déterminèrent à porter des plaintes au commandant^ qui ordonna que mon chien fut tué sur-le-champ. Des soldats, accompagnés de quelques habitants, vinrent aussitôt chez moi pour exécuter cet ordre cruel. Ils lui passèrent une corde au cou en ma présence, et l'entraînèrent. Lorsqu'il fut à la porte du jardin, je ne pus m'empêcher de le regarder encore une fois: je le vis tourner ses yeux vers moi pour me demander un secours que je ne pouvais lui donner. On voulait le noyer dans la Doire; mais la populace, qui l'attendait en dehors, Tassomma à coups de pierres. J'entendis ses cris, et je rentrai dans la tour plus mort que vif; mes genoux tremblans ne pouvaient me soutenir: je me jetai sur mon lit dans un état impossible à décrire. Ma douleur ne me permit de voir dans cet ordre juste^ mais sévère, qu'une barbarie aussi atroce qu'inutile; et quoique j'aie honte aujourd'hui du sentiment qui m>animait alors^ je ne puis encore y penser de sàng-froid. Je passai toute la journée dans la plus grande agitation. C'était le dernier être vivant qu'on venait d'arracher d'auprès de moi , et ce nouveau coup avait rouvert toutes les plaies de mon cœur.

Telle était ma situation, lorsque, le même jour, vers le coucher du soleil, je vins m'asscoir ici, sur cette pierre où vous êtes assis maintenant. J'y réfléchissais depuis quelque temps sur mon triste sort, lorsque là- bas, vers ces deux bouleaux qui terminent la haie, je vis paraître deux jeunes époux qui venaient de s'unir depuis peu. Ils s'avancèrent le long du sentier, à travers la prairie et passèrent près de moi. La délicieuse tranquillité qu'inspire un bonheur certain était empreinte sur leurs belles physionomies; ils marchaient lentement: leurs bras étaient entrelacés. Tout- à-coup je le vis s'arrêter: la jeune femme pencha la tête sur le sein de son époux, qui la serra dans ses bras avec transport. Je sentis mon cœur se serrer. Vous Tavoucrai-je? L'envie se glissa pour la pre-

MLSKK FRANÇAIS.

luicTe fois dans mon cœur: jamais iimage du bonheur ne s*etait présentée ù moi avec tant de force. Je les suivis des yeux jusqu'au bout de la prairie, et j'allais les perdre de vue dans lo arbres, lorsque des cris d'allégresse vinrent frapper mon oreille: c étaient leurs familles r«unics qui venaient à leur rencontre. Des vieillards^ des femmes, des enfans les entouraient: jVntcndais le murmure confus de la joie; j»voyais entre les arbres les couleurs brillantes de leurs vélcmcns, et ce >;roupe entier semblait environné d'un nuage de bonheur. Je ne pu> supporter ce spectacle; les tourmens de l'enfer étaient entrés dans mon cœur: je détournai mes regards, et je me précipitai dans ma cellule. Dieu! qu'elle me parut déserte, sombre, cffra > able! C'est donc ici^ uie dis-je, que ma demeure est fixée pour toujours; c'est donc ici où, (rainant une vie déplorable, j'attendrai la fin tardive de mes jours! L'Kternel a répandu le bonheur^ il l'a répandu à torreus sur tout ce qui respire; et mot, moi seul sans aide, sau> compagne... Quelle affreuse destinée!

Plein do ces tristes pensées, j'oubliai qu il est un être consolateur, je m'oubliai moi-même. Pourquoi, me disais-jc, la lumière me fut-elle acc«>rdée? Pourquoi la nature n'cst-clle injuste cl marâtre que pour moi? .Semlilablc à l'enlant déshérité, j'ai sous les 3 eux le riche patrimoinr de la famille humaine, ri le ciel avare m'en refuse ma part. .Non, non, m'écriai-je enfin tlau> un :iccé.s do rage, il n'est point de bonheur pour loi sur la terre; meurs, mlortuné, meurs! ttsscft long-tiiiips (Il as souille la terre par ta présence; puisse - 1 -elle t'engloutir vivant et ne lai.H>or aucune tracu de ton oïlieiisc rxistrucc ! .Mu fureur insenséu s'au;;mrntant par drt;réii , le de»ir de mo détruire s'empara «le n ui et fixa toutes mes prn.Hee^. Je conçu.i enfin lu résolution d'inerudier m 1 n traite , et «le m'y laisser eousumrr avec tout le qui aurai) pu lai.sser quelque sou\rnir de moi. A;;i(e , furiru\ , je .sorttn d.uis la ramp.i:;ne; jrrr.ii quelque (emp.H dans I ombre autour de mon habitation ; des hurlemru.n invnloutaire.t .sortaient (le ma poitrine l'pprcssee, et ui'rtrrMj aient mui>

même dans le silence de la nuit. Je rentrai plein de rage dans ma demeure, ca criant: Malheur à toi, lépreux! malheur à toi! Kt, comme si tout avait dû contribuer à ma perte, j'entendis l'écho qui, du milieu des ruines du château de Uramafan, répéta distinctement: Malheur à toi! Je m'arrêtai, saisi d'horreur, sur la porte de la loijr, et l'eclio fiible de la mouteigne répéta long -temps après: .Malheur a loi! Je pris une lampe, et, résolu de mettre le feu a mon habitation, je descendis dans la chambre l:% plus basse, emportant avec moi des sarinens cl «les branches sèches. C'était la chambre qu'avait habitée ma sœur, et je n'y étais plus rentré depuis sa mort ; son fauteuil était encore placé comme lorsque je l'en avais retirée pour la dernière fois ; je sentis un frisson de eraiutc en voyant son voile et quelques parties de ses \êtemeus épars dans la chambre: les dernières paroles^ qu'elle avait prononcées avant diu sortir se retracèrent à ma pensée: ,,Jo ue l'abandonnerai p:ts en mourant, me disait -clic; souviens -toi que je serai procntc dans les an- ;;oi>ses.'* Ko posant I.i lampt* sur l.i table, j'apen,us le cordon de la croix qu'elle purUiil à son cou, et qu'elle avait placée clic wêine entre <leu\ feuillets de sa Bible. .V cet a*pccl, je recul:(i plem d'un sainl clfriM. La prufonJrur (le l'abiiiie où j'allais uc pK'cipilcr se préscol* tout-à-eoiip à mes yeux dessilles; je m'approctiaJ «n tremblant du livre sacre: Noilà, voilà, m'ceriai-je, le secours qu'elle m'a promis! Kl comme je relirai la cioiv du li\rc, j'y trouvai ua r( rit cache' e. que ma bonuc saur y a\aU lais»f pitur moi. Me» larme», retenues jusqu'alorn par la d«»uleur, s'échappereut en tt»rrio>: tous air.i luncstc!» projets s'évanouirent a l'iustaut. Je l^rcsai lonu-tcmps cette lettre precicu.«»e sur nioa I irur avant de pouvoir la lire, cl, uic jcl^iul m genoux pour impl»»rcr la miséricorde divine, je l'ouvris, ci y y lui, »u s;«u(;toiaol , rc* parole.*, qui .MToni eirrncllcmcui gravées dans aïoa rirur; .. >7ow /V< i# , .;> inijs hirntot U tftiiUn : mmk Jf H, t'ttliaMituHHrnti /uts, Itn eut, vtt ffifùrt ,iHrr, Jr rriUnuii ittr to*: Je //rtrrai Dum qm'tt Ir i/o/ijtc tt cottragr de hM/i/Htritr tm rte «rcc

ri'siffiidtion jusqu'où ce qu^il lui plaise de nous réunir dans un autre inonde : alors je pommai te montrer toute mon affection; rien ne m'empêchera plus de V approcher y et rien ne pourra 7WUS séparer. Je te laisse la petite croix que y ai portée toute ma rie : elle m'a souvent consolée dans mes peines', et mes larmes n'eurent jamais d'autres témoins qu'elle. Rappelle- toi j lorsque tu la verras^ que mon dernier vœu fut que tu pusses vivre et mourir en bon chrétien i^^ Lettre cliérie ! elle ne me quittera jamais : je rcmportenii avec moi dans la tombe: c'est elle

ma compagne n'est plus , mais le ciel m'accordera la force de supporter courageusement la vie; il me l'accordera, je l'espère, car je le prie dans la sincérité de mon cœur.

LE MILITAIRE

Quel âge avait votre sœur lorsque vous la perdîtes?

LE LÉPREUX

Elle avait à peine vingt -cinq ans; mais ses souffrances la faisaient paraître plus âgée. Malgré la maladie qui l'a enlevée, et qui avait altéré ses traits, elle eiit été belle encore sans

qui m'ouvrira les portes du ciel^ que mon crime 1 une pâleur effrayante qui la déparait : c'était devait me fermer à jamais. En achevant de lai l'image de la mort vivante, et je ne pouvais la

lire, je me sentis défaillir, épuisé par tout ce que je vouais d'éprouver. Je vis un nuage se répandre sur ma vue ^ et, pendant quelque temps, je perdis à la fois le souvenir de mes maux et le sentiment de mon existence. Lorsque je revins à moi^ la nuit était avancée. A mesure que mes idées s'éclaircissaient, j'éprouvais un sentiment de paix indéfinissable. Tout ce qui s'était passé dans la soirée me paraissait un rêve. Mon premier mouvement fut de lever les yeux vers le ciel pour le remercier de m'avoir préservé du plus grand des mallieurs. Jamais le firmament ne m'avait paru si serein et si beau: une étoile brillait devant ma fenêtre; je la contemplai long-temps avec un plaisir inexprimable , en remerciant Dieu de ce qu'il m'accordait encore le plaisir de la voir, et j'éprouvais une secrète consolation à penser qu'un de ses rayons était cependant destiné pour la (riste cellule du lépreux.

Je remontai chez moi plus tranquille. J'employai le reste de la nuit à lire le livre de Job, et le saint enthousiasme qu'il fit passer dans mon ame finit par dissiper entièrement les noires idées qui m'avaient obsédé. Je n'avais jamais éprouvé de ces momens affreux lorsque ma sœur vivait; il me suffisait de la savoir près de moi pour être plus calme ^ et la seule pensée de raffcction qu'elle avait pour moi suffisait pour me consoler et me donner du courage.

Compatissant étranger! Dieu vous préserve d'être jamais obligé de vivre seul! Ma sœur,

voir sans gemir.

LE MILITAIRE

Vous l'avez perdue bien jeune.

LE LÉPREUX

Sa complexion faible et délicate ne pouvait résister à tant de maux réunis; depuis quelque temps, je m'apercevais que sa perte était inévitable, et tel était son triste sort, que j'étais forcé de la désirer. En la voyant languir et se détruire chaque jour, j'observais avec une joie funeste s'approcher la fin de ses souffrances. Déjà, depuis un mois, sa faiblesse était augmentée; de fréquens évanouissemens menaçaient sa vie d'heure en heure. Un soir (^c'était vers le commencement d'août) je la vis si abattue que je ne voulus pas la quitter: elle était dans son fauteuil, ne pouvant plus supporter le lit depuis quelques jours. Je m'assis moi-même auprès d'elle, et^ dans l'obscurité la plus profonde nous eûmes ensemble notre dernier entretien. Mes larmes ne pouvaient se tarir; un cruel pressentiment m'agitait ! ,,Pourquoi pleures-tu? me disait-elle; pourquoi t'affliger ainsi? je ne te quitterai pas en mourant, et je serai présente dans tes angoisses.

(Quelques instans après, elle me témoigna le désir d'être transportée hors de la tour, et de faire ses prières dans son bosquet de noisetiers: c'est là qu'elle passait la plus grande partie de la belle saison. „Je veux, disait-elle, mourir en regardant le ciel." Je ne croyais cependant pas son heure si proche. Je la pris dans mes

ML'MKK FRANÇAIS.

Gl

bras pour Tenlever. ,,Soutiens-moî seulement, me dit-elle, j'aurai peut-être encore la force «le marcher." Je la conduisis lenleineot jusque dans les noisetiers : je lui formai un coussin avec des feuilles sèches qu'elle y avait rassemblées elle-même, et, l'ayant couverte d'un voile afin de la préserver de l'humidité de la nuit^ je me plaçai aupr»s d'elle; mais elle désira être seule dans sa dernière méditation : je m'éloignai sans la perdre de vue. Je vojais son voile s^élever de temps en temps et ses raaios blanches se diriger vers le ciel. Comme je me rapprochais du bosquet, elle me demanda de l'eau: j'en apportai dans sa coupe, elle y trempa ses lèvres, mais elle ne put boire. ,,Je sens ma fin, me dit -elle en détournant la tête, ma soif sera bientôt étaochée pour toujours. {*ioullens- moi, non frère; aide ta sœur à franchir ce passiige désiré, mais terrible. Soutiens-moi, récite la prière des agonisans.*' Ce furent les dernières paroles qu'elle m'adressa. Jappu^ai sa tête contre mon sein; je récitai la prière des aj^nisans: , , Passe à l'éternité! lui disais-je, ma chère •œnr; délivre-toi de la vie; laisse cette dépouille dans mes bras!" Pendant trois heures je la soutins ainsi dans la dernière lutte de la nature; clic s'éteignit enliu doucement, et st»n ame se détacha sans effort de la terre.

Le lépreux, à la fin de ce récit ^ couvrit son visage de ses mains; la douleur était la voix «■ voyageur. Après un instant de silence, le lépreux se leva. Etranrier , dit -il, torxtjue le chayrÏH ou If dtcottrdtfimt'ut s^ajtprochrront de rous, prnsfz. au solUairf df ta ritt d'Aostf ; vvi/x hf lui aure-i pas fait une visite inutile.

Ils ■^acheminèrent cn<^cmble vers la porte du jardin. Lorsque le militaire fut au moment «le sortir, U mit son gant à la main droite: > ous navet jamai.^ serré la main de personne, dit -Il au lépreux, accorde/.-mol la faveur do acrrcr la mienne: c'est celle d'un ami qui s'intcresso vivement à votre sort. Le lépreux recuIa de quelques pas avec une sorte d'effroi, et, levant les ytux et les mains au ciel: Dieu </^ }..,..,: rria-t-il, cntTiblc de tex hênniiciions

Ctt ' ii>(itissiii!(!

Accordez -moi donc une autre grâce ^ reprît le voyageur. Je vais partir; nous ne nous reverrons peut-être pas de bien Ions-temps; ne pourrions -nous pas, avec les précautions «écessaires , nous écrire quelquefois? une semblable relation pourrait vous distraire et Me ferait un î;rand plai>ir a moi-raè'me. Le lépreux réfléchit quelque temps. Pourquoi, dit-il enfin, chercherais-je à me faire iHusioM? Je me dois avoir d^autre nociêtê que moi-même, d^autre ami que Dieu; nous nous reverrwu en Im. Adieu j généreux étranger, soyez heureux.,. Adieu jfour jamais! Le voyageir sortit. Le lépreux ferma la porte et en poussa les verrons.

JLe Pied tt Argile.

Par C»L\RLKS DE Bernard.

iSuite.)

Par une suite de transitions habilenoM gées, la comtesse arrivait à 8on sujet et prenait insensililement Toffensive.

— Je méritais dVlre punie, repril-elle, en me réjouissant ainsi du triomphe d'un de do« wiiemis ; et c'est vous qui vous êtes chargé de ce soin.

— .Moi, madame! dit le dépoté jurachc à son extase par ce reproche Inaiteudu.

— Vous : cela vous étonn* vous allem uie comprendre. Autrefois, je uc M-jk.iiseo \owê que l'homme de talcat dont I.» -i-- •'.• m.nrquee M i»ans, nu centre des af1\ ut liU lu^tration devait rejaillir sur notre province; mais aujourd'hui ne sois -je pas forcée dy reconnaître l'homme dangereux et redoutable, l'adversaire d'un gouvernement auquel je suis dc- \ ou»*e, le défenseur de phncipcn que je ne pain l»;irtager, en un m»»t , le champion dune c.iuse ennemie de la mienneY Dans la route ou je to«b \ois codage, chaque p.vs vous riolçne de moi; <>ans doute je ne devrais pas convenir de U cubirarirté que cela peut me faire «prouver; auite la pureté de mes Intentions me permet la franchise. Je me suis abonner an Chnstitufionmei

MUSEE FRAXÇAISf.

l)Our avoir le texte iittér.il de vos discours Eh bieu! je ne saurais vous dire le mal qu'ils ufont déjà fait; j'y trouve taot d'esprit mal emploj'é, une raison si haute réduite à descendre jusqu'au sophisme, en un mot, et pardonnez-le-moi^ ce mot, un si déplorable abus des facultés les plus rares, qu'en vous lisant, je ne puis m'empêcher de ressentir une impression qui va parfois jusqu'au dépit, jusqu'à la tristesse. Ce spectacle d'un admirable talent perverti, enchaîné^ souillé par la cause à laquelle il se consacre, ce spectacle m'irrite et m'afflige malgré moi. Lorsque je lis vos discours il me semble toujours voir un aigle enlacé par un serpent et volant avec peine au lieu de déplo3-er ses ailes en portant le foudre des dieux. Oh! d4tes-moi, ne laisserez-vous jamais tomber le serpent pour étreindre le foudre? A cette comparaison ambitieuse, la comtesse s'arrêta pour ne pas affaiblir l'effet de son éloquence.

— Vos louanges, madame, m'enivrent d'orgueil, répondit l'avocat de Bordeaux qui disait la vérité; mais permettez -moi de contester la justice de vos reproches. La couleur de mon drapeau peut vous déplaire sans que je doive en rougir. Une opinion consciencieuse est toujours honorable.

— Vous êtes de bonne foi, je le sais; et c'est ce qui me fait espérer que le mal n'est pas sans remède. Avec les cœurs élevés, il y a toujours de la ressource. Si ce que j'ai rêvé souvent n'était pas une chimère, s'il était possible de vous prouver la fausseté, la perfidie^ la perversité de vos maximes actuelles, et de vous rattacher aux éternels principes de l'ordre, du droit et de la justice, je crois que je ne voudrais laisser à personne la gloire d'une telle entreprise. Oui, pour opérer votre conversion^ pour assurer à la royauté l'appui de votre talent, je donnerais... Tenez, ne parlons plus de cela; je me içonte la tête et je ne veux pas prendre cette habitude-là. Mais savcz-vous qu'il y a deux heures que vous êtes ici?

Elle regarda la pendule d'un œil qui semblait accuser la rapidité du tcmp*; l'entretien était arrivé au point qu'elle voulait atteindre, et il lui

parut impolitique de le prolonger. S'arrêter au moment opportun est une science que possèdent presque toutes les femmes. Le premier trait était lancé: au lieu de l'enfoncer brusquement, la comtesse résolut de le laisser s'insinuer de luimême^ sachant bien qu'il n'est pas de cuirasse contre la flatterie et que l'amour -propre de M. Groscassand avait l'épiderme tendre autant que chatouilleux.

A son retour chez lui^ le député du coté gauche se promena longtemps dans son salon en se frottant les mains par derrière le dos, geste qui annonçait un épanouissement de satisfaction et un paroxysme de vanité. Les roses du tapis sur lequel il marchait lui sourirent comme un emblème de celles qui devaient s'entrelacer bientôt dans sa couronne parlementaire. Après une heure de cet exercice véhément, pendant lequel son imagination planait dans les espaces en portant la torche de l'amour au lieu du foudre de Jupiter dont avait parlé la comtesse, il s'arrêta devant la glace de la cheminée et resta plongé quelque temps dans la contemplation de son image.

— Il faut rendre justice à qui de droit, se ditil en jetant en arrière ses cheveux crépus de manière à se découvrir le front, — ces femmes de qualité ont l'instinct délicat; elles se connais-» sent en hommes^ elles savent apprécier le talent: maintenant je la sais par cœur, cette séduisante comtesse, et sa conduite d'autrefois n'a plus rien qui me surprenne. Elle est belle, elle est riche, elle est noble; quoi de plus simple, alors, qu'elle ait les préjugés de ces avantages et que, pouvant accorder beaucoup , elle se montre exigeante? Qu'étais-je^ moi, il y a douze aus, pour aspirer à faire sa conquête? Un petit avocat, poursuivit M. Groscassand qui^ ainsi que toUvS les hommes dont le présent vaut mieux que le passé, traitait sans façon ses commencements, — un débutant dans la carrière, sans consistance, sans réputation, sans éclat. Faut-il s'étonner alors qu'une femme de ce rang ait préféré le soin de sa réputation à tout l'amour que je pouvais lui ofTrir! Soyons juste^ elle avait bien alors le droit de trouver mon étoffe un peu mince. Aujourd'hui, c'est un peu différent, continua le député

MUSKK FH.\NÇA1N.

iVA

avec UQ sourire de complaisance; aujourd'hui mes ailes ont poussé; j'ai une posiliuo, un noni^ un piédestal; hier encore, à l'Opéra, n'cntcndaisje pas murmurer autour de moi dans le fo,>er: Voilà Groscasiand (de la Gironde) ':? Certainement je suis fort au-dessus de ces petits triomphes de la vanité, mais les femmes y attachent toujours beaucoup de prix. Il tst évident qu'aux yeux de madame de Chantevilliers j'ai grandi colossaleroent. Elle lit mes discours! (jui aurait cru cela? l ne comtesse du noble laubour;;; qui, pour uioi, ^'abonne au CunstUutionnell c'est ravissant. Oui, je le con^'ois, l'orateur éminent a pour elle une valeur qu'elle n'eût jamais reconnue dans l'avocat sans renommée. Mes succès occupent son imagination, et de l'esprit au cœur le chemin est court. Ah! elle veut me convertir! l'idce est admirable et annonce un esprit d'enfer, .séparés comme nous le sommes si elle a envie de me rapprocher d'elle, ne dojt-elle pas jeter un pont entre nous'^ et ce pont, il faut bien le baptiser convenablement. Je ne serai pas assez, mal avisé pour chicaner sur le nom du cliemiu , pourvu qu'il me mené au but. >a donc pour ma (onvcrsioii. liafayette rira bien quand je lui raconterai comiiiL* quoi je me laisse faire ministériel par la femme d'un ventru. ("est qu'elle est toujours charmante, mais charmante !

Mir.

l/intri{;ue dont M. >ali.itliier avait attache le premier fil se trouva bientôt étroitement nouée, du consentement mutuel des partie.n intéressées; entre la romtesse monarchique et le députe patriote, un rapprochement s'opéra »ou.h des auspices trop spécieux, pour que M. de Chantevilliers put s'jr oppoiier. Mis au fait p.ir la future pairesse, qui pourtant nr lui laissa voir qu'un tlr> ct^Cés de la médaille, le mari n'eut aucun .soupçon, tant était imposante la réputation de s.i fearoe; le noble robin souffrit, il rsi vrai, dans son orf;ueil, en \ovant sa naixon polluée par celui qu'il appelait avec dédain roaitre Groscic*sand; mais lo députe «tu centre ne put refuser «on adhésion à un projet agri'able a ses patrons.

et dont la réussite devait lui ouvrir à lui-même les portes du Luxembourg. bailleurs l'avocat bordelais choisissait toujours, pour rendre visite a la comtesse, le moment de la séance. M. de Chantevilliers, pour obéir a la discipline ministérielle, se montrait exemplairement assidu à U chambre.

Oans le s( abrcux débat qui, SMH des app*" renées fardées, s'engageait entre rhomme incorruptible et la femme irréprochable, chacun d'eux Noulait acheter lautre au meilleur marehe possible. Cette transaction en partie double se compliqua de mille incidents éclos de jour en jour, et qui rendaient les deux rôles également difficiles à jouer. Désirant d'atuquer et forces de se défendre, les antagonistes, car nous n'oserioas pas dire les amants, devaient emplo> er à la fois répée et le bouclier. La comte>.se ne poaraiC tirer à l'honneur du député sans décou\ ir un peu sa propre vertu; le député, de son côté, pour trouver le défaut de cette vertu si bien cuir.ussee, se voyait forcé de parer moins attentivement les coups portée à son honneur, de ce duel chaudement conduit de part et d'autre devait résulter peut-être un de cts coups fourrés qui reodeui la victoire indécise en jetant tout le monde sur le carreau.

.Madame de Chantevilliers avait montn* d'a- Hord une supériorité marquée, grâce à r.\moariiropre de loratcur ;:irondin, qai se nusasia pend:inl quelque temps dune vaine fumée. Krartanl adroitement les tendres souvenirs, elle ne lui parlait que de lui et de ses triomphes de tribune , lisait toujours le Con^UtmUommel en son honneur, et se tenait au courant des fsestlosa a l'ordre du jour, alin de pouvoir lesdbraterci fortifier ainsi son ascendant. .Mais .M. GrtksoMsand, qui avait sons sa aain à la chambre de la politique tout autant qu'il rn ponvail souhaiter, ilnil par trouver Iwnsue et déplaisante une controverse qui l'eloicnait de son but , loin de Tes rapprocher, comme il rav.-»u cm d'abord.

— Où diantre en veul-rlle vroir? se dM-il un jour apK's une dincttsaioa ou il s'<Hail vu serrr de près au sujet de son libcralàsoie ; prctca-

«Irait-elle me faire asseoir sur le banc on r^i vn

mari? Mais alors elle devrait avoir l'air de comprendre à quoi elle s'engage; car enfin, si j'étais assez, lâche pour capituler avec ma conscience, du moins ne serais-je pas assez sot pour le faire gratuitenieut. A la première attaque, j'ai bien envie d'accorder une concession sans importance, et d'en li.ver aussitôt le prix; de la sorte elle saura que penser, et nous verrons si elle persistera encore à me convertir.

(Quelques jours plus tard ^ à propos d'une question importante sur laquelle M. Groscassand (de la Gironde) avait annoncé qu'il parlerait, la comtesse voulut essayer l'empire qu'elle croyait avoir déjà obtenu. Elle demanda donc à son adorateur de renoncer à prendre la parole, sans vouloir motiver cette sollicitation autrement que par un caprice. Le député résista, discuta^ invoqua ses devoirs, se fit longtemps prier; mais enfin il céda, obéissant à une décision déjà prise dans son esprit bien plus qu'aux instances de la femme ambitieuse.

— Vous voyez que je ne puis rien vous refuser! dit-il en lui prenant la main; ma soumission ne désarmera-t-elle jamais cette sévérité qui me fait tant souffrir?

En sentant ses doigts emprisonnés dans la paume assez mal gantée du gros avocat, madame de Chantevilliers éprouva une invincible répugnance qui se peignit sur son visage; elle fit un mouvement en arrière, mais pas assez vite pour éviter un baiser qui, bien qu'il eût à peine effleuré le bout de ses ongles, lui porta aux joues une rougeur dont l'orgueil, plus encore que la vertu, devait s'attribuer le mérite. Elle comprit alors que l'amour a ses usuriers comme l'argent «1 les siens, et qu'en sollicitant le crédit d'un homme épris d'elle depuis longtemps , elle risquait d'emprunter à gros intérêt. Cette pensée mortifiante donna soudainement à son maintien et à sa physionomie une expression glaciale et hautaine qui vint rappeler à l'audacieux avocat les jours où il s'était vu dédaigné sans pitié. Mais l'image du manteau bleu doublé d'hermine, qui, au même instant, apparut dans une auréole

aux yeux de la présidente, arrêta les paroles méprisantes qu'appelait sur ses lèvres le dépit; elle parvint à sourire de manière à laisser croire qu'elle ratifiait la faveur qu'on lui avait surprise, et chassa loin d'elle l'idée qu'un pareil précédent put amener des suites plus graves. En un mot, malgré la prudence habituelle de sa conduite, madame de Chantevilliers imita les fils de famille qui souscrivent les lettres de change sans vouloir songer au jour de l'échéance.

Un matiu, en quittant la comtesse avec laquelle il avait eu un entretien fort incidente, M. Groscassand, qui retournait à la chambre, rencontra^ dans la rue Taranne, Dauriac qu'il n'avait pas vu depuis quelques jours, et qui sortait lui-même de chez madame de Versan. L'avocat accosta son jeune ami de l'air moqueur que se permettent volontiers les victorieux en amour à l'égard de leurs rivaux malheureux.

— Eh bien! Dauriac^ lui dit-il, où en est le sentiment? Etes-vous toujours amoureux de cette barbare comtesse de Chantevilliers?

— Je ne l'ai jamais été, répondit Adolphe.

— Bah! vous êtes discret! preuve que vos affaires vont bien; c'est avec le succès que la discrétion commence.

— Vous faites en ce moment même une application de cette maxime, car l'ironie dont vous m'accablez n'est qu'une manière habile de me donner le change. Malheureusement pour vous, je suis au courant; vos assiduités chez madame de Chantevilliers sont trop remarquées pour que je n'en aie pas entendu parler.

— On en parle donc? demanda le député avec une satisfaction concentrée. Et que dit-on?

— On dit, reprit Dauriac décidé à sonder le terrain, ma foi, on dit que vous réussissez à Paris tout comme à Bordeaux.

— Ah! on dit cela, s'écria M. Groscassand avec un rire affecté; eh bien! on a raison. La comtesse de Chantevilliers est une femme imprenable ; je vous l'ai toujours dit, et vousmême, mon cher^ devez en savoir quelque chose.

CSuiteJ

^telefelb, DruoF uni) Xerlag con Sîel^^agen àc ^(afing.

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CHOIX DE LITTÉRATURE, Uré

DES ]nLKIX.TiKUKS AlTEniS

TANT ANCIENS OLE MODEBNEiJ,

par O. J&. JJ. IF'OIjVJF, prof, et db., et C MCMMLTZ, du.

J/e JPIerl iPArgiie.

Par Charles de Bshn.vku.

ifloi ! je vous dounc ma parole d'honneur que je n^at jamais été amoureux d'elle, répondit Adolphe qui, aspirant en ce moment au rôle de confident, voulait détruire, jusqu'aux derniers vcsti«;e.s, celui de rival.

— Parlez-vous sérieusement i? demanda l'avocat surpris.

— Puisque jo vous le jure; vous vous êtes mépris sur mes intentions; quand je vous ai demandé des renseignements .sur elle, jo les prenais dans rintérét d'une tierce personne.

— Kn ce cas, dit >I. (îroscassaud, ton vaincu par ces paroles, je puis vous demander un service. Moye/. sûr, d'abord, que madame «fc C'han- Cevllllera n'est \utur rien dans ce que je vais vous dire; je vous le répète, le public a raison, et je suis l'amant le plus infortune, le plus maltraite, le plus désespéré. Mais, d'un autre cote, \oi<i 1.1 position Jisjic» délicate dans laquelle je iiir trouve. > DUS savez, .sans doute, quil est (it s rircuustances ou un hoinine dont la vir «pl»artient à la publicité éprouve une certaine f;éne de n'avoir qu'un seul appartement.

— Je comprends cela, dit Adolphe qui, a cette ouverture, devint fort nticoiil ; vous, p.ir exemple, qui rcccver. chaque jour cinquante per-

sonnes, vous seriez peut-être assez embamusé dans le cas ou des fâcheux viendraient vous ennuyer au milieu d'un intéressant entretien.

— Vous entender. à demi-mot, reprit en souriant le député. Il s'a»irait di>nc pour moi de trouver un joli petit appartement bien frais, bien coquet , et dans un autre quartier que celui-ci; c'est une condition de ri';ueur. \ous qui êtes initié ù tous les mystères de 1a vie parisienne, ne sauriez -vous m'aider à découvrir ce qu'il me faut? Kutrc hommes ou se rend ces services-là.

— Je puis faire mieux , dit hauriae , frappe d'une inspiration soudaine; j'ai loue moi-inê*aa un appartement que je n'occuperai que d.ins quelques mois, et qui se trouve meuble des » présent. N'il peut vous convenir, rien ne m'empêche de vous le prêter.

- Pardieu! voilà qui ferait merveilleusement mon jilT.iire, et je vous suis fort oblige; mais c'est qu'il faudrait que cela fut distinj^uo, cle>- ^ant... vous comprenez.

- Petite maison enfin, dit Adolphe en riant. Sti> cA tranquille, l'appartement dont je vous p.irle M-rait dl|;nr d'être visite p.tr l.i « omUmsa dr Chanlevilliers elle-même.

— Chul! quelle Idée extr.i\ u ute aves-voua II? interrompit M. (iroscassand, doot le mecon- (« nteinent alfecle diMimuUit mal U jubilation s«"triie.... Kt où est -il pl.ire, ce nid ch.^rniaut'^

MUSKK «FRANÇAIS.

— Rue Gaillon, pris de S.iiot-Roch.

— Cela me convient à ravir, et si vous êtes homme à exécuter votre offre, vous me voyez prêt à Taccepter avec reconnaissance. A voire premier procès je vous paierai cette petite dette.

— C'est une chose convenue, répondit Adolphe; si vous avez le temps, prenons une voiture, et allons jusque-là. Vous verrez si je vous traite en ami.

Les deux hommes monlèrent en fiacre, et arrivèrent bientôt à la rue Gaillon, où M. Groscassand trouva un appartement fort supérieur à ce qu'il supposait, car, dans le choix et l'ameublement de ce logis, Adolphe avait déployé toute l'intelligence et tout le bon goût qu'inspire le désir de plaire à une femme aimée.

— Peste I quel luxe! quelle élégance! dit l'avocat de province un peu ébahi j ah ça! quelle princesse comptez-vous recevoir ici?

Le jeune homme éprouva un demi -remords en songeant à la destination profane à laquelle il allait livrer peut-être un sanctuaire préparé pour l'amour conjugal; mais le désir vindicatif qui le poursuivait encore étouffa bientôt ce scrupule. Il installa donc le député à bonnes fortunes dans Tapparlement, dont il lui remit une clef, en se disant tout bas, pour achever d'apaiser sa conscience :

— Bah! la vengeance est comme le feu: elle purifie tout.

Quinze jours environ après cet arrangement, Dauriac, qui pratiquait encore les habitudes de la vie de garçon^ déjeunait dans un café au Palais-Royal. Eq lisant le Courrier Français, ses yeux tombèrent sur un article virulent, dans lequel la défection de M. Groscassand (de la Gironde) était signalée à la vindicte du parti libéral. La veille, dans une discussion importante, l'honorable député avait voté ostensiblement pour le ministère. Le journaliste criait dont raca sur M. Groscassand, et plusieurs autres feuilles de l'opposition répétaient cet anathème. Adolphe

crut d'abord rêver; mais le doute était impossible. II sortit du café sans achever sa tasse de chocolat, et^ machinalemeut, descendit U rue Saint-Honoré avec le maintien morne de l'homme que vient d'atteindre une amère déception. Au milieu des plus sombres réflexions sur la fragilité de la nature humaine, il arriva devant l'église Saint-Roch , et rencontra M. Sabatbier qui traversait la rue, un grand portefeuille sous ie bras.

— Allez -vous à confesse? dit le vieillard, qui remarqua la physionomie consternée de Dauriac ; vous avez l'air sérieux comme un des psaumes de la pénitence.

— Vous avez lu le Courrier Français? répondit tristement le jeune homme.

— Ah! ah! je devine. Vous voilà en deuil du patriotisme de votre ami Groscassand. Eh bien! que vous avais-je prédit?

— Le fait est donc vrai?

— Tout ce qu'il y a de plus vrai. Hier il s'est levé avec le centre, et l'on sait qu'il travaille les députés de sa coterie. Encore une étoile qui file. Bagatelle que cela! Refusez-vous votre place, maintenant?

— Je voudrais une place au fond d'un bois, répondit le libéral désillusionné; le commerce des hommes flétrit toutes les croyances du cœur.

— Faites comme moi, dit M. Sabathier avec le sourire sardonique d'un misanthrope de profession; élevez des canards et des poulets; vous n'aurez pas de déception avec ces êtres -là. Et encore... On croit les manger gras et tendres, ils sont souvent maigres et durs. La vie est ainsi faite, mon pauvre Dauriac; il faut en prendre son parti.

En ce moment les chevaux d'une fort belle voiture, arrêtée devant l'église, firent un mouvement brusque, dont s'eff'rayèrent quelques passants. Cet incident attira l'attention du vieillard sur le brillant équipage, qu'il examina un instant d'un air surpris.

— Eh! eh! se dit- il enfin en se p^ riant à lui-même, voici qui est étrange. La voiture de madame de Chantevilliers stationnant devant Saint- Roch, tandis que tout à l'heure je viens de rep-

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