‹ Musée françaisChapitre 33 sur 51 · SATIRE · texte numérisé non relu

SATIRE

Charles, de mes péchés j'ai bien fait pénitence. O toi, qui te counois aux cas de conscience, Juge si j'ai raison de penser être absous. J 03 ois un de ces jours la messe à deux genoux, Quand un jeune frisé, relevé de moustache. De galoche, de botte, et d'un ample pennache,*) Me vint prendre, et me dit, pensant dire un

bon mot:

Pour un poète du temps vous êtes trop dévot. Moi, civil, je me lève, et le bonjour lui donne; Mais, maudissant tout bas l'indiscrète personne^ Je baisse un peu la tête, et tout modestement Je lui fis à la mode un petit compliment. Lui, comme l)icu appris, le même me sut rendre. Et cette courtoisie à si haut prix me vendre. Que j'aimerois bien mieux, chargé d'âge et d'ennuis, Me voir à Rome pauvre entre les mains des Juifs.

*) Buileaii a dit:

Uuaml un des campagnards relevant sa moustache, Et son feutre à grands poils ombragés d'un panache.

II me prit par la main , après mainte grimace, Changeant sur l'un des pieds à toute heure de

place; ' Et, dansant tout ainsi qu'un barbe encartelé, '!') Me dit, en remâchant un propos avalé:

Que vous êtes heureux, vous autres belles araes. Favoris d'Apollon , qui gouvernez les dames, Et par mille beaux vers les charmez tellement^ Qu'il n'est point de beautés que pour vous seulement!

Mais vous les méritez; vos vertus non communes Vous font dignes, monsieur, de ces bonnes fortunes.

Glorieux de me voir si hautement loué.

Je devins aussi fier qu'un chat amadoué; Et, sentant au palais mon discours se confondre. D'un ris de saint Médard il me fallut répondre. Je poursuis. Mais, ami, laissons-le discourir; Dire cent et cent fois ^ il en faudroit mourir; Sa barbe pinçotcr, cagcoUcr la science^ Relever ses cheveux^ dire en ma conscience; Faire la belle main, mordre un bout de ses gants. Rire hors de propos, montrer ses belles dents. Se carrer sur un pied, faire arser son épée.

*) Lncartelc, dont les talons pressent si fort le petit pied qu'ils font boiter le cheval, ou du moins Tenipéchent de marcher à son aise.

MUSKK FRANÇAIλ.

âôl

Et s'adoucir les 3 eux, ainsi qu une poupée: Cependant qu'en trois mots je le ferai savoir^ Où premier à mon dam ce fâcheux me put voir.

JV'tois chez une dame , en qui si la satire Permcttoit en ces vers que je le pusse dire, HcJuit, environné de la Divinité, lu esprit aussi grand que grande est sa beauté.

Ce fanfaron, clic/. elle eut de moi connoissance ; Et ne fut de parler jamais en ma puissance, Le voyant alfuljlé d'un chapeau de velours, Rire d'un fâcheux conte, et faire un sot discours, Dien qu'il m'eût à l'abord doucement fuit entendre Qu'il étoit mon valet à vendre et à <iépendre; Et, détournunt les yeux: ficlle, à ce que j'entends. Comment! vous gouvernez les beaux-esprits du

temps !

Et, faisant le doucct de parole et de geste, Il se met sur un lit, lui disant: Je proteste Que je me meurs d'amour quand je suis près de

vous; Je vous aime si fort, que j'en suis tout jaloux. Puis, rechanj;eanl de note, il montre sa rotonde: ♦) Cet ouvr;igc est - il beau? Que vous srnil»Ic du

monde?

L'homme que vous savez m'a dit qu'il n'aime rien. Madame, à votre avi.s, ce jourd'hui suls-jc bien ? .Suls~jc pas bien chaussé 'if .Ma j.imbc est-elle belle? Voj'cz ce talTeias, la inod»,* en est nouvelle; C'est u'uvru de la Cliine. A propos, ou m'a ilit {)ue cuutrc les clinqtians le roi fait un édit. >*Sur le coudu il se met, trois boutons su délace: Madann;, bai.sc/.-moi ; u'ai-jo pas bonno graco? Que vous êtes fâcheuse l A la lin ou verra, Hosctte, le prctnicr qui s'en rcpi iitira.

ll'usseK d'autres propos il me rompit la tMc. Voila quand et comment je connus ccdc Jute; To jurant , mon ami, que je quittai vc lieu Nuis demander son uoiu, cl sans lui dire n«iMU.

Je u i'ii>, tli puis ce jour, de Im nuu\ i Ile aucune, NI co n'est co uiMiiu, que de malc fortune,

*) /,'otoMtli- , «• »<|j»|i lin rnllrl nionli^ «iir un rarlon.

Je lus eu cette église, ou, comme j'ai conté. Pour me persécuter ti^atan i'avoil porté. Ai)res tous ces propos qu'on se dit d'arrivée. D'un fardeau .si pesant ayant l'ame grevée. Je clinuvi de l'oreille; et, demeurant pensif, l/cchine j'alongeois comme un àne rétif: il me pousse en avant, me présente la porte. Kl, sans respect des saints, hors l'église il me

porte.

Aussi froid qu'un jaloux qui voit son corrival. .'Sortis, il me demande: ctes-vous ù cheval? Avrz-vous point ici quelqu'un de votre troupe? Je suis tout seul, à pied; lui de m'oUrir la croupe. Moi, pour m'en dépêtrer, lui dire tout exprès: Je vous baise les niains, je m'en vais ici prèjt, Chez mou oncle diner. O Dieu! le galant homme! J'en suis; et moi pour lors, comme un boeuf qu'un

as>ommr.

Je laisse cheoir la tête; et bien peu s'en f.dlut, Hcmetlant par dépit in la mort mon saluf. Que je n'allasse lors, la tétc la première, .Me jeter du Pont-Neuf ù bas en Ki rivière.

Insensible , u ne ir.iine eu la cour tîu p.!!.!!.-., thi, trouvant par hasard quelqu'un de ses \ alcls, U l'appelle, et lui dit: iJola hau, Ladrcvillc, (Jii'ou ne m'attrule point, je vais dincr en ville.

hieu sait si ce propos me traversa l'esprit! Kncor n'est-ce pas tout; il tire un loug écrit Que, voyant, je frémi. Lors, sans cagrvllcrie: .Monsieur, je ne ro'cnltnds à I.1 chicannerie. Ce lui, dis-jc, feignant l'avoir vu de traver*. Aus%i n'en est-ce pa-^; ce »unt de méchans vert (Je connus qu'il èloil vcril.ibic en son dire), ijic pour tuer le temps je m efforce d'ccrirc; ht puur un courtisan, quand \irnl l'ocrasiou, Je montre que j'en sal pour ma provision.

Il lit, et, te tournant brusquement pvr la place» I.rs banquiers étunnèa admiroient !wi grimace, 1- ( uionlroirnt en riant quMs ne lui eu.«>eut pat Prête sur sou miuuis qu.itre doubles duc.vta (Que j'euMc bien donnes pour Mirlir de »a pal4e.) Je l'ccvuiti; cl, durant que l'orcillc 11 me talKi riiC buii IMcu sait comment!.) à ckaquc fin de vcrf^

Tout exprès je disois quelque mot de travers. Il poursuit, nonobstant, d'une fureur plus grande, Et ne cessa jamais qu'il n'eût fait sa légende.

Me voyant froidcnieut ies œuvres avouer, 11 les serre, et se met lui-même à se louer. Doncq, pour un cavalier, n'est-ce pas quelque

chose?

Mais, monsieur, n'avez- vous jamais vu de ma

prose ?

Moi de dire que si , tant je craiguois qu'il eût Quelque procès-verbal qu'entendre il me fallût. Encores, dites- moi, en votre conscience. Pour un qui n'a du tout acquis nulle science. Ceci n'est-il pas rare? Il est vrai, sur ma foi. Lui dis-je, souriant. Lors, se tournant vers moi, M'accolle à tour de bras; et, tout pétillant d'aise. Doux comme une épousée, à la joue il me baise; Puis, me flattant l'épaule, il me fit librement L'honneur que d'approuver mon petit jugement. Après cette caresse, il rentre de plus belle; Tantôt il parle à Tun, tantôt l'autre il appelle; Toujours nouveaux discours; et tant fut-il humain. Que toujours de faveur il me tint par la main. J'ai peur que sans cela , j'ai l'ame si fragile. Que, le laissant d'aguel , j'eusse pu faire gile. Il vint à reparler dessus le bruit qu'il court De la reine, du roi, des princes, de la cour; Que Paris est bien grand, que le Pont-Neuf s'achève ; Si plus eu paix qu'en guerre uu empire s'élève. Il vint à définir que c'étoit qu'amitié, Et tant d autres vertus, que c'eo étoit novice, Que l'indiscrétion est un si fâcheux vice. Qu'il vaut bien mieux mourir de rage ou de regret, Que de vivre à la gène avec un indiscret. Tandis que ces discours me donnoient la torture, Je sonde tous moyens, pour voir si d'aveuture Quelque bon accident eût pu m'en retirer, Et m'empècher enfin de me désespérer.

Voyant un président, je lui parle d"afi"airc: Nil avoit des procès, qu'il étoit nécessaire D'être toujours après ces messieurs bonneter: Qu'il ne laissât pour moi de les solliciter; Quant à lui, qu'il étoit homme d'intelligence.

Qui savoit comme on perd son bien par négligence ; Où marche l'intérêt, qu'il faut ouvrir les yeux. Ah! non, monsieur, dit-il, j'aimerois beaucoup

mieux Perdre tout ce que j'ai que votre compagnie, Et se mit aussitôt sur la cérémonie.

Moi, qui n'aime à débattre en ces fadaises-là, Un temps sans lui parler ma langue vacilla. Enfin je me remets sur les cageolleries, Lui dis (comme le roi étoit aux Tuileries) Ce qu'au Louvre on disoit qu'il feroit aujourd'hui; Qu'il devoit se tenir toujours auprès de lui. Dieu sait combien alors il me dit de sottises. Parlant de ses hauts faits et de s.es vaillantises: Qu'il avoit tant servi, tant fait la faction, Et n'avoit cependant aucune pension; Mais qu'il se consoloit, en ce qu'au moins l'histoire. Comme on fait son travail, ne déroboit sa gloire; Et s'y met si avant, que je crus que mes jours Dévoient plutôt finir que non pas sou discours. Mais, comme Dieu voulut, après tant de demeures. L'horloge du palais vint à frapper onze heures; Et lui, qui pour la soupe avoit l'esprit subtil: A quelle heure, monsieur, votre oncle dîne-t-il? Lors bien peu s'en fallut, sans plus long-temps

attendre, Que de rage au gibet je ne m'allasse pendre: Encor l'eussé-je fait, étant désespéré; Mais je crois que le ciel, contre, moi conjuré. Voulut que s'accomplît cette aventure mienne. Que me dit, jeune enf^mt, une bohémienne: Ni la peste, la fiiim, et le rhume, et la toux, La fièvre, les venins, les larrons ni les loups. Ne tûront celui-ci, mais l'importun langage D'un fâcheux: qu'il s'en garde étant grand, s'il

est sage.

Comme il coutiuuoit cette vieille chanson, Voici venir quelqu'un d'assez pauvre façon: Il se porte au-devant, lui parle, le cageolle; Mais cet autre, à la fin, se monta de parole: Monsieur, c'est trop long-temps... Tout ce que

vous voudrez...

Voici l'arrêt signé.... Non, monsieur, vous viendrez ....

MUSEK FRANÇAIS.

(juand vous serez dedans, vous ferez à partie.... Et moi, qui cependant n'étois de la partie, J^esquive doucement, et m'en vais à ijranrfs pas, La queue en loup qui fuit, et les yeux contre bas, Le cœur sautant de joie, et triste d'apparcoco. Depuis, aux bons serions j'ai porté rcvéreoce Que je reçusse un jour le bien de mon salut.

Mais, craignant d'encourir vers toi le même vice Que je blâme en autrui. Je suis à ton service; £t pri' Dieu qu'il nous garde, en ce bas monde ici. De faim, d'un importun^ de froid et de souci.

Mj^ Anneau U^lrgeni.

Par Charles dk nERNAiio.

CSttUe.)

Mil

Le jour même du drpart de Ueune/ous, uuc lettre à large cuvcloppc et à cachet noir fut remise au décoré de juillet qui, depuis le duel ou il avait été vainqueur^ se trouvait condamné à un Isolement de plus en plus pénible pour son cœur cl liumiliant pour sa vanité. Témoin des progrès do sou rival, iinpitoy;ihIeincut repoussé par respécc de cordon sanitaire dans lequel madame de (Mialeauvicux le tenait emprisonné, enflu ayant sul)i toutes 1rs phases ilc la passion malheureuse, il était arrivé graduellement à cet état d'exaspération qui ne rêve plus Tamour, mais lu vrnj;cauce, et auquel d(»it être nttriburc la lirutalr éijuip» c (|U il s'» t.iil prrinisr :• la pr.imcnadc.

Apr.s avoir lu la lettre à cachrt noir, Alcxan- •Ire (^uibout jiortll de sa chambre d;uis une agitation inr\prlnial»Ic, et se lança, comme un rrrf qu'une nuute poursuit, ù travers les rudes sentiers <!(' la montagne. Lo sinr, 11 revint haletant, harasjé, les yeux brillant d'un feu somlirr et la pli3sionomie empreinte d un<' expression niachiavélii|ue- Sans songer a Htaer , san^ re-

prendre haleine, il p.'tssa uu crêpe a son chapeau, improvisa un deuil dunt sa position de voyageur justifiait l'irrégularité, puis il se rendit chez. M. de Montespard, qui, dans sa chaml)re unique, conservait l'habitude de l'étiquette. Kn entendant son valet de chambre qui lui anuouçait la visite du décoré de juillet, le marquis éprouva uue vive surprime, mais sans en rien manifester, car létunnement, quelle qu'en soit la cause, messied aux gens d'esprit. Il se leva donc, accueillit, dans une attitude aussi l'roide que polie, le visiteur inattendu, et restA debout pour éviter de lui oftrir un siège.

— Monsieur le marquis, lui dii Alexandre Guibout en le saluant avec une déférence respectueuse, ma démarche vous étonne sans doute, et je le conçois. Permettez- mtii une explication irauclie qui convient à mon caractère comme au vôtre. J'ai eu des torts envers vous; je lo reconnais et je viens vous prier de les oublier. L'an dernier, lorsque je revins à Montespard, j'avais lu tête échauffée par les événements de Paris, et cette exaltation que tant d'autres p.irt;igcaient alors m'a entraiuc à «le»; f*>liis que je regrette aujourd'hui.

Le décoré fit une pause comme pour attendre l'eirct de son exurJe; mais, au lieu de répondre, l'ex-pair de France inclina lè^èreoicnt U tétc et la releva aussitôt eu regardant Aienent sou interlocuteur.

— Ma nouvelle position, reprit criui-ri «\ec une sorte de c;ilinerie dipluiiialique » m'impose comme un devoir l.i salisf.-«ctiou que je désire vous on'rir. M. (iuibout, mon oncle y vient de mourir après m'avoir institue son héritier uaivcrsel.

Le décoré prononça ces derniers mois d'une N oix plus sonore et chercha de l'apil un fauteuil, persuadé sani doute que les qualre-vingl mille livres de rente, apportées par la ledre à cachet noir, lui donuaieut le droit de s'asseoir mcae en présence tl'un p.iir de France; mais le nuirqiils était trop geniiihomuie pour plox er le genou devant le veau d^or, loin de là, il forta la t<te uu eran plus haut et se cooleila de dire d'un air indiffèrent :

— Ah! M. Guiboiit est morL Tant pis; c'était un honnête homme.

— Le modèle des gens de bien, et je le pleurerai toute ma vie, reprit Alexandre déjà (anuliarisé avec le Iangn<»e d'héritier. Mais la mort est la destinée commune. La perte douloureuse que je viens d'éprouver me rend propriétaire des furges de Montespard; je deviens donc, monsieur le marquis, votre plus proche voisin, et c'est en cette qualité que je me présente devant vous. Je crois savoir^ continua le décoré en hésitant un peu, que des considérations indépendantes de votre volonté, et auxquelles j'ai le tort de n'avoir pas été étranger, vous éloignent en ce moment de votre terre. Par sa position industrielle, mou oncle jouissait, dans notre pa^'s , d'une influence /lout j'hériterai , je l'espère. Veuillez donc me permettre, monsieur le marquis, de vous offrir mes services. Si vous pensez que mon intervention officieuse puisse avoir quelque poids auprès d'une population un peu effervescente, disposez-en, je vous en prie; je serai trop heureux de réparer, en cette occasion, mes extravagances de l'année dernière.

Le pair de France se redressa de nouveau.

— Le marquis de Montespard^ dit- il avec une certaine hauteur^ n'a besoin de la protection de personne pour habiter son château dès qu il le jugera convenable. Vous vous trompez, mousieur; je suis ici pour des raisons de santé et non pour aucune de celles que vous supposez. — Sa dignité mise à couvert, le vieux gentilhomme reprit d'un air plus gracieux: — Du reste, monsieur, je vous sais gré de votre démarche. L'n tort avoué d'une part doit être oublié de 1 autre; ainsi ne parlons plus de ce qui s'est passé Tan dernier. A mou retour à Montespard je serai charmé de vous recevoir. Entre nous, continua le marquis en souriant finement,, ce que la forge et le château ont de mieux à faire, c'est de vivre en bonne intelligence. Songez qu'après avoir pillé l'un, nos petits Mazanicllo du IJeaujoIais pourraient bien se chauffer de l'autre. Mais, j'en suis sur, je parle à un homme converti, et désormais convaincu comme

— Un charivari! ah! mousieur le marquis, il y a de la rancune dans ce mot, observa le jeune homme d'un air doucereux.

— Cette petite vengeance ne pourrait plus vous atteindre, répondit M. de Montespard. Quand on a comme vous quatre -vingt mille livres de rente, on ne donne plus de charivari, on en reçoit.

Le décoré de juillet se prêta de bonne gnice à cette plaisanterie, et, profitant de la. disposition favorable de son interlocuteur, reprit, uon sans quelque embarras;

— Maintenant que vous avez bien voulu signer la paix, permettez-moi, monsieur le marquis, de vous entretenir d'une affaire à laquelle j'attache la plus haute importance, et qui, je le crois, ne sera pas sans intérêt pour vousmême.

Le pair de France offrit une chaise au jeune visiteur, prit pour lui-même Tunique fauteuil de la chambre et s'assit le premier, maintenant ainsi, malgré sa politesse parfaite, la prééminence de son âge et de son rang. Quoique sa susceptibilité bourgeoise fut en secret irritée de cet arrangement, Alexandre Gulbout entra en matière avec un redoublement de déférence.

— Ma confession sera courte, dit-il, je ne veux pas vous importuner. Depuis que J'ai rencontré à Genève mademoiselle de Chateauvieux, j'ai conçu pour elle une passion dont la manifestation irréfléchie lui a déplu sans doute, car, à plusieurs reprises, j'en ai été cruellement puni. Cependant, peut-être me fais-je illusion, je n'ai pas perdu tout espoirj mais jusqu'ici j'avais du m'iuterdirc une démarche à laquelle m'enhardit aujourd'hui le changement de mon sort. Les différents avantages sociaux peuvent se compenser, du moins je le pense. Ma fortune me permet d'offrir à mademoiselle de Chateauvieux uue position digne d'elle. Ma naissance n'est pas noble, il est vrai, mais elle est honorable. Ma mère était uue demoiselle de Saint-Gorgon, famille ancienne et considérée. Enfin, monsieur le marquis, c'est à vous, ami de madame de Chateauvieux , que j'ose adresser une demande

oi que t(»ut charivari peut finir par le tocbin. I d'où dépend mon bonheur. Si vous me faisiez

MLSEK FRANÇAIS.

riionncur de raccuelllir et de devenir mon protecteur auprès de ces dames, j'en éprouverais une éternelle reconnaissance.

Cacliant sous une indifférence affectée l'iotérèl que lui inspirait une pareille démarche, le marquis garda quelque tL'iii|)s le silence.

— > ous comprenez, dit -il enfin, qu'avant de vous répondre j'ai besoin de réflécliir. Accepter la mission dont vous me chargez^ c'est prendre rengagement de vous servir de tout mon crédit; or, je ne m'engage jamais légèrement. Revenez demain; d'ici là j'aurai pris uu parti.

Ce délai n'était qu'un acte de convenance, car la décision du marquis fut instantanée. Avec la promptitude de jugement particulière aux hommes spirituels^ il tra(,'a de l'auDureux solliciteur une si/rte de signalement matrimonial, formulé à peu près en ces termes :

— Age convenable, physique assez bien pour uu mari , manières vulgaires , éducation bourgeoise, principes politiques détestables, nom absurde^ fortune superbe.

Le nom peut se changer, pensa le marquis en concluant; Anasta.sie, qui est bien élevée, se chargera de refornjcr l'éducation, et la fortune de corriger les principes: le jeune homme e^t déjà dans le bon chemin; pour veuir me voir il avait «Uû sou ruban.

Le vieillard se drcida donc a prott^er le postulant; l'antipathie qu'il avait conçue pour Dennezoos le pou^isant d'ailleurs n cette résolution. Ce fut de l'air le plus affable et avec un sourire d'heureux pré>age, qu'il accueillit le lendemain le décore de juillet.

— Mon rlier monsieur (tuibuut, lui dit-il avce une familiarité de grand soigneur, je suis h vous. comptez sur m<>i. il rst quelques petits arrangements nécessaires et dout nous conviendrons plus tard. Vous è:es un homme intelligent rc raisonuulile; aiusi jo suis sur que nous noui entendrons à merveille. Madano do Chuteauvirux retourue à («ruevo dans deux jours; il r»l inutile que j'rntnrae la négoctatlon avant son depart. Vos intérêts doi^nt vous appeler dans le Beaujolais; aller-> . maii soyez dans un moi^ à

Cienève. V ici là j'anrai, je Tespere, mené l'affaire à bon port.

Alexandre se confondit en remerciments et en protestations de reconnaissance; mais, des qu'il eut quitté son noble protecteur, l'exprcssioD obséquieuse de sa ph\ siooomie se cbaa^^ sondAÎM en un épanouissement ricaneur.

— Ah! vieux l'ylignac, se dit-il en employant une métaphore politique fort à la mode alors parmi le populaire du Paris, ta as Morëa à l'hameçon parce qu'il est d'or! J'espère que ces deux princesses seront aussi avides que toi. Oui, dans un mois je serai à tJcneve. JS'il faut oianger la moitié de ma fortune pour éblouir cette orgueilleuse créature, je la mangerai; et quand j'uurat sou consentement, qu.ind elle m'aura dit: ^,Je serai votre femme, ^' je lui répondrai: ,^e ne veux pas de vous.*' Oui, sacrebleu ! je lui dirai: ,,Je ne veux pas de vous!** et cela le jour de la signature du contrat, en présence de l'impératrice sa merc et de toute son auguste famille. Ces deux femmes -là m'ont trop vexé; je serais un l:\che si je n'en tirais pas uae vengeance éclatante.

Ignorant le projet diabolique, inspire peutrire au décoré par l'histoire du marqui% de Brunoy, .M. de .Monte^pard tiul fijricmenc .«ka promesse. De retour à Cicneve avec sen deux compa;;ues, il laissa pa.«ser poiitiqueneol uae q«lA> /aine do jours, afin de donner à l'ahsence, co vent deslrurirur, le temps de sounier tur le >ouvenir de Uruuezuos. Co délai écoule, un jour que madame de ChaleauTieux lui parlait du mariage d'.\nasta5ie en faU.int réJuc^ d'Armand, il trouva l'occasion opportune et entama la dàsru^sioQ.

— Sans vos CDgifemenis envers r« je«i0 homme, dit-il d'un air de regret, j'aurais eu «■ autre parti à vous proposer.

- Troposea toujours, rrpondii madame de Chalcauvieux; vous savez qu'une femme aime assea à causer mariaier.

— C'est tout simplcmcut un parti de 80 nulle livres de rente, reprit le négociateur , qui mit ce propos colossal en tète de son attaque, ainsi que, pour combattre les Romains, Pyrrhus, roi d'Épire, rangeait des éléphants devant sou front de bauilière.

La femme chevaleresque tressaillit sur son fauteuil, comme si cet éléphant d'or, qui a nom 80 mille livres de reute, l'eût touchée de sa trompe.

— Voilà un parti digne d'une duchesse, ditelle, en se remettant de son émotion. De qui voulez-vous parler?

— D'un homme que vous connaissez déjà, quoique peut - être il ait été mal apprécié de vous; d'un homme dont le nom va vous surprendre.

— Quel préambule! Mais parlez donc.

— D'Alexandre Gulbout, puisqu'il faut l'appeler par son nom, répondit le marquis en parodiant le vers de Lafontaine au sujet de la peste.

Madame de Chateauvieux fit un second soubresaut. Sans lui donner le temps de prendre la parole, le pair de France lui expliqua l'affaire dans tous ses détails, et conclut sa harangue eu demandant formellement la main d'Anastasie pour son protégé. La promesse faite à Beuuczons, les mots sonores d'honneur, de délicatesse, de loyauté, les répugnances inspirées par les opinions, la naissance et les manières du nouveau prétendant, furent opposés à l'orateur, comme il s'y attendait et sans qu'il s'en inquiétât beaucoup. Ayant prévu toutes les objections , sa réponse à chacune d'elles était prête.

— Ma chère amie, dit-il à son interlocutrice en usant du langage familier qu'autorisait de sa part une longue intimité, parlons raison. La richesse, je le sais, existe souvent sans le bonheur; mais lui, en revanche, ne se rencontre que bien rarement sans elle. Dans notre classe

surtout, la fortune est une nécessité. Vous n'êtes pas riche, Bennczons l'est moins encore; en unissant ces deux médiocrités, vous arrivez tout droit à la gêne pour Anastasie. Je dis la gêne; si elle a plusieurs enfants, je dirai : la pauvreté. Ce projet de mariage a été conçu sans me consulter, et dans un de vos moments d'engouement romanesque. Mais aujourd'hui que j'en appelle à votre bon sens et à votre sollicitude pour votre fille , vous avouerez qu'il ne peut pas supporter une discussion sérieuse.

— M. de Bennezons n'est pas riche, j'en conviens; mais sa naissance est excellente, et, à mes yeux, c'est une considération capitale.

— D'abord les Bennezons sont éteints, et celui-ci est d'une famille greffée sur l'ancienne on ne sait comment.

— Il est Bennezons véritable, j'en suis certaine. Savez-vous que les Bennezons sont la fleur de la noblesse normande, et qu'ils datent de Charles le Chauve?

— Et quand ils dateraient de Charles le Chauve! ce n'est, après tout, que de la seconde race, répondit le vieux gentilhomme avec le superbe sourire qu'eût pu se permettre un Mérovingien ressuscité.

— C'est quelque chose, dit en riant à son tour madame de Chateauvieux.

— Quelque chose, mais peu de chose. Voyezvous, ma chère amie, en France il y a une trentaine de familles historiques dont le nom possède une importance réelle. Tout le reste, petite noblesse ou bourgeoisie, doit être placé au même rang. Pour moi, entre Bennezons et Guibout je ne fais aucune diff'érence; et vous-même, vous vous êtes montrée un jour de mon avis. Entre nous, votre mari s'appelait M. Pourtois.

— Il ne s'agit pas de cela; je me nomme madame de Chateauvieux. Comment pensez-vous que ma fille puisse s'appeler Guibout?

C Suite J

«8om MUSLE FRANÇAIS crfd)ciiU n>od)cntI(d) cfne SKummcr. Sic «Pcflamtcc »erfen^cn Dtc 0îummcni woci:ientltclv Me «udj^auMun^cn monallii). — WboimcmeiUé-iprcié fiic «6 9iummern oHt 6 aWonat l 5t()lr. ©iii 3ibomiement uiUer «G Wummfrn n^^et ntd^t ©tatt. 3u bciUtjtu ^urd) aUc sgudjlianMungcii unb «Pofloimter.

^iclcfclb, Drucf unb JCerlag con ^clhaQm b> iHaftiifi.

yièn.e Anii(ie,

w&mm wmM:E^M2Ë»

CHOIX DE LITTÉRATURE

tiré

DES JMXITiliKURS AITECTKS

TANT ANCIENS QUE MODERNES

par O. Tj. B. JrOMjFW, prof, et dr., et C SCIKL'TZ, dju

Par Charles dk Dkrnard.

CSuiteO

— Obla serait d'autant plus déplorable, dit le marquis avec un sérieux afTccté, que de Uuil)Out on fait très-facilemcot Gibou.

— Et alor5, cliaque fois qu'AnastasJc recevrait du inoDiic, on dirait: Nous allons prendre le (lié de madame Gibou. Vous le premier.

— J'en suis capable. Mais^ conimc vous le disiez, tout à Theure, il ne .s\if;it pas de cela. In nom ridicule se quitte; je ne pense pas que le jeune lioninic tienne au .sien le moins du monde, ("e.st TafTaire d'un pourvoi devant le garde des sceaux ; pa.s autre chose.

— S'il avait une terre? observa madame de <'hateauvicux d'un air pensif.

— Inc terre! Je ne crois pas. >I;ns il possède près de Mnntespard des étan;;s ma^niltijucs.

— Où cela mrnc-t-il?

— Droit à votre but. Jetez, dans un » tan^ Aix bouru^'ois, je nu; charge de repécher dix nobles. .%lon.sicur de rKlan^ d'abord ; a (nui su/.erain tout honneur; rnsuitr, monsieur de Lamare, nu)n.sicur de Lcau, monsieur du Jonc, Monsieur de Labonde, monsieur de I.ile...

— Monsieur du Ilrochct, dit »i son tour madame de ChatcauvIeuT ; faites-mol );rAcc du reste

de la pêche. Mais tout cela n'est qu'une plaisanterie.

— Voici qui n'est pas une plaisanterie. La mère de monsieur Guiboul était une demoiselle de îSaint-Gor^on , d'une bonne famille du Beaujolais; qui empêche notre jeune homme d'en relever le nom et les armes? .^ladame de .sainl- Gorgon! Trouvez-vous que ce nom ferait un trop mauvais effet à la porte d'un salon?

— Je ne dis pas cela; au contraire, il a quelque chose de chevaleresque qui ne me drplait pas; 8aint-GorgonI je crois que cela irait assez. bien à .\na5tasie , qui est grande et brune.

."Madame de Chateauvicux se laissa vaincre d« la sorte, article par article; mais h la fin de 1.* discussion, elle réitéra le refus par ou elle avait débuté, et déclara que, tout en reconnaivsant les avantages de Talliance qu'on lui proposait^ elle cUit décidée à tenir la parole dunn«« à monsieur de Uenneyons. Le Barqui.i n'iosista l>is, comptant .sur les rendions de son ancienne amie plus encore quo sur sa propre èlo^cace. Il ne fut pas déçu dans ce calcul. La fNB»e à principes héroïques ec religieux, qui, en face du wvxix p.iir de France, av.iu pris la déltea« d'Armand, passa à l'ennemi, c'est-à-dire au Guibout, avant d'avoir rejoint sa fille.

I. a soudaineté d'un pareil cbansenirni n k j »s besoin de commentaire. Les sentiment* ordin i ; rs'iiisinuent dans le copgr Kraduellenent, coi me naissent les rayent do l'aube ; les fortes p.^ . >,

au coutraire, s'en emparent de force et d'un seul coup, a'msi que le soleil ioonde de sa lumière une chambre dont les volets s'ouvrent à midi. L\»r, ce soleil monnayé, possède, autant que Tastre souverain lui-même, celte puissance d'irruption et d'èblouisseuicut à laquelle les caractères les plus stoïquement trempés ne résistent pas toujours et qui devait trouver sans défense une femme dont la vauité surpassait la fortune. Dans les rêves les plus ambitieux dont sa fille était l'objet, madame de Chateauvieux n'avait jamais rien espéré d'aussi splendide que l'établissement proposé par son vieux conseiller. A ses yeux, les fermes, les forges, les maisons de ville et de campagne d'Alexandre Guibout se dressèrent subitement eu s'empilant les unes sur les autres dans un ordre imposant et grandiose. Pendant quelque temps, il est vrai, une crevasse de cette Babel dorée laissa voir l'image irritée de Bennezons; mais le ferme esprit de la femme entre deux âges chassa bientôt cette vision importune comme on effraye du pied un lézard mal appris qui s'aventure dans un monument consacré.

Les conversions récentes inspirent toujours à ceux qui les subissent une rare ferveur de prosélytisme. Convaincue de la divinité de la Fortune, madame de Chateauvieux ne perdit pas de temps pour prêcher sa croyance à la personne la plus intéressée à ce débat et dont le consentement était indispensable à sa solution. A son retour d'une promenade sur le lac, Anastasie fut assaillie par une de ces attaques maternellement impitoyables qui vont droit et roide comme une charge de cavalerie, en sabrant au profit de l'intérêt tous les liens, tous les serments,, tous les droits de l'amour. La jeune fille se révolta d'abord contre l'idée de rompre l'alliance dont son anneau d'argent était devenu le gage.

— Il est impossible que vous parliez sérieusement, dit-elle en regardant sa mère avec un sourire d'incrédulité; sans doute vous voulez m'éprouver, et ceci est une plaisanterie concertée entre vous et monsieur de Montespard?

— Ai-je l'habitude de plaisanter lorsqu'il s'agit de ton avenir ? répondit madame de Chateauvieux d'un ton grave; je ne t'ai pas dit un seul

mot qui ne soit sérieux et vrai. La plus importante action de ta vie, de la mienne par conséquent, doit se décider en ce moment. Un parti, tel que mon amour pour toi n'aurait jamais osé en espérer un semblable, se présente aujourd'hui; toutes mes sympathies lui sont acquises, je ne te le cache pas; car je veux être franche avec toi. Mon consentement est donc prêt, mais c'est le lien qu'il faut avant tout. Voyons: quelles objections peux-tu faire contre ce projet qui me rendrait si heureuse?

— Mais, maman... et Armand? dit Anastasie.

— Tu veux dire monsieur de Beunczons, reprit la feuune de quarante-six ans; eh bien!

Cette inintelligence aflfectée blessa la jeune fille et lui inspira un accès d'énergie.

— Il m'aime! s'écria-t-elle.

— Cela ne m'étonne pas; tu es assez bien pour inspirer une passion.

— Mais je l'aime aussi, moi, et vous ne l'ignorez pas. L'attachement que j'ai conçu pour lui est né sous vos yeux; vous l'avez vu se développer jour par jour sans 3' mettre obstacle; vous connaissez aussi bien que moi-même l'engagement qui nous lie, et quand je prononce son nom, il semble que je parle d'un étranger. Je vous le répète, je l'aime ! Prétendrez - vous maintenant que ce soit sans votre aveu?

— Accuse- moi, tu en as le droit, répondit madame de Chateuvieux avec une douceur hypocrite. Les reproches que lu me fais, je me les suis adressés déjà plus d'une fois; mais, dans ta bouche, ils me semblent bien durs. J'ai eu tort, sans doute, de ne pas rompre dès son origine une liaison qui ne pouvait aboutir à rien de sensé. Mais pouvais-je prévoir ce qui arrive aujourd'hui? Toutefois, j'ai manqué de prudence, et voilà ce que je ne me pardonne pas. Allons, chère enfant, tu vois que je reconnais mes torts; à ton tour, avoue que tu n'es pas raisonnable.

— Je le serais, sans doute, si je manquais à ma parole?

I — Toujours de l'exagération. S'il fallait don-

MIJ8KK FRANÇAIS.

lier une iiitcrprétutioD au.«sî rij;ourcusc à toutes les pruniesscs qu'il est impossible de teuir, \n vie tout culitre no serait qu'un parjure, l'u iiraiuics trop, n^cst-il pas vrai , pour te marier saus iiioQ coûseiiteineut? Coiiiuicut doue peuxtu te regarder conirue engagée quand je ne le suis pas ?

— Mais vous-même, n'avez- vous pas promis . . .

— Rien. J'ai toléré des assiduités auxquelles je ne voyais aucun inconvénient, n'y attachant pas d'iniportance. ijuc s'est- il passé? une chose qui arrive tous les jours dans le moude, aux eaux surtout. Au uiiiiiu d'une société assez ennuyeuse, un jeune homme inoccupé t'a remarquée parce que tu étais en effet la plus remarquable; comme il faut au bal des danseurs et dans un concert des musiciens, tu as dansé, tu as chanté avec lui; mais ne l'aurais-tu pas fait avec tout autre homme de bonne compagnie qui eût eu des jambes ou de la voix? L'intérêt plus ou moins vif que tu as pu prendre à une connaissance de quclcjucs jours n'a donc qu'une nr.ivité épliénurc. Les liaisons contractées aux eaux sont d'une nature tellcmeot exceptionnelle, qu'elles ne sauraient engager pour l'avenir. On se rencontre à Npa ou à Uaréges, on se vuil tous les jours comme si l'on était amis intimes; la saison tiuic, chacun part de sou côté et l'on ne so connaît plus. Nous voici eu .Suisse, munfeicur do Uenuexons est en Vendée; qui peut dire seulement si vous vous reverre/, jamais?

— fcj'll est en Vendée, qui ly a cuvojn? dit Auastoaie d'un ton de rcproclie et d'amertume.

— Moi, répondit la femme chevaleresque rn levant orgueilleusement la léle, et sM fallait rocommoncer, je lui licndr.iis tiuore lo un me langage. Je ronds justice à monsieur de llcnuo- /.on^; il a des idées d'honneur et tic loyautf, mai"* son caractère est faible, irrésolu: en l'arraihant à l'influence do Félix, eu réchauffant ses srulimrntM attiédis, en lui moutr.uit niiin lo chemin tlu tlevouomont, j'ai accompli un ilovoir. tout on lui rendant un inappréciable .-«orvicc. La j'Iarr de monsieur do lirnnc/.on^ o«t on >'ondéo;

si nous le rcvoyoas jamais, ce sont des rcmcrcîments que j'attends de lui et non des reproches. Mais ceci est une question toute politique, reprit madame de Chateauvieux d'une voix iusinuante, et nous devons, avant tout, nous occuper de loi. Ma bonne Aniustusie, il m'en coûte, sois-en bien sûre, do contrarier le moindre do tes caprices ; mais mon amour de nure ne me permet pas une faiblesse qui compromettrait ton sort et dont toi -même, un jour, serais la première à gémir. Puis-jc avoir d'.iulre désir que c.lui de ton bonheur? ^ois donc raisonnable, je t'en supplie. Au fond, tu dois comprendre ijue monsieur de Bennezoos n'est pas un parti pour toi. Nous ne sommes pas riches, il Test moins encore; eu Luissant ces deux médiocrités, nous arrivons tout droit à la gêne, et, en admettant la possibilité d'un pareil mariage, si vous aviez plusieurs enfants, il faudrait dire: l^a pauvreté, (^uand tu seras mcre, Anasta^ic, lu verras que dans notre cœur do femme lu bouheur de nos enfants absorbe tout autre scutimeut. Mais songcs-y donc: quatre -\iugl mille livres de rente!

— .si Armand n'est pas riche, du moins sou nom est beau, et l'on peut se passer de fortune Ior>«iu'ou s'appelle Bcnucy.ons, répondit la jeune lUIe avec un accent de fierté.

— D'abord, est - il réellement do raaciraoc fimille des Uonne/.ons? Bien n'est plus douteux, à ce qu'assure monsieur do MouleHpard, a qui eu accorderas bien quelques connai.Mancrs eo (Al do géuéuloglos. Kl puis, vois-tu, mon euf.iur, en Franco il n'y a qu'une trentaine de f.imilUs liistoriquea dont le nom posscdt une importance réelle. Ni tu devais t'appclcr madame de Rohan ..u de .Montmorency, je fancraU sur tout lo reste; on no s'ouqulcrt jamais de la bourse d'uo piluce. .Mais entre Dcnneiions, C'hitoauvleux on >.tiut-liorgou, je ne vois, moi, aucune différence, et alors il est tout simple que la fortune fA>»0 pencher la baiancc. Quatre -vingt mille libres tic rente!

— Mais mou ccTur

— (Quatre-vingt mille li> re*^ de rcnU : i r»i- .i-Jlrc une fortune •uf&*;u>(e pour vous mi tire

de pair avec ce qu'il y a de plus aristocratique A Paris.

— Surtout quand on s'appelle Guibout.

— Saint-Gorgon ! de Saint-Gorgon! c'est une affaire arrangée. Les Saint-Gorgon étaient une des premières familles du Beaujolais et ce nom a fort grand air.

Ainsi que l'avait fait sa mère avec monsieur de Montespard, Anastasie attaqua dans tous ses articles le projet soumis à son approbation; elle discuta^ raisonna, argumenta, puis parlementa; mais auparavant versa ces larmes qui tranquillisent la conscience, car toute femme s'absout lorsqu'elle a pleuré. Enfin, après avoir épuisé ses arguments et ses sanglots, elle se soumit, et reconnut peu h peu dans ses méditations particulières qu'elle avait raison de se soumettre. Cortail, qui, seul^ eût pu plaider la cause de son ami, était rentré en France, où l'appelait son service dans son nouveau régiment. Aucune lettre venue de la Vendée n'îipporta à mademoiselle de Chateauvieux un de ces remords qui réveillent les nobles instincts du cœur, ou peutêtre la prudence maternelle supprima-t-elle une correspondance qui eût contrarié ses projets. Dès lors Bennezons fut perdu ^ quoiqu'il ne fût pas encore oublié.

Quelques jours après, une lettre du marquis dcMontespard apprit à son protégé que le champ clos matrimonial lui était ouvert. De son côté, le nouvel héritier n'avait pas perdu de temps pour endosser le Saint-Gorgon, par-dessus le Guibout, afin de lever d'avance les obstacles qu'aurait pu lui opposer la morgue aristocratique de sa future bclle-mère.

Par une belle matinée d'octobre, M. Alexandre Guibout de S;iiut-Gorgou, ex-décoré de juillet, car il n'était plus question du ruban bleu à liseré amaranthe, fit son entrée à Genève dans un coupé magnifique dont le cabriolet d'arrièretrain contenait deux laquais en grand deuil, et qui offrait sur chaque panneau l'écusson des Saint-Gorgon : d'azur, à trois tètes de gorgones

d'argent, arrachées de gueules ; armes parlantes et terribles que madame de Chateauvieux proclama souverainement chevaleresques. Présenté officiellement par le marquis^ le prétendu reçut un accueil gracieux qui déconcerta ses projets de vengeance. Peu à peu les scènes de Saint- Gervais furent adroitement rappelées par les deux femmes, 'et reçurent une explication dont la douce moquerie devenait flatteuse, loin de blesser.

— Avouez que vous me détestiez, lui dit d'un air de bonhomie madame de Chateauvieux^ et moi-même, je dois en convenir, je ne vous aimais guère. Je suis un peu intolérante en politique, c'est là mon défaut; et puis, pourquoi vous y être pris si mal? puisque vous connaissiez monsieur de Montespard, pourquoi ne pas vous faire présenter par lui?

— Mademoiselle me détestait sans doute aussi? demanda le jeune homme en se tournant assez gauchement du côté d'Anastasie.

— Moi,... j'avais peur de vous^ réponditelle en levant sur lui un regard qu'elle baissa aussitôt.

Il est des hommes qui sont extrêmement flattés d'être trouvés terribles par les femmes. Alexandre Guibout était du nombre. Cet aveu lui fut donc très- agréable et acheva de le désarmer.

— Au fait, se dit-il, je croîs bien que j'ai dû lui faire peur. Avec ma vieille redingote de velours et ma casquette rouge, j'avais l'air d'un Robcrt-Macaire.

En faisant cette réflexion, le jeune homme glissa un regard complaisant le long de son individu, dont, selon lui, un costume de deuil entièrement neuf rehaussait singulièrement la bonne grâce.

— De quoi puis- je me plaindre? reprit-il en lui-même; si je n'ai pas réussi à Saint-Gervais, c'est que, il faut l'avouer, je n'avais rien de fort séduisant. M'aimcr tel que j'étais alors eût été de sa part la preuve d'un assez mauvais goût. Madame de C'hateauvîeux a raison; je m'y étais mal pris.

— .Je vous ai paru bien maussade, n'est-ce

pas? lui dit Ao.i5tasie un autre soir; mais vousmême n'étiez pas toujours fort aimable pour moi. Vous rappelez- vous le jour ou vous m'avez si bien éclaboussée au bord de l'Arve?

La jeune fille n'eut pas plutôt prononce ces paroles qu'elle rougit et baissa les >eux, car l'image d'Armand s'offrit à elle, et sembla lui graver au front avec un fer brûlant le baiser qu'elle avait reçu le jour même dont elle venait d'évoquer le souvenir.

Guibout ne remarqua pas cette émotiun ou s'en crut la cause.

— J'avais perdu la tête, répondit-il d'un ton passionné, et l'on doit être indulgent pour lu folie. Puisque vous vous rappelez si bien mes torts, aviez-vous remarqué celui-ci ï

A CCS mots, il montra le lambeau de gaze verte auquel, depuis deux mois, il avait duuuc pour reliquaire la pocbe de son gilet.

— Peut-être n'avais -je pas voulu le voir^ répondit mademoiselle de Chateauvieux entraînée à cette petite fausseté par le besoin de s'ctuurdir en imposant silence à des souvenirs importuns.

iFin)

SœHi* Ëiaihihie.

Par ErcKMK Foa.

l ne modeste ( hai«<c a porteur fcans aruioiric», sans dorures , et .««culcmcnt portée par deux valrt.^ dont les habits gri<i et uses ne tcmoi- Koalent d'aucun vestige de livrée, en.i.-iyait dr .te frn^rr un pa.Mai;e vk travers la foulo de carroK.^es arniulriéx , de chevaux .«oroptueu^emeni empanaché*, et dr ' -^ richrincnt sculptrci qui encorobrairni li .,,ii)chc.H du P.il4i.N-lio> al. Ce n'était pas cho.tc facile; on était au cumuicncinirut du mois de février 171^, et la pluie ^«1 depuis le iii.iiin tombait p.'tr lorrcns^ avait depuis une hourc redoubir d'iaieO!«itr; l.t urélr ••• I» ncijie t'.v joign-iicnt. rt Ir vrnt qui ^oufdnit

avec violence, complétait le temps le plus affreux qui se puisse voir.

Cette chaise atteignit le vestibule da palais, ou elle s'arrêta. Il en sortit un très jeune homme, dont le premier regard fut de s'assurer, si dans le ballottement du transport, sa toilette n'avait pas souffert; puis rassuré, il se sourit à lui-même et s'avança vers le double escalier, qui monte en .«pirale jusqu'au premier étage du palai«; alors >eulement il songea à regarder autour de lui.

L'affluence des grands seigneurs à grands cordons et à brochettes de croix, dont il se vit entouré, l'émut profondément; à l'air de satisfaction qui se montrait sur son visage, succéda une expression d'embarras et de contrainte. Au lieu d'avancer, il se mit à reculer, saluant » droite et à gauche; ses beaux yeux noirs qui laissaient échapper un regard timide et indécis, semblaient dans cette foule brillante et aristocratique chercher un appui, sollicit£r une bjUa protectrice qui le guidât sur ce théâtre où l'on devinait bieu , qu'il paraissait pour la première fois.

11 fut abordé par un jeune et beau seigneur d'environ vingt-quatre ans, d'une mise, d'un luxe et d'un goùl merveilleux.

— Je veux être damné si ce n'est la le scij;Qeur (.'admus, dit-il en toisant, d'un ton de politesse insoieoie, le jeune homme venu en ckaisr. Et par la sembleu, mon cher, que viens-tu faire icif

— .Son altesse royale le régent m'a fait dire de me rendre au palais , monsieur le duc do Huhelieu , répondit le jeune homme ro s'incliuant jusqu'."! terre.

Pas mal, d'hoiBear, pas oud, dit le duc de Hichelieu sans écouter la réponse de toa timide voisin , mais occupe à lorgner minutleasement chaque détail de soo costuae.... Sais-lu que tu ma du goùl, Cadffius; je veux être damné >i avec cette mi^c de bon goût, cette élégance r( cette jolie figurr,... et surtout ea cachant loa ntMu et Ion rang, lu n'cnleve» d'assavt 1rs c«art les plus rccalcitrans , ei les plas sévcrcs... Mais lu ne lèves pas les yeux si haut, lu t'ialérstMi peu aux cachaDier«w«s f«l •raeai U cavr de noire régrnt

— rardoDDCz-moi, monsieur le duc, et il y eu :i une,... répondit Cadmus avec un soupir.

— Laquelle, s'il te plaît?

Celui que le duc de Kicliclleu appelait Cadmus continua d'un ris de confidence pleine de bonhomie :

— Monsieur le duc de Richelieu doit les connaître toutes, „!ui !'^ Celle dont je veux parler est très belle.

— Elles le sont toutes^ mon cher.

— Très jeune.

— Elles le sont encore toutes, par la sembleu.

— Mais elles ne sont pas toutes muettes^ monsieur le duc, et la mienne Test.

— Muettes! il n'y en u pas une ici^ mon cher^ je puis te Taffirmer, de reste, quel est sou nom?

— Batilde.

— Batilde, répéta le duc tristement surpris, je ne Li connais pas. Batilde, répéta-t-il encore préoccupé, mais elle doit avoir un autre nom que celui de Batilde?

— Je l'ignore, monsieur le duc.

— Où lui as-tu parlé?

— Je ne lui ai jamais parlé, monsieur le duc.

— Par la sambleu, où l'as-tu donc vue?

— Il y a trois jours, de grand matin, passant sur le Pont-Xeuf à pied, un carrosse qui venait très vite, renversa près de moi une petite fille qui vendait des pommes; aux cris de Tenfant, le carrosse s'arrêta, deux dames en descendirent, mais je n'en vis qu'une, je n'en regardais qu'une, elle élait jeune, belle et pâle. Elle leudit la foule, courut à Penfant, le releva, ses beaux yeux exprimaient la plus vive inquiétude, la plus tendre sollicitude, mais ce fut la dame âgée qui parla, qui s'informa du mal que ressentait la petite, de sa demeure, et qui donna ordre à ses gens de la porter dans le carrosse; je m'empressai, je la plaçai moi-même sur la banquette de devant, alors la dame âgée me remercia; quant à la jeune, elle remua les lèvres comme si elle eût voulu m'adrcsser la parole, mais aucun son n'en sortit, elle en resta comme confuse; puis me saluant, elle fit un signe et le carrosse partit en emportant cette charmante personne.

— C'est très bien, mais tout cela ne m'indique pas que ta beauté muette habite la cour, plutôt que la ville ou le faubourg.

— Sou carrosse portait la livrée et les armes de la maison d'Orléans.

— Diable! dit le duc réfléchissant en se caressant le menton d'une main. Mais d'abord, estu bien sûr, Cadmus, qu'elle s'appelle Batilde, et qu'elle soit muette.

— A l'endroit du pont où elle s'était baissée pour relever la petite fiUe^ j'ai trouvé ce médaillon où ce nom est gravé ; du reste , si elle n'avait pas été muette, monsieur le duc, elle aurait adressé la parole à la petite ou à moi.

— Bah! dit Richelieu en pirouettant sur les talons. Puis il fit quelques pas dans l'iintichambre où il se vit aussitôt entouré.

— Bonjour Cauillac, Chevcrni, Camaches, dit le duc en leur tendant la main l'un après l'autre; quel temps affreux ajouta-t-il en jetant un regard à travers les vitres que fouettait la pluie avec violence.

Quand ce serait un régent, qui gouvernerait îà-hautf les affaires n'en iraient pas plus vialj dit une voix railleuse derrière les jeunes seigneurs.

On se retourna avec étonnement; celui qui venait de parler était un homme jeune et maigre; une espèce de moquerie amère était répandue sur toute cette sèche physionomie, et soit qu'il parlât ou ne parlât pas, une perpétuelle épigramme semblait juillir de ses yeux et de ses lèvres. Il s'appelait Arouet de Voltaire.

Au même instant, et comme un violent coup de vent avait rendu tout le monde muet, la porte de l'appartement de la duchesse d'Orléans s'ouvrit, et un huissier fit signe à la foule des courtisaus d'entrer; ce qu'ils firent en silence, et par rang de titres et de dignités.

Lorsque chacun eut salué, d'abord une grande femme habillée en façon d'amazone, et qui était la mère du régent, puis sa femme, assez, belle, bien qu'avec des joues pendantes, et cufin un groupe de jeunes et jolies princesses, le duc de Richelieu frappa sur l'épaule de Cadmus.

Mt^KK FRANÇAIS.

— Y est-elle? demanda-l-il en lui montrant les (lames de la cour.

— Oui, monsieur le duc, là-bas, contre lu princesse Palatine, cette jeune et belle fille vêtue de satin blanc...

— Ah! c'est là ta Oatilde muette.... Délicieux sur mon àme! délicieux couple que vous feriez ensemble.... une future religieuse et un...., mais je veux être damné si je ne le présente pas moiuiéme à elle ; suis-mui I ce sera piquant.

Kielielieu suivi de son acolyte, atteignit bientôt la place où se trouvait la soi-di^^ant muette.

— Mademoiselle veut-elle me permettre <!c lui présenter un pauvre jeune homme , qui ue sait comment faire pour mettre aux pieds de votre beauté, et un médaillon perdu l'autre jour en accomplissant une œuvre de bienveillance... et son cu'ur...

Puis il Ht une pirouette et s'éloigna , laissant l'admus en présence de Tineonnuc. Celui-ci lira timidement de son sein un petit médaillon d'or émaillé de hleu^ et le présenta en tremblant à Tinconnue.

— .Merci! dit-elle, et avec un gracieux mouvement d'bésiiuiion , elle ajouta: c'est... le portrait d'une amie.

— Voua n'étea donc pas muette, dit vivement C'admu.s, comme malgré lui.

La jeune fille leva ses gnind.n ^eux bicu"» surprix sur »on interlocuteur, et répondit, mais ru bé.^iilanl encore.

— Non . . . monsieur.

— Kl moi qui le cruyaia... Oh! pardon, pardon , mademoiiselle.

La soi-disaut HatiMe rtpoadil u voix ba:i.<>r :

— J'ai uuc infiruiilé . . . qui me fait parailrr aou%ciil hautaine... or;;uciIlcu.sc... On croit que c>at le drd.iin qui m'cuipéche.. . de repoudre.. c'cni que je ne le pui*... pas... je bégaie en parlant... et j'en ai konte... vuilà la caaso de mon silence.

— Kt vous ave/, la boalé d« vums cacuaer, dit Varooureux jeune hoauBC, vous qui paralwct être ai fort nu-dcssus de mol !

— Est-ce que vou.< ne savc» pas que je suis

mademoiselle de Chartres?.... demanda nalveiiieut la jeune fille.

— Mademoiselle de Chartres! interrompit Cadmus en pâlissant, mademoiselle de Chartres! .... la fille du régent.. .Malheureux!

Richelieu qui l'observait de loin, lui jeta un regard moqueur.

En ce Diooient le regenl fit signe à ce mystérieux personnage d'approcher. Celui-ci a'inclina avec un trouble visible, il sortit avec le duc d Orléans, qui revint un moment après ^ mab seul.

— Je viens de donner mes ordres pour ropcra de demain , dit-il en s'approchant «U- v.i f.imille, on représentera Cadmus.

— Nous irons , nous irons , s'écriéreal lee princesses d'Orléans avec joie.

— Et ma petite religieuse viendra-t-elle? dit le duc en frappant ub petit coup sur la main de mademoiselle de Chartres.

— Moi, et pourquoi pas? répondit la priacesse comme réveillée en sursaut.

— Vraiment, tu compromettrais ainsi !•• Mlat en venant avec nous dans ce lieu de perdition, dit le régent en riant.

— (»ui .. j'irai... dit la prtecMse, al êérltmêê ment qu'un aurait pu croire qu'elle pcnsjùl à toute autre chose.

La wêHU et rOpéra éCAlc éèl^vlasaole de parures et de lumières; la lo^e àm duc d*Orlèaai surtout offrait un a>5cmbUfe gracieux de feames jeunes et p.irocs. Oo ▼en.'iit de lever la toile, mais madrrooiselle de Chartres aaaa a'ocluper de ce qui se pa&sait sur la acèae^ amas iix'me y jeter un regard, laissait errer ses yeux de lo^e rn l«ur ; l'impatience, l'espoir et le drpit se peignaient tour à-tour sur son rharmaat visage ; enfin elle se pencha vers sa sorur.

— Agiar, lui dit-clle, vous sonvenex-votts du peraoBDsge que le dur de ilnheliru m'x présente hier soir.

■j- Certaineacnt , répondit ■adrm<M«cIlo .'r

MUSÉE FRANÇAIIS.

Valois le plus simplement du inonde, et si vous voulez, le voir il est là.

Puis, au grand étonnement de mademoiselle de Chartres dont les yeux se portaient déjà vers les loges les plus somptueuses, l'éventail de mademoiselle de Valois se dirigea sur la scène.

Où donc? demanda mademoiselle de Chartres ne comprenant rien au signe de l'éventail.

— Quoi, vous ne voyez pas le personnage qui représente Cadmus, le chanteur Caucherau.

— Caucherau! répéta la princesse apercevant enfin l'acteur et ne pouvant en croire ses yeux, Caucherau !

Et les yeux fixés sur la scène, elle resta comme frappée de la foudre, puis, elle ne dit plus une parole; mais quand la toile se baissa, chacun put remarquer que les joues de la princesse étaient baignées de larmes.

— Quel chagrin pour une fiction ^ lui dit sa sœur en riant, l'auteur de Cadmus doit en être bien glorieux, ma chère Adélaïde.

— Hélas! répondit naïvement mademoiselle de Chartres^ ce n'est pas l'opéra de Cadmus qui m'arrache des larmes, c'est le sort de ce pauvre Caucherau qui doit être damné?

— Je vous conseille de le convertir, lui répartit en plaisantant mademoiselle de Valois.

Ces paroles prononcées avec légèreté, furent prises au sérieux par la simple et naïve enfant. Le lendemain Caucherau reçut la lettre suivante :

,,Monsieur,

j^Pour le salut de votre âme , il faut que je vous parle ; trouvez-vous ce soir à huit heures ù la porte de mon appartement, suivez la personne que vous y trouverez, et qui vous introduira chez moi.

„Louise-Adklaide dk Chartres.^*

Aneciioies.

M. Secousse, curé de Saint-Eustache, à Paris , avait une très jolie nièce qui portait son nom. Un jour qu'un père capucin et un frère lai dînaient chez lui^ le hasard ayant placé le frère près de mademoiselle Secousse, il la regardait, la contemplait, l'admirait^ lorsqu'un malin de l'assemblée s'en aperçut^ et dit: ,^I1. me semble qu'une des règles de l'ordre de Saint- François oblige ses enfans de dire franchement et sans hésiter ce qu'ils ont dans l'ame quand ou les interroge.^' Le père capucin, qui était un homme d'esprit, répondit en souriant: ,,Vous avez raison; et il demanda au jeune frère: que pensiez -vous à l'instant? — „Je pensais, dit celui-ci, que j'étais au bord d'un précipice, et qu'il ne fallait qu'une secousse pour m'y faire tomber.*^'

Madame la comtesse Dumas -Ruffey fesait la quête pour les pauvres de son église paroissiale: chacun s'empressait d'être généreux, et les sollicitations d'une femme jeune et jolie rendaient charitables les pécheurs les plus endurcis. Cependant après avoir touché les plus indifférens, elle arriva auprès de la chaise de M. Toinard, fermier-général, homme fort riche, mais extrêmement avare. Elle lui tend la bourse. M. Toinard, surpris et fâché, s'écrie douloureusement: j^Pardon, madame, je voudrais vous donner quelque chose; mais je n'ai rien, absolument rien. — Ah! monsieur, lui dit-elle, que je suis heureuse I je tiens la bourse des pauvres: prenez, ce qui est dedans vous appartient.**

Un particulier qui s'était blessé en fesant une chute grave, racontait dans un café les détails de cet accident. „Monsieur, dit un chirurgien qui était présent, est-ce près des vertèbres que vous vous êtes fait mal? — „Non, monsieur, c'est près de TObservatoire.

©ielefelb, Drucf unb ajerlafl eon 95cl(?a8en « J^lafing.

yième Année. N'". 34,

CHOIX DE LITTÉRATUKE,

tire

TANT ANCIENS QUE MODERNES

par O. El. B. W^OJLWV, prof, et DR., et C. SCM€tZ, du.

Par Chaki.ks dk Bkrnabd.

— Comment garder rancune à tant d'esprit et de grAce? pensa maitre Giiibnut ^ qui, p«uir s'excuser à ses propres veux en vovnnt sa vengeance 8>n aller par morceaux à chaque nouveau sourire d'An(i.<i(asie, finit pur se dire:

-— Dalil après tout, elle est cliannaote ; j'en suis amoureux, cllo commence à m'airacr et jr HoraJH un niais de songer à autre rliosc qu'à rtrc heureux : rt puis enfin ce nV.st pas au roi de Franco de venger le» injures du duc d'Orlrans.

Les arrangements du mariage suivirent donc lo cours ordioairo.

Deux mois aprr^, lorsque le contrat fut slgnr eo prr^enre (i'uuc hrillante rrunion, Icx-drcorf de juillet , loin d'imiter le marquis de Bruno^ , moula xur If papier, dans le ravissement de son corur , le nom de (Miitxtiit «Miimanchù de S4aint- Csorgon et illuslrc d'uu prodigieux paraphe auquel , celte fois, madame de Chateauvicux ne trouva rien 11 reprendre; puis, le lendemain, devant l'e^lisr ra(holi)|ue de lirneve , il prononva le oui sacramrnd-l avec Pcnergie qu'il dt<plo> ait quelque it-inps aupara>un( en ohanfani ia HlnrsfiUaiif.

^ulnr.e jours environ ipi ■ m m (. ». >|. di'

Montespard fut accosté dans la rue des Alleraaods, naguère la plus pittoresque de Genève, par uo jeune homme qui vint à lui avec emprea^coieal. C'était fieuue/ons^ pâle et amaigri, l'air fktlfuè, la harbe longue, les vêtements en désordre. .Malgré son usage du monde ^ le marquis resta un moment interdit.

— Comment se poric madame de ChaioaovicuxV lui dit pour prcmirre parole le jeuno homme sans remarquer son embarras; il me tarde tant de la voir, que, si j écoulais mon dexir. j'irais chez elle tout de suite eu ( ■

V03 ageur.

Le pair de France avait roi<Mj\rt - - r: ^ froid habituel; n'ayant aucune raison di j.. v..,^,\. I amant abandonné, il lui jcU 8.-tns préparation, ces foudroyantes paroles:

— Vous aurez, un compliment à faire à Anasfasie. Nous savez sans doute quelle est nisrit*e?

.Marite ! .s'ccria Uenneaons devenu p.-%le comme un mi>urant.

— Depuis quior.e jours, ù >l. de .««jiiot-Gor- ^on; vous le counalssex, vous vous êtes balla avec lui à .s.iint-Uervais; rt icnea, si vous vouler i< s voir (ous deux, lournea la léte, les voil.i qui pa^^ent.

Ku ce miimcut en effet, la voiture des nnuveavi • poux traversait la rue. ils Mlurrrot le marquis; mais, ea reeonnalssuoi Armand, AcvitAste rHira prrripit.'«mment la lêlc

l>rnne7.onH l'eiaii «ppu^ •• ronlre ij p«»rie d une

Mt:SKK KHANÇAIS.

maison; peu à peu il dompta son émotion, et levant sur le vieill.jr(i un regurd plein d'amertume :

— Si cette femme vous parle de moi, lui ditil, répoodc/.-lui que je suis condamné à mort en Vendée, et que j'y retourne.

Et^ sans ajouter un mot, il s'éloigna.

Le 6 juni de l'année suivante, dans une triste clairière de la Vendée, une maison dont le nom ne périra pas brûlait au bruit d'une fusillade qui couvrait de ses détonations acharnées les sifflements de l'incendie: c'était le château delà Pénissièrel Plusieurs compagnies de pantalons rouges, pour employer l'expression du pays, attaquaient ce logis héroïque défendu par une poignée de Vendéens; le feu sur la tête, le feu sous les pieds, criblés d'une grêle de balles, les assiégés se battaient sans crainte comme saus espoir, tandis que deux clairons, placés à chaque étage, sonnaient leur fanfare de mort et rappelaient les templiers chantant sur le bûcher. A la fin les clairons se turent comme s'étaient tus les chevaliers; le feu triomphait. Le toit enflammé termina le combat en s'cfTondrant sur les Vendéens, ainsi que s'abat le couvercle d'une bière. Une partie de la garnison se fit jour, toutefois par une trouée victorieuse; le reste demeura, non pas vaincu ni prisonnier^ mais mort et déjà enseveli.

Parmi les assiégeants, un officier se tenait immobile devant le château ; la tête tristement baissée, appuyé sur son sabre dont il trouait la terre par un mouvement convulsif, il contemplait d'un œil morne plusieurs corps, reounnus à la blancheur de leurs mains pour corps de gentilshommes, ainsi que s'exprimèrent les journaux du temps, et que des soldats tiraient un à un de dessous les décombres. Tout à coup, il se pencha en palissant vers un de ces cadavres à demi-cousuBiés, lui souleva la main gauche, et à la vue U'un anneau d'argent dont il reconnut la forme étrange, jeta un cri qui se perdit dans les autres clameurs de cette scène de carnage:

— Armand!

Cortail , car c'était lui que l'impitoyable loi de la guerre avait amené en présence de son ancien frère d'armes, se mit à genoux et pleura. Il fit creuser ensuite une fosse qu'il ouvrit lui-même, et après avoir pris l'anneau, seul signe auquel il eût pu reconnaître un corps défiguré par les flammes , coucha son ami dans celte tombe de soldat, pensant qu'il ne saurait lui en trouver une plus glorieuse.

Plusieurs mois après, le régiment de Cortail vint à Paris. La première visite de l'ami d'Armand fut pour madame de Saint-Gorgon , rentrée en France depuis quelque temps avec sa mère et son mari. A la vue de suu parent, Anastasie rougit un peu, mais l'usage du monde lui fit promptement dompter cet embarras causé par les souvenirs de Saint-Gervais. S'approchant de la cheminée, la jeune femme prit dans une coupe une bague ornée de brillants, qu'elle choisit parmi plusieurs autres, et l'offrant à sou cousin avec un geste gracieux:

— Félix, lui dit-elle, vous n'étiez pas à mon mari<ige, et depuis je ne vous ai pas vu; mais ne croyez pas que je vous aie oublié. Voici qui vous attend depuis longtemps, c'est mon présent de noce.

— J'ai aussi une bague à vous offrir, répondit Cortail d'un ton sévère; et il lui présenta l'anneau d'argent.

Madame de Saint-Gorgon rougit et pâlit presque en même temps.

— Qui vous a remis cet anneau? dit-elle ensuite d'une voix faible.

— La mort, répondit gravement l'officier; je l'ai pris au doigt d'Armand de Uennezons, tué, il y a trois mois, au château de la Pénissière.

Anastasie tomba sur un fauteuil en se bouchant les jeux; sa douleur, réelle eu ce moment, s'épanclia par des larmes abondantes autant qu'amères; selon l'usage des jeunes filles qui se laissent marier^ elle justifia sa conduite aux dépens de sa mère qu'elle accusa de despotisme; et, de plus en plus abandonnée à son chagrin, elle finit par confesser à son cousin l'antipathie que lui inspirait son mari.

— Je n'ai jamais aimé qu'Armand, dit-elle en

MtXKE FRANÇAIS.

sanglotant; nu uum du ciel, dunuez-inoi sa haguc! elle oe me quittera qu'à la mort.

A la vue «l'un désespoir si profond^ Cortail^ ému et presque repentant, passa au doigt d'Anastasie Tanneau d'argent , ainsi devenu le 33 iiihoie de fiançailles étranges entre une florissante jeune femme du faubourg Saint-Germaiu et un cadavr»j couché bien loin, au fond d'un bois de la Vendée. Jusqu'à présent madame de 8aint-Uorgon a tenu son serment, f/anneau d'argent brille toujciurs à sa main gauche, à Texclusictn de tout autre, car, par uu raffinement de femme, elle a exilé à la main droite tj»us les autres joyaux de son ba;;uicr, même l'alliance de son mariage. Cette conduite e>t motivée, selon Tusage, aux yeux d'Alexandre Guibout, par une imaginaire fidélité au souvenir d'une amie; mais le monde, moins crédule que les maris à l'égard des bagues données par les compagnes de pensionnat^ a déjà calomnie plus d'une fois la main gauche de madame de Saint- (îorgon. De leur c<We, plusieurs jeunes gens des plus beaux, des plus élégants^ ou des plus spirituels de l'aristocratie parisienne, ont juré ijuerrc à mort à l'anneau d'argent. L'un veut le conquérir, l'autre le remplacer ; l'un ou l'autre réussira-t-il ? qui peut le dire? Anastasie portera-l-elle jusqu'à la iiiorf , ainsi qu'elle l'a juré, la b.igue du romanesque et malheureux lit-nuey.onNÎf Ariosic et lloeeace en eussent douté; pour mol, je le crois. Sans doute je ne voudrais pas as.Hurer l'anneau d'argent contre une rivalité que I avenir lui réserve peut-être, il est exposé M rencontrer un jour un \oisii), mais un romplaçant je ne veux pas le 5uppo.scr; car enliii une main a cinq doiuts: les défunts et 1rs vivants ne 9c géiieul guère mutuellement; et d'uilleur*i quelle femme douet* d'une àme chevaleresque pourrait , même pour obéir aux eiigences d'niie nouvelle passion, reputlirr le souvenir d'un amant do viu;;t-rinq ans , mort mu combat de la reniss|«Te'/

ScpNr naihUiie.

Tar Ei'CkMK Foa. fFin.)

A la recep(i(»u de cette lettre, Caucherau devint ivre de joie; sa folle imagination ouvrant un champ immense à des pensées plus folles encore, ce fut la tête haute, en conquérant sûr de sa victoire que cet homme, si humble et si timide la veille, se présenta aux portes du' palais. I ne damo le conduisit à l'oratoire de la princesse. Mademoiselle de Chartres était agenouillée sur un prie-dieu, vis-à-vis d'un crucifix d'argent et semblait absorbée par ses prières.

^uand Caucherau entra, elle se releva soudain, et se tournant vers lui, elle prononça avec son accent hésitant et plein de charmes.

— Je... vous... attendais, monsieur.

Ces paroles bienveillantes achevèrent d'égarer le peu de raison du jeune fat, il se jeta aux genoux (le la princesse eu prononçant des paroles (l 'amour.

Mademoiselle de Chartres paie , mais super^ de dignité, s'appu^ant d'une main sur le dOMlcr de son prie-dieu , ordonna au jeune hoaine de se lever. Il obéit en cachant sa confusion sous un air tendrement respectueux.

Pardonne/, mes transports... mademoi^icllr, r«-pliijua-t-il , m.iis je suis si heureui!.. si heureux ! . .

— Si heureux!., et «le qii<>i, monsieur T deinauila It princesse «ioni rctonoiMnrnt ne pouvait égaler que la candeur

- I»e l'tirdre qui me c<'u«iuii a *o> pie.!» , ni.idaroe.

Vcn d ornières paroles éclairèrent alors Adélaïde sur sa l(*géreté. Kondant en larmes elle cacha son visage dans ses mains.

— Vous pleures... eC vous vous taises , madam«9 demanda Caucherau, la voix «i harmnniriiJiewenl fémtranie que la p.iuvrr irune (itl.> se sentit tout émue.

— Hélas I monsieur, ropoodii - elle , f^oMo mais sans colère., je devrais me fâcher de vo- (r<* audace , mait ro pen«.tnt que c*e»l mon im-

MUSKE FRANÇAIS.

prudence, uiou iuexpérieuce des choses de cette vie, qui lu causent... je n'en trouve pas le courage.

— Alors, madame^ pourquoi donc, m'avez vous fait appeler? demanda Tacteur stupéfait à son tour.

La princesse lui indiqua de la main un tabouret en se laissant tomber, comme abattue, sur son prie-dieu. Elle lui dit:

— En vérité, monsieur, après les idées coupables qui vous ont conduit vers moi, je ne sais comment appeler votre attention sur un sujet plus grave, si grave qu'il m'a fait oublier pour le salut de votre âme, ce que je devais, non à mes titres de princesse et de fille du régent, mais à ma dignité de femme.

Profitant de la confusion dans laquelle toutes ses espérances éteintes avait plongé le pauvre Caucherau mademoiselle de Chartres continua.

— Ne pensez-vous donc qu'à vivre, monsieur^ sans songer à mourir?

— Hélas! mademoiselle, si je vous ai déplu je voudrais que le moment en fût arrivé.

— Et vous ne seriez pas effrayé de le voir approcher de vous en état de péché mortel que vous êtes.

— Je ne vous comprends pas^ mademoiselle^ dit l'acteur d'un air candide qui n'était pas feint.

— En voyant la profession abominable que vous exercez?...

— Ah! sublime, madame, sublime! interrompit l'acteur avec un chaleureux emportement, car à mon jeu plein d'âme et de vérité, avouezle, ne vous ai-je pas vu verser des larmes d'attendrissement?

— Dites de pitié, monsieur... je pleurais sur vous... sur votre sort... ah^ monsieur, écoutez moi,... quittez le tt\éâlre.

— Ce lieu de ma gloire, madame?

— De voire perdition, monsieur!

— Où tous les soirs les npplaudissemens des spectateurs me récompensent de mes peines?

— Applaudissemcns du démon qui se changeront plus tard en cris de damnés.

— En vérité, madame, je ne puis croire que vous me parliez sérieusement.

D'un mouvement charmant plein d'abandon et d'amour, la princesse leva sur Caucherau ses 3'eux pleins de larmes.

— Voyez, si je plaisante, dit-elle.

Hors de lui à cette vue le jeune homme ploya le genou devant la princesse.

— Ordonnez de mon sort, madame, lui dit-il.

— Vous quitterez le théâtre, dit Adélaïde avec un petit cri d'enfant plein de joie.

— Si vous l'exigez, madame.

— Vous vous repentirez?

— Oui madame, lui dit-il sans trop savoir ce qu'il répondait.

La princesse ajouta vivement et sans presque bégayer.

— Vous vous amenderez, vous prendrez pour confesseur le père Denis, un bien digne homme et bien saint, et s'il l'exige, car vous avez vécu jusqu'à ce jour d'une vie abominable, s'il l'exige en expiation de vos péchés, vous entrerez dans un séminaire...

Caucherau se releva vivement.

— Dans un séminaire, s'écria-t-il, moi, Caucherau, devenir prêtre! mais songez donc^ madame, que je n'ai aucune vocation pour cet état.

— Quoi, monsieur, ne m'avez-vous pas promis....

— Ah! tout ce que vous voudrez^ hors cela, madame; mais à votre tour^ daignez me prêter un moment d'attention, car il me semble que nous parlons tous deux ici un langage qui nous est à chacun inconnu; vous^ mademoiselle, pure et sainte comme les anges du ciel, comme eux aussi vous n'aimez que Dieu; moi, brutal et grossier comme les fils des hommes^ je me suis laissé entraîner à adorer, non Dieu, mais son œuvre la plus parfaite. — Pardon, mille fois pardon, vos chastes regards m'ont fait rentrer en moi-même; je pleure mon malheur, mais celui seulement de vous avoir déplu, et si je me repens d'une chose, c'est d'avoir osé troubler le calme de votre heureuse vie par l'aveu téméraire de mon imprudent amour... Vous voyez bien que nous ne nous entendions pas, mademoiselle.

— Ainsi, monsieur, vous persistez dans votre erreur? dit tristement Adélaïde.

MLNKK KHAXÇAI.M.

— Et que vous importe, un damné de plus ou de moins, madame, dit Cauchcrau, dans l'accent duquel perçait le dépit d'une espérance déçue.

— Eh! monsieur, si cela ne me faisait rien^ seriez-vous ici? dit étdurdiment la naïve enTaiit.

— Oh! celte fois-ci, vous ne vous rciracierex pas, dit le jeune homme tremblant de joie, et serrant fortement ses deux mains l'une contre Fautre, — vous vous intéressez à mon sort, je ne vous suis donc pas Indifférent! et faisaut un pas en avant, comme pour saisir la main de la princesse, il en fil aus.sit('>t deux autres en arriére, en s'écriant : Mon Dieu, je m'en vais, car je suis fou; mais en m'en allant, oii ! merci, merci madame, j'emporte du bonheur pour toute une éternité.

Cauchcrau se trouvant alors près de la draperie^ qui cachait la porte de loratoirr, la souleva brusquement et disparut.

La princesse resta muette à la même p!ac<*, écoutant les pas de celui qui s'éloignait et dont chaque bruit répondait à son cwur; puis, quand tout fut redevenu tranquille, sans changer de position, sans cssu> er les larmes qui coulaient une à une sur ses belles joues satinées, elle éleva lentement ses beaux 3 eux vers le ciel , et d'un arcent plein d'âme, (iue rien ne saurait rendre elle murmura :

— Oh! je l'aime I je l'aime, mon iMiu !

Le lendemain elle était au couvent de Ciiclles où elle M't-tait rendue, sous prétexte de faire ses dévolions. Elle n'en sortit jamais. Au moment ou la porti; du couvent se refermait .sur elle, Caurhrrau recevait ce blllrl :

,tMadrnioisrllo de Chartres n'rxisic plu^, mai^ „su*ur Hatilde priera le reste de ses jours pour ,,lo salut de Cauchcrau.**

A quelque temps de là, le $0 juillet de la même année, plusieurs .neigaeurs se renconrrant dans la .vallc des gardes du ralais-lio\iil . l'un d'eux sVrrln:

— Nalut , messieurs Eh bien, Hicbriieu,

savc»-vous la grande nouvelle? Il n'^ aura p.ns

dopera cette semaine , Caucherau est au fort I Kvèque, il a refusé hier soir de jouer Cadmus.

— Bast ! dit Hichelieu, en se caressant le menton d'une main, et jouant de l'autre avec le noeud de son épée... A propos, Canillac, n'était-ce pas hier que notre belle et charmante mademoiselle de Chartres a prononcé ses wux ?

— Ilelas ! oui! mais qu'a cela de commun, je vous le demande, avec le caprice de Cauchcrau? répon<iit Canillac.

— C'est juste, dit Kichelieu , si ce n'est que ce sont deux caprices bien inconcevables , et je veux être damné si je deviuc l'un plus que l'autre.

Mj€S Priêtoitniers tiu Cauciiite*

Par le Comte Xaviek dk Mai<t»ik.

Les montagnes du Caucase sont, depuis longtemps enclavées dans l'empire de Hussie sans lui appartenir. Leurs féroces habilaofs , séparés par le lan;;aî;e et par des Intérérs divers, forment un grand nombre de petites peuplade*, qui ont peu de relation^ politiques entre elles, mais qui sont toutes animées par le même amour de l'indépendance et du pill.ige.

l ne des plus oumbreusrs et des plus redoulaltles est celle des Tchetrheogi*s, qui habitent la grande et la petite k.tbarda, provinces dout 1rs !laut^.<^ v.'illecs s'étendent jusqu'aux sommi' (es du Cauc.isc. L^es hommes en sont heanx, courageux, inlelligen* , m.ii< t oleurs et cruels, r( dans un elat do guerre presque continuel avec les troupes ,U la litine. ♦)

("est au milieu de ces kordes n.Tn^rrru-«e* et nu centre même de cetfo immease chaîne de montagnes que la Hussie a établi on rhemin de communication avec ses posseitslons d'Asie. Des red«)ul<'.«i, placées de distance en distance, assurent Il roule jusqu'en CJécrgie; mais aucun v 03 agenr

') On Ai'%kfifkf |Mir r« moi U ••Ile à** |>o«4«^ ^htà*-* par \** (roup«« niiLft«« mtr* I* mrt ('A»ptm«e rt Ia mrt :Vo4rv . «Irf«i« I r«b«»rb«rr ém Tscvct j««q«1k celte àm

t'utkan

MISKK FRANÇAIS,

n'oscr:iit se hasarder à parcourir seul l'espace «jui les sépare. Deux fois pur semaine, uu convoi (i'inrunterir, avec du canon et un parti considérable de cosaques, escorte les voyaj^jeurs et les dépêches du j^ouvernenient. l'ne de ces redoutes, située au débouché des nioutaj^ues, est devenue une petite bourgade assez peuplée. Sa situation lui a fait donner le nom de 117^/^//- Caucase: *) elle sert de résidence au comn)aadant des troupes qui fout le péuible service dont il vient d'être parlé.

Le major Kascambo, du régiment de ^^'ologda, gentilhomme russe, d'une famille originaire de la Grèce, devait aller prendre le commandement du poste de Lars dans les gorges du Caucase. Impatient de se rendre à son poste et brave jusqu'à la témérité, il eut l'imprudence d'entreprendre ce voyage avec l'escorte d'une cinquantaine de cosaques dont il disposait, et l'imprudence^ plus grande encore, de parler de son projet et de s'en vanter avaut de 1 exécuter.

Les Tchetchenges qui sont près des frontières, et qu'on appelle Tchetchenges pacifiques^ sout soumis à la Russie, et ont, en conséquence^ un libre accès à Mosdok; mais la plupart conservent des relations avec les montagnards et sont bien souvent de moitié dans leurs brigandages. Ces derniers, informés du voyage de Kascantbo et du jour même de sou départ, se portèrent en grand nombre sur son passage et lui dressèrent une embuscade. A vingt verstes environ de Mosdok, au détour d'une petite colline couverte de broussailles, il fut attaqué par sept cents hommes à cheval. La retraite était impossible: les cosaques mirent pied à terre et soutinrent l'attaque avec beaucoup de fermeté, espérant être secourus par les troupes d'une redoute qui n'était pas très-éloignée.

Les habitaus du Caucase, quoique individuellement très - courageux ^ sont incapables d'attaquer en masse, et sont par conséquent peu dangereux pour une troupe qui fait bonne conte-

*) Wladi Cnncasp vient du verbe russe irlndeli . qui signifie commander , dominer.

nance; mais ils ont de bonnes armes et tirent fort juste. Leur grand non>bre , dans cette occasion, rendait le combat trop inégal. Après une assez longue fusillade, plus de la moitié des cosaques furent tués ou mis hors de combat; le reste s'était fait, avec les chevaux morts, un rempart circulaire derrière lequel ils tirèrent leurs dernières cartouches. Les Tchetchenges, qui out toujours avec eux, dans leurs expéditions, des déserteurs russes, dont ils se servent au besoin comme d'interprètes, faisaient crier aux cosaques: ,, Livrez -nous le major, ou vous serez tués jusqu'au dernier." Kascambo, voyant la perte certaine de sa troupe, résolut de se livrer lui-même pour sauver la vie à ceux qui restaient: il remit son épée à ses cosaques et s'avança seul vers les Tchetchenges, dont le feu cessa aussitôt , leur but n'étant que de le prendre vivant pour obtenir une rançon. A peine se fut-il livré aux ennemis, qu'il vit paraître de loin le secours qu'on lui envoyait : il n'était plus temps j les brigands s'éloignèrent avec rapidité.

Son denchik*) était resté en arrière avec le mulet qui portait l'équipage du major. Caché dans un ravin , il attendait l'issue du combat, lorsque les cosaques le rencontrèrent et lui apprirent le malheur de son maître. Le brave domestique résolut aussitôt de partager son sort, et s'achemina du côté par où les Tchetchenges s'étaient retirés, conduisant son mulet avec lui, et se dirigeant sur la trace des chevaux. Lorsqu'il commençait à la perdre dans l'obscurité, il rencontra un traîucur ennemi qui le conduisit au rendez-vous des Tchetchenges.

On peut se faire une idée du sentiment qu'éprouva le prisonnier en voyant son denchik venir volontairement partager son mauvais sort. Les Tchetchenges se distribuèrent aussitôt le butin qu'on leur amenait: ils ne laissèrent au major qu'une guitare qui se trouvait dans son équipage, et qu'on lui rendit par dérision. Ivan (c'était le nom du denchik ) s'en empara et refusa de la jeter, comme son maître le lui conseillait.

♦) Domestique soldat.

mi;mk£ kra.nçais.

^, Pourquoi nous décourager? lui disait-il; te dieu des Russes est tjraitd: ^) riniérrt des brii;aD<ls est de vous couservcr^ ils nu vous fcrout aucun mal.^^

Après une halte de c|uelques heures^ la horde allait se reinetire en marche ^ lor.squ^un de leurs ^cos , qui venait de les rejoinrtre , annonça que les Husses continuaient à s'avancer, et que probablement Ils troupes des autres redoutes se réuniraient pour les poursuivre. Les chefs tinrent conseil: il s\'i^issait de cacher leur retraite, non seulement pour /garder leur prisonnier, niai> encore pour détourner rennemi de leurs villages, et éviter ainsi ses représailles. La horde se dispersa par divers chemins. Dix hommes à pied furent destinés à conduire les prisonniers, tandis qu'une centaine de chevaux resirrent réunis et marchtrcut dans une direction diffcrente de celle que devait tenir Kascambo. On enleva à celui-ci ses bottes ferrées, qui auraient pu laisser une empreinte reconnaissable sur le terrain, et on Tobligea, ainsi qu'Ivan, ù marcher pieds nus, une partie de la matinée.

Arrivée près d'un torrent, lu pciifc e».('orte le remonta, le long du bord, sur le gazon, l'espace d'un demi - verste, et descendit dans l'endroit où les bords étaient le plus escarpés, au milieu (les broussailles épineuses, évitant soigneusement de laisser la trace de son pas?»a;;e. Le major était si fatigué, que, pour ratnrnt r jus(|u'au ruisseau, il fallut le soutenir avec des ceintures. Ses pieds étaient eusanj;lantés ; on se décida à lui rendre sa chaussure pour qu'il pût Hchcver la traiK* i|iii restait à faire.

Lorsqu'ils parvinrent au |)rriiiirr village, kascambo, pliiH malade encore de chagrin que de fatigue, parut à ses gardiens si faible et »t defait, qu'ils eurent di-s erainds pour ^a vie, et le traitèrent plu<< humaineiiient. <hi lui donna quelque repos ri un <lie\al pour la marche; mais, alla de détourner les Humcs des recherches qu'ils pourraient taire, et de niriirc le prisonnier lui-iiiéiiie liors d'etal trapprriidre a ses

*) Pruverito faniilùT don iiobUlii ruM«« au aonvat du d«n-

amis le lieu de sa retraite, on le tr.iBsporta de ^illa^e en village, et dune vallée à l'autre, eo prenant la précaution de lui bander les yeux k plusieurs reprises. Il passa ainsi une rivière considérable, qu'il jugea être la 8oDJa. On le ii.énagea beaucoup pendant ces courses, eo lui accordant une nourriture suffisante et le repos nécessaire. Mais lorsqu'il eut atteint le village ( luiKné dans lequel il devait être définitivement gardé, les Tchetchenges changèrent tout-à-coop de conduite à son égard, et lui firent souffrir toutes sortes de mauvais iraiiemens. On lui mit des fers aux pieds et aux mains , et une cbaiae au cou, au bout de laquelle était attaché un liillot de cliéne. Le deuelnk était traite moins durement ; ses fers étaient plus légers et lui |)ermcttaient de rendre quelques services à ses inaitre.

Dans cette situation, it à chaque nouvelle avanie qu'il recevait, un homme qui parlait russe venait le \uir et lui conseilluit décrire u ses amis pour obtenir sa rançon, qu'un a\ait fxé« à <tix nulle roubles. Le malheureux prisonnier «•tait hors d'état de payer une somme si forte et ne conservait d'autre espoir que la protection du gouvernement, qui avait racheté, quelques années auparavant, un colonel tombe, comme lui, entre les mains des brigands. L'interprète pnuiieitail île lui Inurnir du papier et de fairo parvenir sa lettre; mais, après avoir obtenu son consentement , il ne reparut plus de quelques jours, et ce temps fut employé à faire endurer au major un surcroît de maux. On le priva do nourriture, on lui enleva la natte sur laquelle il cuuchait et un coussin de selle de cosaque qui lui servait d'oreiller; et lorsque cnfiu TeolrciiMiteur revint, il lui annonça, par maaii-rc de coiilidence, que, si l'on refusait à l.i ligne l.i somme deraaniiee, ou qu'on en retardnt le paiement, 1rs Tcholcheoses étaient décidés à se dé> faire de lui, pour .l'ep.irKncr la dépense rt les in<juietudes qu'il leur causait. Le but de le«r conduite cruelle eCait de l'encaner à écrire d'uno ni annre plu^ pre^^ante. On lui rrmit enfin du ptpier a\ec un roseau taille suivant l'usage tataro ; un lui <'>ta les fers qui liaient ses mains et

Mlli^KE FRANÇAIS.

son cou, afin qu'il pût écrire librement, et lorsque Ja lettre fut écrite, ou la traduisit aux chefs, qui se chargèrent de, la faire parvenir au coniuiandant de la ligue.

Depuis lors, il fut traité moins durement et ne fut plus chargé que d'une seule chaîne, qui lui liait le pied et la main droite.

Son hùte, ou plutôt son geôlier, était un vieillard de soixante ans, d'une taille gigantesque et d'un aspect féroce, que sou caractère ne démentait pas. Deux de ses fils avaient été tués dans une rencontre avec les Russes, circonstance qui l'avait fait choisir, entre tous les habitaus du village, pour être le gardien du prisonnier.

La famille de cet homme , appelé Ibrahim, était composée de la veuve d'un de ses fils, âgée de treute-ciuq ans, et d'un jeune enfant de sept à huit ans appelé Mamet. Sa mère était aussi méchante et plus capricieuse encore que le vieux gardien. Kascambo eut beaucoup à en souflfrir; mais les caresses et la familiarité du jeune Mamet lui furent, dans la suite, une distraction^ et même un soutien réel dans ses malheurs. Cet enfant le prit en si grande affection, que les menaces et les mauvais traitemens de son grandpère ne pouvaient l'empêcher de venir jouer avec le prisonnier dès qu'il en trouvait l'occasion. Il avait donné à ce dernier le nom de Koniakj qui, dans la langue du pays^ signifie un hôte et un ami. II partageait secrètement avec lui les fruits qu'il pouvait se procurer, et, pendant l'abstinence forcée qu'on avait fait souffrir au major, le Jeune Mamet, touché de compassion, profitait adroitement de l'absence momentanée de ses parens pour lui apporter du pain ou des pommes de terre cuites sous la cendre.

Quelques mois s'étaient écoulés, depuis l'envoi de la lettre, sans événement remarquable. Pendant cet intervalle, Ivan avait su gagner la bienveillance de la femme et du vieillard, ou du moins était parvenu à se rendre nécessaire. Il

savait tout l'art qui peut entrer dans la cuisine d'un officier de détachement. Il faisait à merveille le kislitchi, *) préparait les concombres salés , et avait accoutumé ses hôtes aux petites douceurs qu'il introduisait dans leur ménage.

Pour obtenir plus de confiance, il s'était mis avec eux sur le pied d'un bouffon, imaginant chaque jour quelque nouvelle plaisanterie pour les amuser: Ibrahim aimait surtout à lui voir danser la cosaque. Lorsque quelque habitant du village venait les visiter, on ôtait à Ivan ses fers, et on le faisait danser: ce qu'il exécutait toujours de bonne grâce, en ajoutant à chaque fois quelque gambade ridicule de plus. Il s'était procuré, par cette conduite constante^ la liberté de parcourir le village, le long duquel il était ordinairement suivi par une troupe d enfans, attirée par ses bouffonneries, et, comme il comprenait la langue tatare, il eut bientôt appris celle du pays, qui en est un dialecte trèsrapproché.

Le major lui-même était souvent forcé de chanter avec son denchik des chansons russes et de jouer de la guitare pour amuser cette féroce société. Dans les comraencemens, on lui ôtait les fers qui liaient sa main droite lorsqu'on exigeait de lui cette complaisance; mais la femme s'étant aperçue qu'il jouait quelquefois malgré ses fers, pour se désennuyer, on ne lui accorda plus la même faveur, et le malheureux musicien se repentit plus d'une fois d'avoir laissé paraître son talent. Il ignorait alors que sa guitare contribuerait un jour à lui rendre la liberté.

Pour obtenir cette liberté désirée, les deux prisonniers formaient mille projets, tous bien difficiles à exécuter. Lors de leur arrivée dans le village, les habitans envoyaient chaque nnit, et à tour de rôle, un homme pour augmenter la garde.

*) Boisson russe: c'est une espèce de bière faite avec de la Tarine.

<8ielefflfc, Drui unb îBerlag t)on ÎJdNflen * 5?(afing.

yièmc A„„^ie.

CHOIX DE LITTCRATUIIR

liro

DES MEUiLKl/KS AlTKniS

TANT ANCIKNS QIK MODERNES,

par O. El. H. JF'OJLWJF, prof, et dr., et C. SCMLTZ, dr.

Eées Prisonniers fin CnU" case*

Par le Comte X.wirr dk Maistrr.

(Suite.^

Inskvsibi.kmknt on se rclAcha do celte précaution. Souvent I.'i sentinelle ne venait pas: la femme et reufant couctiaient dans une ciianibro voisine, et le vieux Ihraliim restait seul avec eux; mais il gardait .soi<;neusenu-nt sur hii la clef des fers, et se réveillait au uiuindrc bruit. Do jour eu jour, le prisonnier était traité avec plus de ri;;urur. Comme la réponse à ans lettres n'arrivait point, 1rs Tcli(lclienj;es venaient .souvent dans sa pri.son pour rinsiilter et le menacer des plus cruels traitcmens. On le privait de st» repas, <t il cul un jour lu chagrin de voir battre sans pitic le petit .Mamet, pour quelques nétlcs cjur cet cnf.int lui av.iit apportées.

l'no circonstance bien n^niarquable dans la .situation péndilc où su trou\;iii Ka.icambo, c'r.si la conliance qu'avaient m lui srs prrH»HUteur««, et restime qu'il Inir avait in.spirrc. Taudis que ces barl»arcs lui faLsaiont souflVir des avanie^ continnriles, ils venaient Honvcnt lo consulter et lo prendre pour arbitre dans leurs afTairrs et dans les drméics qu'ils avaient cn.'ien«l>lc. Knlrr autroa contestations dont ou le Ht ju^c, la suivante mérite d'être citée par sa singularité.

Un de ces hommes avait confié une asslg;Ba- (ion russe de cinq roubles à son camarade, qui p irtait pour une vallée voisine, en le chargeant de la remettre à quelqu'un. Le commissionnaire perdit son cheval, qui mourut en chemin, et se persuada qu'il avait le droit de garder les cin<i roubles en indemnité de la perte qu'il avait faite. Ce raisonnement, digne du Caucase, ne fut point goûté par le propriétaire de l'argent. .\u retour du voya-iour, il y eut grand bruit au village. Ces deux hommes avaient réuni autour d'eux leurs parens et leurs ami-«, et la rixe aurait pu devenir .sangl.uite, si les anciens de l.i horde, «près avoir vainement tenté de les apaiser, ne les eussent engagés à soumettre leur cause à la décision du prisonnier. Toute la population du villii|(c so porta (umul(ueu:temeat chex lui pour appronfrc plus liU Tis-sue de ce ridicule proe«s. ka^e.iinbo fut lire de «a pri^ou et conduit sur la plate-forme qui servait de toit .( I.i maison.

I.a plop.trt des habitations , dans les vallées du Caucase , .sont en partie crcu^em dans la ttrre, et no s'élèvenC au-desMM du sol que de trots ou quatre pledn; le toit eut horirnntal el lormé d'une couche de terro glaUe battue. I.ea habluna, Cl "lurioui les feinnies, viennent se reposer sur ces terrasjirs nprcs le couclicr du loleil , ( t souvent y pav«ent la nuit dans la belle maison.

Lorsque K ascambo pirut sur le toit .il >-r fi(

MUïJKE FUAXÇAIS.

uu profond silence. On aurait vu sans doute avec étouneuicnt, à ce singulier tribunal, des {tlaidcurs furieux, armés de pistolets et de poignards, souniellrc leur cause à un juge cucliaîné, à demi mort de faim et de misère, qui cependant jugeait en dernier ressort, et dont les décisions étalent toujours respectées.

Désespérant de faire entendre raison à l'accusé, le major le fit approcher, et, pour mettre au moins les rieurs du côté de la justice, il lui fit les interrogations suivantes: ,,Si, au lieu de te donner cinq roubles à porter à sou créancier, ton camarade t'avait seulement chargé de lui porter le bonjour y ton cheval ne serait- il pas mort tout de même?'*

„ — Peut-être, répondit le renitent."

„ — Et dans ce cas, ajouta le juge, qu'aurais-tu fait du bonjour? N'aurais-tu pas été forcé de le garder en paiement et de t'en contenter? J'ordonne en conséquence que tu rendes l'assignation et que ton camarade te donne le bonjour/^

Lorsque cette sentence fut traduite aux spectateurs, des éclats de rire annoncèrent au loin la sagesse du nouveau Salomon. Le condamné lui-même, après avoir disputé quelque temps, fut obligé de céder, et dit, et rendant l'assignation: „Je savais d'avance que je perdrais, si ce chien de chrétien s'en mêlait/* Cette singulière confiance dénote l'idée qu'ont ces peuples de la supériorité européenne et le sentiment inné de justice qui existe parmi les hommes les plus féroces.

Kascambo avait écrit trois lettres depuis sa détention, sans recevoir aucune réponse: une année s'était écoulée. Le malheureux prisonnier, manquant de linge et de toutes les commodités de la vie, voyait sa santé dépérir et s'abandonnait au désespoir. Ivan lui-même avait été malade pendant quelque temps. Le sévère Ibrahim, à la grande surprise du major, avait cependant délivré ce jeune homme de ses fers pendant son indisposition, et le laissait encore en liberté. Le major l'interrogeant un jour à ce sujet: „ Maître, lui dit Ivan, depuis longtemps je veux vous consulter sur un projet qui

m'est venu en tête. Je crois que je ferais bien de me faire maUométan.**'

,, — Tu deviens fou, sans doute?'*

„ — Non, je ne suis pas fou: il n'y a pour moi que ce moyen de vous être utile. Le prêtre turc m'a dit que, lorsque je serais circoncis, ou ne pourra plus me retenir dans les fers: alors je pourrai vous rendre service, vous procurer au moins de la bonne nourriture et du linge; enfin, qui sait? quand je serai libre, le dieu des Russes est grand! nous verrons...**

„ — Mais Dieu lui-même t'abandonnera, malheureux, si tu le trahis.**

Kascambo, tout en grondant son domestique, avait de la peine à ne pas rire de son bicarré projet; mais lorsqu'il vint à le lui défendre formellement: ,,Maître, lui répondit Ivan, je ne puis plus vous obéir, et je voudrais en vain vous le cacher: c'est déjà fait; je suis mahométan depuis le jour où vous m'avez cru malade, et où l'on m'a ôlé mes fers. Je m'appelle Houssein maintenant. Quel mal y a-t-il? ne puis-je pas me refaire chrétien quand je voudrai et quand vous serez libre? Voyez! déjà je n'ai plus de fers, je puis rompre les vôtres à la première occasion favorable, et j'ai bon espoir qu'elle se présentera.** On lui tint en effet parole : il ne fut plus enchaîué et jouit dès lors d'une plus grande liberté; mais cette liberté même faillit à lui être funeste. Les principaux auteurs de l'expédition contre Kascambo craignirent bientôt que le nouveau musulman ne désertât. Le long séjour qu'it avait fait parmi eux et l'habitude qu'il avait de leur langue, le mettaient dans le cas de les connaître tous par leurs noms, et de donner leur signalement à la ligne, s'il y retournait; ce qui les aurait exposés personnellement à la vengeance des Russes: ils désapprouvaient hautement le zèle déplacé du prêtre. D'une autre part, les bons musulmans, qui l'avaient favorisé au moment de sa conversion, remarquèrent que lorsqu'il faisait sa prière sur le toit de la maison, selon l'usage, et comme le mollah le lui avait expressément recommandé, pour se concilier la bienveillance publique, il mêlait souvent par habitude et par inadvertance

MrJSKK FRANÇAIS.

des sigucs de croix aux prostcrncmcn.^ qiril f.iisail dans l:i dircctioD do la Mecque, à laquelle il lui arrivait parfois de tourner le dos; ce qui leur rendait suspecte la sincérilé do sa conversion.

Quelques uiois après sa feinte apostasie, il s^apcrçut d^in grand clian:;enienC dans les rapports qu'il avait avec les liahilans, et ne put se rnépreudrc aux si;;nfs manifestes de leur malveillance. II en cherchait vainement la cause, lorsque des jeunes ^;cns avec lesquels il était particulièrement lié vinrent lui proposer de les accompa:;iicr dans une expédition qu'ils allaient entreprendre. Leur projet était de passer le Tcrcck, pour «Jépijuillcr des marchands qui dévoient se rendre à .Mosdok. Ivan accepta sans hésiter leur proposition. Pcpuis long; -temp.s il désirait se procurer des armes; on lui promettait une part du luit in. Il pensa qu'en le voyant revenir auprès de son maître les personnes qui lo soupçonnaient du vouhiir déserter n'auraient plus les mêmes raisons de se défier de lui. Cependant, le major s'étant fortement opposé ù ce projet; Il avait l'air de n'y plus penser, lorsqu'un matin Kascamho vit, en se réveillant, la natte sur laquelle dormait Ivan roulée contre le mur; il était parti pendant la nuit. iSes compagnons devaient passer le Tereck la nuit suivante, et attaquer les marchands dont ils conuaissaieut la marche par leurs espions.

lia contiance tics Tchclchen;;es auriiit dû faire naitre (juelque soupçon <lans l'esprit d'Ivan; il Datait pas naturel que des hommes si rusés et s\ défuins admissent un Itusse, leur prisonnier, dans une expédition diri;;éc contre se<« compatriotes. On apprit en efl'ct dans la suite qu'ils ne lui avaient proposé de les accompa;;ner qtic dauH l'intention de Tasjassiuer. Comme sa qualité do nouveau converti les obli^cHit à quelques Déna^omen.^ , Ils s'ètnirni propose de le i;arder ù vue pendant la route, et de se défaire ensuite de lui au moment de l'attaque, en laissant croire quMl avait «te tué dans le comliat. (juetqurs hommes seulement de l'expédition étaient dans le secret, mais révenemeni dérangea leurs dispositions. Au moment ou leur handc s'était aise

en embuscade pour attaquer les marchands, un ri-:;imcnt de cosaques les surprit eux-mêmes, et les chargea si vivement qu'ils eurent bien de la peine à repasser la rivière. La grandeur du péril leur lit ouMier le complot formé contre Ivao, qui les suivit dans leur retraite.

Comme leur troupe en désordre traversait le Tereck dont les eaux sont très-rapides, le cheval d'un jeune Tchctchenge s'abattit au milieu du fleuve et fut aussitôt entraîné par les flots. Ivan qui le suivait poussa son cheval dans le courant au risque d'être entrainé lui-même, ce, saisissant le jeune homme au moment où il allait disparaître s«)us les eaux , parvint à le ramener à l'autre borJ. Les cosaques, à la faveur du jour qui commenv.'iit à paraître, le reconnaissant à son uniforme et ù sa fourragère, visaient sur lui en criant: ,, Déserteur! allrapcK le déserteuri" îîîes habits furent criblés de balles. Kulin, après s être battu en désespéré et avoir brillé toutes ses cartouches , il revint au villa;4e avec la gloire d'avoir sauvé la vie à l'un de ses compagnons et de s'être rendu utile à t(Mite la troupe.

.Si la conduite qu'il avait tenue dans cette occasion ne lui ramena pas tous les esprits, elle lui gauna du moins un ami ; le jeune homme qu'il avait sauve l'adopta pour son kottink (litre sacré que les montagnards du Caucase ne violent j.iinais) , et jura de le dcfenilre envers et contre tous. .Mais cette liaison no sufllstit pas pour le mettre ù l'abri de l.i haine des principaux habitaos. Le courage qu'il venait de montrer, son atlacheracnC à son mailro augaientirent les craintes qu'il leur avait Inspirées. On ne pouvait plus le reg.^rder comme un bouflfon iniMpable d'aucune entreprise , ain^i qu'on l'a- \ait fait jusque alors; et, lorsju on reflecbi*s.'*it à l'expédition manquée^ à laquelle II aval! pris p.irt, on .s'etoonait que den iroup< « russes »« fussent trouvées ù point nommé d.in« un lieu .si éloigne de leur résidence nrdin.«ire, cl Toa st)U|içonna qu'il avait eu les moyens de le» pre- V» uir. (Quoique cette conjecture fût sans (bademenl réel, on le surveilla de plus près. Ur vieux liirahin lui-même, craignant quelque complut

pour révasiou de ses prisouuicrs, ne lui permettait plus d'avoir cutrc eux d'eutrctieu suivi, et le brave deacliik était mcuacé, quelquefois «lènie battu , lorsqu'il voulait converser avec son maître.

Dans cette situatiou , les deux prisonniers imaginèrent un moyen de s'entretenir sans donner de soupçon à leur gardien. Comme ils étaient dans Tliabitude de chanter ensemble des chansons russes^ le major prenait sa guitare lorsqu'il avait quelque chose dMmportant à communiquer à Ivan en présence d'Ibrahim^ et chantait en l'interrogeant: celui-ci répondait sur le même ton, et son maître raccompagnait avec sa guitare. Cet arrangement n'étant point une nouveauté^ on ne s'aperçut jamais d'une ruse qu'ils eurent d'ailleurs la précaution de n'employer que rarement.

Plus de trois mois s'étaient écoulés depuis l'expédition malheureuse dont il a été question, lorsque Ivan crut s'apercevoir d'une agitation extraordinaire dans le village. Quelques mulets chargés de poudre étaient arrivés de la plaine. Les hommes nettoyaient leurs armes et préparaient des cartouches. Il apprit bientôt qu'une grande expédition se préparait. Toute la nation devait se réunir pour attaquer une peuplade voisine qui s'était mise sous la protection des Russes, et qui leur avait permis de construire une redoute sur son territoire. Il ne s'agissait pas moins que d'exterminer toute la peuplade, ainsi que le bataillon russe qui protégeait la construction du fort.

Quelques jours après, Ivan, en sortant de la cabane le matin, trouva le village désert. Tous les hommes en état de porter les armes étaient sortis pendant la nuit. Dans la tournée qu'il fit au village pour prendre des informations, il acquit (le nouvelles preuves des mauvaises intentions que l'on avait contre lui. Les vieillards évitaient de lui parler. Un petit garçon lui dit ouvertement que son père voulait le tuer. Enfin, comi))e il retournait tout pensif vers son maître^ il vit sur le toit d'une maison une jeune femme qui souleva son voile, et qui, avec les marques du plus grand effroi, lui fit signe de

la main de s'éloigner, en lui montrant le chemin de la Russie: c'était la sœur du Tchetchenge qu'il avait sauvé au passage du Tereck.

Lorsqu'il rentra dans la maison, il trouva le vieillard occupé à visiter les fers de Kascambo. Un nouveau venu était assis dans la chambre: c'était un homme qu'une fièvre intermittente avait empêché de suivre ses camarades, et qu'on avait envoyé chez Ibrahim pour augmenter la garde des prisonniers jusqu'au retour des habitans. Ivan remarqua cette précaution sans témoigner la moindre surprise. L'absence des hommes du village présentait une occasion favorable pour l'exécution de ses projets; mais la vigilance plus active de leur gardien, et surtout la présence du fiévreux, en rendaient le succès très-incertain. Cependant sa mort devenait inévitable s'il attendait le retour des habitans: il prévoyait que leur expédition serait malheureuse, et que leur rage ne l'épargnerait pas. Il ne lui restait plus d'autre ressource que celle d'abandonner son maître ou de le délivrer incessamment. Le fidèle serviteur aurait souffert mille morts, plutôt que de choisir le premier parti.

Kascambo, qui commençait à perdre tout espoir, était tombé depuis quelque temps dans une espèce de stupeur^ et ggirdait un profond silence. Ivan, plus tranquille et plus gai que de coutume, se surpassa dans les apprêts du repas, qu'il faisait en chantant des chansons russes, auxquelles il mêlait des paroles d'encouragement pour son maître.

„Le temps est venu^ disait-il^ en ajoutant à chaque phrase le refrain insignifiant d'une chanson populaire russe, hai luli, hai luli, le temps est venu de finir notre misère ou de périr. Demain, hai luli, nous serons sur le chemin d'une ville, d'une jolie ville^ hai luli, que je ne veux pas nommer; courage, maître! ne vous laissez pas décourager. Le dieu des Russes est gr.ind."

Kascambo, indifférent à la vie et à la mort, ne connaissant pas les projets de son denchick, se contenta de lui dire: ,,Fais ce que tu voudras, et tais-toi.^* Vers le soir, le fiévreux, qu'on avait traité généreusement pour le retenir, et qui, outre le bon repas qu'il avait fait, s'était

MLSK.K FRANÇAIS.

encore amuse le reste de la journée a manger du chislik'^j, fut saisi d'un >i violent accès de fièvre, qu'il abandonna la partie et se retira chez lui. On le laissa aller sans beaucoup de diriiculté, Ivan ayant complètement rassuré le vieillard par sa gaité. Pour éloigner encore toute espfl'cc de méfiance, il se retira de bonne heure au fond de la chambre, et se coucha sur un banc contre la muraille, en attendant qu^Ibrahini s'endormit; mais ce dernier avait résolu de veiller toute la nuit. Au lieu de se coucher sur une natte auprès du feu, comme il faisait ordinairement, il s'assit sur un billot vis-à-vis de sou prisonnier, et renvoya sa bcllcfille^ qui se retira dans la chambre voisine ou était son enfant, et ferma la porte sur elle.

De Tangle cybscur où il s^était placé, Ivan regardait attentivement le spectacle qu'il avait devant lui. A la lueur du feu qui flambait de temps en temps, une hache brillait dans un enfoncement de la muraille. Le vieillard, vaincu par le sommeil, laissait tomber parfois sa tête Rur sa poitrine. Ivan vit qu'il était temps et se leva debout. Le geôlier sfiupçonneux s'en aperçut aus^itôt. ^j^uc fais-tu là, toi?" lui dit-il durement. Ivan, au lieu de répondre, se rapprocha du icu en bitillant, comme un hoinnic qui sort d'un profond yommeil. Ibrahim, qui senliiit lui-même .ses paupières s'appesantir, obligea Ka.scambo de juucr de la guitare pour le tenir éveillé. Ce dcrnitr s'y refusait ; mais Ivan lui présenta riu.struiucnt en futsaut le signe convenu. ,,Jour/., maitre, dit-il, j*ui à vous parler.** kascamho accorda rinstrumeut , et se mt ttant à rhanicr, ils commencèrent ensemble le terrible duo suivant.

KAS( AMHO.

liai hili , bai lulk , que veux -tu me dire? prendii garde à toi. ( A chaque demande et à chaque réponse^ ils chaotairnt ensemble les couplets de la chaniun russe suivante:)

.Ir Util* IrUIr, Jr m inquirli», Je nr »Ai» plu» que ilrirnlr

Vlaïulc «Ir itidiilKn «inr l'on («H rAJIr «"« prlil» morrranK •»u Soûl diinr l<.'«^U(<(tr.

Mon bon ami devait xrnlr.

tt je I attends Ici Molette.

liai luli, bai Joli.

Qu'il Uit triste »aiu »on aui '

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