‹ Musée françaisChapitre 37 sur 51 · SS · texte numérisé non relu

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l'état où elle se trouverait peut-être un jour. Que ferait Eracstioc, si lu murt de son aiiiiu la laissait sans secours? Ne pouvant assurer sou sort, elle voulut au moins lui donner un talent capable de lui procurer les besoins de la vie, et même avec un peu d'aisance: elle choisit la miniature, et fit venir chez elle un peintre pour lui apprendre le dessin. Attentive, intelligente et docile, Krnestine s'appliqua^ montra de grandes dispositions^ les cultiva, fit des progrès et promettait de devenir habile, quand madame Dufresnoi, attaquée d'une fièvre maligne, fut en peu de moments réduite à la dernière extrémité; elle mourut le cincjuieme jour de sa maladie.

Henriette Dumenil, soeur du peintre qui moutrait à Eroestine, était liée d'amitié avec madame Dufresnoi; elles logeaient près l'une de Tautre, et se voyaient assez souvent. Henriette avait environ (rente ans; élevée par une de ses parentes , femme riche et répandue dans le monde, elle joignait à un naturel fort aimable cet agrément quo donne Tbabitude de vivre au milieu d'un cercle poli: point de bien, peu de beauté^ beaucoup d'esprit, l'éloignaient du mariage: la bonté de son caractère, rhonnélete de ses mœurs et sa probité connue, lui attacliaieut de sincères et de constants amis.

Ilenrictto ne quitta pas madame Dufresnoi pendant sa maladie; et quand il tu fut temps, elle arracha la désolée Ernestine d'auprf^i de son lit, la conduisit rhe/. sa parente, et .s'enferma avec elle dans non appartement : elle laisxa couler ses larmes, en repandit aussi, et lui accorda cette douceur nécessaire à un cu'ur RfBigé, cotte liberté de su plaindre, de gémir, que des consolateurs insensibles ou m.'vl adroits croient devoir gêner, restreindre, nous ùter nême. Ce rele approche de la dureté: une tranquille raison, de vains disctiurs, de froides conniderationt , blessent une nrao accablée «Uj poids i\r sa doulrur. Kh d'où \leut , «h pourquoi vouloir persUMder à uu malheureux que le Irait dont il se srnc déchirer dtùi à p» ine laisser éta traces de son pas<m;;p|

Henriette , nommée exécutrice (esiAmeniaire

cet ofBce: ou vendit les meubles et les effets an profit d'Krncstine, et l'on plava sur sa Itte une >omme de huit mille livres qu'ils rapportèrent. Il fallait lui chercher un asile décent et convenable, Henriette ne pouvait la garder; M. Duménil, attaché à son élevé, engagea sa femme à la prendre chez. elle. Cet honnête homme se contenta d'une très petite pension , promit de 1 ulliver ses dispositions, et de la rendre capable de se soutenir par son Lulent. Krnestine accepta ses offres avec reconnaissance; et deux mmi» après la mort de sa bienfaitrice, Henriette la conduisit dans la maison de son frt-re.

La douleur d*Ernestine ctail plus profonde qu'on ne devait l'attendre d'une personne de son âge; elle pleurait madame i'utresnoi, cllu la pleurait amèrement , sans ^urtant envisager toutes les conséquences de la perte qu'elle faisait en elle : ses larmes avaient pour objet le regret d'être à jamais séparée d'une femme douce, bonne, attentive, dune tendre, d'une indulseute compagne. Madame Duméuil n'était pas d'un caractère à la dtdommager de sa première amie: légère, étourdie, folle même, elle riait de tout, ne s'intéressait à rien, confondait la trisMne avec l'humeur , et ne vo> :ùt dans une persofl* ne :iffligee qu'une perstmne ennu>cuse.

Celte femme, àgee de vingt-six •■■, avait un goût decidi* pour la dissipation et TarnsM* ment: très bornée dans s.i depeaae» elle se pouvait se procurer les pUisin 4mK elle éuit avide ni consentir à s'en priver. Elle chercha les moyen<< d(> sxtisfAire ses désira auUgre »oa peu «le fortune, et de\int l'amie complaisfBic de plu.sieurs femmes d'une conduite peu exacf«. M. Duménil, bon, simple, occupe de non talent, du soin de ménager une puilrino éélicMe, UB« sanie ftUbie ei souvent languiiwla y laitwwit \ivre Uk ftMWi à «• propre faauisie; ■■• ff««- \ crnaale :lgée cl raisonnable coadaisail la maison, avait de grandes attentions p<iur son maître: iii.id.ime Dumenil allait au spectacle, à la promenade , soupall dehors, rentrait lard, dormait iu\r partie du jour; ot rummc son Mari Ut le trouvait point mauvais, rien ne rcfifas«Ul à se

par madame Dufresnoi ^ s'acquitta fidèlement de contraindre. L'ckvc de M. Dumenil, appliquée

MUSKR FRANÇAIS».

à son é(U(Ic, la rencoDtrnit à peine deux fois en iju mois, et quand elles se parlaient, c'était avec politesse, mais avec une mutuelle indifférence.

Krnestine passa (rois années chez son maître, sans que rien troublât la paisible uniformité de sa vie. Parvenue au degré de perfection où M. Duméuil pouvait la conduire, un goût naturel lui fit passer de bien loin ses leçons: il s'en aperçut avec plaisir. Comme il était souvent malade, incapable de travailler luimême, il peusa à faire connaître le talent de son écolière: il engagea plusieurs de ses amis à se laisser peindre par elle, et ces essais commencèrent à lui donner de la réputation.

Un jour que, seule dans le cabinet de M. Pumcnil, elle aciievait les ornements d'une miniature qu'il devait livrer incessamment, elle entendit ouvrir la porte, se tourna, vit un bomme dont la parure et l'air distingué pouvaient attirer l'attention: pîir une suite de l'application d'Ernestine à son ouvrage^ elle fut seulement frappée de trouver en lui l'original du portrait où elle travaillait. Elle le salua sans lui parler; une simple inclination, un signe de sa main 1 invitèrent à s'asseoir; il obéit en silence. Ernestine fixa ses regards sur lui, les baissa ensuite sur la miniature, et pendant assez long-temps ses yeux se promenèrent alternativement sur Taimable cavalier et sur son image.

Cette singularité causa autant de plaisir que de surprise au marquis de Ck'mengis; il venait presser M. Duménil de lui donner ce portrait, une dame l'attendait avec impatience; il avait cru trouver le peintre dans ce cabinet^ où il travaillait ordinairement; y voir à sa place une fille charmante, occupée à considérer ses traits, si parfaitement attachée ù contempler son image^ qu'elle semblait se plaire à la regarder, c'était une espèce d'aventure simple, mais agréable: elle Taniusa^ l'iutèrc5sa, et lui fit une impression très vive.

Pendant qi.'Ei nestine continuait à comparer l'original et la crpie, le- marquis admirait les grâces répaudues sur toute sa personne: impatient de Pciitendre parler, il souhaitait que son

éducation et son esprit répondissent à une figure si séduisante; et il allait commencer l'entretien, quand M. Duménil arriva, et lui fit de longues excuses sur ce qu'il ne pouvait encore lui livrer le portrait. Le marquis, déjà moins pressé de le donner, interrompit le peintre, et, voulant se procurer encore la douceur de voir les yeux d Ernestine se fixer sur les siens , il feignit de n'être pas content, trouva des défauts de ressemblance, de dessin, de coloris. Comme il blâmait au hasard, la jeune élève de M. Duménil ne put s'empêcher de rire de ses observations.

Le marquis la pria d'examiner avec attention s'il se trompait. Elle le voulut bien: il se plaça vis-à-vis d'elle; et après y avoir mis toute son application, Ernestine jugea la copie parfaite. M. de Clémengis s'obstina, elle ne céda point; le son de sa voix, la justesse de ses expressions, un peu de vivacité excitée par les fausses remarques du marquis^ achevèrent de l'enchanter: il demanda une copie de son portrait, exigea qu'elle fut entièrement de la main d'Ernestine. Le peintre le promit. M. de Clémengis, manquant enfin de prétexte pour prolonger le plaisir de rester avec Ernestine, sortit à regret du cabinet; et M. Duménil, l'accompagnant jusqu'à son carrosse, satisfit sa curiosité en l'instruisant du sort de son élève.

Celui que le hasard venait d'offrir aux yeux d'Ernestine joignait à mille agréments extérieurs un caractère rare, et peut-être un peu singulier. M. de Clémengis, descendu d'une maison ancienne et distinguée, n'était pas né riche, ses espérances de fortune dépendaient de la révision d'un procès, sollicitée depuis près d'un siècle par ses pères. Son bonheur avait placé dans le Ministère un de ses proches parents: chéri de cet lomme puissant, le marquis jouissait de t( us les avantages attachés à la faveur, mais il u'eu abusait pas: plus sensible que vain, plus libéral que fastueux, son ame noble et délicate appréciait la grandeur et les richesses par le pouvoir qu'elles donnent de faire des heurrux: un uaturel doux et tendre le portait ;i désirer des anits; il trouvait des flatteurs, les servait, et

MrSKE FRANÇAIS,

les dédaignait: il découvrait un 5entimcnt intéressé dans tous ceux dont il se voyait caressé: Tamour même ne lui donnait pas de plai-irs sans roélanî;e; s'il goûtait un instant la satisfaction de se croire choisi, préféré, d'importunes demandes, des sollicitations pressantes et réitérées lui laissaient bientôt apercevoir que son crédit attirait autant que sa personne: depuis long-temps il cherchait en v.iin un c<rur capable de Taimcr pour lui-même, et s'affligeait de ne pouvoir le trouver.

Pendant qu'Ernestine s'occupait ù copier le portrait du marquis, elle recevait sa visite tous les matins, et n'attribuait son assiduité qu'au motif dont il la couvrait. Hien u'avait préparé son esprit à la défiance; elle ignorait le danger ou la vue d'un homme aimable pouvait IVxposer, et la simplicité de ses idées la laissait dans une parfaite sécurité. Quand on n'a jamais senti le désir de plaire, on plaît long-temps sans s'en apercevoir: et Tamour qui se cache ressemble tant à l'amitié, qu'il est facile de s'y méprendre.

M. de Clémengis, chaque jour plus charme d'Krnestine, voyait avec chagrin que Tuuvrage avançait. Pour conserver le plaisir d'aller souvent chez, le peintre, il résolut dappreudre un art qu'il commençait à aimer. M. Uuménil, faible alors, condamné ù périr bientôt d'un mal incurable , se trouvait rarement en état de diriger les essais du marquis: sa charmante élève fut chargée de ce soin. Elle apprenait h cet écolier «locile à tenir, à guldcf >c.s cramons; lui eoyeignait à imiter les traits qu'elle- uicme formait: souvent elle riait de sa mulndres-^e ; quelquefois elle le grondait , l'accusait de peu d^inloliiiienco, se plaignait do ses distractions; et lui roontrnnt dc^ pdices IiIIch qui dr^>lnaienl dans la uiéiuc chambre, e!lr lui reprochait de profiter moins do »cn le(;on9 que ces mf.tnts.

Jamais le marquis n'avait passé des moments si agréables. La douceur do s'entretenir familièrement avec une flilo do sriEC ans, belle sans le savoir, modiste .sans Kffcctalion , amu«anCo, vive, enjouée, à qui son rang, .sa fortune ou «on crcdit n'imposaient aucun égard, qui lai>- ■iit paraître une joie naturelle à »oo aspect, dont

l'innocence et l'ingénuité rendaient tous les sentiments libres et vrais; être assis tout près délie, la nommer sa maîtresse, lui voir prendre une c"ipéce d'autorité sur lui , s'empresser à la cootrnter, à lui plaire, sans avouer le dessein, se natter d'y réussir; Celait pour le marquis de Clrraengis une occupation si intéressante, qu'insensiblement il devint incapable de goûter tous ces vains amusements dont l'oisiveté cherche k se faire des plaisirs.

.Madame Uuménil, que l'état fâcheux de SOB miri forçait à rester chez elle, s'aperçut de l'amour du marquis; elle lui montra une humeur complaisante, eut de longs entretiens avec lui, ua:;na sa confiance, entra dans ses vues, et contente de sa générosité, elle commença à traiter Krnestine comme une personne dont elle se reprochait d'avoir long-temps négligé la société. Elle lui fit de tendres caresses, voulut connaitre ses besoins, ses désirs, s'empres<a de les satisfaire. Chaque jour rendait la situation d'Ernestine plus douce et plus agréable; «a recptnaissance lui fit oublier la longue froideur de cette femme; ses bontés la touchèrent; elle lui pardonna une légèreté d'esprit, dont après tout elle n'avait jamais souffert. Quand les défauts des autres ne nous nuisent p.is, il est rare qu'ils nous choquent beaucoup. Comme ma.lame l»uménil était gaie, complaisante, et qu'un secret intérêt l'engageait à se faire aimer d Ernestine, elle inspira aisément de l'amitié m une fille sen- Mble , qui croyait tenir d'«lle l'aisance dont elle rommençait à jouir.

M. Dumtnil louchait à ses deraiers momeats; la certitude de sa mort faisait couler les larmes de sa tendre élève, el souvent le marquis 1.» trouvait tout en pleurs. Cnc \ive inquiétude sr m< lait ù son chagrin; Henriette, partie depuis .Jeux mois pour la llretaune, cessa tout-à-coup •le lui donner de ses nou\elles; elle lai manquait «tins un temps ou ses conseils lui Hr^enaienl n« rrs.saires. Ernesiino Jui écrivit plusieurs fol», et ne reçut aucune réponse. Ce wlence raCli- -c.t: son amie elail-elle mal.ide? negligeaU-elle .le rinstruire du parti qu'elle devait prendre après la mort de son maître T Kllc en parla à

MUSKK FRANÇAIS.

madame Duméoil , qui la rassura sur la santé d'Henriette, et la gronda doucement de lui demander des avis dont elle n^avait pas besoin. Me croyez-vous capable de vous abandonner? lui dit-elle d'un ton affectueux. Songez-vous à me quitter? Non, ma chère Ernestine, dous ne nous séparerons point; vous partagerez ma fortune, elle est peut-être assez étendue pour vous rendre Iieureuse; j'ai des ressources qui vous sont inconnues: gardez le silence sur ce secret; cessez de vous alarmer, et ne regrettez plus les avis d'Henriette; ils ne pourraient que déranger le plan tracé pour votre bonheur.

Ces discours souvent répétés dissipèrent Tinquiétude d'Ernestine; mais son cœur fut blessé de Toubli d'Henriette. En partant, elle lui avait promis de s'intéresser toujours à son sort^ de lui procurer un asile, si son frère mourait. Elle ne pouvait accorder un procédé si froid avec le caractère d'Henriette ; mais l'attachement qu'elle prenait pour madame Duménil affaiblit peu à peu ce chagrin^ et, sans le vouloir, le marquis aida lui-même à l'en distraire.

Le temps approchait où M. de Ciémcngis allait s'éloigner; le régiment qu'il commandait venait de passer en Italie, il fallait bientôt partir pour s'y rendre. Malgré ses eflforts, Ernestine s'aperçut de sa tristesse: rêveur, inquiet, il gardait un morne silence; le changement de son humeur la surprit, et ses distractions la nichèrent. Il passait le temps de sa leçon à soupirer, à se plaindre d'une douleur intérieure, d'une peine secrète et violente. Ernestine se sentit touchée de l'état où elle le voyait; elle lui en demanda la cause avec intérêt, le pressa de la lui confier; mais voyant que ses questions le rendaient plus triste encore, elle cessa de l'interroger^ sans cesser de s'occuper de son chagrin. Elle y pensait à tous moments, attcudait impatiemment l'heure où le marquis devait venir, portait sur lui des regards curieux et attentifs; et , le trouvant toujours sombre , baissait les 3'cux, craignait de rencontrer les siens, n'osait lui parler^ et se demandait tout bas, qu^i-t-il donc? je le croyais si heureux! Hélas, auraitil cessé de l'être I

Pendant qu'elle partageait la douleur du marquis, sans en connaître le principe, il s'occupait du soin généreux de fixer pour jamais son sort, de le rendre heureux et indépendant. Madame Duménil , engagée par une grande récompense à paraître répandre sur son amie les biens dont M. de Cléraengis allait la faire jouir, ne pouvait comprendre l'étrange conduite d'un amant si libéral et si discret. CSuite.^

Mj€s PrisoËUiiers du CaU' case.

Par le Comte Xavier de Maistre.

iSuite.}

Il courut chercher de l'eau pour établir la cuisine: le quartier de mouton et quelques pommes de terre qu'il avait apportées furent placés sur le feu. Pendant que le potage se préparaît, Kascambo faisait rôtir les épis de maïs; enfin, quelques noisettes trouvées encore dans le magasin complétèrent le repas. Lorsqu'il fut achevé, Ivan, avec^ plus de loisir et de moyens, parvint à délivrer son maître de ses fers, et celui-ci^ plus tranquille et restauré par un repas excellent pour la circonstance, s'endormit d'un profond sommeil, et il était nuit close lorsqu'il se réveilla. Malgré ce repos favorable, lorsqu'il voulut reprendre sa route, ses jambes enflées s'étaient raidies au point qu'il ne pouvait faire le moindre mouvement sans éprouver des douleurs insupportables. Il fallut cependant partir. Appuyé sur son domestique, il s'achemina tristement, persuadé qu'il n'arriverait point jusqu'au terme désiré. Le mouvement et la chaleur de la marche apaisèrent peu à peu les douleurs qu'il ressentait. Il marcha toute la nuit^ s'arrêtant souvent et reprenant aussitôt sa route. Quelquefois aussi, se laissant aller au découragement, il se jetait sur la terre et pressait Ivau de l'abandonner à son mauvais sort. Son intrépide compagnon, non seulement l'encourageait par ses discours et son exemple, mais employait presque la violence pour le relever et rcutraîner

MUSEK KHANÇAJ».

avec lui. Ils trouvèrent dans leur roule un pîi.ssage difnclle et dangereux qu^ils ne pouvaient éviter; attendre lo jour leur eût causé une perle lie temps irréparable: ils se décidèrent à franchir ce passage au risque d^étre précipités; mais, avant d'y engager son maître , Ivan voulut le reconnaître et le parcourir seul. Pendant qu'il descendait, kascanibo resta sur le bord du rocher dans un état d'anxiété difficile à décrire. ija nuit était .sombre: il entendait sous ses pieds le murmure sourd d'une rivière rapide qui coulait dans lit vallée; le bruit des pierres qui se détarliaicnt de la montagne sous les pas de sou compagnon, et qui tombaient dans Teau, lui fai sait connaître Timmense profondeur du précipice ■sur lequel il ét^iit arrêté. Dans ce moment d'angoisse^ qui pouvait être le dernier de sa vie, le .souvenir de sa mère lui revint à l'esprit; elle Tuvait béni tendrement à son départ de la ligne: celte pcn.séc lui rendit le courage. In secret pressentimeot lui donnait Tespérance de la revoir encore: ,,.Mon Dieu! s'écria-t-il, faites que sa bénédiction ne s«)it pas inutile i** Comme il finissait cette courte mais fervente prière, Ivan reparut. Le pas.sage reconnu n'était pas aussi diflicile qu'ils Tavaient cru d al)ord. Apres être descendus quelques toises entre les rochers, il fallait, pour gagner la côte praticable, longer un banr de rocher étroit et incliné, recouvert d'une neige glis.sante, sous lequel la montagne était taillée à pic. Ivan ouvrit dan.i la neÎKe avec sa hache des trouées qui facilitaient le pas- •a{(e; ils firent lo signe do la croix. , , Allons, disait Kascambo, si jo péris, que ce ne soit pas du moins faute de courage; la uiuladic .seule a pu me r«Urr. J'irai maintenant tant que Piru me donnera des fnrees.*' Il<> ««>rtiront heurousemeul do ce pas dangereux et continu«rcnt leur rouir. Les sentiers conimenvaimi à rire plus suivis et bien battus; Ils uc trouvaient plus de ncigo <juo dans 1rs endroits situés au nord et dans les tia.«-fonds où elle s'était accumulée. Ils •urcnl le bonheur de do reucouircr personne jusqu'à la pointe du jour, où la vue de deux hommes qui parurent de loin les oblige;! de se eoucher à terre pour n'eu être pas aperçus.

Au sortir des montagnesy daaa ces provincei^, on ne rencontre plus de bois: le terrain y est alisuluroent nu, et l'on y chercherait vainement un seul arbre, excepté sur le bord des grande* rivières^ uù ils sont encore très-rares; ce qui est fort extraordinaire, vu la fertilité du terroir. Ils suivaient, depuis quelque temps, le cour'; 'o la Sonja, qu'ils devaient traverser pour ic rtu- <lrc à Mosdok , cherchant un endroit où l'eav moins rapide pût leur otTrir un pMM^e ■oias dangereux, lorsqu'ils découvrirent un homme à clieval qui venait droit à eux. Le pa^s, totalement découvert, ne présentait ni arbres ni baissons pour se cacher. Ils se blottirent sont le rivage de la !;>onja au bord de l'eau. Le voyageur pas.sait à quelques toises de leur gîte. Leur intention n'était que de se défendre s'ils ctjueot attaqués. Ivan tira son poignard et remit le pistolet au m:ijor. ^'apercevant alors que le cavalier n'était qu'un entant de doute à treii^e aos, il s^élança brusquement sur lui, le saisit au collet et le renversa sur le gazon. Le jeune homme voulait résister; mais, voyant le wnjor p.iraitre sur le bord de la rivicre le pistolet à la maio, il s'enfuit à toutes jambes. Le cheval était sans .selle avec uu licou passé dans la bouche en :;uise de bride. Les deux fugitifs se servirent aussitôt de leur capture pour passer la ri»Jerc. Cette rencontre fut un grand tuioheur pour eux, car ils virent bienl<'>t qu'il leur eût été impo.viible de la traverser à pied , comme ils l'avaient projeté. Leur monture, quoique ch;»rgee du poids de deux hommes, f.tillit à être euirainee par la rapidité de l'eau. Il> arrivèrent cependant sains ' t iiii^ .1 r.'iiiire rivage, qui se trouva m.ilheurcijscnicut trop r.sr.irpe pour que lo chev:il put

prendre terre. Ils dr- ■* ' — ;-!•■- '- ^ ttla-

urr. Comme Ivan le • rce

pour le faire monter sur le bord, le licou M détacha et lui resta entre les malos. L'MiIflialy eniraiotr par le courant , aprro de nombreux effori<i pour abordar. Ait cnglouil dans la rivicre cl se nova.

l'rivoji de colle ressource, mais plus tranquilles désormais sur le danger d'être poursuivis, ils se dirigèrent sur un monticnle couvert de

roches détachées qu'ils virent de loin, dans l'intention de s'y cacher et de se reposer jusqu'à la nuit. Par le calcul du chemin qu'ils avaient déjà fuit, ils juy;ércut que les habitations des Tchetchenges pacifiques ne devaient pas é(re trèséloignécs; mais rien n'était moins sûr que de se livrer à ces hommes, dont la trahison probable pouvait les perdre. Cependant, vu l'état de faiblesse dans lequel se trouvait Kascambo, il était bien difficile qu'il pût gagner le Tereck sans secours. Leurs provisions étaient épuisées; ils passèrent le reste de la journée dans un morne silence, n'osant se communiquer mutuellement leurs inquiétudes. Vers le soir, le major vit son denchik se frapper le front de la main en poussant un profond soupir. Etonné de ce désespoir subit, que son intrépide compagnon n'avait point encore montré jusque alors, il lui en demanda la cause. „Maître, dit Ivan, j'ai fait une grande faute! — Dieu veuille nous la pardonner! répondit Kascambo en se signant.— Oui. reprit Ivan; j'ai oublié d'emporter cette belle carabine qui était dans la chambre de l'enfant. Que voulez -vous? cela ne m'est point venu dans la pensée: vous n'avez tant gémi làhaut, tant fait de bruit, que je l'ai oubliée. Vous riez? c'était la plus belle carabine qu'il y eût dans tout le village. J'en aurais fait présent au premier homme que nous rencontrerons pour le mettre dans nos intérêts; car je ne sais trop comment, dans l'état où je vous vois, nous pourrons achever notre marche. *^^

Le temps, qui les avait favorisés jusque alors, changea dans la journée. Le vent froid de Russie soufHait avec violence, et leur jetait du grésil au visage. Us partirent à la tombée de la nuit, incertains s'ils devaient chercher à atteindre quelque village ou les éviter. Mais la longue traite qui restait à faire, dans cette dernière supposition, leur devint absolument impossible par un nouveau malheur qui leur arriva vers la fin de la nuit. Comme ils traversaient un petit

ravin, sur un reste de neige qui en couvrait le fond , la glace se rompit sous leurs pieds , et ils entrèrent dans l'eau jusqu'aux genoux. Les efforts que fit Kascambo pour se dégager achevèrent de mouiller ses habits. Depuis le moment de leur départ, le froid n'avait jamais été si perçant; toute la campagne était blanche de grésil. Après un quart d'heure de marche, saisi par le froid, il tomba de lassitude et de douleur, et refusa décidément d'aller plus loin. Voyant l'impossibilité d'arriver au terme de son voyage, il regardait comme une barbarie inutile de retenir son compagnon, qui pouvait aisément s'évader seul. „Écoute, Ivan, lui dit-il, Dieu m'est témoin que j'ai fait tout ce que j'ai pu, jusqu'à ce moment, pour profiter des secours que tu m'as donnés; mais tu vois à présent qu'ils ne peuvent plus me sauver, et que mon sort est décidé. Va-t'en à la ligne, mon cher Ivan, retourne à notre régiment; je te l'ordonne. Dis à mes anciens amis et à mes supérieurs que tu m'as laissé ici en pâture aux corbeaux, et que je leur souhaite un meilleur sort. Mais, avant de partir, ressouviens-toi du serment que tu as fait là-haut dans le sang de nos gardiens. Tu as juré que les Tchetchenges ne me reprendraient pas vivant: tiens parole.*"' En disant ces mots , il s'étendit par terre et se couvrit tout entier aveu sa bourka. ,,I1 reste encore une ressource, lui répondit Ivan, c'est de chercher une habitation de Tchetchenges, et d'en gagner le maître avec des promesses. S'il nous trahit, nous n'aurons du moins rien à nous reprocher. Tachez encore de vous traîner jusque là; ou bien, ajouta-t-il en voj-ant que son maître gardait le silence, j'irai seul, je (ficherai de gagner un Tchetchenge; et, si l'affaire tourne bien, je reviendrai avec lui pour vous prendre; si elle tourne mal, si je péris et que je ne revienne plus, prenez, voilà le pistolet.*' Kascambo sortit la main de dessous la bourka et prit le pistolet. (Fin/)

93om MUSÉE FRANÇAIS en'd)eint »uod)CiUlid) etnc SKummcc, Sic «Coftamtcc occfcnDen bit IWummccn »t)od)riitlid|, tic S3iid)t^anMiii^cn mouatlid). — 5lboimcmcnté'*ricié fiic 26 3îummcrn o^cc 6 aJJoimt l S:i)Ir. <ènx Slboiuicment untcv «6 îWuoimcrn fin^ct nid)t ®tatt. 3u bcjictjcn tucd) aUc 93ud)t)anMun9Cu uuD «PoOamter.

SSiclefclï>, Drucf unb SSerlag »on ^cl^aôcn S illafinô.

yièm. Année.

-^mi^ wm.AmçA2Q

CHOIX DE LITTÉRATUIJE, DES JIIEIIiliEirRS AlTEl-RS

TANT A>'CIENS QUE MODERNES

pw O. Mj, J». W^OEéJFV, PROF. ET oa.> el C SCMÛTZ, du.

Ernesiiiie.

Par Madamk Hkccboxi.

CyOMMB.VT cspérez-vous toucher le cœur d'Er- Destlne, lai disait-elle, si vous lui cachez la passion qu'elle vou« inspire ? >'ous renrichisser, et vous voulez lui laisser ignorer votre amour et vos bienr.tits. Ah! puisse-t-clle les ignorer toujours ces bienfaits! rcpondit-il. Je veux lui plaire, et non pas la séduire; la rendre libre, et jamais la contraindre ou Tasservir. J'aime à la voir me montrer une innocente afTcrtiun , s'attacher à moi sans desiein, sans projet, sans crainte, sans espérance, l o tendre ii>trrt*t se peint dan> ses 3eui depuis qu'elle .s'apert,'<Mt de ma trlstes>e: elle m'airac peut-être. Imposerais -je des luis à cette fille charmante? ¥.n excitant sa reconnaissance, je gênerais sou incllaniion, je m'ôierais la douceur de penser que je posfiede un corur qui ne prise en moi que mui-ménie.

.M. de Clémensis répéta alors à madame l>uroénil toutes les instructions qu'il lui avait déjà donnes sur l.t fjiçnn dont elle se conduirait après la mort de j«on mari. Klle promit de se confirmer à ses intentions, de E^rder i4elemeot son Meret , et de lui apprendre par aet letlrea c« qu^Bniestine penserait du changement de •« situation, l'eu do jours après cet entretien , M. de Clémengis fut contraint de s'éloigner. Le len-

demain de son départ, à l'hcnre où il se rendait ordinairement chez Emestine , elle reçut de sa part une boite fort riche; elle renfermait le portrait que M. Duménil avait fait du ouu^ait, eC ce billet :

Le Martfitis de CUmem^ m Ernestime.

,,Je vous quitte, ma charmante maîtresse; on devoir indispensable m'arrache à la douceur de vous voir, de prutitcr de vos soins, de vos bontés; mais je n'oublierai point vos leçons. Peadaut une longue et triste absence, ma seule consolation sera de me les rappeler. Dans vos moments de loisir^ daignez tous occuper à regar> der ce portrait, à le copier; multiplies l'iouige <i'un ami dont le c<rur \ous est tendrement alinche; conserver son souvenir, ei aonluiilea quelquefois de le revoir.**

Emestine sentit de Tcrootion et de la 4o«- Icur en lisant ce billet. Pourquoi M. de démentis s'rloi::nait-il sans prendre congé d'elle, saus lui dire qu'il partait? FJle lut pluiieurs foU !».•» lettre, toujours révoltée du m% fti< re de sa «onduiie: insensiblement elle s'attendrit, le re- ;:rrt sncceda au dépit. Elle s'était fait une douce Il ibitude de voir le marquis, de lui parler, de passer des heures entières avec lui. Quelle privation! Elle perdait jusqu'au plai»ir de l'attendre.

Ses >euK, mouilles de quelques larmes, s'attachèrent sur le portrait : elle le con^idt ra longtemps; mais, ne IViaminant plos en artiste^ elle Croura que \\. de ClémcnEis avait en raison de

MUSKE FRANÇAIS.

se plaiodrc de cet ouvrage. Voilà ses traits, disait-elle, sa physionomie; mais où est Tame, la vivaciCé de cette physionomie? où sont ces regards si doux où Tamitié se peint? Combien d'agréments négligés 1 Est-ce là se souris lin et tendre, cet air de bonté, de grandeur? Où sont tant de grâces dont j'aperçois à peine une faible esquisse? En parlant, Erncslino repoussait tous les dessins qui étaient sur sa table, .cherchait ses crayons, et, remplie de Tidée du marquis, elle se flattait d'en tracer de mémoire une image plus exacte.

Ce travail intéressant fut interrompu peu de jours après par la mort du pauvre Duménil. Ernesliue, tcodrcment attachée à cet homme, le regretta sincèrement. Sa veuve, pressée d'abandonner un lieu propre à exciter la tristesse, sentiment qu'elle craignait, se hâta de charger un de ses parents du soin de ses affaires; et dès que la bienséance le lui permit, elle se rendit avec Eraestiiie à trois lieues de Paris, dans une maison charmante. Plusieurs valets, prévenus de leur arrivée, se présentèrent pour les recevoir, et s'empressèrent? à les servir.

Ernestine pleurait encore; elle se rappelait sans cesse la douceur et l'amitié que sou maître lui avait toujours montrées. Cependant l'aspect riant et magnifique de ce beau séjour suspendit son chagrin; les appartements, les jardins, la vue, l'émail et le parfum des fleurs, tout surprit ses sens, tout charma ses regards. Eh ! qui vous a donc prêté cette agréable demeure, dit-elle à son amie? Ceux qui Thabitent doivent se trouver bien heureux I

Si la liberté d'y vivre vous paraît un bonheur, répondit madame Duménil, jouissez-en, ma chère amie, et ne craignez pas de le perdre. Je dispose actuellement d'une fortune assez considérable; cette jolie terre en fait partie, et vous en êtes la maîtresse. Alors elle lui conta une petite histoire adroitement préparée, pour lui persuader que son mariage, contracté malgré ses parents, l'avait privée de ses biens pendant la vie de son mari.

Rien ne portait Ernestine à douter de la sincérité de cette femme; elle ne connaissait ni

les lois ni les usages; elle la crut sans hésiter,* la félicita de l'heureux changement de sa situation, et se sentit vivement touchée des assurances que madame Duménil lui donnait de partager avec elle toutes les douceurs de sou nouvel état.

Pour contenter son amie, Ernestine fut obligée d'occuper le plus bel appartement, d'accepter de riches présents, de se prêter aux soins d'une femme de chambre destinée à la servir seule: il fallut se laisser parer. Madame Duménil dirigea l'emploi de son temps, et voulut obstinément que sa toilette en remplît une partie. On lui apprit à relever ses charmes par tout ce qui pouvait en augmenter l'éclat; insensiblement cet art lui devint facile et agréable; elle se plut, elle s'aima meute: mais ce fut avec une modération dont son heureux naturel la rendait capable en tout. Un maître à danser vint lui enseigner à développer les grâces de sa personne; on lui donna des leçons de musique; ses mains adroites s'accoutumèrent bientôt à parcourir les touches d'un clavecin; une oreille parfaite la conduisit en peu de temps à unir les sons de sa voix légère à leur harmonie. Le désir de plaire à madame Duménil aidait beaucoup à ses progrès; souvent aussi elle était animée par le plaisir de penser qu'à son retour le marquis de Clémengis la trouverait plus instruite, plus aimable, plus digne de son amitié.

[ En s'éloignant d'Ernestine, cet amant délicat s'était proposé de lui écrire souvent; mais éprouvant une extrême difficulté à le faire sans se livrer à toute la tendresse de son coeur, il se contentait de recevoir des lettres de madame Duménil : elles l'instruisaient chaque semaine de la santé d'Ernestine et de ses occupations ; il apprit avec ravissement qu'elle employait tous les moments dont elle disposait à commencer des copies de son portrait, ou à retoucher celui qu'elle s'obstinait à faire sans modèle.

Deux personnes qui pensent différemment ne se trouvent pas égîilcment heureuses en jouissant des mêmes avantages. Madame Duménil, gênée par ses promesses, regrettait souvent ses anciennes amies, et la vie bruyante de la ville;

Ml'SKK inA\<,ALV.

ses amuscmeiils se bornaient n de longues prouicD.'idcM; une jolie voiture, un tnvs bel attela;;»', lui servaient à parcourir toutes les campagnes (les environ*. (Quelquefois elle se repentait de s'être engagée à tenir une conduite si peu conforme à son goût: mais les avantages qu'elle retirait de sa complaisance, et re5poir de retourner à Faris au c oiiinienccinent de Thiver^ lui aidaient à supporter Tennui de sa solitude.

Ernestine, accoutuniéc à la retraite, vivait parfaitement contente; tout dans la nature présentait à ses 3eux un spectacle agréable et intéressant: le lever de Paurore, le soir d'un beau jour, les boi«5, les prés, le chant des oiseaux, les productions variées de la terre, offraient à son esprit paisible ; ou des objets de plaisirs, ou le sujet d^une tendre rêverie: son penchant pour M. de Clémengis animait son cœur sans le troubler, lui faisait goûter une partie des douceurs que donne le scnlimenf, sans y mêler Tagitation violente qui sVieve des passions; clic souhaitait de revoir le marquis, mais une impatiente ardeur ne rendait pas ce désir un mouvement pénible.

Dans cette position tranquille , qui pou vait engager Krnestinc à porter ses vues audelà des apparences? l'ne situation heureuse ne conduit pas à rénéiliir; (xnirquoi voudrait -on approfondir la cause «lu bouhrur dunt on jouit V lo bien -être nous parait un état naturel; sou iutcrruplion nous trouble, nous :igitc ; le ni:ilhrur nous instruit, rlond nos idccs, rend notre amr inquiète et notre esprit actif, parceque la douleur n(»us fait chercher en nous-mêmes des forces pour la supporter, ou dis ressources pour nous tu allranehir.

lu» Touverture de la cnmpa;;nc, 1rs préliminaires de la paix étaient avances, les armées n'avaient ordre que do s'observer; vers le milieu de rétèy elles reçurent celui de se séparer, «t nos trouprs repassèrent les monts. Le marquis de <'U'mi-ngis , resté malade à Turin, n'ar riva à Paris qu'au commencemeal do l'automne. Apn s s'étro acquitte de ses devoirs les plus pressants, il céda nu désir de revoir robjri dr sa tendresse, et partit pour la riante habitation

que sa générosité avait rendue lô domaine d'Erncstine.

Kllc était s^ule quand ou lui annonça le marquis. A son nom elle poussa un cri de joie, se Irva, courut à sa rencontre, lui fît mille questions, et l:iis<a paraitre ingénument tout le plaisir qu'elle sentait de le revoir.

Krau, pénétré de cet accueil, M. de Clémengis resta un peu de temps sans parler; il considérait Kruestine avec autant d'otonnemeol que de satisfaction; elle s'était toujours offerte à ses regards dans un négligé propre, mais simple, «levant son éclat ù sa fraîcheur, à la régularité de ses traits, 2» ses agréments naturels; ses charmes relevés par mille grâces nouvelles, l'alsanco de SCS mouvements , la noblesse de sa figarri cette dignité imposante, dont l'innocence décore la beauté, inspirèrent autant de respect que de surprise à M. de Clémengis; il crut voir celte nilc charmante pour la premit-re fois; elle lui parut née dans l'état ou sa génrrt»sité l'avait placée. Parée de ses dons, environnée de ses bienfaits, elle ne lui devait point de reconnaissance, elle ignorait ses obligations; rien ne l'asservissait , rien ne riiumiliait aux veux d'un lioMime qui, loin d'oser lui \auler ses soins, craignait de les laisser paraitre, et s'intcrro- ^e:dt souvent pour s'assurer s'il ne se trompait pas lui - même :iu motif qui le portail à les prendre.

l'riiii.uu i>iii^iriir» jour<, \c miT'juis tonM-rv.» un ttir timiilc et embairasM- :iii|tr« s d'felrnestinc ; il hésitait eu la nommant sa UKiitrrsse, il avait peine à reprendre avec elle ce ton familier et uai de leurs premier* entretiens; peu :« peu s.» posiiittu dcviut gênante. A\ant ^on départ, ocrupe seulement du dcsir de plaire, incertain des sentiments qu'il iuspirnii, le doute lui lalAsait 1a l"«»rce de cacher les siens. .Mais voir Kmestino sensible, cl n'oser le paraitre lui-même; lire dans ses yeux attendris les plus douces etprcasion^ de l'amour, et se taire; quelle coolrainlo, i|uel supplice pour un amant pa.%slonne, qni gon- (ail eoliu un bien si long-temps soièkaile^ celui d être aimé, véritablement almè!

Na fortune dépendant encore d'une contes-

tation difficile iV tcriniucr, la nécessité de inéuagcr la faveur d'un parent dont l'amitié méritait sa reconnaissance, le monde, les préjugés reçus, tout élevait une barrière insurmontable entre Ernestine et lui. Il ne son/^eait point à la franchir: l'honuèteté de son cœur, la noblesse de SCS principes, ne lui permettaient pas non plus d'avilir une fille estimable, de mettre un prix honteux à des dons qu'elle n'avait point exigés : s'arracher au plaisir de la voir, c'était un moyen de recouvrer sa trauquillité; mais la dureté de ce moyen le révoltait: si quelquefois il consentait à s'affliger lui-même, à s'éloigner, la certitude d'être aimé l'arrêtait. Comment se résoudre à chagriner Taimable, la sensible Ernestine! L'éviter, la fuir, elle qui dans la simplicité de son cœur s'attachait tous les jours plus fortement à lui! Que penserait-elle d'un ami bizarre et cruel! quelles seraient ses idées? mépriseraitelle son inconstance? en serait-elle touchée? Oui, sans doute: il ne pouvait se dissimuler que sa présence n'excitât la joie d'Ernestine. Ah! comment l'en priver, quand elle était peut-être devenue nécessaire au bonheur de sa vie!

Cette dernière considération fut si puissante sur l'esprit de M. de Clémengis, qu'elle fixa ses résolutions. Il ne changea point de conduite avec Ernestine î elle n'aperçut en lui qu'un ami sincère, assidu, complaisant, empressé à lui préparer des amusements, et content d'être admis à les partager.

Les moments qu'ils passaient ensemble s'échappaient avec rapidité. Amants secrets, amis avoués, le désir de se plaire, de tendres soins, de délicates attentions, entretenaient le charme inexprimable de ce commerce intime et délicieux. Ernestine en goûtait les douceurs sans crainte et sans inquiétude; mais un bonheur si grand devait être cruellement troublé, et le temps approchait où la perte de l'heureuse ignorance qui le lui procurait allait le détruire.

Madame Duménil, peu capable de distinguer les caractères, ne connaissait ni les sentiments ni les véritables intentions de M. de Clémengis. En s'cngageant à seconder ses desseins, elle espérait jouir des plaisirs qu'un amant prodigue

rassemblerait autour de sa maîtresse; une maisoa ouverte, un cercle nombreux, d'amusants soupers, des fêtes continuelles, offraient à son idée la plus riante perspective. Trompée dans son attente, elle prit do l'humeur; elle se plaignit au marquis de l'ennuyeuse retraite où elle vivait, l'avertit qu'elle ne pouvait la supporter plus longtemps, et menaça de quitter Ernestine, si elle passait l'hiver à la campagne.

Le dessein de M. de Clémengis n'était pas de l'y laisser; il avait fait meubler une maisoa à Paris pour elle; mais ne voulant point répandre sa jeune amie dans le monde, il se repentait de s'être confié à une femme si peu raisonnable; il fallait, ou la contenter, ou la séparer d'Ernestine. De nouvelles libéralités et beaucoup de condescendance apaisèrent madame Duménil; elle revint à Paris, et conduisit Ernestine au faubourg Saint-Germain , dans une maison peu spacieuse, mais fort ornée. Deux jours après leur arrivée, elle lui porta à sa toilette plusieurs bijoux à son usage et un écrin rempli de pierreries.

Ce présent toucha Ernestine comme une nouvelle preuve de l'attentive amitié de madame Duménil; mais sa magnificence ne l'éblouit point: elle commençait à s'accoutumer à la richesse, à l'éclat; et comme elle ne souhaitait pas d'exciter l'envie, elle était bien éloignée de mettre à la possession de ces brillantes bagatelles le prix que le commun des femmes y attache.

Madame Duménil la pressa de s'en parer; et se rappelant que |le marquis était à Versailles, elle se hâta de profiter de son absence pour mener Ernestine à l'opéra. Son projet était de lui inspirer le goût des plaisirs qu'elle-même préférait, et de contraindre M. de Clémengis à lui laisser la liberté d'en jouir.

La nouveauté des objets attira toute l'attention d'Ernestine; elle ne s'aperçut point qu'elle fixait les regards d'une foule de spectateurs charmés de la voir, et surpris de ne pas la connaître. Une riche parure, peu de rouge, beaucoup de modestie, la figure décente de madame Duménil, l'air noble de sa jeune compagne, les firent passer pour des femmes nouvellement arrivées

de province. Tous les yeux s'attachèrent sur Krocstioe; en sortant de sa loge, elle se vit entourée et prcsrjue pressée, par rindiscr«te curiosité d'un essaim de ces importuns enfanls, abandonnés trop tôt à leur pmpre condtilte, souvent embarrassés d'eux-mêmes, et toujours incommodes aux autres. Parvenue au pieii de l'escalier, où plusieurs femmes attendaient leurs voitures, Erncsiine rccounut parmi elles madeuioiselle Duménil , qu'elle cr. .> ait encore en Ureta;;ne: la voir, s'écrier, perctr la foule, courir ù elle, l'embrasser, répéter Henriette, ma chère Henriette, ce fut l'effet d'un mouvement si rapide, que sa compagne ne put ni le prévenir ui l'arrêter.

Henriette, embarrassée, loin de répondre aux caresses d'Ernestine, paraissait vouloir s'en défendre, la repoussait doucement. Y songez-vous, mademoiselle? est-ce le temps, le lieu':^ lui disaitelle. Kh ! pourquoi ce feint empressement après un si long oul)li':? Hetirez-vous, je vous en prie: tout nous sépare ù présent, et vous ne devez pas regretter la perte d'une inutile amie.

La perle d'uno amie! répéta Frnestiue. Eh, d'où vient? cumment Tai-je perdue? yuoi , ma chère Henriette, vdus ne m'aimez, plusl vous avouer, que vous ne m'aime/ plus! Je vous plains, mademoiselle, dit Henriette; c'est vous aimer encore, c'est vous aimer autant que la diffcrence actuelle de nos sentiments peut me lu permettre. Et la regardant d'un air attendri: aimable et malheureuse fille, ajouta-t-clU* fort bas, eNt-ce bien vous? (juel éclat! mais quel faible dedummagement du celui dont brillait la simple, l'innocente éli'vo de mon fr«*re ! lue dame qui l'actompagnnil l'appelant alors pour sortir, elle la suivit, t't liiiHs» Ernesiine étonnée, confuse et presquo immobile.

.Madame DuMicnil n'avait use s'approcher de 8a belle-svur; en retdurnnnl cher, elle, un peu d'inquirtude lui faisait garder lo .silence; elle attendait qu Ernestino parlât , et voulait juger par nc9 discours de ceux d Henriette. Il lui parahaait impossible qu'un entretien si court eût produit de grands erlairrissenent^: inni» son amie se taisait, soupirait: ri l.i eonitcrniiinn ou

elle la voyait lai causait un véritable embarraa.

Occupée à se répéter les expressions d'Henriette, à en pénétrer le sens, Ernesiine s'abimait dans cette rêverie pénible ou la foule dea idt'es ne permet pas d'en apercevoir une distincte et de s'y arrêter. Henriette me plaint , dit-elle, tout nous st'parf'. Les bitnfaiis dont voua n'avex (oniblee ont blessé ses regards; leur t'ciat me convient point à i'ttère de son frère; malheureuse fille! s'est-ellc écriée. Kh ! dou nail cette compassion si différente de celle que je loi inspirais autrefois ? Uc-las! j'ai toujours excité l.i pitié; pourquoi ce seniimeut m'hunilie-t-il .lujourdhui? Des mes plus jeunes ans, abandonnée au soin de la Providence, recueillie par des mains bienfaisantes, j'ai dû ma subsistance • l mon éducation à la généreuse amitié de madame Dufresnoi. Henriette, dépositaire de ses dernières bontés , n'a pas cesse de m'estimer tm mu les assurant; pourquoi vos dons m'abaissentils à seH yeux? En les recevant, ai-je mal fait? Oui, sans doute: le f:iste et la richesso m* me conviennent point; cet eclai etaprunte peut fixer les regards sur moi , rappeler ma première situation , porter l'envie a me le reprocher; que sais-jc? peut-être n'cst-il p.is permis au pauvre de s'clever; l'obscurité, la vie simple et active est peut-être son uuique ^rtage : ea subsistant des bienfaits «l'un ami, tout ce qa'oo .-iccepte au-delà de ses besoins rend peut-être ridicule et mcprisjible.

Eh! que vous importent les idées d'Henriette? repondit madame humenil. Depeadea-vous d'elle? Celte fille hautaine et scTèr* «-t-«lle des droits sur vous? Comment oscralt-rlle tvus blÂaer d'accepter me^ dons, quand elle-mêiue doit tout a l'afferiion d'une parente éloigner I Vous m'avez exirêmemenl désobligée en courant à sa rencontre: elle m'a toujours haie; mais depuis la mort de son Irrre , j*ai eu le plaisir de la chagriner. Elle voulait »o mêler de ma conduite^ régler la v<\tru; mais en lui fermant m.i porte, l'ai RU m'affranehir de sa tvrannie. Elln est irritée contre moi, jo le sais: romment me pardonnenut-elle de vous avoir rendue heureuse, «ans lu consulter sur les moyeus d*a*awr votre

MUSKE FRANÇAIS.

sort, sans lui councr «les arrangements que l'austérité de ses principes lui aurait fait rejeter?

Vous avez fennc votre porte à llenriette! s'écria Eruestine surprise; ch, b(tu Dieu, que ni'apprcnez-vous ! D'où vient vous montrer si fâchée ? reprit madame Duménil. (Ju'avcz-vous donc à regretter? Si je vous prive d'une amie, ne la retrouvez-vous pas en moi? Après ce que j'ai fait pour vous, je m'étonne de vous voir si attacliée à U'.ie autre: jouissez sans inquiétude de cette aisance qui blesse les regards de mademoiselle Duménil ; et si le hasard offre encore à vos yeux une personne si désagréable aux miens, évitez de lui parler; vous me devez cette légère condescendance , et je l'exige de votre amitié.

Ernestine n'osa insister sur des explications qu'elle désirait; elle fut triste, agitée tout le soir; la nuit augmenta son inquiétude; mille réflexions s'élevaient dans son esprit: pourquoi madame Duménil Tavait-elle toujours assurée que sa belle-sœur était absente? D'où naissait une haine si décidée, si forte? Pendant la vie de M. Duménil elles ne se cherchaient pas, mais elles se voyaient assez souvent: comment Henriette se serait-elle opposée à des arrangements avantageux pour son amie, elle qui avait tant de fois souhaité d'être riche, et de partager sa fortirae avec sa chère pupille? On la traitait de sévère, de hautaine. Ces épithètes convenaientelles au nature] indulgent, à l'humeur douce de mademoiselle Duménil? Ernestine entrevit du mystère dans la conduite de sa compagne; un soupçon vague éleva sa défiance et lui inspira une sorte de crainte: cependant elle essaya de se calmer, de perdre le souvenir de cette rencontre, de donner à madame Duménil une preuve de son attachement et de sa reconnaissance , en se conformant à sa volonté. Mais comment supporter le doute où elle resterait? Elle avait cru voir du mépris, de l'indignation, dans les yeux do mademoiselle Duménil ; trompée par un faux rapport, son amie l'accusait peut-être d'entretenir la mésintelligence entre sa sœur et elle: celte dernière pensée ranima lo désir de faire expliquer Henriette; et comme Ernestine

ne s'était point accoutumée à résister aux mouvements de son ame; elle s'y abandonna, attemlit le jour avec impatience, se leva dès qu'il parut, s'hubilla simplement; et déjà prête quand on entra chez elle, après s'être encore consultée, avoir hésité un peu de temps, elle demanda des porteurs, sortit seule, et se rendit chez Henriette.

Mademoiselle Duménil venait de s'éveiller, quand on lui annonça une visite qu'elle était fort éloignée d'attendre. Eh! bon Dieu! cria-telle à Ernestine d'un air surpris, vous voir ici, vous, mademoiselle! Quelle affaire si pressante peut donc vous y attirer?

La plus intéressante de ma vie, réponditelle; je viens savoir si vous êtes encore cette amie autrefois sensible à mon malheur, dont le cœur s'ouvrait à mes peines , dont la main essuyait mes larmes. Si vous n'êtes point changée, pourquoi m'avez-vous affligée et presque offensée hier? Si vous cessez de ni'aimer, apprenez-moi comment j'ai perdu votre affection. Je me plaignais d'une longue négligence , d'un oubli surprenant; me plaindrai-je à présent de votre injustice? Et passant les bras autour de son amie, la pressant tendrement, parlez, ma chère Henriette, dites-moi ce qui nous sépare, et pourquoi mon heureuse situation semble vous inspirer de la pitié.

Votre heureuse situation! répéta mademoiselle Duménil. Si elle vous paraît heureuse, un léger reproche peut-il en troubler la douceur? Mais quel dessein vous engage à me chercher? pourquoi me presser de parler? ne m'avez- vous pas entendue?

Non, dit Ernestine; que me reprochez-vous? qu'ai-je fait? en quoi nos sentiments diffèrentils? ma conduite vous paraît- elle blâmable? Cette question m'étonne, reprit mademoiselle Duménil ; et la regardant fixement: osez-vous m'interrogcr avec cet air paisible sur un sujet si révoltant? lui dit-elle. En vous écartant de vos devoirs, avez-vous perdu le souvenir des obligations qu'ils vous imposaient? no vous en resteil aucune idée? Vous rougissez, ajouta-t-cllc, vous baissez les yeux: la pudeur brille encore sur le front noble et modeste d'ErncsIiue; ah I

MUfiîEK FRANÇAIS.

conimeot a-t-elle pu la baoLir de son cœur? Je rougis de vos expressions, et non pas de me^ fautes, dit Krucstine; exacte à remplir les devoirs qu'on ni\'ipprit à suivre, je ne me reproche rien ; cependant vous m\iccusez: je me suis écartée de ces devoirs^ j^en ai perdu Vidêe\ (}ui vous Ta dit? Sur quoi le jugez-vou^? (Suite.)

case.

Vur le Comte Xavikh dk Maistrb.

Ivan le couvrit avec des herbes et des broussailles desséchées, de peur qu'il ne fût découvert par quelqu'un pendant la course qu'il allait faire. Comme il se di>posait à partir, son maître le rappela. ,,Ivau , lui dit-il, écoute encore ma dernière demande. ^»i tu repasses le Tereck et si tu revois ma mère sans moi...

„ — Maitre interrompit Ivan, au revoir dans la journée. Mi vous périsse/., ni votre mère ni la mienne ne me revcrr<»nt jamais.*'

Après une heure «le marche, il aperçut, d'une petite élévation, deux villages à trois ou quatre vcrstes de distance; ce n'était pas ce qu'il cherchait: il voulait trouver une maison isolée, dans laquelle il put s'introduire sans être vu, pour en gagner sccntemcut le maître. La fumcc lointaine d'une cheminée lui eu fit décttuvrir une telle qu'il la désirait. Il s'^- rendit aussitôt , cl y entra sans hésiter. Le maitre de la maivon était assis à terre , occupé à rapiécer une do ses bottines. ,,Ju viens, lui dit Ivan, te proposer deux cents rouilles à ^n^ocr et te dimamlrr un service. Tu as sans doute ouï parler du major ka.scambo, prisonnier cher, les nionla;;nard<i. Kh bien! jo l'ai enlevé; il est ici, à deux p.v«, malade et en ton pouvoir. SI tu veux le livrer de nouveau à ses ennemis, ils tr loueront ^ans doute; mais, tu lo sais, ils ne te récompenseront pM. Ni tu consens, au contraire, à le sauver

cents roubles en argent sonnant pour sa rançon; que si lu oses bouger de ta place (ajouta-t-il en tirant son poignard) et donner l'alarme pour me faire arrêter, je l'égorgé sur 1 heure. T» parole à l'instant, ou tu es mort.*'

Le ton assuré d'Ivan persuada le Tchetchenge sans l'intimider. ,, Jeune homme, lui dit-il en remettant tranquillement sa botte , j'ai aussi un [)uignard à ma ceinture, et le lien ne m'épouvante pas. !!>i tu étais entre chez moi en ami, je n'aurais jamais trahi un hoaune qui a yntrir le seuil de ma porte; maintenant je ne promets rien. As>ieds-toi là, et dis ce que tu veux.** Ivan^ voyant à qui il avait affaire, rengaina son poignard, >'.'i^it et répéta sa proposition. ,, Quelle assurance me douner:ts-tu, demanda le Tcbetclienge, de l'exécution de ta promesse T — Je te laisserai le major lui-même, repondit Ivao; croistu que j'aurais amené mon maître chez loi pour l'y abandouncr? — C'est bon. je te crois; mais deux cents roubles c>st trop peu, j'en veux quatre cents. — Pourquoi n'en pas demander quatre mille; cela ne coûte rien; mais mut, qui veux tenir parole, je l'en offre deux cents parce que je sais ou les prendre, et pas un kopek de plus. N eux - tu me mettre dans le cas de te tromper?"

„-— Kh bien! soit, va pour doux cents roubles; et tu reviendras seul et dans trois joursT** „ — Oui, seul et dans trois jours ^ je t'en d»>une ma parole; mais toi, m'as-tu donne la tienne 'f lo majur esi-i| tun hôte?**

,, — Il esi aoo hôte, ainsi que toi, dvs ce moment, et tu <o as ma parole.**

Us se donnèrent la main, et coururent chercher le major, qu'ils rapportèrent à moitié mort de froid et de faim.

.\u lieu d'aller à Mosdok ^ Ivan, apprenant qu'il était plus près do TckervelianAkaya-^itani/a, ou se irouv.-iit un poste con.Mdi*rable do cosaques, s'y rendit aussitôt. Il n'eut p.\s de peine à r.VMcmbler la somme qui lui ( tait ncoo.vsaire. Les braves cosaqaes, dont qaelqaasuns s'étaient trouves à la mallic«rMN aAUre qui avait coûte la liberté à KaaeMMb*. ae coti-

en le gardant chex toi seulement pendant trois

jours, j'irai à .Mo<idok , et je t*apportcrai deux screal avec empressement pour compléter la

MUSKK FRANÇAIS.

rauçon. Au jour fixé, Ivan parlit pour aller enfio délivrer son maître; mais le colonel qui commandait le poste, craignant quelque nouvelle trahison, ne lui permit pas de retourner seul j et , malgré la couveutiou faite avec le Tchetchenge, il le fit accompagner par quelques cosaques.

Cette précaution faillit encore devenir funeste à Kascambo. Du plus loin que son hôte aperçut les lances des cosaques, il se crut trahi, et, déployant aussitôt la courageuse férocité de sa nation, il conduisit le major encore malade sur le toit de la maison, Taltacha à un poteau, se plaça vis-à-vis de lui, sa carabine à la main. ,,Si vous avancez, s'écria-t-il lorsque Ivan fut à portée de l'entendre, et couchant en joue son prisonnier, si vous faites un pas de plus, je brûle la cervelle au major, et j'ai cinquante cartouches pour mes ennemis et pour le traître qui les amène."

„ — Tu n'es point trahi , lui cria le denchik tremblant pour la vie de sou maître: on m'a forcé de revenir accompagné; mais j'apporte les deux cents roubles et je tiens ma parole/*^

j^ — Que les cosaques s'éloignent, ajouta le Tchetchenge, ou je fais feu." Kascambo pria lui-même lofficier de se retirer. Ivan suivit quelque temps le détachement et revint seul; mais le soupçonneux brigaud ne lui permit pas de s'approcher. Il lui fit compter les roubles à cent pas de la maison sur le sentier, et lui ordonna de s'éloigner.

Dès qu'il s'en fut emparé, il retourna sur le toit, et se jeta aux genoux du major, lui demandant pardon et le priant d'oublier les mauvais traitemens qu'il avait été, disait-il, contraint de lui faire éprouver pour sa sûreté. ,,Je me souviendrai seulement, répondit Kascambo, que j'ai été ton hôte et que tu m'as tenu parole ; mais, avant de me demander pardon, commence donc par m'ôter mes liens." Au lieu de lui répondre, le Tchetchenge, voyant Ivan revenir, s'élança du toit et disparut comme l'éclair.

Dans la même journée, le brave Ivan eut le

plaisir et la gloire de ramener sou maître au sein de ses amis , qui avaient désespéré de le revoir.

La personne qui a recueilli cette anecdote, passant quelques mois après à Jegorievsk3-, pendant la nuit, devant une petite maison de bonne apparence et fort éclairée, descendit de son kibick, et s'approcha d'une fenêtre pour jouir^ du spectacle d'un bal très-animé qui se donnait au rez-de-chaussée. Un jeune sous-officier regardait aussi très-attentivement ce qui se passait dans l'Intérieur de l'appartement. ,,Qui donne le bal? lui demanda le voyageur."

,, — C'est monsieur le major qui se marie.^^

„ — Et comment s'appelle monsieur le major?

Il s'appelle Kascambo." Le voyageur, qui connaissait l'histoire singulière de cet officier, se félicita d'avoir cédé à sa curiosité , et se fit montrer le nouveau marié, qui, rayonnant de plaisir, oubliait dans ce moment les Tchetchenges et leur cruauté. „!Montrez-moi, de grâce, ajouta-t-il encore, le brave denchik qui l'a délivré." Le sous-officier, après avoir hésité quelque temps, lui répondit: „C'est moi.^* Doublement surpris de la rencontre, et plus encore de le trouver si jeune, le voyageur lui demanda son âge. Il n'avait pas encore achevé sa vingtième année, et venait de recevoir une gratification avec le grade de sous-offiicier, en récompense de son courage et de sa fidélité. Ce brave jeune homme, après avoir partagé volontairement les infortunes de son maître, et lui avoir rendu la vie et la liberté, jouissait maiutenant de son bonheur en regardant sa noce à travers les vitres. Mais, comme l'étranger lui témoignait son étounemcnt de ce qu'il n'était pas de la fête, en taxant à ce sujet son ancien maître d'ingratitude, Ivan lui lança un regard de travers et rentra dans la maison en sifflant l'air: Uai luit, hai luli. Il parut bientôt après dans la salle du bal , et le curieux remonta dans son kibick, enchanté de n'avoir pas reçu un coup de hache sur la tête.

«ielefeJfc, Drucf unD OSerlag »Dn ÎBelNgen & 5tlafinfl.

yième Année.

gîSE J'mAlîÇAïïa

CHOIX DE LITTÉHATUIÎE,

tiré

DES ]»U:U.1.E17KS AlTEUllS

TANT ANCIENS QUE MODKU.NKS

par O. El. J». n^OI/WF, prof, et db., el C. HClÊLTZ, db.

lErttesiine*

Par Madamk Kiccoboni.

CSuite.)

•Ik ue vous aurais jamais soupçonnée de cette surprenante assurance, dit Henriette: mais cessons cet entretien; ne me force/, point à mexpliqurr sur 1rs sentim(>nts cju'i! peut iirinspircr. Ali! mademoiselle ) vous av«/, f.iit à la richesse un sacrifice bien volontaire, hien entier, s'il ne vous reste pas même assez, «te décence pour rougir de l'état mé|irisat)le que vous avez choisi!

Kh ! mon dieu ! s'écria Krnestioe tout en pleurs, est-ce une amie, est-ce lleiirirlte qui me traite avec tant de dureté V In état mrj/risabtf! j'ai choisi crt t'tat! j'ai reni»ucé à la drctncr'! je l'ai sticri/irf ù lit rirhrssrl moi! comment? dans quel temps? en «|ii«I!e occasion? ^uol ! mademoiselle, vtMis o<.e/ rii'iiiMiltrr si cruellement! vous ose/. m'iinpuhT <les crimes!

Mademoiselle iMiiiiénil, émuo des larmes d'une jeune personne si lon^-temps chère à son ctriir, ne put exciter sa douleur sans la partat;er: smu Indulgence naturelle la portait à excuser Kroestine, à rejeter sur sa helle-s(Fur l'égarenieni d'une fille simple et facile m séduire. Klle rêva un moment; et prenant l.i main de son amie: uoyc/ vraie, lui dit-elle; r«'ponder. sans hésiter tt mes demandes : quand je vous écrivis de nre- (11^6) pounjuoi ne me donn.'Ues-vous point de vos nouvelles ? Comment negligeàlc9-rous mes

avis pendant la maladie de mon frtre. Je \ous offrais après sa mort un asile décent et agréable, pourquoi le refusàtes-vous ? Kolin pourquoi mV*crivit-on de votre part de ue plus m'ioquieter de votre conduite?

En satisfaisant à ces questions, Kroestine découvrit à mademoiselle Pumeoil qu'elle-même ^e cro3all en droit de l'accuser de neglif^eoce. Henriette vit qu'on avait tendu des pièges à son airiie: elle ne douta point que, d'intt-lligrncc avec le marquis de t'Iemeogis, madame Humenil n'eût soustrait m la connaissance d'KrDestiue des lettres capables de l'éclairer sur les dAo- «;ers de sa situation. Kllc soupira, s'aKeodrit. On nous a trompées l'une el l'autre, dil-elie; deux perliiJes ont rendu ma prévoyance inutile: ils ont bassement prulitc des circoostaucrs , de mon éluij;nemen(, do voire cr(*dttlilr. .M.xis où nous conduit celle triste crrtitudeT ^ ous vous ir<»uve»: heureuse! (Quelle app.irroce de vous r.xinener à vos premiers principes? Aprr« avoir muile les douceurs de l'opulence, est-ll f. " de s'en priver? l'ourrirx-vuus renoncer aui..,.quls de riemengla, à ses birof.tii« laler«*««rs, luir, mépriser rel bonme vill... Hrnoncer à lui! le fuir! Iv mépriser! sVrria Kroesiioe. ^ueh noms oiex-vous lui donner? Kh! pourquoi le fiilrî qu'a-I-il fait? par ou nèhl^-l-il d'e&cîler l'horreur qu'il vous inspire?

Vous m'embarra^ser , reprit llearieltr; comment mes discours vous cau»cat-tls tant de sur-

MUSKK FRANÇAIii».

urisc? ne rccevc/-voiJ> pa*; les visites de cet homme? ne passc-t-il pas uuc partie du jour dans votre appartement? d'autres personnes y scint-cllcs admises? ètcs-vons déterminée à continuer ce commerce déshonorant ? fSi vous aime/, le marquis de Clémengis, si la seule idée de vous séparer de lui vous révolte, vous arrache un cri de douleur, que venez-vous donc faire ici? Apprenez-moi le sujet de cette étrange démarche: prétendez-vous excuser votre conduite, me contraindre àTapprouver? Que voulez-vous? que me demandez-vous? pourquoi me cherchez-vous?

In commerce déshonorant! répéta Ernestine. Eh! depuis quand l'amitié déshonore-t-elle l'objet qui la fait naître, Texcite et la partage? Personne n'est admis dans mon appartement: eh! qui chercherait à me voir? Le marquis de Clénicngis est ma seule connaissance, mon unique ami. Élevée loin du monde, accoutumée à m'occupcr, je n'ai point encore senti le besoin de me distraire, de me fuir moi-même, ni le désir de former des liaisons. 3Iadame Duménil, autrefois si répandue, depuis l'instant où elle est rentrée dans ses biens, s'est éloignée de ses amis, n'a plus songé... Rentrée dans ses biens, elle! interrompit Henriette: de quels biens me parlez-vous?

Ernestine conta alors l'histoire que madame Duménil lui avait faite à la campagne j et sans s'apercevoir de la surprise d Henriette: Vous mu reprochez mon affection pour le marquis de Ciémengis, ajouta-t-elle; s'il vous était connu, vous l'approuveriez: oui, l'idée de ne plus le voir me révolte; elle blesse mon cœur; une douce intimité s'est établie entre nous; elle fait mon bonheur, et sans doute le sien. La présence de cet homme aimable inspire je ne sais quel sentiment délicieux, dont le charme est inexprimable: dès qu'il est près de moi, je me trouve heureuse; je lis dans ses yeux qu'il est content aussi, et j'aime à penser qu'un même mouvement cause ses plaisirs et les miens.

Henriette joignit les mains, leva les yeux au ciel : mon Dieu, s'écria-t-clle, ai-je bien entendu ? Quelle espérance s'élève dans mon cœur! Cet aveu, son ingénuité.... O ma chère Ernestine, cslu encore innocente? Dans le transport vif et

tendre de sa joie, elle pressait sa charmaute amie contre sou sein. Non, disait-elle, non Ernestine n'avouerait point un coupable attachement avec cette liberté; elle est trompée, elle n'est pas séduite, il est temps, il est encore temps de la sauver du danger ou sa crédulité l'expose.

Des questions suivies, des réponses positives amenèrent enfin réclaircisscmcnt que toutes deux désiraient. La conduite du marquis étonnait mademoiselle Duménil; elle lui paraissait singulière, mais elle connaissait trop le monde pour la juger favorablement. Que devint Ernestine, en apprenant d'elle où cette conduite pouvait la guider! Eh quoi, des soins si tendres, des bienfaits si grands, répandus sur elle avec tant de profusion et de secret, tendaient à lui ravir un bien dont la richesse et la grandeur ne pourraient jamais réparer la perte!

Mademoiselle Duménil, entrant alors dans des détails nécessaires à ses desseins, s'étendit sur la façon de penser libre et inconséquente des hommes, sur la contrariété sensible de leurs principes et de leurs mœurs. 0 ma chère amie! vous ne les connaissez pas, lui dit-elle; ils se prétendent formés pour guider, soutenir, protéger un sexe timide et faible : cependant eux seuls l'attaquent, entretiennent sa timidité, et profitent de sa faiblesse: ils ont fait entre eux d'injustes conventions pour asservir les femmes, les soumettre à un dur empire; ils leur ont imposé des devoirs, ils leur donnent des lois; par une bizarrerie révoltante, née de l'amour d'euxmêmes, ils les pressent de les enfreindre, et tendent continuellement des pièges à ce sexe /«ible, timide f dont ils osent se dire le conseil et l'appui.

Ah! ne comparez pas le marquis de Ciémengis à ces hommes insensés, s'écria Ernestine; ne lui supposez point de cruelles intentions; jamais il u'a formé 1 horrible projet de me séduire, de me rendre méprisable et malheureuse: non, son affection est aussi pure que la mienne. Ahl si vous le voyiez, si vous lui parliez... Eh bien, interrompit mademoiselle Duménil, je le verrai, je lui parlerai. Je souhaite que son amitié soit innocente et désintéressée: mais en le supposant,

Mt>Jf<:K FRANÇAIS.

comment excuser ritnprudcnce de sa cooduitc? Ea vous ent^.'igenat à vivre dans une terre dont il venait de faire racqui>i'ion , ne viu< a-t-il pas expo>ée à paraître dt-pcotlantc de luiV Kn vous dérobant à tous les regards, ne laissait-il pas croire rjue vous existirx pour lui seul? Il vous cachait ses hienfaits; mais pouvait-il les cachrr aux autres? Madame Duménil est -elle inconnue? i;;nore-t-on ses facultés? ^Ses anciennes amies ) .surprises de ne plus la voir^ ont voulu pénétrer le mystère de sa retraite; elles l'ont découvert, elles ont parlé depuis le retour du marquis. (Quelles idées se seront éJevées dans Fesprit de vos valets^ des siens! idées grossières, mais mallKUPs, étendues, et dont la communication est prompte Moi-même ne vous ai-jc pas crue coupable? .M. de Clémengis e.st votre ami, dites-vous? Non, Krnestine, non, il ne Test pas: riiomme qui sacrifie notre réputation à son amu- «emrnt, à ses plaisirs, est-il donc un ami? a-t-il donc une a//'tctiun jnire'i Mais vous pleure/, continua-t-elle, vous jLjémissez, vous ne m'ccoute/. point.

Je ne vous ai «juc trop rntcndue, dit Krnesline; vous venez, de détruire la paix de mon nmc, tout le bonlicur de ma >ie! Ah! pourquoi dissipe/, - vous une .si flatteuse illusion? Kl cachant Non visage inondé de pleurs dans le .sein de son amie : C> ma chi-re Henriette, pardonne/.moi, lui rriait-clle, pardonne/, ni.i (Inulour, souffre/, qu'elle éclate: je ne puis applauilir à votre raison, je ne puis être rcconn. tissante de vos bontés. .Ail! fillait-il m'éclairrr! .^lon erreur me rendait .si heureuse! (^ue je hais le monde, ses usage.«, nvs préju^éii, «es maliunr.i observations! (^ue «lois -je j» ce nionde on y ne vis point? (^uoi, faiidr«-t-il immoler inoii honheur à ses faus.ir'v téméraires ju);ement.s, quand je .luis ianoernte, quand mon einir ne se reproche rien? \ ous me trouble/, vous m'ulTIiçc/, reprit mademoi^ello Diiménîl. (Jiir voua i^rn nilnchée n .M. (le t'Iemen^is! Ne puin-jc rtsaycr «le vous rendre à vous-même qu'en perçant \oCre e«i«ur de mille traits douloureux? .Mais ces*c/. «le pénétrer le mien par ces cris, ces Kemi<isement> i dont je suis trop lourlier. rour<|uoi « es larmes? 1

Nous êtes libre, Ernesiine. Kh! bon Dieu! ai-je le droit de vous contraindre, de vous «rracher avec violence ce bonheur dont vous regretter si vivement la perte? \ «us pouvez le gnùier encore, rien ne s'oppose à vos désirs: oublie/, que vous m'avez vue; pcnle/. le souvenir de mou amitié, de mes vains efforts; allez, retourne/ avec la vile complaisante qui .s'est bassement prêtée à vous f.iire connaître cette félicite passa;;ére; ce n'est pas de moi, c'est d'elle que vous devez vous plaindre; cette femme ioconsiderée est la véritable cause de vos peines. Puissc-t-elle ne l'être pas un jour de votre honte el de vos remords I

(^ue je suis malheureuse! s'écria Krnesiine: <|uun incitant a repindu de trouble el d'amertume dans mon cœur! On craint pour moi la honte et les remords! O ma chère Ilenriecce; ne nie|>riscz pas votre amie; ne vous offen.sez pas de mes plaintes: je suis faible, et peut-être injuste; la douleur oppresse mon ame, abat mes esprits, je ne me connais plus. Ne me dites pac de retJiurner cher, celle qui m'a tntmpéc; je ae livre à vous, à vos conseils, à \os lumière*, à votre amitié. Ah! je ne regrette point Taisanco où je vivais, la fortune que j'abandonne. .Mais ret aimable ami, si tendre, si .sincère, imprudent à vus veux, mais rispectable aux miens; cet ami dont la main généreuse me comblait de biens .sans se laisser apercevoir, sans rien exister de m» reconnaissance; cet nmi si cher, ak digne do mon estime, de mon altaehemenl , qui s'est fait une doucu li.ibitude de me voir, de mo p;irlcr, d'être Ck\cc moi, l'arniger, le fuir, le quitter durement, rinquiétcr, lui causer les nicraes peines que jo sens!

Non, ma chero Krnesllne, il ne le faal pat, reprit mademoiselle Pumenil, il faut nu contraire le voir, lui parler, lui faire agréer I» résolution que vous prenes de quitter madame Ihimenil. Kh! qui vous dtC do renoncer aux douceurs d*uB cuinmcree inuoeent , de vous priver avec effort du plaisir Me recevoir les vigiles de .M. do Cl«mrngisV Ne vivant plus de ses bienfait.*, reliK'd dans un asile deceni, il \ou* sera facile et peroiii de cultiver cette auiilie si chrrr à voir*

MUSKE FRANÇAIS.

cœur. Kcrivez au marquis, prîc/.-le de se rendre à l'iustaut ici: vous prévlcudrez riuqiiiétude où vous craignez qu'il ne se livre : un moment d'entretien me fera connaître sa façon de penser; il ne désapprouvera pas mes conseils, je Tespère; mais s'il les rejette, ne serez vous pas maîtresse de suivre les siens?

Ernestiue prit une plume, et d'une main tremblante elle traça ces mots:

,,0n vient de m'apprendre que je ne dois à madame Duménil ni égards, ni reconnaissance: ne me cherchez plus chez cette femme; je la quitte pour jamais. Vous, qui depuis un an jouissez de mon amitié, de mon estime, de ma plus tendre affection, étes-vous un homme perfide? Si vous pouvez justifier vos intentions aux yeux d'une fille respectable, venez chez mademoiselle Duménil; je vous 3- attends avec crainte, avec impatience; je désire, j'espère, je crois que vous êtes digue de mes sentiments: ahl venez le prouver à mon amie, à ma seule amie.*'

M. de Clémengis arrivait de Versailles et se proposait d'aller chez Ernestine, quand le laquais de mademoiselle Duménil lui remit ce billet. Il oI)éit sans hésiter ec parut bientôt devant Henriette, avec cette noble assurance que donne la certitude de n'avoir jamais enfreint les lois (le l'honneur.

En entrant, il parut surpris de la voir seule. Ernestine venait de passer dans un cabinet d'où elle pouvait l'entendre. Pour la première fois, éprouvant, à 1 approche du marquis, une émotion où le plaisir ne se mêlait pas, elle craii^uit sa présence, et sentit le désir de lui cacher les mouvements de son cœur.

Eu jetant les ^cux sur M, de Clémengis, mademoiselle Duménil devint plus indulgente encore pour la tendre faiblesse de son amie. Comment une figure si charmante n'aurait-elle pas fait la plus vive impression sur une personue si jeune, si peu en garde contre les passions, accoutumée à suivre les seules inspirations de son cœur! Henriette admira le marquis, et souhaita qu'un heureux uaturel répondît à cet aimable extérieur. Me pardonnerez - vous, monsieur, lui dit-elle, d'entrer malgré vous dans votre confidence, de

chercher à pénétrer vos secrets, d'oser vous demander compte d'une conduite dont l'apparente irrégularité est sans .doute autorisée par le motif caché de vos desseins sur Ernestine?

En vérité, mademoiselle, je n'en ai point, dit le marquis , et vous ne sauriez croire combien vous m'embarrassez par une question que je me suis faite mille fois, sans pouvoir me donner à moi-même une répcmse satisfaisante. Je désire la tranquillité, le bonheur d'Ernestine; je me suis occupé des moyens de la rendre heureuse; mon cœur s'est avoue ces intentions, je ne m'en connais point d'autres. Oserais-je à mon tour vous demander, mademoiselle, ce qui vous paraît irrégulier dans mes démarches, et pourquoi vous semblez blâmer ma conduite?

Je suis fâchée, monsieur, vraiment fâchée, reprit Henriette , que vous puissiez vous croire à l'abri du reproche, en exposant la réputation d'une jeune personne dont la sagesse est Tunique bien. Aviez-vous le droit de la soustraire à ma vue, de la priver de mes conseils, de l'engager à quitter un état simple, mais paisible, pour lui faire goûter les douceurs d'une opulence passagère, l'accoutumer à en jouir, et peut-être la conduire à se les assurer par le sacrifice de Thonnêteté de ses mœurs? Eh quoi, monsieur, vous ne vous reprochez rien, quand vous vous êtes plu à lui iuspirer une passion qui la met dans la cruelle nécessité d'être coupable ou malheureuse?

Ce dernier reproche me touche, reprit le marquis, je le mérite, je me le fais souvent à moi-i)tême. Dans la position d'Ernestine, dans la mienne, je ne devais ni nourrir mon penchant, ni exciter en elle une passion qui ne pouvait devenir heureuse sans qu'un de nous ne fit à l'autre un trop grand sacrifice. Mais ai-je tenté de la séduire? L'ai-je trompée par d'éblouissantes promesses? Lui ai-je donné de fausses espérances? Ai-je abusé de sa crédulité? Enfin, ai-je échauffé son cœur par des discours passionnes? Me suis-je seulement permis l'aveu de mes sentiments? Content du plaisir d'aimer, charmé de la douceur de plaire, je jouissais d'un bonheur inconnu peut-être au commun des hommes. Er-

MU8KE FRAXÇAI.»^.

Destine le p<ar(agcait. Ah, inndciiioi.^elle, de quel bien vous dous privex iuus deux par le fatal éclaircissement que vous venez de lui donner!

Miidcnioisclle liuménil , un peu embarrassée de celte espèce de reproche, ne voulut pas laisser penser à M, de Cléraengis qu'un xéle officieux ou indiscret l'eût engagée à pénétrer le fond d^une intrigue ou il était intéressé. Elle lui upprit la rencontre qu'elle avait faite la veille, et ne lui cacha rien de ce qui venait de se passer entre Ernestine et elle.

d'idée. Elle commençait à regarder Pami d'Ernestine avec une sorte de vénératiou ; mais cherchant encor»; à s'assurer si elle ne se Ironpait point: Cf>nsentirie/-vous , monsieur, lut dilelle, à laisser jouir Ernestine de vos bienfaits dans le couvent où j'ai dessein de la conduire ce soir?

Ah! qu'elle en jouisse pnr-tout ou ils la rendront heureuse I s'écria M. de Cleraençi*. I/aije obligée pour la contraindre? Non, mademoiselle, non; je vous le répète, elle est libre, elle

Je consens à vous laisser connaitre tous mes I est indépendante, et je me mépriserais, si j'osais

secrets, mademoiselle, reprit le marquis; je ne conteste point vos droits sur une jeune personne dont vous avez pris soin pendant plusieurs années. Ko la retirant d'un état au-dessous de la médiocrité, j'ai voulu faire pour la beauté modeste et sans appui ce que mes pareils font tous les jours en faveur de la bassesse, du vice et de l'impudence. Votre amie ne jouit point d'une opulence passmjt're : elle est riche, libre et indépendante. A3 ant joué tout l'hiver d'un bonheur constant, tenté la fortune sans pouvoir la lasser, avant de partir pour l'Italie, je me trouvais une somme considérable, dont rieu ne m'empêchait de disposer; je la destinai à clian;;er le sort de Paimable élève de votre frère: mon dessein était de vous la remettre: mais votre départ me força à prendre d'autres mesures. Dirigé p:ir madame Duménil, je déposai une partie de la fortum* d'Ernesline chey, riiomine piihlir on vous-même, mademoiselle, aviez, placé ses premiers fonds; la (erre qu'elle habitait lui a|tparlirnt: elle est acquise sous .son nu m et par les soins de cet honnête homme: si j\ii cache 1rs miens à votre jeune amie, c'est par un sentiment itimt vous ne pouvrx me blâmer. Vous savr/. tout ù présent: juge/.-moi, ma <emuisrlle , et dai:;neii me dire «i le lis ,^ stère de ma conduite \ous parait criminel, .si j'ai meril»' qu'Krnesiinu me dt mande : tlesroMs un hinntne prrfitle Y

Henriette revu un moment; la noble franchise tie M. de (lemen^is, sa ijenerosice , un amour si tendre , si désintéresse , lui paraissait un sentiment nouveau : le ^rand monde, ou elle viviiii depuis son eulanre. ne lui en avait jamais donne

me croire des droits sur elle.

.Mademoiselle Dumeml se leva avec vivacité, courut dans snn cabinet , prit Ernestine par la main, et la conduisant auprès de .M. de Clemeni;is: remerciez votre aimable, votre généreux protecteur, lui dit-elle; vous ne devez pas rougir de ses bienfaits, vous n'en ave/ rien à craindre: peut-être n'étic/.-vous pas née pour en accepter; mais les dons de l'amitié n'avilissent jamsi<*. Par une reconnaissance vive et constante, mériter Pami que votre heureux sort vous donne.

Ernestine avait tout entendu; pénétrée d'un tendre sentiment qu'elle n'osait faire éclater, ses larmes furent assez long-temps la seule expression de son cirur. .Mademoiselle Dumenil prr- \ ient de peu de jours, lui d:i le marquis, une proposition que je m'apprêtais à vous f«ire: les plaiotew continuelles de madame iMimenil , son obstination ù vouloir \ uus repnndre dans le monde, alluieat me forcer de vous prier de \.% <iuitter; votre amie m'epar.;oe une explication dont je me sentais embarrassé ; je redoutais rinstnnt ou je \ous parlerais, et plus encore les Miites «i'iiu éclaircissement que je balançais à veijs donner. >l.iis pourquoi plrurru-Tous? lui drmandn-I-il d'un Ion tondre, auhex-vous de li re|iugnance pour l'asile qu'on vous propose?

Eh, mensieur, dit Ernestine, ponrrals-je ne pas aimer l'asile que vons me clioisisscy. T Je suivrai* les conseils de niadeoNiiselle, je me ••11mettrai aux lois qae vous d.tigneres a'iMposer; elles feront à jamais la reftlc de ma vie. Vous imposer des lois, moi, mn ckore Rmestlae ! s écria le marquis, ^ucl langage! Puls-je l'en-

MUSKK FRANÇAIS.

teudre sans douleur! Et s'adressant à Henriette: eh, je vous en prie, mademoiselle, lui dit-il d'un air touché, triste même; eh, je vous en prie, engagez votre auiic à me traiter avec plus de bonté.

Ernestine lui tendit la main, voulut parler; mais la crainte de voir le marquis pour la dernière fois serrait son cœur et liait sa langue. Quelques mots, coupés par ses soupirs, découvrirent sa pensée à M. de Clémengis. Il en fut ému, attendri; il prit sa main, la pressa doucement, la baisa: noivs ne nous séparerons point^ lui disait-il, je vous visiterai souvent, vous me serez toujours chère, vous nroccuperez sans cesse; séchez vos pleurs, levez ces yeux charmants sur deux personnes dont vous êtes si véritablement aimée; accordez-moi la douceur de m'applaudir, à ceux de votre amie, de n'avoir rien permis à mes désirs qui vous oblige à les baisser devant elle.

Mademoiselle Duménil se joignit au marquis pour consoler Eruesiine: ils prirent de concert toutes les mesures capables de rendre la nouvelle situation de cette aimable fille aussi agréable que paisible. Elle-même choisit l'abbaye de Montmartre, et demanda à s'y retirer. Le marquis

de vous, et réprimer une ardeur dont Tobjet et la vivacité lui offraient une excuse si naturelle. Je vous aime, vous Tignoriez ; il m'est doux de vous le dire, de vous le répéter. Oui, je vous aime, je vous adore. Combien il m'en a coûté pour vous le taire si long-temps! Je m'applaudis de vous avoir respectée. Plus mes désirs étaient grands, plus l'innocence et la sensibilité de votre cœur me présentaient l'idée flatteuse d'un triomphe assuré, plus lu victoire que j'ai remportée sur moi-même est satisfaisante. Si vous cro3'ez devoir quelque retour à ma tendre, à ma solide amitié, accordez-moi la récompense d'un effort si difficile, d'une retenue si constante: cessez de vous affliger, dissipez cette tristesse cruelle où vous vous livrez; que je n'en aperçoive plus de traces dans ces yeux chéris. Ah ! vous le savez, tout mon bonheur dépend d'être sûr de celui d Ernestine.

Sans attendre sa réponse, le marquis prit alors congé de mademoiselle Duménil: il sortait, quand revenant à elle il lui demanda d'un ton timide s'il lui serait permis de la revoir. Henriette, douce, sensible, vertueuse sans rudesse, dédaignait une sévérité souvent affectée, toujours rebutante, propre à rendre la sagesse plus

se chargea de lui envoyer à l'instant sa femme- I incommode que respectable; elle-ne croyait pas

de-chambre, le seul domestique qu'elle voulait garder, et la débarrassa du soin d^iverJir madame Duménil d'une si brusque séparation. A sa prière, Henriette cjnsentit à recevoir chez elle les effets les plus précieux d'Eruestioe , d'où on les transporterait ensuite à l'abbaye. Elle accepta la régie des biens de son amie, et l'offre que lui fit le marquis d'en remettre les titres entre ses mains.

En se prêtant à ces arrangements qui allaient lui ravir la liberté de voir Ernestine à tous les moments du jour, M. de Clémengis s'efforçait de paraître tranquille; mais peu accoutumé à déguiser les mouven)ents de son ame, ses regards découvraient le trouble et l'agitation d'uiîe passion inquiète. Il prit les mains d'Ernestine, et la regardant avec une tendresse inexprimable: ô ma charmante amie, lui dit-il, n'oublie/, jamais un homme qui a pu passer tant d'heures auprès

devoir priver le marquis de la vue d'Ernestine: elle lui répondit d'un air riant qu'elle recevrait ses visites avec plaisir.

Obligée de descendre à l'heure du dîner, Henriette ne contraignit point Ernestine a paraître chez sa cousine. Quand elle remonta, on lui dit que son amie n'avait pu se forcer à rien prendre: elle la vit abattue, baignée de larmes, la tête baissée sur son sein, son visage à demi caché sous un mouchoir inondé de ses pleurs. Eh! d'où naît ce redoublement de douleur? s'écria Henriette, quel sujet, quelles réflexions vous arrachent ces larmes amères?

Je ne sais, répondit -elle; j'ignore pourquoi mon ame est si cruellement oppressée; je ne sentais point de désirs, je ne concevais pas désespérances, ma félicité me paraissait le bonheur suprême, elle remplissait tout mou cœur; elle ne permettait pas de former des vœu\; jamais je

Ml'SKK KHAVÇAIS.

n'eutrevis dans TavcDir un bien au-dessus de c-rlui dont je jouissais; et cependant^ ma chère Henriette, il me semble que j'ai fait une perte immense; on \icnt de me ravir, de m'eulever.... (]uui? Pas même des suuliails! Ah, quelle triste liimit're les paroles du marquis ont portée dans mon esprit! L/t position d' Ernestiney la mienne, ne nous permettant p<tint iVt'tre heureux, si l'un (le nous ne f(tit à r autre un trop grand sacrifice! Elle s'arrêta, soupira, détourna les yeux, dans la crainte de rencontrer ceux d'Henriette. Cher ClénuMiftis, dit-clle, tu ne feras point un trop grand sacrifice pour rendre Erncstine lieurcuseî Elle ne l'cxiil^e pas; elle ne désire point un bonheur qui porterait atteinte à ta gloire; mes yeux sont ouverts, je vois tout ce qui nous sépare; mais comment, mais d'où vient cette émotion? Kproiivc-t-on une douleur si vive en renonçant a un espoir qu'on n'avait pas?

Les caresses du mademoiselle Uuménil, les visites du marquis, le temps, la raison dissipèrent un peu le chagrin (PErne»line : mais uuc tloure mélancolie devint son humeur habituelle. Apres un mois de séjour chez Henriette, elle entra dans le couvent: vu lui avait préparé un appartement commode et agréable, elle y découvrit par-tout les soins de son amant; une petite bibliothèque, coujposéc de livres choisis par le marquis, lui offrit un amusemrnt utile cl la facilité (Pacquérir des connaissances. Elle continua de prendre des levons de muoiqui*, s'tucupa de Il lecture, et ne négligea point un talent devenu preeicux pour elle, par le plaisir qu'il lui donnait de multiplier I ima^e de M, do Clemengis. Des traits si chéris se trouvaient retraces dans tous les .sujets qui se présentaient à son imagination, et son rabinct se remplissait des portraits de son amant.

.Mademoiselle iMiménil la visitait souvent , le marquis raccompagnait quelqurfoi«i ; mais il sr permettait rarement d'aller seul à Tabbaye. depuis l'instant ou il s*étall déterniiuo à remettre Krnesline sous la conduite d'Henriette, il s\-«itachnit à comliailre sa paxaion ; dans ses principes, il ne pouvait l.i rendre heureuse, sans risquer le I renverstment de sa fortune, manquer aut égards

dus îi son oncle, même a une grande famille, dont il lui ménageait l'alliance. Un examinait alors Taffaire ancienne et importante d'où ses espérances dépendaient; le jugement en etaic encore incertain, .si M. de C'iémengis perdait ala-fois srjn procès et la faveur de son oncle, réduit à un revenu médiocre, forcé de quitter le service, d'abandonner la cour, de vivre loin du monde, savait-il si ses désirs, affaiblis par la possession, ne s'éteindraient pas? si la constance de ses sentiments rendrait ses plaisirs durables? si les douceurs de son mariage effaceraient le souvenir amer de tant de sacrifices faits a l'amour? {)ui l'assurait de penser long-temps comme il pensait alors? Peut-être un i«»ur, injuste dans ses regrets, cesserait-il d'aimer l'innocente cause de sa ruine ; peut-être oserail-il l'accuser tie sa propre imprudence, rejeter sur elle l'aniertume de ses chagrins, la rendre malheureuse, el lui ravir à jamais cette paix, ce bonheur que luimême sV>l;iit plu à lui assurer.

Ces réflexions raffermissaient dans la résolution de résister à son amour, de ne plus.se permettre des soins qui l'entretenaient: il essavaiC ses forces, se faisait une violence extrême pour laisser passer plusieurs jours sans voir Krnesliue, sans lui écrire; mais se reprochant bieniôt celte apparente négligence, il courait la cherclier, s'enivrait du plaisir de la regarder; cl lui trouvant uD air triste, abattu, il s'accusait de cruauté, se tiemandait comment il avait pu l'aflliger, élever un mouvement de douleur dans cette ame sea.sible. La tendre fille n'osait se plaindre de lui; devenue timide, elle rougissait de son trouble el sefforvail de le cacher; mais ses regards lan- KiiiNNunts, %vs soupirs, ses qoestions iaquieles, decMMjvralent la crainte de n'être plu^ aimée. Per l.inl de vue tous »ts projets, le marquis s'oc- ( up lit uniquement du soin de U rassurer; il s'abaiidnnnait n la douceur de lui parler de »t» sentiments; et lui rappelant ces temps où, libres <le s entretenir, ils passaient enscwblo des beurci M délicieuses, il .trmbl.iil lui reprocher d'a- \iiir cherche des lumières inutiles a son bonheur! ah! pourquoi, lui di^Ait-ll, aveu -vous appris à me craindre, à vous dedcr de vous-même T

Touchée de ces discours, iittcndric par ses propres idées, Ernestine se taisait^ pleurait, et regrettait peut-être sa première simplicité. Trois mois s'écouloreut sans apporter aucun chaugenieut dans sa situation : au retour du printemps, le marquis se disposa à la quitter, pour se rendre à son régiment. L'un et l'autre sentirent vivement rapproche de cette séparation; leurs adieux furent longs et tendres; ils pleurèrent tous deux ; et loin de s'exhorter mutuellement à s'aimer moins, ils se répétèrent mille fois qu'ils s'aimeraient toujours.

Peu de temps après le départ de M. de Clémengis, Ernestine éprouva de l'ennui dans sa retraite: elle désira d'aller à la campagne, de revoir, d'habiter cette agréable demeure, présent de son amant, préparée, embellie par ses soins. Henriette lui représentait qu'elle ne devait pas y vivre seule. Cette difficulté chagrinait Ernestine; le hasard la leva; un événement où son bon cœur 1 intéressa lui fit trouver une compagne.

Madame de Ranci, âgée de trente -six ans, belle encore, aimable et malheureuse^ retirée depuis trois ans à l'abbaye, s'était attachée à montrer de la complaisance et de l'amitié à la jeune Ernestine: veuve et réduite à la plus grande médiocrité par des accidents fîicheux, il lui restait seulement une petite rente sur un particulier. Cet homme , manquant de bonheur ou de conduite, dérangea ses affaires: pressé par ses créanciers , il prit la fuite, passa en Hollande, et livra madame de Ranci à toutes les horreurs de l'extrême pauvreté.

Ernestine, élevée, soutenue, enrichie par la tendre compassion de ses amis, se plaisait à répandre sa libéralité sur tous ceux qui lui offraient rimage de son premier état; son cœur, toujours ouvert aux cris de l'indigent^ cherchait à rendre à l'humanité les secours qu'elle-même en avait reçus.

Pénétrée du malheur de madame de Ranci, elle prit des mesures avec mademoiselle Uuménil, pour faire passer sur la tête de cette femme désolée le petit héritage de madame Dufresnoi; et

ce qu'elle y ajouta remplaça sa perte, et même étendit un peu son revenu. La reconnaissance se joignant à l'amitié dans le cœur d'une femme honnête et sensible, elle sentit bientôt pour Ernestine les sentiments d'une tendre mère, reçut avec joie la proposition de s'attacher à son sort, de vivre toujours avec elle, et de l'accompagner dans sa terre, où elles se rendirent un mois après le départ de M. de Clémengis.

Ernestine revit avec transport ces lieux chers à son cœur; elle ne cachait point à madame de Ranci la cause du plaisir qu'elle sentait de les habiter; elle lui montrait les lettres du marquis, ses réponses, l'entretenait de ses sentiments pour cet homme aimable, lui parlait de ses obligations, ' de sa reconnaissance, de sa tendresse, de la douceur qu'elle éprouvait en pensant à lui; et quand son amie lui demandait où devait la conduire un amour si vif, quand elle l'interrogeait sur ses espérances, des soupirs et des larmes interrompaient les effusions de son cœur; elle avouait qu'elle n'en avait point. Sans rejeter les conseils prudents de madame de Ranci, sans se révolter contre ses réflexions, elle Técoutait, convenait de la justesse de ses observations, et lui laissait voir qu'elles ne la persuadaient point; rien ne pouvait l'engager à oublier le marquis, à renoncer au plaisir de l'aimer, à la certitude de lui plaire.

Vers la fin de l'été, mademoiselle Duménil, prête à retourner en Bretagne, voulut, avant de partir, passer quelques jours chez Ernestine. Eu la quittant, elle lui recommanda de ne pas attendre M. de Clémengis dans cette belle solitude, et ne l'y laissa qu'après avoir obtenu d'elle une promesse de rentrer bientôt au couvent.

Cette parole donnée à mademoiselle Duménil entbarrassa bientôt l'aimable et tendre Ernestine. Le marquis allait revenir; il la conjurait de rester chez elle, de passer l'automne à la campngne, de lui permettre de la revoir encore avec une liberté dont elle ne devait pas craindre qu'il abusât.

(Fin.)

©ulefelb. Drucf uni» îBerlag oon SSeUjagen * 5?lûfing.

yiime ^niiée.

^^frfrTérrfTi'fif i^Wf^.

^îiE 1"SAIÎ|5A2SÎ.

CIIOEX DE LITTÉRATUUE,

«ES IMCEU^IiElKS AlTELllS

TANT ANCIENS CLE MODERNES

par O. I4, B. JTOJLJE'W, prof, et db., et C »C1£LTZ, D&.

Par M M) \MK HK(OH(i\r.

La présence de madame de Ranci suffisait, disait-il , pour la rassurer contre de mali:;ncs observations; la mrme prière se renouvelait dans toutes ses lettres; il la pressait avec ardeur, il semblait que tout son bonbeur dépendit d'obtenir •l'ellc cette grâce.

La faible Kruestine ne put se défendre de lui accorder une faveur si vivement demandée. Je lui dois tout, disuit-ellc à madame de Uanci, ne fcrai-je rirn pour lui? Ka résistant à ses désirs, je m'accuse d'ingratitude. R<t-cc à moi de raffligcrV Ab ! dans tout rc que Thonncur ne me déf«'n<l pas, pourquoi ne réderais-je point à ses volontés? Pourquoi sacriliiTais- je , à la crainte d'être injustement soupçonner, la douceur véritable de lui causer de la joie? Vous me souticndrer. contre moi-même^ vous daignerer remplir à mon égard les devoirs d'une mère tendre et vigilante, vous ne me quitterc/. point; irmt»iii de ma conduite, vouh me justiflerc/ auprès d'Ilrnrlette. Kh ! que mMiiiporto le reste du monde? L'estime de mes ntnïs , la miennr, ^uOlscnt à ma tranquillité. Madame de Hanci combuiiii en vain une résolution déterminée, et M. de Cléraengin eut Ir plai?«ir dr retrouver Krnestme à la campagne et de s'assurer qu'il ile\ail s;i rompl.ilsance n Tamour.

Il en jouit pendant plusieurs jours, sans paraître porter ses idées au-delà du booheur qu'il s'était promis; mais un amour avoué peut-il se contenir dans les bornes étroites que Pamltié prescrit? Un désir satisfait élève un désir plus ardent encore; les souhaits se multiplient, les vd'ux s'étendent; une grâce reçue ouvre le cœur à l'espérance d'une grâce plus grande; Tespaco immense qui semblait éloigner un point à peino aperçu disparait insensiblement, et la pensée se tixe sur l'objet qu'on n'osait même entrevoir.

Libre de prolonger ses visite^, de passer une partie du jour auprès d'Krnestine, le marquis de Clemengis montra de l'humeur. La présence continuelle de madame de Ranci le gênait , et son attention à ne pas quitter sa jeune amie la n.nilail insupportable à ses yeux. Fallait-il accoutumer cette femme à vous suivre avec tant d'af- Iretation? disait-il à Krnesline; à ne j.imala vons perdre dp vue? Ktiger-vous d'elle cette Importune assiduité? me cralgnex- vous? avcx-vous ic*«é de m'entinier? ^uoi , de« précautions con tre moi ! Kit-ce vous? est-ce Froestîne qui me l.iinsc voir une défiance Injurieuse? ^ue de froideur, do réserve! .Non, votre amitié n'c^t plus au'i^i tendre. Ah! qu'est deveau ce iemp« , cet heureux temps ou, dans ces mêmes Ileuï , vou« necouhex au-devant de mes pas avec anc jofe ■*{ \lvel où votre brr» s'appujait anr le aiei t «)ii nous parcourions ensemble lotîtes les roaica de ce bois où voas vous plaUicy. laal! O ma

MtSKE FRAXÇAï.S.

chère nniie , il est donc vrai que vous vtcs chaugéc !

Ces reproches touchaicut Kruestiuc , péuétraieut son cœur, lui arnichuient des larmes^ et jamais la plus légère plainte: elle supportait la triste uuiforniité de ces entrcticus avec une patience indulgente. Les chagrins du marquis, sa pâleur, sou abattement, élevaient des craintes dans son. anic; elle tremblait pour des jours si précieuY. Je ne vous importunerai bientôt plus, lui disait-il les yeux baignés de pleurs. Elle commença à se repentir d'une complaisance donl elle n'avait point prévu les suites. Mon imprudence vient d'irriter une passion si long-temps réprimée, répétait-elle à madame de Ranci; je n'en connaissais encore que les douceurs^ j'en éprouve à présent toutes les amertumes. Cette femme, alarmée du danger de sa jeune amie, la pressait de retourner à Montmartre. Ernestiue y consentit; mais avant de partir elle écrivit à M. de Clémengis, et lui envoya sa let(re par un exprès, à l'instant même où elle rentrait au couvent. Il l'ouvrit avec empressement, et sa surprise fut extrême d'y trouver ces paroles: Lettre d^Eniesthie.

„Quelle douleur pour moi, monsieur, d'exciter vos plaintes^ de m'accuser de toutes vos peines, de me reprocher l'état affreux où vous êtcsl Eh quoi, c'est donc moi qui vous afflige! Puis-je le croire, puis-je m'en assurer, quand votre bonheur est l'objet, l'unique objet de tous les vœux de mon cœur? Hélas, par quelle fatalité ce bonheur semble-t-il dépendre aujourd'hui de l'égarement d'une fille que vous respectiez autrefois I Soyez juge dans votre propre c tusc, dans la sienne, et prononcez entre votre cœur et le mien.**

„Ma réserve vous blesse? Eh, monsieur, m'est-il permis de vous traiter encore avec une fimiliarité dont mon ignorance était l'cxruse? Pendant long-temps j'osai vous regarder comme un frère chéri : l'extrême différence de nos fortunes ne me frappait point; dans ces temps heureux, rien n'arrêtait les témoignages de mon innocente affection. Je ne suis point changée: ah! pourquoi vous obs(incz-vous à penser que je le

suis? Ce n'est pas vous, monsieur, c'est moimême que je crains. Je suis jeune, je vous dois tout; je vous aime; oui, monsieur, je vous aime, je le dis, je le répète avec plaisir; je ne rougis pas de vous aimer. Le premier instant où vous parûtes à mes yeux fit naître cette tendresse que le temps à rendue si vive: sentiment cher à mon cœur, le seul qui m'attache à la vie. Tant de bienfaits si généreusement répandus sur moi m'assuraient un sort paisible; mais l'amour que vous m'inspiriez faisait mon bonheur! Penser sans cesse à vous, m'occuper du soin de conserver votre amitié, de mériter Festime de mon respectable ami, vous voir quelquefois, lire dans vos 3'eux que ma présence excitait votre joie, c'était pour moi le bien suprême! Une félicité si grande est-elle à jamais détruite? Ne me la rendez-vous point? Non, il n'est plus eu votre pouvoir de me la rendre I**

jyVous ne m'importunerez pas long- temps I Quelle cruelle expression! Je ne puis supporter la certitude de faire votre malheur; elle pénètre mon ame, elle déchire mon cœur. En me retirant, en abandonnant les lieux où je vous voyais sans crainte, j'ai suivi des conseils prudents: mais je ne prétends pas élever une barrière entre vous et moi. Prête à quitter cet asile, si vous le voulez, je soumets ma conduite à votre décision.*'

„Si, pour sauver vos jours, il faut me rendre méprisable, renoncer à mes principes, à ma propre estime*, peut-être à la votre, je ne balance point entre un intérêt si cher et mon seul intérêt. Ordonnez, monsieur, du destin d'une fille disposée, déterminée à tout immoler à votre bonheur; mais avant d'accepter un si grand sacrifice, permettez-moi de remettre dans vos mains tous les dons que vous m'avez faits. Les garder, en jouir, ce serait laisser croire que vous m'aviez enrichie pour me perdre; sauvons au moins votre liouneiir, une légère partie du mien; qu'on ne m'impute jamais la bassesse d'avoir reçu le prix de mon innocence. A ces conditions, monsieur, la tendre, la malheureuse Ernestine tiendra la conduite que votre réponse lui prescrira.**

MI'.SKK KIIANÇAIS.

Ail! ;;raiid Dieu! s'écria le marquis eu fiiiis- &aDt (ic lire, ai-jc pu porter cetle fille charmante à m^cchrc ainsi ? (Quelle étrange proposition ! Mais que de bonté, de tendresse, de générosité dans cet abandon de ses principes, d^IIe-même! Aimable Ernc.stine, quiV moi, je l'avilirais, j'abuserais de ton amour, de ta noble confiance?... Ali! tu n'as rien à craindre de ton amant, de ton ami; de ton reconnaissant ami. Périsse l'homme injuste et cruel qui ose fonder son bonheur sur la condescendance d'une douce, d'une sensible créature, capable de s'oublier elle-même pour le rendre heureux I

M. de Clémengls se hàt.i de répondre à l'inquiète Krnestine. L'agitation de ses esprits, l'attcodrissemeat de son cœur, ne lui permirent pas de mettre beaucoup d'ordre dans sa lettre. Il la remerciait d'une preuve >i extraordinaire de ses sentiments; il sV'n plaignait aus.sj, lui reprochait doucement de Pavoir soupçonné d'un dessein qu'il ne formait pas. Ah! comment ave^-vous pu croire, lui disait-il, que votre ami voulût être votre tyran ?

Il terminait sa lettr<> par des expressions triste» et vagues; elles seml)Iaicnt annoncer sa visite pour le soir: il promettait une confidence, elle expliquerait rc «ju'il n'o.sail lui dire en ce moment, ce qu'il se trouvait malheureux, bien iiiaMieiirrux de devoir lui apprendre.

I-Tuestiiic «'tait avec madame de Hauci quand un lui apport.'! la lettre de .M. de Cli-meugis ; elle la prit on tremblant, la tint long-temps sans oser l'ouvrir; luie inilotir inorlclle se repandit sur son vinngr. Voilà Parrél de mou dcMin, dit-elle; à madame do Hanoi! si vous saviez... (^u*ni-jc fait! ^ue me dit-il! Je sui-* perdue!

Celte femme, ignorant le sujet de s.i terreur, {«'clonnnil do la consternation ou elle I:i voyait. Kruf.<itiae rompit cofia le cachet; n, portant des regartts timidrs aur ce« c«rACtèrr> chéris, des l.irmeH dr joie Inondèrent bient«'it cette lettre consolante; clic la pressa ctmtre son cu'ur, la balsa mille fois. <) mon respectable ami! pardonucmol^ répétait-elle. Non, je ne devais pa.s Ce soupçonner. Découvrant alors ù madame de Hanci la

cause de son cffri»!, elle fit

son amie une partie des luouvcmeuts qui afect lient la .sienne.

Ko relisant la lettre du marquis, Ernestine recommença à s'inquiéter. Eh ! que doit-il donc in'apprendrc? demandait-elle à madame de Ranci. Il veut me quitter peut-être, renoncer à me voir; tout m'aunoncc une triste séparation. Que signifient ces expressions? ,, Quand je vous disais, je iif vous importunerai plus , j'étais bien éloigné de vouloir élever dans votre esprit ces idées funestes où je vois trop qu'il s'abandonnait. J'ai cherché, j'ai fui l'oecasiou de vous dévoiler le sens de ces paroles. Hélas! mu chère Krnestine, quelle triste confidence ai-je à vous faire! quel sacrifice mon devoir exige! il ne m'est plus permis d'espérer d'être heureux.** .\h! je vais le perdre! s'écriait-elle, mon ca*ur me le dit. Kh! d'où vient ne peut-il vi\re heureux, et me voir, nj'aimer? Comnieul un même sentiment produitil des effets si différeul^Y mon ain.'ur est ou bonheur .si grand pour m«»i! Faut-il que le sien trouble la douceur de sa vie!

Elle attendit Impatiemment l'heure ou elle ero^ ait recevoir la vi>itc de M. de Clemcngis. Le temps s'écoulait lentement au gre de ses dcsirs: le jour fiull, et son inquiétude augmenta. Le lendrniain à son réveil , ou lui présenta une Icl(r« du marquis: elle déchira ren\elMppe a\ec précipit.ilion; et, cherchant avidement la eonfirmatiou de ses ciiintes. «Ij.» la trouv.i dans ce» paroles :

Isttlre «/*• M. df n^mtH«rii- ,,t» m.i chère Kme^tine! apn's l.i preuve f««cb.'inle que vous vene/. de me donner de %«• »cntiiiienis, puls-je, sans expirer de dt»uleiir. %o«s annoncer mon départ, et l'eTcneiieni qui doit le suivre. Fuut-il vont quitter, vous dire un éternel adieu f Kaut-il percer votre ca-ur du même trait donc le mien se sent déchiré ?*•

..Fille .nimable, née pour le bonheur de m.i \i. , digne du sort le plus hrillani , ah! que I< luirn ne depend-il de moi! Le devoir, la icn»nn.tio\ance, des ensagements prl." dcpui* Ions-ie»»p«, renversent toutes mes e^peraorei». M^i% en avnA»jeî Comment me suls-jr flatte. .T Ah! fallalt-il

11 l'amc de v.'U' conduire ;i pariajiT une pastioi Inutile

Que d'amertume, quo do regrets se mêlent ù des pciucs si vives! Me pardonuerez-vous? ne me niépriserez-vous point? ne me haïrcz-vous jamais? Ma chère, ma tcuilre amie, daignez me rassurer sur mes craintes; dites-moi que vous me pardonnez} ne me refusez pas une consolation si nécessaire à mon cœur^ à mon cœur affligé! *^'

„Le malheur de ma vie est enfin déterminé. Mon oncle a levé tous les obstacles qui éloignaient encore mon mariage; il me contraint, il me force d'aller rendre des soins à mademoiselle de Saint -André. Dans une heure je pars avec son père; il me mène à une terre où la maréchale de Saint-André nous attend. Sa fille sort demain du couvent; on va nous présenter l'un à l'autre; on nous unira bientôt, sans nous consulter, sans s'embarrasser si nos cœurs sont disposés à se donner. Quoi, ma chère Ernestine, je vais me lier, me lier à jamais, et ce n'est point à vous!..^' ,,Je croyais jouir plus long-temps de ma liberté. On devait attendre la décision du parlement. L'incertitude de mes droits sur une riche succession, sur d'immenses arrérages, retardait le consentement du maréchal de Saint-André. La libéralité de mon oncle me désole en ce moment; une donation m'assure tous ses biens; je n'ai plus d'espoir.*^

„Vous prierai-je de m'oublicr? Non, oh, non, je ne puis souhaiter d'être oublié de vous, je ne puis désirer de vous oublier; vous serez toujours présente à mon idée, toujours chère à mon cœur; je penserai sans cesse à vous; je vous écrirai; je vous entretiendrai de mon estime, de mon amitié, et, malgré moi peut-être, de ma tendresse. Je ne vous la rappellerai point pour vous presser de la partager encore^ mais pour vous prouver que le temps ne peut ni TafTaiblir, ni l'éteindre/*

„Vivez paisible, vivez heureuse; que le souvenir d'un sincère^ d'un véritable, d'un constant ami vous arrache quelquefois un soupir ; mais que ce soupir soit tendre et non pas douloureux... Je ne puis retenir mes larmes; elles s'échappent de mes yeux, elles efi'uceot ce que j'écris: o ma généreuse amie! vous en répandrez sans doute. Puissent-elles n'être pas aussi nmères que les

miennes I Je vous aime, je vous adore; je vous fuis^ je vous perds; je suis le plus infortuné de tous les hommes.*^

De quels mouvements cette lecture agita le cœur de la sensible Ernestine! Elle l'interrompit cent fois, pour laisser un libre cours à ses pleurs, à ses soupirs, à ses gémissements. Il part, disait-elle, il me fuit; je ne le verrai plus! Il va s'unir à l'heureuse épouse qu'on lui destine. Il me dit de vivre paisible) heureuse. Ah ! comment serais-je paisible loin de lui, heureuse sans lui! Elle passa tout le jour à s'affliger, à se plaindre du marquis. Quelle dureté, s'écriaitelle! a-t-il pu partir sans me voir, sans me parler, sans mêler ses larmeravec les miennes! Elle pleurait, elle écrivait, déchirait ses lettres commencées, s'abîmait dans sa douleur, reprenait sa plume et la quittait encore. Son agitation, la violence de ses transports l'accablèrent enfin ; elle fut malade, abattue, languissante pendant plusieurs jours: mais les lettres du marquis, les représentations de madame de Ranci, le retour de mademoiselle Duménil, ses soins, son amitié, ramenèrent un peu le calme dans son ame. Elle s'accoutuma à se dire, à se répéter que jamais elle n'avait rien espéré; elle cessa de se plaindre de son sort; elle voulut s'y soumettre, chercha dans sa raison la force de supporter ses peines avec résignation.

Deux mois s'écoulèrent, pendant lesquels le marquis de Clémengis écrivait régulièrement à son aimable amie. Il ne lui disait point si ses nœuds étaient serrés; elle n'osait le demander, elle craignait de l'apprendre; mais elle devait bientôt être éclaircie du destin de M. de Clémengis, et sentir, par une triste expérience, combien on éprouve de douleurs pendant le cours de ces attachements trop tendres', où le cœur se livre avec tant de plaisirs, qui lui paraissent la source d'un bonheur si vif et si constant.

Une parente de mademoiselle Duménil se mariait à la campagne, environ à dix lieues de Paris. Elle épousait un homme fort riche: comme il avait long-temps désiré l'heureux momem d'être à elle, cet amant comblé de joie voulait rendre ses noces brillantes, et préparait des fêtes pour

MUSKK FRANÇAIS

les célébrer. Henriette , Invitée à partager le» plaisirs qu'on se promettait de goûter dans les lieux consacrés à ramusement^ exigea, de !a complaisance d'Ernestine, qu'elle raccompagnât dans ce court et agréable voyage. Klle s'eif défendit; mais elle céda enfin aux instances de son amie. Avant de partir, elle ciiargea madame de Uanci de lui envoyer ses lettres par un exprès mais plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Krnestiue re- ^'ùt aucune nouvelle, ni d'elle, ni du marquis.

En menant son amie à la campagne^ mademoiselle Duménil n'avait pas songé que, de toutes les dissipations^ la moins capaMc de la distraire était le spectacle dont elle la rcntlait témoin. On donne peut-être les mêmes fêtes chez le maréchal de Saint-André^ disait Ernestine en soupirant; mais une joie si douce ne remplit pas le cœur du marquis: il n'aime point ^ il oe jouit pas des plaisirs où se livrent ces heureux amants. Cependant il ne m'écrit plus! Croyez-vous, demandaitelle à Henriette, qu'il cesse de ra'écrireV Me privera-t-il de la seule consolation qui me reste ? .•\hl sans doute il m'en privera; il ne pensera plus H moi, il ne s'iurormera seulement pas si j'existe encore. N'importe: il me sera toujours cher; mes sentiments pour lui m'occuperont sans cesse j jamais, jamais je ne perdrai l'idée du marquis de Clémengis ; et si le temps peut faire que je songe à lui sans douleur, je suis bien sûre de u'y songer jam:iis sans intérêt. Henriette s'ctTorçuit d'adoueir ses chagrins, de calmer ses inquiétudes; mais la situation d'Ernesline allait devenir si fâcheuse, que les soins île I amitié no pourraient plu.^ rien sur son cœur.

>!. de .Maugi.<(, ami des maiircs de la maison, arriva le matin du jour ou tout le monde se disposait à revenir ù l'aris. On lui reprocha de ne ^'être point rendu à des invit.ilions pressantes, l'ii lui rappela sa promesse. Il répondit que l'événement dont iMi devait être instruit l'excusait assez.. Tout le monde l'environnant alors, dix personnes l'interrogèrent à-la-fois. ^Kiui! dit-il d'un air surpris, \ous ignore» le malheur du comte do .Sjiiiit-Servaius , celui de inou fn-re . et l'ixil du marquis de Clemcngi.*!?

Rrncsiine entrait dan^ le salon; res p.nrolc**

la glacèrent, elle resta debout près de la porte, sappu^a contre un hiœbris, et recueillit toutes les forces que lui laissait le saisijsemeot de soQ cirur, pour écouter M. de .Maugis.

Oui, poursuivit-il, le comte de Saint-Servaius est étroitement gardé, ses papiers sont enlevés, ses effets saisis. Mon fr«re avait sa coofiaoce, on s'est assure de lui: un secret impénétrable dérobe la connaissance du crime qu'on leur suppose, la homme, dont le génie et l'application rendaient l'administration si heureuse, dont le désintéressement est connu, dont l'affabilité gagnait tous les cœurs, est noirci par l'envie: pulsse-t-il confoolire la calomnie, et revoir à ses pieds ses rils accusateurs !

Que je plains votre frère, dii alors le chevalier d'Elmont, que je plains l'aimable marquis de Clémengis! H allait épouser mademoiselle de Saint-.\ndré ;ce mariage ne se fera plus. Non, assurément, reprit M. de Maugis; il a reçu cette accablante nouvelle cl l'ordre d'aller à Clémengis, deux heures avant la signature des articles, et s'est hàlé de prévenir le maréchal, en rompant lui-même leurs mutuels engagements.

Kh mon dieu! dit encore le chevalier d'Elmont, une circonstance bien cruelle fait que I.» disgraco de son ouelc devient un double malheur pour lui! .Non procès ne sejugc-l-il p.»s lnccv»ammeni? Oui, repondit M. de .Maugis, et tout Tar'is croit qu'il le perdra.

l'cndaot ces discours, Henriette s'approcha insl•n^iblcment d'Ernestine; et passant un bras autour d'elle, l'enirain.tnt hors du salon, elle l'aida à marcher, cl la conduisit dans sa chambre.

râle, froide, inanimée, Kroestine semblait insensible à cette nouvelle terrible et imprévue; elle promenait autour d'elle de-» regards stupide»: elle ne pouvait parler, elle ne pouv.iit ropirer. Mademoiselle Puménil Pinvitail en vain à répandre des larmrs, en la baignant des siennes ; le serrement do son ctrur ne lui permettait pas d'ca verser. Fixant cnCn les >eux sur son amie, eUo I» regarda long-temps; et levant au rici aca mains faible^ et trcmbl.TOtes : que no sui»-je morte, lit-clle, ah, que ne »ui»-je morte, avant d'avoir appris que M. de Clomcn(is cac malheureux :

Ses pleurs^ coulant alors avec abondance, soulagèrent un peu l'oppression de son auie, rappelèrent ses esprits: mais quelle agitation, quels cris de douleur succédèrent à son accablement! Exilé, ruiné, perdu I répétait-elle, lui! le marquis de Clémengis!

Paraissant tout-à-coup se calmer^ elle essuya ses plcursr, prit les mains d'Henriette; et la considérant un moment, baissant les yeux, les relevant sur elle, poussant de profonds soupirs, elle semblait hésiter à lui découvrir sa pensée.

Je vous afflige, dit-elle; hélas! je vais peutêtre vous révolter; mais, au nom de notre amitié , ne vous opposez point à mes desseins: j'ai un projet^ ne le combattez par aucune raison, par aucun discours. 0 ma chère Henriette! je n'abandonnerai point M. de Clémengis; il est exilé, son mariage est rompu, sa fortune détruite, il va perdre le reste de ses espérances! Il est affligé, malheureux: je veux partir, aller le trouver; ma vue sera peut-être un adoucissement à ses peines. SI je ne puis le consoler^ je partagerai ses maux: je veux gémir, souffrir, mourir avec lui! Ne me dites rien; non, ne me dites rien; ne me parler ni du monde ni de ses cruelles bienséances; je les rejette, si la dureté les accompagne: est-il des lois plus saintes que celles de l'amitié, des devoirs plus sacrés que ceux de la reconnaissance? A qui doiS"je des égards? Je ne tieus à personne. Si ma démarche est une faute, j'en rougirai seule. Je veux dénaturer tout ce que je possède, je veux rendre en secret à M. de Clémcngis tous les biens que j'ai reçus de lui. Ah, pourrais-je en jouir à présent! Heureuse aux 3 eux des autres, ingrate aux miens ^ comment supporterais-je la vie!

Mademoiselle Duménil pensait trop noblement pour ne pas approuver une partie du dessein de son amie; et dans celle qui paraissait mériter plus de considération, elle la voyait si attachée à ses propres idées, qu'entreprendre de la détourner d'aller à Clémcngis, c'était l'affliger beaucoup, sans pouvoir s'assurer de changer sa résolution. Elle ne lui dit donc rien , la laissa maîtresse d'interpréter son silence, et tciutc? deux se hâtèrent de revenir à Paris.

Pendant la route, Erncstine se souvint d'un honnête vieillard qui prenait soin des affaires de M. de Clémcngis et lui était extrêmement attaché; il s'appelait Lefranc. Pendant son séjour chez M. Duménil, elle le voyait souvent avec lui. Le marquis avait employé le peintre sur la parole de M. Lefranc, qui vantait sans cesse son talent. Elle se rappela qu'il logeait dans le voisinage, et son premier soin en arrivant à Montmartre, où elle voulut descendre, fut d'inviter cet homme, par un billet pressant, à venir lui parler le lendemain de grand matin ; une affaire importante^ où il pouvait l'obliger, l'engageait^ lui disaitelle, à l'entretenir et à le consulter. Il se rendit à l'abbaye à l'heure indiquée.

La présence d'un homme qui aimait M. de Clémcngis^ qui tenait à lui, excita la plus vive émotion dans le cœur d'Ernestine. Elle voulut s'expliquer, commença à parler; mais ses pleurs la forcèrent de s'arrêter.

Le bon vieillard, charmé de revoir la belle élève de sou ancien ami, l'assurait de son empressement à la servir, et lui faisait mille protestations de suivre exactement les ordres qu'elle allait lui donner. II n'ignorait pas combien elle était chère au marquis, et pensait lui devoir les mêmes égards qu'il aurait eus pour la sœur de M. de Clémcngis.

Ernestinc accepta ses offres de service^ elle lui ouvrit son cœur, s'étendit sur les bontés du marquis, sur la reconnaissance qu'elle en conserverait toujours; et remettant entre les mains de M. Lefranc ses bijoux, ses pierreries, et plusieurs effets commerçables, elle le chargea de les vendre et d'en faire toucher l'argent à M. de Clémcngis, sans jamais lui découvrir d'où il venait. Ensuite elle le pria de s'arranger avec mademoiselle Duménil, pour emprunter sur sa terre, afin de grossir la somme, et lui recommanda la diligence et le secret.

M. Lefranc savait qu'Eruestinc devait sa fortune à M. (le Clémcngis; mais il ne savait pas (le quels moyens il s'était servi en l'obligeant. Son billet lui persuadait que cette fortune dépendait du marquis; et son premier mouvement, en la voyant si affligée, avait été de penser

MVSKR FHAN'ÇAU.

r^uc, dans 1.1 circonstance présente, elle voulait prendre des mesures avec lui sur ses intérêts.

Luc surprise mêlée d'adroir.'ttioa le rendit muet pendant quelques instants; il regardait Ernestiue, portait les yeux sur le dépôt qu^elle lui confiait, la regardait encore, semblait douter s'il ne se trompait point. Hésitez- vous à me servir? lui demanda-t-elle d'un air inquiet. Von, mademoiselle, non, lui dit-il, je remplirai vos désirs, je les surpasserai peut-être; soyez tranquille, je m'acquitterai fidèlement de remploi dont vous daignez me charger. M. le marquis a bien placé les aflTcctions de son cœur; je souhaite que le ciel lui rende le comte de .Saint-Scrvains, sa fortune, sa santé, et lui conserve une amie aussi tendre, aussi respectable que vous.

8a santé I interrompit vivement Krnestine, ah , mon dieu ! serait-il malade ? Ne vous effraye/, pas, mademoiselle reprit M. Lcfranc; il Ta beaucoup été, mais il se trouve mieux. J'espêrc le voir avant peu. JSi le succès ne trompe point mon attente, je serai à Clémengis avant la lin de la semaine. Calme/.-vous, mMdemoiselle ; je ne partirai pas sans envoyer prendre vos ordres ; je vous écrirai peut-être ce que la crainte d*élever de fausses espérances dans votre cœur m'oblige de vous taire à présent. Kn achevant ce.s niot.«, il la salua respectueusement, et prit congé d'elle.

(Quelle nouvelle amertume pénétra l'ame d'Krnestinc! Le marquis de Clémengis malheureux, le marquis de ClêmenKis malade, en danger peutêtre, comment soutenir cette cruelle idée! Ni le ■ilence d'Ilcnrietto montrait qu'elle condamn.tit »a démarche, si la crainte de déplaire à celte véritable amie mêlait un peu d'indécision à se:* desseins, l'état du marquis l'emporta sur toute-» le.i considérations «|ni pouvaient l'arrêter encore. Klle écrivit à mademoiselle Dunieuil. Na lettre détermina Henriette m lui prêter une rhai.se , un de ses gens pour coviir devant elle, et à lui envoyer des chevaux de poste, comne elle l'en pressait. .\ inlill in.-idame de Kanei et elle p.irllrent.

U*'»' d'impatience pendant la route, que de soupirs et do larmes! .\h, ai jt ne lo voyais

plus, disait-elle à madame de Ranci, si le ciel. me privait de lui, si j'étais condamnée à pleurer >a mort! Ah, pourrals-je vivre, et me dire, ei me répéter, il n'est plus!

l'ne nuit passée à geniir, tant de trouble, d'agitation, et la fatigue du voyage, épuisèrent ses forces. Des le second joar de sa marche, elle fut obligée de s'arrêter dans ua petit village: elle ne pouvait supporter le Bouvement de la chaise, elle s'évanouissait à tous moments. Madame de Kanci obtint enfin de sa raison, de sa complaisance, de son amitié, qu'elle preniirait de l.'i nourriture et du repos. Lu sommeil long et paisible la rafraichit, la mit en état de con- (iuucr sa roule le lendemain, et d'arriver à Clémengis le soir du second jour.

Plusieurs des gens du marquis connaissaient Krnestine ; les premiers qui Tapervoivent courent l'annoncer à leur raailrc , il ne peut les croire. Kllc entre. Il la voit, doute encore si c'est elle. Klle avance en tremblant, tombe à genoux devant son lit , reçoit la main qu'il lui tead , la serre faiblement dans les siennes, la baise, l'inonde de ses pleurs.

Ksi- ce elle, est-ce Emestine, répétait le marquis, en l'obligeant à se lever, à s'asseoir pré» de lui? (juui, ma charmante amie daigne me chercher! Chère Krnestine, quelle douce, quelle agréable ^urprise! .\h ! je n'attendais point cette faveur précieuse!

Kh , pourquoi, monsieur, pourquoi ne l'atleadier.-vous pas? lui dem.inde-t-elle du ton le plus louchant. .Me luetirier-vou^ au rang de ers amis que la disgrâce éloigne? .Me croyiey.- vous !■• .sensible, ingrate T .\veK-voui ouhléc que nom I tes tout pour moi dans l'univeraf Ah ! ai ma présence, si mes soins, si les plas fortes preuves de ma tendresse peuvent adoucir vos peiora, parles, monsieur, p.irlex, je ne vous quille plas; tous les ioitants de ma vie .seront heureux , s'il en est ua seul dans le jour ou ma vue, ou mms emproaseoirnt à vous plaire dissipe le mtuvealr de vos perles, porte un rayon de joie daas votre aroe.

Le visage de M. de Clèaieagis m couvrit de rougeur; il prit les mains d'Eraesliae, il les ar-

MUSKE FRANÇAIS.

rosa de larmes brûlantes. AU! comment, s'écriat-il, ai-je immolé le plus grand bonheur à de vains égards, mes plus ardents désirs à de bizarres préjugés! Est-ce Ernestine, est-ce l'aimable fille que je sacrifiais à Favide ambition, au sot orgueil, qui conserve pour moi des sentiments si tendres? Elle cherche un malheureux, un proscrit peut-être! 8a généreuse compassion Tattire dans ce désert, elle vient me consoler. Ahl je sens déjà moins des peines qu'elle daigne partager î tout cède à présent dans mon cœur au regret de ne pouvoir reconnaître ses bontés.

Ernestine allait parler, quand des voix confuses se firent entendre; on ouvrit brusquement. M. Lefranc, plutôt porté qu'introduit par les gens du marquis, entra en criant: votre procès est gagné tout d^une voix, monsieur; on a reconnu l'innocence du comte de Saint-Servains, ses accusateurs sont arrêtés. Je n'ai pas voulu qu'un autre vous apportât ces heureuses nouvelles.

Mon oncle justifié, mon procès gagné, s'écria le marquis! Ah, je pourrai donc suivre les inspirations de mon cœur, payer tant d'amour, de noblesse, de vertus! Viens, ma chère Ernestine, viens, répéta-t-il transporté de plaisir; viens dans les bras de ton époux. Mes enfants, dit-il à ses gens qui versaient des larmes de joie, mes chers enfants, voilà votre maîtresse. Et tendant la main à M. Lefranc: et vous, mou zélé, mou honnête ami, soyez le premier à féliciter la marquise de Clémengis.

Des cris d'alégresse s'élevèrent alors dans la chambre. Ernestine était aimée, elle était respectée; elle méritait le bonheur dont elle allait jouir. Madame de Ranci levait les mains au ciel, lui rendait grâces, embrassait Ernestine, pronon(,ait de tendres bénédictions sur le marquis et sur elle. M. Lefranc, trahissant le secret qu'on lui avait confié, racontait à M. de Clémengis l'action généreuse d'Ernesline. Elle seule, craignant encore pour des jours si chers, n'osait se livrer à la joie. On la rassura: le marquis était faible; mais il était convalescent, et le plaisir allait lui rendre la santé...

Mais épargnons au lecteur fatigué, peut-être, des détails plus longs qu'intéressants. II peut aisément se peindre le bonheur de deux amants si tendres. Le comte de Saint-Servains, vengé de ses ennemis, rentra dans les fonctions de son ministère; il pardonna à son neveu un mariage qui le rendait heureux. Henriette partagea la félicité de son amie. Madame de Ranci retourna dans sa retraite, où les soins attentifs de madame de Clémengis prévinrent ses désirs: et moi, qui n'ai plus rien à dire de cette douce et sensible Ernestine, je vais peut-être m'occuper des inquiétudes et des embarras d'une autre.

SHi V avait sul

S'il avait su quelle âme il a blessée. Larmes du cœur, s'il avait pu vous voir, Ah! si ce cœur, trop plein de sa pensée, Ue Texprimer eût gardé le pouvoir.

Changer ainsi n'eiit pas été possible; Fier de nourrir l'espoir qu'il a déçu, A tant d'amour il eût été sensible, S'il l'avait su.

S'il avait su tout ce qu'on peut attendre D'une Ame simple, ardente et sans détour, Il eût voulu la mienne pour l'entendre; Comme il l'inspire, il eût connu l'amour. Mes yeux baissés recelaient cette flamme. Dans leur pudeur n'a-t-il rien aperçu?

Un tel secret valait toute son âme.

S'il l'avait su.

Si j'avais su, moi-même, à quel empire Ou s'abandonne en regardant ses yeux, Sans le chercher comme l'air qu'on respire, J aurais porté mes jours sous d'autres cicux. II est trop tard pour renouer ma vie, Ma vie était un doux espoir déçu:

Diras-tu pas, toi que me l'as ravie^ Si j'avais su!

Mad. Desbordes-Valmork.

©ielefeU. Drurf unt QSerlaa oon ÎCeïtae^n « 5t(afinfl.

V'^""Aimée. N". 40.

CHOIX DE LITTÉRATURE

tiré

T.\NT ANCIENS QUE MODERNES

par O. Ij. B. J9^0IaW, prof, et db., et C. HiCULTT, oa.

Diefer gci(lrcicf)e unb eten fo iciçi\îe aie ciefût)fcoUe SAriftHcUer tftT^n treiflr*en ^Jb^ln fci« grjnjofen ten crflen ^plaç nad) fcenen teé îafcntaine anireifen, irurt am ♦;. *DîJri 17.S.5 juf ttm rifahctfn »5tammi'djIoiTe in fcen ôfïlicben 3erennen, nictt rpfit oon Bcau-liivagc t^rtcr^n. ^<\n tUnjT '?îjmf xoat 3«ûn 'Pierre «Slari* be Jlorian. (5r batt« tjé Un^^lûcf lemc *J}îu:r<r, Me er {irilld) Uttu. fibon frùb iu rerlieren unD ber SAmerj ten er ^J^urd) cnirrant tlieb trjbrrnt l'rinrt ^jnirn frfrné rcrberri(tfn& m ibm. ?idd) t. m îcbe iVinré L^ro^ralaé ItjcMc i(jn dm '^lîjftr in tint Uinilcn. wc <r lebod) nur %tx\i\^t gorifAritte uidAte. Dire bertofl fcinen O^'ini, ten îDîdr^ui^ ron glor.an. ta «inc Oîidjte SJoltaire'é flfl?eiratbtt bJtte, l'ebr rortbfilbd^i jU t»m çïrcçm tiittr rcn ûinmi 'Tit^tn ju frrrAen. ÎCoItaire mtereffirte H* letb^ft fur ten fali-ntrcUen Knuten, lus i1:m {u ni) fcmmfn unt trhiHr ebn bri fid) bté ibn ter^rriOfl ron <pentbi«rre aie ^a^tn m fetne Tienile ruhm. ^r bliib nun juf trm «îAlciTe «net, bem îDobnHçe (eineé Oiônner^. aUjjfnum tdittl unb f^ejcbleC, unb rmuAff ild) miC ^ifoI| \m fifinen litrrânicfccn îtrbeiten. 'JJacbbfm fr fine 3fi'|jnc< im i\n\>s H.. val d'ArdlIcric ju *i.<jpjume bic nôtbijïen milifjiriidjfn *-lîor|]ubien (^emad)!, icbenfte ihm ttx i)ui^.\ (\ï\< comrjan:< rrj^pntr. gicnan lie§ reabrenb beé b'itern ©jrnifonltrbfné nid)I ren loinm iriîT^nicbjftlKfcen «rbcitrn ab unb febrfe fpjffr 5U fnn?m beriO>^(icben ^reunbe aie beiTen ^Tammerbar jurûcf. <bJlb njcbba )»ab er ben ^^.l'frrcmjn ^.^afatre. eine '?ÎJ(fcbilbun^ brr ^leidjnamivun Tichliinj^ carantféi b<raué, unb balte ficb tjrcjcn î*cifjU# iU erfreuen. iBon nun an wirmete er aile »»ine ÎKuèrrtiinten liIerarUAen l»naun^en. ih<ill au^ mnarm 'ilnlria^e, tbeil* in ter Icblidjcn îlbficM, burd) brrrn ^ilraa bu- rcn letn^m 'B^Ux aut ihn rrrrrtifn ^djuUen iU Iil»»fn. iraé ibm and) flelan?. >»c rntflarKtn tmnen luun ^jbren: ôlMir. (unf firme 5?e môbien. bie mit (irfolfl auf bem italifniid)en ibealrr }u ^àx\i au'artubrt wurbin, Num.i l'ompilius unb (;on.s.»Ive «le ('or«lo\c unb ibr ^Ilafaiîtr vKtann tirrinul itn t^rné bel Itx fran,6rii(fcfn 9irjbenn>. I7HH itarb er felbft ein *JJîifi<lifb brrirlbcn. v?einrn frub^ren 'liJnfen frl^ten non m furjcr ;iïit uinc *y<arbettuni^ beé î^pn 0»fi|c(e unb leine v?animlun»< ron ^abeln, irricbr ibm ç^xzUxx :«ubm rrrjrr Mué ben Irâunirn nad)irnben ^^lucfeé uxxX: !Wubme^ ilcrfe ibn lebcA <|eitalliain t\t franicdicbe :>îerela ti&n auf. vir naib lrubrfn^ bn i^irrid?aff be« l<x\: ' m f<n f((\Ux ^eircrfai. irp er iix\ arcffen

Ibeil fnneé diilbumr TcII (d)rub, unb cr|l nad) . rr» t^ ^lurj irieba ju* bemirlben befreit;

aber ber *I^riu|] fo neler tbeurer greunbe unb bué llnaurf ron bem fein ijeliebreé îîjterfanb rar bet«. flefud)! ircrbrn. ftOrjten ibn in liefe v?d)irertnufb. flr ilarb furi nad) ber y n* fr;neé ^rbitiblri

KJic/iT n \rpli(ii!ili am l:i. ^rpj. i:i»4 ju vjceaur im rifrji^irfen 3Jtre jn.... .....ré.

l'iebenéiturbMfeit \\\ ber ^runbd)aracter uUer Uinrr ÇArifîen, er fuMte Md) niAt \iî «rc^ra ©«• Pen terufen unb bcn^r^te fid) baber nur m flrnnn 5?rnir. aber bi'r leiilete er îrei^!i>teé. burd) bie ^^m ei^enlbùmlid)e \Vaireiaf. f»lu(flid)e unb anmulbiije T^Jnfjtîe, Sjitbnl unb ^^rajie. ^eire beiïen «rbeifen fmb baber feine T^il^pralni, leine fleuun 5tcmoCicn. leuie OiOciU^n unb leine iruf»id) fiJ!»l|dben ?Jb(lii.

MUSKK FRANÇAIS*.

@o tvie ei iiit«iun fiiun bobcrn êclirt)Uiiv\ nebmen rtill, fe()(t ce ibm an Ifraft unb 5tt!r» unb er geratlj leidit in eine (u^(icl)e (êentimcndilitat, roelc^c talî) ermùtet. — @ein ©tnl ijî tagegcn fteté correct unï) élevant.

ÎUiéer bcn beicité flcnannten ©ûdjern fcbrieb glorian nod) cine Û'îeil)e Oîoijellen , einige trcjflirf)e <3flCiVn unb nu'brcre Fleine ®eM(t)tc , forcie eine Ijijlorifdjc ^Ibl^nblung ùber tie ÎO'îauren. — Die i>oU= ftantiviilt; un& leûe îUh'v^abe feiner IDerfe ijl fcie ton isiîi, <parié, lo^i^dnbe m 18. con ber ein elegan^ 1er iiiib ircl>Ifcikr Ollbriicf in Di-ut|ct)(ant) OJeiriiô l«2«, 8 23t)e. 8.) erfc^ten.

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