NOUVELLE SAVOYARDE
Par M. DK Fi.ORiAN.
Al mois de juillet 17î-i8 me retrouvant dans ce Fcrncy qui, depuis la mort de ^'oItaire^ ressemble à CCS cliàieaux déserts qu'ont habités jadis les génies , je résolus d'aller visiter les fameux glaciers de Savoie. In Genevois de mes amis eut la bonté de m'accompagner. Je ne décrirai point ce voyage; il faudrait, pour le rendre intéressant, imiter ce st^le exalté, sublime, inintelligible aux profanes, dont un voyageur ne peut guère se passer à présent, pour peu qu'il ait fait deux lieues et qu'il ait une ame sensible; il faudrait ne parler que d'extases, d'étreintes, de tressaillements, et j'avoue que ces mots, devenus si simples, ne me sont pas encore assez familiers: j'ai vu le Munt- Blanc et la vier de glace j et la source de VAveyron. J'ai contemplé long-temps en silence ces rochers terribles, couverts de frimas, ces pointes de glace qui percent les nues, ce large fleuve qu'on appelle une mer, suspendu tout-à-coup dans son cours, et dont les fluts immobiles paraissaient encore en fureur; cette voûte immense, formée par la neige de tant de siècles, d'où s'élance un torrent blanchâtre qui roule des blocs de glaçons à travers des débris de rocs; tout cela m'a frappé de terreur et pénétré de tristesse : j'ai cru voir l'effrayante image de la nature sans soleil, abandonnée au dieu des tempêtes. Eu regardant ces belles horreurs, j'ai remercié l'Etre tout-puissant de les avoir rendues si rares; j'ai désiré mou départ pour repasser dans la vallée, la délicieuse vallée de Maglan. C'est \i\ que je me
promettais de consoler mes yeux attristés en voyageant lentement dans ce riant paysage, en contemplant sur les rives de l'Arve ces riches tapis de verdure, ces bois tranquilles, ces prés émaillés, ces chaumières, ces maisons éparses, où mon imagination m'offrait un vieillard entouré de sa famille, une mère allaitant son fils, deux jeunes amants venant de l'autel. Voilà le spectacle qui plaît à mes yeux ; voilà les aspects qui touchent mon cœur, qui lui .donnent des souvenirs doux ou des désirs agréables.
O mon bon ami Gesner! vous pensiez bien comme moi, vous qui, né dans le pays le' plus varié, le plus pittoresque de la terre, le plus propre à vous fournir des descriptions toujours différentes, n'avez jamais, comme tant d'autres, abusé de l'art de décrire, n'avez jamais cru qu'un tableau , quelque brillant que fût son coloris, put se passer de personnages! Vous chantez les bocages sombres, les près verdoyants, les ruisseaux limpides; mais des bergères, des pasteurs y donnent des leçons d'amour, de piété, de bienfaisance. En vous lisant, les yeus. satisfaits parcourent le site que vous avez peint; lame, plus satisfaite encore, se nourrit d'utiles préceptes, et jouit d'une émotion douce.
Telles étaient les idées qui m'occupaient à Chamouny lorsque je descendais le Montanverd, en revenant de la mer de glace. Après deux heures d'une marcIie pénible, j'arrivai près do la fontaine où je m'étais reposé le matin. Je voulus m'y reposer encore; car, en aimant peu les torrents, je fais grand cas des fontaines: d'ailleurs j'étais excédé, quoique bien satisfait çle mes fatigues. Je priai mou brave et honnête guide, qui s'appelait François Paccard, de s'asseoir à côté de moi: et nous commençâmes alors
MISKK KnA.\(,"Al'<.
une fort bonne conversation sur les mœurs, sur le car.ictèrc, sur la manière de vivre dos habitants de Chainouny. Le bon l'accard m'intéressait par le récit de ces mœurs si simples dont on aime à s'entretenir, quand ce oe serait que pour les regretter, lorsqu'une jolie petite fillc vint m'offrir un panier de cerises: je le pris et le lui payai. Dès qu'elle fut éloignée, l'accard me dit en riant: Il y u dix ans qu'à la place où nous sommes il en coûta cher à Tuoe de nos jeunes paysannes pour être ainsi venue présenter des fruits à un voyageur. Aussitôt je priai Paccard de me raconter cette histoire. Elle est un peu longue, me répondit-il; j en al su jusqu'aux moindres détails par M, le curé de Sa- Icnches , qui juua Ini-mémo un grand r<')le dans cette aventure. Je pressai Paccard do nie répéter ce qu'il avait appris du curé de ^»alenches; et, tous deux asi>is contre deux sapins, mangeant ensemble nos cerises, Paccard commcuva son récit :
Il tant que vous sachiez.^ monsieur, que noire vallée de Chamouny n'était pas, il y a dix ans, aussi célèbre qu'elle l'est aujourd'hui. Les V03 ageurs ne venaient point nous apporter leurs louis d'or pour voir noire neige glacée et pour r:imiisser nos petits cjùiloux. Nous étions pauvres, ignorants du mal, et nos femmes, comme nos filles, occupées des soins du ménage, cCaicni encore plus ignorantes que nous. Je vous di«« ceci d'avance pour que vous excusiez un peu la faute que lit Cl.'iudinc: la pauvre enfant étiiit si simple qu'il était Ition facile de la lrom|ier.
Claudine était fille du vieux Simon, laboureur au Prieuré. Ce Simon, que j'ai bien connu, puisqu'il n'esl inori i|U(: depuis deux ans , el.iit le syodic do notre paroisse. Tout le pays le respectait à cause «le sa probité; mais sou caractère était naturcllemcut sévère; il ne 5e pas.snil rien à lui-même, et ne pn!«5iall pa^ j^r.ind'chose aux iinfres: on le « rai;;nai( autant qu'on Te.sti luait. Celui de nos habitants qui aurait eu dispulo avec sa femme, ou bu quelques coups de trop le dimanche, n'aurait pn% ose parler à .Simon de toute la semaine. Nos petits enfants ne faisaient plu» de bruit quaud il pa.4sait : ih lui
• itaient bien vile leurs chapeaux, et ne recommençaient leurs jeux que lorsque >1. .Simon était loiu.
.Simon était demeuré veuf de Madeleine sa femme qui lui avait laissé deux filles. NaoeICe, l'aînée, était assez, bien de figure; mais Claudine, la cadette, était un ^tngc pour la beauté.
.Son joli visage rond, ses beaux >eux noirs remplis d'esprit, ses grands sourcils, sa petite l)ouche qui ressemblait à cette cerise, son air d'innocence et de gaieté, lui faisaient des amoureux de tous les jeunes garçons do notre Tiila!:;e ; et, quand elle venait danser le dimanche :ivcc son juite de drap bleu, serré sur sa taille fine, son chapeau de paille g.irni de rubans, cl son petit bunuet rond, qui pouvait à peine contenir ses longs cheveux, c'était à qui reliendraii son tour pour danser avec Claudine.
Claudine n'avait que quator/e ans; sa sœur N.inette en avait dix- neuf, et demeurait toujours .1 la maison pour prendre soin du ménage. Claudine, comme la plus jeune, allait garder le trou* peau sur le Montanverd; elle portait son dioer, sa quenouille, et pas.sait sa jouroec à filer, à chanter, ou à j.isrr avec .lea autres bergères; le soir elle revenait chez. .Simon, qui, après le toupet-, lisait à ses filles ((uelque histoire de la Ilible, leur donnait B.a beué.liciion; et tout le noode ail. lit dormir.
I»ans ce temps-là Ie< étrangers commencèrent à venir voir nos glacières, l n ieunc Anslal*» nommé .M. Ilclton , fils d'un riche ne::oriaul de l.iindres, eu passant à («cueve pour aller m Italie, eut la curiosité de fiilre le voyage de Chamouny. Il vint desccDilrc chex mad.i«e Cuutrran; et le lendemain, à quatre heures du ma- (.11, il monta le Montanverd pour aller voir la mer de glace, conduit par mon frère .Mi(^rl. qui m.tiuienanl est le doyen den guider. Il en re- >enall vers les onre heures, et se repos.ilt conme nous M cette fontaine, quand Claudine, qui %nrdut par-là ses moutons, le Tojanl for< échauffe, \int lui offrir des fniits et du lait qu'elle arnil piiur .<ton diner. L'Anglais l.t remerria, la re- ^.ird.i br.iueoiip. causa quelque teuips Nvrc elle, ri voulut lui donner vinq ou aii KHiocc*, que
MUSKE FRANÇAIS.
ClaiidiDo refusa; ruais la pauvre Claudîuc ne refusa point (le mener M. Hclton voir son troupeau, qu'elle avait laissé parmi ces grands arbres. L'Anglais pria sou guide de l'attendre, et s'en fut avec Claudine: il y demeura deux bonnes heures, ^'ous dire la suite de leur conversation, c'est ce que je ne jiourrais pas, puisque personne ne les entendit. Il suffit que vous sacliiez que M. Belton partit le ujônie soir, et que Claudine, en revenant chez son père, était pensive, rêveuse, assez triste, et portait au doigt un beau diamant vert, que l'Anglais lui avait donné. Sa sœur lui demanda d'où venait ce diamant. Claudine répondit qu'elle Pavait trouvé. Simon, d'un air mécontent, prit aussitôt la bague, et la porta lui-même chez madame Couteran, afin que l'on découvrît la personne qui l'avait perdue. Aucun voyageur ne la réclama. 31. Beltou était déjà bien loin; et Claudine, à qui l'on rendit le diamant, devint chaque jour plus triste.
Cinq ou six mois se passèrent. Claudine, qui tous les soirs rentrait avec les yeux rouges, prit enfin le parti de se confier à sa sœur NaneUe. Elle luj avoua que, le jour où elle avait rencontré M. Beltou sur le Monfanverd, M. Belton lui avait dit qu'il était amoureux d'elle, qu'il voulait s'établir à Chamoun3- pour ne plus la quitter et pour l'épouser. Moi je l'ai cru, ajouta Claudine; il me l'a juré plus de cent fois. Il m'a dit que ses affaires le forçaient de retourner à Genève; mais qu'avant quinze jours il serait ici, qu'il y achèterait une maison, que notre mariage se ferait tout de suite. Il s'est assis près de moi, ma embrassée en ra'appelant sa femme, et ma donné cette belle bague, comme l'anneau des mariés. Je n'ose pas vous en raconter davantage, ma sœur; mais j'ai de grandes inquiétudes, jb suis malade, je pleure toute la journée; et j'ai beau regarder le chemin de Genève, M. Belton ne revient point.
Nanettc, qui venait de se marier, pressa de questions la pauvre Claudine. Elle apprit enfin, après bien des larmes, que l'Anglais avait indignement trompé cette simple et malheureuse fille, et que Claudine était grosse.
Comment faire? Comment annoncer ce mal-
heur au terrible M. Simon? Le lui cacher était impossible. La bonne Nanette n'augmenta point le désespoir de sa sœur par des reproches inutiles; elle chercha même à la consoler, en lui faisant espérer un pardon qu'elle savait bien qu'on n'obtiendrait pas. Après avoir réfléchi long-temps avec elle, Nanette, d'après son consentement, alla trouver notre bon curé, lui confia tout sous le secret, et le supplia d'instruire son père, de l'adoucir, de lui faire voir que la faute de Claudine était le crime du méchant Anglais, de prendre enfin tous les moyens de sauver l'honneur, ou du moins la vie à la pauvre malheureuse. Notre curé, fort triste de cette nouvelle, se chargea pourtant de l'annoncer, et se rendit chez Simon à l'heure où il était sur que Claudine était 'sur le Montanverd.
Simon, selon sa coutume, lisait l'ancien Testament. Notre bon curé s'assit près de lui, parla des belles histoires qui se trouvent dans ce divin livre, admira sur-tout celle de Joseph lorsqu'il pardonne à ses frères, celle du grand roi David lorsqu'il j>ardonne à son fils Absalon, et d'autres que je ne sais point, mais que M. le curé sait. Simon était de son avis. M. le curé lui disait que Dieu nous a voulu donner ces exemples de miséricorde, afin qu'en étant doux et miséricordieux envers nos frères, comme Joseph; envers nos enfants, comme David, nous méritions de trouver aussi la même compassion dans notre père commun. Tout cela était arrangé bien mieux que je ne l'arrange; mais vous comprenez que notre curé préparait petit à petit le vieillard à la mauvaise nouvelle. Simon fut long -temps à l'entendre: il l'entendit à la fin, et, se levant aussitôt, pâle, tremblant de colère, il sauta sur le fusil avec lequel il tuait des chamois, pour aller tuer sa fille. Le curé se jeta sur lui, le désarma, le retint; et tantôt lui parlant avec force de ses devoirs de chrétien, tantôt l'embrassant, le plaignant, le serrant contre sa poitrine, il fit tant que le vieux Simon, qui jusque alors avait eu les yeux secs, les lèvres blanches, tout le corps tremblant, retomba dans son fauteuil avec ses deux mains sur son front, et se mit à fondre en larmes.
MISKF FRANÇAIS.
Le curé le laissa pleurer quelque temps sans lui rien dire; ensuite il voulut raiituoDer avec lui des mesures que l'on pouvait prendre pour sauver l'honneur de Claudine; mais Simon 1 interrompit : M. le curé, lui dit-il^ on ne sauvf point ce qui est perdu; chaque moyen que nous prendrions nous rendrait coupables nous-mêmes par les mensonges qu'il faudrait faire. Cette malheureuse ne ddii plus rester ici; elle y serait le scandale de tous, et le supplice de son p«'requ'elle s^n aille, M. le curé; quV-lIe vive, puisque Tinfàme peut vivre; mais que moi je meure loin d'elle; qu'elle parte aujourd'hui même; qu'elle sorte de notre pays, et que jamais elle ne se présente devant mes cheveux blancs qu'elle a déshonorés.
M. le curé voulut essayer de fléchir .sjmon; ses efforts furent inutiles. Siraon répéta l'ordre positif de faire partir Claudine. Notre bon curé s'en allait tristement, lorsque le vieillard courut après lui, le ramena dans sa chambre, ferma la porte, et, lui remettant une vieille bourse de peau remplie d'une cinquantaine d'écus: M. le curé, dit-il, cette malheureuse va manquer de tout: donncK-lui ces cinquante écus, non de ma part, gardcK-vous-en bien, mais comme une charité de vous: dites-lui que c'est le biru des pauvres que la compassion vous fait donner au crime; sur-tout ne parlez pas de moi. Et ai vous pouvie/, écrire à quelqu'un pour lui adresser , lui recommander... Je connais votre humanité, je ne veux rien voun dire, ni rien savoir.
Le curé ne lui rcpoutlit qu'en serrant .la main. Il courut rejoindre Nancttc qui l'atteudait dausi la rue, plus morte que vive. Hentre/., lui dit- il, rcntm dans la chambre de votre s«ur; faites un paquet de toutes .ses hardes; prcneu tout gcurralcuirul, cl veocy. l'upporter che» mol: je ne puis vous parler que la. .Nancite obcil eu pleurant: elle se douta bien de ce qui arrivait, et mil dans le paquet de Claudine ses propres habits, son linge, avec le peu d'argent qu'elle po<i- Mdail. Klle revint ensuite chea notre curé, qui lui raconta sou rntrciicn avec Stetn, lui^erait une luntjuo lotiro pour lo < uré 4e 8alfndP«> et lui dit:
Ma cht-re enfant, aujourd'hui mèm& il faut conduire votre sœur à ï^alencbes: vous lui dires ce qui s'e^t passe. Il est inutile que je la voie; mon miniitt-re ra'oblij^erait à lui faire des reproches qui seraient trop cruels dans ce moment. Vous lui remettrez cette bourse, à laquelle je vai.<« joindre quelques écus de mes épargnes; vous lui donnerez, cette lettre poar mmm €•■• frcre le cure de .Salenchcs; vous la aiêaeres j«»qu'a son presbytère, ou il n'est pas néceesaire que vous entriez; vous reviendrez ensuite auprès de votre père, qui a besoin de vous, mon enfant, de vous, dont la sagesse et la vertu adouciront, je l'espère^ les chagrins que lui donne votre sœur. Allez, ma fille, partez tout-à-llirure: nous uous reverrons demain.
Naoette, en soupirant, pnl le paquet, la lettre, la bourse, et s'en alla sur le Montanverd. Klle trouva Claudine couchée par terre, pleurant et se désolant. Naoette lui ménagea taat qu'elle put les ordres qu'elle apportait; mais, quand Claudine fut instruite qu'il fallait s'ea aller surle-champ, elle poussa des cris horribles, s'arracha les cheveux, se meurtrit le vi$aj;e, en repétant toujours: Je suis chassée; mon père me lionne sa malédiction: tue-moi, ou je me jette dans ce précipice.
Naneite l'embrassait et la coatenaiC. KUe f«C plusieurs heures :i \\ calmer, ru lui donaaot l'espérance que Simon s'apaiserajt un jour, en lui promettant de l'aller voir souvent, de ne jamais l'abandonner. Enfin rlle décida Claudine a partir; ri toutes deui , à U nuit tombante, pnreni le chemin de .'^.ileoche.*, m évitant do passrr par notre village, où, malgré lobscnrilc, la pauvre Claudine aurait cru que tout le »<Nldc lisait sa f.iutc aur son fTout.
La roule fut tri^^le, comme vous pense»; elles n'arrivèrent qu'au point du jour Nanetie ne put se r^*)udre à paraître avec .<va »trur devant .^1. le cure de .Salencbes: elle fil ses adieux à (*laadine avant d'entrer dans la villr. la tint loogirmp<( serrée contre s«n seia , lui remit toal ce qu'rlle avait pour rllr, et la quitta prea^ve auaai deïvoli^ qvr sa iaaiheurett»c striir.
I>i>« <|iir Claudine «e vit «ruir. tout m^o mw-
rage rabandounc. Elle alla se cacher dans la montagne^ et y passa la jouruéc sans prendre aucune nourriture, résolue de se laisser mourir.
Cependant, quand la nuit fut venue, elle eut peur, et s'achemina vers la ville, où elle demandait à voix basse la maison de M. le curé. On la lui indiqua. Elle frappa doucement: une vieille gouvernante vint ouvrir.
Claudine s'annonça de la part de M. le curé du Prieuré. La gouvernante la conduisit aussitôt vers son maître, qui soupait dans ce moment, tout seul au coin de son feu. Claudine^ sans oser lever les yeux, sans oser dire une parole, lui remit sa lettre en tremblant; et^ tandis que le curé lisait en se rapprochant de sa lumièie, la pauvre fille couvrit son visage de ses deux mains, et se mit à genoux près de la porte.
M. le curé de Salenches est un brave et digne homme: toute sa paroisse le chérit et le respecte comme un père. Quand il eut fini la lettre, et qu'en retournant la tête il vit cette jeune fille à genoux, toute baignée de larmes, il se mit à pleurer aussi. Il la releva, loua son repentir, lui fit espérer le pardon d'une faute qui lui causait tant de douleur, la força de manger malgré ses refus; et^ rappelant sa gouverDante qui était sortie, il la chargea de préparer un lit pour Claudine.
Claudine, tout étonnée de voir quelqu'un qui ne la méprisait pas, lui baisait les mains sans répondre , et baisait celles de la gouvernante, qui s'empressait de la faire souper. Le curé, assis près délie, lui parlait avec amitié, et ne disait pas le moindre mot qui pût lui rappeler son malheur: il demandait des nouvelles du bon curé son confrère; il racontait les bonnes actions que ce digne pasteur avait faîtes, et se plaisait à répéter que la plus belle comme la plus douce fonction de leur ministère était de consoler les malheureux et de ramener les cœurs égarés, Claudine récoutait avec un respect, avec une reconnaissance qui l'cmprchaicnt de manger; elle le regardait avec des ^eux pleins de larmes: il lui semblait voir un ange du ciel que Dieu lui envoyait pour la relever. Quand son souper fut fini, la gouvernante vint l'avertir que sa chambre
était prête. Claudine alla se coucher bien plus calme: elle ne dormit pas, mais du moins clic reposa.
Dès le lendemain au matiu^ le bon curé courait Salenches, pour trouver un petit logement où Claudine pût accoucher. Une vieille femme, qui vivait seule, et qui s'appelait madame Félix, oflfrit une chambre en promettant le secret. Claudine y vint à la nuit. Le curé voulut payer de son argent trois mois de la pension d'avance; et madame Félix convint avec lui de faire passer Claudine pour une de ses nièces mariée à Chambér3\ Tout fut arrange. Il était grand temps; car la fatigue du chemin^ les peines, les agitations qu'avait éprouvées Claudine, lui donnèrent des douleurs dès le même soir. Quoiqu'elle ne fût grosse que de sept mois, elle accoucha d'un garçon beau comme le jour, que madame Félix tint sur les fonts de baptême , et qu'elle nomma Benjamin.
Le curé voulait tout de suite envoj'cr cet enfant en nourrice; mais Claudine le pria tant, lui dit avec tant de pleurs qu'elle aimait mieux mourir que d'être séparée de son petit Benjamin, qu'il fallut le lui laisser du moins pour les premiers jours; et, quand ces premiers jours furent passés, la tendresse de la mère pour son fils se trouva plus forte. Le curé parla raison, lui représenta qu'elle rendait impossible son retour à Chamouny , sa réconciliation avec son père. Claudine récoutait en baissant les yeux , et ne répondait à tout cela qu'en embrassant Benjamin. Le temps s'écoula. Claudine achevait sa nourriture, et demeurait toujours chez madame Félix, qui l'aimait de tout son cœur. Les cinquante écus de son père, ceux que Nanette avait mis dans le paquet, suffisaient pour payer sa pension. Cette bonne Nanette n'osait point venir voir sa sœur à Salenches; mais elle portait tout ce qu'elle pouvait économiser chez notre curé, qui le faisait passer à son confrère. Ainsi Claudine ne manquait de rien; il lui fallait si peu de chose I Elle ne sortait jamais que les dimanches pour aller à la première messe. Le reste du temps elle le passait avec son fils et la vieille, qui, ayant été autrefois maîtresse d'école à la
Ml'8KE (••n.WÇAIS.
Hounc-Villc, apprit à Claudiuo à bien lire, a hien écrire, et lui donna une sorte d'éducation. Claudine eiifin n'était pas malheureuse; le polit Henjamin était cliarniant; maii> ce bonheur ne pouvait pas durer.
Dix-huit mois se passi-rcnt. Benjamin marchait déjà tout seul. Claudine avait si bien profilé des instructions de la bonne madame Félix, qu'elle se trouvait en état d'instruire un jour elle-même son fils. Ce fils devenait de plus en plus aimable. Claudine ne pouvait se lasser de Padmircr; elle n'était occupée que de lui; elle ne songeait qu'à l'uimer, quand le curé de iSalenches vint la trouver un matin.
Ma chère fille, lui dit-il, lorsque je vous ai recueillie, lorsque j'ai couvert votre faute du manteau de la charité, mon projet était de mettre votre enfant en nourrice, de le faire élever dans un village, et de lui donner ensuite les moyens de gagner sa vie. J'espérais, pendant ce temps, apaiser la colère de votre père, l'engager à vous reprendre dans sa maison, où votre repentir, votre mode>tie, votre amour pour la sagesse et le travail, lui auraient fait oublier les chagrins que vous lui cau>àtes. Cette conduite était la seule raisonnable, la seule qui pût vous rendre l'amitié de votre prre et l'estime de vos arai>. Vous seule vous y opposez: votre tendresse passionnée pour votre fils, votre résolution de ne jamais le quitter, vou.s exilent à jamais delà maison paternelle. Comment voudriez-vous que Simon vit rel enfant? ^uc pourrait-il être à ses yeux y à ceux de tout votre village, qu'un sujet éternel de lionte et de douleur? >'ou» ave/, assez, de raison, assez, de nrur, a>^i"/ dc!<pric, pour sentir qu'il faut ren(»nrcr à votre enfant, ou à votre père, à votre famille, à votre pa^ ". Je lis dans vos yeux que votre choix eut fait; mais je dois vous représenter que vous ne pouver pas rester ici toute la vie cher une pauvre et bonne femme, qui vous e!«t tendrement :i(tachre, je le sais, qui vous demandera peul-éirc de ne jamais vous séparer d'elle, mai^ à qui •on indigence ne permet pas do vous Karder pour rien. Je ne pui-* ntoi-mèmc vou^ continuer les fiiblcs secours que je vous al donnes, parcequMs
^ont le bien de tous les malheureux; et qu'après avoir rempli vis-à-vis de vous les devoirs que me prescrivait votre situation, je serais coupable d'abandonner les autres infortunes ponr satisfaire un amour que j'excuse, qui m'attendrit, mais que je ne dois pas encourager, ^'ous me repondrez que vous pouvez vivre avec l'ju'gent que votre sœur vous fait passer. Mais cet argent est pris sur sa subsistance, sur celle de sa famille et de son mari. Nanette travaille à la terre^ tandis que vous caressez Benjamin; Nanette vous envoie le Iruil de sa peine, et .Nanette n'a point fait de faute. Je le demande à votre corur, ma chère fille, devez-vous recevoir long-temps ce» bienfaits? Il ne vous resterait qu'une ressource: ce serait de vous mettre en service^ soit à Genève, soit à Chambéry. A votre âge, avec votre figure, entourée peut-être de mauvais exemples, ce parti vous exposerait à bien des périls. D'ailleurs, je doute qu'avec un enfant que vous ne voulez pas quitter, vous trouviez des maîtres qui vous reçoivent, l'ensex à toutes ces considérations; rtfléchissez-y mûrement : je vous donne deux jours. Vous me direz à quoi vous êtes déterminée; et je vous promets de faire encore pour vous tout ce qu'il me sera possible de faire. .Vpre«^ ce discours, le curé sortit, laissant Claudine dans une grande incertitude et dans une afniction plu.s grande. tUle sentait l.\ vente de tout ce que le sage curé venait de lui dire: elle sentait encore mieux qu'il lui serait impossible de vivre sans Benj.viun. Klle px«sa touto Ia journée et toute l.i nuit à chercher, à rooler *l:ins sa tête les moyens de ne plus être à charge a sa su*ur , et de ne pas quitter êmn ftU. hMêm elle prit un parti qui pouvait avoir ses 4aii(ers, mais qui du moins accordait tout; el , decidvc à le suivre, elle se leva dc« le point du jour pour écrire ce billet au curé:
Mon ( iiin MiKvrArrmin,
,,J'ai bien du chagrin de se poovoir a'acquitter de tout ce que je vottf dois pmt mmt «>■iiiiosion égale à ma reconoaissaoce poir vous. Le bon IMeu sait que, s'il ne fallait que donner ma vie p«>ur que vom Iknies content , je no
serais pas si malheureuse. Mais quelle différence de mourir ou de quitter Ueujamin! Je ne le peux pas, monsieur le Curé; j'ai essayé tout ce que j'ai de forces: uc me Iiaïssez puiut; je ne le peux pas. Je ne veux plus être à charge à ma pauvre sœur, ui à la bonne madame Félix, ni à vous qui Rve/. tant fait pour moi. Quand cette lettre vous arrivera, je serai déjà loin de Salenches, et je n'y reviendrai plus. J'ai trouvé des moyens de vivre sans être au service de personne, sans risque d'abandonner jamais la vertu, que vous m'avez tant fait aimer. Soyez tranquille sur ce point, mon cher bienfaiteur. Je m'en vais sans en instruire la bonne madame Félix: elle voudrait me retenir, je n'aurais pas le courage de la refuser. Je laisse dans le tiroir de ma petite table de noyer quarante-cinq livres que je lui dois pour le quartier qui va finir: je vous prie de les lui donner, en lui disant bien que je la regretterai et la bénirai toujours. Quant à vous, mon cher bienfaiteur, c'est le bon Dieu qui vous bénira: car vous êtes son image sur la terre; et, après lui, c'est vous que j'honore, que je respecte, et que je chéris le plus."
Claudine.
Après avoir cacheté cette lettre, elle la laissa sur la table, fit son paquet , mit dans un mouchoir une vingtaine d'écus qui lui restaient, et portant Benjamin dans ses bras, elle sortit de Salenches.
Elle prit le chemin de Genève, alla coucher à la Bonne-Ville, parceque le petit Benjamin ne lui permettait pas d'aller vite: le second jour, elle vint a Genève. Son premier soin fut d'y vendre tout ce qu'elle avait de hardes, de linge, et d'acheter, avec ce qu'elle en put tirer, trois chemises d'hommes, des souliers plats, des culottes^ un gilet, une veste de drap brun, un mouchoir de soie, et un bonnet rouge. Elle coupa ses beaux cheveux noirs, qu'elle vendit à un perruquier, se fit un havresac de peau de veau.
dans lequel elle mit son bagage. Elle ôta de son doigt le beau diamant vert qu'elle n'avait jamais quitté, le passa dans un cordon qu'elle suspendit à son cou, et le cacha sous sa chemise. Ainsi vêtue en petit savoyard, un gros batun à la main, le havresac sur les épaules, et Benjamin assis par-dessus le havresac, joignant ses petites mains sous le menton de Claudine, elle sortit de Genève en demandant la route de Turin.
Elle mit douze jours à traverser les montagnes, sans qu'il lui arrivât aucun accident: au contraire, dans les auberges où elle dînait et couchait, Tâge, la figure du joli savoyard, cet enfant quil portait sur le dos et qu'il appelait son frère, intéressaient tout le monde. Par-tout on traitait bien les petits voyageurs, et, quand Claudine payait le matin, on lui demandait moitié moins qu'aux autres: quelquefois même on n'exigeait d'elle que de chanter la fameuse chanson des vieilleuses de son pays. Claudine alors, sans se faire prier, d'une voix douce et sensible, commençait ainsi cet air si connu dont elle avait un peu changé les paroles :
Pauvre Jeannette, Qui chantais si bien, Larirette,
Triste et seulette.
Tu ne dis plus rien.
Las ! je soupire Loin de mon ami:
Ne sais rien dire A d'autres qu'à lui.
Jeune et fillette, Ne peux-tu changer I Larirette:"
Crois-moi, Jeannette, Choisis un berger.
Le roi lui-même Aurait un refus;
Du jour qu'on aime On ne choisit plus.
CFinJ
S3om MDSÉE FRANÇALS erfdjcùit roodjcnth'd) efnc îWutnmcr. ©fc «Podàmtcc ^)crfen^cn hit Dîummcni wpdjcr.tltd), 6ic SBudjtMiiMiinjcn monatlid). — «boimcmcnté » «Prêté fiir 26 ITiummecn oter 6 ORoiiat 1 Ztilt. Ctn «bomtcmciU untcr «G 9Rummern finbct m'djt ®tatt. 3u bcjfeljcn ^urd) auc «udjIjanMttnflcn unb «Podamtcr.
^ielcfclb, î)rucf uni) SBerlag oon aJcl^aflcn S> SilaiitiQ*
V'^"" Aimée. N'«. 41,
CHOIX DE LITTÉRATURE
tiré
TANT ANCIENS QUE MODEREES
par O, Tj. B. JW^OMjFF, prof, bt dr., et C. HCMLTT, na.