DIA\K
Oui, muDsieur, voilà ce que j'ai lait, ei ces sold.ti.i M BM voyant ain^i , moi, pauvre lille aveugle, cet Mildats se retin-rcnt sans OMr Armnchir le .«leuil de c«Uo chambre, ils se retirèrent et me laisM-rent seule avec lui, ceulc, et alors, monsieur, il ferma o««t« porte que Iw soldats avaient respectée, et lui ^uo je wtmtds de fMiver, lui...
lAonahd.
Lui...
DiA.vB, arec drsespoir.
J'aurais pu appeler au momws et le perdre; mais je l'aimais et il n'y eut que moi de perdue!
LKONARD.
Ah! l'infàrae! l'infâme!
DI.AVK.
Oh! oui, bien infâme, n'est-ce pas? et moi bien malheureuse!... Eh bien! ■tlicur, le lendemain, quand je retournai dans ce pavillon, la honte sur le f^ont, rien, rien... il n'y était plus.
LkONARD.
Oh! que vous avez dû souffrir!
DL\NB.
Mats ce n'était pas tout... depuis ce temps, p:is un mot, pas une nouvelle de lui! je restai seule sans pouvoir lire, écrire, interroger, avec un affreux secret dans le cœur... et loraqae aa m*-re a surpris ce secret à mon désespoir, c^eet pour lui, pour lui seul que j'ai prie. Elle lui a écrit; il n'a pas répondu. Enfin, désespérètfy elle a fait venir mon père et mes frrre», et le pouvant me rendre rbonneur, elle leur a AiH jurer de me venger... ils l'ont jure, monsievr, ils l'ont juré devant moi... Ils vont venir pour cela, et c'est pour cela que je suis reaue, poor empècher ce combat inflaie, car il ne peut pas tuer mes frères apre^ m'a voir dèahWMrée.
LiONARO.
Oh! malheur! malheur!
, vous le tmm- •r, l'il le ve«t.
IMANK.
Vous romprenes cela, aïoi prenez , et il peut aow Kcouter. , je ne lui deoi.'tide que son nom , an jour, une heure, .'«'il le fjiut , et je wtis }wn à \ ous, a lui... je vous jure devant Diev ^«e j**^ fenserai , que ce ne nera pas pour lui une longue rhaine... Je n'ai paj long-lMnps à vivre, mon<«irur, j'ai trop souffert png cela! nuis ai IMen était xsstr. implacable pour me fatrc piv forte que non nialhoar , je ▼wu le jnre, je m» tuerai.
LKON.IRO
Malheureuse !
DIANE
Oui, je me tuerai^ non pour lui, je puis vous le dire à vous, mais pour moi... Je ne Taime plus maintenant, je le méprise.
LÉONARD
Léonard Asthon... oh! ne le méprisez pas...
DIANE
Ne pas le mépriser...
LÉONARD
0 Diane, ange sacré de misère et de douleur, je vous jure que si Léonard peut encore quelque chose dans ce monde, il réparera votre honneur et vous sauvera. Ahl ne le méprisez pas avant de tout savoir.
DIANE
Mais qu'y a-t-il encore, et qu'avez -vous à m'apprendre ?
LÉONARD
Je ne puis rien vous dire, je ne dois rien dire; mais souvenez -vous des paroles que je prononce ici devant ce Dieu que vous avez invoqué: Quoi que vous puissiez apprendre, quoi que vous ajez à souffrir encore, soyez forte pour vivre. Ne condamnez pas Léonard et comptez sur la justice du ciel et sur lui.
DLANE.
Sur lui?
LÉONARD
Oui, sur Léonard Asthon^ qui n'a pas conquis par le mensonge la renommée d'un noble cœur et d'un honneur sans, tache; sur Léonard Asthon, incapable d'une lâcheté; je vous l'atteste, et au nom duquel je ne vous ai pas vainement promis de vous sauver; sur Léonard Asthon enfin^ comme vous l'avez aimé.
DIANE, lui tendant la main.
Dieu le veuille, monsieur!
LÉONARD
Prenez ma main, madame; vous pouvez vous y appuyer sans crainte qu'elle vous manque ou qu'elle vous trahisse!
DIANE
Je le crois; car il y a des cicatrices à cette main, c'est celle d'un vieux soldat.
JLe Piea itlrgite.
Par Charles de Bernard.
CSuiteO
— Mais c'est donc réellement une femme ver tueuse, imprenable? dit Adolphe, assez désappointé en voyant le peu de succès de sou enquête.
— Vertueuse, oui; imprenable, vous me permettez de le croire puisque j'ai échoué.
1— Ainsi pas un amant, pas une intrigue, pas un moment d'oubli dans toute sa vie?
— Cœur sans faiblesse, réputation sans tache, dit le député, qui ajouta d'un air sardonique: — Vous voyez, mon cher, que la partie est digne de vous.
— Ces choses-là sont faites pour moi, se dit le vengeur d'Adrienne avec dépit; dans son auréole de perfection et de vertu, cette femme n'est pas une femme, c'est un être de raison; et alors où la frapper ?
Le souvenir de ses anciennes amours n'avait porté nulle atteinte à l'appétit de M. Groscassand, qui, ayant achevé son diner, se leva de table.
— Eh bien! qu'avez-vous résolu? demandat-il à son hôte en changeant subitement de conversation; — continuez-vous votre stage et débutez-vous au barreau? ou vous décidez-vous à tenter fortune dans le commerce? parlerai-je à Laffitte ou à Périer?
— Je vous remercie, répondit Adolphe d'un air distrait; j'ai une place.
— Une place! et quelle place? demanda le député libéral.
— Un emploi au ministère de l'intérieur.
— Une place du gouvernement! s'écria M. Groscassand (de la GirondeJ en faisant tonner sa voix de basse-taille, — une place du gouvernement! vous, Dauriacl vous, que j'estime et que je nomme mon ami! c'est impossible; vous vous moquez de moi.
— Nullement, je vous assure, répondit Adolphe assez surpris de cette sortie imprévue; vous savez bien que j'ai peu de fortune.
— Travaillez, dit le collègue de Benjamin Constant.
— Cest précisément pour travailler que j'ai sullicité uo emploi.
— Un empini du gouvernement! c'est une plaisanterie ! quand je vous dis: travaille/.! j'entends parler d'un travail noble, et non d'un labeur servile. Vous êtes avocat j que ne plaidez-vous V le barreau est un état indépendant, honorable, et quand on réussit, on est assuré d'un résultat trés-positif; moi, par exemple, mon cabinet à Bordeaux me rapporte de vingt -cinq à trente mille francs: que serait-ce à Paris 'i?
— Mais considérez que votre position est faite et que la mienne est à faire. Vous avez du talent, en aurai-je, moi? Enfin, vous êtes à Bordeaux et je suis à Paris. Avez-vous calculé ce qu e>t la concurrence dans ce pays-ci, et sur combien de centaines de mes confrères je devrais marcher
pour arriver
— Kh bien! entrez dans le commerce! je vous ai déjà offert mes services auprès de nos seigneurs de la finance.
— Dépendance pour dépendance, dit Adolphe froidement, j'aime mieux servir mon pays qu^un banquier.
— Votre payai c'est ici que je vous tiens, s'écria .M. Groscassand aussi rhaleurcuseinent que s'il eût été à la tribuue ou :i l'audience; — et qu'appele/.-vous le pays, je vous prie? est-ce le gouvcrncmeni ou la nation? le ministère ou trente millions de Français qui n'ont aucune part aux emplois? Je sais que beaucoup de gens, qui se prétendent libéraux, ne se font aucun scrupule d'accepter «les places du gouvernement; ils sont même plus Hcharnes que les autres » les solliciter^ témoin ce Boismenu ou Chrtumcuu, qui a porté jadis le bonnet ronge ec qui iu'c\pédle aujourd'hui son Imbécile de fils pour que j'en fasse un valet de Charles X. Ce ne sont pas ces honimes-Iu que vous devez prendre pour modèles, mon jeune ami! car à ce(te inutatitm vous Huriex bienliU perdu ce qui est plus précieux que toutes les fortune^ de la terre, restinie «I. n autres et de vous-même. Il faut savoir choi.sir entre Home et Carthage. Sï*l vous accepter, une place du gouvernement , devenez le vassal , rhomme-lige^ le serf du gouvernement, c'c^i
votre devoir, puisqu'on vous paye; Buiis alors quelle figure ferez-vous dans nos réunions, dans nos clubs ou se fait sentir un besoin dépuration, car il s'y introduit chaque jour de faux fnres? Save/- vous ce que penseront vos amis les plus intimes, ce que dir<»nt bien haut vos ennemis? Ils penserjnt, ils diront: Voici Dauriac, Dauriac qui s'est vendu!
En prouonV'inl ce dernier mot, M. Groscas« sand (de la Gironde) leva la main droite k la hauteur de l'œil gauche, tira de haut en bas on fendant formidable qui dans sa ligne diagonale n'atteignit heureusement que le vide, et res'bi sur cette pose, assez, content au fond de son éloquence.
— Vendu, jamais! s'écria Dauriac en levant les deux bras par un geste non moins pathétique.
— On le dira, on le croira, et l'on aura raison, car les apparences vous condamneront; chacun alors s'eloi;;nera de vous cl s'empressera de vous renier. Heunux encore si vous n'entendet pas siffler à vos oreilles comme des balles meurtrières les mots d'espion et d'agent provocateur.
— Monsieur, dit Adolphe en pâlissant , celui qui pron«>nccrait un pareil mot le paierait de n vie, s'il ne me turiit pas.
— Jeune homme, répondit le députe de Bordeaux de son accent le plus solennel: j'ai l'habitude de dire la vérité à tout le monde, .irais comme ennemis; je vous vois sur le bord d'un abime, il est de mon devoir de vous le montrer, puisque vous ne l'apcrcever p.vs.
— Je ne suis p.^s si intéressé que vous paraisse/, croire, reprit le jeune homme avec «a mmtr sourire; j'ai été pauvre, et je saurai l'être entore , quoique j'aie maintenant des raisons légitimes pour désirer, je ne db pas la richesse. mais le bien-être. M je savais que cette place pùi faire ele*cr le moindre doute vur la siuccrilé de nés opinions, sur l'intégrité de mon honneur, je donnerais ma démission des deouun.
— Je vous conseille de la donner ce soir ncme ; il ne (hui januiia rtmtUrt au lendemain une bonne réMlvCiaa.
ci c— cieaciei»ti<at.
Zà
que vous parlez ainsi? songez qu'il ue s'agit pas de moi seul; je vais me marier.
— Je ne donnerais pas un autre conseil à mon frère, dit le membre du côté gauche.
— Adieu! répondit Adolphe, je vous quitte, car il est tard; mais je vous prouverai bientôt qu'il y a <ïe Técho dans mon fime, lorsqu'on prononce devant moi les mots d'honneur et de
loyauté.
Les deux hommes échangèrent une poignée de main que M. Groscassand prolongea en manière d'encouragement pathétique^ ou de congratulation anticipée. Adolphe sortit ensuite de l'appartement du député et regagna son logis, à pied, en se livrant le long du chemin à des méditations d'une nature peu égayée.
Voilà une triste journée, se dit-il pour conclusion en rentrant chez lui; mille écus de rente perdus sans que j'en aie touché une obole ! car mon parti est pris, entre l'honneur et l'intérêt il n'y a pas a hésiter; ce Groscassand est un homme antique, il aurait dû naître à Sparte: sa franchise est un peu crue; mais quand on est comme lui trempé dans l'acier on a le droit d'être sévère pour les autres. Il paraît que la vertu est inséparable de l'austérité, de l'intolérance même; car enfin cette comtesse de Chantevilliers que je déteste, c'est par une vertu poussée jusqu'au fanatisme qu'elle a ce matin blessé si cruellement Adrienne. Pourquoi le contact de ces êtres supérieurs est-il parfois si rude et si déplaisant! et par quelle raillerie du sort faut-il qu'un des jours les plus tristes de ma vie soit précisément celui où je me suis treuvé en face de ces deux phénix? une femme irréprochable et un homme incorruptible!
Une nuit d'insomnie confirma Dauriac dans la double détermination de conserver au prix de sa place l'estime de son honorable ami le mandataire du peuple, et de châtier l'arrogance de madame de Chantevilliers, dût-il, pour atteindre ce
modèle d'une perfection surhumaine, le poursuivre jusque dans le ciel, comme autrefois Diomède attaquait sans scrupule les divinités de l'Olympe. Le premier de ces projets étant de beaucoup le plus facile à accomplir, l'amant de madame de Versan résolut de l'exécuter sans retard, avant même d'avoir revu la femme qu'il aimait et dont il redoutait les remontrances. Après déjeuner, il se rendit au ministère de l'intérieur et y pénétra sans difficulté, car sa figure connue du concierge lui assurait déjà les prérogatives d'un habitué de la maison. Il se dirigea sans hésitation dans le dédale des corridors, et arriva bientôt devant le cabinet de M. Sabathier, dont la porte lui fut ouverte aussitôt par un domestique portant la livrée ministérielle.
Le sanctuaire du chef de division offrait l'aspect froid et guindé, qui semble l'uniforme obligé de la bureaucratie; selon l'usage^ des bibliothèques à casiers remplis de cartons verts en garnissaient les parois. Dans le milieu, une grande table couverte d'un tapis, çà et là quelques sièges en acajou, complétaient l'ameublement dont le morceau principal était le buste de Charles X. placé sur un socle inamovible qui avait supporté la tête de Napoléon et attendait celle de Louis- Philippe.
A l'angle de la cheminée, devant un petit bureau surchargé de papiers, M. Sabathier était «assis sur un de ces fauteuils dont le dossier trèsbas ne permet ni le sommeil ni la rêverie, et que les travailleurs affectionnent en raison même de cette incommodité. Une peau de loup étendue sous la table qu'entourait un paravent, à l'abri duquel l'employé supérieur avait le ftiux air d'un saint dans sa niche, annonçait seule cette préoccupation du bien-être qui porte l'homme à embellir son gîte habituel; à part cet échantillon, non pas du luxe, mais du confortable, un anachorète eût avoué le mobilier de cette espèce de cellule administrative.
CSuiteO
^itiefîlt, î)ru(f unb S^erlag oon ÎBeH^agen <sr STraftng.
yième Année.
CHOIX DE LlTTÉRATriiR
tire
TANT ANCIENS QUE MODERNES
par O. Et. JB, JF'OEt'FT, prof, et db., et C. ^CMMCtZ» dr.
Ije Pieti it.li'ifiie.
Par Charlks dk Bkkn.vrd.
CSuUeJ
Au bruit de la porte, M. ^<abatbier leva la tète ; mais il la baissa aussitôt en recunnaissaot Adolphe et couliuua la lecture d'un mémoire qu'il feuilletait avec une rapidité, fruit de l'habitude , et eu lisaut cinq ou six lignes ù la fois. Accoutumé à ce f;cnre de réception, Dauriac s'approcha de la chcmiaée et attendit que son protecteur lui adressât lu parole. Après avoir achevé sa lecture, celui-ci écrivit une annotation en mar;;e du mémoire qu'il plaça soi;;ncusemcut dans un des casiers de ^ou bureau, et, relevant ses lunettes au-dessus de itoa front chauve, il fixa sur le jeune homme un regard railleur.
— ftiavc/.-vous, Dauriac, lui dit-il, que si noun étions encore sous la tutelle du parti prêtre, vocre notnioatiou courrait ^raud risque d'<-(rc révoquée? IiC?i promenades léle-a-téte sont fort a;:reables, sans doute; mais pour vous les periucttre, vous devriez, attendre qu'il y eût des feuilles au Jardin des riantc.i; en ce moment il est trop difficile d'^ éviter le.n rencontres fâcheuses.
-" J'étais bien sur d'être gronde, nponilii Adolphe en souriant.
— C'est envié qu'il faut dire , répliquât 4;aienient le vieillard; si \ous a\e/ peu de raison,
(lu moins vous n'avez pas mauvais goût; ce qui serait pire. Elle est fort bien cette petite femme.
— Cette femme sera m.i femme avant trois mois, dit Dauriac d'un ton serieuA.
— Eo ce cas je m'invite à la noce et je prétends y danser avec la mariée, ^»i j'ai eu d'abord une mauvaise pensée, ne m'en veuillez pas, mon ami; mais avouez que les apparences m'y auii»risaient un peu. Encre nous, il n'est pas trop d'usage de se promener ainsi, s;ins chaperon, avec la personne qu'on veut épouser.
— Je le sais, monsieur; et je me suis déjà repenti de celte imprudence.
— Vous faites bien de vous marier, reprit M. Sabathier, vous savez, que je vous en ;u donne plus d'une fuis le conseil, l ne femme et une place, avec ces deux lieus il est diflicile qu'un homme s'écarte du boa chemin. ^)u.int à votre place, c'est ud« affaire terminer, cl il ne rc^to qu'à vous installer. Votre chef do bureau doit > cnir dans mon cabinet ce malin; nr vous en aile/, pas , je vous presenlcr.ti à lui. Ccst un liomuie de mérite, et avec qui vous >eTcT fort bien.
— Mou.^ieur , répondit le jeune homme avec einbarr^is, je ne sais comment vous exprimer ma rt (onnai.ssnnie pour rmlérèl %■• vous m'afts i< inoi;;ne en cette occasion... U me aérait bien iloux de ne devoir ma position qu'à vous, l'ancien ami de mon père... J'e^pere que %ous n'aiinbucreA jimais à un sentiment d'ingratitude
MUSKK FRANÇAIS.
rimpossibilité où je me trouve de profiter de vos boutés.
— Qu'est-ce à dire? demnuda M. SnbatMer en enlevant ses lunettes par un geste fort vifj vous ne voulez plus de cette place?
— Je dois la refuser, dit Adolphe.
Et pour quel motif? En avez-vous obtenu
une meilleure?
— Non, monsieur.
— Vous avez hérité?
— Non, monsieur.
— La femme que vous épousez est donc millionnaire?
— Elle n'est pas plus riche que moi.
— Alors vous avez7g''^gDé un quaterne à la loterie ?
— Rien de tout cela, monsieur, ma position n'est point changée.
— Dans ce cas, ne pouvez-vous ou ne voulez-vous pas m'expliquer ce qui a si subitement changé vos sentiments? demanda le chef de division en regardant le jeune homme en face.
— Monsieur, répondit celui-ci, qui hésitait encore malgré lui , je ne vous ai jamais caché mes opinions; ce sont elles qui m'empêchent d'accepter une faveur d'un pouvoir pour lequel je ne me sens aucune affection.
— Vos opinions! s'écria le vieillard en haussant les épaules; avant-hier elles vous permettaient de servir le gouvernement, et aujourd'hui elles vous le défendent! Que vous est-il donc arrivé depuis vingt-quatre heures ? Une pareille détermination ne vient pas de vous seul, j'en suis certain; elle vous a été suggérée par quelque influence étrangère. Ecoutez-moi, Daurlac; vous êtes un cerveau brûlé, comme Tétait votre père, à qui je n'ai jamais épargné les leçons; je ne serai pas plus indulgent pour vous que je ne rétais pour lui. Que signifie cette folie? vous avcx pour tout bien quatre mille livres de rente, car je connais votre fortune, et vous refusez un emploi qui doublerait votre revenu en attendant mieux, et cela au moment de vous marier! Allons donc, ça n*a pas le sens commun. Répondez-moi franchement: qui avez-vous vu depuis avant-hier?
— Je n'ai pas besoin d'avertissement pour remplir un devoir, répondit Adolphe d'un ton sentencieux,
— Voilà une phrase digne de Sparte, reprit le chef de division; mais veuillez vous rappeler que nous sommes à Paris. Encore une fois, qui vous a donné ce beau conseil? Ce ne peut être votre future; les femmes ont plus de raison que cela.
— En pareille matière, on consulte ses amis politiques avant sa femme.
— Et l'on fait une sottise n«uf fois sur dix. Mais sortons des généralités; n'osez -vous me citer ces amis politiques qui s'opposent à ce que vous gagniez votre vie en servant l'Etat?
— Et pourquoi ne le ferais-je pas? dit Adolphe avec vivacité.
— Nommez-les donc, reprit le chef de division toujours impassible.
— Je vous en nommerai un seul, répondit le jeune homme, qui eût été fort embarrassé de doubler la citation. Vous connaissez déjà le nom que je vais prononcer, et vous avouerez, j'espère, que celui qui le porte a le droit d'être écouté lorsqu'il donne un conseil.
— Enfin, quel est ce nom? Epictète ou Socrate?
— Groscassand (de la Gironde)! répondit Dauriac d'un ton ferme et grave.
— Le député du côté gauche? demanda M. Sabalhier qui retint au bord de ses lèvres minces et décolorées un de ces sourires silencieux, dont Cooper a fait une des grâces caractéristiques de Bras-de-Cuir.
— Il n'3' a pas à Paris deux hommes qui portent ce nom, dit Adolphe sans se dérider.
Le chef de division se leva, et passa dans une petite pièce attenante de son cabinet; là, ayant ouvert une armoire, il y prit, parmi beaucoup de papiers, un cahier dans lequel il lut une demi-page environ, et qu'il remit ensuite à sa place; puis il referma l'armoire dont il serra la clef dans sa poche, et revint s'asse».ir sur son fauteuil.
— Oh! vous avez beau consulter votre grimoire, lui dit le jeune homme avec un rire af-
MISKK FH ANC Ali».
fecté; — Grusca^and est uu huuinie auiiquc et iACurruplibJc, qu'ua parti peut offrir à ses eouemïs comme :i ses ami«i. C'est un ur tres-pur, comme dit la Uihlc, et vous serez, bien habile si vous y découvrez le moindre graio d'alliage. Ses preuves sout faite5!, vo>c/-vous; car depuis qu'il est homme politique, les tcutatious ne lui ont pas été épargnées, et il y a toujours répondu par le dédain qu'elles méritent. Il est notoire qu'il a refusé la croix d'honneur et une place de conseiller à la cour royale de Bordeaux. M. Sabathicr écouta ces paroles avec une sorte d'iudulgcnee compatissante, en aspirant lentement une prise de tabac.
— Mon cher ami, denianda-t-il ensuite, quel û^e avex-vous? vingt-quatre ans, je crois?
— Vingt-cinq passés, répondit Adolphe.
— Alors vous êtes un peu jeune pour votre âge; ce n'est point un malheur assurémcct: les illusions s'envolent toujours hssca vitel Mais cependant vous ferie>^ bien de vous défier de cet engouement irréfléchi que vous apportez S4juvcnt dans l'appréciatiou des choses et des liummes. i'elui qui, comme vou.<i, se destine aux lUTaircs, doit .se tenir en garde contre roptimisme. Il y a toujours quelque chose de niais a \ oir en rose; en ce moment, par exemple, votre admiration pour M. (àfoscassaud vient de vuus faire parler comme uu enfant serait à peine excusable de le faire. A|iprene/. d'aburd quu personne ne refuse la noix d honucur par la raixm qu'on ne l'accorde qu a cnix qui l'uut sollieilic; la prcieuliou de votre honorable auii u'cU di»nc qu une vaiterie.
— Ce n'est pas lui qui m'en a parle.
— * 0*"*^^ '^ ''^ place de conutillcr à la cour royale de Hordrauv, il aurait pu l'obtenir, et il UM voulu faire aucune demardir pour cela, le fait est vrai; mai<i qu est-ce qu'il prou\c'i? l'est que ^I. (•ro^ca.'^aud préfiTo stm cabmrl d'avorat, qui, l)o« an. ni.i! an, lui rapporte une ircutainc de mille Iraani, a une plate honorable, »au.H doute, mais dont lo irailnncnl n'est que de uiillc cens. Appelé/. - voU!t héroïsme ce r.Ucul d'anlhineliquc '' h'apn <« la manière dont nuire homme .se pose a la chambre cl le »uia qu il a
de se mettre en avant a la moindre occasion^ il est évident qu'il nourrit des prétentions beaucoup plus élevées que cette retraite d'invalide. L'héritier de Foy et de .Manuel CB«st-ce pas le litre qu'on lui donne?) veut être procureur général ou premier président , et cela d«-s sa première session : l'an prochain, si le côté gauche va bien, il ne tiendra pas le gouvernement quitlr à moins de la simarre de gnrde-des-sceaux.
— Permettez -moi de vous interrompre, s'écria Dauriac avec chaleur, vous avcs contre Grosc.'Lssand les préventions les plus injustes; il est incapable de se vendre, et je repon«lrais de son honneur sur ma tète.
— Votre tète est fort bien sur vos épaule^, répondit froidement le chef de division; iujcr moins prompt a la mettre au jeu.
— ^'ailleurs, sans parler de ce que lui rapporte son cabinet, Gr«»«>ca^sand est riche; l'indépendance de sa fortune égale celle de son caractère, et il n'a, dès à présent, rien à envier. Chef du barreau dans s(»n pays, orateur diMin- Kué à la chambre, qu'a-t-il besoin de places ou d'honneurs? Je vous le répète, c'est une âne noble et de forte trempe , a l'abri de l'ambition et au-dessus de la ven:ilité.
— Reste alors la vani:é; cl des déf.tuis do la cuirasse ce n'est p;» le moins large.
— Ohl > «uis ne croyez, à riea , dit Paori.ic avec une vertueuse ironie.
M. Maluilhier prit 1rs pintfHi>, ci par uu mouvemenl nu thodique, retourna une des bu« hcs •lui brillaient dans la cheminée.
— (jue diriet-vous, repri(-il eiiAUitc en rtt- U.irdant lixeroent son intérim utrur, »i avaat la lia de la .«lessioa votre honorable ani »c IrxmvajC retourne de gauche a droite , couune virul de l'èlrc ce morceau de boU?
— ("est iiHpo.<isib|e, a'eeria le jeuAC hoswe. h couler, reprit le chef de di\bivn. \uu^
pcuNi 'il II i'ie uous ne sommes p;»ji mbarr.uaca do celle pl.icc que vou.n aveu l'air ée 4cdai^ncr auitmrd'hui; j'ai la d.-iU'» mr^ papiers 1rs n«>ros de plus de soixante «.ludoiais, qui Inu.s .\r trouveraient for! heureux «le voua y renipl.icrr; nais par cou»idtraliua pour le suu^cfiir de
MUSKK FflANÇAIS.
votre père et aussi par amitié pour vous-même, je ue veux pas accepter, eu ce moment, votre démission. Je vous douue quinze jours pour réfléchir; d'ici là, qui sait? vous verrez peut-être votre avocat aux mœurs antiques votant avec le runistère.
— Dans ce cas-là, dit Adolphe, nonimez.-moi votre garçon de bureau; je vous jure d'accepter cet emploi.
— Ça ne ferait pas l'affaire de Jacquart, répondit M. Sabathier en tournant la tête vers le personnage dont il prononçait le nom, et qui venait d'entrer dans le cabinet. — Qu'y a-t-il, Jacquart?
Le garçon de bureau s'avança vers son supérieur et lui dit à demi-voix quelques paroles qu'Adolphe ne put entendre.
— Ah! ah! dit le chef de division, j'aurais parié qu'elle viendrait aujourd'hui. Laissez monter cette dame.
Le domestique sortit, et Dauriac s'apprêtait à l'imiter; mais son protecteur le retint par un signe accompagné d'un mystérieux sourire.
— Je suis sûr, dit le vieillard, qu'en ce moment vous vous vengez de ma mauvaise pensée d'hier; malheureusement vous avez tort. A mon âge on peut recevoir sans danger les plus séduisantes solliciteuses. Êtes-vous discret?
— Comme la tombe, répondit l'admirateur de M. Groscassand.
— Eu ce cas, entrez là, reprit M. Sabathier en montrant du doigt le cabinet où lui-même avait pénétré un instant auparavant; surtout ne faites pas de bruit.
Dauriac n'eut que le temps d'obéir, car la porte s'ouvrit pour la seconde fois; du gîte où il s'était réfugié précipitamment, il entrevit alors une femme de fort noble apparence, dont la toilette offrait toutes les recherches de simplicité que comporte un négligé du matin, et sa curiosité se changea en une surprise mêlée de quelque émotion, lorsque dans cette belle personne il eut reconnu sa mortelle ennemie, madame de Chantevilliers.
— Que vient faire ce dragon de vertu d;ins le terrier de ce vieux renard sans foi ni loi?
Telie fut la question que s'adressa l'employé démissionnaire, en restant loreille collée contre la fente de la porte, en dépit de la discrétion dont il venait de se vanter.
M. Sabathier alla galamment au-devant de la comtesse, qui, avec une familiarité fort étrangère à ses habitudes, s'assit sur la chaise que venait de quitter Adolphe, sans vouloir accepter un fauteuil.
— Non, non, dit -elle en forçant le chef de division de se rasseoir à son bureau ; pas de cérémonies avec moi , ou je ne reviendrai plus vous voir. Vous savez que c'est une chose convenue. Je n'ai pas voulu passer devant le ministère sans venir vous gronder!
— Qu'ai-je donc fait, madame? demanda le vieillard d'un air courtois; je vous jure que ma conscience ne me reproche rien.
— N'est-ce rien que de négliger aussi cruellement ses amis? Comment, vous savez que je reste chez moi tous les mercredis, et depuis un mois que mon salon est ouvert, vous n'y avez pas mis les pieds! Avouez que c'est bien mal.
— Je vais si peu dans le monde...
— Est-ce que nous sommes le monde pour vous? Vous ne parviendrez pas à vous excuser, je vous en préviens, et la seule manière d'obtenir votre pardon, c'est de me promettre de venir après-demain. J'ai un bal Vous avez du recevoir une invitation ; mais j'ai voulu vous la réitérer de vive voix pour vous oter tout prétexte de refus.
— Vous me voyez comblé d'une pareille faveur, répondit le vieillard; mais depuis trente ans je ne danse plus.
— Qui est-ce qui danse? A'ous verrez, ce sera digne de vous. J'aurai une partie de la pairie et presque toutes les ambassades. Je tiens beaucoup à ce que ma soirée soit irréprochable ; hier encore j'ai fait des épurations.
— Kpiinitions, répéta Dauriac en lui-même; elle appelle son impertinence envers Adrienne une épuration! Ah! vertu que tu es, si jamais tu me donnes barres sur toi!
MISKE FHAVÇAIS.
— On me trouve sévère, exclusive, continua nic'id.'iinc' de Cliantevilliers, mais je laisse dire. l'ne femme ne saurait apporter trop de réserve dans le choix des personnes qu'elle admet, et je n'ai jamais compris la tolérance de certaines maîtresses de maison qui reçoivent le premier venu et transforment leurs salons en hôtelleries. Pour moi, je l'avoue, je ne supporte pas les figures nouvelles Du reste, il va sans dire,
mon cher chevalier, que, si vous avez parmi vos jeunes gens du ministère quelques danseurs qu'il vous plaise de m'amener, ils sont sûrs détre bien accueillis.
Le chef de division froissa d'un air insouciant le ruban qui venait de lui attirer une qualification féodale, et fixant sur sa voisine un regard poliment ironique :
— Madame la comtesse, lui dit-il, la f;itui(é nVstplus de mon âge, et, quel que soit le charme de vos paroles, il m'est impossible de me faire illusion. Non je ne croirai jamais que vous ayez pris la peine de monter jusqu'à mon réduit dans la seule intention de recruter pour votre bal un danseur de mon espèce; on dit que la pensée des femmes, lorsqu'elh^s écrivent, se trouve toujours dans le post-scriptum de leur lettre....
— Et vous voulez connaître le post-scriptum de ma visite, interrompit madame de Chantevilllcrs avec une amabilité imperturbable; c'est me faire comprendre honnêtement que vous la trouvez déjà longue, et que je vous dérange. Mai"^, avec vous, j»» ne me fiiclie jamais; (railleurs, je sais que votre temps est précieux. Kh bien, oui, mon l»on monsieur Nabathier, vous m'ave/. devinée «vec votre méchanceté ordinaire. M;i visite n'est pas tout à fait désintéressée; je viens encore VOU1 presser, vous tourmenter, vous persetuter pour notre grande alTaire.
— Toujour.<« la mrmr? demanda le vieillard.
— Helas! oui; muii ne plaisanter, pa."» , car ceci est trés-.iericnx p«nir moi. l ne création »lr pairs doit avoir lieu au plus tard à la liii i\c 1 i session; >ous ne convenez, pas do cela d.tns vos réRlons ministérii'lirs, mais le f.ilt est certain, je le tiens de bonne source. \ ous nave/. que le suis tombée malade après l'ordounancc du ^ no-
vembre, ou le nom de M. de Chanievillicrs ne se trouvait pas, malgré toutes les promesses qu'on m'avait faites; eh bien! si nous sommes enrore déçus cette fois , je ne serai pas mêlatée, mais je mourrai, cela est sûr. > oulez-vous qae je meure?
L'impeccable eonitc-sse, dont le trente -huitième printemps avait tleurl, prononça ces derniers mots d'une voix grasseyante et en fermant à demi les paupières, comme eût pu faire la plus déterminée coquette de vingt-cinq ans.
— Il parait qu'au besoin les femmes vertueuses jouent de la prunelle tout comme les autres, se dit Dauriac eu entr'ouvrant imperceptiblement la porte du cabinet, afin de mieux voir.
Le r(M connaît M. de Chantevilliers, reprit la noble solliciteuse, et je suis si'ire qu'il le nommerait avec plaisir; de son côté, M. de Martignac se numlre fort bien dispose, et je n'ai qu'à me louer de lui. Mais vous savez quel fonds ou doit faire sur la mémoire d'un roi e( sur les promesses d'un ministre. Je ne compte que sur vous, mon cher chevalier; caria liste dc^ nominations est déjà sans d(»ute entre \i<- : -. ei vous seul > pouvez maintenir le nom ... a mari.
— Pour l\ maintenir, il faudrait qu'il y fùl, observa le chef de division en hocbatic la i(*{e.
— Il n'y est donc pas! s'écria la romtessc; j'en étais sûre! Il me semble cependant, poursuivit-ellc d'un i4)n plus pose, que si quelqu'un a des titres pour éire rle\e à cet honneur, c'est M. de Chantevilliers. Na famille est une des premières dt« la liu^enne: je ne parle p.is de Ia mienne; sa fortune est considérable; la place iju'il oecupe à la rour ro\ aie de Itordeaux , au conseil gênerai, à la rhambre, ses principe» ia- \.'»riables, son dévouement l'irn connu, ses lon|[9 services le mritcnt d.uis uiii position si exceptionnelle, qu'cMi aspirant à la pairie, c'est uo acte (le jusiiee rt non une faveur qu'il sollicite.
Hurant rrtie enumeration des mérites du cas- «liiiat, .M. Nabathier avait penche la léle d'un air pensif ou distrait ; lorsqu'il la releva^ an M»iirire indefinivsal)le errait sur se< lèvre*.
— Madame la comtesse, rrpoadi(-il , tout à
MUSKK FRANÇAIS.
l'heure vous m'avez accusé de dissimulation ; pour me venger, je vais vous parler avec une entière franchise: il est très -vrai qu'ion prépare une nomination de nouveaux pairs: ce ne sera pas une fournée comme celle du 5 novembre ; on ne veut pas mécontenter la chambre; le nombre des élus sera donc très-rostreint , et^ je ne vous le cache pas, on se montre très-difiicile à cet égard. Vous le savez, madame, la politique sentimentale s'efface devant l'utilité; le ministère doit avant tout assurer son existence; -dans l'impossibilité où il se trouve de récompenser tous les dévouements, il est naturel qu'il choisisse entre eux, et, dans ce choix, les services actuels l'emporteront, selon toute apparence, snr les services anciens. Ainsi donc, M. de Chantevilliers a tous les droits imaginables pour être élevé à la pairie: de plus, il sollicite depuis dix ans, ce qui est aussi un titre^ et cependant, je regrette de vous le dire, M. de Chantevilliers ne sera pas nommé.
— Ce que vous me présagez là serait trop odieux, dit la solliciteuse avec un sourire forcé: que l'ingratitude soit à l'ordre du jour, qu'on oublie les services passés, à la rigueur je comprendrais cela; mais la carrièrede M. deClianteviliiers est- elle finie pour qu'on le mette ainsi H récart? Ne sert -il pas le gouvernement aujourdhui comme il n'a cessé de le faire depuis 1815? Au moment même où je vous parle, n'estil pas à la chambre votant avec le ministère? N'est-on pas sur de son appui et de sou dévouement?
— Trop sûr peut-être, répondit M. Sabathier d'un ton incisif.
Madame de Chantevilliers tressaillit, et ses yeux largement ouverts prirent l'expression que cause la découverte imprévue d'un nouvel horizon.
— Voilà donc le mot de l'énigme, dit -elle, avec une émotion concentrée; est-ce à dire que, pour obtenir la récompense qui lui est due, mon jpari se doit jeter dans l'opposition ?
— Le voulût-il, cela lui serait impossible, dit froidement le chef de division.
— Impossible! répéta la comtesse, dont la
physionomie exprima soudain une fierté vindicative; certainement, on a raison de croire à la constance des opinions de M. de Chantevilliers; mais les procédés dont il est l'objet sont faits pour ébranler la fidélité même. L'injustice finit par combler l'intervalle qui sépare le dévouement de la révolte. Il serait bon que les ministres n'oubliassent pas l'exemple de Coriolan.
— Eh! madame, que vous a fait M. de Chantevilliers, pour que vous le compariez à ce mauvais sujet de Coriolan? répondit le vieillard avec un sourire goguenard; il ne mérite pas cette humiliation, car, j'ose le prédire, vous ne serez jamais obligée de vous jeter à ses pieds pour implorer le salut de la patrie. Pensez-vous qu'il serait possible à M. le comte de rester assis quand les ministres se lèvent pour voter ? L'électricité dont le banc ministériel est le foyer le mettrait debout malgré lui - même. Une boule noire lui brûlerait la main, et jamais il ne parviendrait à l'introduire dans l'urne. M. de Chantevilliers est ministériel quand même; tout le monde sait cela, et personne ne prendrait au sérieux les velléités d'opposition que pourrait lui suggérer sa belle Kgérie. Peut-être eût -il mieux fait de mettre dans un dévouement si estimable quelque peu d'art et de retenue. La fidélité la plus ioaltérable n'exclut pas une certaine coquetterie propre à teuir en éveil le pouvoir. Pour avoir méconnu cela, M. de Chantevilliers se trouve aujourd'hui dans la position d'une femme qui perd son empire sur son amant après lui avoir laissé deviner qu'elle l'aime trop. En un mot, et ici je vais dévoiler une page bien noire du métier, en politique, il est prudent de stipuler le prix d'un service avant de le rendre. M. de Chantevilliers s'est donné sans condition, et le gouvernement l'a accepté tel qu'il s'est douué. Exiger des ministres qu'ils changent aujourd'hui les termes de ce contract, c'est demander le prix d'une chose qu'on ne possède plus. M. do Chantevilliers est fort bien placé à la chambre des députés, où l'ou est sûr de sou vote, et vous pouvez m'en « roire, madame , s'il ne peut offrir d'autres titres que ses services, il y restera.
La comtesse se leva en silence et resta quel-
MISKE FIIAXÇAIS.
que temps iiumobile les yeux baissés dun air morne.
— S*U ne peut offrir d^ antres titres que se$ services, qu'entendez -vous par lu? dit-elle enfin levant sur M. Sabalhicr un regard profond.
— Je veux dire, rcpondic le vieillard avec finesse, que de s.h personne M. de ("hantevillicr> a perihi lu bataille, mais que cependant il est encore possible de vaincre pour lui.
La comtesse se rassit et sa physionomie 8*éclaira soudainement.
— Kt qui pourrait vaincre pour lui? dcmandal-elle avec éraolion.
— Vous, madame! répondit M. 2Saba(hier en prenant une prise de tabac.
La Temme du député se souleva, prit son siège à deux nains et se vint placer tout contre le favteuil du vieillard.
— Mais parle/, donc, méchant homme que ▼evs èt«s! lui dit -elle avec une aorte d'impatience enfantine; moi! dites-vous? eh! que doisje faire pour cela? Quel service p«is-je rendre? Avec la meilleure vulonte du monde, il m>st impossible d''aller voter a la chambre.
— Une femme comme v(»fls, madame n'a pas besoin d'aller a la chambre pour voter. \ ou.s me parlie-A tout à Theurc ée Cori<»lan a propos de .M. de Chantevllliers; pcnnettc/- moi. a propos de vous, de rappeler le nom de la duches>e de lion^ueville. Le rapprochement ne vous scmble-t-il pas un peu moius force?
— .Mais celle duchcs*e de Loa^ueville était fort légère, dit la comtesse qui se mordit le.s lèvres en fronçant le sourcil.
— Obsenrrr. que les mirurs de notre époque ne sont pins relies du temps de la Fmn<ïe et que sans faire tons les frais auxquels était pe«t-^rr obligée la scur An in^ïnd ('<»ndé» ufw» frnme peut acquérir auiourd'hui une véritable impurtance politique.
— Je vous accorde cela, dit mmiMmt de<'hantevilliers: au besoin, les exemples ne manqueraient pas : roai<i parlons de ce qui ■on* est per^onncl. Ou voulr7.-votts en venir?
— Tout droit à la pairie, dont voici le chemin, le seul. A la chambre, le minisicre n'est
p:is sûr de la majorité; de fait c'est la coterie .\gier qui la fume, en portant !»es votes tantôt a droite, tantôt à gauche. Il rèsolte de la ubc fluctuation qui depuis la diacwnion <l« projet de la loi Portails déroute tous les calculs. On est lan de cette position précaire et l'on est rés«lo d*ea sortir. Pour cela, il suffirait d'enlever à Toppvsition une demi-douzaine de députa dont le déplacement donnerait une différence dedoozevoix en faveur du gouvernement. Or, il se trouve précisément à la chambre on honMe qnl, éem soD début, a su s'entourer d'une petite pléiade de députes nouveaux comme lui et , par son influence sur eux, dispose 'réellement des six voix dont on a besoin. Cet komae coa^uis, ses satellites le suivent; la Bajorilé se ize, la coterie est forcée de renoncer à son jeu de bascule dé^ sormnis anns rénolut , et tout rentre dans l'ordre. La conversion de cet bumme est d'nn gmve intérêt, vous le voyez; l'avenir de In aension en dépend peut-être, loe seule personne est capable d'upiTer cefle «noTcni^n; cette ptnnnana^ vous l'aver. déjà devinée, c'est vons, madame. Neuillcî réussir, vous réussirer.; et M. de Chantevilliers sera pair de FYance. Vn prendra I engagement formel de le nommer.
La comtesse, qai avait écoute son inierit»cti* teur avec une attention profonde, resta quelqne temps avant de lui réyondre»
— Tous les députés de nui raiiniiwnnm ▼•• irut pour le couvemrmeni, dift-«Ue eaf n ; romiiicnt pourrais -je obtenir qnelfne a&cendant amr un homme que je ne vois pas?
— Kn le voyant, répondit le cbef do dIvWon d un air de bonhomie.
— Mais vous ne m'aver. pas aéao dM In «H»m de cet iinpnctMt iwiiifi, répondit madame de l'hMNCTilliefn nTre oan noctn dliion ciaaee.
M. ^.\batàinr refnr*i ila coin de r«il la pnttn derrinra la^elie était cnche hanriar dont U rntrevii la redingote; reportnat casuiie les ytmx sur l'ajipimnce de pnirtc:
- C'est un de vos compin no lo, iai oii-ii dn ton le pins nnliircl; U as (de Li Gironde).
iMUSEK FRANÇAIS.
Au même instaut la porte du cabinet s'agita sous la maiu d'Adolphe^ et la comtesse fit un mouvement en arrière.
— Monsieur Grosc^issand! dit- elle en riant très-haut, tandis qu'une rougeur presque imperceptible s'étendait sur ses joues; en vérité, je suis étonnée que vous ne me proposiez pas de convertir le général Lafayette.
— Ceci serait, je crois, un peu plus difficile, répondit le vieillard qui sourit à son tour; mais cependant si vous vouliez être Armide, le héros des deux mondes lui-même aurait peut-être de la peine à se montrer plus insensible que Renaud.
Madame de Chantevilliers se leva, et, par un mouvement assez mondain pour une femme si vertueuse, serra son cachemire autour de sa taille, de manière à faire valoir les majestueux agréments de son port de reine.
— Il n'y a pas moyen de causer ce matin avec vous, dit -elle d'un air boudeur mêlé de mignardise; vous êtes d'une jeunesse qui finirait par me faire repentir de ma visite. Avec vos Armides et vos duchesses de Longueville, vous avez juré, je le vois, de me scandaliser; mais, par bonheur pour vous^ je suis dans mon jour d'indulgence. Adieu, méchant homme qui ne voulez pas que je sois pairesse!
— Je le désire au contraire, de toute mon ame, répondit le chef de division; mais vous savez maintenant que cela dépend de vous et non pas de moi.
— Quelle extravagance! ne croyez pas que je me paye d'une telle défaite; après mon bal, je reviendrai, et alors, si vous ne faites pas ce que je veux...
A ces mots, suspendus comme le quos ego... de Neptune, madame de Chantevilliers leva, d'un petit air menaçant^ une main dont le gant accusait la forme finement potelée et que le chef de division pressa sur ses lèvres avec une hardiesse cavalière.
— Surtout ne nous oubliez pas mercredi, dit
la comtesse sans se courroucer de cette liberté. Après avoir reconduit, jusqu'aux limites de son empire, la belle solliciteuse qui paraissait oublier en sa faveur sa pruderie habituelle^ M. Sabathier rentra dans le cabinet où il trouva Dauriac installé devant la cheminée.
— Homme discret, qui écoutez aux portes, lui dit le vieillard en riant ^ avez-vous envie de figurer, dans une contredanse, en face de votre ami Groscassand, chez la comtesse de Chantevilliers?
— Vous croyez qu'elle l'invitera? dit Adolphe.
— Aujourd'hui même.
— Mais lui n'ira pas.
— Il ira.
— Et si je vous en priais, vous me mèneriez à ce bal? réprit le jeune homme après un instant de silence.
— Pourquoi pas? répondit M. Sabathier; vous savez que j'ai carte blanche, en dépit des principes exclusifs de la comtesse.
— En ce cas, je vous en prie, dit Adolphe, rendez-moi ce service; il s'agit, pour moi, de plus que d'une partie de plaisir.
— Ah ! vous êtes curieux de voir le côté gauche dansant devant le faubourg Saint -Germain, comme David devant l'arche. Ëh bien! soit. Venez me prendre mercredi à neuf heures et demie; surtout rappelez -vous votre parole: discret comme la tombe sur ce que vous venez d'entendre.
A ces mots M. Sabathier congédia son protégé^ qui sortit du ministère en ruminant un projet assez machiavélique dont l'inspiration lui était venue tandis qu'il étudiait, du fond de sa cachette, la pliysionomie et les moindres gestes de la femme sans reproche et sans peur.
CSuite.)
Q3ie(efe(b, Crucf unt Sîerlad oon ^^l\}a%in ^ Stla\\n%,
yiènie A„„ée.
wiES wisiAmçAm.
CHOIX DE LITTÉRATllJE,
tire
T.INT ANCIENS QUE MODERNES
par O. i. H. JTOJjWP, prof, et dr., et C SCBLTZ» dr.
JLe JPIerl iPArgiie.
Par Charles dk Bernard.
S\l est vrai, comme on Ta dit, que la veugeaoce soit le plaisir des dieux, consacrée à l:i défense d'une feinnic, cette pa>>ion acquiert uue saveur plus eDivrautc encore; elle aj;it alor:» ï^ur le cœur comme l'eau de feu sur le cerveau des Indiens sauviige:». Pariiii les hommes dont l'idole se trouve exposée à ces médisances de bonne compagnie, d'autant plus envenimées que le dard en est plus mielleux, il n'en est point qui n'éprouve parfois un désir eflfrené de broker >oun ses pied.s lu société tout entière, et qui, à propos d'un sourire moqueur, d'un regard irouiqur ou d^une plaisanterie perfide, ne répète eu lui-mèmc le wu sanguinaire de Caligula. Il y a toujours dans Tamoui' véritahjc une certaine férocité entiitrmic, mais prompte à s'iveiller, que le momie tolère, car il s'en amuse. Ktrauger aux maisons ou madame de Versan avait ses habitudes, hauriar s'était trouve jusqu'alors à l'abri de ces piqûres qui, dans un sulim, rcudrni Ir r«>le d'un honiiur srniiihlr comparable à celui du taureau dans la lier, .\ttrint à .sa (cudrrs>r pour la premieru fois, il ressentit l'insulte avec l'irritablo énergie des sensations nouvelles; la vivacité de son di pit lui rcudil intolérable toute
temporisation dans le châtiment qu'il méditait, et le chemin le plus court pour arriver à son but lui parut le meilleur, quelle qu'en put être la diflicuUe ou lu bi/.arrcrie.
Du fond du cabinet ou l'avait fait se cacher le chef de division, Adolphe u'a\ait pas perdu la moindre parole, le plus petit geste, l.i plus K'« gère inflexion de voix de la comtesse de Ch:intevilliers. He cet examen minutieusement impitoyable, il lira sans hésiter uue conclusion ù laquelle un observateur desiuiere.vse n'eût pj«s sans doute aussi brusquement accorde son assentiment.
— J'en suis sûr maintenant, se dit-il en .«or- (:tDl du ministère, ce diamant n'est que du strass; les uiles de cet auge sont ci»IIees avec de la cire, comme celles d'Icare; eu un mot, cette vena n'est que de l'hypocrisie. 11^ a au»si des Lariuft a p.irmi les femmes, et celle-ci en est un, je le jurerais, l/austcnte, la pruderie, la dévotion, l'iololeraoce qu'elle affecte dans le monde, ne sont (ju'un masque qui peut imposer aux sols, laais «loiit je ne stTai pas la dupe. Au foo«l elle est lemiue comme le«t autres, cl peui-êire davaatage ; cela se devine à son regard expressif, à sa pn>niiuciation traiuante, et ncn qu'à la manière dont elle porto son châle, .\-t-elle fait tissrr. de coquetterie pour ce vieux ^«abalhler! >apposes à la place du bonhomme un protecteur do q^araste ans.... I-Ule est ambitieuse; avec cela iwe rofluae va loîA^ surtout qu4nd son mari est un vieillard.
MISKK FRANÇAIS.
Une chose prouvée dès à présent, c'est que, s'il est vrai qu'elle ne disMiigue personne, et j'en doute, elle se trouve eu revanche daus toutes les conditions qu'un adorateur onfreprcnant peut désirer. La question se réduit donc à découvrir cet adorateur titulaire ou exspcctant. S'il existe, dès à présent ma vengeance est assurée; si l'emploi est vacant, il faut chercher quelqu'un pour le remplir.
Pauriac ralentit le pas, puis s'arrêta brusquement, en se croisant les bras sur la poitrine:
— Et pourquoi ne le reniplirais-je pas moimême cet emploi? se dit-il, tandis que ses yeux regardaient, sans la voir, la colonne de la place Vendôme, au pied de laquelle il était arrivé.
Ah ! qu'on est fier d'être Français , Quand on regarde la colonne,
lui chanta subitement dans l'oreille une voix de basse-taille.
Adolphe tourna la tête et se trouva en face de M. Grosciissand (de la Gironde)^ qui reprit en riant:
— Quand même vous ne m'auriez pas avoué que vous êtes amoureux, je le devinerais k votre distraction; parions que je vous dis à quoi vous pensez!
Je parie que non, répondit Adolphe.
— Vous perdrez. Il y a douze ans, j'aurais bien pu vous chercher querelle à propos de vos extases^ mais aujourd'hui les amendements de la loi Portalis ont plus d'intérêt pour moi que les plus beaux yeux du monde. Pour vous prouver combien je suis revenu de toutes ces folies sentimentales, je vais vous donner un conseil d'ami. Allez sur les boulevards, du côté de l'O-
au point de saluer la prem espèce. Je suis sûr qu'un drait pas un sourire plus qu'elle vient de m'accorder sourire-là m'aurait remué manière , mais aujourd'hui à la chambre où je comi:
le projet de loi. Ils ne ri minisires, je vous en répoi moi ? Je vous ferai entrer.
— Je vous remercie, craindrais de ne pouvoir < avec l'attention qu'il mérit
— Je comprends cela, de bonhomie; je vous laiss amoureuses; mais du haut garde aux voitures; tout à rue de la Paix^ j'ai manqué cabriolet en ruminant mon
Les deux amis se sép homme reprit aussitôt le c à peine interrompues par <
— Pourquoi, se dit-il, n»
ment de l'œuvre de justice plir? Qui pourrait me serv ferai moi-même? Plaire à c la punir, ne serait-ce pas Lui plaire! est-ce possible
Machinalement, Adolpli sur une glace encadrée da] gasin de porcelaines devai s'y regarda un instant, et destie, ne put s'empêcher tivement la première des de s'adresser.
— Mais est-ce loyal ? r