I.K i.KrHai~x
J'ai perdu me.'» p-ircos d.tas moi enfante li }c ne les c«Miis JMMis: une sorur qui me rcs-
(ait est morte depuis deux ans. Je n'ai jamais eu d'ami.
LE MILITAIRE
Infortuné!
LK LKPRKUX.
Tels sont les desseins de Dieu.
LE MILITAIRE
Quel est votre nom, je vous prie?
LE LÉPREUX
Ah! mou nom est terrible! je m'appelle le Lépreux l On ignore dans le monde celui que je tiens de ma famille et celui que la religion m'a donné le jour de ma naissance. Je suis le Lépreux; voilà le seul titre que j'ai à la bienveillance des hommes. Puissent-ils ignorer éternellement qui je suis!
LE MILITAIRE
Cette sœur que vous avez perdue vivait-elle avec vous?
LE LEPREUX.
Elle a demeuré cinq ans avec moi dans cette même habitation où vous me voyez. Aussi malheureuse que moi, elle partageait mes peines, et je tâchais d'adoucir les siennes.
LE MILITAIRE
Quelles peuvent être maintenant vos occupations, dans une solitude aussi profonde ?
LE LÉPREUX
Le détail des occupations d'un solitaire tel que moi ne pourrait être que bien monotone pour un homme du monde, qui trouve son bonheur dans l'activité de la vie sociale.
LE 3IILITAIRE.
Ah! vous connaissez peu ce monde qui ne m'a jamais donné le bonheur. Je suis souvent solitaire par choix, et il y a peut-être plus d'analogie entre nos idées que vous ne le pensez: cependant, je l'avoue, une solitude éternelle m'épouvante; j'ai de la peine à la concevoir.
LE LÉPREUX
Celui qui chérit sa cellule y trouvera la paix. L'Imitation de Jésus- Christ nous l'apprend. Je commence par éprouver la vérité de ces paroles consolantes. Le sentiment de la solitude s'adoucit aussi par le travail. L'homme qui travaille n'est jamais complètement malheureux, et j'en
suis la preuve. Pendant la belle saison, la culture de mon jardin et de mon parterre m'occupe suffisamment: pendant l'hiver, je fais des corbeilles et des nattes ; je travaille à me faire des habits; je prépare chaque jour moi-même ma nourriture avec les provisions qu'on m'apporte de l'hôpital, et la prière remplit les heures que le travail me laisse. Enfin l'<année s'écoule, et lorsqu'elle est passée, elle me paraît encore avoir été bien courte.
LE RIILITAIRE.
Elle devrait vous paraître un siècle.
LE LÉPREUX
Les maux et les chagrins font paraître les heures longues; mais les années s'envolent toujours avec la même rapidité. Il est d'ailleurs encore, au dernier terme de l'infortune, une jouissance que le commun des hommes ne peut connaître, et qui vous paraîtra bien singulière, c'est celle d'exister et de respirer. Je passe des journées entières de la belle saison, immobile sur ce rempart, à jouir de l'air et de la beauté de la nature: toutes mes idées alors sont vagues, indécises ; la tristesse repose dans mon cœur sans l'accabler ; mes regards errent sur cette campagne et sur les rochers qui nous environnent; ces différens aspects sont tellement empreints dans ma mémoire^ qu'ils font, pour ainsi dire, partie de moi-même, et chaque site est un ami que je vois avec plaisir tous les jours.
LE MILITAIRE
J'ai souvent éprouvé quelque chose de semblable. Lorsque le chagrin s'appesantit sur moi, et que je ne trouve pas dans le cœur des hommes ce que le mien désire, l'aspect de la nature et des choses inanimées me console; je m'affectionne aux rochers et aux arbres, et il me semble que tous les êtres de la création sont des amis que Dieu m'a donnés.
CSuiteO
MLSEE FRANÇAIS.
MjB Pied iF Argile.
Par CiL\HLKs DK Bkknwrd.
Le mercredi suivant, à dix heures du soir environ, M. .Sabatliier et son protégé firent leur «ntrée dans les salons de madame de Chantevilliers, où une réunion plus brillante encore que nombreuse commençait à se trouver à l'étroit. La comtesse accueillit le vieux chef de division par un gracieux sourire, et, quoique fort occupée, le retint un instant pour lui adresser quelques-unes de ces cajoleries féminines auxquelles sont habitués les hommes en crédit, (^uant à Dauriac, il n'obtint, en retour d'un salut où il avait déployé toute son élégance, qu'un léger signe de tête accompagné d'un regard distrait.
— Il parait qu'elle ne me reconnaît pas, se dit-il en se mordant involontairement la lèvre, car, ainsi que tous les jolis garçons, Adolphe n'imaginait pas qu'il fût possible d'oublier si promptement sa figure.
— Maintenant, lui dit M. fSabathier, il faut que je vous présente au maître du Jogis. Je l'aperçois prés de la porte par où nous sommes entrés; tachons de rétrograder jusqu'à lui.
Le couitc de ('hantevilliers était un vieillard bien portant , dont la figure distinguée olfrait l'expression froide et sérieuse que produit habituellcnieut la vie magistrale. Habile à mas(|ucr sa nullité par une réserve qui, aux yeux de beaucoup de gens, paraissait de la dignité, il parlait peu, afin d'avoir l'uir de penser beaucoup. A la chambre, il passait pour jurisconsulte; m la cour royale do liordraux, ses collrgues 1»» regardaient couiiiie une capacité pttlitique. Ainsi qu'a tous les gens qui ont ù la fois bisoin de servir et d'être servis, kl lui fallait un maître et des laquais ; le sort lui avait donné les uns et il avait trouvé l'autre dans sa femme. Avant la révolution M. de rhanicvilliers eût (roqué son (bateau contre une mansarde dans Ic.s greniers df %ersailles; en lN2s il faisait de la courtisanenc paricmcutairc , plus cucorc par raractorc gue
par ambition. Dans un salon il était le premier :t commencer le cercle autour d'un ministre ou du personnage important; mais avec ses inférieurs, et quelque fois même avec ses égaux, il prenait sa revanche. Se promenait - il avec quelques-uns de ces derniers, par exemple, tous les vingt pas il faisait un temps de halte , formant ainsi ses interlocuteurs à l'imiter, puis il se remettait en marche le premier. C'était une manière indirecte de proclamer sa supériorité, et cette petite manœuvre vaniteuse n'était pas la seule qu'il mit en pratique dans la même intention.
Au moment où le député ministériel rendait à M. Sabathier et à Dauriac leurs saints, le laquais chargé d'annoncer les invités jeta aux échos aristocratiques du salon le nom pompeusement bourgeois de M. Groscass^d (de la Gironde).
— Maître Groscassand, dit le président de chambre en tournant la tête d'un air désagréablement surpris, que vient-il faire ici? Madame de Chantevilliers lui a donc envoyé une invitation. Je ne la reconnais pas là.
— Et moi je la reconnais, dit à demi-voi\ M. Sabathier, qui échangea xm suiirir»- d'intelligence avec son compagnon.
L'orateur bordelais s'arri i;» un insi.ini à la porte du salon, comme fait un acteur important qui prt'Hd MH temps y à son entrée en scène. Cette halte était sans doute destinée à laiiiser aux assistants le loisir de repaître leurs regards de rbomme célèbre qui se présentait. .Mais il iiaii entré dans le bal, depuis une heure, tant d'illustrations de tout genre, ambaxsadeurs, ministres, pairs do Franco, littérateurs, gcatilshommes de rares historique*, femmes à la mode. qu à l'e^nception du groupe où se trouvait le mai- (re de la nlai^uD, personne ne fit alleotiol à .M. tiroscassand (de la Gironde), malgré la neijtneurie départementale qu'il avait, de son bon pUi- Nir, inféodé à son nom patronymique, nelon Pusa;;e de plus dun dépud' pa(no(e. \ o^ ant M>n « (Tôt manque , le représentant de la nation >r pinça d<-daigneusemcn( le> l<vres, et insinua la main droite sous le rcTcrs de son habU boulonne
MUSKE FRANÇAIS.
jusqu'au menton. Dans cette attitude tribunitieune^ il s'avança vers Taïuphytrion luinistériel, qui le regardait venir d'un air grave, et sans faire un seul pas à sa rencontre. Quelle que fût Tiniportaoce acquise de jour en jour par son nouveau collègue, le président de cour royale ne pouvait s'empêcher de voir en lui l'avocat qu'il était habitué à regarder, à Bordeaux, du haut de sa dignité magistrale^ et à la distance qui sépare la barre du banc de justice. Les deux hommes se saluèrent avec une froideur mutuelle car si M. de Chantevilliers avait la morgue des anciens parlementaires^ M. Groscassand possédait au plus haut degré la susceptibilité pointilleuse de sa profession. Après avoir rempli ses devoirs de politesse envers le maître du logis, l'avocat- député passa outre d'une façon fort dégagée, et avisa tout à coup Dauriac.
— Que diantre venez -vous faire dans cette galère? lui dit -il en lui prenant familièrement le bras.
— Ce que vous y venez probablement faire vous-même, répondit le jeune homme avec un sourire.
— Je sors de notre réunion de la rue Grange-Batelière, et avant d'aller finir ma soirée chez Laffitte, je viens passer ici une lieure. Ce que je vois n'est pas mal; cela ne manque pas d'une certaine élégance; mais, chez Laffitte, c'est tout autre chose. Pour le faste^ vive la banque! Devant elle la gentilhommerie est obligée de baisser pavillon.
— Et pour aller de la rue Grange - Batelière à la rue d'Artois, vous prenez par le faubourg Saint-Germain, dit Adolphe; il parait que vous n'avez pas peur de fatiguer vos chevaux.
— Des chevaux de fiacre! est-ce que ça me regarde? Ah ça! vous avez donc trouvé un moyen de pénétrer dans le sanctuaire de cette belle inhumaine?
— Mais vous, par quel hasard vous y voîsje? Vous ne m'aviez pas dit, l'autre jour, que vous étiez invité.
— Je ne Tétais pas encore, répondit M. Groscassand. Ce n'est qu'en sortant de la chambre que j'ai trouvé chez moi la lettre officielle. Le
procédé d'abord m'a paru sans façon. M'invitcr, moi, Tavant-veille du bal! Je voulais refuser, car il ne me convient pas, à moi dont le grandpère était laboureur^ et je m'en glorifie, il ne me convient pas, dis -je, de me laisser traiter légèrement par un petit gentillâtre comme Chantevilliers. Mais, en me rappelant le sourire de la comtesse sur le boulevard, j'ai senti s'humaniser mon orgueil; l'invitation vient d'elle, j'en suis sûr, car jamais M. le président n'aurait d.iigné adresser une politesse à un avocat. Il serait ridicule alors de me montrer pointilleux sur l'étiquette. Qui dit femme dit reine; ainsi donc, me voilà. Où est -elle, cette belle tigresse?
— Dans le second salon, répondit Dauriac, qui ne put s'empêcher de sourire de l'air cavalièrement évaporé avec lequel le gros député venait de prononcer ces dernières paroles.
M. Groscassand serpenta entre deux contredanses en train de se former, frayant la route à son interlocuteur, qui désirait mettre à profit sa soirée. Après une traversée dont le succès parut quelque temps douteux, ils réussirent enfin à percer le groupe qui entourait madame de Chantevilliers. A la vue de son ancien adorateur, qui s'inclinait devant elle de manière à lui montrer le haut de sa tonsure, îa comtesse interrompit une phrase qu'elle adressait à l'envoyé d'une petite puissance du Nord, et, souriant au nouveau venu:
— M. de Chantevilliers, lui dit-elle, sera bien reconnaissant de l'honneur que vous nous faites, car il le désirait vivement. Pour moi, monsieur, je l'espérais à peine. Vous paraissez attacher si peu de prix à la société de vos compatriotes! Depuis plus de deux mois que vous êtes à Paris, vous ne vous êtes donc pas rappelé une seule fois que nous sommes de la même ville?
— Madame, je n'aurais pas osé croiic que vous vous en souveniez vous-même, répondit M. Groscassand, qui, n'ayant jamais été admis dans le salon de la comtesse pendant leur se-
MUSKR FRANÇAIS.
jour commun en province, se trouva presque déconcerté par la gracieuseté inattendue de cet accueil.
— J'ai reçu hier des lettres de Bordeaux, reprit madame de Chantevilliers; j'ai appris que madame votre sœur vient (rarcoucher heureusement d'un garçon ; elle n'avait eu, je crois, que des filles jusqu'à présent; c'est un grand événement pour votre famille, et j'y prends une part sincère. Madame Lhéritier est une femme si aimable, si distinguée.
— Ma sopur.... mon neveu.... ma famille... se dit le député qui cette fois s'inclina sans rien trouver à répondre. — Veut-elle se moquer de moi, elle qui, au bal de la préfecture à Bordeaux, a fait une impertinence à ma sœur en changeant fie place pour ne pas rester assise à côté d*unc bourgeoise?
L'arrivée d'un vieux duc et pair, portant de la poudre à ses cheveux et la plaque du .Saint- Esprit sur son habit, força la comtesse d'interrompre une conversation dunt clic semblait faire les frais sans ennui.
— Je reste cher, moi tous les mercredis, ditelle au député libéral qui s'effaçait pour faire place au vieillard; on me trouve aussi souvent les autres jours; quand vos graves occupations vous le permettront et que vous aurez envie de causer de Bordeaux...
La comtesse n'acheva pas .sa plirasr; inai> son regard la termina plus cxpressjvcmcnt que la parole n'eût pu le faire. Malgré ses quarantecinq ans, sa profession d'avocat et son caractère de député, triple airain contre lequel se brisent d'ordinaire les floches de Tamour, M. Cirosca.n.sand (de la Uirondc) éprouva une émotion qui le reporta .soudainrment à douie années en arrière; il se tira d'une prrv«e de pairi de Franco, de Ken(il.<«hommes do la chambre, do députés miniKiérlels, d'oflciers de la garde ro>aI<\ de chevalier.'» de Saint -Luui.«i ou dc^ ordres, d'anciens preux île l'omigraiion et d'fléganU jeune* neu."« du faulMit:- • "^ tv* tJennain an niiliiti desquels il se tr« ^ > ' j'iricmcui iliiia.N-'.
et, passant dans une .salle où èlaieot les tables de jeu, .s'assit pensivement à l'écart.
— Elle veut causer avec moi de Bordeaux, se dit- il en savourant une glace, car à quarante-cinq ans la paakHl se jeune plus; qu>ntend-elle parla? Ses paroles ont un sens; elle n'est pas femme ù parler pour ne rien dure. Mais, quel accueil! quel aoorire! quel regard! quelle voix caressante! Me jparler de ma. ammr à qui elle n'a jamais daigné adresser ■■ seul mot! J'ai vu le moment ou elle me demandait des nouvelles de mon petit chien, comme don Juan à M. Dimanche. (^uVst-ce qae cela vent dire? .Se raviserait - elle ? Au boni de douze ans ce serait un peu tard. .Mais cepemlaat , je le sens... oui, malgré ces douze années, je ferais encore des folies pour cette femme-là. EUe est toujours belle! et puis elle a si grand air; elle est si imposante, si dédaigneuse , si méprisante... si vertueuse avec tout cela... Voila uoe conquête dont un homme distiogut* pourniii se glorifier. La comtesse de Chantevilliers... cela sonne bien. Être :ussi.s dans une loge, à l'Opéra, derrit-re la comtesse Céleste de Chantevilliers! Il y en a peut - être plus d'un ici qoe cela ferait rire jaune, à commencer par le petit Uauriac.
Tandis que le depui crato se détectait
dans les pensera d'un amour aristocratique , el tout éveillé rêvait coaleese, Adolphe, daas m autre salon, so creusait la têcc pour trouver un tnoven d'exécuter son projet vinJicjilif. Prrssr d'iigir, chaque minute de retard lui semblait perdue.
— {Si je ne lui parle pas di-s ce .soir, se disait-il, quand retrouverai -je l'occasion de le faire? Mais que lui dire? comment attirer son attention et obtenir d'elle plus d'un* parole au inilioa de cette cohue q«i l'nssiegtf n Ikedrait trouver quelqne eWae de mmtf dlmprêm , d'original qui tout de tolte capttrât son intt n t et excitAt sa cehotito. Je nuls nnr que don Jttnn lui-même eût i (i< < f
conscience, je ne i i l'ia^iicr
à danser.
Adolphe re.sta qurlq«ie l««ir "" ' "^ ^"
^i ccptndant je l'inviLais à daaeer, I
<n lui-même après sTolr reotMl fÊt loi
MUSKE FRANÇAIS.
autres expédients étaient impraticables; sans doute elle refusera; mais c'est un moyen d'entrer en conversation. D'ailleurs une femme de sou âge ne s'offense jamais d'une demande qui la rajeunit. Oui, mais une contredanse paraîtrait peutêtre un peu trop jeune... La demande d'uuc valse sera plus convenable.
Sans perdre de temps, Dauriac fendit la foule et s'approchant de madame de Chantevilliers qui donnait des ordres à un domestique:
— Madame la comtesse me fera-t-elle l'honneur de valser avec moi? lui dit-il eu s'efTorçant de donner à sa physionomie une expression agréable.
La femme austère laissa tomber un froid regard sur le jeune homme qui l'interrogeait.
— On ne valse pas chez moi^ monsieur, répondit-elle d'un ton sec.
— Alors, madame, puis-je espérer que vous daignerez m'accorder une contredanse? reprit Adolphe un peu déconcerté de ce premier échec.
— Je ne danse jamais, repartit la comtesse d'un air fait pour rendre muet l'improvisateur le plus intrépide.
Dauriac chercha vainement dans son cerveau la phrase imprévue, saisissante et fascinatrice qui devait lui concilier tout d'abord l'attention de son ennemie ; il n'y trouva qu'un lieu commun, auquel une énonciation embarrassée fit perdre encore la moitié de sa valeur.
— Vous êtes donc la seule, madame, dit-il, qui restiez insensible aux plaisirs de votre magnifique soirée.
Madame de Chantevilliers regarda plus attentivement le danseur mal appris, qui, sans autorisation préalable, se permettait de lier conversation avec elle; tout à coup elle fronça le sourcil et porta la tête en arrière par un mouvement plein de hauteur; elle venait de reconnaître dans l'importun l'amant de madame de Versan.
— Monsieur, dit-elle alors en articulant ma-
jestueusement chaque syllabe, vous êtes venu chercher ici une personne que vous n'y trouverez pas. Mais puis-je savoir à qui je dois l'honneur tout à fait inattendu de vous recevoir chez moi?
— A M. Sabathier, madame, répondit Adolphe d'un ton brusque, car si la question de la comtesse était poliment exprimée, l'accent dont elle l'accompagna équivalait à une expulsion formelle.
Madame de Chantevilliers se pinça les lèvres d'un air contrarié. Le nom magique de M. Sabathier ne lui permettant pas d'exécuter l'épuration qu'elle méditait sans doute, elle s'éloigna de Dauriac après lui avoir jeté un dernier coup d'oeil qui pouvait se traduire ainsi:
— Restez chez moi, puisque vous y êt€s; mais n'y revenez plus.
— Triple prude, archibégueule, pairesse manquée, se dit alors Adolphe en cherchant à consoler son dépit par quelque sanglante injure. Persuadé que tout le monde avait remarqué son désastre, il voulut s'éclipser dans la foule, mais, en se retournant, il se trouva en face de M. Groscassand, qui, la vanité sur le front et la moquerie sur les lèvres, lui barra le passage.
— Eh bien ! Dauriac, comment vont les amours? dit le député en ricanant; vous venez d'avoir un entretien avec votre inhumaine. Vous avez été brillant, j'en suis sûr, car vous êtes encore ému et l'éloquence vient du cœur.
— La vengeance aussi vient du cœur, répondit Adolphe d'une voix concentrée.
— Et de qui voulez -vous tirer vengeance? reprit le Bordelais qui se caressait complaisamment le menton.
— De cette femme! dit avec énergie l'amant d'Adrienne; et ce sera une œuvre pie à laquelle devront applaudir tous ceux pour qui elle s'est montrée impertinente, vous le premier.
aSom MUSÉE FRANÇAIS endjeint roodjciulid) etnc SKummcr. 55ic «PoOamtec eecfent)en bie IWumnicrn roodjcntlid?. Ne 5?ud)'anMim3Ctt monatlid). — «boimcmcnté - Trcië fiir «6 D'îumnicrn obcc 6 iUîonat i Zijk. ^in Sibouncment uuter «6 9înmmern finbet nidjt ®tatt. 3u beî(e!)en Durcf) fammUtdjc 53ucf)I)anNungcn unb î5oftamter.
^telefelb, Drucf unt> SBîx\a% oon SSel^agen bi ^laftng.
yièmc A,„)(:e.
CHOIX DE LITTÉHATURE,
tiré
TANT ANCIENS QUE MODERNES
par O. Ij. s, TTOIjW, prof, et dr., et C, HCUITX, dr.
Mj€ ïïjépreuji^ de Ut Ciié iVAosie.
(SuiteJ
LR LKPRKl'X.
V ous m'encouragez à vous expliquer à mon tour ce qui se passe en moi. J'aime vèritabli-nient les ol»jct.s qui sont^ pour aiasi dire, mis ('onipa;;DonM «te vie, et que je vois chaque jour: auHsi, tous les soirs, avant de me retirer daus la tour, je viens saluer les glaciers de Iluitnrts, les bois sombres du mont Saint-Uernard , et Ion pointes bi/.arrcs qui dominent la vallée de Khènie. (Quoique la puissance de Dieu soit Mussi visible dans la création d'une fourmi que dans celle de luuivers entier, le ^raud spectacle des wuuta;;nes en impose cependant davan(a;;e à mes MDs : je ne puis voir ces in.jsscs énormes recouvertes de Klaces éternelles, sans éprouver uu étonnemenl rcli;;ieux; mais, daus ce vaste tableau qui m'entoure, j'ai des sites favoris eC que j'aime de prefereuce: de ce nombre est l'ermitflKC que vous vo>e/. lù-baut sur la sommiie de la montaKiit' de Chnrvcnsod. Isole au milieu des bols, auprès d'un champ désert, il re^tul 1rs derniers rayons du «ulril couchant. ^)uoique je n'y aie jamais été. i'eprouve un plaisir singulier k le voir. Lorsque Ir jour tombe, a^sis dans mon jardin, je i\xc mes regards .sur cet ermitage solitaire^ e( mon imagination s'3 repose. Il est
devenu pour moi une espèce de propriété; il ne semble qu'une réminiscence confuse m'apprend que j'ai vécu l:'i jadis dans des temps plus heureux, cl dont la mémoire s'est effacée en moi. J'aime surtout à contempler les montagnes éloignées qui se confondent avec le ciel dans l'horizon. Ainsi que l'avenir, l'eloignement fait naître en moi le sentiment d'espérance, mon cœur opprimé croit qu'il existe peut-être une terre l)icn éloignée, où, à une époque de l'avenir, je p()urrai goûter enlin ce bonheur pour lequel je soupire , et qu'un instinct secret lut preseale sans cesse comme possible.