LS SIÈCLE
parvenue à son paroxysme. Il remuait l'or doucement d'abord, et comme on caresse une femme aimée, puis ses deux mains se crispèrent; il murmura des mots étranges; ses doigts semblèrent pétrir son trésor.
Nous ne saurions dire au juste combien de livres eontenait cette caisse d'espèce originale, mais le trou était grand, et quelquefois les bras de Lantern disparaissaient dans l'or jusqu'au coude.
Il en retirait parfois de pleines poignées qu'il élevait follement au-dessus de sa tête pour les rejeter avec bruit dans le trou
Quacd il se fut bel et bien soûlé de la vue et du cuntact de son trésor, il sortit de sa poche les sept souverains qu'il avait récoltés dans la maif on de commerce Edward et compagnie, et les envoya rejoindre le restf.
— Pauvres petits amours ! soupira-t-il ;— c'était bien chaudement dans ma pocho !.... N'ayez pas peur, je reviendrai vous voir; je vous amènerai de la compagnie, s'il plaît p Dieu!
Il regarda encore, il toucha encore. L'excel'ent Bob avait grand'peinc à se séparer de son cher pécule. Enfin, après avoir hésité longtemps, il replaça la pierre et l'enfonça si adroitement, que l'œil le plus exercé n'aurait pu la distinguer des autres [tierres ses voisines.
— Tempérance a le nez fin quand elle n'est pas ivre, dit-il ; mais elle est toujours ivre, et je suis p'us fin ([u'elle, moi !... D'ailleurs, ajouta-t-il en défaisant les barricades intérieures de sa porte, — n'est-ce pas pour elle que je travaille, le cher cœur!
Quelques minutes après. Bob Lantern franchissait la dernière marche de son escalier et revoyait le jour, c'est-à-dire l'épais brouillard qui emplissait la ruelle. A quelques pas de chez lui, dans une taverne enfumée, il aperçut sa compagne Tempérance qui dormait, la tête sur une table.
— Quel dommage ! grommela-t-il avec regret;— une femme de cinq pieds six pouces !
Il recommença la course préripiléeque nous lui avons vu déjà fournir, et rasa les maisons avec une rapidité de locomotive.
Il était environ deux heures après midi.
Une fois hors du quartier Saint-Giles, Bob Lantern S9 lança dans Oxfort-Street, et, méprisant désormais les frottoirs, il éclaboussa les fiacres en galopant dans la boue. Sa course le mena au milieu de Portman-Square, devant une grande maison d'aspect opulent, dont, selon l'usage, une grille défendait la façade.
Entre la grille et la maison, des deux côtés du perron, une armée de grooms et de valets oisifs causaient et riaient.
Bob Lantern mit le pied sur la première marche de l'escalier.
— Que veut ce drôle? cria un apprenti jockey du poids de quinze kilogrammes.
— Mon bon petit monsieur Tulipp, répondit Bob, vous ne me remettez pas?
— Quelque mendiant !...
— Fi donc! s'écria Bob avec un beau mouvement de fierté.
Et il ajouta à part lui :
— Je ne mendie jamais que le soir, entends-tu, quart d'homme !... Mon bon petit monsieur, reprit-il tout haut, je suis votre serviteur Bob Lantern.
— C'est juste, s'écrièrent deux ou trois grooms, Bob Lantern, l'époux de mistress Tempérance...
— Pour vous servir, mes bons mess-ieurs.
— Et que veux-tuî
— Vous offrir mes respects... et voir, si ça se peut, l'intendant de milord.
— L'intendant est en affaires.
— C'est son état et ça ne fait rien... Monsieur Paterson et moi nous sommes de vieilles connaissances, soit dit sans <r gueil ; je suis sûr qu'il verra ma face avec plaisir.
— bhl oh! raaster Bob! promettez-nous alors votre bain» protection... Tulipp 1 va annoncer master Bob.
PAUL féval:
— Faites place ù masier Bob I
— A master B ^b Lantern !...
— Epoux demislress Tempérance, la bien nommée!
— Pour vous servir, mes bons messieurs, pour vous servir, murmura Bûb, qui passa léte nue el sans perdre son humble sourire au milieu des gros quolibels de celte valetaille.
Rob Lantern élait un homme prudent.
L'apprenti jockey Tulipp voulut bien, pour cette fois seulement, descendre aux fonctions de groom, et précéda Bob dans l'escalier qui conduisait aux étages supérieurs.
— Tu attendras longtemps, puissant Bob, dit-il en ricanant, car il y a déjà bien du monde dans l'antichambre de monsieur Paterson.
— Que voulez-vous, mon bon petit monsieur Tulipp, répondit liob, — la vie est durement ebère, et j'ai grand besoin de travailler pour gagner mon pauvre pain ; mais, s'il faut attendre, j'attendrai.
11 y avait en effet foule nombreuse dans l'antichambre de l'intendant. C'étaient cinq ou six tenanciers de milord qui venaient renouveler leurs fermages, des fournisseurs, des cliens, dans le sens latin du mot, et une demi-douzaine de maquignons prenant le t.tre de maîtres de haras.
Tulipp entr'ouvrit la porte de monsieur Paterson et prononça le nom de Lantern
Les pauvres diables, qm attendaient là depuis plusieurs heures peut-être, plongèrent un avide regard par l'ouverture de la porte, afin de voir quel était l'importun dont la visite prolongée outre mesure leur barrait impitoyablement le seuil de monsieur l'intendant. Ils regardèrent de leur mieux, mais ils ne virent personne que monsieur Paterson lui-même, qui, demi-couché sur un fauteuil à bas dossier, appuyait ses gros pieds sur la grille de sa cheminée et se curait les dents avec un très grand soin.
Les fournisseurs, fermiers et maquignons pensèrent qu'ils ne voyaient pas tout.
— Lantern I répéta monsieur Paterson sans regarder Tulipp... Ah diable I Lantern, dis-tu... Qu'est-ce que c'est que Lantern ? >'.
— C'est moi, s'il plaît à Votre Honneur, répondit Bob qui voulut s'avancer.
— Après nous, l'homme, après nous! prononcèrent en chœur les fermiers, fournisseurs et maquignons.
— 11 me semble que je connais cette voix, murmura Paerson ; — eh 1 j'y suis 1 ce Lantern est un coquin de mérite... fais entrer I
11 s'éleva un murmure parmi les fermiers, fournisseurs et maquignons qui firent mine de barrer le passage.
— Mes bons messieurs... commençait Bob avec son humilité ordinaire quand il parlait à plus fort que lui...
Mais il n'eut pas besoin de se mettre en frais d'éloquence. Tulipp, qui tenait encore à la main une longue brosse mouillée, se précipita vaillamment et distribua une pluie d'eau noire à droite et à gauche; maquignons, fournisseurs et fermiers se reculèrent en grognant.
Bob se bâta de proQter de la route frayée et passa, en saluant à la ronde.
— Ferme la porte, lui dit monsieur Paterson sans se tourner de son côté.
Bob ferma la porte.
— Avance ici, dit encore l'intendant.
Bob s'avança.
Monsieur Patert>on était un homme de taille moyenne, légèrement obèse, dont les cheveux rares et parfaitement incolores encadraient un visage blafard. Au milieu de ce visage rayonnait un nez charnu, couleur de feu. Ce nez était prodigieux. On l'avait vu pilir deux ou trois fois durant les cinquante ar.nées que monsieur Paterson avait passées sur erre; mais en ces cas, par une réaction explicable, ses joues jaunâtres d'ordinaire étaient devenues pourpres. Evidemment ce nez avait la propriété de déteindre sur le visage. La physionomie de monsieur Paterson exprimait, en somme, DU calme apathique, presque brutal. Ses yeux ne disaient rien. Sa bouche plate et pincée parlait avec grimaces et par
soubresauts, comme si les mots eussent écorché son larynx en passant. Le type anglais se révélait chez lui surtout par l'excès de l'élément lympathique.
Bob, en entrant, fit comme les paliens de l'antichambre ; il regarda tout autour de lui, mais il ne vit personne. Monsieur Paterson n'avait d'autre motif pour ne point recevoir que son bon plaisir et son cure-dent.
Au bout d'une minute environ, il leva les yeux sur Bob et haussa les épaules.
— Tu vends quelque chose, dit-il en cherchant une plaisanterie qu'il ne trouva pas; — quelque chose comme?... Oui, par le diable! quelque chose qui... tu m'entends, méchant drôle!
Bob se mil à rire débonnairement.
— C'est plaisant ce que vient de dire Votre Honneur, mur mura-t-il ; — le fait est que je vends quelque chose coran(. cela.
— Tu arrives mal; ta marchandise est en baisse ici.... Milord n'en veut plus.
— C'est fâcheux, repartit Bob avec froideur; fâcheux pour Sa Seigneurie, car, pour moi, voyez-vous, monsieur Paterson, je ne suis pas exposé ù garder longtemps cette marchandise, — comme vous appelez cela, — en magasin.
— Elle est donc bien jolie ? demanda l'intendant.
— Un ange!... Et encore je voudrais parier qu'il n'y a pas beaucoup d'anges comme cela.
Monsieur Paterson haussa une seconde fois les épaules.
— Les maquignons vantent leurs chevaux, dit-il sentencieusement.
— Votre Honneur pourrait la voir.
— A quoi bon?... Milord est blasé, mon pauvre Jack Lantern.
— Bob Lantern, s'il plaît à Votre Honneur.... Ah ! milord est.... je n'ai pas bien compris.
— Blasé I... Tune saisis pas?... C'est un mot qui nous vient de France, comme les vins frelatés et les petits couteaux de deux pences... Il veut dire... ma foi ! c'est difficile à expliquer, honnête Jack...
— Bob, s'il plaît à Votre Honneur.
— Honnête Bob... c'est difficile... Dis-moi, as-tu quelquefois mangé plus de tranches de bœuf rôti que ton estomac n'en pouvait contenir ?
— Rarement, Votre Honneur, la vie est si durement chère !...
— Enfin cela t'est arrivé une fois ou cent fois, peu importe... eh bien I ce jour-là tu étais blasé sur le bœuf.
— C'est-à-dire que je n'en voulais plus.
— Juste... milord ne veut plus d'anges.
— Parce qu'il en a trop consommé... je conçois cela... Mais à ce compte, ma femme Tempérance devrait être depuis longtemps blasée sur le gin... Quant à ce qui est de milord, c'est grand dommage pour Sa Seigneurie... fâché d'avoir dérangé pour rien Votre Honneur.
Lantern salua bien bas el prit le chemin de la porte. Au moment où il touchait le seuil, la voix de monsieur Paterson l'arrêta.
— Quel âge a-t-elle ? demanda celui-ci d'un air qui voulait être négligent.
— Quelque chose comme dix-sept ans... peut-être dix-huit ans.-.. Ah ! Votre Honneur, c'est frais comme une cerise, c'est élancé comme une baguette de saule, c'est gracieux, c'est gentil, c'est blond, c'est modeste...
— Ta, ta, ta, ta! interrompit l'intenaant; — oU demeuret-elle?
— Ceci fait partie de ce qu'on m'achète, répondit Lantern avec un ignoble sourire ; — la rue et le numéro, c'est la moitié de la chose... et d'ailleurs, milord est... Je ne me souviens pas du mot, mais je sais que Sa Seigneurie est comme moi quand j'ai mangé trop de tranches de bœuf... elle n'a plus d'appétit.
— Ecoute, honnête John, reprit Paterson.
— Bob, s'il plaît à Votre Honneur.
— Jack, Job ou John, tout cela me platt, mon garçon;
LES MYSTERES DE LONDRES
SS
mais ne m'interromps plus... on pourrait tenter un dernier essai... Si elle est aussi tharmanie que lu le dis...
— Mille fois plus cbarmanle !
Peut-être que milord ne pourrait la voir sans l'aimer.
— Je veux que Dieu rae damne s'il le pourrait, Votre Honneur.
— 11 faut essayer.
— Cest mon avis.
— Aussi bien, depuis que milord a changé de vie, mon crédit se perd. Croirais-tu bien, honnête Jack, que Sa Sei-
Tieurie m'a demandé l'autre jour quelques explications sur les affaires?
Bob prit un aîr profondément stupéfait.
— Est-ce bien |)0ssiliie ! dit-il sans rire.
— Ce n'est que trop vrai... il est temps de le remettre en sa route. Je verrai cette jeune fille.
— A la bonne heure !
— Je la verrai dès demain.
— Quand Votre Honneur voudra.
— Que te faut il ?
Bob revint vers le foyer et mit son coude sur la tablette de laclieminée.
— Je vous dirai son nom, je vous dirai son adresse, et vous me compterez trente souverains d'or, répondit-il.
— Tu es fou, digne John ! s'écria l'intendant. Trente souverains pour une adresse 1
— Et un nom... le nom et l'adresse de la plus jolie miss de Londres. Que faui-il de plus? Votre Honneur n'a-t-il pas de l'argent pour faire le reste?
— Mais, trente souverains !...
— C'est pour rien... Quand vous l'aurez vue, vous direz : Ce pauvre Bob Lantern est un î^ot. Cela vaut cent guinées.
— Tout autre que toi aurait pu rencontrer cette jeune miss.
— Londres est grand. Si Votre Honneur veut chercher, je ne m'y oppose pas.
Monsieur Paierson réfléchit nn instant, puis il se leva sans mot dire et se dirigea ve<s son secrétaire. Bob le suivit d'un regard avide.
L'intendant ouvrit l'un des tiroirs et compta lentement trente souveraiiis d'or.
— C'est cher, murmura-t-il, mais ce" drôle ne m'a jamais trompé. C'est le pius fin limier de Londres pour ces sortes de choses... Et puis, en délinitive, c'est milord qui paie... Approche ici, conlinua-t-il tout haut : si lu me trompes !...
— Allons donc I interrompit Bob ; Voire Hûiineur se moque, je ne voudrais pas, pour si peu, peràre une pratique comme lui.
— Prends cela.
Bob ne se le fit point répéter. II saisit l'or et le fit disparaître comme par enchantement dans une de ses vastes poches.
-^ Anna Mac Farlane, dit-il ensuite h voix basse, tandis que Paierson écrivait sous sa dictée, — 52, Cornhill, vis-àvis deFinch-Lane : deux sœurs, une vieille tante ou mère... un blanr-becqui doit être un frère ou un cousin.
— Je n'aime pas le blanc-bec I grommela l'intendant.
— Ça gêne, mais... au besoin... j'entreprends aussi ces sortes d'affaires.
Lantern avait fait un geste atroce, à la signification duquel on ne pouvait point se méprendre. Monsieur Paierson le re- L-arda en face et se prit k rire.
— Tu dois amasser des millions, digne Jack ! dit-il après :;ii silence.
— Jloi !... la vie est durement chère. Votre Honneur; je ;i'ai pas un penny vaillant outre les trente souverains que je
ien.s de recevoir... Adieu, Votre Honneur, et merci ! je re- Mcndrai dans quinze jours voir si l'on a besoin de moi... à moins que le blanc-bec ne vous offusque par trop. • — Reviens drmiiin, dit Paterson.
Bob fit un signe affirmatif et sortit. Les fermiers, les fournisseurs et les maquignons le regardèrent passer avec une hargneuse envie. Lui, sortit en les saluant humblement. Quand il fut parti, la sonnette de l'intendant se fit enten-
dre, et un valet vint annoncer aux patiens de l'antichambre que Son Honneur ne recevrait plus que le lendemain.
Bob reprit intrépidement sa course; mais comme il était quali'ft heures après raidi et que la nuit de Londres coniMiençail, il eut soin de tenir sa main sur la poche qui renfermait ses trente souverains.
— Voilà une bonne affaire I se disait-il ; je donnerai si:; pences à Tempérance.
L'n monsieur bien couvert lui barra le trottoir, au momeni où il retournait vers Finch-Lane ; Bob voulut passer à droite ou à gauche; mais le monsieur l'arrêta d'un geste el lui dit avec un fort accent français :
— Mon ami, l'église Saint-Paul?
— C'est une belle église, répondit froidement Lantern.
— Pourricz-vous m'indiquer la route?
— Hé! hé! dit Bob, c'est malaisé; mais pour deux shellings je le ferais.
— Deux shellings î se récria le Français ; pour un mot I...
— Allons, je le ferai pour un shelling, puisque vous n'êtes pas un Russe, monsieur le Français...
Bob lendit la main. L'étranger y mit un shelling en grondant quelque parole peu flatteuse touchant l'hospitalité anglaise.
— C'est bon, dit Bob... Eh bien! milord, ne changez point de chemin, faites cent pas tout droit devant vous et vous rencontrerez le portail de Saint-Paul.
— J'y allais donc ? demanda le Français.
— Directement, milord.
Bob passa de côté et se jeta dans la foule, laissant le Français partagé entre l'étonnementct le dépit.
— Maintenant, se dit Bob, irai-je chez le blanc-bec lui vendre le nom de monsieur Edward?... Non. H faut laisser aller les choses. Cela le mettrait en défiance et pourrait empêcher l'affaire de marcher convenablement... Ah I ah! ah! le bon marché qu'a fait monsieur Paterson ! monsieur Edward lui soufQera la belle avant qu'il ait le temps de dire zest ! Cela le regarde.
En conséqueuce, Bob ne poursuivit point sa route vers Finch-Lane. Comme il n'était pas encore l'heure de se coucher, il voulut utiliser le reste de sa journée. Bob était un effréné travailleur.
— Ce soir, pensa-t-il, j'irai voir mes amis de la Résurrection... Leur besogne est dure-ment désagréable, et ça n'est pas payé... Mais il faut bien gagner son pauvre pain... Dieu me damne I le temps est bon pour mendier ce soir. Le brouillard est chaud et les vieilles femmes sortent de leur trou... Attention aux policemen !
Bob, en finissantces mots,fitunhaut-lecorpsqui disloqua entièrement son torse et lui donna l'aspect le plus misérable que gueux puisse désirer. L'une de ses épaules se haussa, tandis que l'autre s'effaçait; son bras gauche, tordu et retourné, joua merveilleusement la paralysie. Sa jambe gauche, volontairement raccourcie, boita et donna à toute sa personne un mouvement de langage qui faisait compassion à voir.
Il jeta autour de lui un regard circulaire et cauteleux pour s'assurer que le trottoir était pur de tout agent de police.
Un second regard tria, parmi la foule, une vieille.dame au grand chapeau noir qui ne pouvait être moins que la veuve d'un patron de barque ou d'un bosseman, décédé au service de l'état.
Bob se traîna vers elle en se balançant comme un sloop battu par la tempête.
— Respectable mistress , raurmura-t-il derrière elle, — y\ n'ai pas mangé depuis cinq jours et demi.
La dame pressa le pas.
— 0 bonne mistressl reprit Bob, ayez compassion d'un malheureux narin qu'une blessure reçue à la mémorable bataille de Trafalgar, sous les yeux du glori-eux Nelson, empêche de travailler et réduit au triste métier de mendiant.
— Je n'ai rien, brave homme, dit la dame.
— Hélas ! reprit encore Bob, je tendrai donc encore aujourd'hui en vain celte main qui a toui'J».é celle du arand Nelson...
PAUL FEVAL.
La dame regarda la main de Bob. Le nom de Nelson est loujours d'un effcl puissant sur ui.e oreille anglaise.
— Ayez coni passion, bonne niislress, ou je vais mourir à vos pieds sur le l'avé.
La dame fouilla dans son vaste sac et en retira une couronne qui sans doute devait servir, ce soir, à sa partie de whist. Bùb baisa la couronne et promit à la dame les bénédictions de Dieu.
— Milady! s'écria-t-il en s'atlachant aux pas d'une seconde victime qui, selon lui, avait une tournure tory,— ne laissez pas périr d'inanition un brave soldat de noire demi-dieu, Sa Grâce le puissant duc de Wellington... J'ai cinquante-trois blessures, noble lady, et Napoléon,— Napoléon en personne, je le jure sur mon salut,— m'a brisé la jambe d'un coup de botte forte...
Milady lui donna un shelling pour s'en débarrasser.
Bob continua ce jeu durant une heure environ avec diverses chances de succès. 11 récolta ainsi un certain nombre de couronnes ; mais il empocha grand nombre de rebuffades et une demi-dâuzaine de coups de canne que lui octroya un membre du parlement à pied, qu'il avait pris pour un fermier du comté de Galles.
Au moment où il allait quitter la partie, il aperçut une antique mistress dont l'aspect le tenta fortement. Bob ne savait point résister aux tentations de ce genre. 11 aborda la vieille dame et commença un poétique récit de la bataille de Trafalgar. Au milieu de soi^ récit, il sentit une lourde main se poser sur son épaule.
Bob ne prit point la peine de se retourner. Il connaissait la main des policemen.
Par un mouvement rapide comme l'éclair, il rendit à son torse sa forme accoutumée, et se baissant tout-à-coup, il fit lâcher prise à l'agent : avant que celui-ci eût pris une attitude de défense, les deux poings de Bob frappèrent en même temps sa poitrine qui sonna comme un tambour.
L'agent tomba dans la boue au grand plaisir des cokneys. Bon s'en alla, le cœur paisible. La soirée s'avançait. Il possédait bien encore quelques petites industries qu'il mettait en pratique à ses heures de loisir, mais, ce soir, il se sentait pris de tendres pensées à l'endroit de Tempérance, dont les cinq pieds six pouces ne lui avaient jamais semblé si pleins de charmes.
— Je verrai les gens de la Résurrection une autre fois, se dit-il. La journée n'a pas été mauvaise et je suis fatigué. — Cishop me ferait passer la nuit pour une guinée... Une guinée est quelque chose!... Mais Tempérance m'attend, la pauvre chère belle... Je veux que Dieu me damne si je ne donnerais pas dix shellings pour qu'elle ne s'enivrât que six fois par semaine!
Bob reprit donc le chemin de Saint-Giles par Holborn ; il marchait maintenant le front haut et les mains dans les poches, comme fait tuut honnête homme dont la conscience est tranquille et qui a reçu le prix d'un labeur honorable.