‹ Musée littéraireChapitre 9 sur 170 · FAITS ET GESTES DE BOB LANTERN · texte numérisé non relu

FAITS ET GESTES DE BOB LANTERN

En sortant de la maison Edward and C», Bob Laotern joua des jambes et des coudes 1-e l^ng du boueux trotUiir de (Mieapsiile, et descendit vers lequartier Sainl-Giles. Cel'OBnêie et digne {jarçon poussait très fort les enfans et mettait ses coudes noueux dans la poitrine desfemnies mais si quelque gentleman lui barrait le passage, il se h:itail de faire un ciicuit ou de s'effacer de son mieux. Telle esi la chevaleresque coutume des bonnes gens de Londres.

Bob Lantern rasait les maisons et perçait le brouillard avec une agilité que nespinn|;iieiit point promeitie ses forniesdisgracieuseset l'apathie ordinaire de ses mouvemens. Il eut bientôt framhi l'espace qui sépare Cornliill du faiiseux labyrinthequi pnr'ele nom deSaint-Giles, ei enlila une r elle étroite el torliiPiise où l'air s'é|)aississait, oi'i le brouillard se faisait si Iniinl et si o; aque (|ti'on voyait i peine devant soi, bien (ju'il ne lïlt guère que midi.

Il pfiiissa une porte de bois, dont les planches vermoulues el comme pulvérulentes se reliaient par des crampons de 1er rouill-^.

l.a maison où il entrait ainsi, comme oresque toutes celles de cet immonde quai lier, n'avait qu'un étage. Bob Lantern ne demeurait point au rez-de chaussée; il n'Iia i>ail point nOE plus le premier : l'esealiir qu'il prit fut celui de la cave.

A mesure qu'il descendait, une atmosphère chaude et pe- .saiile l'enveloppait ; des miasmes fétides emplissaient sa poitrine. Un antre eiH été révolté, peut-être suffoiué ; mais Bob l.aiitern accueillit ces exhalaisons comme un cheval accueille la bonne odeur de l'écurie. Il poussa un groiinemeiit de bien» êire, tâta sa poche pour s'assurer que son pecmle avait résisté aux dangers du voyage, el souleva le loijuet d'une porte en plein inire qui donnait entr e dans une manière de cellier chauile a trente degrés centigrades par un poêle en fonte rempli de coke incandesr(^nt.

— Pieu me p.irdonne ! Temnéranee, dit-il '-n entrant, tu te brûles cf>nime une vieille damnée (jue lu es.

Personne ne répondit. — Lepoêle, rouge, ronflait comme un soufflet de forge.

— Teii péraiice ! reprit Bob Lantern ; — Tempérance! fille de Satan, me réi ondrasiu ?

lin ronflemenl humain se mêla au ronflement du poêle, et une voix grondeuse pronr.nça ces motsavec le lourd bégaiement du sommeil :

— iMicoreun verre, mistress Goose; le gin est bon, et c'est le vieux Bob qui paie.

l.anlern bondit comme un tigre vers l'eiKlrnit de la cave où la voix s'était fait emeiidre. Un instant il disparut dans la protoiule obscurité i|ni réi^nail par tout oli m^ ti appait puiiiO la lueur roUrCâtre sortant de la porte du poêle, puis il revint liainaiil api es lui un obj>t inerte, une sorte de paquet massif et d'un considérable volume.

A. rive aiipièï du poêle, il lâcha prise. Le paquet s'affaissa immobile.

— Elle est ivre comme un tonneau de porter! s'éiria-t-il avec co'ère; — Temptrance 1 sorcière maudite! Tempérance !

Tempérance! — c'était le nom du paquet, — ne bougea pas.

— Dieu me damne! reprit Bob ; elle ne peut pas rester ici... je saurai bien l'éveiller, peut-êlre.

Il saisit le tisonnier b'-i)lant et l'approcha des narines de Tempérance, qui tressauta violemment el se dressa, chancelante, sur ses pie.ls.

C'était un«> grande et forte femme de quarante ans, dont le teint ardent el les yeux rougis accusaient la passion 'avorite.

— J'ai soif! dit-elle d'une voix rauque en abaissant sur Bob son regard hébété.

— Ah ! tu as soif, éponge! riposta celui-ci qui brandit son tisonnier; — tu as soif !... quand je travaille toute la journée pour gagner quelques misérables pencffs, tuas soif, tu bois et tu t'enivres... Dieu m'écrase ! Tempérance, quelque jour, je te briserai la tête contre le mur.

Malgré l'énergie brutale de ces menaces, il y avait de la tendresse dans la voix de Bob, tandis qu'il parlait ainsi.

— Eh! là! là! mon joli Bob, repartit la grande femme, — un verre de plus, un verre de moins... Pardieu! vois-tu, le gosier me brûle...

— Du gin plein l'estomac, du coke plein le poêle... me crois-tu donc riche pour aller de ce train-là, femme?

Tempérance avait fait machinalement le tour du poêle et s'était approchée d'une table où il y avait un verre et une cruche de genièvre, tous deux vides.

— Pas une goutte ! grommela-t-elle avec dépit. — Mon joli Bob, n'as-lu pas dans ta poche quelque demi-couronne pour faire plaisir à ta petite femme?

— Une demi-couronne, damnée!... une demi-couronne I C'est le gain d'un homme pour huit heures de travail... Tu me ruineras

— J'ai soif 1 interrompit Tempérance, qui s'était accroupie derrière le poêle et commençait à se rendormir.

— Il faut pourtant que je la renvoie ! murmura Bob ; — si elle savait... Femme, ajouta-t-il tout haut, je veux que le diable m'emporte si je puis te rien refuser... Tiens, voilà six pences... va boire.

— Six pences ! . . . Mon joli Bob, encore six autres ! Lantcrn fronça ses sourcils fauves et leva son tisonnier d'un

air menaçant. Tempérance, à qui l'idée de humer deux ou trois verres de gin rendait des jambes, déguerpit et remonta l'escalier en chantant.

Lantern la suivit doucement jusqu'à la porte de la rue, qu'il referma derrière elle. Cela fait, il revint en son réduit, dont il barricada soigneusement la porte.

— Est-il possible, murmura-t-il en allumant une lampe au feu du poêle, — qu'un bijou de femme comme cela ait des goûts de dépense semblables... Cinq pieds six pouces !... et des couleurs !... On ferait tout le quartier Saint-Giles, et Holborn, pardieu!... et Cheapside, mafoil... etCornbill !... etWhitechapel, ou li^ ^iiablem'étrangle par dessus lemarthé! sans trouver sa parel i ..•. . . Je souhaite que le tonnerre me brûle s'il n'y a pas bien des lords qui lavoudraient pour leur lady... A propos de lord, ma course d'hier soir pourra servir à deux fins... Le comte est un fier connaisseur, et cette petite quêteuse est bien la plus gentille fillette... pas pour moi : je préfère les femmes de taille; mais pour les gentlemen qui aiment à promener des maîtresses de cinq pieds... cinq pieds !

Lantern haussa les épaules et se dirigea vers un des angles de sa cave.

— De sorte que, poursuivit-il, le comte de White-Manor mordra comme il faut à l'hameçon... C'est une cinquantaine de guinées, — l'un dans l'autre, — que me vaudra cette colombe méthodiste... peut-être davantage... Ça tombera bien ! la vie est durement chère et Tempérance boirait la Tamise... Il faut dire qu'elle a des qualités...

Il tâta l'une des pierres de la muraille, qui céda sous la pression de son doigt.

— Et cinq pieds six pouces I ajouta-t-il, —et même une idée de plus.

La pierre, sollicitée par sa base, bascula et tomba, laissant à découvert un trou large et profond. Lantern y plongea son regard. Il ne pariait plus. Une joie avide et passionnée faisait scintiller ses petits yeux derrière les poils recourbés de ses sourcils.

Il posa la lampe allumée par terre et s'en alla écouter à la porte.

Puis, en deux sauts, il regagna son trou et y jeta ses deux mains convulsivement ouvertes. Tout son corps eut un frémissement et le trou rendit un bruit d'or qu'on remue.

Le visage de Lantern, éclairé d'eu bas par la lampe posée à terre, reflétait les énergiques élancemens d'une jouissance

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