‹ Musée littéraireChapitre 100 sur 170 · DROIT D'AINESSE · texte numérisé non relu

DROIT D'AINESSE

Londres entier connaissait l'inimitié des deux frères. A plus forte raison, un valet de White-Manor ne pouvait l'ignorer. — Le groom auquel s'adressait I ancesler demeura un instant indécis, tant le fait d'une entrevue entre le comte et son cadet lui semblait chose extraordinaire, impossible.

11 obéit pourtant, lors(iue Brian lui eut répété son injonction d'un ton péreniptoire.

Au bout de quelques secondes il revint, et Brian fut introduit aussitôt dans le salon de réception.

Il se jeta dans un fauteuil. Ses idées étaient dans un grand trouble. Ce qui venait de se passer à la maison de Wimpole- Street, les révélations de Susannah, sa disparition soudaine , tout cela était trop près de lui encore et ne prenait point dans son intelligence cet aspect clair et compréhensible que donnent aux choses de la mémoire les réflexions de quelques jours. 11 savait qu'un ennemi puissant, surtout parce qu'i; était insaisissable, lui dispuiait maintenant Susannah; il venait chercher auprès de son frère les nioytnsde combattre et de vaincre ce ténébreux ennemi. C'était là son but : retrouver Susannah et la protéger retrouvée — Les moyens à prendre, non-seulement pour arriver à ce résultat, mais aussi pour amener son frère ;i le seconder, lui échappaient encore.

Mais ceci importait peu pour le moment. N'élait-il pas fort

de ses cent victoires remportées sur White-Manor? IN'avait-

1 pas pour lui la fatigue et l'ennui désespéré du comte, las de

s'épuiser en une lutte contre nature , où le monde prévenu

mettait tout l'odieux de son côté?

Il y avait bien longtemps que Brian de Lancester n'avait mis le pied dans la maison de ses ancêtres. Depuis la mort de son père, ses différends continuels avec White-Manor l'avaient éloigné de l'hôtel de famille, devenu l'exclusive propriété de l'ainé. Tout préoccupé qu'il était par des pensées fort étrangères aux émotions domestiques , Brian se sentit monter au cœur un trouble grave et inconnu. Une voix, muette depuis des années, sembla lui désigner ce noble cordon d'austères portraits de famille qui courait autour des lambris , montrant alternativement les liers visages de ses pères et les traits dignes, hautains et doux de ses aïeules décédées; — et cettevoix balbutiait au dedans de lui des reproches mêlés au nom détesté de son frère.

Brian avait l'àme d un chevalier sous l'étrange enveloppe d'audacieux scepticisme où il se drapait pour le monde. — Il se repentit peut-être. — Du moins son front se courba comme s'il eût eu pudeur à soutenir les regards convergens de toutes ces générations assemblées, lui (jui se présentait parmi elles avec des pensées hostiles à leur successeur légitime , à l'héritier du nom commun , à l'homme qui portait le titre transmis de père en fils intact et pur, au chef de la maison, en un mot, dont un cadre vide attendait le portrait à la suite da tous ces portraits vénérés.

Il se souvint que le feu comte de White-Manor avait uni en mourant sa main à celle de son frère. Il se souvint que la dernière parole de sa mère l'avait exhorté à l'amour et au pardon... Sa mère, dont les traits bénis, lixés sur la toile par un pinceau habile, semblaient encore lui sourire...

Une porte latérale s'ouvrit, le lord Whiie-Manor parut, appuyé sur le bras de son intendant, Gilbert Paterson.

Entre le comte et son cadet il y avait une fort grande différence d'âge. Le vigoureux tempérament de Brian et les excès de White-Manor avaient élargi celle dilTTence au point de la changer en conirasie frappant. Brian avait conservé, en elTet, dans l'âge viril quelque chose de cette grâce juvénile, de cette souplesse élastique des membres, de cette soudaineté

LES MYSTÈRES DE LONDRES

expressive des mouvemens du visage qui resle g^iu'ralemeiit l'apanage des jeunes liommes. Sa nature physique était, comme sa nature morale, vierge, pour ainsi dire, et non entamée. Il ('lait jeune d'apparence et de fait, bien plus jeune que ces lords de vingt ans que le trot d'un cheval fait pâlir et qui raniment tant bien que mal à l'aide d'excitans les appétits éleinls de Leurs Seigneuries éreinlées. Il était beau et fort et ardent; il y avait en lui , derrière cet aspect flegmatique que nos mœurs infligent à toutes physionomies , trop plein d'audace, trop plein d'amour et de fougue. — VVIiile-Manor, au contraire, était vieillard avant d'avoir franchi les limites de l'âge mùr. Son cœur, naturellement égoïste, était devenu de pierre ; son corps , robuste autrefois, fléchissait sous le poids d'une précoce décrépitude. Ce n'était point pourtant un de ces frêles débris dont l'âge ou les excès ont ostensiblement miné le corps, et qui s'en vont courbés, chétifs, trerablulians, débiles, implorant de la foule un passage pour leurs \ pas chancelans; lord de While-Manor avait conservé la raideur de sa forte taille ; il se tenait droit encore sur ses jambes alourdies , et son torse appauvri dissimulait ses pertes sous les mensonges habiles d'un costume fashionable. Mais, à chaque pas qu'il faisait, un tressaillement douloureux agitait sa face; son souflle était court et haletant; sous les artifices de sa chevelure empruntée, on découvrait quelques rares cheveux blancs, courant çù et la sur un crâne nu, ridé, aux reflets ternes et comme plombés; ses yeux s'éteignaient sous leurs paupières rougies , et il avait cette pâleur effrayante des apoplectiques , qui diapré de plaques livides le brûlant vermillon des joues.

C'était en quelque sorte une ruine d'organisation puissante.

Parfois, lorsque la colère réchauffait tout-à-coup et fondait le sang épaissi qui obstruait ses veines, il retrouvait pour un instant sa vigueur passée ; il pouvait encore briser quelque chose, un homme ou un meuble, dans la fureur sauvage de ses emportemens.

Mais il payait vite et cher ces éclats insensés. La vie revenant soudain avec violence dans ce corps usé, glacé, raidi, le terrassait de son choc formidable. White-Manor tombait alors comme une masse inerte, ou bien, si le coup était moindre , son cerveau frappé s'engourdissait en une sorte d'abêtissement qui avait pour moitié les caractères de l'imbécillité, pour moitié les caractères de la folie.

Son avenir>élait compris , et il le savait , entre les cornes menaçantes de cet implacable dilemme : l'apoplexie ou la démence.

Lorsqu'il regardait en avant de lui, il se voyait paralytique ou fou et ne se voyait point autrement.

A l'approche du comte sou frère, qui s'avançait lentement toujours appuyé sur le bras de Gilbert Paterson , Brian se leva pour s'incliner cérémonieusement. Le comte lui rendit son salut en tâchant au contraire de fixer sur son visage une expression de cordiale boiihomie

Encore une fois, entre ces deux hommes, les rôles étaient renversés. La crainte élaif pour le puissant, la sécurité pour le faible. L'ainé, — le chef, — possesseur d'une fortune im

IiHcnse, avait peur de son cadet, lequel ne possédait rien au monde.

Et ceci en Angleterre où la hiérarchie de famille est une vérité, où la richesse est le trùne et le sceptre et la couronne. Les deux frères demeurèrent un instant immobiles et se contemplant en silence.

Le visage de Lancester était toujours froid et hautain; celui du comte prenait une apparence de plus en plus bienveillante et soumise, — mais on se fût étrangement fourvoyé si l'on eût jugé leurs pensées mutuelles à ces symptômes extérieurs.

11 y avait de la pitié dans le cœur de Lancester, une pitié sincère et croissante. Le comte de White-Manor était plus souffrant encore que d'habitude ; il portait sur sa figure de tristes vestiges de la dernière attaque qui lavait précipité la nuitde l'avant-veille sur le plancher du lord'i-corner, dans la chambre d'Anna Mac-Farlane. Ses yeux, qui tâchaient de sourire, conservaient un regard fixe é. stupéfait. Toute une

moilié de son corps, rétive au mouvement des muselés, se traînait presque inerte, comme si elle eût été frappée d'uB commencement de paralysie.

Brian ne put constater sans douleur le funeste changement opéré chez son frère depuis la dernière fois qu'il l'avait vu d'aussi près; — et il y avait longtemps de cela. Les ravages étaient si manifestes, le dépérissement se montrait si patent et si avancé, que Brian ne put retenir un geste de compassion. Ta voix du sang qui s'était fait entendre tout à l'heure au dedans de lui, pendant qu'il attendait, seul, la venue du lord, parla de nouveau et plus énergiquement. Un iustaclil fut sur le point de tendre les bras à son frère.

Mais un éclair de haine qui souleva furtivement le masque de bûiiliomie que While-Manor avait mis sur son visage, suffit pour arrêter Lancester. Il reprit sa froideur et attendit.

Dans l'âme du comte, on n'eût trouvé qu'aversion profonde, (lue désir de vengeance, que haine implacable et sans borne. Lui aussi était péniblement frappé de l'aspect de son frère; lui aussi éprouvait une amère surprise à contempler ces traits qu'il n'avait, depuis des années, aperçus que de loin, pour les fuir aussitôt comme un menaçant épouvantail. Mais qu'il y avait de distance entre sa surprise et celle de Brian ! |

Il eût voulu trouver ce dernier vieilli comme lui, brisé comme lui, — plus que lui! — Et il le revoyait toujours jeune, toujours fort, toujours plein de sève et de vie ! Cette' force et cette sève n'insultaient-elles pas à son épuisement; cette jeunesse ne raillait-elle pas sa décrépitude? îN'élait-ce point, de la part de cet homme sain de corps et d'esprit, un suprême outrage que de venir se poser devant un valétudinaire menacé de folie'?

C'était bien là un dernier coup digne de tous les autres I L'ardent persécuteur était là pour jouir de l'agonie de sa victime ; l'héritier venait supputer les jours, les quelques jours qui restaient entre lui et la possession d'incalculables richesses, des châteaux de White-Manor, des parcs, des élangs, des forêts de White Manor, du nom, du titre, de la pairie de White-Manor, — de loutl

Et nul moyen de lui ravir cet héritage, nul, si ce n'est de vivre! Mais la vie s'échappait. Le comte se sentait glisser, quoi qu'il en eût, vers la tombe. Il se voyait dépérir, aujourd'hui surtout qu'il comparait sa faiblesse à la vigueur de son frère.

Brian était devant lui, plus robuste que jamais. Il semblait faire parade de sa saiité de fer. Il cambrait sa taille élégante et ferme; il carrait sa large poitrine; il semblait dire en un mot :

— Ne vous pressez pas, milord mon frère. Trépassez à l'aise et prenez votre temps pour mourir... Je puis aliendre.

Odieuse pensée ! White-Manor ne put l'avoir et garder en même temps ces faux semblans d'hospitalière bienveillance qu'il avait essayé d'abord de mettre eu avant. Sa haine prit le dessus et flamboya dans son regard, tandis qu'un sourire amer relevait et faisait trembler les coins de sa lèvre.

Quiconque connaît les plus vulgaires secrets du cœur humain conipreiidia l'inimensilé de celle haine. Brian l'avait atlaqué, Brian l'avait vaincu, et Brian était son héritier.

Celui-ci avait repris sa froideur. Il suivait avec une sorte de curiosité méprisante les eftorts que faisait le comte pour rattacher son masque d'hypocrite bienveillance. Peu à peu il perdait jusqu'au souvenir de sa pitié première et ne retrouvait au dedans de lui que des pensées hostiles.

De sorte que, au bout de quelques secondes passées i s'observer mutuellement et avant qu'aucune parole eût été prononcée, les deux frères en étaient revenus à se mesurer de l'œil comme deux ennemis qui vont se prendre à la gorge.

White-Manor rompit le premier le silence.

— Que voulez-vous de moi, mon frère? dit-il d'une voix doucereuse que démentait énergiquement l'expression de son visage; — êies-vous venu voir les progrès du lent sui)plic< que vous me faites subir?... Je suis bien malade, Bnan, vou» devez être satisfait.

— Milord, répondit Lancester en s'inclinant, j'allais m'informer des nouvelles de la santé de 'S'otre lieigneurie... J«

tu

PAUL FEVAL.

8uis peiné de vous trouver malade... Quant à l'accusation qtic vous portez conire moi déire cause de votre souffrance, je crois que Votre Seigneurie fait tort ù sa joyeuse vie d'autrefois et me prèle un pouvoir que je n'ai point...

— I.a vipère qui tue, monsieur, est obscure et faible. Un enfant peut l'écraser c'u pied.

iirian ne sourcilla pas, et le comte, regrettant aussitôt celle parole échappée à sa haineuse colère , balbutia d'un ton d'embarras :

— Je voulais dire... mais on ne se croit pas obligé, entre frères, de peser scrupuleusement ses expressions.

— Je suis de voire avis, niilord, dit froidement Lancester. Entre frères ciui s'aiment, on peut tout se dire. Je prie Votre Seigneurie de ne point se gêner.

WhiteManor dissimula son trouble sous une grimace de malade, et lit signe à Gilbert de lui avancer un fauteuil.

— NeuilJez donc reprendre voire siège, dil-il à Brian. Je vous demanderai, pour moi, la permission de m'asseoir... maintenant, comme il est trop vrai que nous n'avons point coutume de nous voir frè(iuemment, je vous prierai encore une fois de me dire le nioiifile voire visite.

— Je suis venu pour parler sans lèmoin i"i Voire Seigneurie, répondit Lancesier en s'asseyant, — et j attends qu'on nous laisse seuls tous deux.

White-Manor hésita visiblement. Son regard sembla de nouveau faire comparaison entre la force de son frère et sa propre faiblesse. Un effroi manifeste se peignit sur ses traits flétris.

— Seuls tous deux! répéta-t-il. —Gilbert Paterson est un digne serviteur , mon frère ; d'habitude , il ne me quitte jamais.

—Vous n'étiez donc pas loin,milord, celte nuit où Gilbert Faterson,ce digne serviteur, lança vos valets armés de fouets ciinlre le fils de voire père?

— Ce fut une chose très regrettable, Brian, balbutia le comte ; — Gilbert fut sévèrement puni...

— Mais il ne fut pas chassé, interrompit Brian, dont la voix toujours libre et calme ne laissait rien percer de l'amertume qui soulevait son cœur. — Milord, vous éles le niailre en celte maison, et il me siérait mal de trouver mauvaises vos prédilections pour un serviteur...

— Voulez-vous que je le chasse? dit vivement le lord.

— Pour un serviteur si digne, ajouta Lancesier; — que vous le chassiez ou non, peu m importe, sur ma parole ! — Mais I affaire qui m'amène est grave... très grave... pour moi, milord, — et pour vous. La présence de ce valet me gène.

Le comte réfléchit pendant une minute, puis il se leva sans aide et gagna sa porte en disant :

— Suivez-moi, Gilbert... Brian, je suis à vous à l'instant, et nous serons seuls.

Quelques secondes après, en effet, le comte reparut,mais, au lieu de revenir s'asseoir en face de firian, il prit un siège auprès de la lable (|ui tenait le centre du salon, et, sur le riche lapis qui la recouvrait il déposa ostensiblement une paire de pistolets.

— Ceci vous prouve, Brian, dit-il de ce ton bref et dégagé des gens qui ont pris leur parti,— ceci vous prouve que nous allons causer sérieusement et franchement. Je vous hais, tous le savez bien; j'ai peur de vous, il est possible que vous ne l'ignoriez pas. Je vous crois capable de tout, et voici deux témoins qui, pour être muets, rempliront néanmoins l'oflice de Gilbert Palerson... Je vous écoute.

Brian se prit à sourire avec pitié. -

— Ah ! milord, dil-il, don Quichotte donnait des coups de lanrc aux moulins .'i vent ! Celait moins fou que de vouloir me combattre avec des pistolets, moi I... Ne comprenez vous donc pas quelle aubaine ce serait pour moi d'être assassiné par Voire Seigneurie?

— Non, moIl^ieur, je ne comprends pas, répondit le comte d'un air sombre. Les morts ne raillent plus.

— Sur mon honneur, cela vaudrait mieux encore pourtant que de me pendre sous vos fenêtres... Non, non, milord vos pistoleu ne vous sauveront point de mes atteintes pi il

vous faudra d'autres armes pour soutenir la lutte, si vous repoussez la paix que je viens vous offrir.

— Quoi! s'écria le comte dans un premier mouvement d'espoir , vous mettriez lin à votre implacable poursuite , Brian ?

— Je vous ferai grâce, milord mon frère, répondit celui-ci en abaissant sur White-Manor son regard indifférent et hautain; — supposez, si vous voulez, que je vous prends en pilié ; supposez que la voix du sang a parlé, que je suis las de frapper ainsi sur un frère, las d'accabler un ennemi qui ne sait point se défendre, las enfin d'appeler les dédains du monde sur l'homme qui porte le nom vénéré de mon p'Te ..

— Ah!... fit avec défiance 'White-Manor, à qui la réfiexion ramenait ses doutes ; — vous avez des façons bien rudes de proposer la paix, monsieur.

— C'est que vous me semblez avoir atteint les dernières limites de la misère, milord. C'est que, tout incapable que je suis de revenir vers vous les bras ouverts, comme on revient à un frère,il méprend fantaisie de clémence. \ousêles tombé si bas ! vous avez tant de honte d'être vous-même ! vous avez tant d'effroi durant le jour d'entendre autour de veus ces perçantes clameurs du monde que ma voix apaise ou soulève, et ces clameurs bourdonnent, si railleuses, si amères, si poignantes, la nuit, parmi vos insomnies!... Je ne suis pas un bourreau, et il me plaît aujourd'hui de mettre un terme à vos tortures.

White-Manor était pourpre. Chacune de ces paroles tombait comme un coup de massue sur son orgueil ; celte pilié dédaigneuse l'écrasait Un instant la colère monta en flots si abondans vers son cerveau, que sa main s'agita involontairement, tandis que son regard se tournait vers ses pistolets avec convoitise.

Brian, lui, pensait sans doute avoir parlé suffisamment, car il avait pris un album dont il feuilletait les pages avec distraction.

En ce moment, il était redevenu l'homme que nous avons jplé brusquement sur la scène au commencement de ce récit, l'homme froid, insoucieux, possédant et poussant à l'excès, extérieurement au moins, le flegme britannique. Aucune pensée d'amour n'était en lui pour fondre celle glaciale enveloppe. C'éiail Brian, le terrible persécuteur qui se faisait arme de tout et frappait sans relâche, Brian Veccentric man, raisonnant la folie, marchant vers un but sérieux par d'extravagantes voies; Brian qui. pauvre et sans privilèges, avait mis sous ses pieds un pair du royaume, protégé conire toutes aita(|ues par un formidable faisceau de lois poliii(iuPs,et si riche d'ailleurs que son or eût dii le faire invulnérable chez nous, où l'or est un bouclier magique.

La colère de White-Manor vint s'éniousser et rebondir en quebiue sorte contre ce flegme vainciueur. Il lui sembla impossible d'alla(|uer cet homme qui ne supposait pas même qu'on put l'attaquer, cl qui, dédaignant de suivre les mouvemens d'un ennemi armé, donnait son attention a de frivoles enluminures.

Les i)isiolets restèrent sur la table et le comte fit effort pour se recueillir.

— De sorte que, reprit il après un silence, vous m'insultez aujourd'hui par un reste d'habitude et pour la dernière fois ?

— Vous vous trompez, milord, répondit Lancester qui éloigna son album ])our mieux voir l'effet d'un croquis; — je n'insulte point Votre Si'igneurie. Seulement je mets ù uu le» tristes extrémités où je la vois réduite.

— Vous faites, en un mot, comme ces marchands qui déprécient une denrée pour l'avoir à plus bas prix.

— Pas tout-ù-fait... le commerce ne me parait point offrir d'objet de comparaison convenable... Je déprécie, moi, milord, pour avoir un prix meilleur.

— C'est donc un marché sans vergogne que vous venez me proposer?

— C'est une capilulalion, milord... Vos ancêtres et le» miens tiraient rançon de leurs prisonniers de guerre.

— Et m'est-il permis, monsieur, de vous présenter I»

LES MYSTERES DE LONDRES

conlre-partie de ce tableau, peint avec de si sombres et habiles couleurs?

— Assurément, niilord.ri^pondit Brian qui ferma son album et \oulut bien devenir alteiitif.

— C'est de votre part beaucoup de condescendance, reprit le comte essayant de railler à son tour. — Monsieur, je suis très malheureux, il est vrai, très malheureux par votre fait ; mais vous qui parlez si hawl, pensez-vous donc èlre dans une posilion meilleure? Plus vous me dites misérable, et plus vous découvrez la profondeur de vos propres misères, car l'envie est un aveu, — un hommage ! — et vous êtes jaloux de moi. Nous êtes pauvre. Vous dont la prodigalité sufliraità dépenser une fortune royale, vous ne possédez pas un farthing... Moi, je suis pair du royaume, mor.sieur, et riche à millions... Je vous comprends, cl devine, croyez-moi, l'objet de voire visite. — Vous trouvez que je vis bien longlemps !... Mais, par le nom de Dieu, mon frèie, je vivrai encore assez de jours pour exercer rudement votre patience, et vous agissez en homme sage de venir ;i moi, pour faire la paix, comme vous dites, et trouver les moyens de rompre avec cette triste existence de famine et de dettes qui est la votre depuis si longtemps... Seulement il serait prudent ù vous peut-être de prier au lieu de menacer.

Brian ne répondit point tout de suite, comme s'il eût voulu donner au comte le temps d'allonger sa harangue.

— Milord, réplifiua-l-il enfin, il y a un peu de vrai dans tout ceci et beaucoup d'erreurs. Je suis pauvre et ne songe guère ù le nier, mais le temps des dettes est passé pour moi: je n'ai plus de crédit.

— Voudriez-vous me faire croire que vous vivez de vos œuvres ? demanda White-Manor avec sarcasme.

— Non, milord : je ne sais rien faire.

— Et pourtant, vous vivez...

— Au grand déplaisir de Votre Seigneurie, c'est vrai. Mais je n'emprunte pas, on me fait l'aumône.

— Quoi ! s'écria White-Manor, en tressautant sur son fauteuil,— auriez-vous poussé la folie jusiiue-l;"!? auriez-vous oublié le nom que vous portez au point de mendier ?...

— Milord, interrompit Brian, je ferai observer à Votre Seigneurie que la mendicité est sévèrement interdite, même aux frères cadets des membres du haut Parlement, en faveur desquels le bon sens et l'humanité commandaient, selon moi, une exception... Je subis l'aunione et ne la provoque point... Mais ne trouvez-vous pas comme moi que c'est assez de paroles et qu'il faut en venir au fait. Pour une raison ou pour une autre, je viens vous offrir la paix ; la voulez-vous?

— C'est suivant le prix où vous prétendez la mettre.

— Le prix?... répéta Brian.

11 hésita. Evidemment cette question le trouvait au dépourvu.

— Que vous faut-il, monsieur? demanda encore le comte.

— Milord, répondit enfin Brian d'une voix lente et grave, je ne sais pas au juste ce qu'il me faut... mais il me faut beaucoup .. 11 me faut la faculté de puiser à la caisse de Votre Seigneurie, jusqu'à concurrence... de mon bon plaisir, mil 'rd I

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