‹ Musée littéraireChapitre 101 sur 170 · PITIÉ, MON FRÈRE · texte numérisé non relu

PITIÉ, MON FRÈRE

A celte demande exorbitante, le comte demeura un Instant stupéfait. 11 regarda son frère en face comme pour chercher sur son visage une explication sensée de ces extravagantes paroles. Cet examen ne le dut point satisfaire, car les traiis

de Brian, calmes et résolus, donnaient une portée toute sér rieuse à sa proposition.

— Mais c'est toute ma fortune que vous me demander, monsieur I s'écria enfin le comte avec plus d'élonnement que de colère; —il est impossible que vous espériez m'amener .1 cela.

— Milord, c'est toute votre fortune en effet, répondit Brian ; — mais il se peut, songi z-y, que je me borne au quart... ù la moitié... oi; ne sait pas... Quant h l'espoir que Votre Seigneurie suppose impossible, jamais, sur ma parole, je n'en eus de plus réel et de mieux fondé...

Il s'arrêta et reprit presque aussitôt après d'un ton simple, posé, mais ferme :

— Il ne faut pas croire, milord, que je fais ici avec vous de la diplomatie, que je viens avec une arrière-pensée, que j'ai par devers moi, en un mot, quel(|ue moyen vainqueur, à l'aide duquel je puisse éperonner Votre Seigneurie et la faire sauter le fossé en aveugle... Si j'étais homme ù ne point dédaigner ces expédiens, peut-être pourrais je en effet engager la bataille sur ce terrain, — car je connais votre passé, milord mon frère, beaucoup plus que vous ne le pensez...

— Mon passé, monsieur, voulut interrompre le comte, est celui d'un gentilhomme, et c'est en vain que vous essaieriez de m'effrayer par de vagues menaces. Je ne crains point qu'on éclaire ma vie...

— Si fait, milord, dit Brian, vous le craignez, — et vous avez raison de le craindre si vous n'avez point oublié que Votre Seigneurie eut une femme et une fille. —Une femme dont le monde a oublié le honteux martyre, une fille dont, morte ou vivante, l'œil de Dieu tout seul a pu suivre le mystérieux destin.

— Oseriez-vous supposer !... s'écria le comte.

— A coup sûr, je ne suppose rien de bon, milord mon frère. Mais brisons là. Encore une fois, je n'ai point à vous menacer ainsi par derrière. Mes armes sont autres et moins banales .. Pardieu ! milord, ce serait vous faire aussi la partie trop belle que d'entamer la lutte sur ce terrain connu!... Vous êtes riche assez pour faire mentir l'évidence, et les rieurs passeraient peut être du Qôté de Votre Seigneurie.. Non ! non! point d'accusations! C'est triste et c'est commun. Le monde m'applaudit à condition que je mènerai ce duel à son dénoùment sans grimacer ni perdre mon sang-froid.. Je ne suis pas un avocat, milord comte, je suis un gladiateur.

White-Manor suivait avec tension et fatigue cet étrange discours dont le sens échappait pour une bonne part à son intelligence épaissie. Il attendait une conclusion, une attaque directe, et tâchait de se tenir prêt à la parade. Mais Brian laissait ses idées s'enchaîner suivant la fantasque logique de son esprit. Tandis que le comte faisait effort pour comprendre ses dernières paroles, il changea brusquemînt de sujet.

— On m'a conté aujourd'hui, reprit il, une histoire bizarre et lOHchante. Un instant, figurez-vous, milord, j'ai cru saisir de singuliers rapprochemens entre ces aventures et une pauvre fille abandonnée et certaines notions que je possède sur l'existence privée de Votre Seigneurie . A Dieu ne plaise ! ajoutat-îl, tont-à-cuup avec émotion. *.ù'il en soit ainsi i|ue je lai un moment soupçonné... A vez-vous ici un portrait de madame la comtesse de White-Manor, Godfreyf

— Pourquoi cette question? demanda le comte qui se troubla.

— C'est une question de fou, milord, répondit Lancester en souriant; —depuis huit jours, voyez-vous, je crois que je redeviens enfant. J'ai quinze ans de moins; mes idées se groupent de façon ù produire d'invraisemblables rêves ; il y a un roman dans mon cerveau et mes espérances tiennent de la féerie... Parce que cette jeune fille fut confiée aux mains d'un misérable...

— Quelle jeune fille ? dit involontairement White-Manor. Brian regarda son frère en face, et fronça le sourcil avec

colère.

—Si je croyais I... commença-t-il impétueusemeul.

PAUL FEVAL.

Mais il n'acheva pas el reprit d'un ion froid.

— Cdc jeune fille que je cherche, milord, une jeune fille que jaiDie el qu'on ma enlevée, une jeune tille que votre Seigneurie va m'aider à retrouver.

— Monsieur, dit le comte avec mauvaise humeur, ne jugerez-vous point ù propos de me parler enfin autrement que par paraboles. Je souffre trop pour lâcher longtemps de deviner vos énigmes,

— Je vous prie de vouloir bien m'excuser, milord, répliqua Lancesler en saluant. Venons au fait, puisque Votre Seigneurie le désire. Je vous disais, je crois, que je ne me présenUis point devant vous, muni des armes ordinaires de la discussion. J'irai plus loin. J'ajouterai que je suis entré chez vous sans savoir au juste ce que j'allais vous demander ..

— De sorte que, interrompit le comte, voire requête de lout-ù-l'heure est une improvisation. Je vous engage, mon frère, à la mûrir quelque peu, à lui donner une forme, à la borner par exemple,— ceci est un conseil d'ami, — à un ou deux milliers de livres.

— Je vous disais en outre, poursuivit Brian comme s'il eût dédaigné de tenir compte de cette interruption, — que je suivrais, pour arriver ù mon but, ma route habiiuelle, sans jamais descendre à CCS pitoyables moyens qu'emploient enire eux les héros de tragédie. Je méprise presque autant la médisance, milord, que le poignard ou le poison. — En somme, je' vous demandais un acte dûment rédigé, qui me permit de tirer à discrétion sur la caisse de Votre Seigneurie.

—Encore, monsieur!...

— Toujours, milord. J'ai absolument besoin de cela.

Wbite-Manor se tenait ù quatre pour ne pas rompre violemment cette entrevue; mais la crainte que lui inspirait Brian contrebalançait sa colère. 11 voulut essayer de la discussion, même sur cette inconcevable ouverture.

— Monsieur, dit-il, je devrais hausser les épaules et me taire, car c'est véritablement folie que de donner ù nos paroles une sérieuse allenlion. Mais le fait est piquant, el, je vous prie, que prélendez-vous faire de ma fortune ?

-C'est pour celte jeune fille, milord, répondit Brian le plus simplement du ifionde.

— Et vous pensez que je me dépouillerai, moi, pour une Inconnue?...

— J'y compte, milord, positivement.

Wbiie-Manor s'agita sur son fauteuil en proie à une colère qui avait bien son côté comiciue. Pour lui, Brian était invulnérable, même dans cette discussion où il n'y avait point de foule railleuse à l'eiitour pour applaudir l'un des interlûculeurs et bafouer l'autre impiloyablemeut. Brian était invulnérable parce qu'il jetait sur le tapis son extravagante requête, appuyée par sa volonté seule et non point par des argumens qu'on put à la rigueur discuter ou rétorquer. While-Manor, fermement résolu ù ne point accorder le crédit exorbitant (lu'on lui demandait, devait demeurer sans réponse, une fois son refus exprimé. La seule voie ouverte pour faire cesser ce conlllt ridicu'e était évidemment de montrer la porte et d'user du droit rigoureux qu'a tout homme de demeurer en repos dans sa maison ; mais White- Manor n'avait (j^irde. Au fond de celte situation bizarre, il y avait un éleraeî?! réel de lerreur, cl les moyens bourgeois n'étaient point de mise vis-à-vis d'un importun comme Brian de Lancesler. Le comte, après tout, malgré son formel dessein d.' se raidir, ne savait trop s'il ne devrait point plier en définitive. Il ignorait le fond de la pensée de Brian, et se trouvait dans la position dun homme (jui, les mains liées en face d'un ennemi implacable, le verrait tourner autour de lui et sourire, et danser comme font les .sauvages autour du bûcher de leurs raplifs, sans pouvoir deviner de quel cùté doit partir le trail mortel, sans pouvoir parer, prendre garde ou se défendre.

Brian pouvait pousser l'audace jusqu'à la folie, mais il y avait de la réflexion dans ses témérités, et, si soudains que fussent ses coups de tête, un calcul rapide d profimd les devançait l««iours.Ceuxqul,en toutes choses, n'apcrçoivenl

que les surfaces, les gens ù courte vue, cette congrégation de myopes, en un mol, que l'on appelle le monde, n'étaient point éloignés de penser que Brian, aveuglé par sa haineuse fantaisie, frappait en enfant irrité, au hasard. Mais ici,comme souvent, le monde se trompait. Brian, dès le commencement de la guerre, avait une taciique ei un but : tactique étrange, mais merveilleusement habile, but lointain, hors de portée peut-être, mais sans cesse convoité.

Son ennemi, ce n'était point alors son frère tout seul ; c'étaient son frère el le droit d'aînesse.

Maintenant, la pensée de Lancester subissait une transformation. L'amour y mêlait le contingent d'égoïsme que ce senlimenl apporte partout et toujours après lui. ISriai:, l'heure don' nous parlons, n'était plus le pur champion d'une idée. Il lui fallait, au bout de la lutte, les dépouilles opi:iii: elle triomphe seul n'enflammait plus ses désirs.

Bien plus, il en était venu à mettre à rançon son adversaire.

Mais ce changement ne portait que sur le but Ses moyens restaient les mêmes ; sa force n'avait point décru.

— Milord, repril-il avec ce sans façon sentimental des gens habitués à déverser le ridicule et à ne le point subir,— je vous demande pardon ptiur ma faiblesse : Je suis amoureux... Vous ne souriez pas?... Tant mieux! Je m'attendais à vous voir sourire... Je suis amoureux comme on ne l'est qu'une fois en sa vie, amoureux au point de sacrifier tout à mon amour, — tout, milord, jusques au but de ma vie entière I

White Manor ne répondit point, mais son visage prit une apparence plus calme. Un espoir lui vint. La cuirasse d'un cœur qui aime a de nombieux défauts. W'hitr-Manor devint plus attentif et son œil éteint eut comme un éclair de pénétration hostile et cauteleuse.

Lancesler ne songeait guère à le surveiller. — Le souvenir évoqué di' son amour tout neuf et auquel son cœur ne s'habiluaiipoiuc encore, mettait de la joie et de la rêverie sur ses traits énergi(|ues. I es obstacles et le péril disparaissaient pour lui en ce moment, tant il avait la ferme espérance de briser les uns et de conjurer l'autre. Il souriait doucement à l'image absente de Susannah, et ne tenait compte aucun de la présence de son frère.

— Oh! oui, je l'aime! murmura-t-il avec un tel élan de passion que \\hite-\ianor éleva son lorgnon pour le considérer mieux. — Je me suis senti vivre pour la première fois en savourant son premier sourire; le son de sa voix a fait vibrer une corde muette en un coin ignoré de mon cœur. Elle m'a révélé loutes les joies que l'homme peut espérer ici bas et que je dédaignais naguère, aveugle et misérable que j'étais. — C'est bien vrai, cela, milord. Mon avenir luit maintenant par de là quelques jours d'épreuves. J'espère, oh 1 j'espère ar.lemment I J'ai foi en Dieu; mon ;ime rajeunit el s'épure... Savez-vous, milord ! je suis capable de ne vous plus bair !

— 11 faut en efl'el que vous aimiez beaucoup, dit froidement White-Manor.

— Beaucoup ! répéla Lancester, comme s'il eût trouvé le mol insuflisant et faible; — davantage encore, Codireyl — savais-je hier qu'on pùl aimer le quart de mon amour?... J'aime avec réflexion, avec volonté et j'aimerais malgré moi si ma volonté se montrait rebelle. J'aime... Mais me comprenez-vous ?

A celle brusque question, les traits du comte s'épanouirent en une gaité railleuse et grossière.

— Oui, monsieur, oui, monsieur ! répondit-il, et jamais, sur mon salul, confidence amoureuse ne m'a rendu plus aise... Ah ! vous aimez tant que cela, monsieur !

Le ton de 'VVhiie-Manor, liypocrilcment contenu, changea lonl-à-coup avant que Brian put répondre. Il poursuivit avec éclat :

— Et vous venez m'imposer d'insolentes conditions, ma demander ma fortune, que sais-je, moi ! vous venez, la menace à la bouche, comme un bandit de grande route, me dire : Douuc ou je frappe... El vous aimez laul que celai

LES MYSTÈRES DE LONDRES

Brian s'était tourné vers leionl, et le re^'ardail, tranquille toujours, bien qu'il pressentit une violente attaque.

— Mais monsieur, mais monsieur! reiirif le comte qui bégayait de colère et de joie, — ne voyez-vous donc pas que mon esclavage cesse!... Ne voyez-vous pas que nos rôles changent, que je suis fort, que vous êtes faible !... Ah I vous limez, .ail! vous aimez!...

Le sang montait abondamment vers le cerveau -du comte et mettait des marbrures noirâtres sur l'émail trouble de 80n œil Sa voix s'embarrassait, ses lèvres épaissies avaient de convulsifs trcssaillemens. Brian l'examinait en silence.

— Vous venez me dire cela, imprudent que vous êtes! poursuivit Wliile-Maiior en prenant sur la table ses pistolets qu'il arma bruyamment.- Savez-vous (pie j'aurais donné mille guinées ;1 quii'on(pie m'en eût apporté la nouvelle!... Quan<l on aime tant, monsieur, on a peur de mourir, — et, par le nom de Dieu, les pistolets deviennent une arme dont on peut se servir maintenant contre vous!

Brian lit un geste de mépris et se dressa de toute sa hauteur, tomme pour offrir un but plus large et plus sur aux coups de son frère.

— Milord, dit-il, discuter sur ce ton ne convient point entre gentlemen, et vos façons me décident à brusquer le dénoùment de cette entrevue... Voulez-vous, oui ou non, signer l'obligation que je demande ù Votre Seigneurie?

— Non, mille fois non ! s'écria le comte, .(c veux que vous sortiez de chez moi, reconduit par mes valets ; je veux que vous passiez sur-le-cbamp cette porte que je vous défends de francliir jamais... Je vous chasse, monsieur... Et, usant du droit de tout Anglais dont le domicile est violé par un espion ou par un voleur, je vous menace, si vous ne sortez pas à l'instant même, de vous jeter mort sur le carreau.

— Et moi, je vous mets au déli d'exécuter votre menace, dit Lancester qui croisa ses bras sur sa poitrine et s'avança lentement vers son frère en le couvrant d'un regard tixe et froid.

Le comte leva ses deux pistolets ù la fois. Brian n'était plus qu'à trois pas de lui. Les traits apoplectiques de While- Waiior exprimaient un farouche désir de tuer, combattu par la peur.

— N'avancez pas ! n'avancez pas!!! dit-il d'une voix suffoquée.

Brian fit les trois pas, nonobstant cet ordre menaçant, et sa main s'appuya, pesante, sur l'épaule de son frère, qui retomba, dompté, dans son fauteuil.

— Vous allez voir tout-ii-l'-heure, milord, dit Lancester d'un ton simple et imprégné d'une nuance de tristesse ; — vous allez voir si j'ai peur de mourir, ("e que je viens de faire ne peut servir de preuve. Je savais que vous n'oseriez pas !...

Il prit, l'un après l'autre dans les mains de son frère, qui n'opposa aucune résistance, les deux pistolets, et les jeta au loin sur le taiis, après avoir remis les batteries au repos. WliiieManor était pâle et tremblait, yes yeux, dégagés par un reflux soudain du sang qui les remplissait, avaient perdu leurs reflets rougeâtrcs et ne gardaient que leur efl'rayaiile fixité.

— Milord, reprit Lancester, vous vous êtes étrangement trompé. Cet amour dont vous avez accueilli si joyeusement la nouvelle était le plus grand malheur q 'e vous pussiez redouter. Seul, j'aurais continué sans doute fi combattre en vous le représentant et le bénéliciaire d'un principe odieux, injiste, contre nature; mais je ne me serais point hâté. Aujourd'hui, je deviens pressant, intraitable... Il ne peut plus y avoir de moi à Votre Seigneurie ni pitié ni trêve. Je veux être riche, riche à millions... Je le veux !

— Vous le voulez!... répéta White-Manor avec une fureur impuissante.

— Je le veux I

Il y eut instant de silence après ce mot, prononcé par Brian d'un ton si plein d'auioriié impérieuse et de péremploire conliance que le comte baissa la léle en murmurant J'ininlelligibles refus.

—Ne le faut-il pas, milord? reprit Lancester au bout de

quelques secondes ; —comme elle est la meilleure, la plus sainte, la plus belle, ne doit-elle pas être aussi la plus brillante, la plus enviée, la plus heureuse ?... Ah ! oe pensez pas que tout votre or puisse suffire à me rendre digne d'elle!... Si le vous le demande, c'est pour qu'aucune splendeur ne lui manque, c'est pour qu'elle marche l'égale en noblesse et en fortune de toutes ces femmes sur qui Dieu lui donna tant d'intinies supériorités... Milord, nous sommes les lils d'un même père. Vous avez joui un temps sans partage de la fortune commune : ù mon tour désormais !

— Les lois sont pour moi, bégaya le comte, pris d'une sérieuse épouvante ; — les lois me protégeront...

— Non, milord ; entre nous deux les lois n'ont rien à faire... Pensez-vous donc que;j'aie l'intention d'user de violence envers Votre Seigneurie?... Fi, Godfrey ! ce serait pitoyable! les lois alors inter\iendraient en efl'et, et vous couvriraientde leur aveugle égide... Ne sont-elles pas laites pour cela?... Nous sommes deux frères. L'un de nous est usé par le vice ; les excès de tous genres ont paralysé son corps et son esprit; c'est un être misérable, sans foi, sans cœur, réprouvé par son passé, supportant avec blasphèmes les restes d'une vie à charge aux autres comme à lui-même... celui-là est pair d'Angleterre. — L'autre est jeune, fort, éprouvé, sans reproches, mais il n'y avait place que pour un seul convive au banquet des privilèges politiques. Celui-là n'est rien. De quel droit, n'est-ce pas, prétendrait il se révolter ou seulement se plaindre?... Ah! vous avez raison : la loi le guette ; la loi le rejettera, brisé, dans son néant, s'il essaie de se relever ; la loi étouffera ses cris s'il ouvre la bouche La loi est pour vous qui l'avez faite, et la loi est toute-puissante... Maisvousle savez bien, milord, moi je ne me plains pas, moi je n'attaque pas. J'ai mes façons d'agir qui restent toujours dans les limites de la légalité la plus scrupuleuse... Par exemple. Votre .<eigneurie sera de mon avis : Je ne connais point de loi qui défende à un Anglais d'ouvrir une fenêtre et de se briser le crâne contre les pavés de la rue.

Le comte regarda son frère d'un air hébété. Celui-ci se dirigea vers la fenêtre.

— Elle mourra si je meurs, poursuivit-il lentement et sans plus s'adressera son frère. J'ai réfléchi. Non! oh! non, je ne veux pas l'unir à ma vie d'indigence et d'obscurité... Dussé-je la retrouver par mes propres forces, n'eussé-je point besoin d'or pour l'arracher aux mains de ses ténébreux ravisseurs, il me faudrait encore les millions que cet homme m'a volés pour la parer comme une idole et la montrer au monde si radieuse que le monde ébloui courberait le front et adorerait ..Milord, continua-t-il tout haut, derrière cette fenêtre il y a foule... entendez-vous?

Il se faisait en effet grand bruit dans PorUand-Place. Une cohue compacte encombrait les trottoirs, s'entretenait de la grande nouvelle du jour, — de l'assassinat tenté à Kew sur la personne de S. A. R. la princesse AJexandrine-Victoria de Kent.

Lancester mit la main sur le ressort de la croisée.

— C'est une foule avide et curieuse, milord, .'éprit Lancester. Écoutez comme les voix se mêlent confuses, pressées, loquaces... Nous n'aurions pu choisir un public plus nombreux et plus convenable pour notre dernière comédie.

— Au nom du ciel, que prétendez-vous faire? demanda le comte en se levant à demi.

— Restez, milord. — Je vous l'ai dit : il me la faut riche et heureuse... En outre, ce que vous ne savez pas, cette jeune lille aimée jusqu'à l'idolâtrie m'a été enlevée il y a une heure, enlevée par des hommes redoutables et puissans... oui... je dois les croire puissans... Votre or, — mon or, Godfrey, car depuis quinze ans vous avez mangé votre part du patrimoine de Lancester, mon or m'eût servi à la sauver d'abord, puis à lui créer ici bas un paradis... Vous me refusez : je vais la venger.

Brian pesa sur le ressort. Le châssis inférieur de la tenêtre monta en grinçant le long de ses rainures, laissant libre une large ouverture, par oij le fracas de la rue s'élança dan^ le salon de While-MaBor.

PAUL FÉVAL

Le comte se leva, éperdu.

— Prenez garde, monsieur ! s"écria-t-il ; — vous êtes chez moi. Si vous jelez mon nom à cette foule, comme c'est votre dessein, sans doute, parmi des calomnies et des outrages, le cliàtiment suivra de prés l'insulte...

Brian monta sur l'appui de la fenêtre.

— Vous ne me comprenez pas, milord, dit-il avec un calme hautain. Je ne prononcerai qu'un mol; ce mot ne sera point le nom de Votre Seigneurie.. Encore une fois, voulez-vous signer l'obligation que je vous demande.

— Non, répondit Wliite-Manor.

— Eh bien, Godfrey, adieu ! Je vous jure sur mon salut que vous regretterez plus d'une fois cette parole avant de mourir! •

Brian se pencha en équilibre au-dessus de la rue.

— Comme cette foule est épaisse! murmura-t-il. Je voudrais gager qu'il y a là plus de mille hommes réunis. Parmi ces mille hommes, pas un n'ignore le nom du nob'e maître de celte maison ; pas un n'ignore non plus l'inimitié qui nous sépare... Car j'ai fait ce que j'ai pu pour nous rendre célèbres vous et moi, Godfrey.

— Vous annonciez le dénoùment de cette comédie, monsieur! dit White-Ulanor d'un ton provoquant cl railleur.

Car la menace qui tarde à se réaliser redonne courage aux cœui'S les plus couards.

— Je vous prie de m'excuser, milord, répondit froidement Lancester; — je cherche ici dessous une petite place pour me briser le crâne et n'en vois point de vide.

Le comte haussa les épaules.

— Prenez votre temps, dit-il en se rasseyant.

— Je vous rends grâce, milord... Comme je le disais à Votre Seigneurie, le fait de me voir tomber mort sur le trottoir de Portland-Place n'élonnera aucun de ces braves gens... ils nous connaissent.

— Qui donc oserait m' accuser d'un meurtre? prononça dédaigneusement V\ hite H anor.

— "Tout le monde, milord... mais je crois que j'aperçois le sol... Tout le monde, di >ais-je, car le cri de détresse d'un mourant est chose qu'on ne songe point à révoquer en doute...

— Miséricorde! s'écria le comte qui comprit tout d'un coup et demeura comme frappé de la foudre; — c'est une infâme perfidie, Brian !

— IN'aviez-vous pas tout-à-l'heure le ferme vouloir de me brûler la cervelle?... Ce n'est pas même un mensonge... Et puis, au jeu que nous jouons, milord, on n'y regarde pas de si prè^... Je n'accolerai aucune épithèle outrageante aunoble nom de Votre Seigneurie; je... mais la foule ne s'ouvre pas souvent, milord : il faut profiter du moment. Vous entendez, du reste, comme tout le monde, le mot que je prétends prononcer.

Brian fit un mouvement comme pour s'élancer.

— Arrêtez I s'écria 'White-Manor ; — quel mot?...

— Je crierai : — Pitié, iuox fbère !I! 'White-Manor tomba sur ses genoux. De grosses gouttes

ie sueuT roulaient le long de ses tempes.

— l'iiié I prononça-t-il en un râle déchirant; — c'est moi qui vous demande pitié.

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