PREMIÈRES AMOURS
Il faisait jour dé'y^ lorsque Fcrgus O'Brcane s'éveilla de
son loiij; évanoiiissonuMit, pour se retrouver seul dans celte clianibro couinnino, silencieuse maintenant et où nagui^re encore se croisaient trois voix cliéries, — seul en face de deux cadavres, seul ici, et désormais seul au monde.
Ferons était bien jeune, et son c(eur avait une puissance d'aimer qui s'était dépensée tout entière jusi(u'alors dans les alTections saintes de la ramille. l ne immense do\ileur étreignit son âme, qui llécliit un instant sous cet épouvantable cboc.
Mais Fergus possédait en lui une énergie encore ignorée, faute d'occasion de se produire, une force indomptable et presque surhumaine, une vigueur élastiijue. dont le ressort latent se raidit d'instinct contre cette première et terrible attaque du sort. Il fut étonné de se trouver vaillant en face de ce navrant malheur, et se reprocha prestjue le calme étrange qu'il gatdait dans celte scène de suprême désolalion.
11 se remit à genoux et tâcha de prier ; mais une voix mystique vint tinter ;1 ses oreilles et murmura les dernières paroles de son père mourant :
— Debout! et guerre a l'Angleterre!
11 se releva d'un bond. — La ligne gracieuse de ses sourcils se fronça violemment ; une nuance de pourpre remplaça la pâleur de son beau visage et son œil jeta un brûlant éclair.
Ce n'était point là, et nul n'aurait pu s'y tromper, le fugitif courroux d'un enfant : c'était la haine d'un homme, et dans cette pauvre chambre du plus pauvre quartier de Londres se formait le nuage précurseur d'une tempête qui pouvait ébranler les Ïrois-Royaumes.
Fergus s'approcha du lit d'un pas ferme, et dessina lentement, du front à la poitrine, [luis d'une épaule à l'autre, le signe sacré de l'oraison catholi(|ue.
— Mon père, murmura-t-il tète haute et la main étendue, — je fais serment de vous obéir.
Il trempa ses doigts dans le bénitier suspendu à la ruelle du lit et ferma les paupières ouvertes encore de Chrétien OTireane. — Mistress O'Breane, elle, semblait dormir un heureux et paisible sommeil. Fergus la baisa au front et sortit pour aller chercher un prêtre.
De telles journées comptent pour de longues semaines dans la vie d'un homme. Lorsque Fergus se retrouva seul, après avoir aecnnipagiié pieuseuieut son père et sa mère ù leur dernier asile, il sentit éteinte ou assoupie en lui la fougue juvénile de l'adolescence. A sa place, brillait au fond de son cœur une ardeur grave, sérieuse, puissante, et portée vers un but unique : l'obéissance aux dernières volontés de son père.
Dès lors commença pour lui une vie de labeur incessant. Entant, il se prit corps à corps avec le gigantesque, sinon l'impossible.
1! étudia, soutenu par une activité patiente et chaude à la fois les rouages compliqués de la constitution britannique. Il disséciua le colosse alin de bien voir où était son cœur. Il essaya chacun de ses muscles, compara les mille artères qui lui portent la vie, reconnut les endroits faibles, mesura les plaies déjà saignantes qui s'ouvraient çà et là sur son corps, et se lit, par la seule énergie de sa volonté, puissamment expert en ces choses de haute politique qui éblouissent souvent l'iulelligence exercée des hommes d'Etat les plus habiles.
LB SIÈCLE. — VI
Et pourtant il garda le silence. Aucun pamphlet ne tomba de sa plume. Que voulait-il donc faire de sa science?
Lui qui connaissait désormais si parfaitement les partiel vulnérables, il ne fut mémo pas tenté de frapper, et pourtant la voix de son père mourant résonnait encore à son oreille, et, dans la solitude de ses nuits, ces mots occupaient sa veille comme ses rêves: —Guerre a l'Angleterre!
En ce temps, on eût pu le voir jiicn souvent errer, pensif et la tête inclinée, par les allées tortueuses de Saint-James- Park. Les ladics s'arrêtaient pour regarder ce jeune homme à la beauté pres(|ue mythologique, dont la démarche lente et gracieuse contrastait singulièrement avec le pas raide et la tournure guindée des élégans habitués de la promenade. Elles admiraient les délicates richesses de sa carnation, ses traits lins et aux(pu'ls on eût pu reprocher une douceur presque féminine, si l'arc aquilin de ses tiers sourcils n'eût donné a sa physionomie un caractère tout particulier de virilité hautaine.
^ul ne savait son nom. — A Londres, pays du positivisme, les femuK's poussent néanmoins fort loin la manie de l'étrange et du mystérieux. Ce bel inconnu, triste, solitaire, et portant sans cesse un vêtement complet de deuil, excita bientôt un intérêt romanesque. Plus d'une noble dame le suivit souventde l'œil taudis qu'il se perdait dans les sinuosités des allées, et l'on vit parfois, du fond d'un somptueux équipage, quelque blaïuhe coill'ure s'incliner doucement, queUpie brillante prunelle jeter ses feux alanguis par cette mignarde et prov(i(|uante ouverture que laissent entre elles deux paupières savamment rapprochées, et dont les longs cils se ferment à demi.
Mais Fergus passait sans voir et toujours seul avec luimême au milieu de cette brillante foule ; objet de l'attention de tous, il nercmaniuait personne.
Car les gentlemen eux-mêmes daignaient, du haut de leur cravate, s'occuper aussi un peu du jeune Irlandais. On l'avait vu fré(iuemment appuyé contre la grille, s'absorber dans ses pensées et jeter sur le royal palais de Saint-James de longs, d'inexplicables regards.— Pourquoi ce jeune homme habillé de noir, que uul ne connaissait, qui ne connaissait personne, regardait-il ainsi le palais de Saint-James?
Tirer ù cible sur le roi, sur les ministres, est à Londres une fantaisie si commune aux maniaques que la portion saine et raisonneuse des gentlemen habitués du Park ne pouvait penser autre chose, sinon que l'étranger vêtu de noir, — circonstance évidemment aggravante, — guettait l'instant favorable pour essayer son adresse sur S. M. le roi George.
Ces gentlemen étaient en deçà du vrai. Ce n'était point un homme, si haut placé qu'il pût être, ce n'était point S. M. le roi George que le jeune inconnu prétendait mettre à mort...
Fergus, du reste, ne leur donnait point plus d'attention qu'aux ladies. Sa réilexion était si profonde, l'intensité de son travail d'esprit était si grande, que ses yeux perdaient presque la faculté de voir.
Une fois pourtant il fut tiré brusquement de son incessante préoccupation. C'était dans le Parc-Vert. Au détour d'une allée, un cri perçant vint frapper l'oreille de Fergus. Cacri, c'était une voix bien connue et autrefois bien chère qui le proférait. Il se détourna vivement. — L'n''cquipage armorie rasait silencieusement le sable de l'allée ; à la portière une gracieuse tête se penchait, ipii souriait, émue.
Fergus p.-ilit et fut prêt ù défaillir. Puis un orageux mouvement de colère ramena violemment le sang à ses joues. Il prit son élan pour courir sur la trace de l'équipage, car il avait reconnu Betsy dans cette femme luxueusement parée, et, auprès d'elle, devait être assis son ravisseur.
Mais il ne lit qu'un pas et reprit froidement sa roule en sens contraire. L'instinclif besoiD de vengeance qui l'avait poussé d'abord vers le séducteur de Retsy s'éteignit dans la réilexion. Son rùle était autre que de ch.'iiier vulgairement un outrage en forçant l'insulteur à payer de sa personne. Et il était déjà si avant dans ce rôle qu'en descendant au fond de son c(eur il n'y trouva plus de haine contre l'homme qjii avait enlevé sa sœur; de haine personnelle, bien entendu. Ç4U£ injure se fondait avec ses autres griefs. Le coupable
SS
PAUL FEVAL.
devenait une inséparable fraction de l'ennemi qu'il s'était fait cl (jui' lui avait désigné son pire.
l'ne idée peut être exlravajjanle en somme et se raisonner admirablement dans ses détails. D'autre part, il n'y a point d'idée ciclravat;ante absolument parlant, ailleurs que dans le rayon des sciences nialliématiciues. Le sutcis met en tout (le la logique. On a vu des rois, dit le populaire adage, épouser des bcriîcres. SiNte-Ouint (it un pauvre métier avant de monter sur le irùne papal, et le };rand empereur des Français naquit si loin de la pourpre, que l'espoir d'imiter son glorieux exemple passerait par tous les pays pour une bonne et belle extravaijance. Nous pensons que, à part la quadrature du certle et" l'akliimie, rien n'est proprement extravagant sous le soleil.
Ceci posé, chacun garde licence de prendre en pitié Fergus O'Breane et son habit noir.
Assurément, suivant toute apparence, l'œuvre à laquelle il s'attaquait était tout ù fait hors de proportion avec ses forces ; mais quelle proportion y a-t-il entre le grand chêne gisant, déraciné sur le sol, et le microscopique insecte dont la dent rongeuse a patiemment miné la base du colosse?
Fergus voulait, il espérait aussi, puisque toute volonté suppose espoir, mais il ne voyait point les choses à travers le prisme des jeunes illusions. L'obstacle à soulever lui apparaissait tel qu'il était, pesant, inébranlable et scellé au sol par de profondes racines. S'il persistait en face d'un tel obstacle, c'est qu'il avait une grande opinion de lui-même, jointe à un grand courage.
Mais il ne se pressait point, et sa patience même était un menaçant présage.
Pour ceux qui savent ainsi attendre, en effet, les événemens se groupent et poussent au but pardes voies détournées. Keculer, pour eux, c'est avancer souvent ; c'est du moins prendre champ pour s'élancer mieux et faire un plus large bond. La vie nouvelle de Fergus n'eût offert à l'œil perçant des plus fins observateurs aucun symptôme politique. P.ien de sa pensée, exil avagaiite ou non, ne transpira au dehors. Son existence s'écoula, pareille ii celle de tous les jeunes gens de son âge qui viventdeleur travail; cllearriva commetoutes les autres ùune phase amoureuse et devint un roman. —Seulement, ce roman fut le premier chapitre d'une sérieuse histoire. 11 y avait un an (jue Fergus O'Breane était orphelin. Il allait chaque semaine prier, vers le soir, ;"» la chapelle catholique de Relton, où son père et sa mère avaient reçu les dernières bénédictionsde l'Eglise. Fergus était fervent chrétien. Il trouvait d'ailleurs de la consolation et du charme à remplir stricle;i:ent les devoirs pieux dont la communion romain ■ recommande l'exercice à ses adeptes, au milieu de cett" cité protestante, où les schismes se multiplient àl'iiitini. et où le ctiUe, dans toutes ces sectes affublées de noms bizarres ou grotesques, affecte uniformément les sèches allures d'une raideur puérile ou glacée.
Fergus n'avait jamais aimé. Rien en lui ne pouvait faire soujiçonner encore cet élément sensuel, inflammable à l'ex- C(;s, cet enirainciiienl soudain, atteignant du prenjier jet les limites extrêmes de la passion la plus exaltée, cette sensibiliié exiijyse mais oublieuse, cette délicatesse de cœur ui|fe à rinconsiance, (|ui devait faire de lui un homme dangereux jntre tous, et qui devait joncher sa roule dans la vie de plus de victimes que n'en fit jamais don Juan.
Jusqu'alors ses m'curs avaient été austères comme sa pensée. F.ufant jusqu'à la mort de son père, il avait donné depuis lors toutes ses heures à la tâche qu'il s'était imposée. Or, à mesure qu'il étudiait pour agir, sa haine changeait de nature et devenait raisonnéc d'instinctive qu'elle était. Il ne voulait plus se venger sculenu'iit pour obéir à son père : l'élude lui avait révélé les iiuujmbrables griefs de l'Irlande et sa querelle grandissait jus(iu'à se faire nationale.
Il n'y avait nullcplacepour l'amour au milieu de ses graves préoccu|)ations. Fergus oubliait les vagues aspirations qui avaient embelli ses rêveries durant les derniers mois de la vie de son père. Le malheur et la vengeance étouffaient chez lui en son germe la lièvre vive de ladolesceiil qui va
s'éveiller homme, et il n'était pas de taille encore à mener de front les choses du cœur et de la tête.
Un soir de printemps, au moment où sortant de la chapelle de Beltnn, il tournait l'angle de Sliorts-Gardens, un cabriolet de forme antique, traîné par un fort cheval de labour, vint se heurter violemment contre le trottoir et perdit une de ses roues. Le cheval, effrayé, s'arrêta un instant, puis s'élança de nouveau.
Un cri de femme partit du cabriolet ù demi renversé.
Fergus n'avait point entendu cet appel. Son premier mouvement l'avait porté à la tête du cheval dont l'élan s'arrêta brusquement sous l'effort de sa main robuste.
Car Fergus, qui ne connaissait pas plus ses forces que son cœur, avait, sous sa grâce élégante, la puissance d'un athlète.
A l'instant où le cheval pliait les jarrets et rougissait le mors de son écume sanglante, un homme sauta sur le trottoir et tendit ses deux bras à l'intérieur du cabriolet.
— Ne vous effrayez pas, Mary, dit-il avec émotion. — "Venez, venez vite, chère sœur, car cet enfant ne pourra longtemps cuiitcnir le cheval.
Celle qu'on appelait Mary ne répondit. point. —Le cheval, cependant, comme s'il eût compris le dédain que son maître faisait de Venfant qui le retenait, redressa les jarrets, et tâcha de bondir eu avant. Mais la main de Fergus semblait être de fer, et ranimai dompté courba la tête et demeura immobile.
En même temps, la porte de la maison formant l'angle de Sborts-Gardens s'ouvrit, et un groom sortit qui s'empressa de venir prendre la place de Fergus.
Celui-ci se rajusta paisiblement et reprit sa route.
— Sur ma foi ! mon jeune monsieur, s'écria le maître du cabriolet, — voilà qui n'est pas agir comme il faut'... Vous vovez bien queje suis embarrassé par ma pauvre petite Mary, qui a perdu connaisi-ance, je crois, la chère enfant, et que je ne puis courir après vous pour vous remercier... "S'ous lui avez peut-être sauvé la vie, après tout, et je voudrais...
— Monsieur, je vous tiens quitte de vos remercîmcns, répondit de loin Fergus.
— Oh! oh ! en est-il ainsi ?.. .Eh bien ! vous autres Anglais, vous êtes faits comme cela, je n'ai Tien à dire de plus... seulement j'aurais voulu serrer la main de l'homme qui a sauvé Mary... voilà tout.
il y avait dans ces paroles deux choses qui allèrent droit au cœur de Fergus. D'abord, une franchise cordiale à laquelle il était bien difficile de résister, en second lieu, un fort accent écossais. Fergus n'eût point voulu toucher la main d'un Anglais.
Il revint sur ses pas, et sourit pour la première fols depuis la mort de son père, en voyant le maître du cabriolet ouvrir ses deux bras et en se sentant embrasser avec chaleur.
— Pardon, gentleman, pardon ! re|)rit l'Ecossais ; — mais vous êtes un brave cœur et j'aime tant ma petite Mary '... Maintenant (pie je vous tiens, je veux mourir si nous nous séparons sans boire ensemble un verre devin de France à la santé de qui bon vous semblera. Aidez-moi, je vous prie, à tirer de là ma petite sœur.
L'Ecossais avait soulevé le tablier du cabriolet et ramené vers lui une forme de jeuue fille, affaissée contre l'une des parois de la voilure. Fergus ne pouvait, en conscience, refuser de l'aider un peu. Ce fui en soutenant pour moitié les pas chancelans de Mary (|ui avait repris ses sens, mais ne pouvait marcher encore, qu'il entra pour la première fois sous un toit étranger depuis la mort de son père.
La jeune fille fui déposée sur un sofa, dans le parloir. L'Ecossais la baisa tendrement au front et se tourna vers Fergus dont il serra la main.
-Monsieur, dit-il, nous autres bons garçons du Tevlot- Dalc, nous ne faisons pas souvent de longues phases. Je suis le fils du fermier de Leed, entre Annan et Lochmaben ; j'ai nom Angus Marc-Farlane ; touchez là, et si aujourd'hui, demain ou plus tard, vous avez besoin d'un ami...
— Monsieur, interrompit Fergus, dont la réserve ne tombait pas ainsi du premier coup, — ce que j'ai faW ne me parait point mériter...
LE!S MYSTERES DE LONDRES
— Oh ! oh! s'éoria Mac-Farlane, les ("01011110)005 ne signifient rien, monsieur... Ri puis vuus ne connaissez pasToby... Toby, e'esl mon e.îieval... Je ne savais personne, voyez-vous, qui fût capable d'arriHer ainsi ce diable de Toby en pleine course... Duncan ! apportez du vin et des verres... et faites descendre Mac-Nab... Non, non, monsieur, il ne faut pas croire gue vous ayez fait là une chose facile ' mol <|iii ne suis pas une femmelette, je ne voudrais pas jurer de faire plier coiiinie vous les jarrets de Toby !
Angiis Mac-Farlane ne ressemblait {fuOre alors au iwrtrait que nous avons fait de lui dans le cours de celte histoire. C'était un beau garçon d'une trentaine d'annexés, au visage hardi, franc et joyeux A de rares intervalles, un nuage passager qui venait assombrir son front sans motif éiait sans doute un Byniptôme précurseur de cette lièvre delà tête qui exalte et emplit de cruelles visions les cervelles écossaises, mais c'était unsynipiùme lointain ('l (pii pouvait avoir une signilication tout autre. A coup sUr, en ce temps de traniiuillité modeste, nul médecin, si clairvoyant qu'il fût, n'aurait pu deviner la bizarre maladie qui menaçait déjà les facultés d'AngusMao- Farlaiie.
Il avait appelé Mac-Nab, son beau-frère, qui habitait Londres avec lui depuis quelques semaines, alin de faire honneur à son hôte. Monsieur i\Iac-Nab avait épousé la sœur d' Angus. Nous savons de la propre bouciie de Stephen, son (ils, les détails de sa fin tragique, dans celte même chanibie de la maison deHandal Graham,où la maliieureuse llarriell'erceval devait être plus tard enlevée. Monsieur Mac-A'ab pouvait avoir le in/me âge que sou beau-frère. C'était un homme d'aspecl intelligent et distingué, mais froid. Ses manières faisaient contraste avec les fjçons abandonnées et le joyeux sans gêne d'Angus. L'opinion générale lui donnait, parmi beaucoup d'autres mérites, une haute franchise et une entière loyauté, mais cette franchise était peu comniunicative eî ne se jetait point ^ la tète du premier venu. Il remplissait les fonctions d'avocat près les cours de justice de Glasgow.
Quant à Mary Mac-Farlane, pour peu que le lecteur se souvienne de certain portrait suspendu entre deux fenêtres dans cette pièce d'Irish-House que nous connaissons sous le nom de » la chambre du laird, » portrait représentant une jeune lille habillée suivant la mode de l'époque de nos dernières guerres contre Napoléon, nous n'aurons besoin d'aucune description nouvelle. Mary était en ell'et l'original de ce portrait merveilleusement ressemblant ; seulement Mary était encore plus jolie, plus douce, plus souriante que son portrait. Elle allait avoir seize ans.
Fergus était là depuis un quart d'heure et ne l'avait point reniarijuée encore. Monsieur Mac-Nab Tenait d'entrer, et sur le récit d'Angus il av.iit adressé au jeune étranger de courtoises actions de grâce. Tout semblait êire lini ; la froideur polie de Mac-Nab contrebalançait la chaude cordialité de Mac-Farlane, et Fergus , repris de son idée fixe, avait hûte de mettre fin à cette inutile distraction.
Il allait prendre congé, après avoir coniplaisamment fait raison au toast d'Angus, qui n'en avait pas voulu démordre, lorsque Mary quitta le sofa où .son frère l'avait déposée et s'avança versle centre de la chambre. Fergus s'arrêta, comme si une invisible main l'eût cloué au paripiet. Mary prit un verre sur le plateau et y versa quelques gouttes de vin.
— Il faut me faire raison à moi aussi, dit elle doucement; — je bois a la santé de ceux (pie vous aimez.
Fergus devint pâle et fût tombé à la renverse si Mac-Farlane ne l'eût soutenu par derrière.
— Madame!... madame ! murmura-t-il d'une voix que sa douleur soudainement réveillée rendait tremblante; — ceux qne j'aimais sont morts... et je n'aimerai plus... c'est-àdire... je ne sais... peut-être... je bois à vous, madame!
Il avait saisi sur le plateau un verre qu'il vida d'un trait avec une préciiiitation pleine de trouble, le sang était revenu à sa joue. Ses yeux se baissaient comme si un poids de plombcûtpesé sur sa paupière. Sa respiration haleiait.
Monsieur Mac-'Nab fronça le sourcil. ".îary devint toute rose ei demeura, les yeux baissés aussi, en face de Fergus.
Mac-Farlane éclata de rire
I — Bien ! bien ! dit-il ; — je n'ai jamais vu un garçon I aussi beauquevous, monsieurO'Breane... Tudieu! Mac-Nab, j'aurais voiflu qne vous le vissiez courber la tête de Toby comme si c'eût été un poney des Higlands... J'espère, monsieur O'Breane, que nous aurons le plaisir de nous revoir. : Fergus leva les yeux sur Mary, répondit un oui à peine I intelligible et se retira précipitamment. I Bien souvent, depuis un an, ses nuits se passaient sans que le sommeil vint clore le travail continuel de son esprit. Cotte nuit encore, il ne dormit point, mais ce ne furent ' passes pensées ordinaires (|ui présidèrent à son insomnie.
Fergus ainuiit. — Un instant, un seul, il voulut se raidir ' contre ce sentiment inconnu qui envahissait à la fuis son I cœur et sa tête. Mais il ne lui était pas donné, si foii qu'il I fût contre toutes autres atteintes, de combattre l'amour. Ce premier mouvement de résistance fut l'instinctive protesta tion (le sa haine un instant oubliée, i'uis la vengeance se tut: , la hiiie prit fin , et Fergus se plongea tout entier, avec un abandon complet, avec une allégresse folle, dans celte première extase d'amour.
Cette nuit fut comme une révélation de sa vie à venir, vi© partagée entre d'herculéens labeurs et de sensuelles délices. Il apprit tout d'un coup ces rêveries passionnées, cette fougue de désirs, celte victorieuse volontc' de posséder qui devaient mettre tant de molles jouissances aux intermèdes de ses batailles. Un seul regard avait allumé ses sens et son cœur. Entre l'homme de celle nuit et l'homme de la veille il y avait désormais un abime.
Et pourtant, parmi ses aspirations enflammées, combien ce premier amour était poétique et pur! Fergus se donnait tout e;,tier, sans réserves, sans arrière-pens('e. Jamais tendresse de page n'eulde plus infinies délicatesses. C'était un servage, c'était un culte.
Mais Fergus devait aimer ainsi toujours. Son cœur, inconstant par nature, était à l'épreuve de ces satiétés desséchantes qui sont le propre de l'inconstance. Il devait rester jeune tout en vivant vite et beaucoup; il devait impunément dépenser les trésors de son opulente organisation. 11 était au moral ce que serait un prodigue jetant l'or sans cesse en des profusions folles, et ne pouvant point parvenir à ruiner son inépuisable héritage.
Oh ! ce fut une belle nuit, et Fergus s'en souvint. Si pleine de passions profondes et vraies dans leur passagère durée, ([uo pût être, après, sa vie, cet amour était le premier amour. Sa trace devait rester au cœur, comme s'imprègne aux pores d'un vase neuf l'indélébile parfum delà liqueur versée.
Car le cœur a beau changer, sa mémoire n'a point d'inconstances. Pour mille tendresses on n'a qu'un souvenir, autour duquel les autres voltigent et passent, effacés à demi, pâles, inaperçus...
Fergus passa douze heures avec son délicieux rêve.
Le lendemain, dès le matin, Angus Mac-Farlane vint le visiter. — Ily a comme cela des sympathies. Wac-Farianecûl été l'ami de Fergus malgré Fergus.
Mais ce dernier n'avait garde de repousser l'amitié précieuse du frère de Mary. Entre eux, grâce à ce lien puissant, l'iiflimité marcha vile. L'amour alla le même train. Mary, naïve et simple enfant, ne pouvait résister longtemps à ce beau Fergus qui avait en quelque sorte, infuse, la science de la séduction. Elle aima comme elle était aimée, sans réserve.
Seulement elle devait aimer plus longtemps.
La maison de Mac-Farlane devint bient(Jt celle de Fergus Fergus apprit tous les secrets du loyal Écossais et les motif; de sa présence à Londres. Parmi ses secrets, à lui, Fergus ne confia que son amour.
Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Mac-Nab gardait toujours, vis-à-vis d'O'Breane, sa politesse cérémonieuse et froide-, mais Mac-Nab, après tout, n'était pas le maitre de la maison.
A part Fergus, il n'y avait qu'un seul étranger qui fut admis à voir fréquemment miss Mac-Farlane. C'était un jeune nobleman nommé Godfrey de Lancesler, qui attendait la
PAUL FEVAL.
mort de son vieux père pour devenir comte de Whitc- Manor.