‹ Musée littéraireChapitre 106 sur 170 · DUEL ANGLAIS · texte numérisé non relu

DUEL ANGLAIS

Anps Mac-Farlane et son beau-frère Mac-Nab étaient à Londres pour soutenir un de ces inextricables procès que l'obscurité proverbiale des lois anglaises soulève sans cesse, et qu'une cour de justice juge tant bien que mal, à l'aide de poids multiples et fort divers, parmi lesquels il faut compter d'abord l'équité, puis le hasard, puis la faveur et les recommandations.

Assurément, nous n'avons en aucune façon la pensée d'accuser de vénalité la justice anglaise; néanmoins il faut bien reconnaître ([u'à Londres l'argent gagne presque tous les procès Que cet argent ne passe pas immédiatement dans la pocbe des magistrats, c'est ce qu'on ne peut nier, mais ceci importe peu en délinitive.Le mal, c'est qu'un liomme pauvre etdépourvude prolecteur ne puisse faire valoir les droits les plus évidens. Il est de notoriété publique qu'un cerla'n nombre de livres sterling habilement dépensées peuvent prolonger à Londres un débat judiciaire au delà de la durée commune de la vie humaine. Le droit est ici la moindre chose. Qui s'en occupe? La forme trùne, sous l'espèce d'un magistrat mal coilfé, et préside à toutes contestations. Le fond devient détail et s'absorbe dans un luxe de formalités bizarres dont la moindre épuisera la bourse creuse d'un plaideur nécessiteux.

Et puis, chose incroyable, absurde, révoltante, les jugemens et arrêts prennent force de loi. Tout magistrat procède par voie réglementaire. Notre jurisprudence n'est pas seulement, comme partout ailleurs, un répertoire vénérable où le juge puise des inspirations et des conseils, un guide respecté, dont les décisions pèsent un grand poids dans la balance, mais peuvent à la rigueurêlre disculées, modifiées, rejelées. Isotrejurisprudence est un recueil de lois particulières, parfaitement obligatoires dans leurs innombrables, contradictions. Le pour et le contre y sont impérieusement ordonnés et défendus. Tout s'y trouve, l'incontestable comme l'extravagant, et parmi ce dédale, la conscience du juge flotte, irrésolue, tandis que son esprit indécis rumine un arrêt qui deviendra loi à son tour et augmentera d'autant l'indigeste amas de notre tohu-bohu légal.

Il y a bien longtemps que d'éminensesprits caressent l'idée de nettoyer un jour ces établcs d'Augias. Lord Brougliam a fait entendre souvent sur ce sujet d'éloquentes et pressantes paroles, maisnous voulons gager que la lin dumondearrivera avant que notre fameux code national soit constitué. *

A la moindre tentative, il y aurait émeute d'avocats, de soUicitors, d'attorneys, d'huissiers, de greffiers, de massiers. Les robes noires et les perruques poudrées descendraient sur la place publique, et la corporation estimable des clercs d'avoués mettrait le feu aux quatre coins de Londres.

Il s'agissait, dans le procès d'Angus Mac-Farlane, ou plutôt de son père, le fermier de Leed, d'une vaste étendue de terrains contestée par l'un des juges de paix du comté de Dumfries. Ceci était une circonstance mauvaise: un juge de paix I

Monsieur Mao-Farlane, dont la familleavait toujours possédé ces terres, qui composaient a peu près toute sa fortune, n'avait garde cependant de céder sans combattre. Le juge de paix était riche et bien appuyé; Angus cl Mac-iVab furent

envoyés à Londres, afin de suivre activement les intérêts de la famille.

Angus ne voyait qu'une chose à faire : se présenter devant le juge et déduire ses prétentions, mais Mac-Nab, avocat et rompu aux tortueux procédés de la chicane écossaise (car nous devons dire que, sous le rapport des ténèbres, des pièges et de la mauvaise foi, \eslawgcrsd(i Londres le cèdent encore à ceux de Glasgow et d'Édimbourgl, Mac-Nab voulut se précautionner d'un appui et engager la lutte d'une manière plus égale. D'anciennes relations de famille lui ouvrirent la maison du vieux comte de White-Manor, lequel était un digneseigneur. Mac-Nab lui fit toucher au doigt la justice de sa cause, et le comte prit l'aD'airesous sa haute protection.

C'était bien le moins qu'on acceptât en échange l'honneur d'être visité de temps ù autre par le lijsainé de Sa Seigneurie.

Godfrey de Lancester se présentait ainsi sous les auspices de monsieur Mac-Nab. Angus ne le voyait point de fort bon œil etMary éprouvait pour lui une sorte d'instinctive aver-, sion.

L'honorable Godfrey avait alors de trente à trente-cinq ans. Sa figure, assez belle, mais rougie par l'habitude des liqueurs fortes autant que par l'effet d'un .tempérament sanguin ù l'excès, offrait les caractères distinctifs du type saxon, reproduit avec une énergie presque brutale. L'égoïsme se lisait en grosses lettres sur ces traits écarlates et la violence perçait sous l'enveloppe compassée que le fiegme britannique met uniformément autour de toutes les physionomies.

Angus pensait que l'honorable Godfrey était amoureux de sa sœur Mary. Mac-Nab prétendait le contraire.

Fergus, lui, avait les sympathies d'Angus et l'amour de Mary.

Les choses ne pouvaient demeurer longtemps ainsi sans qu'on parlai de mariage. Mac-Nab, dès qu'il eut connaissance des prétentions du jeune Irlandais, s'y opposa de tout son pouvûii , mais Mary jeta en pleurant ses deux jolis bras autour du cou de son frère, qui jura que le mariage se ferait.

Fergus et Mary furent fiancés.

11 y avait entre Fergus et l'Honorable Godfrey de Lancester une antipathie naturelle, qui se traduisait de la part du premier en dédaigneux silence et, du côté du nobleman, par de provoquans regards et des mouvemens de haine a peine dissimulés. Ils se rencontraient fort souvent dans la maison d'Angus, mais O'Breane avait pris l'habitude de céder la place et se relirait aussitôt qu'apparaissait l'héritier du lord. Parce moyen, un éclat avait été jusqu'alors évité.

Le lendemain du jour où le mariage avait été résolu, la famille Mac-Farlane devailpartir pour l'Ecosse où l'appelait momentanément la conduite du procès ; Fergus était seul dans le parloir où il attendait Mac-Farlane. Avant que ce dernier fût arrivé, on introduisit l'Honorable Godfrey de Lancester, dont le visage en désordre annonçait une violente colère toute prête à éclater, i^ergus, suivant sa coutume, prit son chapeau et se dirigea vers la porte en silence.

— Dieu me damne! murmura brutalement Godfrey, ce rustre a du moins le bon esprit de prendre la porte de luimême.

Fergus s'arrêta et regarda en face monsieur de Lancester, qui se jeta sur le divan et croisa ses jambes avec une nonchalance affectée.

— Je pense que c'est de moi que vous parlez, monsieur, dit Fergus.

— Cela pourrait, pardieul bien être, jeune homme, répliqua Godfrey.

Fergus rougit, mais ne perdit point son calme.

— Monsieur, reprit-il, à la manière dont commence cet entretien, il me semble que mieux vaudrait le continuer au dehors...

Godfrey haussa les épaules et ne bougea pas.

— Car je suppose, poursuivit Fergus, et j'espère qu'il y

LES MYSTERES DE LONDRES

a autre chose que de la lâcheté derrit're votre insolence.

— Allez! (lit Lancestcr qui se leva en souriant. Je vous suis.

Fergus passa le premier et monsieur de Laneesler le suivit on effet en boulonnant prestement les revers de son habit.

Comme ils entraient dans la rue, Fergus voulut prendrcla parole.

—■Plus loin! dit monsieur de Lancesler qui tourna l'angle de Sliorts-Gardeiis et entra dans Fielton-Slreet.

Fergus le suivit à son tour. — Godlrey quitta le trottoir et vint se poser au milieu de la lue. C'était ;'i cette éiiociuc encore un homme très robuste, et la posture qu'il prit, bien connue dans Londres où le pugilat est une science populaire aussi bieuqu'aristocratiqnc, lit ressortir davantage les vigoureuses proportions de son torse.

1! n'y avait dans la rue que de rares passans, affaires, qui foulaient le trottoir les mains dans leurs poches et l'œil lixé droit devant eux, comme il convient il des gens versés dans l'art démarcher en public et qui ne veulent point recevoir vingt coups de coude par minute.

— Allons, monsieur, dit Godlrey d'un ton provoquant, — s'il vous plait de continuer ici notre entretien, je suis à vos ordres.

— H me plait, monsieur, répliqua Fergus en s'avançant, de vous demander compte de votre brutale insolence.

— Soit, jeune homme. Je vais vous rendre mes comptes... et je serai bien trompé, pardieu! si vous vous avisez de m'en demander jamais d'autres... Procédons par ordre : d'abord vous aimez miss Mac-Farlane, et cela ne me convient pas... Ensuite, je crois que miss Mac-Farlane vous aime... Enlin, on m'a dit que vous alliez l'épouser.

— C'est vrai, répondit Fergus.

— Non pas !... Avant cela, jeune homme, je vous briserai les côtes.

— Monsieur ! monsieur ! s'écria O'Brearie dont la tête s'échauffait, — ma patience se lasse et je vais vous faire repentir...

Il ne put achever, parce qu'un coup de poing du nobleman l'atteignit en pleine poitrine et le jeta violemment à la renverse.

L'Uonorablc Godfrey de Lancester était le meilleur élève du fameux Holmes, deCovent-Garden, qui tint pendant près d'un quart de siècle le sceptre du ring ii Londres, et dont le portrait en pied se voit encore dans tous les public-houses où s'assemblent les boxeurs.

Godfrey se remit en garde aussitôt et sourit avec satisfaction.

Les passans s'arrêtèrent des deux côtés de la rue, sur le trottoir. Un boxing dans la boue est une bonne fortune <iui devient rare et dont les cokneys apprécient de plus en plus le charme. — Ici, le début promettait.

Fergus se releva, étourdi, furieux. Sans calculer son attaque et sans prendre plus de précaution que la première fois, il s'élança de nouveau. — Le bras de Godfrey, ramené à la hauteur de l'œil, se déploya. — Une seconde fois Fergus roula sur le pavé, où il demeura quelques secondes, immobile cl comme anéanti.

Il va sans dire que personne ne bougea pour lui porter aide. — Quelques laconi(iues dialogues couraient 'seulement dans l'assistance qui augmentait sur le trottoir et envahissait déj;1 la rue

— Bonjour, monsieur Hobson. .Commentva?... voici un jeune gaillard qu'on esten train d'assommer... Commentest votre lady?

— Monsieur Sinclair, je vous salue... Le coup élaitbon... Le jeune homme a dû voir du feu... Votre lady se porte bien?

— Ce qui est sûr, c'est qu'il en a assez, je crois... Voyez, il ne bouge plus.

Quelques mains applaudirent. — Le coup était bon. — Godfrey, athlète émérile, en frappant un homme toul-îi-fait étranger à l'art du pugilat, abusait assurément de son avantage et faisait aussi positivement acte de lâcheté qu'un soldat armé

de toutes pièces qui se servirait de snn épée contre un ennemi désarmé, mais, ù Londres, nous ne saurions trop le répéter, on ne raisonne point ainsi. Le sens de la générosité y fait défaut à tous. Être le plus fort, voilà l'honneur; être le plus riche, voilà la gloire.

C'est au point qu'on serait fort embarrassé pour découvrir l'endroit précis où commencent les susceptibilités de nos gent lemen. — A la chambre basse, un député traite son collègue de roquet et lui dit que Robert Pecl le fait marcher à coups de fouet. Le collègue trouve cela tout simple et riposte au préopinanl en le traitant de caniche et en l'accusant d'avoir léché la botte de John Russell. — Et la chambre de rire !

En un mot, les instincts chevaleresques nous sont presque aussi complètement étrangers qu'aux Américains eux-mêmes.

Le coup était bon, qu'importait le reste? — Godfrey ne mettait point son talon sur la poitrine du vaincu, n'était-ce pas assez de grandeur dame?

Cependant monsieur Ilobson et monsieur Sinclair se trompaient. Fergus n'en avait pas assez. Après quelques secondes d'immobilité, 'il se releva. Son visage était livide et, au milieu de cette pâleur, ses yeux rayonnaient un feu sombre.

Il ne se rua point comme naguère à la rencontre de son adversaire ; il le mesura un instant du regard et s'avança vers lui à pas lents, les bras pendans, le corps et le visage complètement découverts.

Un frémissement de curiosité courut dans l'assistance. Chacun s'arrangea pour voir mieux et ne rien perdre du dènoùmont, car il était évident pour tous ([ue l'alhUte allait pouvoir choisir une partie vulnérable. — Il y avait à espérer mort d'homme.

Le regard de Godfrey devint en effet attentif, et se darda, perçant, sur le point où la poitrine cède et se creuse en rejoignant l'estomac.

Fergus avançait toujours. — Godfrey visa et frappa de toute sa force. L'un de ses poings attaipia la poitrine de Fergus qui rendit un son creux, effrayant à entendre ; l'autre toucha la naissance du front et lit jaillir en gerbes de minces lilets de sang.

A la stupéfaction générale, Fergus ne tomba point sous ce double coup. Il ne chancela point; il ne recula point. Le choc s'émoussa sur sa chair comme s'il eût rencontré l'airain d'une colonne. — L'assemblée, dont l'avide intérêt était porté au comble, laissa échapper un sourd murmure en le voyant debout toujours et droit cl ferme, avec une étoile sanglante au milieu de son front pâle.

Godfrey lui-même s'attendait si bien à le terrasser encore, sinon â le .tuer du coup, qu'il ne mil point sa prestesse ordinaire à ramener ses poings â sa parade. Dans sa certitude du triomphe, il oublia la règle principale, le fondement de l'art. Quand il reconnut son erreur, il n'était plus temps de réparer la faute commise. Les deux mains de Fergus, — deux tenailles d'acier, — se refermaient sur ses bras qu'elles broyaient.

Le nobleman pâlit ù son tour, vnr l'haleine de Fergus lui brillait le visage, car les yeux de Fergus, ardens et sombres, fascinaient ses yeux déjà troubles et emplis de terreur. Il voulut dégager ses bras. Impossible! La pression des doigts de Fergus, égale, continue, patiente, lassait ses efforts impuissans,et avait la lénaci'.fede ces anneaux de fer rivés aux poignets des condamnés.

Il sévit perdu. — La foule faisait silence.— On n'entendait que la voix de quelques hommes, -ïU police, qui, empêchés par la cohue, tâchaient de forcer la barrière humaine formée autour des combattans, et menaçaient en vain de leur baguette plombée.

Fergus semblait grandir dans sa colère. Sa belle taille se redressait avec une lierlé terrible en face de son adversaire dompté. Ses traits doux et charraans avaient pris une sauvage et implacable puissance...

Il ramena les bras de Godfrey en arrièreetles lâcha toutà-coup pour jeter les siens autour des reins du nobleman terrilié, qui se sentit perdre plante. L'assistance vit les traits de monsieur de Lancester se contracter horriblement et e n

PAUL FEVAL.

tendit un sourd craquement d'os broyés. — Fergus alors ISchaprise cl Godfrey saffaissa, inerte, sur le sol.

— Il cslniorl! il est mort! cria-t-on de toutes parts.

Et la foule sYbranla, non point encore pour secourir, mais pour toucher après avoir vu.

(> mouvement livra passage aux hommes de police, qui, suivant la coutume de tous les gens de police de toutes les contrées de l'univers, parurent sur le lieu du désastre lorsqu'on n'avait plus besoin d'eux.

Lancestcr gisait immobile. — Quant à Fergus, qu'une indomptable volonté avait seule soutenu dans le dernier acte de ce drame, il s'appuyait au bronze d'un réverbère, épuisé, râlant, près de défaillir.

On le conduisit devant 1« magistrat, tandis que monsieur de Lancestcr était placé sur un brancard qui le ramena dans l'ortland-Place, chezsonpèrc, le lord de White-Manor.

Ceci s'était passé en plein soleil devant mille témoins.

Un mois après, Fergus O'Breane comparaissait devant le grand jury delà cour des sessions, comme accusé de tentative d'assassinat avec préméditation et guet-apens contre la personne de l'Honorable Go;lfrcyde Lancester, héritier présomptif de la pairie de White-Manor.

Fergus était prisonnier depuis lors, parce qu'il n'avait point pu fournir caution'.

C'est assurément une belle et noble prérogative du citoyen anglais que Vhabeas corpus. IVotre loi vient ici en aide à l'accusé innocent et lui épargne ces longues détentions pré- | ventives, ces mois, ces années de captivité que la justice de plusieurs pays du continent et notamment la justice française indigent sur un soupçon et comme à l'aveugle. Nous \ sommes ici évidemment en avance sur le chemin de la civilisation, et notre corps de droit, si confus qu'il puisse être, se montre exempt du moins de cette honteuse et flagrante ' contradiction du code français, qui, tout en proclamant ; bien haut que tout prévenu est réputé innocent avant sa condamnation, commence par le jeter en prison, sauf à l'acquitter ensuite. !

Mais pourquoi faut-il que chez nous l'argent soit la condi- ! tion expresse cl fatale de l'exercice de tout droit? Cet ftabeas corpus, tant et si justement vanté, profite au riche et laisse le pauvre dans les fers.

Le pauvre qui tâche chaque jour, péniblement et par un travail sans trêve, à gagner son repas du soir, a-t-il donc des fonds en réserve pour le cas où le hasard, l'erreur, la pertidie feraient peser sur sa tète une accusation ? N'est-ce point moquerie que de lui demander alors, à lui qui a faim et qui couche sur la cendre, une caution personnelle?

Certes, il faut une garantie ù lajuslice. Mais l'argent est- ! il donc l'unique, l'éternelle garantie? Le malheur appellerat-il donc toujours d'autre malheurs, et ne se lassera-t-on point de tracer autour de l'indigent un cercle vicieux de soupçons et d'impossibilités?... t

Godfrey deWhite-Manoravait été bien près de succomber aux suites de la terrible étreinte de Fergus. Durant la première semaine, les médecins avaient eu peu d'espoir de le sauver; mais il avait pris le dessus cl entrait en convalescence. Godfrey apparlenailà une famille puissante et il était altéré de vengeance. Autour de S'X'i lit de malade un conci- '.liabule se forma: des gens d; iMS'se relayèrent à son cheîvet; on s'entendit; on combina "les faits; on ourdit une tra- 'me à laquelle Fergus, seiJ, malade lui-même dans sa prison, et se croyant fort de son innocence, ne devait point échapper.

Fergus subit dans sa prison un luxe d'interrogatoires, et 11^ dut voir dès l'abord qu'on ne l'accusait pas seulement d'avoir été acteur dans une rixe, accompagnée de violences. ' Il était jeune; il mit sa foi dans l'équité de ses juges et répondit suivant la vérité.

C'etitété pour lui une consolation bien grande que d'avoir des nouvelles de Mary et d'Angus. Mais il ne s'élonna point trop de leur silence. La famille de Mac-Farlane devait élre en Ecosse, etsans doute Mary et Angus ignoraient son malheur, i

Il écrivit à Loc.hmaben ; il ne reçut point de réponse.

Dans la solitude de sa prison, ses vastes plans de vengeance, un instant mis à l'écart, revinrent soUici ter son esprit. La première fois qu'il tourna de ce côté les regards de son intelligence, il eut un accès de découragement piolond. car depuis plusieurs mois ila^ait marché en arrière plutôt qu'eu avant, et son projet lui apparaissait maintenant comme un rêve insensé.

Ce fut l'affaire d'une nuit. — Fergus était un de ces esprits hardis qui coulent en bronze leurs imaginations, et changent en combinaisons méditées froidement, étudiées profondément, le premier jet, téméraire et fou de leur pen» sée. Son projet avait déjà des racines assez fortes en lui pour que chacune de ses faces, passagèrement oubliée, revint se présenter à son tour et subir l'examen. A mesure qu'il divisait et comptait ainsi les foudres composant le faisceau mis en réserve quelques mois auparavant, son enthousiasme lui était rendu II revoyait les défauts de l'armure britanniipie : il retrouvait ses chances d'attaque et de victoire. L'a\ei;ir s'ouvrait pour lui de nouveau, et du fond de son humide cellule, sur le grabat misérable où s'étendaient ses membres malades, il poussa, plein d'ardeur et d'espoir, son cri de bataille :

— Guerre à l'Angleterre!

Hélas ! quel néant d'un coté ; de l'autre quelle colossale puissance !

Fergus n'avait même pas la liberté pour croiser sa frêle épéecontrela massue du géant. Ses mains, faibles qu'elles étaient, avaient en outre des chaînes, et le colosse ennemi allait l'écraser dans sa marche, l'écraser sans le voir et sans connaître la guerre déclarée, comme le paysan cheminant la nuit écrase du pied, à l'aveugle, le scorpion dont la mortelle piqûre le menace.

Lorsque Fergus comparut devant le grand jury assemblé dans 01d-!îailey, il n'y eut qu'une voix sur son affaire. Il fut renvoyé devant la cour.

Ce premier coup le surprit douloureusement; mais ceci n'était, après tout, qu'un préliminaire. 11 avait été si brutalement attaqué: le cas de légitime défense était si manifeste, et tant de témoins avaient assisté à la querelle, qu'une condamnation lui semblait impossible.

Fergus, tout armé qu'il était contre l'Angleterre, ne connaissait pas encore tous les torts à redresser, toutes les hontes il i)urger. Rien n'est impossible ù Londres, en fait de condamnation. Nos annales judiciaires sont les plus riches du monde entier en erreurs inexcusables et en sanglantes iniquités. Nous avons d'une part le tortueux dédale de nos lois, de l'autre le faux témoignage, organisé sur une échelle inconnue partout ailleurs. Lord HoUand n'a-l-il pas dit, à l'occasion d'un procès célèbre, <iu'enlre le tribunal de l^uc^- Pilaleet la cour d'assises il choisirait le juge qui condamna Jésus-Christ?

Godfrey de Lancester et ses conseillers étaient mieux instruits que Fergus. Ils savaient que les cellars de Long-Lane et d'Aldergate-Strect sont habités par une population faméliqueet misérable, dont runi(|ue industrie est le faux témoignage, et qui tient le parjure ù des prix fort modiques depuis un pot de gin jusqu'à huit ou dix shellings. Toutes leurs mesures élaien prises. A l'audience, un bataillon serré d'hiiinmes achetés vint déposer que Fergus avait attaqué le tils du lord traîtreusement et à main armée. Fergus croyait rêver. Il s'agitait sur son banc cl criait : — Mensonge! Mais les témoins se succt'daient sans relâche et déposaient tous dans les mêmes termes.

— Mensonge! mensonge! répétait machinalement Fergus. L'huissiercriait silence et l'attorncy du roi avait peine à

contenir l'indignation soulevée en lui par l'effronterie des dénégations de l'accusé.

Quant aux gentlemen jurés, ils tuaient le temps de leur mieux, cl combinaient le menu de leur repas du soir.

Un dernier témoignage vint porter à l'accusé le coup de grSce.

L'homme qui l'apporta était une sorte de aiendiant, âgé

LES MYSTERES DE LONDRES

tes

d'une vingtaine d'années, et dont loulc la personne présentait le plus repoussant aspect. Ses clievcux rudes el toulTus Il l'excès rejoignaient presque ses sourcils, dont les poils hérissés cachaient un œil cauteleux et méchant. Tous Icspeniliaris ignobles et mauvais se lisaient sur celte physionomie iliinl un sourire hypocrite et honhoniniecunipiétait l'ensemble, faux jusqu'à la perlidie, bas jusqu'à l'abjeciion.

Il s'avança vers le tribunal d'un pas saccadé, inégal et dont chaque enjambée dislo(|uait tous ses membres. Arrivé (levani la barre, il salua le juge, les assesseurs, l'alderman, les jurés, le greffier, l'attoruey du roi, les avocats, l'auditoire et le constable qui l'avait amené. ,

— Ohl Vos Honneurs, dit-il avant qu'on l'interrogeât, — mes bons lords, je jure sur l'évangile el sur tout, que je sais la vérité... Dieu ait pitié de moi à l'article de la mort! Je vais dire toute la vérité... Vos Honneurs m'ont condamné hier à la déportation pour une pawre douzaine de foulards qu'on a trouvée dans ma poche... Mais je ne me plains pas, mes bons lords'... La vie est durement chère à Londres, et je trouverai peut-être là-bas, comme on dit, de l'autre cîité de l'eau, à gagner honnêtement mon pauvre pain... Oh I oui ! je n'ai point d'intérêt à tromper la justice, et je connais bien Fergus O'Dreane, le scélérat!...

Fergus voulut répliquer. L'huissier cria silence.

— C'est cela, dit le témoin, faites-le taire, le brigand 1... Vos Honneurs, est-il possible d'avoir l'ime assez noire pour assassiner le lils d'un lord! d'un lord qui a des millions de livres sterling!... Je le connais, allez! Il demeurait dans t'aint-Giles avec son brigand de père!...

— Misérable! s'écria Fergus d'une voix tonnante.

— Faites-le taire! reprit le témoin, ou il va mentir comme un mécréant qu'il est... 11 demeurait dans Saint-Giles avec sa mère el sa soîur, — une mendiante dont lord Fitz- Allan, — que Dieu bénisse Sa Seigneurie! — a fait une belle dameavec des diamans et des cachemires...

Fergus laissa échapper un sourd gémissement.

— Et bien souvent, poursuivit le témoin, sachant que j'étais un pauvre homme, il m'a proposé plein mon chapeau de couronnes si je voulais donner un coup do couteau au lils du lord.

— Sur mon salut ! s'écria Fergus, je n'ai jamais parlé à ce malheureux!

— Silence ! dit l'huissier.

— Oh ! que si, Vos Honneurs, reprit encore le témoin, <!ui làiha d'appeler sur son laid visage une expression de candeur; le brigand m'a parlé, aussi vrai que mon nom est Bub l^anlern... et c'est le nom d'un pauvre bon garçon, mes chers lords ! Il y a bien longtemps qu'il guettait le moment de faire son coup, et plus d'un honnête compagnon a passé pour moins que cela par les mains de Jack Ketch (le bourreau), j'en jure sur la Bible et sur tout, mes lords I

Bob Lantern s'en alla s'asseoir el cligna de l'œil en regardant l'avocat de Godfrey. Celui-ci lui lit un signe de tête protecteur. — Le jury déclara Fergus coupable à l'unanimité, et l'arrêt qui le condamna à la déportation fut regardé comme un acte de clémence; car, manifestement , il méritait d'être pendu.

Fergus sortit de l'audience, en proie à une sorte de torpeur. Il ne mesura point la portée du coup, tant la surprise engourdissait ses facultés. De retour dans sa prison, une lièvre violente s'empara de lui. H perdil le sentiment de son malheur.

Quand il s'éveilla de ce long sommeil de son intelligence, plusieurs semaines le séifiraient déjà du jour de sa condamnation. H était en rade de Weymouih, sur le /ju/t(ponton) le Cumberland, prison flottante destinée aux déportés sur le point d'être embarqués pour l'Australie.

Page 1