E SIÈCLE. — VI
de déportation par la cour de Glasgow pour vol à main armée sur un grand chemin.
Fergus avait remarqué ce condamné en une circonstance fort ((inunune sur les pontons, à bord du bay-ship et même dans la Nouvelle-Galles du Sud : nous voulons parler de la peine du fouetou des étrivières, infligée aux pensionnaires de S. M. qui se montrent récalcitrans. Randal s'était rendu coupable de quelque faute contre la discipline, el l'un des midslii|)mcn lui avait signé un bon au porteur de cinquante coups de lanière.
D'ordinaire, lorsque cette punition est infligée, le patient remplit l'air de ses cris et se débat sous le fouet en des convulsions désespérées. Randal, lui, se coucha sur le ventre, comme c'est la coutume, et tendit ses reins nus à l'exécuteur.
L'exécuteur était un lascar à raine sauvage dont le bras
musculeux semblait une élude de bronze.
Il frappa. Chaque coup laissait une trace bleuâtre sur la peau de Randal, qui ne bougeait pas, qui ne criait pas. Le sang coula bientôt. Au cinquantième coup, que le lascar sangla en poussant un soupir de fatigue, les reins de Randal ne présonlaient plus qu'une large plaie.
Use releva, prit la lanière dans les mains du lascar et l'examina durant quelques secondes attentivement. Son visage gardait un calme extraordinaire et n'avait point perdu cette pâleur transparente el sous laquelle se montre un fugitif reflet, couleurde brique, teint d'une extrême délicatesse, que rougit la moindre émotion, et dont Van Dyck à laissé une immortelle et frappante reproduction dans son portrait peint par lui-même.
A cette occasion, le long matelot Paddy O'Chrane prit le diable à témoin, — le diable et ses cornes, — qu'il disailla vérité en mettant Randal Graham à la première place parmi les scélérats les plus endurcis.
Etilavail connu, ajoutait-il,— misères! — des scélérats bien endurcis.
Quoi qu'il en soit, Randal remit tranquillement la lanière fanglanle au lascar, demanda de l'eau else lava lui-même.
Depuis ce jour, Fergus avait pris une sorte de sympathie pour cet homme dont l'énergie avait soutenu si victorieusement une épreuve où les plus courageux faiblissent. Néanmoins, celle sympathie était tacite aussi bien qu'irraisonnée Fergus el Randal ne s'étaient jamais parlé.
Un soir, c'était Paddy O'Chrane qui était de faction et c'était au tour de Jack Oliver de travailler. Jack se mit en besogne comme d'habitude dès que le long matelot lui eut jeté rinstrument d'acier que Fergus avait vu scintiller sur les couvertures la première nuit de sa convalescence. Mais Jack ne travailla pas longtemps ce soir-là. Au bout d'une demi-heure à peine, le bruit sourd de la scie cessa toul-àcoup.
— Paddy I Randal I Roberts ! cria Jack dans un moment de joie folle, — le trou est fait.
— C'est bon ! répondit Randal avec indifférence :— laissemoi dormir.
— Jack, misérable coquin ! s'écria Paddy O'Chrane qui déchargea un énorme coup du plat de son.'.'t'Utclas sur la couchelle vide d'Oliver : ne peux-tu dormir comme un chrétien, que Dieu me damne, sans rêver tout haut et bavarder, — je me donne au diable!— comme un demi-cent de commères!...
— Il a parlé d'un trou... dit l'un des gardiens d'un air soupçonneux.
Paddy déchargea un second coup sur lelil où Jack aurait dû être.
— Satan nous brûle! Peter Bridgewell, il a parlé de trou, triste sol, mou ami, je pense que vous pouvez avoir raison.
— Peut-êlie ont-ils percé... voulut interrompre Je gardien.
— Peut-être, comme vous dites, Bridgewel, je souhaite que le démon nous étrangle !... Mais si vous faisiez atiention à vous. Peter, tonnerre du ciel ! vous verriez que Tom Bence vous a volé votre mouchoir dans votre poche, pendant que
PAUL FEVAX.
vous me rojardiez avec des yeux d'oison étonné, — que je sois pendu et vous aussi !
Jack profita liu mouvement que fit Bridgewell en chercliant son mouchoir, pour se couler prestement sous ses couvertures.
Le lendemain, ft l'heure de la promenade sur le pont, l'œil le plus exercé n'eùl pu saisir aucun signe d'agilaiion parmi les condamnés. Cependant l'évasion était résolue et fixée à la nuit suivante. Bob Lanlern, qui ne s'était montré de la semaine, reparut lout-à-coup ce jour-là,
— Oh ! mon joli monsieur, dit-il ù Fergus, que vous voilà redevenu vaillant! Monsieur Moore est un hahile homme.
11 fit mine de s'éloigner, mais, saisissant un moment où personne ne l'observait, il s'approcha de Fergus et lui glissa rapidement ces paroles :
— C'est pour celle nuit... Si on ne vous tue pas, vous TOUS sauverez, et on ne vous tuera pas, si vous donnez le mot d'ordre.
Se sauver! revoir l'Angleterre, Mary! se retrouver à la fois en face de ses amours et de l'adversaire que cherchait son implacable haine !... Fergus voulut interroger Bob, mais Bob était une anguille qu'on ne saisissait point aisément. Fergus l'aperçut deux ou trois fois sur le pont, souriant aux uns, tournant autour de la poche des autres, et ne put jamais réussir à le joindre.
Il alla s'asseoir contre les bastingages et tourna son regard vers la cote dont les profils bleuâtres se détachaient sur le grismatdu ciel britannique. — Depuis quinze jours, toutes ses idées étaient revenues, idées de tendresse et de vengeance. Ces deux préoccupations se combattaient en lui et lassaient son esprit faible encore. Il aimait Mary autant qu'un homme ardent et jeune et vierge de tout attachement peut aimer une femme. L'inconstance de son caractère ne pouvait influencer l'entraînement de celle première passion puisqu'il ignorait lui-même encore cette inconstance. Il se croyait lié pour la vie et mettait tous ses espoirs de bonheur on Mary. L'idée qu'on put devenir froid et oublier après avoir aimé si chaudement lui eût semblé alors mensonge ou folie.
Mais sa haine était bien forte aussi .- sa haine demeurait entière, inébranlable, parmi les suaves rêveries de son amour. Ses récens malheurs et l'injustice de cette société brutalement inique, dont l'arrêl le rejetait meurtri, malgré son innocence, dans les rangs des plus éhonlés scélérats ajoutait des motifs personnels i"! sa passion de vengeance, et' plus que jamais, du fond de son cœur, s'élevait, menaçant' le cri de Chrétien O'Breaue ù l'agonie: — Guerre à l'Angleterre !
Toutes ces pensées roulaient confusément dans son cerveau, tandis qu'il regardait la cote. Il ne s'apercevait pas qu'un groupe de déportés s'était insensiblement formé autour de lui et le séparait complètement des sentinelles échelonnées sur le pont.
Ceux qui le serraient de plus près étaient Bandai Graham et Jack Oliver, celui-ci cachait sous sa chemise un couteau de table aiguisé.
— Voilà un beau garçon (pii n'est pas bavard, dit de loin Tom Bence: — ia'<fj, mon ami, tache donc de voir un peu de quelle couleur sont ses paroles.
Fergus leva les yeux et tressaillit en se voyant ainsi cerné. Son premier mouvement fut do chercher une issue, mais Bandai lui tenait déjà les deux bras par derrière.— Il se souvint alors de la dernière recommandation de Bob et eut comme une vague idée de ces paroles prononcées à son chevet par le mendiant le jour où il s'était éveillé de son délire, nais ces paroles lui échappaient d'autant mieux qu'il tachait davantage à les ressaisir.
Jack Oliver se planta devant lui.
— Si tu bouges, tu es mort, dit-il en posant la pointe de son couteau sur le cœur de Fergus: — situ cries, je têtue t. Soyons si tu sais parler en bon anglais, Gentleman oflhe ■ . ight ? '
rergus hésita, bien que celte demande ralVa'chît ses sou-
venirs et lui mit sa réponse, commeon dit vulgairement, sur le bout de la langue.
— Allons, Jack! dit Tom Bence.
Oliver fronça le sourcil, mais à ce moment même, Fergus se sentit serrer le bras par derrière, et la voix de Randal murmura quelques mots à son oreille.
— And son ofthe Family ! répondit-il aussitôt. Oliver remit prestement son couteau sous sa chemise.
— Tiens ! tiens ! dit Tom Bence : — tout est pour le mieux, car on aurait eu de la peine à le faire disi)araître comme il faut... Mais du diable si je n'ai pas cru...
— Il y a fout de même des choses durement étonnantes ! fit observer Bob en exécutant une heureuse tentative de soustraction dans la poche de Tom Bence, d'oii il retira le mouchoir de Peter Bridgewell.
— Séparez-vous, Dieu nous punisse, rebuts de Newgatet cria de loin le matelot O'Chrane:— je veux être pendu, comme vous le serez tous jusqu'au dernier quelque jour, si les étrivières ne jouent pas avant ce soir !
Les déportés se dispersèrent. Randal seul demeura appuyé contre le plat-bord, auprès de Fergus. Celui-ci voulut le remercier : car c'était Randal qui lui avait souillé la réponse au mot d'ordre.
Mais à peine O'Breane eut-il ouvert la bouche, que l'Écossais lui jeta un regard d'indilTérenee glacée et tourna le dos pour s'éloigner lentement.
La nXiit venue, la ronde eut lieu comme à l'ordinaire, et Fergus remarqua que les gardiens étaient cette fois tous les quatre de ceux qui se relayaient d'habitude devant sa couchette et jetaient la scie soit à Oliver, soit ù Graham.
Dès que la ronde fut partie, il se passa une scène fort extraordinaire. Quatre déportés quittèrent leurs lits et s'approchèrent des gardiens qui tirèrent eux-mêmes de leurs poches de fortes cordes à l'aide desquelles ils se laissèrent lier solidement.
— Tonnerre du ciel! murmurait pendant qu'on le garrottait le maigre et digne matelot Paddy, — je veux être pendu et, Satan me brûle! j'en prends le chemin, tempêtes! — si la Famille ne nous doit pas de bonnes rentes pour un si beau coup!... Serre plus fort, Jack, fangeux coquin, mon brave compagnon !... Et maintenant détalez, vile séquelle! Il y a un canot qui vous attend à la bouée... Bon voyage. Dieu nous damne tous!... et que le diable vous emporte.
Les quatre gardiens se roulèrent en tous sens sur le plancher, sans doute pour mettre de la poussière à leur uniforme et faire croire à une lutte désespérée, puis l'évasion commença.
On retira la partie sciée de la paroi du ponton avec des précautions infinies. Trente condamnés étaient déjà à la mer qu'aucun bruit révélateur ne s'était faitencore. Une restait plus dans l'entrepont qu'une dizaine d'hommes, malades ou ne sachant point nager, Randal et Fergus.
— Allons! mille misères! dit O'Chrane, dépêchez-vous! les cordes m'entrent dans la chair I
Fergus mit sa tête dans l'ouverture. Randal l'arrêta par derrière.
— Où allez-vous ? demanda-t-il.
Fergus, étonné de cette question, demeura sans réponse.
— Vous allez chercher, reprit lenlemei;t Randal, ce que vous aimez et ce que vous haïssez... Je sais votre histoire, votre amour qui est celui de tout le monde, vos espoirs de haine, qui sont ceux d'un grand homme ou d'un fou.
— Kt comment lesavez-vous? ditFergus qui ne connaissait nul confident de sa pensée.
— Vous aviez déjà le délire à Newgate, répondit Rand' et j'étais votre compagnon de cachot... Ecoutez-moi... Mary Mac-Farlane, votre maîtresse, est la femme de l'Honorable Godfrey de Lancester...
Fergus s'ajipuya, tremblant, à sa couchette.
— Dites-vous vrai? murmura-l-il.
— Je dis vrai... Je suis du pays de Mac-Farlane et je connais le noble Angus tout aussi bien que vous... Voilà pour votre amour. Quand à votre haine, il faut des monceaux d'oi
LES MYSTERES DE LONDRES
lOf'if
pour combattre l'A-ngleterre, et à Londres où vous devrez vous cacher, c'est la misère qui vous attend 1
— Dépt'chcz-vous, coquins stupides I cria Paddy. Fcrgus fit encore un mouvement pour s'élancer à la mer.
Randal l'arrêta Hue seconde fois.
— N'allcz-vous donc point vous sauver vous-même? demanda Fergus.
— Non. Il me faut de l'or, à moi aussi... J'ai ma haine qui ressemble à la vôtre comme la raison peut ressembler à la démence... Je hais Londres. Aulrefois,[nous autres highlar.ders, nous étions des hommes vaillans, aux proportions hiroïques et terribles... Londres a fait de nous des animaux curieux dont les enfans regardent les jambes nues et le pla'.d bariolé... Je veux être l'homme le plus riche de Londres... C'est là une vengeance.
— Et où pensez-vous trouver cette opulence?
— Là où fourmillent des hommes résolus, désespérés, avides...
Fergus baissa la tête et devint pensif.
— Parle trou de l'enfer I s'écria Paddy O'Chrane : — Volià bien les deux plus imbéciles scélérats que je connaisse... A l'eau I tonnerre du ciel 1 à l'eau, Satan et ses cornes ! à l'eau !
Fergus se tourna vers Randal et le regarda fixement.
— Y a-t-il beaucoup de ces hommes dont vous parlez à Botany-Bay? demanda-t-il.
— Beaucoup... des hommes intrépides, patiens, inlelligens, indomptables... Des hommes qui peuvent assassiner, mais no savent point trahir un serment... Des hommes qui, disciplinés et conduits par une haute pensée, renverseraient uu empire...
Fergus jeta un dernier regard vers la côte d'Angleterre où quelques lumières brillaient dans le lointain, et ferma l'ouverture qui avait donné passage à ses compagnons.
Randal et lui s'étendirent sur leurs couchettes.