LES PONTONS
Fergus O'Breane était étendu sur une couchette étroite el inclinée dans une galerie basse d'étage et toute pleine de lits semblables au sien. De distance en distance s'échelonnaient des sentinelles, en costume de matelots, qui portaient le coutelas nu à la main.
Le lit de Fergus était placé près d'un sabord, mais il tournait le dos à la lumière et ne pouvait, en ce premier instant lucide, avoir aucune idée du lieu où il se trouvait.
La première ligure qu'il aperçut à son chevet le lit douter ^ de la réalité de tout ce qu'il voyait. Cette tigure était celle de l'odieux mendiant dont le faux témoignage avait déterminé sa condamnation. Fergus cacha son visage entre ses mains pour chasser cette apparition de triste augure, et fit appel à ses souvenirs. Mais ses souvenirs se mêlaient confusément, et une brume épaisse emplissait sa mémoire. 11 avait la vague conscience d'un malheur et n'eût point su définir l'espèce ou l'étendue de ce malheur.
— Je ne sais... je ne sais! murmura-t-il avec fatigue. Peut-être ai-je perdu la raison !...
— Oh! que non pas, mon joli jeune monsieur, répondit la voix de Bob, qui lit tressaillir le malade sous sa grosse couverture de laine grise; — vous avez seulement eu une petite fièvre de rien, avec quelque chose comme un peu de délire pendant un mois à six semaines... voilà tout.
Fergus rouvrit les yeux el ne put retenir un mouvement de dégoût en voyant le crasseux visage de Bob Lantern sourire à quelques pouces du sien.
Bob avait déjà dans ce temps des dispositions à devenir un philosophe. 11 vit le mouvement, comprit et ne se fâcba point.
— Je conçois ça, reprit-il, mon joli garçon, je conçois ça. Ma figure vous donne mal aux nerfs à cause de l'histoire de Old-Court...
— Old-Court! répéta machinalement Fergus.
Puis, sa mémoire s'éclairanl tout-à-coup, il poursuivit avec une soudaine violence :
— C'est toi, misérable !... Je me souviens !
Il essaya de se jeter hors de son lit; mais Bob, qui s'était levé fort tranquillement, le contint sans grande peine.
— Là, là ! dit-il, mon joli monsieur, je conçois ça... Mais tenez-vous en repos... Voilà quinze jours que je suis votre garde-malade, elDieusait si j'observe comme il faut les ordonnances du jeune docteur Moore,raide-chirurgieû du ponton....
— Nous sommes donc sur un ponton ! s'écria Fergus.
— Sur le plus beau ponton de la rade... le Cumberland... qui fut démàtéà La Hogue... Ah ! monsieur Moore sait l'histoire du Cumberland \... etc'est un jeune gaillard qui ira loin !... je vous disais, mon joli garçon, que pour mes peines et soins j'ai bien mérité le pardon d'une pauvre plaisanterie.. Bien, bien, monsieur O'Breane I Je sais que vous allez vous récrier .. Mais, écoutez donc ! La vie est si durement chère ! Le fils du lord m'avait fait donner une livre...
— Et c'est pour une livre, malheureux I....
— Je tâchai bien d'avoir davantage, mais Gilbert Paterson estunn.alois compère... D'ailleurs, je ne mentais pas tout-à-lai!. J'ai bien connu dans Saint-Giles monsieur Chrétien O'Breane, le digne homme... et mislress O'Breane, la sainte dame!... et la petite demoiselle... et vous aussi, mon joli garçon... Tout cela m'a souvent fait l'auniùne lorsque je jouais l'épileptique sur le pavé de Bainbridge-Street...
PAUL FÊVAL.
Ah! ail! je parie que vous vous souvenez de l'épileplique? C'est un fameux métier, voye/.-vous, monsieur O'Creanc... Bob s'interrompit brusquement et reprit d'un air piteux:
— Mais on a durement froid, l'hiver, dans les ruisseaux de Saiiii-Giles, après tout, et c'est bien le moins qu'on y gagne son pauvre pain.
Fergus était bien faible. Sa récente colère avait suffi aie briser. Il n'écoutait plus guère, et les paroles dcBobLanterii arrivaient à son oreille comme un murmure indistinct et confus. Celui-ci s'en aperçut et prit son bras qu'il serra pour éveiller son attention.
— Mon joli monsieur, poursuivit-il, écoutez-moi bien. Quand un service ne me coûte rien à rendre, j'oblige volontiers mon prochain... et d'ailleurs avec vous je me suis payé d'avance, comme vous pourrez le voir lorsque vous aurez la force de compter votre bourse... Voici ce dont il s'agit. Vous êtes ici sur le > umberland à deux lieues de la côte, et sous peu de jours vous serez embarqué sur le bay-ship* . — Une fois lu, pas moyen d'en sortir... mais, tant que nous restons en rade, il y a de la ressource... M'écoutez-vuus?
Fergus lit un signe de tète affirmalif. On entendit au mémo instant un bruit de pas et de voix à travers le plancher supérieur.
— Les voilà qui reviennent! continua Bob. Ma faction est finie et je n'ai ([ue le temps de vous faire la leçon... \os camarades de chambre ont envie de revoir le pays et craignent le mal de mer... Ils font un trou lu, derrière votre couchette... Vous les gênerez si vous n'êtes pas avec eux, et quand on les gêne...
Bob termina sa phrase au moyen d'une pantomime éminemment expressive.
— Pour éviter tout désagrément de ce genre, reprit-il, le meilleur moyen est de passer pour un initié... ce n'est pas difficile... nous ne nous connaissons pas les uns les autres... Dès qu'on verra que votre tête est revenue, on vous dira .. souvenez-vous bien de ceci... Gentleman ofthe Night .'... liistoire de savoir si vous êtes des bons... Répondez sans hésiter : Son ofthe FamUy, et dormez sur les deux oreilles.
Une édielle qui communirpiait de l'entrepont au pont se prit en ce moment à osciller sous le poids de nombreux condamnés qui commencèrent ù descendre par Pécoutille.
Les gardes qui, en l'absence des condamnés, s'étaient réunis et causaient, reprirent précipilamnienl leijrs postes. Celui qui se plaça le plus près du lit de Fergus était un énorme • garçon, énorme en longueur du moins, dont les bras et les jambes sortaient, osseux et maigres, de ses vêtemens notablement trop courts. Ce grand, garçon avait une fort honnête
iTigurcet portait sur tous ses traits l'apparence d'un complet
'repos d'esprit. .
( La nuit tombait. Les condamnés, après une prière en commun, lue par une manière de ministre (jui éteignit sa pipe pour la ciiionslanci', plièrent soigneusement leurs vestes et se mirent au lit. Quelques minutes après, le capitaine, suivi d'un oflicierel d'un chirurgien, vint faire sa ronde.
Le chirurgien était monsieur Moore, jeune physician de grande espérance. Tel nous l'avons vu après vingt ans écoulés, tel il était alors. Seulement son front se couvrait d'une abondante chevelure, ce (jui donnait de l'ampleur i\ la partie supérieure de sa tète et lui ùtait pour un peu cette face • en poire « étroite en haut, large aux mâchoires, qui dépara plus lard si énergiquement la régularité intelligente de ses traits.
La ronde s'arrêta devant la couchette de Fergus et monsieur Moore lui tâta le pouls.
— N'a-t-il puint parlé/ demanda-t-il à Bob
^ — S'il n'a piiini parlé, Vol^' Honneur ? répondit celui-ci d'un air innocent; — il a pané de toutes sortes de clioscs, oh ! oui... de jolies lilles et de Vionnes pommes de terre avec de l'aie...
— Le délire... murmura le capitaine.
Moore lit signe au grand garçon vêtu d'habits trop courts
• Njviri qui transporte les condamnés îi la NouYelle-GaHes du Sud.
de s'approcher ; celui-ci prit incontinent une pose militaire, et s'avança en tirant son jarret étique et en mesurant mathématiquement son pas.
— Avez-vous entendu parler cet homme ? lui demanda Moore.
— Cet homme, tonnerre du ciel! répon^lit le bon Paddy O'Chrane qui était alors dans toute la fleur de sa jeunesse ; — je n'écoute pas, ou que la foudre me brûle ! ce que peuvent dire ces brigands maudits, les pauvres diables.
— Cet homme a dû parler et parler raisonnablement, reprit Moore. La crise de ce matin l'a sauvé.
— Tant mieux ! dit le capitaine. Cela fera un déplus.
Il faut savoir que la loi anglaise, qui laisse mourir de faim les ouvriers honnêtes, a des entrailles de mère pour les criminels. Un chirurgien serait bien mal venu à réclamer une prime quelcon(pie pnur avoir sauvé un tisserand de soie de Spithead-Fields ou un lighlerman des docks de Londres; mais s'il s'agit d'un voleur émérile, condamné;! ladé|)ortation, la chose devient bien difl'érentc. 11 y a prime pour le docteur et prime pour le commandant du ponton.
Ceci nous explique la joyeuse exclamation du capitaine.
L'ofTicier qui accompagnait le commandant avait jusque alors éprouvé à l'aide d'un maillet les parois du ponton entre chaque couchette. On aurait pu remarquer que monsieur Moore se plaça dès l'abord à la tête du lit de Fergus et y demeura tout le temps delà visite, masquant ainsi la portion de paroi située entre le lit du maiade et celui de son voisin de droite.
La ronde s'éloigna et l'officier ne loucha point le bois du ponton à cet endroit, soit par courtoisie pour le docteur, soit parce que l'étal de Fergus ne permettait guère de penser à une tentative d'évasion de sa part.
On entendit le maillet retentir périodiquement, puis la ronde remonta sur le pont.
Bob avait gagné sa propre couchette, après avoir reçu les cordiales malédictions du matelot Paddy. Un infirmier vint apportera Fergus un breuvage ordonné par monsieur Moore. Quand il fut parti, le silence s'établit dans l'entrepont.
Cela dura une demi-heure environ. — Le vaste dortoir était éclairé par quelques lampes suspendues ù l'étage supérieur et dont la lueur insuffisante laissait tous les objets dans un tremblant demi-jour.
Les gardes, au nombre de quatre, se promenaient lentement dans la circonscription livrée i"! leur surveillance.
Fergus ne dormait pas ; mais la potion qu'il venait de boire engourdissait jusqu'à un certain point son esprit et son corps. Il reposait, tout en conservant la conscience de ce qui se passait autour de lui. — Au bout d'une vingtaine de minutes, il entendit un imperceptible bruissement de fers sous les couvertures du lit de son voisin de droite, lequel était un homme vigoureux et de mine résolue, comme Fergus avait pu le remarquer lors de l'arrivée des condamnés dans l'entrepont. Ce bruit n'avait rien d'extraordinaire en un lieu où plus de cinquante captifs dormaient avec leurs fers aux pieds et aux mains ; cependant il frappa une autre oreille que celle de Fergus, car le long matelot Paddy s'écria avec humeur :
— Jack, (ils de Satan, triste rebut de Newgatc, mon ami, que je sois damné si vous n'êtes pas le plus bruyant coquin que je connaisse... Et je connais bien des coquins, Jack, Dieu me punisse!... Écoutez-moi, drôle abject, éternelle damnation! — Que diable! — Si vous ne finissez pas, il y aura pour vous vingt-cinq coups d'étrivières... ni plus ni moins, Jack, ou que je sois pendiy comme vous le serez quelque jour, mon camarade !
Paddy O'Cliranc avait prononcé ces paroles à voix haute. Pendant qu'il parlait le bruit de fers augmentait loin de se ralentir. C'était au point (|u'on aurait pu croire que la harangue du maigre gardien n'avait d'autre objet qtie de couvrir ca même bruit.
Il appuya ses derniers mots d'un geste qui pouvait bien être une menace, mais qui eut pour résultat direct de l'aire tomber sur le lit de Jack un objet (jui scintilla aux lueurs iiiier- Diittentes des lampes. Jack saisit prestement cet objet et se
LES MYSTERES DE LONDRES
ses
laissa glisser sur le plancher. — Ses fers restèrent sous sa couverture.
lî s'avança en rampant jusqu'à la couchette de Fergus, Paddy avait repris sa paisible promenade.
Fergus ne bougeait pas. Pendant une heure environ, à dater de ce moment, il entendit derrière lui, à qiirhiues pouces seulement de son oreille, le grincement sourd d'une scie maniée avec d'inlinies précautions. Au bout de ci' temps, le sifflet du conti'c-mailre retentit sur le pont supérieur. Jack regagna vivement son lit cl se coula sous ses draps. L'objet brillant qui avait frappé déjà les regards de Fergus scintilla de nouveau sur la laine grise de la couverture. Le mince et long bras du gardien se tendit et l'objeldisparut.
Au même instant, quatre matelots descendirent parl'écoutille. Ils venaient relever les sentinelles.
— Tom, mon camarade, tempêtes! dit Paddy O'Cbrane à son successeur, — je vous recommande ce dangereux coquin, cornes du diable ! de Jack Oliver, nous serons damnés, Tom '...S'il bouge, souvenez-vousque je lui ai promis vingtcinq coups d'étrivièrcs... Et là dessus, bon ((uarl, Tom, que Satan nous bri'ile t
Le lendemain, les choses se passèrent exactement de même. Le jeune docteur Moore servit encore d'écran à la paroi du ponton située à droite du lit de Fergus, durant la visite du capitaine, et le maillet de l'oflicier lit partout son devoir, excepté là. Rob Lanlcrn, qui remplissait à bord le rùle d'inlirmier, emploi fort convenable à son caractère miséricordieux, fut sans doute retenu auprès d'un malade plus pressé, car il ne parut point au chevet de Fergus.
Quand la nuit fut venue, le matelot de garde placé au poste occupé la veille par Paddy O'Cliranc se montra aussi peu clairvoyant que ce dernier, car le voisin de gauche de Fergus put exécuter une manœuvre exactement semblable à celle de Jack Oliver. Il passa en rampant sous la couchette d'O'Breane qui feignait de dormir profondément, et pendant plus d'une heure le grincement sourd de la scie se fit entendre à quelques pouces de son oreille.
Cela dura plusieurs semaines. — Fergus se remettait rapidement. Les soins ne lui manquaient pas. Sa nourriture était bonne et saine; on le laissai tj)rendre l'air sur le pont tant qu'il voulait.
Fergus, ne l'oublions pas, était une tête d'homme dans ce troupeau humain. 11 représentait une prime. C'était la prime qu'on soignait, qu'on choyait, qu'on laissait humer le bon air sur le pont.
Bob Lantern ne se montrait plus guère, parce qu'il était retenu dans la seconde batterie, où les malades affluaient. Fergus n'avait garde de regretter son absence, car la vue de ce patelin et incurable pendard agaçait ses nerfs irritables et lui enlevait le repos dont sa convalescence avait un si grand besoin.
Toutes les nuits, ù tour de rùle, Jack et le voisin de gauche, qui avait nom Randal Graham, se relayaient sous les yeux du gardien pour avancer d'autant le percement de la paroi du ponton. Ce Randal Graham était un personnage assez remarquable et tranchait énergiqucment au milieu de cette armée de scélérats, stupidcs ou infâmes, qui encombrait le ponton depuis la cale jusqu'à la batterie liaulc. C'était un homme de trente ans, portant sur son visage allongé outre mesure celte pâleur particulière aux gens dont les cheveux sont roux. Ses yeux bleus, à fleur de tête, recevaient en plein la lumière et n'avaient pour abri que l'arcade frontale, peu développée et plantée seulement, sur la ligue du sourcil, de poils rares et incolores. Le bas de sa ligure, au contraire, malgré le règlement du bord (pii veut (pie chaque prisonnier soit rasé tous les jours, disparaissait presque sous une moisson barbue, sans cesse coupée et sans cesse renaissante, dont les liges avaient la dureté du chiendent. Ses traits étaient du reste aquilins et purement dessinés. Il y avait de l'Inlelligence et surtout de la volonté dans la courbe de son front, autour duquel se bouclaient ses cheveux d'un rouge d'acajou, et l'ensemble de sa physionomie ne manquait pas d'une certaine distinction. Raiulal était un montagnard d'Ecosse. Il avait été condamné à quinze ans