‹ Musée littéraireChapitre 121 sur 170 · MAC-NAB · texte numérisé non relu

MAC-NAB

Steplien profita de l'ahattement profond où tomba Angus Mac-Farlane après ses dernières paroles pour laver ses plaies et le panser de son mieux. Le laird avait dit vrai, son corps était littéralement couvert de contusions et de blessures. Les vnes provenaient de sa lutte contre Rob Lantern , d'autres plus récentes étaient le résultat de sa fuite d'Irisli-IIouse et du chemin périlleux qu'il avait pris pour en sortir. D'autres «nfm avaient été reçues dans le combat, sans nul doute long et acharné, qu'il avait engagé dans rhôtellcrie du Roi George contre Gruff etsafemme. Ce dernier combat, qu'il racontait à sa manière et dont sa mémoire troublée ne gardait que le résultat funeste, avait dil présenter de terribles dangers, car il était sans armes, tandis que ses adversaires étaient armés tous deux, et, avant de broyer l'une contre l'autre, avec la vigueur que donne la manie, les têtes de mailre Gruff et de sa femme, il avait soutenu de nombreux et terribles assauts. — Ceci d'autant plus sûrement que les hôteliers du noi George étaient puissamment intéressés à se défaire d'un témoin de leur crime.

Lorsque Stephen eut achevé son pansement , Tt approcha des lèvres d'Angus un flacon de cordial, car sa haine, ù demi éclairée, sollicitait ardemment une révélation plus complète, et il voulait rendre au laird la faculté de parler.

Il ne faut pas oublier que Stephen, avant celte entrevue, avait des soupçons que les récentes paroles d'Aillgus venaient seulement de confirmer, soupçons qui allaient même bien au delà des demi-révélations du laird , puisqu'ils attaquaient la personne de M. le marquis de Rio-Santo.

Stephen recommença son interrogatoire, mais, sachant par expérience qu'une question directe glisserait certainement sur l'intelligence ébranlée de son oncle, et soupçonnant vaguement d'ailleurs des liens mystérieux et inexplicables entre iMac-Farlane et cet homme que poursuivait son idée llxe, il prit une route détournée.

— Mon oncle, dit-il dès que Angus fut en état de l'entendre, — nous allons désormais unir nos efforts pour retrouver mes deux cousines, et j"espère que nous réussirons.

Le laird secoua la tète.

— Je souffre bien, murmura-t-il ; mon cœur saigne encore plus que les plaies de ma poitrine et de mon crâne, Mac- Nab... Je les ai vues dans le bafeau etje les ai vues en songe... elles sont mortes.

— Elles vivent, Mac-Farlane! s'écria Stephen en lui pre-

nant les deux mains; — mol aussi j'ai travaillé pour elles depuis huit jours, et l'accusation que vous portiez contre mon indolence n'était pointméritée... J'ai cherché par moi-même et par d'autres, et si je n'ai point trouvé leur trace, j'ai du moins acquis la preuve...

— Quelle preuve? inlerrcmpit le laird dans un éclair de logique , — Londres est vaste, et qui sait oii se peuvent cacher deux cadavres?

— J'ai clierclié, vous dis-je, répliqua Stephen, j'ai cherebé avec l'ardeur patiente d'une mère qui a perdu son enfant... Claryne doit-elle pas être ma femme?

Angus quitta sa pose somnolente et regarda flxemenl li jeune médecin.

— Mon neveu, répondit-il, je ne vous connais pas...Clary vous aimait-elle?

— Hélas ! monsieur, ,1^ "'eohen, nous n'en sommes pas à discuter les préliminaires ».„ ,__ ""■><ïe... Clary est une douce et noble lillc... son cœur a des^secrets que les é^énemcns ne m'on^ point donné le temps de pénétrer... Mais revenons au triste sujet qui doit occuper notre attention tout entière... Vos deux filles vivent; quelque chose au dedans de moi me le crie... J'en suis sûr.

Angus jeta ses bras autour du cou de Stephen.

— Merci ! balbutia-t-il les larmes aux yeux; — merci, mon neveu... Mac-Nab aussi m'a souvent consolé autrefois quand le désespoir alourdissait mon front... Pui&siez-vous dire vrai!... et si vous dites vrai, que Dieu vous fasse heureux de toutela joie qui fut refusée au frère de votre mère!

— Du courage, Mac-Farlane! du courage! reprit Stephen empressé à profiter de ce bon mouvement d'émotion ; — je sais autre chose encore... je sais qu'il existait entre Clary et un homme puissant un lien mystérieux...

— Un lien mystérieux !... répéta le lai/d étonné.

— Quelque chose que ni vous ni moi ne saurions comprendre, poursuivit Stephen, — quelque chose de romanesque et d'étrange, (lui ne peut jeter l'ombre d'un doute sur la pureté angélique de ma pauvre Clary... Mais cet homme est puissant, vous dis-je, et Clary est bien belle !...

— Et vous pensez que cet homme a enlevé ma fille, mon neveu ? demanda froidement le laird.

— Je le pense, monsieur.

— Et Anna?

Stephen demeura un instant sans réponse, parce qu'il ne pouvait s'attendre, dans l'état où sn trouvait Mac-Farlano, à l'inflexible logique de cette objectiou.

— Anna... balbutia-t-il enfin.

— Pensez-vous, monsieur, interrompit brusquement le laird,quecet homme les ait enlevées toutes les deux?

Stephen hésita encore.

— Je le pense, monsieur, répondit-il une seconde fois. Les sourcils d'Angus se froncèrent.

— Et vous savez le nom de cet homme, monsieur? Stephen fit un signe alDrmatif.

Le laird, qui s'était levé, recula d'un pas et le couvrit d'un regard de mépris.

— Wac-Nab était un avocat, dit-il, comme en se parlant i lui-même, mais c'était un brave cœur... Comment se fait-il que son fils soit un lâche ?

Et comme Stephen voulait se récrier, il lui ferma la bouche d'un geste

— Il y avait deux jeunes filles à la garde de votre mère, monsieur, poursuivit-il d'une voix imiignée ; — ces deux jeunes filles, dont l'une était voire fiancée, ont été enlevées. ■Vous savez le nom du ravisseur, et vous voilà tranquille auprès de moi !...

— Mon oncle ! s'écria Stephen, vous ne savez pas !...

— Que puis-jeapprendre?... J'ai beau vous regarder, je ne vois point sur vous de blessure... Vous n'avez pas osé tirer vengeance de l'outrage...

— Monsieur, interrompit Stephen avec autorité, il faut m'écoiilerau lieu de verser sur moi, à l'aveugle, le mépris et l'insulte... A qui donc fait défaut ce courage banal qui consiste à prendre une épée et à jouer sa vie sur la chance d'un

soo

PAUL FEVAL.

duel ?... Quant au meurtre sans combat, vous l'avez dit, monsieur, mon père était un brave coeur, et je prétends marcher sur ses traces,.. Croyez-moi, à Londres et contre certains liomnies, le fer est une arme impuissante, à laquelle il faut s'adresser seulement en désespoir de cause, et lorsque tous autres moyens ont échoué... J'ai essayé de lutter, mais je suis faible ci cet homme est fort... Non, non ! sur mon honneur, ce n'est pas le courage qui m'a manqué... mais quelle route prendre'? quel magistrat accueillerait une accusation vague, dénuée de preuves, intentée par un obscurp/ii/sî'cian contre le grand seigneur le plus opulent des Trois-lloyaumes... Vous souriez de pitié, Mac-Farlane; vous pensez toujours que l'épée vaut mieux que les tribunaux... Eh bien ! moi aussi, puisqu'il faut le dire, j'ai songé à l'épée : je suis allé,la'colère dans le cœur, frapper aux portes du palais de cet homme. L'entrée m'a été refusée. Je l'ai attendu, assis sur la pierre du seuil, et il n'est point venu. Je lui ai adressé des lettres de défi ; ces lettres sont restées sans réponse.

— C'est donc un prince? murmura le laird.

— J'aimerais mieux que ce l'ùt un prince, répondit Stcphen.

— Mais qui est-ce enfln ? s'écria le laird étonné ; — quel est son nom?

Mac-IN'ab, avant de répondre, fixa sur son oncle un regard perçant et scrutateur; puis, sans le quitter du regard, il prononça le nom du marquis de Rio-Santo.

La face d'Angus devint livide; ses yeux se baissèrent ; ses lèvres remuèrent convulsivement sans produire aucun son.

Slephen respira longuement. Le coup avait porté. Il savait ce qu'il voulait savoir.

Aussi écouta-t-il avec avidité, mais sans manifester le moindre étonnenient, les paroles que le laird laissa échapper dans son trouble.

Il venait de toucher, non point par hasard, mais par suite d'une tactique mise en œuvre de sang-froid , le point où aboutissaient et se reliaient tous ses soupçons. Le voile à demi déchiré qui s'interposait encore entre Rio-Sanlo et sa haine achevait brusquement de se rompre.

Angus s'était assis, atterré, sur le lit d'Anna. Il répéta deux ou trois fois à voix basse le nom de Rio-Santo, comme s'il eût tâché de faire entrer dans son cerveau une idée toujours rebelle.

Puis il joignit ses mains sur ses genoux et pencha sa tête en avant.

— Cela n'est pas possible ! murmura -t-il ; — Fergus déshonorer les lilles de Mac-Farlane !... Pourquoi songer plus longtemps ù ce mensonge odieux?... Je suis armé pour le tuer; mais je défends qu'on le calomnie... Par le nom de Dieu ! enfant, si tu n'étais pas le fils de ma sœur, je t'aurais puni déjà d'avoir accusé faussement devant moi Fergus O'Breane !

— Je sais tous les égards que je dois à l'assassin de mon père, dit Slephen avec une amertume froide.

— C'est vrai ! balbutia Angus, qui tressaillit comme s'il eût mis le pied sur un serpent.

— Et je vous ai parlé seulement, poursuivit Slephen, de monsieur le manjuis de Rio-Santo.

— C'est vrai, dit encore le laird. — Je vous prie de m'excuser, mon neveu... Mais, répondez-moi, je vous le demande en grâce... Qui vous fait penser que le marquis de Rio- Santo soit le ravisseur de mes filles?

— Je le sais, voilà tout, répliqua Slephen.

Angus posa un doigt sur son front et parut réfléchir profondément.

— Moi, je vous dis que c'est impossible! s'écria-t-il au bout de quehiues secondes; — je le connais... je le connais'.... Mac-Farlane est le seul homme qu'il aime!

— Mais connaissait-il les filles de Mac-Farlane ? demanda Stcplien avec un sourire cruel.

— Ob! c'est vrai! c'est vrai! dit pour la troisième fois Angus, dout les yeux se mouillèrent. — Le tuer, ce n'était rien., mais le haïr!...

— Sur mon honneur, Mac-Farlane, s'écria Slephen s'é- j

mouvant enfin, — vous le haïrez et ne le tuerez pas... C'est moi seul que ce soin regarde.

— ïaisez-vous, mon neveu... je le tuerai... La voix des rêves ne peut mentir... Quant à concevoir contre lui de la haine, mon cœur est trop habitué à l'aimer... Il y a vingt ans que je l'aime... et pourtant... Oh! mes eufans! mesenfans!..

Angus se couvrit le visage de ses mains.

— Mes filles sont belles, reprit-il lout-à-coup. —Ah! sa vie entière est là pour l'accuser... Des femmes... des femmes!. . Je vous crois, Stcphen, c'est lui!... Ne lui fallut-il l)as toujours (luelque sourire de vierge pour bercer son insomnie?... Mes filles sont belles!... Ah! je le hais, je le hais !

Il se leva et se prit à parcourir la chambre à grands pas.

— Et puis, je me souviens, à présent, dit-il. Cet homme du bateau était des leurs... Je vois sa figure hideuse... j'ai son nom maudit sur la lèvre... Et Grulî lui-même !... L'hôtel du Poi-i,eorges était un de leurs repaires... Ma belle Clary!... ma douce Anna!... Stephen! Slephen! nous allons nous venger!...

Il fit encore une fois le tour de la chambre, puis il vint s'asseoir en face de Mac-Nab. L'expression de' sa physionomie était complètement changée. Malgré ses blessures, malgré le désordre extrême de sa barbe et de ses cheveux, il régnait sur son visage un calme imposant et terrible à la fois.

— Vous aviez raison, mon neveu, dit-il avec lenteur; — contre monsieur le marquis de Rio-Santo le fer est une arme insullisanleet dérisoire., c'était bon lorsque jel'aimais... A présent il ne s'agit plus d'une vengeance fatale, d'un châtiment commandé. . Mon bras frappera, poussé par ma volonté... Ecoutez-moi... Les magistrats qui n'eussent point accueilli voire accusation, accueilleront la mienne, je vous le jure; car la mienne ne sera pas une accusation ordinaire, et fera trembler sur son trône Sa Majesté le roi d'Angleterre... Ah ! je sais d'étranges choses, mon neveu... de belles choses, sur ma parole! avec lesquelles on peut tuer un homme commesi l'on avait en main la foudre de Dieu... Avezvous des amis ?

— J'en ai un, répondit Stephen.

— Q:ie le ciel vous le garde, mon neveu !... Avez-vousdes serviteurs ?

— S'il s'agit d'une expédition, je puis me procurer des hommes sûrs et dévoués.

— Il s'agit d'une expédition, en effet, dit le laird, et il nous faut des hommes dévoués et sûrs.

— Alors, ri partit Slephen, suivez-moi, mon oncle. Ces préparatifs ne peuvent se faire dans la maison de ma mère^ qui souffre et a besoin de repos.

Ils descendirent ensemble l'escalier, et la vieille Betty s'éloniia fort en voyant sortir avec Stephen un personnage à figure élrange et à coup sûr effrayante, auquel elle n'avait point ouvert la porte de la rue, car le laird était entré inaperçu dans la maison de sa sœur, sur les pas du valet de Frank.

Stephen appela un cab. Une demi-heure après, ronde et le neveu descendaient au seuil de Dudiey-House.

Frank venait de rentrer, le cœur joyeux. Il avait vu miss Diana Stewart et avait appris de sa bouche ce que le vieux Jack n'avait pu parvenir à lui expliquer. Mary revivait. Contre toutes les prévisions de la science, le mal mystérieux et terrible dont elle était frappée semblait céder peu à peu. Le docteur Moore ne l'avait point vue depuis deux jours, de sorte qu'elle évitait, comme par miracle, et la catastrophe redouiéc, et l'aiiplication du remède mortel (le choc galvanique) que ce praticien voulait essayer sur elle.

Angus, Slephen et Frank passèrent la majeure partie de la nuit à tenir conseil.

Le lendemain, une vingtaine d'hommes, parmi lesquels était Donnor d'Ardagh, furent introduits à DudIey-House, où ils reçurent de l'argent et des ordres.

Vers cinq heures du soir, ces mêmes hommes, armés sous leurs vétcmcns, vinrent se poster dans lielgrave-

LES MYSTERES DE LONDRES

Square, divisés par petits groupes, devant la façade d'Irish- House.

Stephen et Percevai, enveloppés dans leurs manteaux, attendaient à l'un des angles de la grille du square.

Angus MacFarlane venait de les quitter pour franchir le riche perron de l'hôtel de monsieur le marquis de Rio- Saulo.

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