‹ Musée littéraireChapitre 122 sur 170 · ANNA · texte numérisé non relu

ANNA

La maison du cavalier Angelo Benibo donnait dans Ilyde- Park-Corner. C'était une petite liabilalioii mignonne et qui n'avait certes point pris naissance sous la lourde équerre d'un architecte anglais. On reconnaissait dans sa construction un sentiment d'harmonie et d'art, tout-à-fait étranger à nos maçons de Londres. — Peut-être était-ce l'œuvre d'uti de ces pauvres exilés d'Italie, vaincus au jeu puéril et mélodramatique des conspirations du carbonarisme, expiant |iar la misère l'innocent plaisir d'avoir juré haine à tous les Jyrans, sur un poignard, en compagnie de plusieurs agcns de police, dans une cave de Naples ou de Rome, pousses étiolées et cliétives d'un tronc jadis vaillant, débris enfin, — mais débris poétiques, beaux par eux-mêmes comme hommes, et beaux encore par le sens exquis de tout ce qui est art et beauté.

Il y avait en effet dans celte petite maison, qui semblait avoir froid et grelotter, la pauvrette, sous la lourde humidité de notre atmosphère, comme un ressouvenir des pures lignes des ville llorentines. Elle était elle-même une exilée d'Italie, déplacée parmi les brumes de nos contrées, comme les fils affadis et frivoles de l'Italie conquise sont déplacés parmi noire vie positive et la prose pesante de nos affaires.

Bembo avait choisi celle habitation d'instinct et comme on se rapproche d'un ami retrouvé. C'était un souvenir de sa patrie.

Lorsque Angelo ne passait point ses jours auprès du marquis de Rio-Santo, dans Irish House, il se relirait dans un petit salon, meublé avec un goilt exquis, et dont les croisées donnaient sur une terrasse, dominant les ombrages deUyde- Park. — Sur la terrasse, dont le dôme en vitrage prélait quelque force aux pales rayons du soleil britannique, croissaient de belles fleurs, exilées aussi, et répandant, sous le ciel étranger, les languissantes effluves de leurs parfums amoindris.

Tout autour de la salle pendaient de ces toiles, obscures à l'œil vulgaire, mais resplendissantes de génie et'qui gardent, après des siècles écoulés, le lumineux rctict de la pensée du maître. — Benibo avait choisi ces tableaux lui-même. — Un gentleman eût passé devant eux cinquante fois sans y voir autre chose que des couleurs ternies, entourées d'un cadre doré, si Rembo n'eût établi leur authenticité.

Mais Bembo ayant établi leur aulhenticité,le même gentleman ne pouvait rassasier son lorgnon de leur vue, et Dieu sait qu'il eût donné mille livres du plus médiocre.

Car Raphaël mourrait de faim chez nous s'il n'avait point en poche son acte de naissance. En revanche, un peintre d'enseignes à bière, muni du passeport de Raphaël, gagnerait très positivement des millions.

Nous sommes des barbares en cravates blanches et en bottes verrues, et la plus sublime comme la plus sincère expression de l'Angleterre artistique est ce touriste qui, dans son admiration éclairée, brisa une des colonnes du temple de Diane, afin d'en rapporter un petit morceau à Londres.

On sait du reste qu'en Italie on est obligé de garder à vue les anti(|ues afin d'empêcher John-Bull de leur enlever uç doigt ou un orteil pour la dêcoraiion do sa cheminée.

Parmi les tableaux qui ornaient les lambris, on remarquait deux ailmirables portraits, doiii l'un représentait Andréa Remlin, sénateur, membre du conseil des Dix et provéditeur de l'anhipel au seizième siècle; l'autre, coiffé de la barrette écarlale, représentait le cardinal Pietro Bembo, le fameux historien de Venise.

En face des fenêtres, il y avait un lit de jour; autour duquel retombaient abondamment les plis moelleux d'un rideau de soie.

Ce fut là que le cavalier Angelo Bembo conduisit Anna Mac-Farlane, après lavoir enlevée du lord' s corner.

Telle n'avait point élé d'abord l'intention d'AngcIo, qui voulait ramener la jeune tille à sa famille; mais, Anna, brisée de fatigue, n'avait pu supporter sans s'évanouir le choc violent, résultat de sa chute contre le pavé de Belgrave-Lane lorsque le laird, dans sa folie, la prenant pour une funeste apparition, l'avait précipitée loin de lui. Bembo fut obligé de la prendre dans ses bras et de la transporter ainsi dans sa propre demeure. 11 ignorait en effet coinplétenient ce (ju'était Anna, où elle habitait et quel était le nom de sa famille.

Anna recourra ses sens au liout de quelques niinutes et poussa un long soupir. — Bembo était assis à l'autre bouj de la chambre; Anna, étendue sur le lit de jour, ne pouvait l'apercevoir.

Elle se leva vivement sur son séant et jeta autour d'elle un regard étonné. Ce n'était point la vue des objets nouveaux dunl elle élait entourée qui causait cette première surprise; c'était uniquement le fait de se trouver couchée, elle qui passait ses nuits depuis huit jours dans un fauteuil, afin de ne point approcher de ce grand lit à rideaux antiques, dont elle avait une si providentielle frayeur"

Puis l'ameublement de la chambre vint à frapper ses yeux. Elle n'étîit plus dans cette grande pièce aux vastes fenêtres, dont les hautes boiseries lui avaient semblé si souvent se mouvoir à la lueur douteuse de sa bougie. — Où éiail-elle?

Une vague expression d'effroi passa dans son regard. Puis sa bouche, dont la pileur se teignait peu à peu de nuances plus rosées, s'épanouit en un sourire d'enfant. — Elle se souvenait.

— C'était peut-être mon bon ange ! murmura-t-elle ; — j'avais bien prié Dieu hier au soir... c'est Dieu qui l'a envoyé... Que les anges sont beaux, et que leur voix est douce!

Elle appuya sa jolie télé souriante sur sa main. Il n'y avait pas en elle l'ombre d'un sentiment de crainte ou de défiance.

— Je ne rêve pas, reprit-elle en fixant tour à tour ses grands yeux sur les peintures italiennes et sur les draperies des fenêtres; —je n'ai jamais rien vu de tout cela... Il m'a délivrée. Je voudrais le voir pour lui dire merci...

Benibo (jui écoulait avec ravissement, immobile et retenant son souffle, n'eut garde de répoudre à cet appel. — Les traits d'Anna se voilèrent d'un léger nuage.

— Je croyais qu'il n'y avait point d'homme aussi beau que Stephen, dit-elle avec une sorte de regret ;— je me trompais... Stephen est auprès de lui ce que sont les autres hommes auprès de Stephen... Mon Stephen I... Qu'il me tarde de le revoir!

A cette conclusion inattendue, Bembo poussa un profond soupir et refoula l'espoir qui envahissait déjà son âme.

La voix d'Anna devenait lente et paresseuse; ses longs cils battaient sa joue, comme si leur poids eût été trop lourd pour sa paupière; ses yeux perdaient leur éclat et son sourire prenait cette fixité que donne à toute expression de visage l'imminence du sommeil.

11 y avait si longtemps (lu'elle n'avait mis sa tête sur son coussin, et ses membres mignons, brisés par la fatigue de huit nuits, avaient tant besoin de repos!

— Je «e dirai pas à Clary que je l'ai pris pour un ange, murmura-t-elle en rougissant légèrement ; — Clary me raillerait... Oh! je ne le dirai pas non plus à Stephen I ajoula-telle vivement. —Je ne sais... J'ai peur de me retrouver face

PAUI. FÊVAL.

il face avec lui... Son regard a des feux qui sont doux, mais qui blessent.. Stephen ne sait pas regarder ainsi...

Son bras s'affaissa doucement, et sa tête touclia le coussin, tandis qu'elle balbutiait encore :

— Non!... non! je ne dirai pas que je l'ai pris pour ud inge...

Le coussin se creusa, faisant un cadre de velours au pur et blanc ovale du \1sage de l'enfant endormie.

Bembo attendit quelques minutes. Anna ne parlait plus.— On n'entendait que sa respiration égale et douce.

L'aube commençait à dessiner au dehors le grôle feuillage des plantes exotiques qui croissaient sur la terrasse.

Bembo se leva enfin et traversa la chambre sans bruit.

Il était pâle, mais son front rayonnait une joie recueillie. Ils'arrola au pied du lit de repos et joignit ses mains avec adoration. — Anna dormait déjà profondément. Sa bouche icntr'ouverte montrait deux lignes de pur émail entre lesquelles passait sans bruit le souffle frais de son haleine. Les belles masses de ses cheveux dénoués se confondaient avec le TClonrs des coussins qui repoussait, comme le fond obscur mis à dessein sous un médaillon d'albûlre, les suaves contours de son corps de vierge.

Bembo subissait une sorte d'attraction matérielle dont le» effets, lents mais sensibles, le rapprochaient peu à peu de la tête du lit. Sa volonté n'était pour rien dans ce mouvement. 11 glissait comme si le tapis eût présenté une pente. —Avant qu'il se fût aperçu de ce déplacement, ses deux mains jointes reposaient sur le velours, tout près delà petite main d'Anna qui, retournée par un de ces bizarres effets de sommeil où le repos complet s'obtient dans des positions gênées et contre nature, offrait sa paume ouverte à demi et semblait attendre nne autre main pour la serrer. Et comme cette torsion du poignet, de la part d'une personne debout et éveillée, ne peut s'exécuter que par derrière, le geste d'Anna endormie avait l'air d'un naïf appel de coquette villageoise, faisant un signal d'amour à la dérobée.

Grouze a dû peindre quelque part cette main espiègle, arrondissant ses doigts potelés derrière une fine taille de jeune fille, le sourire aux lèvres et l'œil au guet, tandis qu'une yieille mère tourne ses fuseaux à l'écart, et qu'un amoureux épie l'instant favorable pour déposer dans le creux de la main une lettre attendue ou un rapide baiser.

Bembo se pencha ; sa lèvre effleura ces doigts roses dont le modèle exquis ressortait sur la sombre couverture du lit de repos. — Puis Bembo rougit et son front devint triste. — Il recula d'un pas.

Puis encore, il se mit à genoux comme pour demander pardon.

Le jour grandissait, et jetait sa lumière croissante sur ce groupe charmant de jeunesse et de candeur, charmant d'amour et de beauté.

Bembo im-linait en avant son noble et gracieux visage. Ses yeux, tour ù tour brillans ou voilés de tendresse, semblaient rivés au sourire d'Anna.

Celaient deux créatures choisies, faites pour s'aimer, deux têtes angéliques comme les sait rêver le poêle à l'heure d'élite où l'inspiration l'élève jusqu'à oublier la terre et comprendre les choses du ciel.

Bembo était bien heureux et ne rêvait point de joie plus grande. Elle était là, devant lui, à sa garde, et 11 l'avait sauvée. L'avenir en ce moment n'existait point pour lui, l'avenir non plus que le passé. Sa vie entière était le présent, l'amour suave et calme, la quiétude du bonheur.

Il ne pensait point et ne voulait point penser. Son esprit était un riant chaos, et le souvenir et l'espoir se taisaient pour ne point troubler les doux repos de l'heure présente.

Les heures passaient. — Le soleil de midi vint frapper le vitrage de la terrasse. Les fieurs ouvrirent leurs corolles assoupies et mirent dans l'air leurs pénélrans parfums.

Bembo, lorsqu'il sentit l'odeur des myrtes et des orangers, tressaillit légèrement; ses traits s'animèrent, ses lèvres curent un sourire.

11 se leva pour s'étendre dans un vaste fauteuil qui était •u pied du lit de jour. Son regard s'èUit alangui. sa têU se

renversait mollement sur le dossier de son siège; ses narines voluptueusement distendues, respiraient avec ivresse

' les parfums que la terrasse envoyait vers lui par chaudes

; bouffées.

! Et il contemplait toujours Anna par la fente paresseuse de ses paupières closes à demi.

Il y avait en lui autre chose maintenant que du bonheur et

! du repos, il y avait des désirs et de l'espoir. — Ces fleurs et leurs parfums lui parlaient de l'Italie.

I Oh ! que d'amour sous ce beau ciel bleu de la Sicile et des Calabres, où l'exil avait conduit son enfance 1 que d'amour sur ces rivages dorés de l'Adriatique, la mer fiancée a ses

I aïeux !... Bembo n'était plus déjà en Angleterre ; il se perdait

' avec Anna dans les bois d'orangers de Malte-la Vaillante; ses yeux éblouis caressaient le marbre des palais de Palerme ou de Venise, et Anna était encore près de lui...

Ce furent de doux rêves qui durèrent tout le jour, car la jeune fille, engourdie par sa longue fatigue, ne s'éveilla qu'après le coucher du soleil.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, tout était autour d'elle comme avant son sommeil. La lampe allumée brûlait sur une table et Bembo ne se montrait point. — Le souvenir des événemens de la matinée lui revint vaguement. Elle se leva, ravivée, et rajusta devant une glace les plis froissés de sa robe.

La glace lui montra Angelo, assis derrière le lit, et immobile.

Elle se retourna vivement et baissa les yeux en rougissant. Puis elle traversa la chambre tout-à-ooup et vint s'asseoir auprès de Bembo.

— Je n'ai pas peur de vous, dit-elle doucement; je sais que vous êtes bon... Tout le temps que j'ai dormi, je vous ai vu près de moi... C'était bien vous... J'avais beau changer de rêve, vous étiez toujours là.

Elle s'arrêta court et reprit avec une nuance de tristesse :

— Vous m'avez empêchée de rêver à Stephen.

Bembo la contemplait avec ravissement et trouble. C'était de son côté que se trouvait la crainte.

— Le jour va sans doute bientôt paraître, poursuivit Anna qui ne savait pas combien de temps avait duré son sommeil ;

— y a-t-il loin d'ici Cornhill ?

— Je suis prêt à vous conduire auprès de votre mère, répondit Bembo tristement.

— Je n'ai plus de mère, dit Anna qui perdit son sourire;

— mais ceux qui m'aiment m'attendent... ma sœur... ma pauvre tante... mon cousin Stephen... Partons vite!

— C'est dans Cornhill que vous voulez vous rendre? demanda Bembo.

— Ne le savez-vous pas? murmura la jeune fille étonnée. Bembo rougit et garda le silence.

— Vous m'avez dit, reprit Anna, que vous veniez de la part de mon cousin Stephen?

— J'ai menti, madame, répondit Bembo dont le regard devint suppliant; — je ne connais pas votre cousin Stephen.

Anna se leva, mais son joli visage exprima seulement de la surprise sans aucun mélange de frayeur.

— Vous ne connaissez pasStephenl dit-elle; — mais moi, me connaissez-vous ?

Bembo faisait effort pour garder son sang-froid. — Son rêve était fini.

— Je ne sais pas votre nom, madame, répliqua-t-Il.

— Je m'appelle Anna... Vous en souviendrez-vous?

— Il n'est pas en mon pouvoir de l'oublier ! murmura Bembo qui baissa la tête.

— Et vous, reprit la jeune fille en se rasseyant, — ditesmoi votre nom pour que je l'apprenne à Clary et à Stepben.

— Pas à Stephen, dit Bembo.

Il prononça son nom ; la douce voix d'Anna le répéta à plusieurs reprises.

— Je ne l'oublierai pas! poursuivit-elle ;— il est beau comme...

Elle s'interrompit brusquement et devint rouge depuis le front jusqu'aux seins. — Puis elle demeura silencieuse. — Bembo souffrait.

LES MYSTERES DE LONDRES

ses

Au bout d'une minute, Anna mit sa main dans la sienne. ~ ReconiiuJsoz-moi chez ma tante, dit-elle, —qu'importe que vous veniez de la pari de Siephen ou de la pari de Dieu? Bembo quitta son siège aussitôt.

— Cumme Clary vous aimera! dit encore Anna, tandis qu'ils traversaient le salon pour ga;,'iierla porte ; — Clary et Stephenl.-.'Vous viendrez bien souvent nous voir dans Comliill, n'est-ce pas?

Bembo secoua lentement la tf te.

— Quoi! s'écria la jeune lille avec tristesse; — vous ne voulez donc plus me voir'... Vous m'avez délivrée, je le vois bien, parce que vous êtes bon, sans me coniiailre el comme -TOUS auriez l'ail pour la première venue... Venez vile, mon- ■sieur ; je ne veux pas l'alipier votre bienfaisance.

Pourquoi Anna parlait-elle ainsi? ouiconque lui eût adressé cette question l'aurait cerles fort emliarrasséc.

Quant ù Bembo, il avait résolu de cacher soigneusement ce qui était au fond de son cœur, elle nom de Stephen, souvent prononcé, venait ralTermir sans cesse sa volonté chancelante. — A quoi bon trahir sou amour? Atina aimait ailleurs; elle était sans doute liancéc— El d'ailleurs, ce soir, demain an plus tard, Rio-Santo allait venir lui demander sa vie à lui «lui était i» Rio-Sanlo avant d'être à l'amour.

Ces deux motifs de se taire étaient dénature à influencer puissamment son caractère loyal el chevaleresque. — .'tiais résisle-t-on jamais jusqu'au bout, quelque motif qu'on ail pour résister, lorsqu'on a vingt aus et ijue l'amour est de la partie ?

Et puis, Bembo, il faut le dire, était là en face d'une tentation de l'espèce le plus irrésistible. Beaucoup faiblissent lorsqu'ils n'ont qu'à se retenir d'attaquer, et Bembo, lui, avait pour ainsi dire à se défendre. La naïve reconnaissance d'Anna prenait toutes les allures d'un penchant naissant et qui s'ignore. Point n'eût été besoin d'être aussi fat que les cinq sixièmes de nos gentlemen à la mode, pour voir dans l'expression trop vive de cette reconnaissance toute autre chose qu'un pur et simple mouvement de gratitude.

Mais il n'y avait pas un atome de fatuité dans le caractère du cavalier Angelo Bembo.

S'il céda, c'est qu'il aimait passionnément et qu'il était à bout de forces ; c'est que sa froideur de quelques minutes, si pénil)lement soutenue, avait épuisé son courage, c'est que son cœur s'élançait vers Anna trop énergiquemenl pour qu'il pût davantage le retenir.

Aux dernières paroles d'Anna, qui étaient un véritable reproche, Bembo s'arrêta et la regarda fixement. — II fui quelques secondes avant de répondre, laissant voir sur son expressive et mobile physionomie l'effort du combat qu'il se livrait au dedans de lui-même.

— Madame, dit-il enfin, il y a une semaine que je vis avec vous, que je vis par vous. Je vous ai délivrée parce que je vous aime... et parce que je vous aime, je vous vois aujourd'hui pour la dernière fois.

— Vous m'aimez, Angelo! répéta miss Mac-Farlanc avec son charmant sourire ; je suis heureuse que vous m'aimiez.

— Vous ne me comprenez pas, murmura Bembo.

— C'est vrai, dit Anna; je comprends qu'on délivre une personne qu'on aime el qu'on voit soufl'rir... mais pourquoi l'éviter ?

— Pour ne plus l'aimer, répondit Angelo. La figure d'Anna prit un aspect pensif.

— J'ai peur de vous compreudre maintenant, dit-elle tout bas.

— C'est que vous me comprenez, Anna... Et vous voyez bien (lu'il me faut vous quitter.

— Oh ! oui, murmura miss Mac-Farlane dont la tête se pencha sur sa poitrine; — je ne pourrais pas vous aimer autrement que comme votre sœur. ..J'aime Stephen... je suis bien sûre de l'aimer.

Elle prononça ces derniers mots d'une voix distraite, puis elle reprit comme si elle se fût éveillée toul-à-coup :

— Je suis bien sûre de l'aimer... j'en suis bien sûre.

Les yeux d'Anna étaient baissés et il y avait une sorte de doute dans cette adirmalion répétée sans motif.

Bembo avait beau n'être point fat, il savait le monde. — Il eut en ce moment un vague espoir, parce qu'il crut comprendre qu'AiHia ne connaissait point le fond de son propre cœur.

Elle lui tendit encore sa main, et répéta d'une voL\ bien triste :

— Reconduisez-moi dans Cornhill.

Bembo la lit monter en voiture.— De Pimlico jusqu'à Cornhili Anna lu» prononça pas une parole ; mais plus d'une fois Bembo crut l'entendre soupirer douloureusement.

Lorsqu'ils arrivèrent devant la porte de mistress 'Mac-Nab, Bembo descendit de voiture alin d'offrir sa main. Anna sauta résolument sur le trottoir, puis elle s'arrêta indécise.

— Adieu, madame, dit Bembo.

— Adieu, murmura la jeune lille.

Bembo crut voir une larme briller dans ses yeuiL à la lueur des réverbères.

Elle hésita encore durant un instant.

— Adieu ! adieu ! répéta-t-elle ensuite précipitamment. Elle souleva -le marteau de la porte et entra sans se retourner.

Bembo était remonté dans la voiture.

Il était alors environ dix heures. — Stephen venait de sortir avec Angus Mac-Farlane pour se rendre chez Frank Perceval, ainsi que nous l'avons dit.

!\Iistress Mac-Nab était seule. Nous n'essaierons point de peindre la joie de la pauvre dame, mais nous dirons qu'Anna répondit par des larmes aux embrassemens de sa tanie. — El pourtant elle ne savait point encore le sort de Clary.

Pensait-elle au beau cavalier Angelo Bembo, qui l'aimait, qui l'avait sauvée et qu'elle ne pouvait plus revoir ?

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