‹ Musée littéraireChapitre 123 sur 170 · LE CABINET DU DOCTEUR · texte numérisé non relu

LE CABINET DU DOCTEUR

Tyrrel l'Aveugle et le docteur Moore étaient réunis dans le cabinet de ce dernier. Il était dix heures du malin environ.

Moore écrivait ù son bureau. Tyrrel prenait le thé auprès â". la cheminée.

C'était le lendemain des événemens racontés aux précédens chapitres.

— Docteur, dit Tyrrel en achevant sa tasse de thé avec une grimace de dégoût,- je ne puis jamais boire ni manger quelque chose sortant des mains de ce diable de Rowley sans penser à mon heure dernière... C'est un triste chef de cuisine que vous avez là, sur ma parole ! Vous ne m'avez pas dit voire avis sur mon histoire de Brian de Lancester.

— C'est fort adroit, répondit Moore avec distraclion; — vous en vouliez à cet étourdi de Lancester?

— Ily avait de quoi, docteur, il y avait de quoi... Si Brian, — que Dieu le confonde ! — n'était point venu flairer mon coffre-fort dans Goodmands-Ficids , Suky n'en serait point tombée amoureuse, partant, elle aurait pris pour amant Sa Criée le prince Dimilri Tolstoï,- d'où il suit que je L'aurais point essayé de contrefaire, pour cinq mille misérables roubles, la signature de Sa Grâce, — en sorte que je n'aurais point eu occasion d'assommer ce pauvre diable deRoboam, qui n'aurait eu garde de me lier el d'aller cheiché le magistrat : conséquence rigoureuse, je n'aurais pas été pendu. — Or, docteur, si charmant que soit votre antidote contre la corde, je vous jure qu'on passe dans Old-Bailey un quart d'heure pitoyable... Outre cela, j'ai une vieille dent, voyez-

PAUL FÉViX.

vous, contre l'honorable fou... C'est lui qui soutenait de ses deniers la comtesse de VVhile-Manor ù Londres, et si elle l'avait cru, j'aurais été forcé bien vite de plier bagage... Mais la sotte femme avait si grande frayeur de moi que jamais Brian ni personne n'a pu tirer d'elle mon nom ou la retraite de sa fille... Je lui avais dit que je tuerais l'enfant...

— Je ne savais pas, interrompit Moore, que Brian eût été l'amant de la femme de son frère.

— Son amant ! s'écria TjTrel ; — Lancester l'amant de la comtesse ! Ah I docteur, vous pensez ;1 quelque diablerie, je veux le gager, mais vous ne pensez pas à ce que vous dites... Brian est un fou d'espèce chevaleresque... 11 ne parlait jamais à la comtesse qu'avec le ton qu'on prend avec une reine, et...

— AssezIditMoore; — cela m'est égal.

— Ala bonne heure. ..j'en dis autant pour ma part... Quant aux deux jeunes lilles, vous m'avez demandé mon plan : le voici... Nous les expédierons toutes deux de compagnie ù notre maison de plaisance de Crewe, avecMaudIin et deux beaux garçons... Dans un an, elles nous reviendront formées, sinon... Il sera toujours temps, docteur.

Moore fit un signe d'affirmation indifférente.

— Ah ça! reprit Tyrrel, vous ne m'avez pas raconté les détails de votm piirlie avec monsieur le marquis deRio-Santo.

Le front du docteur se plissa tout-àcoup à cette question.

— J'ai fait ce que j'ai pu, répondit-il.

— Et qu'avez-vous pu, docteur ?

— Rien !

Moore prononça ce mot d'un ton sec, comme s'il eût voulu éloigner tout d'un coup ce sujet d'entretien. Néanmoins, il y revint de lui-même, et ajouta en haussant les épaules :

— Et après tout, que nous rapporterait la mort de cet bomme?

— Bien! bien! murmura Tyrrel ; les raisins sont trop verts... Docteur, poursuivit-il à voix haute, mon avis a toujours été qu'on trouverait dillUilement un chef aussi avisé que le marquis... Mais vous vouliez occuper son poste, et je conçois cela ; or, ce que vous voulez, j'ai pris l'habitude de le vouloir... Quant à son secret, nous le lui prendrons bien quelque jour...

— Son secret ! répéta Moore dont les yeux brillèrent.

Au moment où Tyrrel ouvrait la bouche pour répondre, le front étroit et luisant de maitre Rowley se montra sur le seuil. L'aide empoisonneur avait sous le bras droit son inquarto favori, et tenait une lettre dans la main gauche.

A son aspect, Tyrrel se boucha précipitamment le nez, ce qui porta l'aidc-pliarmacien à grommeler entre ses dents avec dédain son éloquente déclamation :

— Ta, ta, ta, ta!

Ce soin rempli, Rowley traversa tout doucement l'espace qui le séparait de son maitre, et mit devant lui la lettre qu'il tenait à la main.

— Allons, maître, allons! dit Tyrrel avec impatience. Rowley comprit parfaitement qu'on l'invitait à porter ail-

Jeurs ses parfums de laboratoire; mais, au lieu de sortir, il ^ira prestement de sa poche un petit flacon de forme allongée et marcha sur Tyrrel.

Celui-ci, d'instinct, saisit le pokerpour se mettre en défense.

— Ta, ta, ta, ta! fit Rowley en riantdebon cœur, jevous demande pardon, gentleman... je n'avais pas remarqué que vous interceptiez à l'aide de vos doigts le libre passage de l'air dans le tuyau naturel formé par les cavités de vos narines... Ta, ta'... ce qui donnait ù votre voix, gentleman, un son nasal et enrhumé, symptôme particulier de l'indisposition connue sous le nom de coryza...

Il fit grincer toul-ù-coup le bouchon de verre de sa fiole et l'approcha du nez de Tyrrel qui éternua bruyamment.

— Dieu vousbénisse ! gentleman ; si vous aviez été enrhumé du cerveau, cela vous aurait fait grand bien, comme vous voyez...

Moore en ce moment froissa la lettre qu'il venait de lire et laissa échapper une sourde exclamation de colère.

— Sortez ! dit-il à Rowley.

Celui-ci fit un grand et humble salut. Puis il se dirigea vers la porte tout doucement, et murmura, sur le seuil, en lançant à Tyrrel une triomphante œillade :

— Ta, ta, ta, ta !

— Qu'y a-t-il donc, docteur? demanda Tyrrel.

— Il y a que la fatalité s'en mêle! s'écria Moore avec une véritable rage ; —je ne suis plus rien... pas même un médecin habile, à ce qu'il paraît.

Il rajusta la lettre froissée, qui était de lady Campbell, et lut par saccades rapides :

« Monsieur le docteur,

» Vous partagerez, j'en suis convaincue, la joie que nous ressentons. Depuis deux jours que nous sommes privées de l'honneur de vous voir, il s'est passé d'heureuses choses à Stewart-llouse. Le mal affreux dont ma nièce était frappée a cédé hier matin. Aussitôt, nous avons mandé, à cause de votre absence, le docteur Hartwell, médecin ordinaire de lady Stewart... »

— Hartwell ! interrompit ici Moore avec un sourire amer j

— un empirique!... un ignorant!... un pédant!...

— Un Ane, dit froidement Tyrrel ; — voyons la fin.

Moore était assurément un homme d'une grande pénétration, mais il n'existe point sur la surface entière du globe un médecin que la jalousie ne travaille et n'aveugle. Pour ne point chagriner trop les médecins, nous ajouterons que notre observatjon s'applique également et rigoureusement aux hommes de loi, aux jolies femmes, aux artistes, aux aéronautes, et par dessus tout à l'irritable et vain troupeau des poètes. Moore était médecin; il se voyait blessé au vif dans son orgueil de médecin ; le dépit lui mettait un voile sur la vue, et il était incapable de saisir ce qu'il y avait de sarcastique dans l'interruption de Tyrrel.

— Un ànc ! répéta-t-il avec toute la bonne foi de la colère ;

— vous avez trouvé le mot, Ismail , — où en étais-je ? Cette sotie lettre me met hors de moi, sur ma parole !

" ...Médecin ordinaire de lady Stewart... »

— Cela ne prouve pas en faveur du goût de milady, sur ma foi !,..

« De lady Stewart... Monsieur Hartwell est arrivé sur-lechamp. »

— Je le crois bien, pardieu 1... les gens comme lui sont toujoursdisponibles!...

«... Sur-lc-cliamp, et a commencé une série d'applications dont le succès a été complet. Notre chère Mary revit; Dieu a eu pitié de nous, en faisant de monsieur Hartwell l'instrument de sa miséricorde !.. »

— C'est-à-dire, s'écria Moore, que ce misérable Hartwell est venu là juste à point pour profiter des effets de mon traitement... Mais il y a un posUscriptum... Je n'ai pas lu le post-scriptum.

Il P. S. Vous comprendrez, monsieur le docteur, qu'en ces conjonctures, il serait désormais inutile de quitter vos importans travaux pour visiter miss Trevor, qui peut se passer de vos soins."

Moore déchira la lettre avec fureur.

— Un congé! s'écria-t-il; — un congé en formel... Craignait-elle donc que je retournasse chez elle après cette lettre impertinente?... Oh I cela est fait pour moi, IsmaïlI... Une catalepsie parfaitement caractérisée, qui se résoutd'ellemême et comme une syncope ordinaire !... C'est un hasard diabolique !

— Cette miss Trevor est la fiancée de Rio-Santo? dit Tyrrel.

— Oui... j'aur.iis parié dix mille livres qu'elle était perdue!... C'est sa fiancée en effet... Cela fait partie de son grand projet,- de son secret ;— il veut acquérir par ce ma-

LES MYSTÈRES DE LONDRES

sas

nage l'éventualité d'une pairie... Pourquoi?... C'est ce que nous ignorons.

— C'est ce que nous saurons, docteur, avec de la patience et du temps.

Moore ne répondit point, mais Tyrrcl put l'entendre murmurer entre ses dents convulsivement serrées :

— Une catalepsie qui Unit comme une migraine!... Hartweil, le misérable! qui va se vanter partout d'avoir guéri une catalepsie!...

Il se fil dans la chambre voisine un bruit de pas lourds, et la voix grave de. notre honnête ami le capitaine Paddy O'Chrane s éleva, montée à peu de chose près jusqu'au diapason de l'impatience.

— Que Dieu me damne ! disait-elle, tète ù perruque obtuse, mon digne monsieur, je vous répèle pour la sixième fois : Gentleman 0/ the Niyht !

— Ta, la, ta, ta I répondait le bénin fausset de Rowley.

— Ta, ta, ta, ta! tempêtes!... Ta, ta, ta, ta! trois millions de blasphèmes !... que veut dire ta, ta, ta, ta ! puant coquin que vous êtes, de par Satan, monsieur, et ses cornes, misères I... Soyons pendus tous les deux !... Je vous répèle, que l'enfer me brûle I Gentleman of tlw Night... Laissez-moi passer!

Tyrrel n'eut point de peine à reconnaître cette voix et ce style éneigique. Il se levait pour aller à la rencontre du capitaine, lorsqu'un dernier la, ta, ta, ta I prononcé par Rowley, fut suivi d'un bruit de lutte, parmi lequel s'élevaient çà et là des blasphèmes du choix le plus heureux.

Presque en même temps un violent coup de pied ouvrit ù la fois les deux batians de la porte, et Rowley, lancé avec la raideur d'un boulet de canon, vint tomber à plat-ventre au milieu de la chambre, accompagné dans sa chute par le tome !•' des Toxicological Amusements.

Le capitaine Paddy O'Chrane se courba pour ne point heurter son chapeau contre la saillie de la porte et fit gravement son entrée.

— Que signifie tout ce bruit, monsieur ? demanda Moore en fronçant le sourcil.

— Que Dieu nous da'mne tous! répondit O'Chrane en soulevant son chapeau, j'ai l'honneur de saluer respectueusement Vos Seigneuries... Pour ce qui est du bruit, je ne suis pas homme à faire du bruit, Satan et sa femme, milordsl... et je connais plus d'un garçon paisible qui, à ma place, eût brisé ce crâne chauve comme une coque de noix, trou de l'enfer, — que diable!

Rowley demeurait à terre, immobile, aplati, complètement terrifié. Il ne songeait même pas à relever son in-quarto bien aimé, dont la reliure en parchemin était déplorablemcnt écornée.

Paddy le toisait de cet air tranquille et dépourvu d'orgueil qui va si noblement aux triomphateurs.

Le visage irrité du docteur annonçait l'imminence d'une violente sortie. Ce savant homme était ce malin-là d'une bumeur déieslable. Tyrrel voulut s'interposer.

— Eh bien. Paddy? .. commença-t-il.

Mais Moore se leva brusquement.

— Qu'est-ce à dire ! s'éeria-t-il ;— allons nous parlementer avec ce rustre?... Sortez, monsieur!

Paddy redressa aussitôt sa longue et raide taille, fit un demi-tour et se dirigea vers la porte au pas accéléré en disant :

— Comme il vous plaira, tonnerre du ciel !

— Mais il venait sans doute porteur d'un message, dit Tyrrel en s'élançant vers le capitaine ; asseyez-vous à votre bureau, docteur, et laissez-moi traiter cette affaire... Qui vous amène, Paddy ?

Celui-ci s'arrêta, fit un second demi-tour et jeta vers Moore un rancuneux regard.

— Ce n'est pas, répondit-il avec son merveilleux don de dire à chacun des injures sans perdre un atome de sa bonhomie flegmatique ; — ce n'est pas l'envie de voir le jaune visage de ce respectable lord qui m'amène, ou je veux être damné!... Quandjeserai trop vieux, cornes d'un bouc! Dour

LE SIÈCLE. — VI

gagner mon beefstcak du matin, mon roaslbcef du midi, mon pudding de cinq heures et mon cold-without du soir, misères! je me mettrai entre les mains de Sa Seigneurie, afin qu'elle m'envoie, damnation éternelle ! au plus juste prix dans l'autre monde... C'est son métier, Dieu nous punisse I je pense.

Moore avait tourné le dos et tâchait de ne point entendre.

— Voyons, capitaine, dit Tyrrel sévèrement, venons au fait, je vous prie.

— Venons au fait, milord... Je veux bien avoir affaire à vous, qui êtes un homme sachant vivre, bien que, — c'est la vérité, feu de l'enfer ! — bien que vous ressembliez trait pour Irait à un juif que j'ai vu pendre devant Newgate, — et qui avait la figure d'un triste coquin, milord... Vous ne dites pas, vous, à un gentilhomme de sortir!... vous ne traitez pas de rustre, soyons damnés vous et moi, que diable! et tout le monde ! un homme qui a commandé honorablement le sloop le Hareng frété par...

Tyrrel frappa du pied et prit cet air terrible qui faisait jadis trembler. Siisannah et Roboam. — Paddy O'Chrane le considéra curieusement.

— Par Gwcen et Gween de Carlislc, milord, acheva-t-il sans se presser ; je crois, tonnerre du ciel ! que Votre Seigneurie éprouve quelque contrariété?...

Tyrrel croisa ses bras sur sa poitrine et prit un air de résignation.

— En somme, dit-il, vous êtes venu pour quelque chose... Y a-t-il du nouveau dans VVhile-Cliapel ?

— Je veux mourir si je le sais, milord, mourir comme un chien, dans le ruisseau !... Quant à être venu pour quelque chose, parla corde qui peut nous serrer le cou quelque jour, si c'est la volonté du diable, — misères I — Vous devinezjuste... Je suis venu parce qu'il n'y a personne au Purgatoire... personne d'honnête, s'entend; car il y a une centaine de démons et autant de furies qui hurlent dans le trou comme des bien heureux... je suis venu, parce qu'il faut que je parle à un lord de la Nuit, ayant des nouvelles de la plus haute importance à communiquer, — que le diable nous emporte ! — et que j'ignore, comme tout le monde, «ù est la maison de Son Honneur.

Paddy remonta son col de crin, non sans mettre dans ce mouvement toute la dignité qu'il comporte, et tendit son maigre et long jarret revêtu d'un fourreau de couleur chamois.

— Et quelles sont ces nouvelles? dit Moore sans se retourner.

— Que Dieu nous punisse! répondit O'Chrane, il serait bien osé à un rustre de ma façon de parler ù un personnage vénérable comme est Votre Seigneurie... Milord, ajouta-t-il en s'adressantà Tyrrel, Jédédiab Smith, l'hypocrite coquin, auquel je dois respect comme à mon supérieur, m'envoie vers vous afin que vous sachiez où nous en sommes du trou de Prince's-Slreet.

— Et où en sommes-nous ? dit Moore vivement.

Paddy, au lieu de répondre, se baissa tranquillement et saisit par l'épaule le malheureux Rowley, qui se frotlait les côtes sur le tapis, en constatant le dommage éprouvé par son in-quarto chéri. Paddy le releva, lui imprima un mouvement de rotation et lui fit passer le seuil du cabinet en un clind'œil,de telle sorte que Rowley, lorsqu'il s'arrêta, étourdi, au milieu de la chambre voisine, crut voir les quatre murailles tourner autour de lui, et ne put exprimer sa stupéfaction que par son la,ta,ta,ta, prononcé, il est vrai, d'une façon particulière et faite pour donner à penser à ceux qui l'auraient entendu. <

Paddy avait fermé la porte du cabinet.

— Jédédiah Smith, dit-il sans plus de préambules, — vous fait savoir, milords, que la besogne est achevée.

Moore se leva et ne prit point la peine de cacher sa joie.

— Quoi! s'écria-t-il, la galerie est achevée?...

— Tout-à-lait achevée? ajouta Tyrrel en se frottant les mains.

— Oui, milords, ef,—cornes de Relzébuth!— il était temps, je vous le jure sur ma part du paradis, ou sur toute autre

SOS

PAUL FÉVAL

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