‹ Musée littéraireChapitre 125 sur 170 · LA CHAINE · texte numérisé non relu

LA CHAINE

Clary Mac-Fariane était bien changée. Les traces du iong et cruel martyre qu'on lui avait fait subir se voyaient sur son visage pâle et amaigri ; sa taille, naguère si charmante en ses juvéniles proportions, se pliait, affaissée; elle mar chait avec peine et lenteur.

Elle était belle encore ainsi pourtant, mais belle de cette beauté qui serre le cœur et fait compassion. — Si Angus, son père, l'eût aperçue en ce moment, il se fût rapix'lé avec larmes les derniers jours de la pauvre Amy Mac-Farlane. Aray était ainsi, blanche et faible et bien belle encore, alors que déjà son pied trébuchait sur le bord de sa tombe.

Mais Amy souriait à sa mort prochaine et n'avait de pleurs, la sainte et douce femme, que pour l'avenir de ses enfans. Mourante, elle gardait sur ses traits ce calme suave et serein des jours de son bonheur. — Clary, elle, avait (luelque chose d'égaré dans les yeux ; l'horrible choc imprimé à son système nerveux mettait ù ses traits des Iressaillemens soudains et douloureux. Sa bouche s'ouvrait parfois pour prononcer des paroles inexplicables.

El le dépcrisscmcnl pliyslipie et moral de celte enfant naguère si belle était plus frappant et semblait plus complet auprès de la splendide jeunesse de Susannah, qui, rohuste dans sa grâce exquise, éblouissante de sève, rayonnait l'intelligence généreuse, la noblesse de l'âme et tous les charmes choisis et toutes les victorieuses séductions qui peuvent couronner, comme une auréole divine, le front virginal d'un chef-d'œuvre de Dieu.

La tristcs.se éprouvée à l'aspect de Clary se fût changée en attrait irrésistible et délicieux ù la vue de Susannah, parce qu'elle était là comme un bon génie veillaut sur la faiblesse et la soun"rance, parce que son sourire, bienfaisant, tendre, consolateur, semblait descendre comme un baume sur la blessure cachée de la maladie, parce que chaque fois que Susannah parlait, bien doucement et comme parle une jeune mère, penchée sur le berceau de son enfant, la pauvre Clary se prenait à revivre.

Elles entrèrent toutes deux dans le cabinet du docteur Moore. Susannah, les deux bras passés autour de la ceinture de Clary, la soutenait et lui donnait courage. Pres(iue à chaque pas, la belle fille mettait au front pâle de miss Mac- Farlanc un baiser caressant, cl courbant son langage à ces formes mignardes qu'on emploie pour calmer les enfans qi:i souffrent, elle tiicliait de rendre quchiue ressort â Fesprin immobilisé de Clary.

— Voilà que vous marchez toute seule, chère petite '^^tnir, dit-elle en franchissant le seuil du cabinet. Je n'ai presque plus besoin de vous soutenir... Savez-vi us, Clarj', (ii;ci;ous sommes maîtresses ici toutes deux?... on nons a entVmiées; mais j'espère bien trouver une route qu'ils n'ont point songé

LES MYSTERES DE LONDRES

ZfXt^

à barricader... Asseyez-vous, ma belle Clary, et reprenez j haleine^ I

Mi&s Mac-Farlaae se laissa tomber dans le Tauteuil de : Tyrrel avec un soupir de lassitude. Sou œil, lani;uissant et agrandi par la iiiaiyreurde ses joues, se tourna vers SusannaUet eut une fugitive expression de reconnaissance, pour redevenir morne aussitôt l

— J'étais à SCS coU's, tuurmura-l-clle, — cl J'étais bien heureuse, car il m'aimait... Anna est venue... Il s'est mis ^ aux genoux d'Aina... Mon cœur s'est brisé!...

Sa bouche se contracta et son œil trembla comme il arrive au moment où les larmes sont prés de jaillir. ]

— Mais j'aime encore Anna! poursuivit-elle; — je ne lui dirai pas qu'elle m'a tuée... |

La belle lille s'assit auprès d'elle et l'attira sur son cœur.

— Et vous faites bien de l'aimer, ma cliére petite sœuri dit-elle, car elle est bomie comme vous... pauvre enfant! Ne vovez-vûus pas que tous ces tristes souvenirs qui vous font tant de mal ne sont que des rêves!... Ils ont torturé votre ùmc, les cruels, encore plus iiue votre corps... Ecoutez-moi, Clary, ma belle Clary, vous allez être libre... Ne songez plus aux tristes visions qui ont tourmenté votre solitude.." Tout cela n'est que mensonge, ma sœur

— Je l'ai vu, murmura miss Mac-I'arlane en frissonnant. Puis elle ajouta d'une voix sourde :

— Je sais une longue histoire... Notre nourrice nous la contait en Ecosse... La jeune lille s'appelait Blanche et le lils du laird avait nom Bertrani... Bcrtram de Jedburg... Blanche aimait le flls du laird...

Clary s'interrompit et baissa les yeux.

— Après? dit Susannah en riant.

— Après? répéta Clary qui releva ses paupières et fixa son regard dans le vide; — oh! chacun sait ce qui arriva... Blanche aimait le lils du laird... Blanche l'aimait tant qu'elle le tua.

La tête de Clary se pencha sur sa poitrine. Sa main qui était dans celles de Susannah devint humide et glacée.

La belle lille redoubla de caresses et de douces consolations. 11 y avait en elle une force de persuasion si pénétrante qu'elle agita la longue sur le cœur fermé de la pauvre Clary. Le charme opéra. Miss Mac-Farlane, ramenée un instant à la vie, jeta ses deux bras autour du cou de Susannah et lui dit merci en pleurant.

i>usannab profita de ce moment lucide.

— Tous voilà reposée, ma petite sœur, dit-elle; — ne voulez-vous point venir embrasser Anna ?

— Anna! répéta Clary; — qui sait ce qu'elle est devenue, mon Dieu !... Oh! venez, madame, venez bien vite, et tâchons de la retrouver.

Miss Mac-Farlane s'était levée d'elle-même. Susannah se hâta de la soutenir, et lui fit quitter la direction de la porte principale, vers laquelle Clary avait fait îléjà quelques pas en cbancelaut.

— Nous sommes enfermées de ce côté, dît-elle ; — venez, je sais une autre issue .. mais hàtons-nous, car nous ne retrouverions point peut-être cette occasion perdue...

Elles avaient traversé la chambre dans sa longueur. Susannah, soutenant toujours d'une main Clary Mac-Farlane, mit son dûigt sur un bouton de cuivre qui semblait destiné à retenir les plis d'une draperie. Elle pesa sur le bouton de toute l'énergie de sa force presque virile. Un grincement se fit sous la tenture, et une porte masquée (lui communiquait avec la maison abandonnée du numéro 9 de Wimpole-Street, «'ouvrit toute grande.

— Victoire ! s'écria la belle fille, qui souleva entièrement £lary et la porta sans s'arrêter jusqu'au seuil du numéro 9.

Lue demi-heure après, un fiacre s'arrêta dans Cornhiil devant la maison de mistress Mac-Nab. Susannah sauta sur le trottoir et regarda la façade avec des larmes dans les yeux.

— Oh! que je l'ai bien souvent cherchée! murmura-telle; — à présent, je n'en oublierai plus le chemin.

Elle frappa. Ce fut Anna qui vint ouvrir. La belle fille la baisa au front avant qu'Anna étonnée pût se reconnaître, puis elle lui montra le fiacre.

— Votre sœur est là-dedans, Anna, di'-eîîe.

— Ma sœur! s'écria la jeune tille en t^'élanvant au dehors. Susannah la \i! fr:!ncliir le marche-piet! du iiacre et mettre

sa tèie dans le sein de Clary. i:ile resta une seconde immobile et les yeux humides, puis elle traversa rapidement Cornhill et moula dans un cab qui partit au galop pour l'hôtel de lady Ophelia, comtesse de Derby.

Anna voulut se retourner pour rendre griceà l'inconnue qui lui ranu'uait sa sœur. Elle ne vit plus personne sur le seuil. Seulement, une douce voix vint à son oreille parmi le fracas de la i-ue.

■ — Je reviendrai, disait cette voix.

Anna regarda du <("]|éd'oii partait le son. Elle vit une tête se pencher à la portière d'un cab au galop, — une belle tête avec un sourire de madone. — Puis la foule se mit entre deux; les grands omnibus passèrent : Anna ne vit plus rien

Ce suir-la les deux uetils lils blancs qui s'alignaient, j'i- ' meaux, au fond de l'alcôve commune, dans la chambrettc occupée par les deux sccurs, s'affaissèrent sous leur fardeau accoutumé. Mistress Mac-Nab allait de l'un à l'autre, embrassant Clary, embrassant Anna, et remerciant Dieu avec larmes.

— Bess, disait-elle, oh! Bess, où est mon Stephen?... Trouvez-moi mon Stephen sur-le-champ afin qu'il les voie \t toutes deux... toutes deux retrouvées!

— Il n'y a pas à dire, répondait Betty; — c'est de la chance, car une des deux aurait pu rester en chemin pour sur... C'était là un événement, quand j'y pense !... Ah ! lord I tout le quartier en a jasé pendant huit jours... Quant à mister Stephen, ajouta-t-elle d'un air pincé, — Dieu sait où il est à l'heure où nous parlons et ce qu'il fait, madame!... Il n'est point rentré cette nuit et l'homme avec qui je l'ai vu sortir hier au soir,— je ne voudrais pas porter de jugerait téméraire,—avait la tournure de tout ce qu'on voudra, excepté^ celle d'un honnête gentleman... Mais depuis quand m'appartiendrait-il de juger les actions de mister Stephen, par exemple!...

La vieille dame n'écoutait pas ou ne voulait pas écouter; elle se donnait toute à sa joie. N'élaient-clles pas là toutes les deux, celles qu'elle avait tant pleurées?...

Elles étaient là.— Mais l'attentat de Bob-Lantern n'était point resté sans résultat. Nous savons J'état de la malheureuse Clary.— Que de jours de repos et de bonheur il allait falloir pour efl'acer les traces funestes de son martyre ?

Anna aussi était changée. Heureusement le changement opéré en elle n'était point d'une nature aussi douloureuse. Au physique, un peu de fatigue ; au moral...

C'était un grand secret pour tous et pour elle même. Anna ne se l'avouait point ;— le savait-elle?

Question ardirc.— Ce qui est certain, c'est que celte nait-Ià son sommeil agité n'évoqua point l'image de Stephen.— Ou si Stephen apparut dans ses songes, le jeune médecin avait pris, : par une transformation étrange à coup sur, et que nos lectrices ne sauront point expliquer, des traits de héros de roman, de grands yeux noirs qui languissaient et parlaient { d'amour, un regard soumis, un doux souriie, une taille... la I taille souple e'i noble, gracieuse et fière, du beau cavalier j Angelo Bembo...

Tyrrel et le docteur Moore, en quiltant ■Wimpole-Street, ' s'étaient rendus h.Vivement dans White-Chapel-Road, afin d'assister au conseil des lords de la Nuit.

La séance fut, comme on le pense bien, remplie et fort intéressante La noble assemblée était en fièvre. On n'y eomp- I tait guère que par millions sterling, cl si quelqu'un eût ouvert fa bouche pour parler d'une dizaine de milliers de guii nées ou autres bagatelles, nous ne savons à quelle extrémité ! se seraient portés contre cet importun orateur le jonc à ; pomme d'émeraude de lord Rupert Bel..., vicomte Clé..., la \ cravache de i'IIonorable John Peaton, ou même le poing ré- , vérend de Peter Boddicsie, le futur doyen de ■Westminster. Naturellement, le personnage important de la séance était derechef William Marlew, sous-caissier central de la Ban- I que d'Angleterre.

\ Ce gentleman, dont i«* t^'-^cs oratoires et arithmétiques

PAUL FÉVA.L.

nous sont suffisamment connus, calcula sur ses doigts qu'il &uJ(ait douze cents bomœes et trois nuits pour vider les caves de Roval-Exchange. — Peut-f'tre se trompait-il en plus ou en moins, mais II n'y a pas d'apparence, parce qu'il était membre-correspondant de l'académie des sciences de Chandernagor et vice-président du Logarillims's club. — En tous tas, son calcul fut accepté comme sincère et véritable.

Restait à savoir comment on introduirait douze cents bommes à la Banque.

Il va sans dire que la Famille était amplement représentée dans le corps, fameux par sa probité farouche, des gardiens de caves. Là ne gisait point la difficulté. — Mais douze cents hommes !...

Douze cents hommes et trois nuits !

S. Boyne, esq., le banquier Fauntlevy, sir Georges Montait et bien d'autres essayèrent d'éclairer la question, mais ils éprouvèrent un échec complet, malgré le loyal et parlementaire appui de lord Rupert qui prononça fort à propos en cette circonstance le fameux :

— Ecoutez I écoutez !

— Et pourtant, dit le révérend Peter Boddlesie en voyant qtie tout le monde hésitait, il est de notre honneur de ne pas laisser une pièce de six pences dans les caves.

— Evidemment, appuya Marlew.

Chacun se tourna vers le chef, — monsieur Edward, — comme si sa cervelle infaillible eût dû ajioir en réserve des solutions pour toutes les difficultés.

Le marquis de Rio-Santo était à son poste, au trône de la présidence, mais il ne prenait point part à la discussion, et s'entretenait fort activement avec sir Paulus, Bembo, Smith, Falkstone et le docteur Muller, qui n'était autre que notre connaissance l'Ecossais Bandai Graham. Ces cinq lords étaient la camarilla du marquis, et nous retrouvons parmi eux, sauf le nègre chauve Absalon, qui commandait alors une barque d'observation dans les mers de la Chine, et le joyeux roi Lear, mort plein d'âge et de vertus quelques années auparavant, tous nos conjurés du bois d'Eagle-River.

— Messieurs, dit Rio-Santo, soitqu'il lui plût de répondre à l'interpellation muette de ses pairs, soit qu'il jugeât venu le moment de clore la séance, — je dois vous prévenir que, usant des pouvoirs à moi conférés par vous naguère, j'ai mis sur pied aujourd'hui le ban et l'arrière-ban de la Famille. — Il serait trop long de vous détailler les rôles divers que nos hommes auront à jouer cette nuit sur tous les points de Londres : j'ai pris à ce sujet l'avis des deux honorables membres de la police qui font partie de celte assemblée.

S. Boyne esq., et le commissaire de la Cité s'inclinèrent en signe d'affirmation.

— Il faut, en cas de malheur, reprit le marquis, que l'attention des agens du gouvernement soit détournée, et je me bornerai à vous apprendre que tout est disposé dans Londres pour qu'une émeute formidable éclate au premier signal.

— Mais les vingt-cinq millions sterling, s'il plaît à Votre Seigneurie? insinua le révérend Peter Boddlesie, qui ne perdait pas aisément de vue le solide.

Cette interruption ne déplut à personne.

— Ecoutez I écoutez 1 dit lord Rupert.

— Les vingt-cinq millions sterling seront à nous, monsieur, répondit Rio-Santo — Bien que le temps me presse, je consens ù vous faire savoir ce que j'ai réglé à cet égard. — Il y aura rush de nos hommes au bout de Prince's-Street et dans Lokbury, dans Cornhill, dans Cheapside et dans King-William-Streel,— partout enfin aux abords de notre tunnel. Un passage restera ouvert néanmoins dans Threadneedlo-Street, au bout duquel nos fourgons attelés en poste devront stationner. Le gaz sera éteint devant le magasin de soda-water et dans le carrefour.— Sir William Marlew se tiendra à l'intérieur de la Banque avec ceux des gardiens qui nous appartiennent... Je dois dire à sir William que tout dépend ici de son aplomb et de sa célérité. Il aura sous ses ordres le nombre d'hommes qu'il jugera à propos de fixer, mais je l'invite

ù ne point dépasser vingt ou trente, parce que la confusion est ici l'obstacle le plus redoutable.

— Vingt ou trente ! se récria Marlew.— Pensez-vous donc, milord, que vingt-cinq millions sterling, qui font six cent vingt-cinq millions, argent de France, et qui, évalués en dollars de l'Union...

— Je pense, monsieur, interrompit le marquis, que notre tunnel n'est pas aussi large que Regent-Street... la circulation, si on devait se servir des moyens ordinaires, y serait lente; le moindre embarras la rendrait impossible. Tout retard est fatal dans une entreprise comme la nôtre. J'ai avisé. — Vous n'aurez à vous occuper, sir William, que de l'intérieur de la Banque et du transport des objets à l'orifice intérieur de noire galerie.

Rio-Santo cessa de s'adresser au sous-caissier central et se tourna vers le gros de l'assemblée.

— Voici ce que j'ai décidé, poursuivit-il, sauf votre approbation, messieurs. Pour éviter les allées et venues daps un boyau étroit, où il faudrait agir et marcher a\ec un ensemble que nous ne pouvons point attendre de nos hommes, j'ai pensé à établir une double chaîne communiquant des caves de la Banque à Prince's-Street. De cette façon, notre proie, passant de main en main et sans interruption, arrivera bien plus sûrement à sa destination...

— Hurrah ! cria John Peaton ; — ma parole d'honneur, l'idée est forte!

— Permettez!... dit le révérend Boddlesie, qui ne comprenait pas parfaitement.

— Je propose de voter, séance tenante, des remerciemens au très noble marquis, dit le pair d'Angleterre. — Ce sera, s'il m'est permis d'employer une image poétique d«vant Vos Seigneuries, ce sera un fleuve d'or ayant sa source dans les caves de la Banque...

— Et son embouchure dans nos poches, interrompit l'Honorable John Peaton; — l'idée est très forte... je voudrais être à demain.

— Mais... commença Peter Boddlesie.

John Peaton voulut bien entreprendre, pour le futur doyen de Westminster, l'explication de l'image poétique du noble lord. Il s'approcha et dota le nez bourgeonné de sa Révérence d'une large croquignole.

— Passez à votre voisin, dit-il.

— Mais, milord !... s'écria l'homme d'église en prenant la pose classique du boxeur.

— Passez à votre voisin ! répéta l'Honorable John, qui savait à fond l'art de la plaisanterie anglaise.

Nous pensons que le révérend Boddlesie dut dire « Dieu me damne ! » ou quelque chose d'approchant.

— Eh bien! monsieur, reprit John Peaton, nos hommes feront ce que vous ne voulez pas faire. Au lieu d'une croquignole, on leur donnera un lingot ou un sac de cinq cents souverains qu'ils passeront à leur voisin...

— Ahl... fit Peter Boddlesie d'un air de doute.

Puis, comprenant tout-à-coup, il donna un grand coup de poing sur la table et tendit cordialement la main à John Peaton.

— Devant le magasin de soda-water, reprenait pendant cela Rio-Santo, au bout de Prince's-Street, se trouvera la tête de nos fourgons, protégée par une cohue de nos hommes. Aussitôt chargé, chaque fourgon prendra le galop par Threaneedle-Strcet, pour gagner Leaden-Hall, puis White- Chapcl-Road, — où nous avons, nous aussi, nos caves, messieurs.

— Et qui sera chargé de surveiller le transport? demanda Moore.

— Vous, monsieur, et sir Edmund Mackcnsie, répondit Rio-Santo. — Les autres emplois sont a la volonté des gentlemen ici préspns, sauf messieurs de la police, dont le rôle est tracé. II serait bon que chacun payât de sa personne et soutint les groupes.

— Et, milord, demanda encore le docteur, où sera pendant ce temps Votre Seigneurie?

— Là où il y aura du danger et du travail, monsieur, répliqua Rio-Santo. — A onze heures de nuit précises, il fau-

tES MYSTERES DE LONDRES.

que la besogne commence dans le tunnel. Jusque là, Prince's-Sirtcl Oeil rester désert. Mes orrires soni donnés. La police aura suflisaninient à faire dans d'autres quartiers, pour qu'elle ne songe pointa nous Inquiéter.

Rio-.'^anto se leva. Les lords de la Nuit se séparèrent, laissant seulement au lieu de la réunion Jédédiali Smith, avec ordre d'ouvrir les portes du Purgatoire ù la tombée de la , nui', alin que la tourbe amassée là, loin du jour, fit irruption au dehors et augmentât d'autant au moment de la crise le désordre général.

Rio Santo remonta dans sa voiture avec Bembo et Randal Graham.

Derrière, dans une autre voiture, Falkstone et Paulus Waterlield suivirent la même route, de sorte que les deux éqiiijpagk^s arrivèrent en même temps dans BelgraveSquare.

Il était alors quatre heures du soir. Les abords d'Irish- House étaient déserts. Stephen et Perceval ne devaient venir se poster dans Belgrave-Square qu'une heure plus lard.

Lorsque le marquis et ses trois compagnons entrèrent dans le salon d'Irish-House, il y avait deux hommes assis auprès du foyer. — L'un de ces deux hommes, auprès duquel se courbait, caressant et confiant, le beau chien Lovely' était le laird Angus Mac-Farlane.

Angiis avait la tète penchée sur sa poitrine; il semblait profondément absorbé dans ses réflexions et ne remua point à l'entrée des nouveaux arrivans.

L'autre étranger, au contraire, se leva et salua gravement monsieur le marquis de Rio-Santo. C'était un homme chargé de vieillesse, à la physionomie ouverte et pensive, au large front drmichauve, où la méditation avait creusé de profondes rides.

Il y avait en lui do tribun et il y avait de l'apôtre. On n'eût point su dire si cet énergft]ue visage avait derrière lui l'àme ferme et douce d'un conseiller de paix ou le cœur ardent d'un prédicateur de la guerre.

Rio-Santo s'avança vivement vers lui et toucha sa main avec un mélange de cordialité et de respect.

— Soyez le bien venu, monseigneur, dit-il, je vous attendais.

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