‹ Musée littéraireChapitre 131 sur 170 · SI · texte numérisé non relu

SI

PAUL FEVkL

enliOre â ce bienfaisant rôle de protectrice que l'état de souffrance de la pauvre Clarylui comniandall. Ce rôle était à sa taille; elle s'y complaisait. 11 y avait dans sa nature forte et riche un fonds inépuisable de miséricordieuse bonté. La plus tendre mère se fût déclarée vaincue en voyant les soins amoureux, les délicates sollicitudes, dont la belle liUe avait entouré Clary » sa petite sœur i> comme elle l'appelait. Le propre de Susannali était d'aimer jusqu'au dévouement , dans l'amitié; dans l'amour, jusqu'à l'adoration L'image de Dieu charitable se retrouvait entière dans cette âme pure et noble, autant que l'imparfait miroir du cœur de la tille d'un bomme peut refléter les perfections divines.

Dés que Clary fut rendue à sa famille et ne réclama plus ses soins, le souvenir de Brian de Lancester revint dominer Susannah. Dix fois, sur la route de Cornhill à Regeiit-SIreet, elle fut sur le point d'ordonner au cocher de tourner bride et de la conduire dans ClilTort-Strect, à la maison de Lancester, mais elle se retint. Lancester lui-même n'avait-il pas paru d'avance improuver cette démarche lorsqu'il lui avaitdit que la demeure de lady Ophelia était son asile naturel ?

Susannah prit patience dès qu'elle crut obéir à la volonté de Brian.

Elle trouva la comtesse de Derby seule et souffrante.

Lady Ophelia, faite autrefois à la vie calme et vraiment digne, il faut In dire, des membres de l'aristocratie anglaise qui sont restés fidèles aux mœurs antiques de leur race, se trouvait dppuis longtemps déjà hors de la voie austère qu'elle n'aurait dû quitter jamais. Sa liaison avec le marquis de Rio- Santo avait mis une tache à sa renommée; mais, innocente ou coupable (car, en délinitive, le monde qui ne juge que sur apparences ne peut point juger sans appel), elle avait gardé du moins jusqu'alors intacte toute cette portion de l'existence que n'affectent point les choses de l'amour. Mais depuis quelques jours cette portion réservée de sa vie se trouvait brusquement entamée. Elle avait livré à Perceval les secrets du marquis; elle avait, par suite de cette révélation, exécuté, sous des yeux malveillans et jaloux, une démarche qui, dans les mœurs anglaises, appelle sur son auteur découvert les fbudres de l'excommunication fashionablc : nous voulons parler du billet remis à Mary-Trevor à la dérobée; elle avait enfin, et ceci était tout récent, écrit ù Franck Perceval, sous la dictée du marquis de Rio-Santo, une lettre dont les résultats possibles la faisaient frémir.

Tout cela pesait un poids bien lourd sur sa conscience honnête et délicate. Attaquée déjà depuis longtemps par les chagrins d'un amour méconnu et trompé, par les angoisses d'une jalousie qui tyrannisait ses nuits et ses jours, la oauvre femme devait faiblir sous ce triple fardeau. Sa santé déjà chancelanle fléchit toul-à-coup.

Susannah la trouva couchée sur une chaise-longue, pâle, affaissée, et le découragement peint sur le visage.

A la vue de la belle lille, Ophelia eut un sourire presque joyeux.

— Je croyais que vous m'abandonniez, dit-elle, et je suis bien heureuse de vous voir.

Susannah lui prit la main et la serra doucement entre les siennes.

— Comme tous voilà pâle et changée, chère lady! répliqua-t-elle ; — vous souffrez?

La comtesse mit la main sur son cœur.

— Oui, répondit-elle, je souffre... et mon mal n'est point 0 ceux qu'un médecin puisse aisément guérir... Je vous onierai mes peines, Susannah... Mais vous, que vous est-il onc arrivé?

— Moi, je ne puis vous dire que je vous conterai mes peines, Ophelia, répartit la belle lille en souriant tristement; — mes peini's sont un secret et ce secret ne m'appartient pas... Depuis (|ue je ne vous ai vue, j'ai bien souffert aussi, mais j'ai eu bien de la joie... Ce sera pour moi un jour heureux, chère lady, que celui où je pourrai vous ouvrir mon cœur, comme je l'ai fait à Brian de Lancester dont je vais devenir la femme.

La comtesse se souleva sur sa chaise-longue cl attira Suunnah auprès d'elle.

— Je savais bien que vous m'apportiez une consolation, dit-elle avec une amitié charmante ; — ce m'est une chose si douce de vous voir heureuse, Susannah !.. Et moi qui connais monsieur de Lancester, je le sais noble et bon, — aussi bon et noble que vous avez pu le rêver dans l'ardeur de votre jeune amour... Tant mieux I oh 1 tant mieux, chère lady! vous, au moins, vous désapprendrez à souffrir !

Elle baisa au front Susannah qui se penchait vers elle en rougissant et en souriant.

— Je viens vous demander un asile, Ophelia, reprit cette dernière ; — si je ne puis vous dire mon secret, il faut bien pourtant que je vous apprenne l'embarras où je suis... je n'ai plus de retraite...

— Quoi ! s'écria étourdiment Ophelia ; — madame la duchesse deGèvres?...

Susannah garda le silence.

— Pardon, chère lady, poursuivit la comtesse ; je vous remercie d'avoir compris que ma maison est à vous comme je le suis moi-même.

Ceci fut dit avec une franche effusion, — et pourtant le front de lady Ophelia devint pensif aussitôt qu'elle eut cessé de parler.

Il faudrait être d'humeur singulièrement austère et chagrine pour n'avoir point pitié de cette curiosité instinctive et plus rapide que l'éclair qui vient mêler chez la femme un petit désir aigu et subtil comme la pointe d'un dard de guêpe aux plus purs épanchemens du cœur. A tout prendre, d'ailleurs, ce petit désir ne gâte rien; il est involontaire comme tout désir et plus involontaire qu'un autre désir, parce qu'il est plus soudain. Le blâmer serait superflu. Dès qu'on le discute, il a cessé d'être; il n'existe qu'à la condition de passer inaperçu.

Car sitôt qu'on l'aperçoit on le rejette avec honte ou bien l'on s'y complaît à loisir. Dans le premier cas, justice est faite ; dans le second, le petit désir sur lequel nous appelons l'indulgence masculine n'est déjà plus lui-même ; il rentre dans cette curiosité détestable et vulgaire, vice commun aux sots des deux sexes et qui ne mérite à coup sûr ni pitié ni pardon.

Lady Ophelia n'était point suspecte de sottise, et l'élément bourgeois n'entrait pas pour un atome dans sa hautaine nature; mais elle était femme. A son insu et avec une magique promptitude, son esprit distrait groupa une foule d'indices. Elle se souvint de cette étrange ignorance de toutes choses qu'avait si souvent montrée la belle fdle, de son arrivée subite, des demi-confidences échappées aux heures d'épanchemens. Elle rapprocha ces circonstances diverses du haut titre porté par Susannah, veuve et ne paraissant point initiée aux mystères du mariage, et vint enfin à se demander comment la princesse de Longueville se trouvait avoir besoin d'une retraite.

Ce travail mental dura juste le quart d'une seconde.

Le résultat fut que la comtesse de Derby eut un très vif mouvement de colère contre elle-même et qu'elle embrassa la belle fille avec un redoublement de tendresse.

— Je connaissais toute voire bonté, chère lady, repritSusannah qui rougit encore et se troubla;— je viens donc vous demander un asile... En outre...

— En outre?... répéta doucement la comtesse.

— 11 y a deux jours que je n'ai vu monsieur de Lancester, acheva la belle fille en relevant la tête comme pour protester contre sa rougeur.

Lady Ophelia se leva vivement et sans trop d'effort pour prendre une sonnette d'or qui se trouvait hors de sa portée.

—Voyez, Susannah, dit-elle gaJment, vous m'avez guéri e...< Joan, ajouta-t-elle en s'adressant à sa femme de chambre, qui se présentait à l'appel de la sonnette, apportez-moi ce qu'il faut pour écrire.

Joan mit sur le lit un élégant et léger pupitre de maroquin. La comtesse trempa sa plume dans l'encre.

— Il faut lui faire une surprise, chère belle, dit-elle tout

LES MYSTERES DE LONDRES

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