LE VERDICT
Nous laissons passer six semaines et nous nous retrouvons au mois de lévri t IS" . —C'est vers cette époque que le Londres aristocratique s'aiime. Les fenêtres des somptueux hôteVs du VVest-End s'ouvrent, donnant passage à la fois aux regards des oisifs et ù l'air extérieur qui va renouveler l'atmosphère des salons, clos durant les trois quarts de l'année. Les équipages sont .iéj.i plii'^ nombreux au Park; on parle de l'arrivé de Duprez, fies débuts deCarlotta Grisi ou des Elss- 1er. English-Opera-House s'agite et se pare pour recevoir tous ces brillans talens que la France et l'Europe prêtent pendant quelques mois, chaque printemps, à notre sol infécond pour l'art. — La saison va commencer.
PAUL FÉVAL
La saison, ccsl Almack, c'esl la tour, ce sont les soirées ûloiilTaiites des ihéAtres, les leclures pédantes, les promenades ï Hyde-Park, celle foire des équipages, la plus magnîfi(|ue qui soit au monde ; ce sont les courses, les joutes ruineuses des tripots; c'esl le faste qui lutte contre le spleen, c'est le bruit qui se prend corps ft corps avec l'ennui.
F.a saison, c'est encore [lour la nobli^sst et le gentrij anglais, si orgueilleusement pi'odi^'uos ;i l'exiérieur el si honteusement ladVes dans les détails domestiques, le moment douloureux où l'on dépense en (iuelquos semaines les trois quarts et demi du revenu annuel, où l'on jette l'or par la fenêtre pour paraître, (piille ;i pousser jusiiu'à ses plus fabuleuses limites la lésine du foyer pendant les longs mois qu'on doit passer à la canii)agne.
Tel gentleman, nous le savons, donne libéralement une guinéeau groom du manoir où il s'est reposé quelques heures, (tui se dispute avec son pr.ipre la(|uais pendant" une demijournée pour un shelling; telle lady ajoute une banknole de cinq livres aux honoraires de sa modiste, qui rogne les modestes appointemens de sa femme de chambre et la met à l'hôpital en cas de maladie ..
La cour d'assises de Jliddlesex tei,ait ses séances depuis une semaine environ dans Old-Dailey
Il était onze heures du matin. Une foule immense se pressait aux abords de la cour de justice ; jamais la curiosité publique n'avait été plus vivement excitée. Les policemen avaient peine à défendre les issues du piéloire, dont les places réservées se vendaient jusqu'à dix livres sterling.
C'est qu'il s'agissait d'un procès de toute beauté. Les journaux avaient donné à l'affaire un retentissement gigantesque, dont elle était digne à coup sur.
Le beau, le brillant, le fameux marquis de Rio-Santo s'asseyait depuis deux jours sur la sellette des criminels.
C'est une justice à rendre à notre fashion de dire qu'il n'abandonne point volontiers ceux de ses membres qui tombent fous le coup de la loi. Bien au contraire, nous sommes auto risés à |)enser (|:;enos charmantes ladiesont un faible ;nur les héros de cour d'assises. Ceci est une on équence directe de leuramour iiiiniodéré des eccen(riC(7î(?s de tous genres. Et, au fait, notre philosophie politique étant ce qu'elle est, nous demandons (ju'ene dillérencc logique on peut établir entre un héros et un vuleur.— Le missionnaire dont tous nos journaux hurlent les louanges au moment où nous terminons ces pages, monsieur Prilchard, l'apùIre-Figaro de ïaïli, n'est il pas sur la grande route qui mène à notre Panthéon?
Lords et belles dames faisaient donc rush ici tout comme les petites marchandes de Poultry et les redoutables femelles des watermen. C'était une mêlée épouvantable et nous eussions eu beaucoup de peine à distinguer dans la foule nC3 amis et connaissances. — Néanmoins, à force de chercher, le visage évaporé du petit Français Lanlures-Luces aurait frappé nos regards, auprès du prulil éciuestre de lord John Tautivy. — Un peu plus loin, huit chapeaux de paille ornés de rubans exiraoï'dinaires recelaient les huit chefs de nos aimables commères de Fincli-Lane, mi^lress Dood, misiress Bull, mis- Iress Crosscairn et autres duuL nous avons oublié les n.-iiis harmonieux. Ces huit recommandables personnes venaien de prendre le thé chez mistress lîloomberry, laquelle était bien triste, parce qu'elle n'avait pu vaincre la froideur du beau rapitaine Paddy O'Chrane. Nonobstant sa tristesse, mistress Bloomberry jouait de la langue aussi énergiquement que ses compagnes, el nous avons un vif regret de passer sous silence les choses remarquables qui furent dites en cette circonstance par ces fleurs de la cité de Londres.
Tout auprès de la porte d'entrée il y avait une femme vCluc de deuil, dont le visage se cachait derrière un voile coir épais.
La foule roulait comme une mer et grondait davantage C'était un odieux concert de voix glapissantes et gutturales, prononçant les mots cliargés de consonnes de la langue anglaise, et parcourant dans tous les sens les notes déchirantes el fausses de noire mélopée familière.
Vers onze heures el un (juart, lesconslables, soutenus par
quelques policemen, ouvrirent un passage à la voilure de l'accusé.
Les dix mille spectateurs se guindèrcnt sur leurs pointes et ne virent rien du tout.
Monsieur le marquis de Ilio-.Santo, portant sur son noble visage un air de distraction el d'indillerence, descendit au seuil d'Old-Bailey.
En ce moment la femme vêtue de noir souleva son voile et découvrit les traits pâlis de lady Ophelia, comtesse de Dcriiy. Les yeux du mar(|uis se tournèrent vers elle par hasard, et dès (pi'il l'eut aperçue l'expression de sa pl-.ysionomie changea complétnii'nt. Tout ce(iu'il peut y avoir de plus tendre dans le respect, de plus affectueux dans la reconnaissance vint animer sou regard, qui caressa un instant avec amour le front baissé de lady Ophelia. C'était un remerciment muet, mais éloiiucnl, où il y avait de l'admiration émue et le témoignage d'une ardente gratitude.
Ophelia laissa retomber son voile, mais pas assez vite pour cacher un niélancoliiiue sourire, traversé par deux larmes silencieuses qui roulèrent lentement sur sa joue.
Nous qui l'avons vue, brillante et fière, passer, au bruit des complimens adulateurs et des mondaines flatteries, parmi la foule envieuse de ses rivales vaincues, nous aurions eu grand'peine à la reconnaître ce jour-là, seule, les pieds sur le sordide pavé d'Old-Bailey, et tenant sa p!ace aux premiers rangs de la coliue brutale qui guettait l'arrivée de raccusé. Elle était si changée d'ailleurs! Il y avait dans son œil fatigué de pleurer tant de découragement et d'angoisse!
Oh! le marquis avait raison de remercier et d'admirer. Cette femn:2(iu'il avait délaissée aux jours de bonheur venait de lui donner tout ce qui lui restait ici-bas. Elle avait déchiré pour lui le voile mystérieux où s'enveloppait jusqu'alors sa faiblesse; elle avait montré à tous son amour et ses larmes, bravant ainsi, bravant sans remords ni regret l'implacable vengeance d'un monde qui ne sait point pardonner une faute avouée, parce qu'il épuise son indulgence à fêter le vice hypocrite. Elle avait, dans le zèle hardi de son dévouement, lassé la patience des juges; elle s'était jetée aux pieds des ministres; elle avait pleuré, humiliant chaque jour sa superbe de grande dame; elle avait prié à genoux devant ses rivales.
Et, partout repoussée, couverte partout de mépris impitoyables, elle s'était redressée, forte sous les dédains. Sa pauvre âme, saturée d'amertume, n'avait point fléchi dans sa tache. Patiente devant le sarcasme, humble devant l'insulte, elle avait répondu ù tous les outrages : —Pitié pour lui, pitié pour lui !
En ce moment, sans doute, sa présence en un tel lieu eût été un précieux sujet de récréation pour Tantivy et ses amis qui hennissaient, pour tuer le temps, des plaisanteries de mauvais goût, et peut-être l'excès de soulfraneede la pauvre Ophelia eût Uni par attirer l'attention de la foule, si une fem me qu'elle ne connaissait point ne lui eût offert son aide. La comtesse en effet, à l'instant où Rio-.Santo franchissait pour la dernière fois le seuil d'Old-Bailey, sentit son cœur défaillir et chancela sur ses jambes subitement engourdies. — Un bras se glissa autour de sa taille et la soutint doucement.
Ophelia se retourna, celle qui lui portait secours était une lemnie de grande et riche taille, vêtue de deuil comme elle et comme elle\oilée.
Cette femme, soutenant toujours Opbelia, perça la foule et gagna l'une des rues adjacentes.
— Que Dieu vous récompense, milady! murmura-t-elle alors en mettant un flacon de sels sous les naiines delà comtesse; j'aurais bien voulu faire ce que vous avez fait... mai» je ne suis ([u'une pauvre femme et vous êtes une noble lady... Que Dieu vous récompense!
— Qui étcs-vous? demanda la comtesse.
— Je me nomme FannyRertram, répondit la femme voilée. — Je l'ai aimé comme vous l'aimez... Vous verrez,^'Ous aussi, qu'on ne peut point l'oublier!... Et je sais que vous avei prié pour lui, pleuré pour lui... Merci, merci madame, et soyez bénie 1
LES MYSTERES DE LONDRES
Fanny Picrlram toucha de ses lèvres la main do la comlesse fl se perdit dans la foule.
Monsieur lemar(|uis de Rio-Santo était devant ses juges. On supposait ([ue eelle séance terminerait les débats et araè- Berait le verdict du jury.
Le principal témoin, Angus Mac-Farlane, du chAtcau de Cre-.vo, manquait au procès. ïoules les recherches pour le trouver avaient été vaines : on ne savait ce qu'il était devenu.
Frank et Mac-Nab étaient là pour le remplacer. — Auprès d'eux, témoin bénévole, s'asseyait Sa Grâce, le prince Diini- (ri ïûlslùï, ambassadeur de Russie, dont le témoignage avait plus d'une l'ois foudroyé Rio-Santo durant le cours des débals.
On conviendra que le Tartare, par sa nation, par son caraclére et par le pitoyable rùle qu'il avait jou' na!.'iière vis-ftvis du marquis, avait parfaitement le droit de se montrer Idche, perfide et sans pilié.
Il était de ces hommes, nombreux en tous pays, et fort honorés d'ailleurs, qui lèclient les pantoufles du vainqueur et mettent le talon de leur botte sur le front du vaincu.
Au dehors, la foule s'était décimée, mais il restait encore sur le pavé une cohue honnête et capable d'étouffer ç;'i et li"! une femme, un enfant, un vieillard.
La plupart des gens qui avaient quitté le pavé n'étaient pas d'ailleurs très loin cl attendaient, dans quelque public-house environnant l'issue du procès cl la sortie du condamné, — car la condamnation ne soulevait pas l'ombre d'un doute.
La Famille entière élail en émoi. Aucun de ses membres, ù l'exception du marquis, n'avait été mis en cause, parce que la déposition de Mac-Farlane, faite au bureau de police de VVesIminsler, nemenlionuait que lenianiuis, tout en promettant des révélations ultérieures et une liste des principaux lords de la Nuit. — A dater de cette soirée même on avait perdu la trace du laird, qu'on supposait avoir été assassiné par la Famille.
Mais le marquis tout seul suffisait bien à occuper l'altenlion générale. Les hommes de la Familie savaient désormais qu'il était ce chef mystérieux, dirigeant dans l'ombre leurs mouvemens et régnant sur eux en ninnarque absolu. Chacun avait tâché de le voir, chacun l'avait vu, et l'aspect vraiment royal de cet homme étrange avait fait sur tous une profonde impression.
Pendant que le procès suit son cours, nous retrouvons les personnages subalternes de notre drame assemblés dans le spirit-shop de Jack Gibbet, Fleet-Lane, à quelques pas d'Old- Bailey.
Nous avons trop souvent décrit dans ce récit la distribution intérieure des public-bouses de bas étage, pour avoir besoin de dresser la carte du spirit-shop de Flect-Lane. C'était un bouge dans le genre de la Pipe et le Pot; seulem;',à il y avait un parloir réservé pour les clercs de soUicitors et les bas-officiers de la justice, qui élaient les gentlemen do l'endroit.
A une table de ce parloir réservé, tout près de la porte du parloir commun, le capilaine Paddy O'Chranc prenait ses douze sous de gin mélangé d'eau fruide, sans sucre, avec nue idée de citron. 11 élaitseul. — Non loin de lui, Snail, Mad-e, Loo et Mich dont la ligure en triste état gardait l^s marqu/s du terrible poing de Turnbull, occupaient la première case du parloir commun. A la table suivante, Rob Lantern et Tempérance partageaient maritalenier-l une cniclie de porter. — Enfin, dans un coin éloigné, Donnor d'Ardagh prenait son repas du matin. U était enfoncé dans l'angle de sa case cl nul n'avail remarqué sa présence.
On avait parlé d'abord du procès, puis, ce sujet épuisé, on cil était revenu au grand événement du pillage manqué de la Banque et aux incidens qui en élaient résultés.
— C'eût été un /'un fameux! dit Snail; — moi et ma sœur Loo nous nous étions postés au coin de Poultry... Mais voyez donc comme Loo souffle, la pauvre fille!... Mich, donnez à ' boire a votre femme, mon beau-frère ! '
Mich versa un verre de gin que Loo voulut avaler, mais la •
■ pauvre enfant ne put le porter jusqu'à ses lèvres. Le verre ' s'échappa de sa main tremblante et se brisa sur le carreau
— Signe de mort, dit Milchell.
! — Rah ! s'écria Snail ; — versez un autre verre, Mich : c'est
i moi qui paie...
Loo s'était levée, haletante et les deux mains sur sa poitrine qui la brillait. Klle se coucha tout de son long sur un banc.
— Voyez, Tempérance, dit paternellement Bob Lantern à sa femme; —voyez où conduit l'abus des liqueurs fortes, mon trésor.
— Oh! mon joli Bob, répondit Tempérance en caressant l'alfreux menton du mendiant; je n'ai pas bu ce matin la valeur d'une pauvre pinte de gin !...
; — Et après tout, reprit Snail, il se pourrait bien que ce fût signe de mort ; car Son Honneur est dans une mauvaise passe... Mais pour en revenir ù moi et à ma sœur Loo, quand les soldats arrivèrent .. Écoutez cela, ma femme Madge et vous verrez si votre mari est un homme, que l'enfer me brûle!.. Quand les soldats arrivèrent, il y eut des sots qui voulurent les allaipier... Les soldats chargèrent et nous ramenèreiit bon train jusqu'au purgatoire de Whitc-Chapel, qui était vide, puisque tous les oiseaux avaient pris leur volée... ,Toé, qui était de garde, fit jouer le ressort de'l'entrée donnant sur le lane ; le mur du rez-de-chaussée s'ouvrit comme vous
« avez pu voir et moi aussi, — et ma sœur Loo de même, — des murailles enchantées s'ouvrir au théâtre d'Adelpbi... Nous nous jetâmes dans la salle basse ; les soldats nous suivirent... Ab! ah! vous allez voir!... Nous autres qui savions le chemin, nous courûmes à gauche, mais les pauvres diables de soldats s'arrêtèrent dès (lue la porte se fut refermée derrière eux... Ils s'arrêtèrent et ne dirent mot.
Le lecteur doit se reporter, pour comprendre le récit des prouesses de Snail, a la description de l'entrée secrète du Purgatoire, que nous avons faite lorsque lady Jane B... vint
I dans ce repaire, conduite par la contessa Caniacouzène,
1 pour racheter le diamant de la couronne dérobé à Covent-
I Garden.
Snail poursuivit :
— Fumez ma pipe, ma jolie Madge; vous me la rendrez quand j'aurai fini... Il faisait noir, pardieu! comme dans un four... Je me mis ;"i marcher tout doucement pour arriver jus(iu'au trou de précaution qui est entre la rue et la porte de la salle... Lue fois au bord du trou, je dis : Allons, camarades, allons!... Te souviens-tu de cela, ma sœur Loo'?
Loo ouvrit ses yeux éteints et les referma aussitôt san« répondre.
— Loo est malade, reprit Snail ; — ce ne sera rien, si on lui donne h boire... Les soldats m'entendirent et r-'"\ancèrent... Ah! ah ! le trou est profond "... Ceux-lù ne diront pas ouest situé le Purgatoire !
— Je veux être bouil^, dit le capilaine, bouilli dans la chaudière de Satan, — que diable ! — si cet enfant-là n'est pas le plus fin de nous tous.
— Ecoulez, ma femme Madge! s'écria Snail, — écoutez ce qu'on dit de votre homme, un million de blasphèmes !
— Ça dut mécontenter durement les soldais, lit observer Rob, — de mourir comme ça au fond d'un irou... Combien étaient-ils?
— Une douzaine, ami Rob.
— A supposer que chacun eût seulement trois sheliings . dans sa poche. . et un soldat du roi peut bien avoir trois sliellings... cela fait près de deuxguinées de perdues!
Bob soupira ce calcul en a parte.
— Oh ! oh ! je souffre, mon Dieu ! râla en ce moment la petite Loo. — Ma sainte mère, priez pour moi I
• Donnor d'Ardagh, qui était seui dans sa case, tressaillit douloureusement au son de la voix de sa fille et se rapprocha involontairement. Snail, de son côté, s'était levé, tenant en main un plein verre ilo gin.
— Ouvre la bouche, ma sœur Loo, dit-il,
La petite fille obéit, et Snail lui fil boire le gin jusqu'à If. dernière goutle.
PAUL FEVAL.
Loo roula un instant ses yeux enflés subitement et se dressa sur ses pieds comme si elle eût reçu un choc galvanique.
— A boire encore là boire !cria-t-elle de sa voix enrouée. Et l'ivresse lui montant au cerveau avec violence, elle se
prit à valser en chantant comme toujours son monotone refrain. — C'était pitié! La malheureuse enfant perdait le souffle à cet effort insensé. — Donnor d'Ardagh, debout et appuyé contre la boiserie de sa case, la regardait les larmes aux yeux.
— Bonjour, dad, dit.^nail, qui l'aperçut de loin;— Madge, saluez le père de votre homme !
Le capitaine Paddy mit sa tête et son long col hors du parloir réservé.
— Quelqu'un parmi vous, demanda-t-il, abjecte espèce, mes bons garçons, peut-il me dire s'il est vrai que Mr et mistress Gruff aient disparu de l'hùtel du Roi George?
— Moi, capitaine, moi, Satan et ses cornes! répondit Snail ; je puis vous dire cela et bien d'autres choses, pardieu!... Ecoutez, vous autres ; il y a une histoire... C'était encore la fameuse nnit. En sortant du Purgatoire où j'avais mis les soldats dans le trou, je me dis : Snail, un gentleman comme vous doit avoir éti- spécialement signalé à la police... C'était mon avis, que diable !, . Je laissai ma sœur Loo s'en aller toute seule à la maison, et je pris le bord de
"l'eau pour me rendre en toute sûreté à l'hôtel d\i lîoi George, où je voulais me cacher... Voilà qu'en arrivant au pont de Black-Friars... c'est drôle, vous allez voir... j'aperçois un grand diable de fou qui regardait l'eau par-dessus le parapet en chantant une vieille chanson écossaise. Je m'approcbai... Il m'entendit et s'élança sur moi comme un furieux.
— Regarde, me dit-il, regarde... les vois-tu?... Voilà r.ruff et sa femme... voilà Clary.., Clary et Annal... Voilà, oui, oui, le voilà! voilà mon frère Fergus !
Il me montrait la Tamise, où il n'y avait rien du tout... N'est-ce pas que c'est drôle ?
— Après, bandit en herbe, après? dit le capitaine.
— Après?... ma foi, si je n'eusse pas été un homme, il m'aurait fait peur! reprit Snail ; — mais. Dieu merci, je ne connais pas beaucoup de gentlemen qui soient aussi braves que moi... après?... Du diable! s'il ne se mit pas à pleurer comme une fontaine.
— Morts... ils sont tous morts I disait-il ! — je lésai tous tués !
Et au moment où j'y pensais le moins, il me lâcha et s'élança par-dessus le bord dans la Tamise. — Moi, je sais nager, mais il faisait froid, et d'ailleurs ce n'était qu'un fou. — Je regardai. Je le vis sortir de l'ombre du pont et Ootter comme s'il n'eût pu s'enfoncer sous l'eau, car il ne nageait pas... Au bout de quelques secondes, sa voix s'éleva de nouveau ci vint jusqu'à moi... il chantait... attendez! quelque chose de drôle : ,
Le laird de Rillarwan
Avait deux filles.
Jamais n'en vit amant
D'aussi gentilles
Dans GlcD-Girvaa.M
Et d'autres couplets dont ]e ne me souviens plus... Il chanta longtemps... puis sa voix s'éteignit et je ne vis plus rien sur l'eau.
— Mais Gruff? petit-llls de Satan !
— Patience, capitaine, tonnerre du ciel I... Quand le fou fut noyé, je [loursuivis ma route vers l'hôtel du lioi George. La porte était ouverte... Personne dans la salle basse... En haut... ma foi I le fou disait peut-être vrai : il se peut qu'il vit dans la Tamise les corps de Gruff et de sa femme, car en îiaiii, il y avait du sang, et voilà tout.
— Il se perd comme cela dans l'eau, murmura Bob, pour t))u8 de cent livres de tujets chaque année !
— De sorte que, cornes de Beizébuth I dit le capitaine, Grufl et sa lemme sont morts... Cétaienl de braves compa-
I gnons, bien qu'on puisse affirmer que l'univers entier n« renfermait point de scélérats plus pervers...
On entendit à cet instant le bruit de la chute d'un corps sur le carreau du public-bouse. — Chacun se retourna vers Loo qu'on avait oubliée.
Elle était étendue, baignée de sueur, sur le sol.'
— Je brûle !... je brûle ! murmurait-elle; — ôtez-moi... oh! par pitié! ôtez-moi le feu que j'ai là-dedans I
Elle pressait à deux maiius sa maigre poitrine. Donnor d'Ardagh s'était élancé vers; elle. Il se mit à genoux.
— Ce ne sera rien, dad, dit Siiail.
— Le daddy! pronriiiça faiblement Loo — Dieu est bon de m'avoir donné la vue de mon père à cette heure... Oh! daddy! je vous en prie... éteignez ce feu, ce feu que j'ai làdedans !
— Buvez, ma sœur Loo, reprit l'intrépide Snail, ce ne sera rien.
La petite fille secoua la tête et repoussa le verre de gin, à l'inexprimable étonnement de Tempéran(e, qui fit un geste involontaire pour s'en emparer.
— Daddy, murmura Loo, — cela me fait grand bien de vous voir... Que faut-il dire à ma mère de votre part?... Je vais vers ma bonne mère... Oh 1 le feu sest éteint... je ne souffre plus.
Elle ferma les yeux. — Ses traits hâves et flétris eureat un doux sourire d'enfant qui s'endort.
— Voilà (|ui est passé ! dit Snail.
Donnor, toujours à genoux, se pencha sur le front de Loo immobile et y mit un baiser en pleurant. — Puis il joignit les mains comme pour prier. — Puis encore il étendit sur Loo sa houpelande de toile.
— Pourquoi tout cela, daddy ? demanda Snail.
— Parce qu'elle est morte, enfant, répondit Donnor.
En même temps, il souleva dans ses bras le pauvre petit corps de Loo et sortit à pas précipités.
Il y eut dans le public-house un moment de silence lugubre.
— Voyez, Tempérance, murmura Bob, — voilà une terrible leçon I
— Oh ! oui, mon gentil garçon, répondit la grande femme, — et voyez, c'est comme cela que je mourrai, si vous ne ma donnez pas six pences pour acheter du gin !
— Ma femme Madge, dit Snail en tâchant de ne point pleurer , — je suis un gentleman et ne voudrais pas me comporter comme un enfant... Mais je pense qu'il est permis de regretter sa sœur... Ma pauvre Loo! ma pauvre Loo I Je ne pleure pas, Madge !
Snail se tourna brusquement vers la muraille, parce qu'une larme mouillait sa paupière et qu'il avait honte.
Le silence qui régnait dans le public-house n'avait pas encore pris fin, lorsqu'on entendit au dehors un long et bruyant bourdonnement.
Tous les membres de la Famille se levèrent d'un mouvement commun et se dirigèrent vers la porte.
— C'est le verdict I disait-on , c'est le verdict I
— C'est le verdict I répéta Tom Turnbull, qui entrait en ce moment et repoussa la porte d'un coup de pied qui faillit la mettre en pièces
— Et quel est ce verdict, Tom, mon camarade? demanda Paddy O'Chrane, oubliant de blasphémer dans son empressement.
Les autres gens de la Famille, au lieu de sortir, entourèrent aussitôt Tom Turnbuil.
Celui-ci se jeta sur un banc et demeura un instant silencieux. Son rude et grossier visage exprimait une émotion profonde combattue par les habitudes d'un caractère insouciant et cynique.''
— Je ne le connais que d'hier, dit-il enfin avec brusquerie; mais si, en donnant ma peau, j'espérais le sauver, je la donnerais.
— Il est condamné?... balbutia le capitaine, ému, loi aussi, pour la première fois depuis bien des années.
— A mor* I réuondit Turnbull.
LES MYSTÈRES DE LONDRES
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