‹ Musée littéraireChapitre 136 sur 170 · LE CASSE-COU · texte numérisé non relu

LE CASSE-COU

Ferpis O'Breann, sujet ans;lais, se disant don José Maria feilt's de Alarcaon, marquis de lUo-Santo, grand de Portugal, etc., avait été déclaré coupalile sur la <inesiion de l'assassinat de monsieur James Mac-Nab, esq., avocat près les cours de justice de Glasgow, — coupable aussi sur laqueslion d'association illicite et de complicité dans une tentative de pillage de la Banque.

Quant à la question de haute trahison, le solliciteur delà couronne l'avait préalablement écartée par ordre supérieur.

Les Etats n'aiment point à constater qu'il soit possible de conspirer contre eux.

Fergus OBreane avait déclaré accepler l'arrêt prononcé d'après la sentence du jury, — déclarant en outri^avoir commis les actes qui motivaient ce verdict et ne se point repentir de les avoir commis.

On avait fixé un bref délai pour son exécution publique, par la corde, devant Newgate, et Londres tout entier se promenait d'assister à cette pendaison fashionable.

Mais Fergus O'Breane, à part ses autres dires qui furent jugés hardis, téméraires et subversifs par tout ce qui portait perruque dans les Trois-Royaumes, avait déclaré ù liaute et intelligible voix, dans l'enceinte même d'Old-Bailey, devant les juges, aldermen, gretliers, avocats, etc., etc., stupéfaits de tant d'audace, — qu'il ne serait jamais pendu.

Ceci, du reste, fut regardé comme une pure rodomontade, el les nobles salons du \'\ est-End se préparèrent sérieusement ù donner une dernière marque de sympathie au I.ION, au roi de la mode, à l'aslre éblouissant de tant de belles nuits de fêtes, en venant en masse, gaulés de frais, fardés, parés, — au sortir du bal peut-être, — le voir pendre haut el court.

Il était environ dix heures du soir. C'était le surlendemain de la condamnation de monsieur le marquis de Rio- Santû. Anna et Clary Mac-Farlane étaient couchées toutes les deux et toutes les deux immobiles. I\;ais, tandis qu'Anna dormait déjà prol'ondémfnl, on eût pu voir l'œil de Clary grand ouvert et brillant d'un éclat llévieux, se lixer avec inquiétude sur le Ht de sa sœur, comme pour constater son sommeil.

Après le premier moment de joie, causée par le retour inespéré des deux sœurs, tout était redevenu bien triste dans la maison de nii;iTress Mac-Nab; on n'avait point tardé ù s'apercevoir qu'Anna et Clary, quoique diflïremment afl'eclécs, étaient blessées lûulcs les deux. .\nna, enfant douce el naïve nai,iuro , avait niainlciiiirt un secret; mislrcss Mac- Nab surprenait souvent ;i ses jolis yeux, autrefois si bien habitués au sourire, des traces de larmes. — Quant ù Clary, son esprit el son cœur semblaient frapiié.s du même coup tuneste. Elle souffrait, la pauvre lille, un mal silencieux, inconnu, et ses facultés mentales ne voulaient pointse rasseoir. Stephen l'entourait de soins; Anna làcliail de sourire pour égayer cette longue et morne tristesse. C'était en vain. Le choc avait été trop violent. Celaient des semaines et des mois de bonheur qu'il eût fallu pour remède à celte maladie de l'àiue et du corps.

El Clary ne pouvait pas être heureuse, puisqu'elle aimait ardemment et sans mesure un absent, un inconnu, un homme qu'elle ne devait peut-être plus revoir.

Le jour, elle passait de longues heures assise derrière le rideau de sa croisée, regardant sans relâclie les fenêtres de la maison carrée, guettant un mouvement des draperies, un signe qui lui annonçât la présence d'Edward.

Mais elle n'apercevait rien. —Et, quand Stephen ou mis- Iress Mac-Nab venait la chercher pour l'enlever aux tristes rêveries de sa solitude, elle les suivait, obéissante, silencieuse, morne...

Elle quittait sa croisée comme on quille un ami doux à sentir près de soi, qui sait engourdirvoire peine sinon vous consoler. Elle la quittait pour y revenir bien vite el pour guetter encore.

Due fois, mistress Mac-Nab monta l'escalier plus vile que d'habitude et lui dit avec celle gaîté ijuc savent prendre les mères auprès de leurs cnfans qui souffrent :

— Venez, Clary, venez, mon enfant, je veux vous montrer !e portrait du fameux maniuis de Rio-Sanlo.

Mislress Mac-Nab ne savait rien des soupçons conçus par Steplicn contre le marquis, relativement à renlèvemcnl des jeunes tilles. Elle avait acheté à sa porte une de ces lithographies plus ou moins ressemblantes, qui se vendent dans Londres à cent mille exemplaires pendant cl après chaque procès célèbre. Elle s'élait dit : Cela distraira Clary.

Clary la suivit aussilôt comme d'habilude el descendit au parloir où Anna, debout devant la litliograiihie déployée, admirait déjà ces nobles traits, dont le maladroit crayon d'un artiste intime n'avait pu détruire enliércment la magnilique harmonie.

Du prer.iicr coup d'œil, Clary reconnut Edward. Son cœur se g.infla de joie, mais elle renferma en elle-même son émotion et ne changcajpoint de visage.

— Voyez, Clary, dit mistress Mac-Nab ; — ce gentleman a voulu tuer le roi, les minisires el tous les membres du Parlement... Le révérend -losuah Bul'C!' qui sait tontes ces choses me l'a encore dit hier... N'a-t-il pas l'air d'un grand scélérat, mon enfant?

Clary ne rciiondit pas.

— Il est bien beau ! murmura sa sœur ; — je ne croyais pas qu'il pût y avoir d'homme aussi beau que cela 1

Clary se prit à sourire et lui serra doucement la main. — Puis, tout-ù-coup elle eut un frisson et prononç.i tout bas :

— Ne met-on point à mort ceux qui veu!enl luvr le roi?

— Oui, oui, ma pauvre lille, répondit n.istress Mac-Nab ; — sans doute, on les met;'» mort... C'est aujourd'hui même qu'on va juger ce brigand...

— Où jugc-l-on P demanda Clary.

Il V avait bien longtemps que Clary n'avait prononcé tant de paroles.

Anna et mistress Mac-Nab échangèrent un regard d'espoir.

— On juge dans Old-Bailey, chère fdle, répondit cette dernière.

Clary passa un doigt sur son front.

— Je sais où est Old-Cailey, dit-elle après un silence; — el, quand on a jugé, où met-on ceux qui vont mourir?

— A la prison de Newgate, mon amour.

— Je sais où est Nc\^te, dit encore Clary ;— madame, ajouta-t-elle, en s'adressant a sa tante qu'elle nommait s"; mère autrefois, — voulez-vous me donner ce portrait?

— Ce portrait et tout ce que vous voudrez, chère enfant. Clary saisit aussitôt la lilhographie et remonta précipitamment l'escalier de sa chambre.

Ce jour el le lendemain, elle parut moins triste et on la vit plus d'une fois sourire.

— N<fl]s la sauverons ! disait mistress Mac-Nab.

— Dieu vous entende, ma mère ! répondait Anna

Le soir dont i.ous parlons, c'est-à-dire le surlendemain de la condamnHlion du marquis, Clary avait passé la plus grande partie du jour à sa fenêirc, piolilant de tout instant où la tendresse de sa sœur n'épiait point ses mouvemens pour contempler le portrait du marquis.

Lorsqu'elle le regardait, il y avait en elle comme un flux de vie. Ses beaux yeux retrouvaient ce feu voilé, cette ardeur pudique où, pour la première fois, Stephen vit se refléter, il l'église du Temple, le mystérieux amour qui, inconnu de to;js el soigneusement enfoui dans le cœur de la vierge, fut pourtant l'une des causes les plus eflicaces des événemens de ce récit. Sa Uille se redressait daiis toute sa richesse d'au-

PAUL FÉVAL

li-pfois. Elle redcvcnail ki firacicuse et vivaiUe jeune fille, loule pleine de sève et de chaleur, due nous avons vue, disiraile, hélas ! d('j:"i par la pensée d"F(l\vaiil, chanter des psaumes cl prier Dieu dans le chœur de Teniple-Church.

La brune venue, Clary devint pensive el devança de beaucoup l'heure habituelle de se mettre au lit. Elle pria sa sœur (le faire comme elle, et Aima, toujours disposée à suivre les moindres volontés de la malade, se coucha vers neuf heures.

A dix heures, elle dormait.

Clary retenait son souffle et gardait de son côté une immobilité complète. Mais elle ne dormait pas, et ses yeux grands ouverts, comme nous lavons vu , épiaient le sommeil d'Anna.

Au bout de quelques minutes, elle souleva ses couvertures par un mouvement pre,:que insensible et sortit doucement du lit.— Elle était tout h,:billée.

Anna ne s'éveilla point, û'ary prit à la main ses bottines afin de marcher sans bruit, o ivrit la porte et descendit l'escalier.

Elle oublia d'embrassersa sœur.— Il y avait sur son cœur comme sur son esprit un voile épais et lourd, au travers duquel son amour seul pouvait pénétrer.

Lorsqu'elle arriva au rez-de-chaussée, la vieille Betty veillait encore et vaquait à quelques travaux d'office. Clary se glissa dans le parloir et s'y cacha.

Elle attendit patiemment que Betty fût couchée ; puis, lorsqu'elle jugea que la vieille servante devait être endormie, elle prit la clef de la porte extérieure qu'elle ouvrit, et se trouva seule, à onze heures et demie de la nuit, sur le trot toi r désert de Cornhill.

— Je sais bien où est Newgate! murmura-t-elle ; — je le savais autrefois.

Elle essaya de s'orienter et demeura un instant indécise au seuil même de la maison de sa tante. Puis, soudainement entraînée par quehpie intertiine lueur qui traversa son intelligence troublée, elle prit sa course et disparut i"! l'angle de Poultry.

A celte même heure, l'honnête, minutieux et incorruptible porte-clefs, Koll-Brye, venait de visiter en personne le cachot où le marquis de Rio-Santo attendait, couché sur la paille, l'exécution de sa sentence. Il va sans dire qu'on prenait;! l'égard du noble piisonnier des précautions d'autant plus mullipliées qu'il avait manifesté en plein prétoire l'intention d éviter l'échafaud. Or,réchafaud ne s'évite, lorsqu'on a passé le seuil de ce lugubre cabanon nommé <ila chambre de l'attente, » que par le suicide ou l'évasion. '

L'autorité, qui craignait également l'un et l'autre, avait placé dans le cabanon même où Uio-Sanlo était aux fers, un iioninie sûr et vigoureux, présenté par le propre intendant dumclropolitan-police, S. Boyne, c^. j

C'est ici ou jamais le cas de dire que trop de précaution nuit.

L'homme sûr cl vigoureux, cautionné par S. Boyne, esa., était l'Ecossais Randal Graham, choisi par la Famille pour conduire au dedans de Newgate une tentative d'éva^iuii que les lords de la Nuit, S. Boyne en tête, favoriseraient au de- ' hors. I

Mais ceux qui connaissent Newgate savent qu'une évasion ' de la chambre d'attente présente d'énormes difficultés.

— Etes-vous prêt, niilordP dil Randal lorsque le pas lourd du vieux iNoll Brye eut cessé de se faire entendre au dehors.

— Je suis prêt, répondit Rio Sanlo qui se souleva sur 5on lit de paille.

Randal s'approcha de la fenêtre donnant sur la rue de Newgate cl lança à travers les massifs barreaux de fer une. demi-couronne qui rendit un son argentin en tombant sur le pavé.

Aussitôt, de l'angledo Giltspur-Sireet,un miaulementaigu se fil entendre.

— Ils sont là, dil Graham. Allons, O'Breane, voici le mo- '.

ment du nous séparer... Ecoutez ..Il est certain que je n'eusse pas fait pour mon père ce que je vais faire pour vous... SI vous ne me revoyez plus, il faudra penser qiichiucfûis au pauvre Randal, O'Breane.

— J'y penserai comme ù un ami cher et dévoué, répondit le niar(iuis avec émotion; — mais pourquoi parler ainsi, Graham ? Nous nous reverrons certainemejit.

Randal secoua la tête.

— Je connais le casse-cou, dit-il ; — autant vaudrait se jeter du haut de la tour de Saint-Dunslan sur le pavé... Mais vous avez raison, Fcrgus, reprit l'Ecossais en affectant une gaîté subite;- on on revient, après tout, puisque Jack Shepar en est bien revenu.

— Je n'ai jamais vu ce casse-cou, comme vous l'appelez, murmura Rio-Santo ; — y a-t-il donc vraiment danger de mort?

— Oui et non, O'Breane, oui et non.. Si on avait des ailes, on pourrait s'en tirer comme il faut... C'est un escalier de soixante marches, taillé à pic et au bas duquel s'élève le mur de pierre d'une maison. ..S'il fallait s'y risquer en plein jour, le cœur manquerait, mais il fait nuit... Allons, Fcrgus ! à la besogne.

— Mais, dit encore celui-ci, — qui vous force à prendre ce périlleux cfiemin ?

— Ma foi, milord, répliqua l'Ecossais, vous devez penser que ce n'est pas par choix que je le prends... Les shérifs, voyez-vous, tiennent ù Votre Seigneurie comraeà la prunelle de leurs yeux. Ils ont établi des postes à toutes les issues. Il y en a dans Ludgale-Hill, dans Fleet-Lane et au bout de Cheapside... Un seul point nous reste ouvert, c'est Skinni^r- Street et la cour de l'Arbre-Vert, qui sont garùés par des policemen du choix de monsieur Boyne. Or, une fois dans Grecn-Arbour-Court, il faut en sortir. *

Rio-Santo mil son front entre ses mains cl réfléchit durant quelques secondes. — Au bout de ce temps, il se leva, laissant sur la [jaille ses fers minés d'avance, et serra la main de Randal.

— I\Ierci, dit-il. Pour moi, je n'accepterais pas votre dévouement,—mais j'ai entamé le combat, et ma défaite creuserait davantage l'abîme où souffrent mes frères...

— A la besogne! répéta Randal ;— je vous dirai, moi, que je me moque de vos Irlandais comme du shah de Perse, el que si je donne mon sang pour quelqu'un, c'est pour vous tout seul, O'Breane!

Il déboutonna rapidement son habit et détacha une corde de soie roulée autour de ses reins. Cela fait, il arracha sans eifûrts deux des barreaux de la fenêtre qu'il avait limés lui-même dans la soirée. — L'un de ces barreaux, passé en travers de ceux qui restaient, servit à fixer solidement la corde.

Randal prit ces diverses mesures avec sang-froid et précision, de même qu'il avait parlé de Grj^en-Arbour et du casse-cou sans emphase, de même encore (ju'il avait énoncé son intention de mourir pour Ilio-Santo d'un ton simple, dépourvu d'enthousiasme et d'exaltation.

Et pourtant, à moins qu'on ne remonte au gouffre de Curtius ou au saut de Leucate, jamais chance de mort plu^ certaine n'avait été bravée par un homme avec connaissance de cause et préméditation. Le casse cou de Green-Arbour- Court présente une rampe elVrayante à mesurer de l'œil ; o;i ne le descend qu'avec lenteur et en prenant des précaution.s qui n'empêchent pas les accidens de s'y multiplier tous les jours.

Randal prétendait descendre cet escalier à cheval par une nuit sombre.

Comme il l'avait dit, au bas de l'escalier se dressait et se dresse encore un mur de i)ierrcs qui semble placé là pour ôtcr jus(|u"à la iilus mince possibilité de tenter avec succès l'entreprise méditée par Randal.

Son but était de frayer un passage au marquis de Rio- Santo, d'éloigner lesdilIViens postes (pii veillaii'ut aux alentours de Newgate en les attirant sur sa propre trace. Or, pour agir cûlcacenienlen ce sens, il fallait conduire la chasse

LES MYSTERES DE LONDRES

le plus loin possible, et la cour de Green-Arbour est tout près de la prison.

Randal espérait peut-être en revenir, pour employer son style, mais nous devons dire qu'il ne se faisait point illusion et (juc la porte du temps cnii)loyé par les policemen a rcconnailrc son cadavre, — au cas où il resterait mort au pied du cassecou, — entrait positivement en ligne de compte dans son calcul, touchant les probabilités de l'évasion du marquis.

On peut trouver des dévouemens plus chaleureux et plus bavards que le sien, mais point de plus entier, point de plus réfléchi.

Quand la corde de soie fut solidement fixée, Randal se tourna vers le marquis et lui tendit la main.

— Au revoir, dit-il. Prolitcz du moment cl souvenez-vous do moi.

Il se glissa lestement entre les barreaux et fut ù terre en un clin d'œil.

La sentinelle de la porto de la Dette entendit le bruit de sa chute et cria : Qui viveP

Au lieu de répoudre, Randal prit sa course vers Giltspur- Street. A l'angle de celle rue, un cheval était préparé.— Randal sauta en selle.

— Alerte 1 cria la sentinelle: — Le condamné s'évade !

L'effet de ce cri fut magique. Les pierres des maisons voisines semblèrent se transformer instantanément en hommes de police. Randal tourna par Skinncr Sîreet, ne poussant son cheval qu'autant qu'il le fallait pour n'être pas atteint, et se gardant bien de le mettre au galop. Le policeman qui faisait sentinelle à l'entrée deOreen-Arbour-Courtjouaune scène que nous connaissons déjà, pour l'avoir vu représenter dans l'entrepont du Cumberland, lors de l'évasion des convicts, en rade de Weymouili, par Taddy O'Chrane et ses compagnons. Le policeman, à l'approche de Randal, se laissa choir sur le pavé, en criant miséricorde, comme s'il eût reçu un choc violent.

Randal passa, poursuivi de près par tous les surveillans ocliolonncs autour deNewgate. Arrivé au milieu de la cour, il frappa de ses deux talons le ventre de son cheval. On le vit, fi. la lueur de l'unique lanterne suspendue au bout de l'obscur passage, partir comme un trait et disparaître au haut du casse-cou.

Les policemen s'arrêtèrent. — Ils entendirent le sabot du cheval heurter les premières marches de l'escalier. — Puis ce fut un bruit sourd, le roulement d'un corps lancé avec violence sur une rampe ûpre. — Puis enfin ce fut un son étouffé, pesant, suivi d'un mortel silence.

Il courut un frisson d'horreur parmi les hommes de police.

Après un moment d'hésitation, ils détachèrent la lanterne de la cour et commencèrent à descendre l'escalier avec précaution. Dès les premières marches ils rencontrèrent des traces de sang. Au bas du casse-cou, dans la ruelle étroite et sans nom qui redescend dans la streel, ils trouvèrent un sanglant et informe pêle-mêle. Le cheval avait été litiéralement broyé.

Mais il n'y avait là que les débris du cheval. Les hommes de police eurent beau chercher, ils ne découvrirent rien qui ressemblât ù un cadavre humain. Rien, pas même un lambeau de vêtement.

Ils se regardèrent, désappointés, puis ils battirent les ruelles environnâmes, au-drssous du casse-eou.

Ils ne songèrent point ù battre Green-Arbour-Court luimême, parce qu'il était réellement peu probable que le prisonnier eût remonté après sa chute les soixante marches du break ncck.

Pendant cela, Newgate-Street restait complètement désert, et ii n'y avait plus dans Old-Bailey que la sentinelle de la porte de la Dette.

Quand nous disons désert, nous parlons seulement par rapport aux gens de la police, car il se trouvait aux environs de la prison plusieurs personnes que la fuite de Randal n'avait point éloignées. C'étaient d'abord les hommes de la Famille, cachés dans Gillspur-Street, et le cavalier Bembo,

qui tenait par la bride un excellent et vigoureux cheval de selle.

C'était ensuite une jeune femme vêtue de noir qui se tenal immobile à l'angle de Skinner-Street.

Au moment où Randal avait piqué des deux, cette jeune femme venait d'arriver par Ludgatc-IIill et Old-Railcy. Elle avait examiné le visage du fugitif ù la lueur des réverbères et avait murmuré :

— Ce n'est pas luil

Puis son regard, où il y avait de l'égarement, s'était promené le long des murailles noires de la prison.

— Je savais bien que je trouverais Ncwgate, murmura-telle;mais comment arriver jusqu'à lui I... Comme ces pierres sont tristes... Et qu'il doit faire froid derrière ces grands murs!...

Clary, — c'était elle, — serra autour de sa taille en frissonnant les plis de son écbarpc et ramena son voile sur son visage.

A ce même instant, monsieur le marquis de Rio-.Santo, suivant le même chemin que Randal Grahaui, se laissait couler le long de la corde de soie et atteignait le sol sans accident. Aussitôt qu'il eut touché terre, il se glissa vers Giltspur-Street.

— A vous, signore ! dit une voix sous l'enfoncement d'une porte.

Bembo détacha en toute hUte la bride du cheval et la tendit à Rio-Santo.

— Qui vive? cria la sentinelle d'Old-Bailey.

— En selle, milord ; en selle, dit Bembo.

Rio-Santo lui ouvrit ses bras et le jeune Italien s'y jeta tout attendri f

— Qui vive ? dit encore la sentinelle.

Rio-Santo enfourcha son cheval et tourna, au pas, l'angle de Giltspur-Street.

Clary leva son voile et le reconnut.

Sans dire une parole, elle s'élança vers lui et s'attacha aux plis de son manteau. — L'angle de la rue interceptait la lumière du gaz. Le marquis abaissa son regard sur celte femme vêtue de noir et crut reconnaître la comtesse.

— Est-ce vous, Ophelia ? murmura-t-il.

— C'est moi, répondit faiblement Clary.

— Vous voulez me dire adieu?...

— Je veux aller où vous allez... Je veux vous suivre toujours., toujours.

Rio-Santo se pencha, puis se releva, entourant de son bras la taille flexible de la pauvre Clary...

Puis, au moment où la sentinelle criait son dernier qui vive, le marquis enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, qui bondit sous son double fardeau et partit comme un trait

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