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Il s'arrêta, et tous trois firent un signe de croix.
— Tu as raison, répendit le pêiheur, il y a in instinct qui avertit les bêtes de ces choses-là.
— Mes bons hôtes, dit Ordener, qu'y a-t-il donc de si effrayart dans cette grotte de Walderhog?
Ils se regardèrent tous trois avec un étonnement stupide, comme s'ils ne compreuaient pas une pareille questioa.
— C'est là qu'est le tombeau du roi Walder? ajouta le jeune homme.
— Oui, reprit la femme, un lomb au de pierre qui chante.
— Et ce n'est pas tout, dit le pêcheur.
— Non, continua-t-elle, la nuit on y a va danser les os des trépassés.
— Et ce n'est pas tout, dit le montagnard. Tous se turent, comme s'ils n'osaient poursuivre.
— Hé bien, demat.da Ordener, qu'y a-i-il donc encore de surnaturel?
— Jeune homme, dit gravement le montagnard, il ne faut pas parler si légèrement quand vous voyez frissonrer un vieux loup gris tel que moi.
Le jeune homme répondit en souriant doucettent :
— J'aurais pourtant voulu savoir tout ce qui f e passe de merveilleux dans cette grot'e de Walderhog; car c'est là précisément que je vais.
Ces mots pétrifièrent de terreur les trois auditeurs.
— A Walderhog! ciel ! vous allfï i^i Walderhog? — Ei il dit cela, reprit le 'pêcheur, comme on dirait ; Je vais à Luevig vendre ma morue ! ou à la clairière èe Ra'ph pécher le hareng I — A. Walderhog I grand Dieu !
— Malheureux jeune homme! s'écriait la femme, vous êtes donc né sans auge gardien! aucun saint du ciel n'est donc votre patron! hélas! ce'aest trop vrai, puisque vous paraissez ne savoir même pas votre nom.
— Et quel motif, interrompit le monlagn!>rd, peut donc conduire votre courtoisie à cet effroyable lieu?
— J'ai quelque chose à demander à quelqu'un, répondit Ordener.
L't tonnement des trois hôtes redoublait avec leur curiesilé.
— Écoutez, seigneur étrang'^r ; vous paraissez ne pas bien connaître ce pays : voire courtoisie se trompe sans doute, ce ne peut être à Walderhog qu'elle veut aller.
— D'ailleurs, ajouta le montagnard, si elle veut pailerà quelque être humain, elle n'y trouverait personne...
— Que le démon, reprit la femme.
— Le démon! quel démon?...
— Oui, continua-t-elle, celui pour qui chante le tombeau et dansent les trépassés.
— Vous ne savez donc pas, seigneur, dit le pêcheur f n baissant la voix et en se rapprochant d'Ordener, vous ne savez donc pas que la grotte de Walderhog est la demeure ordinaire de...
La femme l'arrâta.
— Mon seigneur et mari, ne prononcez pas re nom, il porte malheur.
— La demeure de qui? demanda Ordener.
— D'un Belzrbuih incarné, dit Kennybol.
— En vérité, mes braves hôtes, je re sais le «iiie vous voulez dire. On m'avait bien appris que Walderhog était habité par Han d'Islande...
Un triple cri d'effroi s'deva dans la chaumière. — Hé bien ! — Vous le saviez .. — C'est ce dénioi: !
La femme baissa sa coiffe de bure en aties!ant 'ows les saints que ce n'éiait pas elle t\u\ avait prononce ce nom.
Quand le pêi heur fui un peu rtvruu de sa slupéfaciion, il regarda fixement Ordener, comme s'il y avait en ce jeune homme quelque chose qu il ne pouvait pas compreudre.
— Je croyais, seigneur voyageur, quai-d j'a-.rais dû vivre une vie encore pliis lons^ue que celle de mon père, qui est mort âgé de cent vingt ans, n'avoir jamais à indiquer le chemin rJe Walderhog à uue créature humaine douée de sa raison et croyant en Dieu.
— Sans doute, s'écria Maase, mais sa courtoisie n'ira l'as à celle grotte maudiie; car, pour y mettre le pitd, il faut vouloir faire un pacte avec le diable!
— J'irai, mes bons Lûtes, et le p'us grand service que vous pourrez me rendre sera de m'indiquer le plus court chemin.
— Le plus court pour aller cù vous voulez filer, dit le pêcheur, c'e.'t de vous précipiter du haut du rocher le plus voisin dans le torrent le plus pro( he.
— Est ce doRc arriver au même but, demanda Ordener d'une voix tranquil e, que de préférer une mort stérile à un dargor utile?
Braail secoua la télé, lar.dis q ;e son frère al achait sur le jeune aventurier un reff:rd s-rutaleur.
— Je comprenis, s'écria tout-à-coup le i èchfur, vous voulez gagner les mille é ris royaux que le haut-syudic promet pour la tête de ce démon d'Ishnde.
Ordener sourit.
— Jiune seigneur, coniirua le pêcheur avec r'molion, croyez-moi, renoncf z à ce projet. Je suis pauvre et vieux, et je ne donnerais pas ce qui me resie de vie pour vos mille écus royaux, ne me restât-il qu'un jour.
L'omI sui'p'isnt et compatissant de la femme épiait l'effet que produirait sur le jeu' e seigneur la prière de son mari. Ordener se h.'ita de répondre :
— C'est un intérêt i)liis grand qui me fait chenher ce brigand que vous a|ipelez an démoB : c'est pour d'autres que^ pour moi...
Le montagnard, qui n'avait pas un moment quitté Ordener du regard, l'interrompit.
— Je vous comprends à mon tour, je sais pourquoi vous cherchez le démon islaniiais.
— Je veux le forcer à combattre, dit le j( une homme.
— C'est cela, dit Kennybol, vous êtes cl-argéde grands intérêts, n'est-ce pas?
— Je viens de le dire.
Le n:oiitagnard s'approcha du jeune homme d'un air d'intelligence, et ce ne fut pas sans un extrême étonnement qu'Ordener l'entendit lui dire à l'oreille, à demi-voix :
— C'est [>our le comte Scliumacker de Gritfenfeld, n'est-il pas vrai ?
— Brave homme, s'écria t il, comment savez vous?..
Et en effet, il lui était difflcile de s'expliquer comment un montagnard norwégien pouvait savoir un secret qu'il n'avait confié à personne, pas même au général Levin. ,
Kennybol se pencha vers lui : — Je vous souhaite bon succès, re; ritil du même ton mystérieux ; vous êtes un noble jeune homme de servir ainsi les opprimés.
La surprise d'Ordener était si grande qu'il trouvait 5 peine des paro es peur demander au montagnard comment il était instruit du bui de son voyage.
— Silence, dit Kennybol en mettant son doigt sur sa bouche, j'espère que vous obiiendrez de l'habitant de Walderhog ce que vous désirez ; mon bras est dévoué comme le vôtre au prisonnier de Munckholm. — Puis élevant la voix, avant qu'Ordener eût pu répliquer : Frère, boune sœur Masse, poiirsuivit-il, recevez ce respectable jeune homme comme un fière de plus. Allons, je crois que le souper est prêt...
— Quoi 1 int rrompit Maase, vous avez sans doute décidé sa courtoisie à renoncer à son (srojet de visiier le démon?
— Sœur, priez pour qu'il ne lui anive poiit de mal. C'est un noble et digne jeune homme. Allons, brave seigneur, prerez quelque nourriture et quelque repos avec nous. Demain je vous montrerai votre chemin, et nous irons à la recherche, vous de votre diable, et moi de mon ours.
Compagnon, eh ! compagnon, de quel compagnon es-tu donc né'? de quel enfant des hommes es-tu provenu pour oser ainsi attaquer Fafnir?
Mdda.
Le premier rayon du soleil levant rougissait à peine la plus haute cime des rochers qui bordent la mer, lorsqu'un
VICTOR HDGO.
pécheur, qui #lait venu avant l'aube jeter ses filets à quelques portées d'arquebuse du rivjgc, en face de l'entrée de la grotte de Walderhog, vit comme une figure enveloppée d'un manteau ou d'un liu'-eul descendre le long des roches et disparaître sous la voûte formidable d-; la caverne. Frappé de terreur, il recommanda sa barque et sou âme à saint Usulph, et courut raconter à sa famille eiTrayée qu'il avait aperçu l'un des spectres qui habiient le palais de U^n d'Islande rentrer dans la grotte au lever du jour.
Ce spectre, l'entretien et l'effroi fulur des longues veillées d'hivf r, c'était Ordeiier, le noble fils du vice-roi de Norwége, qui, tandis que les deux royaumes le croyaient livré à de doux soins auprès de son altière fiancée, venait, seul et inconnu, exposer sa vie pour celle à qui il avait donné son cœur et son avenir, pour la fille d'un proscrit.
De tristes présages, de sinistres prédictions l'avaient accompagné à ce but de son voyage; il venait 'le quitter la famille du péchf'ur, et en lui disant adieu, la bonne Ma^se s'était mise en prières pour lui devant le seuil de sa porte. Le m'^ntagnard Kennybol et ses six com;)agnons, qui lui avaient iniiqué le chemin, s'étaient séparés de lui à un demi-mille de Walderhog, et ces intrépides chasseurs" qui allaient en riant aPronlpr un ours, avaient longtemps attaché 0 un œil u'épouvante sur le sentier (|ue suivait l'aventureuS voyageur.
Le jenne homme entra dar.s la grotte de Walderhog, comme on entre dans un port longtemps désiré. Il éprouvait une joie céleUe en soigeant qu'il allait accomplir l'objet de sa vie, et (|ue dans quelques instans peut-être il aurait donné tout son sang pour son Éihel. Pris d'attaquer un brigand redouté d'une province entière, un monstre, un di'mo'.i peutêtre, ce n'était point cette effrayante figure qui apparaissait à son imagitation ; il ne voyait que l'image dr la douce vierge captive, priant pour lui, sans doute, devant l'autel de si prison. S il se fut dévoilé pour toute autre qu'elle, il aurait pu songer un moment, pour les mépriser, aux prrils qu'il venait chercher de si loin ; mais est ce (|u'une ri^flexion trouve placii dans un jeune cœur au moment où il bat de la double exaltation d'un beau dévouement et d'un noble amour?
Il s'avança, la télé haute, sous la voûte sonore dont les mille échos multipliaient le bruit de ses pas, sans même jeter HU Coup d'œil sur les slala'îiiles, sur les bazaltes séculaires qui penJaieut au dessus de sa lêle parmi des cônes de mousses, de lierre et del clien; assemblages confusde f.jrmes bizarres, dont la cnduliié superstitieus» des campagnards norwégiens avait fait plus d'une fois des foules de démons ou des processions de fantômes.
Il i^assa nvc- la même indifférence dcvawt ce tonibeau du roi Waldfr, auquel se rallacliaient tant de iradii ois lugubres, et il n'entendit d'autre voix que les longs siflleraeus de la bise sous ces funèbres galeries.
Il cominui sa marciie sous de tortueuses arcades, éclairées faiblement par des crevasses à demi obstru.'ci d'htrbesci de bruyères. Sun uiel luurlait souvent je ne sais quelles ruines, qui roulaient sxr le roc avec un .son crei.x, it présentaient, dans l'ombre, à ses yeux, des appar-nces de crûm s brisés, eu de longues rangées de d nts blanches et dépouillées jusqu'à leurs racines.
Hais aucune terreur m.\ montait jusqu'à son âme. Il s'étonnait seulement de n'avoir pas encore rencontré le formidabic habitant de cette bornble grotte.
Il a- riva iians une soi t^ de salle ronde, naturellement ereusée dans le flanc du rocher. Là aboytissail la route souterraine qu'il av.iii suivie, et les parois de la salle n'offraient plus fi autre ouverture que de larges f.ntes, à travers lesquelles on apeicevaillesnioniaiMies et les forêts extérieures.
Surpris d'a^Olr aif.si iiifructueus(;me t parcouru tonte la fatale caverne, il conimei.ça à désespérer .de rencontrer le brigand. Un monurainl de forme singulière, situé au milieu de la salle souterraine, appela son attention. Tuis pierres IcnRUis et massives, posées debout sur le sol, en soi.leiiaient une quatrième, arge tl carne, c mine trois piliers portent uu toit, .-oui cette espèce de trépiid giganiesque s'élevait une sorte d'aulel, formé égaltineui d'un seyl quartier de (çra-
n't, et percé circulaireœent au milieu de sa face supérieure. Ordener reconnut une de ces colossa'es construcliocs druidiques qu'il avait souvent observées dans ses voyages en Norwége, et dont les mo fêles les plus élonnans peut-être sont, en France, les monumens de Lokmariaker et de Carnac. Edifices étranges qui ont vieilli, posés sur la terre comme des tentes d'un jour, et oi^ la solidité nait de la seuls pesanteur.
Le jeune homme, livré à ses rêveries, s'appuya machinalement sur cet autel, do t la bouche de pierre était brunie, tant elle avait bu profondément le sanjf des victimes humaines.
Tout-à coup, il tressaillit; une voix, qui setûblaii sortir de la pierre, avait frappé son oreille :
— Jeune homme, ccsl avec des pieds qui touchent au sépulcre, que tu es venu dans ce lieu.
Il se leva brusquement, et sa main se jeta sur son sabre, tandis (|u'un écho, laihle comme la voix d'un mort, répétait distinctement dans les profondeurs de la grotte :
— Jeune homme, c'est avec des pieds qui touchent au sépulcre, que tu es venu en ce lieu.
En ce moincnt, une léte efl'royablc se leva de l'autre côté de l'autel druidique, avec des cheveux rouges et un rire atroce.
— Jeune homme, répéta-t-elle, oui, tu es venu dans ce lieu avec des pieds qui touchent au sépulcre.
— Et avec une main qui touche une épée, répobdit le jeune homme sans s'émouvoir.
Le monstre sortit entièrement de dessous l'autel, et montia ses membres trapus et nerveux, ses vétemens sauvages et sanglans, ses mains crochues et sa lourde hache de pierre.
— C'est moi, dit il, avec un grondement debéte fauve.
— C'est moi, répondit Ordener.
— Je l'aitendais.
— Je faisais plus, repartit l'intrépide jeune homme, je Je cherchais.
Le brigand croisa les bras.
— Sais-tu qui je suis?
— Oui.
— Et tu n'as point peur?
— Je n'en ai plus.
— Tii is donc éprouve une crainle en venant ici? et le monstre balançait sa lêle d'un air triomphant.
— Celle de ne pas to rencontrer.
— Tu me braves, et tes pas viennent de trébucher contre des cadavres humains I
— Demain, peut être, ils trébucheront contre le tien.
Un tremlilement de colère saisit le petit homme Ordener, immobile, conservait son altitude ralme et fière.
— Prends garde ! murmura le brigand ; je vais fondre sur loi, comme la grè'e de Norwége sur un |)arasol.'
— Je r.e voudrais point d'autre bouclier contre toi.
On eût dit qu'il y avait dans le regard d'Ordener quelque chose (jiii dominait le monstre. Il se mil à arracher avec ses ongles les poils de son manteau, comme un tigre ([ui dévore l'herbe avant d • s'élancer sur sa proie.
— Tu m'apprends ce que c'est que la |iilié, dit-il.
— El à moi, ce i|tie c'est (|iic le mépris.
— Enfant, la voix e.st douce, ton visage est frais, comme la voix et le visage d'une jeune fille : — quelle mort vcux-tu de moi?
— La tienne.
Le petit homme rit.
— Tu ne sais point que je suis un démon, que mon esprit est l'esprit d'iiigolphc l'Exterminatciir.
— Je sais (|ue tu es un biigand, (jue lu comniols le meurtre pour de l'or.
— Tu te trompes, interrompit le raoïslrc, c'cM pour du sang.
— N'ai-lu pas été payé par les d'Ahlefeld pour assassiner le capitaine Di^pulsen ?
— Que me dis lu la ! Onels sont ces noms!
— Tu ne connai.s pas le capitaine Dispolscn, que tu as assassiné sur la grève d'Un !ital?...
HAN D'ISLANDE
— Gela se peut, mais je l'ai oublié, comme je t'aurai oublié dans trois jours.
— Tu ne connais pas le comte d'Âhlefeld, qui l'a payé pour enlever au capitaine un coffret de fer ?
— D'Alileteld ! Attends; oui, je le connais. J'ai bu hier le sang de son fils dans le crâne du mien.
Ordener frissonna d'horreur.
— Est-ce que tu n'étais pas content de ton salaire?
— Quel salaire? demanda le brigand.
— Ecoute : ta vue nio pèse; il faut en finir. Tu as dérobé , il y a huit jours, une cassette de fer à l'une de les victimes, à un oilicierde Munckholm?
Ce mot fit tressaillir le brigand.
— Un officier de Munckholm ! dit-il entre ses dents ; puis il reprit, avec un mouvement de surprise: —Serais-tu aussi un officier de Munckholm, toi?...
— Non, dit Ordener.
— Tant pis! Et les traits du brigand se rembrunirent.
— Ecoute, reprit l'opiniâtre Ordener où est cette cassette que tu as dérobée?
Le petit homme parut méditer un instant.
— Par Ingolphe! voilà une méchante boîte de fer qui occupe bien des esprits. — Je te réponds que l'on cherchera moins celle qui contiendra les os, si jamais ils sont recueillis dans un cercueil.
Ces paroles, en montrant à Ordener que le brigand connaissait la cassette dont il lui parlait, lui rendirent l'espoir de la reconquérir.
— Dis moi ce que tu as fait de cette cassette. Est elle au pouvoir du comte d'Ahlefeld?
— Non.
— Tu mens, car tu ris.
— Crois ce que tu voudras. Que m'importe!
Le monstre avait en effet pris un air railleur qui inspirait de la défiance ù Ordener. Il vit qu'il n'y avait plus rien à faire que de le mettre en fureur, ou de l'intimider, s'il était possible
— Entends-moi, dit-il en élevant la voix; il faut que tu me donnes celte cassette.
L'autre répondit par un ricanement farouche.
— Il faut que lu me la donnes ! répéta le jeune homme d'une voix tonnante.
— Est-ce qu es accoutumé à domicr des ordres aux buffles et aux ours? répliqua le monstre avec le même lire.
— J'en doBnerais au démon, dans l'enfer.
— C'est ce que lu seras à même de laire tout à l'heure. Ordener tira son sabre, qui ctincela dans l'ombre comme
un éc'air. — Obéis !
— Allons, reprit l'autre en secouant sa hache, il ne tenait qu'à moi de briser tes os et de surer ton sang quand tu es arrivé; mais je me suis contenu; j'é ais curieux de voir le moineau franc fondre sur le vautour.
— Misérable, cria Ordener, délen Is-toil
— C'est la première fois qu'on me le dit, murmura le brigand en grinçant les dents.
En parlant ainsi, il sauta sur l'autel de granit, et se ramassa sur lui-même, comme le Icopard qui attend le chasseur au haut d'un roclier, pour se précipiter sur lui à l'improvisle.
De là, son œil fixe plongeait sur le jeune homme, et semblait chercher de quel côté il pourrait le ruieux s'élancer sur lui. C'en était fait du noble Ordener, b'il eût alteiulu un Instant. Mais il ne donna pas au brigand le temps deréll'^chir. et se jeta impétueusemeoi sur lui, en lui portant la pointe de son sabre au visage.
Alors commença le combat le plus effrayant que l'imagination puisse se figurer. Le petit bornée, debout sur l'autel, comme une statue sur son piédestal, semblait une des horribles idoles qui, dans les siècles barbares, avalenj, reçu dans ce même lieu des sacrifices impies et de sacrilèges olfrandes.
Ses moiivemcns étaient si rapides que de quelque côté qu'Ordeiier l'altaquât, il rencoulrait toujours la face du monstre et le tranehant de sa hache. Il aurait été mis en
pièces dès les premiers chocs s'il n'avait eu l'heureuse ins piration de rouler son manieau autour de son bras gauche, en sorte que la plupart des coups de son furieux ennemi se perdaient dans ce bouclier flottant. Ils firent ainsi inutilement, pendant plusieurs minutes, des efforts inouïs pour se blesser l'un et l'aulre. Les yeux gris et enflammés du petit homme sortaient de leur orbite. Surpris d'être si vigoureusement et si audacieuspment eomballu par vn adversaire en apparence si faible, uiie rage nombre avait remplacé ses ricanemecs sauvages. L'atroce immobilité des traits du monstre, le calme intrépide le ceux d'Ordener contrastaient sin gulièrement avecla luonpiitude de leurs mouvemens et la vivacité de leurs attaques.
On n'entendait d'autre bruit que le cliquetis des armes, les pas tumultueux du jeune homme et la respiration pressée des deux combattans, quand le petit liomsie poussa un rugissement terrible Le tranchant de sa hache venait de s'engager dans les plis du manteau. Il se raidit; il secoua furieusement json bras, et ne fit qu'embarrasser le manelie avec le Iraiichart dans l'étoffe, qui, à chaque nouvel effort, se tordait de plus en plus à l'enlour.
Le formidable brigand vil donc le fer du jeune homme s'appuyer sur sa poitrine.
— Ecoute-moi encore une fois, dit Ordener triomphant; veux-tu me remettre ce coffre de fer que tu as lâchement volé?
Le petit homme garda un moment le s'Ience, puis il dit au milieu d'un rugissement :
— Non, et sois maudit I
Ordener reprit, sans quitter son attitude victorieuse et menaçante :
— Réfléchis !
— Non; je l'ai dit que non, rép,'ta le brigand. Le noble je'ire homme baissa son sjbre.
— Eh bien! dit il, dégage la hache des plis de mon manteau, afin que, nous puissions continuer.
ITn rire dédaigneux fut la réponse du monstre.
— Enfant, tu fais le généreux, comme si j'en avais besoin I
Avant qu'Ordener surpris eût pu tourjier la tête, il avait posé son pied sur l'épaule de son loyal vainqueur, et d'un bond il était à douze pas dans la salle.
D'un autre bond il était sur Ordener. Il s'était suspendu à lui tout entier, crmnio la panthère s'attache de la gueule et des grilles aux llanr.s du grani lion. Ses ongles s'enfonçaitnt dans les.épau!es du jeune homme; ses genoux i;oueux pressaient ses liarehes, tandis que son affreux visage jirésentail aux yeux d'Ordener une bouche sanglante et des dents de bêle fauve prêter à le déchirer. Il ne ; arlait plus ; aucune parole humaine ne s'échappait de son gosier pantelant : un mugissement sourd eatremêlé de cris rauques et ardens exprimait seul sa rage. Celait quelque chose de plus hideux qu'une bête féroce, de plus monstrueux qu'un démon : c'élaiiun liommeauquel il ne restait rien d'humain.
Ordener a^ait chancelé sous l'assaut du petit homme, et serait tombe à ce choc inattendu, si l'un des larges piliers (tu monument druidique ne se fût trouvé derrièie lui pour le souleuir. Il resta donc à demi renveisé sur le dos, et haletant sous le poids de son iutommode ennemi. Qu'on pense que tout ce que nous venons de décrire s'était passé en aussi peu de temps qu'il faut pour se le figurer, et l'on aura quelque idée de ce que présentait d'horrible ce moment de lutte.
Nous l'avons dit, ce noble jeune homme avait chancelé iv.ais il n'avait pas tremblé, li se hâta de donner une pensée d'adieu à son tïthel. Cette pensée d'amour fut comme une prière : elle lui rendit des forces. Il enlaça le monstre de ses deux bras; puis, saisissant la lame de son sabre par le milieu, il lui api-uya perpendiculairement 1.; pointe sur l'épine du dos. Le brigand atteint poussa une clameur effrayante, et d'un soubresaut, qui ébranla Ordener, il se dégagea des bras de son intrépide adversaire, et alla tombera quelques pas en arrière, emportant dans ses dents un lambeau du manteau vert qu'il avait mordu dans sa fureur.
VICTOR HDGO.
Il se releva, souple et agile oomnie un jeune chamois, el , le combat reconuiienva pour la troisième fois, d'une manière beaui'o.ip plus terrible cnrore. Le hasard avait jeié près du lieu où il se trouvait un amas de tiuarliers de rochers, entre lesquels les mousses et les ronces croissaient paisib'ement depuis des siècles. Deux hommes de force ordinaire auraient à peine pu soulever la moindre de ces masses. Le brigand en saisit une de ses deux bras et l'éleva au dessus de sa tète en la balançant vers Ordener. Son regard fut affreux dans ce moment, l.a pierre, lancée avec violence, traversa l-ourdem^nt l'espace : le jeune homme n'eut que le temps de se détourner. Le quartii r de granit s'était brisé en éclats au pied du mur souterrain avec un bruit épouvantable, que se renvoyèrent longtemps les échos profonds de la grotte.
Ordener étourdi avait à peine eu le temps de reprendre son sang froid, qu'une seconde masse de pierre s; balançait dans les mains du brigand. Irrité de se voir ainsi lapider Uchemen', il s'élança vers le petit homme, le sabre haut, afin de changer de combat ; mais le bloc formidable, parti comme un tonnerre, rencontra, en roulant dans l'atmosphère épaisse et sombre de la caverne, la lame frêle et nue sur son passage : elle tomba en éclats comme un morceau de verre, et le rire farouche du monstre remplit la voûte. ^ Ordener était désarmé.
— As-tu, cria le monstre, quelque chose à dire à Dieu ou au diable avant de mourir?
Et son œil lançait des flammes, et tous ses muscles s'étaient raidis de rage et de joie, et il s'éiail précipité avec un frémissement d'impatience sur sa hache lais;ée à terre dans les plis du nsanieau... — Pauvre Ethel I .
Toit-à coup un rugissement lointain se fait entendre au dehors. Le monstre s'arrête. Le bruit redouble ; des clameur;: d'hommes se mêlent aux cris plaintifs d'ui ours. Le biigand écoute. Le.s cris douloureux continuent. Il saint bru quement la hache et s'élance, non vers Ordener, mais vers l'une des crevasses dont nous avons parlé et ijui donnaient passage au jour. Ordener, au comble de la surprise de se voir ainsi oublié, se dirige comme lui vers l'une de CCS p rlfs naturelles, et voit, dans une clairière assez voisine, un grand ours blanc réduit aux abois par sept chasseurs, parmi lesquels il croit même distinguer ce Kennyhol doBt les paroles l'avaient tant frappé la vieile.
Il se retourne. Le brigand n'était plus dans la grotte, et il entend au dehors une voix eflrayante qui criait : Friend! Friend 1 je suis à toi ! me voici I
Pierre le bon enfant aux dés a tout perdu.
IlEGNIEB.
Le régiment de» arquebusiers de MuncVhoIm est en mar' che ù travers les délités qui se t-ouvent entre Drontheim et Skongin. Tantôt il côtoie un torrent, et l'on voit la lile des biïornfttes ramper dans les ravines comme un long serpent dont les écailles f rillent au jour , tantôt il tourne en spirale à l'entour d'une montagne qui ressemble alors à ces colonnes triomphales autour desquelles montent des bataillons de brome.
I es soldats marchent les armes basses et les manteaux déployés, d'un air d'humeur et d'ennui, parce que ces nob'es hommes n'aimmi que 'e combat ou le repos. Les grussps rai leries. les vieux sarcasmes t-jui faisaient hi( rieurs délices ne les égaient |ias aujourd'hui : l'air est froid, le ciel est brumeux. Il faut au moins, pour qu'un rire passager s'élève dans les rangs, qu'une cantinière se laisse tomber maladroitement du haut de son petit cheval barbe, ou q.u'une marmite de lerblanc roule de rocher en rocher jusqu'au foid d'un précipice.
C'est pour se distraire un moment de l'ennui de cette route
que le lieutenant Randmer, jeune baron danois, aborda le vieux capiiaii:e Lory, soldat de fortune. Le capitaine marchait, sombre et silencieux, d'un pas pesant, mais assuré; le lieuienanl, leste et léger, faisait siffler une baguette qu'il avait arrachée aux broussailles dont le chemin était boidé.
— Hé bien, capitaine, qu'avez-vous donc? vous êtes triste?
— C'est qu'apparemment j'en ai sujet, répond le vieil oflicier sans lever la tête.
— Allons, allons, point de chagrin : regardez-moi, suisje triste? et pouriant je g3{;e que j'en aurais au moins autant sujcl que vous
— J'en doute, baron Randmer ; j'ai perdu mon seul bien, j'ai perdu toute ma richesse.
— Capi:aine Lory , notre infortune est précisément la même. Il n'y a pas quinze jours que le lieutenant A.lberick m'a gagné d'un coup de dé mon beau châlea i de Randmer et ses dépendances. Je suis ruiné : me voit on moins gai pour cela?
Le capitaine répondit d'une voix bien triste :
— Lieutenant, vous n'avez perdu que votre beau château; moi, j'ai perdu mon chien.
A cette réponse, la figure frivole du jeune homme resta indécise entre le rire et l'attendrissement.
— Capitaine, dit-il, consoltz-vous ; tenez, moi, qui ai l'erdu mon château...
L'autre l'interrompit.
— Qu'est-ce que cela? d'ailleurs, vous regagnerez un autre château.
— Et vous retrouverez un autre chien.
Le vieillard secoua la tête.
— Je retrouverai un cliien ; je ne retrouverai pas meu pau- \re Drake.
Il s'arrêta: de gross s larmes rou'aient dans ses yeux et tombaient une à une sur son visage dur et rude.
— Je n'ivais, continua t il, jamais aimé que lui ; je n'ai connu ni père ni mère ; que Dieu leur fasse paix, comme à mon pauvre Drake ! — Lieutenant Randmer, il m'avait sauvé la vie dans la guerre de Poniéranie ; je l'appelai Drake pour faire honneur au fameux amiral. — Ce bon chien ! il n'avait jamais changé pour moi, lui, selon ma fortune. Après le c'imbat d'Oholfen, le gVand général Scliack l'avait flatté de la main en me disant : Vous avez l,i un bien beau chien, sergent Lory I — car à celte époque je n'étais encore que sergent.
— Ah ! interrompit le jeune homme en agitant sa baguette, cela doit paraître singulier d'être sergent.
Le vieux soldat de tortune ne l'entendait pas; il |)araissait se parler à lui-même, el l'on entemlaii à peine quelques paroles inarticulées s'échapper de sa bouche.
— Ce pauvre Diake I être revenu tant de fois sain et sauf de.^ brèches el des tranchées pour se noyer, comme un chat, dans le maudit golfe de Drontheim I —Mon pauvre cliien I mou bi ave ami I tu étais digne de mourir lomnie moi sur le champ de balaille.
— lirave capitaine, cria le lieutenant, comment pouvezvous rester triste ? nous nous liatlrons peut-être demain.
— Oui, répondit dédaigneusement le vieux capitaine, contre de tiers ennemis !
— Comment! ces brigands de mineurs! ces diables de montagnards !
— Des tailleurs de pierres, des voleurs de grands chemins I des gens qui ne sauront seulement pas former en balaille la tête de p^rc ou le coin de Gustave-Adolphe! voilà de belle canaille en face d'un honirae tel que moi, qui ai tait toutes les guerres de Poniéranie et de llolslein! les canipiignes deScanie et de Dalécarlie I qui ai combattu sous le glorieux général Scha k, sous le vaillant comte de Guidenlew I...
— Mais vous ne savez pas, interrompit Randmer, qu'on donne à ces bandes un redoutable chef, un géant fort et sauvage comme Goliath, un brigand qui ne boit que du sang humain, un démon qui porte en lui tout Satan...
— gui donc ? demanda l'autre.
HAN D'ISLANDE
— Eli ! le fameux Haii dTslande !
— BrrrI je gage (jue ce formidable généra! ne sait seulement |)as armer un nious(int>t en quatre mouvemcas, ou charger une carabine n l'impériale !
Randmer éclata de rire.
— Oui, riez! poursuivit le capitaine. 11 sera fort gai en effet de croiser de bons sabres avec de viles pioches, cl de nobles piques avec des fourches ;i fumier ! voilà de dignes ennemis I mon brave Drake n'aurait pas daigné leur mordre les jambes!...
Le capiiaine continuait de donner un cours énergique ù son indignation, lorscju'il fut inierrompu par l'arrivée d'un officier ([ui accourait vers eux tout essoufllé — Capitaine Lory! mon cher l\andmer !
— Hé bien ! dirent-ils tous deux à la fois...
— Mes amis .. je mis glacé d'horreur .. D'Alilefeld ! le lieutenanl d'Ahlefeld ! le ti!s du grnnd chancelierl vous savez, mon cher buron Randmer, ce Fr(déric... si élégant, si fat!...
— Oui, rcpomlit le jeune baron, très élégant ! CejiendanI, au dernier bal de Cliarlollenbuurg, mou déguis' ment était d'un meilleur geùt que le sien... — Mais que lui est-il donc arrivé ?
— ie sais de qui vous voulez parler, disait en même temps Lory, c'est Frédéric d'Ahlefeld, le lieutenant de la troisième compagnie, qui a les revers bleus. Il lait assez négligemment son service.
— On ne s'en plaindra plus, capitaine Lory.
— Comment? dit Randmer.
— Il est en garnison à Walstrohm, continua froidement le vieux capitaine.
— Précisément, reprit l'autre, le colonel vient de recevoir un messager... Ce pauvre Frédéric !
— Mais qu'est-ce doue? capitaine Bùllar,vous m'effrayez.* Le vieux Lory poursuivit :
— BrrrI notre fat aura manqué aux appris, comme à son ordinaire; le capitaine aura envoyé en prison le (ils du grand-chancelier; et voilà, j'en suis sur, le malheur qui vous décompose le visage!
Bollar lui frappa sur lépaule.
— Capitaine Lory, le lieutenant d'Ahlefeld a éié dévoré tout vivant.
Les deux capitaines se regardèrent fixercenl, et Randmer, un moment étonné, se mit toul-à coup h rire au.*; édals.
— Ahlahl capitaine Bollar, je vois que vous êtes toujours mauvais plaisant. Mais je ne donnerai pas dans cellelà, je vous en préviens.
El le lieutenant, croisant ses deux bras, donna un libre essor à toute sa gaîté,en jurant que ce qui l'amusait le plus, c'était la crédulité avec laquelle Lory accueillait les amusantes inventions de Bollar. Le conte, disait-il, élaii vraiment drôle, et c'était une idée lout-à-fait divertissante que de faire dévorer tout cru ce Frédéric ([ui avait de sa peau un soin si tei dre et si ridicule.
— Randmer, dit gravement Bollar, vous êtes un fou. Je vous dis que d'Ahlefeld est mort. Je le tiens du colonel : — Mortl
— Oh ! qu'il joue bien son rùle ! reprit le baron toujours en riant; qu'il eslamusant !
Bollar haussa les épaules, et se tourna Vrrs le vieux Lory, qui lui demanda avec sangiroid quelques détails.
— Oui vraiment, mon cher capitaine Bollar, ajouta le rieur inextinguible, contez-nous donc par qui ce pauvre diable a été ainsi mangé. A-t-il fait le déjeuner d'un bup, le goûter d'un buffle, ou le souper d'UH ours ?
— Le colonel, dit Bollar, vient de recevoir en roule une dépèche qui l'instruit d'abord ([ue la garnison de Walhstrom se replie vers nous, devant un parti considérable d'insurgés...
Le vieux Lory fronça le sourcil.
— Ensuite, poursuivit Bollar, que le lieutenant Frédéric d'Ahlele'd, ayant été, il y a trois jours, chasser dans les montagnes, du côté de la ruine d'Arbar, y a rencontré un monstre, qui l'a emporté dans sa caverne, et dévoré.
I B SIECU. — VI.
Ici le lieutenant Randmer redoubla ses joyeuses exclamalions.
— Oh ! oh ! ( onime ce bon Lory croit aux contes d'enfans ! C'est bien, garde?, votre sérit;ux,nion cher Bollar; vous êtes admirablement drôle. Mais vous ne nous direz pas quel est ce monstre, cet ogre, ce vamp re, qai a emporté et mangé le lieutenant comme .-n chevreau de six jours !
—Je ne vous le dirai i>as, à vaiiSj murmura Bollar avec impatience ; mais je le dirai .'i Lory, ifui, n'est pas follement incréJule. — Mon cher Lcry, le monstre qui a bu le sang de Frédéric, c'est Ilan d'Islande.
— Le culonel des brigands ! s'écria le vieux officier.
— Hé bien ! mon brave Lory, reprit le railleur Randmer, a t on besoin de savoir l'exercice à i'inipéiiale, quand on lait si bien manœuvrer sa mâclioire?
— Baron Randmer, dit Bollar, vous avez ie même caractère que d'Ahlefeld : prenez garde d'avoir le même sort.
— J'affirme, s'écria le jeune homme, que ce qui m'amuse le plus, c'est le sérieux imperturbable du capitaine Bollar.
^ —Et moi, répliciua ceîui ci, que ce (|ui m'effraie le plus, c'est la gaité intarissable du lieutenant Ka dmer.
En ce moment un groupe d'officiers qui paraissaient s'entretenir vivement, se lapptocha de nos trois interlocuteurs.
— Ah ! pardieu! s'écria Randmer, il laut que je les amuse de l'invention de Bollar.— Camarades, ajoutat-il en s'avançant vers eux, vous ne savez pas ? ce pauvre Frédéric d'Ahlefeld vient d'être croqué tout vivant par le barbare Han d'Islande.—
E;i achevant ces paroles, il ne put réprimer un éclat de rire, qui, à sa grande surprise, fut accueilli des nouveauxvenus presque avec des cris li'indignation.
— Comment I vous riez!— Je ne croyais pas que Randmer dût répéter deceti,' manière une semblable nouvelle. — Rire d'un pareil mallieui! —
— Quoi! dit Randmer troublé, est-ce que cela serait vrai ■?
— Eh I c'est vous qui nous le répétez! lui cria-1-on de toutes parts. Est-ce que vous n'avez pas loi en vos paroles?
— Mais je croyais que c'était une plaisanterie de Bollar...—
Un vieux officier prit la parole.
— La plaisanterie eût été de mauvais goût ; mais ce n'en est malheureusement pas une Le baron Vœihaûn, notre colonel, vient de recevoir cette fatale nouvelle.
— Une affreuse aventure ! c'est eflrayant, répétèrent une foule de voix. '
— Nous allons donc, disait l'un, combattre des loups et des ours à face humaine !
— Nous recevrons des coups d'arquebuse, disait l'autre, sans savoir d'où ils partiront; nous serons tués un à un, comme de vieux faisans dans une volière.
— Cette mort d'Ahlefeld, cria Bollar d'une voix solennelle, fait frissonner. Notre régiment est malheureux. La mort de Dispolsen, celle de ces pauvres soldats trouvés à Cascadlhymore, celle de d'Ahlefeld, voilà trois tragiques événemens en bien peu de temps.
Le jeune baron Randmer, qui était resié muet, sortit de sa rêverie.
— Cela est incroyable, dit il ; ce Frédéric, qui dansait si bien I
Et après eetle réflexion profonde, il retomba dans ie silence, tandis que le capiiaine Loiy affirmait qu'il é ait très affiigé de la mort du jeune lieutenant, et faisait remarquer au second arquebusier, Toric Belfast, ([ue le cuivre de sa bandoulière était moins brillant qu'à l'ordinaire.
Cliul! rliut! voilà un liomme qui descend de là-liaul |)ar le nioycn d'une écliclle.
— Oh! oui, c'est un espion.
—Le ciel ne peuvail ra'accoider une plus grande faveur que colle do pouvoir vous livrer... ma vie. Je suis h vous; mais dites-moi , de grâce , à qui apparlii'nl celte armée.
— Au eomle de Barcelone.
— Quel comte ?
— Qu'est-ce donc ?
— Général, voilà un espion de l'ennemi.
— D'où ncns-tu ?
— Je venais ici bien éloigné de songer à co
qiie je devais y trouver; je ne m'attendais pas à ce que je vois.
LoPE DE Vega, la Fuerza lastimosa.
Il y a quelque tliose de 5.inistre et de désolé d&ns l'aspect d'une campagne rase et nue, quand le soleil a disparu ; lorsqu'on est seul, (]u'oii marche en lirisanl du pied des tronçons de paille séclie, au cri monotone de laciga'e, et qu'on voit de grands nuages déformés se coucher lentement sur l'horizon, comme des cadavres de fantômes.
Telle était 1 impression qui se mêlait aux tristes pensées d'Ordenfr, le soir de son inutile rencontre avec le brigand d'Islande. Etourdi un moment de sa brusque disparition, il avait d'abord voulu le poursuivre-, mais il s'était égaré dans les bruyères, et il avait erré toute la journée dans des terres de plus en plus incult' s cl sauvages, sans rencontrer trace d'homme. A la chute du jour, il se trouvait dans une plaine spacieuse, qui ne lui offrait de tous cùiés qu'un horiïon égal et circulaire, où rien ne promettait un abri au jeune voyageur exténué de fatigue et de besoin..
Encore, si ces souffrances corpor( Iles n'eussent pas été aggravées par les tristesses de son âme ; mais c'en était fait! il avait atteint le terme de son voyage, sans en remplir le but. Il ne lui restait même plus ces folles illusions d'espérances qui l'avaient entraîné ù la poursuite du brigand; et maintenant que rien ne soutenait plus son cœur, mille pensées déc(^irageanles, qui n'y trouvaient poiiU place la-veille, venaient l'assaillir. Qu'al'.ailil faire? conirjieiit revenir vcis S'humackT sans lui ajiporlcr le salut .l'Ethel? de quelle effrayante nature étaient les malheurs que la conquête de la fatale cassette eût prévenus P Et son mariage avec Ulrique d'Ahleleld! S'il pouvait du moins enlever son Ethel à cette indigne captivité ; s'il pouvait fuir avec elle, et emporter son bonheur dans quelque lointain exil !. .—
Il s'enveloppa de son manteau et se coucha sur la terre. Le ciel était noir; une lueur orageuse apparaissait pai intervalles dans les nues comme à travers un crêpe funèbre, et s'éteignait ■. un vent froiu lournail sur la plaine. Le jeune homme songeait à peine h ces signes d'une tempête iolente et prochaine ; et d'ailleurs, quand il eût pu trouver un asile où fuir l'orage et se reposer de ses fatigues, en eût-il trouvé un où fuir son malheur, ei se reposer de ses pensées?
Tout-àcoup des sons confus de vo'x humaines arrivèrent à son oreille Surpris, il se souleva sur le coude, et aperçut, â quelque dislance de lai, comme des ombres se mouvoir dans l'obscurité. Il regarda ; une lumière brilU au milieu du groupe mystérieux, et Ord.ner vit, avec un élonnement facile à concevoir, chai une de ces figures fantasmagoriques s'onfonccr suciessivemeiit dans la terre — Tout disparut.
Ordener était au-dessus des superstitions de son temps et de son pivs. Son esorit grave et mûr ignorait ces crédu. lités vaincs, ces terreurs étranges qui tourmentent l'enfance des peuple;, de même que l'en'ance des hommes II y avait cependant dans celte apparition singulière quelque chose de
surnaturel qui lui inspira ui c religieuse défiance de sa rai son ; car nul ne sait si les esprits des morts ne reviennent pas (|ue!quefois sur la terre.
11 se leva, fit un signe de croix, et se dirigea vers le lieu où 1 i vision avait disparu. De larges gouttes de pluie commençaient à tomber; son manteau se gonflait comme une voile, et la i)lanie de sa toque, tourmentée par le vent, baltait son visage.
11 s'arrêta tout-à-coup. — Un éclair venait de lui montrer devant SCS pas une sorte de puits large et circulaire, où il se serait infailliblement précipité sans la lueur bienfaisante de l'orage. Il s'approcha du gouffre. Une lumière vague y b illait à une profondeur effrayante, et répandait une teinte rouge;;trc sur l'extrémité inférieure de cet immense cylindre cr.usé dans les entrailles de la terre. Ce rayon, qui semblait un feu magique allumé par les gnomes, accroissait, en (luelque sorte, l'incommensurable étendue des ténèbres que l'œil était contr.iinl de traverser pour l'atteindre.
L'inttépi.de j>une homme, penché svr l'abîme, écouta. Un bruit lointain de voix monta à' son oreille. Il ne douta plus qud les êtres qui avaient étrangement paru et disparu à ses yeux, iie se fussent plongés dans ce gouffre, et il sentit un dé:ir invincible, p.irce qu'il était sans doute dans sa destinée, (l'y descendre après eux,dùt-il suivre d'S spectres dans une des bouches de l'enfer, D'ailkurs,^ la tempête commençait avec foreur, et ce gouffre Ici préseuiait un abri contre elle. Mais (uniment y descendre? quel chemin avai nt pris ceux qu'il voulait suivre, si ce n'éiaient pas des fantômes? —Un second éclair vint à son secours, et lui lit voir à ses pieds l'extrémité supérieure d'une échelle «lui se prolongeait dans les profondeurs ou puits. Celait une forte solive verticale, que traversaient horizontalement, de distance en dislance, i e courtes barres de fer destinées à- recevoir les pieds et les mains de ceux qui cstrkient s'aventurer dans ce gonffie.
Ordener ne balança pai. Il se suspendit audacieusement à \à formi iable éclullc, 1 1 s'enio: ça dair l'abîme, sans savoir même si elle le conduirait jusqu'au fond, sans songer «[u'il ne reverrait peut-être p'us 'e foleil Bientôt, dans les ténèbres qui couvraient sa télé, il ne distingua plus le ciel qu'aux éclairs bleuâtres qui 1 illuminaient fréquemment, r.ier.tôt la pluie abondante, qui battait la surface de la terre, n'arriva plus à lui qu'en rosée line et vaporeuse. Bientôt le tourbillon de vent tui s'engouffrait impétueusement dans le puits, se perdit au dessus de lui en long sifflement. Il descendit, il descendit encore, et à peine paraissait il s'être rapproché de la liimièr' souterraine. Il continua sans se décourager , en évitant seulement d'abaisser son regard dans le gouffre, de peur d'y être précipité par un étourdissèment.
Cependant, l'air de plus en plus étouffé, le bruit de voix de ])lus en plus distinct, le reflet pourpré qui commençait à colur r a murailie circuisirc du puits, l'avertirent enlin qu'il n'était |.:is loin du l'uinl. Il descendit encore quelques échelons, et son regarl |iut voir clairement, au bas de l'é helh", l'entrée d'un souterrain éclairée d'une hieur tremblante et rouge, tandis que son oreille était frappée par des paroles qui attirèrent tome son attention.
— Kennybol n'arrive pas, disait une voix du ton de l'impatience.
— Qui peut le retenir? répétait la même voix après un moment de silence.
— Nous l'ignorons, seigneur Hacket, répon ^ait-on.
— Il a liù passer la nuit chez sa sœur Maase Braall, du village de Surb, «joutait une antre voix.
— Vou; le Noyez, reprenait la première, je tiens, moi, tous mes engagemeiis... J'' devais vous amener Han d'Islande pour chef; je" vous l'amène.
Un niurnuire, dont il était facile de deviner le sens, répondit,'» ces paroles. La curiosité d Ordener, déjà éveillée par le nom de ce Keunybol, qui lui .ivail tant causé de surprise lavei le, redoubla au nom de Ilan d'Islande.
La même voix reprit :
— Mes ami j, Jouas, Norbiih, si KeDnybol est en retard,
HAN DISLANDE.
qu'importe! nous sommes assez nombreux pour ne plus rien craindre; avez-vous trouvé vos enseigner dans les ruines de Crag ?
— Oui, seigneur Hacket, réponiliient plusieurs voix.
— Eh bien ! levez l'étendard, il en est temps 1 Voici de l'or ! voici votre invincible clief. Courage ! marchez à la délivrance du noble Schumacker, de i'inloriuné comte de Griffenfeld I
— Vive ! vive Schumacker ! répétèrent une foule de voix, elle nom de Schuiiiaker ^e prolongea d'échos en échos dans les replis des voûtes souterraines.
Ordener, conduit de curiosité en curiosité, d'étonnement en étonnement, écoutai', respirant à peino. Il ne pouvait croire ni comprendre ce qu'il entendait. Schumacker mêlé à Kennyb-1, à Han d'Islande! Quel ctîiit ce drame ténébreux dont, spejîtateur Ignoré, il entrevuyait une scène ? De qui défendait-on !e^ jours ! de qui jouait-ou la lête ?
— Ecoulez, reprit la mi'mc voix, vous voyez l'ami, le confident du noble comte de Griflenfeld ..
C'était la premiè-afois quOrdener entendait cette voix. Elle poursuivit :
— ... Âccordfz-moi votre confiance, comme il m'accorde la sienne. Amis, tout voiisfavorise ■ vous arrivez à Dronlhe m sans rencontrer un ennem.i.
— Seigneur Hacket, interrompit une veix, marchons. Peters m'a dit avoir vu dans les défilés tout le régiment de Munckholm en marche contre noua.
— Il vous a trompé, répondit l'autre avec autorité. Le gouvernement ignore encore votre révolte, et sa tranquillité est telle, qu'i celui qui a repoussé vos ju.Mes plaintes, votre oppresseur,1'oppresseur de l'illustre et malheureux Schumacker, le général Levin de Knud, a quitté Drontheim pour aller dans la capitale assister aux fêles du fjmeux mariage de son éljve Ordener Guldenlew avec Uirique d'Ahlefeld.
Qu'on juge de l'émotio:! d'Oriener. Dansée pays sauvage et désert, sous cette voûte mystérieuse, e.ucndre des inconnus prononcer tous les noms qui riuiéressalenl, et jusqu'au sien propre! Un doute atfreux s'éleva dans "son cœur. Seraitil vrai? élait-ce en effet un agent du tomlo de Grifl'eiiteld dont il entendait la voix? Quoi! Schumacker, ce vieillard vénérable, le noble père de sa nçble Eiliel, se rcvollait contre le roi son seigneur, soudoyait des brigands, allumait une guerre civile ! et c'était pour cet hypo'crile, pour ce rebelle, qu'H avait, lui, fils du vice roi de Norwége, élève du général Levin, compromis son avenir, expose sa vie! c'était pour lui qu'il avait cherché et combattu ce brigan.d islandais avec lequel Schumacker paraissait l'iri; d'intelligence, puisqu'il le plaçait à la tête de ses 'jandits ! Q.ii sait même si celte cassette, pour laquelle lui, Ordener, avait été sur le point do donner son sang, ne contenait |ias quelques unes des indignes secrets de cette trame odieuse ? Ou plutôt le vindiratif prisonnier de MuMckholiu ne s'était-il pas joué de lui? Peutêtre il avait découvert son nom; jjcut être, et combien celle pensée fut douloureuse pour le magnania:e jeune homme, n'avait il désiré, en le poussant à ce falal voyage, que la perte du lils d'un ennemi !...
Hélas I lorsqu'on a longtemps porté le nom d'un malheureux en vénération et en amour; quand, dans le secret de sa pensée, on a juré à son infortune un attachement inviolable, c'e.U un moment bien amer que celui où l'on reçoit son salaire d'ingiatitUile, où l'on sent que l'on est désenchanté de la générosité, et qu'il laul renoncer ;■! ce bonl'.eur si pur et si doux du dévouement. On a vieillit!!) un instant de la pli;s triste des vieillesses, on est dBveMU vieiix d'exiiéricnce, et l'on a perdu la plus belle des illusions de la vie, qui n'a de beau que les illusions. 'v ' ^
Telles étaient les désolantes' pensées qui se pressaient coEfuiénii-iit dans l'ùme d'Ordener. Le noble jeune hoinine eût voulu mourir dans ce fatal moment; ii lui semblait ((uc toute la léliriic de sa vie lui échappait. Il y. avait bien dans les assertions de celui qui parlait comme envoyé de Griffenfeld, des choses qui lui païaîasaienlmensorigères ou douteuses ; mais comme elles n'étaient destinées qu'à abuser de malheureux campagnards, Schumacker n'en était que plus
coupable à ses yeux : et ce Schumacker était le père de son Ethell...
Ces réflexions agitèrent d'autant plus violemment son cœur qu'elles s'y précipitèrent toutes à la fois. Il chancela sur les barreaux qui le soutenaient, et continua d'écouter; car on attend parfois avec une impatience ixexplicable et une affreuse avidité les malheurs que l'on ledoule le plus.
— Oui, poursuivit la voix de l'envoyé, vous êtes commandé par le formidable Han d'Islande. Qui osera vous combattre? Votre cause est celle de vos femmes, de vos enfans indignement dépouillés de votre héritage, d'un noble infortuné, depuis vingt ans plongé injustement dans une infâme prison. Allons, Schumacker et la liberté vous attendent. Guerre aux tyrans!
~ Guerre! répétèrent mille voix; et l'on entendit dans les détours du souterrain un long bruit d'armes se mêler aux sons rauques delà trompe des montagnes.
— Arrêtez! cria Ordener. Il avait descendu précipitamment le res^ft de l'échelle. L'idée d'épargner un crime à Schumacker et tant de mallieuri à son pays s'était emparée impérieusement de tout son être. Mais, au moment où il était apparu sur le seuil du souterrain, la crainte de perdre, par d'imprudentes déclamations, le père de son Ethel, et peut être son Ethel elle-même, avait remplacé tout autre sentiment en lui ; et il était resté lu, pûle et jetant un regard étonné sur le tableau singulier qm s'offrait à sa vue.
C'était comme une immense place d'une ville souterraine, dont les limites se perdaient derrière une foule de piliers qui soutenaient les voûtes. Ces piliers brillaient comme des pilastres de cristal aux rayons d'un millier de torches que portait une multitude d'hommes bizariemenl armés et répandus confusément dans les profondeurs de la place. On eût dit, avoir tous ces points lumineux et toutes ces figures efl'rayantes errer dans les ténèbres, une de ces assemblées fabuleuses dont parlent les vieilles chroniques, de sorciers et de démons i|ui portaient des étoiles pour llambeaux, et illuminaient la nuit les vieux' bois elles châteaux écroulés. Un long cri s'éleva: — Un étranger ! Mort 1 mort I Cent bras étaient déjà levés sur Ordener. Il porta la main à son côté pour y chercher sou sabreT.. — Noble jeune homme ! dans son généreux élan il avait oublié qu'il était seul et désarmé.
— Attendez, attendez! cria une voix ; la voix de celui en qui Ordener voyait l'envoyé de Schumacker. C'était un petit homme gras, vêtu de noir, ii l'œil gai et faux. Il s'avança vers Ordener.
— Qui êtes-vous? lui dit-il.
Ordener ne répondit pas : il était saisi de toutes parts, et il n'y avait pas «ne place sur sa poitrine où ne s'appuyât la pointe d'une épée ou le canon d'un pistolet.
— -Esi-ce que tu as peur? demanda le petit homme avec un sourire.
— Si ta main était sur mon cœur au lieu de ces épées, dit froidement le jeune homme, tu Terrais qu'il ne bat pas plus vite que le tien, en supposant i\w. tu aies un cœur.
— Ah 1 ah ! dit le iielit homme, il fait le fier ! hé bien 1 qu'il meure. Et il tourna le dos-
— Donae-moi la mort, répliqua Ordener ; c'est tout ce que je veux te devoir.
— Un instant, seigneur Hacket, cil un vieillard à barbe touffue, qui se tenait appuyé sur un long mousquet. Vous êles ici chez moi, et j'«i seul le droit d'envoyer ce chrétien raconter aux morts ce (lu'il a vu ici.
Le seigneur Haiket se mit à rire: — Ma foi, mon cher Jouas, comme il vous plaira i Peu m'imporle que cet espion soit jugé parvous, pourvu qu'il soitcondamné.
Le vieillard se tourna vers Orden#r :
— Allons, dis-nous qui tu es, toi (|ui souhaitais si audacicusenient de savoir qui nous sommes.
Ordener garda le silence. Entouré des étranges partisans de ceSchuniacker, pour lequel il aurait si volonli-TS donné son sang, il n'éprouvait en ce moment qu'un désic infini de la mort.
vicrroii HUGO.
— Sa courioisie n»î veut pas répondre, dit le vieillaril. i Quand le rrnard rsl pris, il no (rie plus. Tiicz-le. 1
— Mon hrave Jonas, reprit Ilarkel, que la mort de cet lionirne soil le premier exploit de Han d'Islande parmi vou.«.
— Oui, o;ii ! crièreiît une foule de vois. Ordener étonné, mais toujours intrépide, cliereha des yeux ce Han d'Islande, auquel il avait si vaillamment disputé sa vie le mali« iiicme, et vit, avec un redoublement de surprise, s'avancer vers lui un homme d'une stature colossale, vêtu du costume des montagnards. Ce géant fixa sur Oïdener un regard atroccmenl slupide, et demanda une hache.
— Tu n'es pas Uan d'Islande ! dit Ordener avec force.
— Qu'il meure! qu'il meure! cria Hackct d'une voix furieuse.
Ordener vil (|u'il fallait mourir. Il mit la main dans sa poitrine, afin d'en tirer les cheveux de son Elhel et de leur donner un dernier baiser. Ce mouvement fit tomber un papier de sa ceiniurj
— Quel est ce papier? dit IIacl;el ; Norbitli, prenez ce papier.
Ce Norbilli était un jeune honinir. dont les (rails noirs et durs avai-nt une expression de noblesse, il ramassa le papier et le déploya.
— Crand Dieu ! s'écria t-il, c'est la passe de mon pauvre ami Chrislophorus Neulani, de ce malheureux camarade qu'ils ont exécuté, il n'y a pas huit jours, sur la place publique de Skonpen, pour fausse monnaie.
— Hé bien! dit Hack?t avec l'ae.cent d'une attente trompée, gariez ce rhirton de papier. Je le croyais plus importun. Vous, mou cher llan d'Islande, expédiez votre homme.
Le jeune Norbitli se plava devant Ordener, et s'écria : ^ Cet homme est sous ma protection. Ma tète tombera avant qu'il tombe un cheveu de la sienne. .le ne souflrirai pas que le sauf-conduit de mon ami Christophorus Nedlain soit violé.
Ordener, si miraculeusement protégé, baissa la lêle et s'humilia; car il se rappelait combien il avait dédjigneusenient accueilli en lui-même le vœa touchant de l'aumôuier Athaïase Munder : — Puisse le don du mourant être un Uenfdit pour le voyaycur !
— Bah ! bail ! dit Hackct, vous dites là des folies, mon brave Norbiili. Cet homme est un espion : il faut qu'il meure.
— En effet, dit le v eux Jonas, I>forbith a raison. Comment voulez vous qu'on tue cet étranger, seigneur Hacket? il a la passe de Chrsiophorus Nediam.
— Mais c'est un espion, c'est un espion, reprit Hacket. Li^ vieillard se plaça près du jeune homme, devant Ordener, et tous deux dirent gravement:
— Il a la passe de Christophoius Ncdlam, qui a été pendu à Skongen.
Mackei vit qu'il fallait céder; car tous les autres commençaient à murmurer, en disint que cet étranger ne pouvait mourir, puis(|u'il porlail !e sauf conduit de Nediam le faux-monnayeur.
— Allons, dit il entre ses denlsavec une rage concentrée, qu'il vive donc. Au resl'*, c'est votre affaire.
— Ce serait le diable que je ne le tuerais point, dit Norbilh tri mphant.
Eu parlant ainsi, il se tourna vers Ordener.
— Ecoute, poiirsui\it-il, lu ilois être un bon frère puisque tu as la passe de Nediam mou pauvre ami. Nous sommes les mineur- royaux. Nous n us révollons pour qu'on nous délivre de la tutelle. Le seigneur Hackct, que lu vois, dit que nous prenons les armes pour un (criain comle de Scbumacker; mais moi je nelecoiiniis pas. Etranger, notre ciuse est juste. Kcoute, cl réponds-moi comiiic si ta répondais à ton sailli patron. V.'ux-tu être des i:olrcs?
Une pensée |iassa,dans l'esprit dOrdencr.
— Oui, répnnditil.
Norbith lui présenta un sabre, qui! reçtil en silence.
— Frère, dit le jeune chef, si ta veux nous trahir, lu commenceras par me luer.
En ce moment le son de la (rompe retentit sous les arceaux de la mine, et l'on entendit des voix éloignées qui disaient' Voilà Kennybol! »
XXXH.
Il y a des pensées dans la tête qui vont jus qu'aux cieux.^EttB
liomancts espagnoles.
L'àme a quelquefois des inspirations subites, des illuminations soudaiies, dont uo volume entier de pensées et de rédexions n'exprimerait pas mieux l'étendue, ne sonderait pas plus la profondeur, que la clarté de mille flambeaux ne rendrait la lueur immense et rapide de l'éclair.
On n'essaiera donc pas d'analyser ici l'impulsion impérieuse et secrète (lui, à la pruposilion du jeune Norbith, jeta le noble fils du vice-roi de Norwége parmi des bandits qui se révoltaienpour un proscrit. Ce fut to»t .1 la fois, sans douie, un généreux d'Jsir d'approfondir cette ténébreuse aventure, mêlé ù un dégoût amer de la vie, A un insouciant dése=|)oir de l'avenir ; peut-être je ne sais quel doute de la culpabilité de Scliumacker, inspiré par tout ce qu'olTraient de louche et de faux les apparfnces diverses qui avaient frappé le jeune homme, par un instinct inconnu de la vérité, et surtou( par son amour pour Eibel. Enfin, ce fut certainement une révélation intime du bien qu'un ami clairvoyant it Schumacker pourrait lui faire, au milieu de ses aveugles par. tisans.
Est-ce là le chel ? ses regards m'effraient, je n'oserais lui parler.
Mathiri.n, Beriram.
Aux cris qui annonçaient le fameux chasseur Kennybol, Hacket s'élança précipitamment au devant de lui, en laissant Ordener avec les deux aulr s chefs.
— Vous \oilà enfin, mon cher Kennybo I Venez que je vous présente à votre formidable chef, Han d'I>lande.
A ce nom, Kennybol, qui arrivait piile, haiclaiil, les cheveux hérissas, le visage inondé de sueur, et les mains teintes de sang, recu'a de trois pas.
— Han d'Islande!
— Allons, dit Hackel, rassurez-vous! il vient pour tous seconder. Ne voyez en lui qu'un ami, (ju'un compagnon...
Kennybol ne l'enlendail pas.
— Han d'Islande ici! répéla-(-il.
— Hé! (lUi, dit Hackel, en réprimant un rire équivoque; allez- ous en avoir |)eur''
— Quoi I inlerrompil pour la troisième fois le chasseur, vous m'aflirmez. . Han d'Islande dans cette mine!...
Hacket se lourna vers ceux qui l'eiiloiiraient : — Est-ce que noire brave Kennybol est fou? Puis, s'adressant à Kennybol : —Je lois que c'est la crainte de Han d'Islande qui vous 3 retard''.
Kennbol leva la main au ciel : — Par Eiheldera, la sainte martyre iiorwégieniie, ce n'est pas la crairile de llan d'Islande, seigneur Hacket, mais bien llan d'Islande lui-même, je vous jure, qui m'a empêché d'être iii plus lot.
Ce; iiaroles lireiil êclaier un iiuirmure d'éionuemenl parmi
la foule de montagnards et de mineurs qui enloiiraient les
deux inlerlociiloiirs, et jelèrcnl sur le fruiit de Hackct le
' même nuage que l'aspect et le salut d'Ordencr y avaient déjà
lait nailrc un moment auparavant.
Il AN D'ISLANDE.
— Comment! que dites-vous? demandaî-il en baissant la voix.
— Je dis, seigneur Hackft, que sans votre maudit Ilan l'Islandais, j'aurais été ici avant le premier cri de la chouette.
— En vérité ! Que vous a-t-il donc fait?
„ — Oh ! ne me le demandez pas; je veux seulement que ma barbe blanchisse en un jour, comme le poil d'une hermine, si l'on me surprend de ma vi?, puisqu'il est vrai que je vis encore, à la chasse d'un ours blanc.
— Est-ce que vous avez failli ê're dévoré par un ours? Kennybol haussa les épaules, en signe de mépris :
— Un ours! voi!.*! un redoutable ennemi! Kennybol dévoré par un ours! Pour qui me prenez-vous, seigneur Ilacket?
— Ah I pardon, dit Ilacket en souriant.
— Si vous saviez ce qui m'est arrivé , mon brave seigneur, interrompit le vieux chasseur en baissant la voix, vous ne me répéteriez poin' que H-.n d'Islande est ici
Hacket parut de nouveau un moment déconcerté. Il arrèlà brusquement Kennybol par le bras, comme s'il craignait qu'il n'app-ochàt davantaçe du point de la place sou'erraine nii l'on apercevait, au-dessus ries lêles des mineurs, b. tèle énorme du géant.
— IWon clier Kennybol, dit-il d'une voix presque folennelle, contez-moi, je vous prie, ce qui a causé votre retard. Vous sentez (ju'au moment où nous sommes tout peut être d'une haute importance.
— Gela est vrai, dit Kennybol après un moment de réflexion.
Alors, cédant aux instances réitérées de Hacket, il lui raconta comment il avait, le malin même, aidé de six compagnons, poussé un ours blacc jus'iu'aux enviions de la grotte de Walderhog, sans s'apercevoir, dans l'ardeur de lâchasse, qu'il était si près de ce lieu redoutable; comment les plaintes de l'ours aux abois avaient attiré un petit homme, un monstre, un démon, qui, armé d'une hache de pierre, s'était jeté sur eux à la défense de l'ours L'apparition de cette espèce de diable, qui ne pouvait être autre que Uan, le démon islandais, les avait glacés tous sept de terreur; enfin, ses six malheureux camarades avaient été victimes des deux monstres, et lui, Kennybol, n'avait dû son salut qu'à une prompte fuite, qui n'avait pas été entravée, grâce fi son agilité, h la fatigue de Han d'Islande, et, avant tout, h la protection du bienheureux patron des chasseurs, saint Sylvestre. — Vous voyez, seigneur Ilacket, dit-il en icminant son récif encore plein de son épouvante, et orné de toutes les fleurs de la rhéloriiiue des montagnes, vous voyez que si je viens lard, ce n'est pas moi ([u'il faut accuser et qu'il est impossible que le démon d'Islande, (|uc j'ai laissé ce nialin avec son ours, s'acliarnant sur les cadavres de mes six pauvres camarades dans la bruyère de Walderhog, soit mainlenant, comme noire ami, dans cette mine d'Apsyl Corh, à notre rendez-vous. Je vous proteste que cela ne se peui. Je le connais, ;'i prisent, ce démon incarné; je l'ai vu !
Hacket, qui avait tout écoulé altentivemeiit, prit la parole et dit d'une voix grave :
— Mon brave ami Kennvbol, quand vous parlez de Han d'Islande ou de l'enfer, ne croyez rien inipo.ssible. Je savais tout ce que vous venez de me dire...
L'expression de rextrême étonninient et de la plus naïve crédulité se peignit sur les traits sauvages du vieux chasseur des monts de Kole. — Comment?
— ... Oui,po;!rsnivit Ilacket, .'^.ur le visagri duquel un observateur plus adroit eût peut-être démêlé quelque chose de triomphant et de sardouique, 'c savais tout, excepié pourtant que voi's fussiez le héros de cette tri le aventure. Han d'Islande me l'avait contée en me suivant ici.
— Vraiment! dit Kennybol; et son regard attaché sur Hacket Venait rie prendre un ;iirde crainte et ce re?pe.;t.
Hacket continua avec le même sang-lrcid : — Sans riouie; mais maint' liant soyez îrauquille, je vais vous ronduire il ce formidable Ilan d'Irlande.
Kennybûl [loussa un cii d'cITrûi
— Soyez tranquille, vous dis-je, re;irit Ilacket. Voyez ni
lui votre chef et votre camarade; gardez-vous seulement de lui rappeler en rien ce qui s'est passé ce matin. Vous comprenez?
Il fallut céder, mais ce ne fut pas sansune vive répugnance intérieure qu'il consentit à se laisser présenter au démon. Ils s'avsncèrent vers le groupe où étaient Ordener, Jonas et NorbiUi.
— Mon bon Jonas, mon cher Norbith, dit Kennybol, qae Dieu vous assiste I
— Nous en avons besoin, Kennybol, dit Jonas.
En ce moment, le ."égard de Kennybol s'arrêta sur celui d'Ordener, qui cherchait le sien.
— Ah! vous voilà, jeune homme, dit-il en s'approchant vivement de lui et lui tendant sa main ridée et dure, soyez le bienvenu. 11 paraît qne votre hardiesse a e» bon succès?
Ordener, qui ne comprenait pas que ce montagnard parût le comprendre si bien, allait provoquer une explicatioB, quand Norbith s'écria ;
— Veiis connaisse?, donc cet étranger, Kennybol?
— Par uKin ange gardien, si je le connais! Je l'aime et je l'estime. Il est dévoué comme nous tous h la bonne cause que nous servons.
Et il lança vers Ordt-ner un second regard d'intelligence, auquel celui-ci se préparait à répondre, lorsque Hacket, qui éVM allé chercher son géant, que tous ces bandits semblaient fuir aec effroi, les aborda tous quatre en disant :
— Mon brave cha:.seiir Kennybol, voici votre chef, le fameux Han de Klipstadurl
Kennybol jeta sur le brigand gigantesque un coup d'oeil où il y avait plus de surprise encore que de crainte, et se pencha veis l'oreille de Hacket :
— Seigneur Hacket, le Han d'Islande que j'ai laissé ce matin à Walderhog était un petit homme.,.
Hacket lui répondit à voix basse :
— Vous oubliez, Kennybol ! un démon! '
— Il est vrai, dit le crédule chasseur, il aura changé de forme; et il fc détourna en tremblant pour faire furtivement un signe de croix.
Le masque approche : c'est Angélo lui-même ; le Jrôle entend bien son métier; il faut qu'il soit sûr de son fait.
Lessing.
C'est dans une somÈre forêt de vieux chênes, où pénètre à peine le pâle crépuscule du matin, qu'un homme de petite taille en aborde .un autre qui est seul, et qui parait l'attendre. L'entretien suivant commence à voix basse.
— Daigne votre grâce mi pardonner si je l'ai fait attendre! Plusieuts incidens m'ont retardé.
— Lesquels?
— Le chef des montagnards, Kennybol, n'est arrivé au rendez vous qu'S minuit; et nous avons en revanche été troublés par un témoin inattendu.
— Qui donc?
— C'est un homme qui s'est jeté comme un fou dans la mine au milieu de notre sanhédrin. J'ai pensé d'ahord que c'éla't un espion, et j'ai voulu le faire poignarder; mais il s'est trouvé porteur d/ la sauvegarde de je ne sais quel pendu fort respecté de nos niiiuurs, et ils l'ont pris sous leur protection. Je pense, en y réfléchissant, que ce n'est sans doute qu'uii voyageur <urieux ou un sivanl imbécile. En tous cas, j ai fiisposé n;cs mesures ;i son égard.
— T :ut va t-il bien du reste?
— Fort bien. Les mi curs de Giildbranslial et de Fa-roër, coiiiDiandé.s par le jeune No:bitli et le vieux Jonas; les monlagiiîr.'s do Kole, coniluil;-; par Kennybol, doiv, nt être en marche en ce moment. A «luaire milles de l'Eloile-B't'ue, lou'S i.,i'n!p'.!i;nons de IlubCallo et de Sund Mor les join-
VICTOR HUGO
dront; ceux de Kongsberg et la Iroupe des forgerons du Smiasfi!, qui ont dcj.1 l'oivé la garnisou de ^^'allislrom de se retirer, comme le noble coiiiie le sait, les attendent quelques milles plus loin. — Enfin, mon cher et lionoié maître, toutes ces bandes réunies feront halte celte nuit à deux milles de Skongen, dans les gorges du Pilier-Noir.
— Mais votre Han d'Islande, comment l'oDl-ils reçu?
— A\eo une entière crédulité.
— Que ne puis-je venger la mort de mon fils sur ce monstre! Quel malheur qu'il nous ait échappé!
— Mon noble seigneur, usez d'abord du nom de Han d'Islande pour vous venger de Scbumacker; vous aviserez ensuite au moyen de vous vt nger de Han lui-même. Les révoltés marcheront aujourd'hui tout le jour^ et feront halle ce soir, pour passer la nuit dans le délilé du Pilier Noir, k deux milles de Skoitgen.
— Comment! vous laisseriez jjénélrer si près de Skongen un rassemblement aussi considérable?... —Musdcemon!..
— Un soupçon, noble comte! Que voire giicc diigne envoyer, à l'instant niéiue, un mes ager au colonel Vœihaun, dent le régiment doit être en ce momeni à Skongen, iufor mezle que toutes les lorces des insurgés seront caicpéts cette nuit sans dt fiance dans le délilé du Pilier-Noir, qui semble avoir été ci-éé exprès pour les embuscades...
— Je vous comprends; mais pourquoi, mon cher, avoir tout dispo:é de façon que les rebelles soient si nombreux?
— Plus l'insurreclion sera formidable, seigneur, plus le crime de Scbumacker et votre mérite seront graiids. D'ailleurs, il importe qu'elle suit enlièremeni éteinte d'iui seul coup.
— Bien! mais pourquoi le lieu de halle est-il si voisin de Skongen 1
— Parce que, dans toutes les montagnes, c'est le seul où la défense soit impossible. Il ne sortira de là que ceux qui sont désignés pour figurer devant le tribunal.
— A merveille ! — Quelque chose, MusdœmoB, me dit de terminer prompiement cette affaire. Si tout est rassurant de ce côté, tout est inquiétant de l'autre. Vous savez que nous avons fait faire à Copenhague des recherches secrètes sur les papiers qui pouvaient être loalbés au pouvoir de ce certain Dispolsen?...
— Hé bien, seigneur?
— Eh bien, je viens d'apprendre à l'instant que cet intrigant avait eu des rapports mystériam avec ce maudit astrologue Cumbysulsum...
— Qui est mort dernièrement?
— Oui; et que le vieux sorcier avait en moiirant remis à l'agent de Scbumacker des papiers...
— Damnation 1 il avaii des lettres de moi, un exposé de notre plan!..
— De votre plan, Musdœmon I
— Mille pardons, noble comte, mais aussi pounjuoi votre grâce avait-elle élé fie livrer ù ce charlatan de Cumbysulsum?... le vieux traître!
— Écoulez, .Vusdœnion, je ne suis pas comme vous un être sans croyance et sans foi. — Ce n'csl i)as sans de justes raisons, mon cher, que j'ai loujouis eu confiance dans la' science magique du vieux Cunib>sulsuni.
— Que voire grâce n'a-l-elle eu auianl de défiance de sî fldéliié ((ue de coniiaiice en sa scii'iu;e f Au surplus, ne nous alarmons pas, mon nob « niailro. DisiioVsen est mort, ses papiers sont pi .'dus; dans quelques jours il ne seia jilus question de ceux au\qu Is ils pourraient servir.
— En tout cas, quc:le ac. us;;tlon pourriit n.oiU r jusqu'à -moi?
— Ou jusqu'à moi, protégé ■^r. votre grâce?
— Oh! oui, mou chi;r, vous pouvez, certes, comulu' sur sur moi ; mais hâioii.s, je vous piie, le tléi.oûratni de lout ceci : je vais envoyer le meiSdger au tolonel. Vt ne/, nfs gi ns m'allei.dei.t .leriièrc ces hallicrs, 1 1 il faut reprendre h- cliemin de Droulhiini, que !e i'^l>ckUnboiirgeois a quiiié Nans j doute. Allons, eunliiiuez à me bien .Muxir, ei, ma'gré lou.s les Cumbysuisuui cl les Diliiosen do <a ler-e, comptez sur i moi à la vie et à la uiurl! ■
— Je prie votre grâce de croire... — Diable!
Ici ils s'enfoncèrent tous deux dans le bois, dans les détours duquel leurs voix s'éteignirent peu à peu; et bientôt après on n'y entendit plus que le bruit des pas de deux chevaux qui s'éloignaient.
... Raltcz, tarnboui's ! ils viennent I
... Ils ont fait serment tous, et tous le mSmc sorniPnl, de no pas rentrer un Castillo sans le comte prisonnier, leur seipueur.
Us ont sa statue de pierre dans un chariot, et sont résolus à no retourner en arrière qu'en voyant la statue s'en retourner en arrière.
Et en signe que celui qui ferait un pas en arrière serait regardé comme un traître, ils ont tous lové la uiuin et prèle leur serment.
Kt ils marchent vers Arlaneon, aussi vile que pouvenl aller les beeuls qui traînent le chariot; ils ne s'arrêtent pas plus que le soleil.
Burgros reste désert : sculeiuenl les femmes ot les enlans y sont demeurés : il on est ainsi dans les environs.
Ils vont causant eiiseniblo du cheval ou du faucon, et se demandant s'il faut arirancbir la Castillo du trilMil qu'elle paie à l-èou.
Et avant d'entrer dans la Navarre, ils rctibontrent sur la frontière...
Romances espagnoles.
Pendant que la conversation qu'on vient de lire avait lieu dans une des forêts ((ui avoîsinent le Sniiasen, le■^ révoltés, diusés en trois colonnes, sortirent de la mine de plomb d'Apsyl-Corh, par l'enlrée principale, qui s'ouvre re plainpied sur un ravin profond.
Ordener.qui, malgré ses désirs de se rapprocher deKeniiybol, avait élé rangé dans la bande de Norbith, ne vit d'abord qu'une longr.e procession de torches, dont les feux, luttant avec les premières lueurs du jour, se rélléchissaîent sur des haches, des fourches, des pioches, des massues armées de pointes de fer, d'énormes marteaux, des pir-s, des leviers, et toutes les armes grossières que la révolte peut emprunter au travail, mêlées à d'autres armes régulières, (|ui annonçaient (jue celte révolte clait unç conspiralion : des mousquets, des iiiques, des sabres, des orabines et des arquebuses. Quand le soleil eut paru, et quo la lumière des torches ne fut plu-^; que de la fumée, il put mieux observer l'aspect de cette singulière armée, qui s'avançait en désordre, avec des chants rau(|ues et des cris sauvages, pareille à un Ironpeau de loups affamés qui vont à la con(|uêle d'un cadavre. Klle était partagée en trois divisions, ou plutôt en trois foules. D'abord marcliaieut les montagnards de Kole, commandés par Kennybol,au(|uel ils ressemblaient tous par leur costume de peaux de b.''tes, et i)res(iue par leur mine farouche et hardie. Puis venaient les jeunes mineurs de JNorbiih et les virux de Jouas, avec leurs grands feutres, l(!urs l'trges pantalons, leurs bras entièrement nus et leurs visages noirs, ijni tournaient vers le soleil des yeux slupides. Au-dessus de ces bandes lumuliueuses fioilaienl pêlemêle des bannière.-) couleur de reu,siir lesquelles on usait dilferentes lievises, telles que : l^vc Schtinmckcr : — Délivrons notre libérateur ! — / ibcrté atix mineurs ! Libertc au comte de < rill'iiifelJ ! — Mort à Guldentew ! — Morl aux oppresseurs ! Mort à d'AMefeld'.— Les rebelles parais>aieut plutôt considérer ces enseignes comn.e des fardeaux que comme des ornenu'ns, et elles passaient de main en main quand les porte-étendards étaient fatigués ou voulaient mêler le son (iiscordanl de leur trompe aux psalmodies et aux vociférations de leurs camarades.
L'arrière-garde de cette étrange armée se composait de
HAN D'ISLANDE
iW
dix rhariols traînés par des rennes et de grands ânes, destinés sans doute à porter les munitions; et l'avant garde, du géant amené par Uaclcet, qui mardiait seul, armé d'une massue et d'une hache, et bien loin duquel venaient, avec une sorte de terreur, les premiers rangs commanslés par Kennybol, qui ne le quittait pas des yeux, comme pour pouvoir suivre son chef diabolique dans les diverses transtiguralions qu'il lui plairait de subir.
Ce torrent de rebelles descendait ainsi, avec une rumeur confuse et en remplissant les bois de pins du bruit de la trompe des montagnes du Drontheimhus septentrioual. il fut bientôt grossi par les diverses bandes de Sund-Moër, deHubfallo, de Kongsberg, et la troupe des forgerons du Smiasen, qui présentait un contraste bizarre avec le resie des révoltés. C'étaient des hommes grands et forts, armés de pinces et de marteaux, ayant pour cuirasses de larges tabliers de cuir, ne portant pour enseigne qu'une hautecroix de bois, qui marchaient gravement et en cadence, avec, une régularité plus religieuse encore que militaire, sans autre chant de guerre que les psaumes et les canli(iues de la Bible. Ils n'avaient de chef que leur porte-croix, qui s'avançait sans armes à leur tête.
Tout ce ramas d'insurgés ne rencontrait pas un être humain sur son passage. A leur approche le chevrier poussait son troupeau dans une caverne, et le paysan désertait son village : car l'habitant des plaines et des vallées est partout le même ; il craint la trompe des bandits de même que le cor des archers.
Ils traversèrent ainsi des collines et des forêts semées de rares bourgades , suivirent des routes sinueuses où l'on voyait plus de traces de bêtes fauves que de pas d'hommes, côtoyèrent des lagunes, franchirent des torrens,des ravins, des marais. Ordener ne connaissait aucun de ces lieux. Une fois seulement, son regard, se levant, rencontra à l'horizon l'apparence lointaine et bleuâtre d'une grande roche courbée Il se pencha vers un de ses grossiers compagnons de voyage :— Ami, quel est ce rocher là-bas, au sud, à droite?
— C'est le Cou-de-Vatour, le rocher d'Oëlmœ, répondit l'autre.
Ordener soupira profondément.
Ma fille, Dieu vous garde et vous veuille*bénir.
RÉGNIEK.
Guenon, perroquets, peignes et rubans, tout était prêt chez la comtesse d'Ahlefeld pour recvoir le lieutenant Frédéric. Elle avait fait venir à grands frais le dernier roman de la fameuse Scu 'cry. On l'avait par son ordje revêtu d'une riche reliure à fermoirs de vermeil ciselé, et placé entre les flacons d'essence et les boîtes de mouches, sur l'élégante toilette à pieds dorés, ornée de mosaïque de bois, dont elle avait meublé le boudoir futur de son cî:er enfant Frédéric. Quand elle eut ainsi parcouru le cercle minutieux de ces petits soins maternels, qui l'avaient un moment distraite de la haine, elle songeait qu'elle n'avait plus autre chose à faire que de nuire à Schumacker et à Ethel. Le départ du général Levin les lui livrait sans défense.
Il s'était passé depuis peu dans le donjon de Munckholm une foule de choses sur lesquelles elle n'avait pu obtenir que des données très vagues. — Quel était le serf, vassal ou paysan, qui, â en croire les paroles très ambiguës et très embarrassées de Frédéric, s'était fait aimer de la fille de l'ex-chancelicr? — Quels étaient les rapports du baron Ordener avec les prisonniers de Munckholm ?— Quels étaient les motifs incompréhensibles de l'absence si singulière d'Ordener, dans un moment où les deux royaumes n'étaient occupés que de son prochain mariage avec cette Ulrique d'Ahlefeld qu'il paraissait dédaigner ?— Enfin, que s'était-il passé
entre Levin de Knud et Schumacker?...— L'espjit de la comtes.se se perdait en conjectures. Elle résolut' enfln , pour édaircir tous ces mystères, de hasarder une descente à Munckholm, conseil que lui donnaient à la fois sa curiosité de femme et ses intérêts d'ennemie.
Un soir, qu'Ethel, seule dans le jardin du donjon, venait de graver, pour la sixième fois, avec le diamant d'une bague, je ne sai' qu: 1 chiffre mystérieux sur le pilier noir de la poterne qui avait vu disparaître son Ordener, cette porte s'ouvrit. La jeune fille tressaillit. C'était la première fuis que cette poterne s'ouvrait depuis qu'elle s'était refermée sur lui.
Une grande femme pâle, vêtue de blanc, était devant elle. Elle présentait à Ethel un sourire doux comme du miel empoisonné, et il y avait, derrière son rpgard paisible et bienveillant, comme une expression de haine, de dépit et d'admiration involontaire.
Ethel la considéra avec éionnenient, presque avec crainte. Depuis sa vieille nourrice, qui était morte en ses bras, c'était la première femme qu'elle voyait dans la sombre enceinte de Munckholm.
— Mon enfant,dit doucement l'étrangère, vous êtes la fille du prisonnier de Munckholm ?
Ethel ne put s'empêcher de détourner la tête; quelque chose en elle ne sympathisait pas avec l'étrangère, et il lui semblait qu'il y avait du venin dans le souffle qui accompagnait cette douce voix. Elle répondit :
— Je m'appelle Ethel Schuniacker. Mon père dît qu'on me nommait, dans mon berceau, comtesse de Tongsberg et princesse de Wollin.
— Votre père vous dit cela !... s'écria la grande femme avec un accent qu'elle réprima ai;ssitôt. Puis elle ajouta : — Vous avez éprouvé bien des malheurs !
— Le malheur m'a reçue à ma naissance dans ses bras de fer, répondit la jeune prisonnière ; mon noble père dit qu'il ne me quittera qu'à ma mort.
Un sourire passa sur les lèvres de l'étrangère, qui reprit, du ton de la pitié :
— Et vous ne murmurez pas contre ceux qui ont jeté votre vie dans ce cachotPvous ne maudissez pas les auteurs de votre infortune ?
— Non, de peur que notre malédiction n'attire' sur eux des maux pareils à ceux qu'ils nous font souffrir.
— Et, continua la femme blanche avec un front impassible, connaissez-vous les auteurs de ces maux dont vous vous plaignez ?
Ethel réfléchit un moment, et dit :
— Toit s'est fait par la volonté du ciel.
— Votre père ne vous parle jamais du roi?
— Le roi?... c'est celui pour lequel je prie matin et soir sans le connaître.
Ethel ne comprit pas pourquoi l'étrangère se mordit les lèvres à cette répotise.
— Votre n)alheureux i ère ne vous nomme jamais, dans sa colère, ses implacables ernerns, le général Arensdorf, l'évêque Spollyson, le chancelier d'Ahlefeld?...
— J'ignore de qui vous me parlez.
— Et connaissez-vous le nom de Lev'n de Knud? -
Le souvenir >'■} la scène qui s'était passée la surveille enti e le gouverneur de Drontheim et Schumacker, était trop récent dans l'esprit d'Ethel, pour que le nom de Levin de Knud m; la frappât point.
— Levin de Knud? dit-elle ; il me semble que c'est cet homme pour lequel mon père a tant d'estime et presque tant d'afl'ection.
— Comment 1 s'écria la grande femme.
■— ... Oui, reprit la jeune tiPe, c'est ce Levin de Knud que mon seigneur et père défendaU si vivement avant-hier contre le gouverneur de Drontheim. '
Ces paroles redoublèrent la surprise de l'autre. — Contre le gouverneur de Drontheim ! Ne vous jouez pas de moi, ma fille. Ce sont vos intérês qui m'amènent. Votre père prenait contre le gouverneur de Drontheim le parti du général Levin de Knud ?
VCITOR HUGO.
— Du général ! Il me semble que cVtalt du capitaine... Mais «on ; vous avez raison. Mon père, poursuivit EHiei, paraissait conserver autant d'attaLlicmeiit ;~i ce générai Lcvin (le Knud, qu'il lémoigiiait de haine au gouverneur du Dronlbeinihus.
— Voilà encore un étrange mystère I dit en elle-même la grande femme pâle, dont la curiosité s'allumait de plus en plus.— Ma chère enfant, que s'esl-il lionc passé entre votre père et le gouverneur de Dronlheim?
L'interrogatoire fatiguait la pauvre £tlid, qui regarda fixement la grande femme.
— Suis-je donc une criminelle, pour qae vousniinterrogiez ainsi?
A ce mot si simple, l'inconnue parut inlerJite, comme si elle sentait le fruit de son adresse lu; échapper. Elle reprit néanmoins, d'une voix lc;;èrement émue ;
— Vous ne me parleriez pas ainsi, si vous saviez pourquoi et pour qui j' viens...
— Quoi I dit Ethel, viendfiez-vous de sa pari? m'apporleriei-vous un message de lui ?...
Et tout son sang rougissait son beau visage; et tout son cœur s'était soulevé dans son sein, gonflé d'impatience et d'inquiétude.
— . . De qui ? demanda l'autre.
La jeune tille s'arrêta au moment de prononcer le nom adoré. Elle avait vu luire dans l'œil de l'éirangère un éclair de sombre joie qui semblait un rayon de l'enfer, fclle dit tristement ,-
— Vous ne savez pas de qui je veux parkr. L'expression de l'attente trompée se peignit pour la seconde lois sur le visage bienveillant de l'autre.
— Pauvre jeune hl e ! s'écria t-elle, que pourrais-je faire pour vous ?
Eihel n'entendait pas. Sa pensée était derrière les montagnes du sepleniriùD, à la suite de l'aventureux voyageur. Sa tête s'était baissée sur son sein, et ses mains s'éiaient jointes comme d'elles-mêmes.
— Votre père espère-t-il sortir de cette prison ?
Cette (luesiion, que l'inconnue répéta deux fois, ramena Ethel à elle-même.
— Oui, dit-elle, et une larme roula dans ses yeux. Ceux de l'étrangère s'étaient animés à cetie réponse.
— 11 l'espère, dites-moi ! et comment? par quel moyen ?... quand?...
— Il espère sortir de cette prison, parce qu'il espère sortir de la vie.
Il y a (juclquefois dans la siiuplicité d'une âme douce et jeune une puissance qui se joue des ruses d'un cœur vieilli dans la uiéihanceté. Cette pensée parut agiter l'esprit de la grande femme ; car l'expression de son visage changea touta-coup ; cl, posant sa Uiain fioide sur le bras d'Elhel :
— Eiouiez-moi, dit-elle d'un ton qui élaii presque de la franchise; avezvous eniendu dire que les jours de voire père sont de nouveau menacés dune enquête jijridi(iue i' qu'il est soupçonné d'avoir lomenté une levulté painii les mineurs du nord':'...
Ces mois de reyoWe et A'enqucte n'offraient pas d'idée claire à Eihel ; elle leva son grand œil noir surl'imonnue : — Que vouiez-vous dire'/
— Que votre père conspire contre l'Etal; que son crime est presque déiouveri ; iiue ce crime eiiirainfc la peine de mon...
— Mort! crime I... s'écria la |)auvre eiilant.
— Crin-.e, et mort, dit gravement la lemme étrangère.
— Mon pire! mon noble père! poursuivait Elhei. llêiasi lui <|ui passe ses jour.^ à m'entenure lire l'Edila il I lOvaiigile ! lui, conspirer ! Que «ous a-t-il donc fait?
— Ne me regardez pas ainsi; je vous je répêle,j.: suis loin d êire votre ennemie. Notre père est soupçonné d'un . grand crime, je vous en averiis. l'eut-ètrc, au lieu de ces ' témoignages de haine, auials-je droit ù quelque reconnais- j sance 7 I
Ce reproche toucha Etiiel. , j
— Uhl pardon, noble damel pardon! Jusqu'ici quel être |
humain avons nous vu qui ne fût de nos ennemis? J'ai été défiante envers vous; vous mu le pardonnez, n'est-ce pas? L'étrangère sourit.
— Q loi ! ma lllle ! est-ce que jusqu'à ce jour vous n'avez pas encore rencontré un ami ?
Une vive rougeur enllaiiima les joues dEthei.Elle hésita un monicnl.
— Oui .. Dieu coiiiait la vérité. Nous avons trouvé un ami, noble dam.e.. Un seul!
— Un seul ! dit précipitamment la grande femme. Nomnii'z le moi, de grâce ; vous ne savez pas combien ii est important... C'eit pour le salut de votre père... Quel est cet ami ?
— Je l'ignore, dit Eihel.
L'inconnue pâlit.
— Est-ce parce que je veux vous servir que vous vous jouez de moi ? Songez qu'il s'agit des jours de votre père. Quel est, dites, (|uel est l'ami dont vous me parliez?
— Le ciel sait, noble dame, que je ne connais de lui que son noni,(|ui est Ordener.
Eihel dit ces mots avec cette pei.ie que l'on éprouve à prononcer devant un indifférent le nom sacré qui réveille en nous tout ce qui aime.
— Ordener! Ordener 1 ré|iéta l'inconnue avec une émotion étrange, landis (lueses mains Iroissaient vivement la blanche broderie de son voile.
— Et quel est le nom de son père? demanda-t-elle d'une ^oix troublée.
— Je ne sais, répondit la jeune fille. Qu'importe sa famille et son père ! Cet Ordener, noUle dame, est le plus généreux des hommes.
Hélas ! l'accent (|ui accompagnait celte parole avait livré tout le secret du cœur d'Ethel à la pénétration de l'étrangère.
L'étrangère prit un air calme et composé, et flt cette demande sans quitter !a jeune lille du regard :
— Avez-vous enicndu parler du prochain mariage du (ils du vice-roi avec la lille du grand chancelier actuel, d'Ahiefe;d?
Il fallut recommencer cette question, pour ramener l'esprit d'Ethel à des idées qui ne semblaient point l'intéresser.
— Je crois que oui, fut toute sa réponse. Sa tranquillité, son air indiiréreni, parurent surprendre l'inconnue.
— lié bleu ! que pcnsizvous de ce mariage ?
Il Jui l'ut impossible d'aperievoir la moindre altération dans les gran-ls yiiux d'Etliul tandis qu'elle répondait : — En verilé, rien. Puisse leur union êlre heureuse!
— Les comtes Guldoiiliw et d'AliUftld, pères des deux fiancés, sont deux grands l'uneniis de votre père.
— Puisse, lépéla doucement Etiiel, l'union de leurs entans êlre heureuse !
— Il me vient une idée, poursuivit l'astucieuse inronnue. Si les jours de voire père sont menacés, vous pourriez, à l'occasion de ce grand mariage, faire obtenir sa grâce par le lils du coiiiie vice-roi.
— Les saints vous récoui penseront de tous vos soins pour no'js, noble dame; mais comment faire parvenir ma prière jusqu'au liis du \icc-roi ?
Ces paroles étaient prononcées avec tant de bonne foi, qu'elles ai radièrent à I étrangère un n;csle d'étonneinent.
— Quoi ! est-ce ijne vous ne le connaissez pas P
Ce puissant seigneur ! s'éciia Ellud ; vous oubliez qu'auriui de mes regards n'a encore tranchi l'enceinte de celle torleiesse.
— Mais vraiment, murmuia entre ses dents la grande teniuie, (jue me disait donc ce vicia fou de Leviii?... Elle ne le coniiaii pas. — Impossible ct|ieiuluiil ! dit elle en élevant lavoi.\; vous devez avoir vu le lils du vice-roi, il est venu
— (;ela se peut, noble dame : de tous les hommes qui sont venus ici je n'ai jamais vu que lui, mou Ordener...
— Votre Ordener ! interiom|)ii l'inconnue.- bilecontinua^ sans paraître s'apercevoir de la rougeur d'Ethel ■ — Con-
HAN D'ISLANDR.
naissez-vous un jeune homme au visaçe noble, à la taille eégante, à la df^marclie grave ei assurée; son œil est doux et austère, son teint frais comme celui d'une jeune fille, ses crieveux cliâîains...—
— Oh I s'écria la pauvre Elhel, c'est lui, c'est mon fiancé, mon adoré Ordener! diles-moi, noble et chère dame, mapportez-vous de ses nouvelles?... Où l'avez-vous rencontré? 1. vous a dit qu'il daignait m'aimer, n'est-il pas vrai ? Il vous a dit qu II avait tout mon amour. Hélas ! une malheureuse prisonnière n'a que son amour au monde... Ce noble ami ! Il n y a pas huit jours, je le voyais encore à cette même place, avec son manteau vert, sous lequel bat un si généreux coeur.et cette plume noire qui se balançait avec tant de grâce sur son beau front ..—
Elle n'acheva pas. Elle vit la grande femme inconnue trembler, pâlir et rougir, et crier d'une voix foudrovante à ses oreilles :
-"-Malheureuse! lu aimes Ordener Guldenlew, le fiancé a Ulrique d'Ahlefeld, le fils du mortel ennemi de ton père, du vice-roi de Norwégel
Etbel tomba évauouie.
S»iM,i.t
CAUPOLICAN.
Marchez avec tant de précaution que la terre elle-même n'entende pas le bruil de vos pas
Redoublez de soins, mes amis... Si nous arrivons sans être entendus, jo vous réponds de la victoire.
TCCAPEL.
La BHit a tout couvert de ses voiles ; une ohs- ■curité effrayante enveloppe la terre. Nous n'entendons aucune sentinelle , nous n'avons point aperçu d'espions.