‹ Musée littéraireChapitre 146 sur 170 · THÉSÉE · texte numérisé non relu

THÉSÉE

Bien rugi, linn!

SiiAKSPii.viiK, le Sonijc d'Été.

Le voyageur qui t,arcourt de nos jours les montagnes couvertes de neige dont le lac de Smiasen est entouré comme d'une ceinture blanche, ne trouve plus auruu vestige de ce que les Norwégiens du dix-sepli(>nic siècle appelaient la Ruine d'Arbar. Ou n'a laniais pu savoir de quelle coiislruclion humaine, de quel genre d'édifice i)rovenait cetie ruine, si l'on peut lui donner ce nom. En sortant de la forêt qui couvre la partie méridionale du lac, après avoir gravi une pente semée çà et l.'i de pans de murs et de restes de tours, on arrive à une ouverture voûtée qui perce le flanc du mont. Cette ouverture, aujourd'hui entièrement obstruée par des éboulemens de terre, éiait l'entrée d'une espèce de galerie creusée à \if dans le roc, laquelle Iraveisait la montagne de part en part. Cette galerie, éclairée faiblement par des soupiraux coni(iues, pratiqués dans sa voûte de distance en distance, aboutissait à une sorte de salle oblongue et ovale, creusée à moiiié dans la roche et terminée en une espèce de maçonnerie cyclopéenne. Autour de celle salle, on observait dans des niches profondes des ligures de granit grossièrement travaillées. Quelques-uns de ces simulacres mystérieux, tombés de leurs piédestaux, gisaient pêle-mêle sur les dalles avec d'autres décombres informes couverts d'herbes et de mousses, à travers les(iuels serpenlaient le lézard, l'araignée et tous les insectes hideux qui naissent de la terre et des ruines.

F.e jour ne pcnéirait dans ce lieu que p-inine porte opposée à la beuche de la galerie. Cette porte avait, vue d'un certain cùié, la forme ogive, mais grossière, sans âge et sans date, et évidemment donnée ;\ l'archiiecie par le hasard. On aurait pu donner ;■( cette porte, bien ipi'elle fût f'e jilainpied, le nom de fenêtre, car elle s'ouvrait sur uii précipice immense; et l'on le comi'i-enait pas où pouvaient conduire trois ou quatre marches d'escalier siispcndues sur l'abîme en dehors et au-dessous de celle singulière issue. Cette salle était l'inléricur d'une espécs de tourelle gi-

ganlesque, qui, de loin, vue du côté du précipice, semblait un des pilons de la montagne. Cette tourelle était isolée, et, comme on l'a déjà dit, nul ne savait 5 quel édilice elle avait appartenu. On apercevait seulement au-dessus, sur un plateau inatcessible au plus hardi chasseur, une masse qu'on pouvait prendre, h cause de l'éloignement, pour une roche courbée ou pour le débris d'une arcade colossale. — Cette tourelle et celte arcade écroulée étaient connues des paysans sous le nom de Rtiines d'Arbar. On ne savait pas plus l'origine du nom que l'origine du monum.ent.

C'est sur une pierre située au milieu de cette salle elliptique, qu'un petit homme vêtu de peaux de bêtes, et que nous avons déjà eu occasion de rencontrer plusieurs fois dans le cours de cet ouvrage, est assis. Il tourne le dos au jour, ou plutôt au vague crépuscule qni pénètre dans la sombre tourelle pendant le soleil éclatant de midi. Cette lueur, la plus forte qui puisse éclairer naturellement l'intérieur de la tourelle, ne suffit pas pour qu'on puisse distinguer de quelle nature est l'objet vers lequel le petit homme se tient courbé. On entend quelques gémissemens sourds, et l'on pourraitjnger qu'ils partent de ce corp?,aux mouvemens faibles qu'ils semble faire de temps en temps. Quelquefois le petit homme se redresse, et il porte à ses lèvres une sorte de coupe, dont la forme paraît être celle d'un crâne humain, pleine d'une liqueur fumante dont on ne peut voir la couleur et qu'il savoure à longs traits.

Tout-à-coup il se lève brusquement.

— On marche dans la galerie, je crois ; est-ce déjà le chancelier des deux royaumes ?

Ces paroles sont suivies d'un éclat de rire horrible, qui se termine en rugissement sauvage, auquel répond soudain un hurlement parti de la galerie.

— Oh 1 oh ! reprend l'hôte de la Ruine d'Arbar, ce n'est pas un homme; mais c'est toujours un ennemi : c'est un loup.

En effet, un grand loup sort subitementde dessous lavotite de la galerie, s'arrête un moment, puis s'approche obliquement vers l'homme, le ventre à terre et fixant sur lui des yeux ardens qui étincellent dans l'ombre. Celuf-ci, toujours debout et les bras croisés, le regarde.

— Ah ! c'est le vieux loup au poil gris I le plus vieux loup des forêts du Smiasen. — Bonjour, loup ; tes yeux brillent tu es îffamé, et l'odeur des cadavres t'attire. — Tu attireras aussi bientôt les loups affamés. — Sois le bien-venu, loup du Smiasen ; j'ai toujours eu envie de te rencontrer. Tu es si vieux qu'on dit que lu ne peux mourir.— On ne le dira plus demain.

L'animal répondit par un hurlement affreux, fit un soubresaut en arrière et s'élança d'un bond sur le petit homme.

Celui-ci ne recula point d'un pas. Aussi prompt que l'éclair, de son bras droit il étreignit le ventre du loup, qui, debout en lace de lui, avait jeté ses deux pattes de devantsur ses épaules ; de la main gauche, il garantit son visage de la ^ gueule béante de son ennemi, en lui saisissant le gosier avec une telle force, que l'animal, contraint de lever la tête, put à peine arliculer un cri de douleur.

— Loup du Smiasen, dit l'homme triomphant, tu déchires ma casa()ue, mais ta peau la remplacera.

Au moment où il mêlait à ces paroles de victoire quelques mois d'un jargon bizarre, un etïort convulsif du loup à l'agonie le fit trébucher contre les pierres qui parsemaient la salle lis tombèrent loiis deux, elles rugissemens de l'homme se confondirc: t avec les hurlemens de la bêle.

Obligé dans sa chule de làcber le gosier du loup, le petit homme" scnlait déjà les dents tranchantes s'enfoncer dans son épaule, quand, en se roulant l'un sur l'autre, les deux rombaitans heurtèrent une énorme masse blanche velue qui g ^ait dans la partie la plus ténébreuse de la salle.

Celait un ours, qui se réveilla de son lourd sommeil en grriiidant.

A peine les yeux paresseux de ee nouveau personnage se furent-ifs assez ouypMs jifiur qu'il pût distinguer la lutle, qi'il rr préripila avec fureur, non sur l'Iiomme, mais sur le le jp, jui en ce moment triomphait à son tour; ie saisit vio-

VICTOR HDGO.

lemmeni de sa giieu'c par le milieu du corps, et dt'gagea ainsi le comballanl à faci-, humaine."

Ce dernier, loin de se monlrer reconnaissant d'un si grand service, se releva tout ensanglanté, et, s' élançant sur l'ours, lui donna un vigoureux coup de pied dans le ventre, comme un maître à son chien lorsqu'il a commis iiueUiue faute.

— Friend ! qui est-ce qui t'appelle ? De (|»oi te nu'lcs-tu? Ces mots étaient entrecoupes d'interjections furibondes et

de grincemens de dents-.

— Va-fen ! ajouta til en rugissant.

L'ours, qui avait reçu à la lois un coup de pied de l'homme et UR coup de dent du loup, fit entendre une sorte de murmure plaintif-, puis, baissant sa lourde tête, il lâcha l'animal aframé, qui se jeta sur l'homme avec une rage nouvelle.

l'eudant que la lutte continuait, l'ours rebuté, retourna à la place où il dormait, s'assit gravement en laissant errer «ur les deux eniemis lurieux un regard indifférent, et garda le plus paisible silence, en passant alternaiivement chacune de ses pattes de devant sur l'extrémité de son museau blanc.

Mais le petit homme, au moment oU le doyen des loups du Sffiiasen était revenu à la charge, avait saisi le mulle sanglant de la bêle; puis, par un elforMnouï de force et d'adresse, il était parvenu à emprisonner la gueule tout entière dans sa main. Le loup se débattait avec des élanceniens de rage et de douleur; une écume livide tombait de ses lèvres comprimées, et ses yeux, comme gonflés de colère, scnblaieiit sortir de leur orbite. Des deux adversaires, celui dont les os étaient broyés par des dents aiguës, les chairs déchirées par des ong)es brûlans, ce n'était pas l'homme, mais la bêle féroce ; celui dont le hurlement avait l'accent le plus sauvage, l'expression la plus farouche, ce n'était point la bêle fauve, mais l'homme.

Eofin celui-ci, ramassant toutes ses forces épuirées par la longue résistance du vieux loup , serra le museau de ses deux mains avec une telle vigueur, que le sang jaillit des rariDc.<; et de la gueule de l'animal ; ses yeux de flamme s'éteignirent et se fermèrent à demi ; il chancela et tomba inanimé aux pieds de son vainqueur. Le mouvement faible et continuel de sa queue et les tremblemens convulsifs et intermitiens qui couraient par tout son corps annonçaient seuls qu'il n'était pas encore tout-àfait mort.

Toulà-coup, une dernière convulsion ébranla l'animal expirant, el les symptômes de vie cessèrent.

— Te voilà mort, loup cervier ! dit le petit homme en le poussant du pied avec dédain; est-ce que tu croyais vieillir encore après m'avoir rencontré? lu ne courras plus à pas sourds sur les neiges en suivant l'odeur et les traces de ta proie ; te voilà toi-même bon pour les loups ou les vautours ; tu as dévoré bien des voyageurs égarés autour du Sniiasen durant la longue vifr de meurtre et de carnage; niaiulenant tu es moi t toi-même, lu ne mangeras plus d hommes ; c'est dommage.

11 s'arma d'une pierre tranchante, s'accroupit sur le corps thaud et palpiiant du louj), rompit les jointures des membres, sépara la tcle des épaules, fendit la peau dans toute sa longueur sur le vcnire, la détacha comme on enlève une veste, et en un clin d'a'il le lormidabh^ loup du Smiascn n'odrit plus qu'une carcasse nue et cnsanglantte. Il jeta cette dépouille bur ses épaules mcurliies de morsures, en tournant au dehors le c.olé nu de la peau humide cl lâchée de longues veines de sang.

— Il faut bien, grommela-t-il entre ses dents, se vêiir de la peau des bêles, celle de l'homme est trop mince pourpréserver du froid.

Pendant qu'il se parlait ainsi à lui-même, plus hideux encore sous son hideux trophée, l'ours, ennuyé sans doute de son inaction, s'él<iit aiiproihé comme furlivcmcnl de I autre objet couché dans l'ombre dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, cl bientôt il s'éleva de cette iiariic ténébreuse de la salle un bruit de dents mêlé de soupirs d'agonie laibles et doiiloureux. — Le petit homme se retourna.

— Friend '. cr ia l-il d'une voix menai.^anle ; ah ! misérable Friend 1 — Ici, viens ici!

El, ramassant une grosse pierre, il la jeta h la tête du

monstre, qui, tout étourdi du choc, s'arracha lentement à son festin, et vint, en léchant ses lèvres rouges, tomber pantelant aux pieds du pelit homme, vers lequel il élevait sa lêle énorme en courbant son dos, comme pour demander grâce de son indiscrétion.

Alors, il se lit entre les deux monstres, car on peut bien donner ce nom à l'Iiabiiant de la Eninf d'Arbar, un échange de gro;Kleniens significatifs. Ceux de l'homme exprimaient l'empire et la colère, ceux de l'ours la prière et la sounrssion.

— Tiens, dit enfin l'homme, en montrant de son doig' crochu le cadavre écorché du loup, voici ta proie : lai.sse-mo' la mienne.

L'ours, après avoir flairé le corps du loup, secoua la tête d'un airnu'content et tourna son regard vers l'hommequi paraissait son maiire.

— J entends, dit celui-ci, cela est déjà trop mort pour toi, tandis que l'autre pa'pile encore. — Tu es raffiné dans tes voluptés, Friend. autant qu'un homme ; tu veux que la nourriture vive encore au moment où lu la déchires ; lu aimes à sentir la chair mourir sous ta drnt; lu ne jouis que de ce qui s"ulfre; nous noi:s ressemblons; — car je ne suis pas homme, Friend, je suis au-dessus de celle es|)èce misérable, je suis une bête farouche comme loi. — Je voudrais que lu pusses parler, compagnon Friend, rour me dire si elle égale ma joie, la joie Coni palpileni tes entrailles d'ours quand tu dévores des entrailles d'homme; mais non, je ne voudrais pas l'entendre parler, de peur que ta voix ne me rappel.lt la voix humaine. — Oui, gronde à mes pieds, de ce grondement qui fail tress.iillir dans la montagne le cbevrier égaré; il me plait comme une voix amie, parce qu'il lui aEnoiice un ennemi. Lève, Friend, lève la tête vers moi ; lèche mes mams de celte langue iiui a bu tant de fois le sang humain. —Tu a?, airsi que moi, les dents blanches, cependant ce n'est point notre faute si elles ne sont pas rouges comme une plaie nouvelle ; mais le sang lave le sang. — J'ai vu plus dune fois, du fond d'une caverne noire, les jeunes liiles de Kole ou d'Oëlmo^ laver leurs pieds nus dans l'eau des lorrens, en chaulant d'nne voix douce; mais je préfère à ces voix mélodieuses et à ces figures satinées ta gueule velue et tes cris rauqucs : ils épouvanlent I homme.

En parlant ainsi, il s'était assis et abandonnait sa main aux caresses du monsire, ([ui, se roulant sur le dos à ses pieds, les lui pro liguait de mille manières, comme un épagneul qui déploie toutes ses genlillesîes sur le sopha de sa maîlresse.

Ce qui élait encore plus étrange, c'est l'allenlion inlelligenle avec laqud'e il paraissait ricueillir les (larolesde son patron. Les uionosyllabes bizarres dont celui-ci les entremêlait scmhlaicnt surtout compris de lui, et il nianiftstait celle compréiici sion en redressant subitement sa lêle, ou en roulant quelques sons confus au fond de son gosier.

— Les hommes disent queje les fuis, reprit le petit homme, mais ce sont ( ux qui me fuient ; ils (ont par crainte ce que je ferais par haine... Cependant tu fais, Friend, que je suis aise de rciiconlrer un homme (|uand j'ai faim ou soif.

Tout-à coup il aiierçut dans les profondeurs de la galerie une lumière rougtûlre poindre et s'accroître par degrés, en colorant faiblement les vieux murs liumides.

— En voici un justement. Quand on parle d'ewfcr, Salan montre sa corne.

— Ilo'à' Friend, ajoulatil m se tournant vers l'ours; holà, lève-loi.

L'animal se dressa sur-le.-champ.

— Allons, il faut bien récompenser ton obéissance en salisfaifanl ton appétit.

E'i parl,.nt ains', l'Iiommo se courba vers ce qui était coucha à lerre. On entendit comme un craquement d'o.i brisés par la hache; mais il ne s'y mêlait plus ni soupirs ni gémissemens.

— 11 parait, murnuira le pelit homme, quo nous ne sommes plus que deux qui vivons dans celte salle d'Arbar.— Tiens, ami Friend, achève t' n leslin commencé.

Il jeta vers la porte extérieure dont nous avons parlé ce

HAN D'ISLANDE

qu'il avait détaclié de l'objet étendu à ses pieds. L'ours se précipita sur cette proie si avidement, que le coup d'œil le plus Fapide n'eût pu distinguer si ce lambeau n'avait pas en effet !a forme d'un bras humain, revêtu d'un morceau d'étotie verte de ia nuance de l'uniforme des arquebusiers deMunckholm.

— Voici que l'on approche, dit le petit homme, l'œil fixé sur la lumière qui croissait de plus en plus. — Compai,'non F/iend, laisse-moi seul un insiant... lié ! dehors!

Le monstre obéissant s'élança vers la porte, descendit à reculons les marches extérieures et dis^'arut, emportant dans fa gueule sa proie dégouttante, avec un hurlement de satisfaction.

Au même instant, un homme assez grand se présenta à l'issue de la galerie, dont les profondeurs sinueuses reflétaient eiicoreune lumière vague. Il était enveloppé d'un long manteau brun, et portait une lanterne sourde, dont il dirigea le loyer lumineux droit au visage du petit homme.

Celui ci, toujours assis sur sa pierre et les faras croisés, s'étria :

— Sois le mal-veuM, toi qui viens ici amené par une pensée et non par un instinct!

Mais l'étranger, sans répondre, paraissait le considérer attentivement.

— Regarde-moi, poursuivit-il en dressant la tête, lu n'auras peut-être pas dans une heure un souffle de voix pour te Vanter de m'avoir vu.

Le nouveau-venu, en promenant sa lumière sur toute la personne du petit homme, paraissait plus surixis qu'eftrayé.

— lié bien, de quoi t'étonnes-tuP reprit le i)etit homme avee un rire pareil au biuit d'un crûiic qu'on brise; j'ai di'S bras et des jambes ainsi ([ue toi, seu emeiit mes membres ne seront pas, ainsi que les tiens, la pâture des chatpars et des corbeaux.

L'étranger répondit eiifiu d'une voix basse, quoique assurée, et comme s'il craigiait seulement d'être euteadu du dehors.

— Écoulez, je ne viens pas en ennemi, mais en ami... L'autre l'interrompit :

— Pourquoi alors n'astu pas dépouillé la forme d'homme?

— Mon intention est de vous rendre service, si vous êtes celui que je cherche...

--C'est-à-dire, de tirer un service de moi. Homme, tu perds tes pas. Je ne sais rendre de service qu'à ceux qui sont las de la vie.

— A vos paroles, ré|;ondit l'étrai.'ger, je vous reconnais bien pour l'homme ((u'il me faut; mais votre taille... Han d'Islande est un géant : ce ne peut être vous.

— C'est la première fois qu'on en doute devant moi.

— Quoi ! ce serait vous 1 Et l'étranger se rapprochait du petit homme, Mais, on dit que Ilan d'Islande est d'une stature colossale?...

— Ajoute ma renommée à ma taille, et tu me verras plus haut que l'IIécla.

— Vrainuni ! Répondez-moi, je vous prie; vous êtes bien Han, natif de Klipstadur, en Islande?

— Ce n'est pjint avec des paroles que je répofids à cette question, dit le petit homme en se levant; et le regard qu'il lança sur l'imprudent étranger lit reculer celai- ci de trois pas.

. — Bornez vous, de grâce, à la résoudre avec ce regard, répondit-il d'une voix presque suppliante, et en jetant vers le seuil de la galerie un coup d'œil oii se peignait le regret de l'avoir franchi, d sont vos seuls intérêts qui me conduisent ici...

En entrant dans la salle, le nouveau venu, n'ayant fait qu'entrevoir celui qu'il abordait, avait pu conserver quelque sang-lroid; mais quand l'hôte d'Arbar se fut levé, avec son visage de tigre, ses membres ramassas, ses épaules sanglantes, à peine couvertes d'une peau encore fraîche, ses grandes mains armées d'ongles, et son regard flamboyant, l'aventutureux étranger avait frémi, comme un voyageur ignorant, qui croit caresser une anguille et se sent piquer par une vipère.

—Mes intérêts? reprit le monstre. Viens-tu donc me donner avis qu'il y a quelque village à incendier, ou quelque arquebusier de Mutickholm à égorger?...

— Peut-être. — Écoulez. Les mineurs de Norwége se révoltent. Vous savez combien de désastres amène une révolte.

— Oui, le meurtre, le viol, le sacrilège, l'incendie, le pillage..,

— Je vous offre tout cela.

Le petit homme se mit à rire^.

— Je n'ai pas besoin que tu me l'offres, pour le prendre. Le ricanement féroi-e qui acrompagnait ces paroles fit de

nouveau tressaillir l'étranger. Il continua néanmoins :

— Je vous propose, au nom des mineurs, le commandement de l'insurreition.

Le petit homme resta un moment silencieux. Tout-à-coup sa physionomie sombre prit une expression de malice infernale.

— Est-ce bien en leur nom que tu nie le proposes ? dit-il. Cette question sembla déconcerter le nouveau-venu; mais,

sûr d'être-inconnu de son redoutable interlocuteur, il se remit aisémptt " «

— Pourquoi les mineurs se révoltent-ils? demanda celui-ci.

— Pour s'affranchir des charges de la tutelle royale.

— N'est- ce que pour cela ? reprit l'autre avec le même ton railleur.

— Ils veulent aussi délivrer le prisonnier de Munckholm.

— Est-ce là le seul but de ce mouvement? répéta le petit homme avec cet accent tiui déconcertait l'étranger.

— Je n'en connais point d'autre, balbutia ce dernier.

— Ah I tu n'en connais point d'autre!

Ces paroles étaient prononcées du même ton ironique. L'étranger, pour dissiper l'embarras qu'elles lui causaient, s'empressa de tirer de dessous son manteau une grosse bourse qu'il jeta aux pieds du monstre...

— Voici les honoraires de votre, commandement. Le petit homme repoussa le sac du pied.

— Je n'en veux p.s. Crois ta donc que si j'avais envie de ton or ou de ton sang, j'attendrais ta permission pour me satisfaire?

L'étranger fît un geste de sifrprise et presque d'effroi.

— C'était un présent dont les mineurs royaux m'avaient chargé pour vous.

— Je n'en veux pas, te dis-je. L'or ne me sert à rien. Les hommes vendent bien leur âme, mais ils ne vendent pas leur vie. On est foicc de la prendre.

— J'annoncerai donc aux chef.s des mineurs que le redoutable Han d'Islande se borne à accepter leur commandement?

— Je ne l'accepte pas.

Ces mots, prononcés d'une voix brève, parurent frapper très désagréablement le prétendu envoyé des mineurs révoltés.

— Comment! dit/il.

— Non ! répéta l'autre.

— Vous refusez do pretidre part à une expédition qui vous présente tant d'avantages 1

— Je puis bi:n piller les fernies, dévaster les hameaux, massacrer les paysans ouïes soldats, tout seul.

Mais songez qu'en acceptant l'offre des mineurs l'impunité vous est assurée.

— Est ce encore au nom des mineurs que tu me promets l'impunité? demanda l'autre en riant.

— ■ Je ne vous dissimulerai pas, répondit l'étranger d'un air mystérieux, que c'est au nom d'un puissant personnage, qui s'intéresse à l'insurrection.

— Et ce paissant personnage, lui-même, est-il sûr de n'être pas pendu?

— Si vous le connaissiez, vous ne secoueriez pas ainsi ia tête.

— Ah! Hé bien! quel est-il donc?

— C'est ce que je ne puis vous dire. — Le petit homme s'avança et frappa sur l'épaule de l'étranger, toujours avec le même rire sardonique :

VICTORiHDGO.

— Yeux-tu queje te ledise, raeiî

Un mouvement échappa à l'homme au manteau ; c'était à la fois de l'épouvante et de l'orgueil blessé. Il ne s'attendait pas plus à la brusque interpellation du monstre, qu'à sa sauvage familiarité.

— Je me joue de toi, continua ce dernier. Tu ne sais pas que je sais tout. C-i puissant personnage, c'est le grand chancelier de Danemarck et de Norwége, et le grand chancelier de Danemarck et deNorwége, c'est toi.

C'était lui en effet. Arrivé à la Ruine d'Arhar, vers Uquclle nous l'avons laissé voyageant avec Musdœmon, il avait voulu ne s'en remettre (|u'a lui-mè-iie du soin de séduire le brigand , dont il était loin de se croire connu et attendu. Jamais, par la suite, le comte d'Alilefeld, malgré toute sa (inesse et toute sa puissance, ne put découvrir par quel moyen Uni d'Islande avait été si bien informé. Était-ce une trahison de Musdœmon? C'était Musdœmon, il est vrai, qui avait insinué au noble (omie l'idée de se pr^sent^r en personne au brigand ; mai.'; quel intérêt pouvait-il tirer de cette perlidic? — Le brigand avait il saisi sur quelqu'une de ses vic.limes des papiers re'alifs au projet du grand chancelier P Mais Frédéric d'Alilefeld était, avec Musdœtr,on, le seul être vivant instruit du p'an de son p're, et, tout li ivo.e qu'il était, il n'était pasasîci insensé pour campromeliri un pareil secret. D'ailleurs, il élait en gar.ison ù Munckliolni, du moins le grand chancelier le croyait. — Ceux qui liront la suite de celte scène, sans être, plus que le comte d'Ahlcfeld, ù même de résoudre le prohléme, verro:it (juelle probabilité on pouvait asseoir sur relie dernière hypoUièse.

Une des qualités les plus éminenles du comte d'AhUfeld, c'était lajxésence d'esprit. Quand il s'tnttndit si rudement nommer par le petit homme, il ne put réprimer un cri de sur|)rise, mais eu un clin-d'œil sa physionomie pâle et hautaitie passa de l'expression de la crainte et de l'étonnemcnt îi celle du calme et de l'assurance.

— Eh bien, oui! dil-ii, je veux être franc avtcvous; je sujs en effet le chanceliei. Mais soyez franc aussi...

Un éclat de rire de l'autre riiilcrrompit.

— Est ce que je me suis lail prier pour te dire mon nom et pour te dire le lien !

— Diles-moi avec la même sincérité comment vous avez su qui j'étais?

— Ne t'a t-on donc jjoint dit que Ilan d'Islande voil à travers les monlagnes?

Le comte voulut insis-ter : — Voyez en moi ufi ami...

— Ta main, comte d'Ablifell! dit le petit homme brulalement. Puis il regarda le ministre en face, et s'écria : — Si nos deux âmes s'envolaient Aa nos corps en ce moment, je crois que Satan hésiterait avant de décider laquelle des deux est celle du monslre.

Le hîulain si-ignenr se mordit les lèvres; mais, placé cuir» la crainte du brigand et la nécessité d'en faire so;i instrument, il ne manifesta (.as son mécontentement.

— Ne vous jouez pas de vos iniérêls; acceptez la direction de l'insurrection, et (onliez-vous à ma reconnaissance.

— Chancelier (le Norwége, lu comptes sur le succès de '.es entreprises, comme une vieille femme ijui songr! ;i la robe (|a'el)e va se filer avec du chanvre dérobé, taudis qi;e la griffe dj chat embrouille sa quenouille.

— Ei:core une fois, réfléchissez avant de rejeter mes offres.

— Encore une fois, moi, brigand, je le dis ù ioi, grand chancelier des deux royaumes, .no.n.

— J allendais une autre réponse, après l'émiDcnt service que vous m'avez déjà rendu. ».

— Quel stiviceï demanda le brigand.

— N'est-ce point par vous (|ue le capitaine Dispolsen a étéassa-sinéP répoiidit l-j chamelier.

— Ctlj se peut! comte d'Ahlcfeld; je ne le connais pas. Quel est cet homme dont lu me parles'/

— Qiioi! est-ce (|iie ce ne serait po nt daas \os mains psr hasard i\ai serait tombé le coffret Je fer dent il était porteur?

Celle question parut lixer les souvenirs du brigand.

— Attendez, dit-il, je me rappelle en effet cet homme et sa cassette de fer. C'était aux grèves d'Urchlal.

— Du moins, reprit le chancelier, si vous pouviez me reiiiettre celle cassette, ma reconnaissance serait sans bornef. Dilesnioi, qu'est devenue celle cassette, car elle est en voire pouvoir?

Le noble ministre insistait si vivemuil sur celte demar-dc, que le brigand en parut frappé.

— Celle boite de fer est donc d'une bien haute importance pour la grâce, chancelier de Norwége?

— Oui.

— Quelle sera ma récompense si je te dis où tu la trouveras P

-Tout ce que vous pouvez désirer, mon cher Han d'Is lande.

— Eh bien! je ne le le dirai pas.

— Allons, vous riezl Songez au servi e que vous me rendrez.

— J'y songe précisément.

— Je vous assurerai une fortune immense, je demanderai votre grâce au roi.

— Demande-moi plutôt la tienne! dit le brigand. Écoutemoi, grand chancelier de Danemark et de Norwége, les ligres ne dévoreai pas les hyènes. Je vais le laisser sortir vivant de ma présence, parce que lu es mé>^^liaiit et que chaque instant de ta vie, diaqne pensée de Ion âme, enfante un malheur pour les hommes ei un crime pour toi. lAlais ne reviens plus, car je l'apprendrais (lue ma haine n'épargne personne, pas même b s scélérats. Quant à ion capitaine, ne le Halle pas que ce soit pour loi (|ue je l'ai assassiné : c'est son uniforme qui l'a condamné, ainsi que cet autre misérable, (|ue je n'ai pas non plus égorgé pour le rendre service, je t'assure.

En parlant ainsi, il avait saisi le bras du noble comte, et l'avail entraîné vers le corps couché dans l'ombre. Au moment où il achevait ses protestations, la lumière de la lanterne sourde tomba sur cet objet. Celait un culavre déchiré et revêtu eu effet d'un habit d'oflicier des arcjoebusiers de Munckholm. Le chancelier s'approcha avec un stnlimeut d'horreur. Tout à coup son regard s'arrêta sur le visai,e blême et sanglant du iiiort. Celle bouche bleue et enlr'ouverle, ces cheveux hérissés, ces joues livides , ces yeux cieints, ne l'empêciièrentpas de le reconnaître. 11 poussa un cri elïrayant :

— Ciel! Frédéric I mon lils !

Qu'on n'en doute pas, les cœurs en apparence les plus desséchés et les plus endurcis, recèlent toujours dans leur dernier repli quchjue affection ignorée d'eux-mêmes , ([ul seml)le se caclu-r parmi dts passions cl des vices, comme un témoin mystérieux cl un vengeur lutur. Ou dirait qu'elle est là |)0ur faire un jour connaiire au crime la douleur. Elle attend son heure en silence. L'homme pervers la porte dans son sein et ne la sent pas, partie qu'aucune des allliciions ordinaires n'est assez forte pwur pénétrer l'écorce épaisse d'égoïsme et de mèchancelé dont elle est enveloppée; mais (|u'uiie des rares et véritables ddiileurs de la vie se présente inattendue, elle plonge dans le gouffre de cette ûme comme un glaive, el louche le fond. Alors ratlerlion inconnue se dévoile à l'infortuné méchaiil, d'autant plus douloureuse qu'elle élait moins sensible; parce que l'aiguillon du malheur a dû ivmutr le cœur bien plus prolondcment pour l'atteindre. La nature se réveille et te dévhaîiie ; elle livre le misérable à des désolaiioiis inaccoutumées, à des supplices inoiiis; il éprouve réunies en un instant toutes les souffiauces dont il s'iitait joué durant tant d'années. Les lourmeiis les plus opposé^le clécbirenl à la lois. Sun cœur, sur qui pèse nue siupcur morne, se soulève en proie à des icrtnres coiivulsives. Il semble ([u'il vienne d entrevoir l'enlèr dans sa vie, cl qu'il SB soit révélé à lui quelque chose de plus que le désespoir.

Le comte d'Ahlcfeld aimait son fils sans le savoir. Nous disons son lih, farce qu'ignorant l'adulière de sa femme, Frédéric, l'héritier direct de son mun, avait ce litre à ses yeux. Le croyant toujours à Munckholm, il était bien loin

HAN D'ISLANDE

de s'atlendre à le retrouver dans la tourelle d'Arbar, et à«Je retro-ver mort! Cependant il était là, sanglant, décoloré; c'était lui, il n'en pouvait douter. On peut se figurer ce qui se passa en lui, quand la certitude de l'aimer pénétra dans son âme inopinément avec là certitude de l'avoir perdu.Tous lessenlimens que ces deux pages décrivent à peine fondirent sur son cœur ensemble comme des éclats de tonnerre. Foudroyé, fn quelque sorte, par la surprise, l'épouvante et le désespoir, il se jeta en arrière e! se tordit les bras, en répétant d'une voix ]ament:;ble : — Mon ùl;, ! mon fils !

Le brigand se mit ù rire; et ce fut une clioseborrible que d'entendre ce rire se mêler aux gémisseraens d'un père devant le cadavre de son ii!s.

— Par mon aïeul Iiigolpbel tu peux crier, comte d'Àhlefeld, tu ne le réveilleras pas.

Tout-i-coup son alrocî visage se rembrunit, et il dit d'une voix sombre :

— Pleure ton fils, je venge le mieu.

Un bruit de pas précipités dans la galerie l'inlerronipit; et au moment où il retournait la tête avec surprise, quatre bonimes de haute taille, le sabre nu, s'élancèrent dans la salle; un cinquième, petit et replet, les suivait portant une torche d'une main et une épée de l'autre. Il élait enveloppé d'un manteau brun, pareil ù celui du grand-chancelier.

— Seigneur! cria-t-il, nous vous avons entendu, nous accouroHs à votre secours. Le lecteur a sans doute déjk reconnu Musdœmon et les quatre domestiques armés qui composaient la suite du comte.

Quand les rayons de la torche jetèrent leur lumière vive dans la Sille, les cinq nouveaux-venus s'arrêtèrent frappés d'horreur; et c'était on effet un spect cle effrayant. D'un cùlé, les restes sanglans du loup; de i:aulie, le cadavre défigura du jeune oiliiier; puis ce père aux yeux hagards, aux cris farouches, et près de lui l'épouvantable brigand, tournant vers les assaillons un visage hideux, où se peignait un éloniiement intrépide.

En voyant ce renfort inattendu, l'idée de la vengeance s'empara du comte et le jela du désespoir dans la rage.

— Mort à ce brigand! s'écria t-il en tirant son épée. Il a assassiné mou filsl... Mort! mort!

— Il a assassiné le seigneur Frédéric? dit Musdœmon, et la torche qu'il portail n'éclaira pointla moindre altération sur ton visage.

— Mort! mort! répéla le comte furieux; et ils s'élancèrent tous six sur le brigand Celui-ci, surpris de cetle brusque attaque, recula vers l'ouverture qui donnait sur le précipice avec un rugissement féroce, qui annonçait plutôt la colère que la crainte.

Six épéas étaient dirigées contre lui, et son regard était plus enflammé, f t ses traits étaient plus nienaçans qu'aucun de i;eux des agresseurs. Il avait saisi sa hache de pierre, et, contraint par le nombre des assaillans à se borner à la défensive, il la faisait tourner dans sa main avec une telle rapidité, quele cercle de rotation le couvrait comme un bouclier. Une multitude d'élincdles jaillissaient avec un bruit clair de la poinie des épées, lorsqu'elles étaient heurtées par le tranchant de la hache; mais aucune lame ne touchait son corps. Toutefois, fatigué par son précédent combat avec le loup, il perdait insensiblement du te. raiii, et il se vit bientôt aerulé à la porte ouverte sur l'abime.

— .Mes amis! cria le comte, du courage! jetons le monsire dansée précipice.

— A-vant que j'y tombe, les étoiles y tomberont, répliqua le brigand.

Cependant les agresseurs redoublèrent d'ardeur et d'audace en voyant le petit homme forcé de descendre une m rche de l'tscalier suspei du au-dessus du gouffre.

— Bien, poussons! reprit le grand chancelier; il faudra bien qu'il tombe; encore un effort! Misérable! tu as commis ton dernier crime, — Courage, compagnons !

Tandis que de sa main drjiie il continuait les terribles évolutions de sa hache, le brigand, sans répondre, prit de la gauche une trompe de corne suspendue à sa ceinture, et, la portant à ses lèvres, lui fit rendre à plusieurs reprises un son

LE SIÈCLE. — ■ VI

rauque et prolongé, auquel répondit soudain un rugissement parti de l'abîme.

Quelques inslaiis après, au moment où le comte et ses satellites serrant toujours le petit homme de près, s'applaudissaient de lui avoir fait descendre la seconde marche, la tôle énorme d'un ours blanc parut au bout rompu de l'escalier. Frappés d'un étonuement mêlé d'effroi, les assaillans reculèrent.

L'ours acheva de gravir l'escalier lourdement en leur présentant sa gueule sanglante et ses dents acérées.

— Merci, mon brave Friend! cria le brigand; et profitant de la surprise des agresseurs, il se jeta sur le dos de son ours qui se mit à descendre à reculons, montrant toujours sa tète menaçante aux ennemis de son maître.

Bientôr, revenus de leur première stupéfaction, ils purent voir l'ours, emportant le brigand hors de leur atteinte, descendre dans l'abîme, ainsi que sans doute il en était monté, en s'accrochantà de vieux troncs d'arbres et à des saillies de rochers. Ils voulurent faire rouler des quartiers de pierre sur lui; mais avant qu'ils eussent soulevé du sol une de ces vieilles masses de granit qui y dormaient depuis si longtemps, le brigand et son étrange monture avaient disparu dans une caverne.

Non, non, ne rions plus. Voyez- vous, ce qui me paraissait si jilnisant a aussi son côté sérieux, très sérieux, comme tout dons l'univers! Croyezmoi ; ce mot hasard est un blasphème; rien sous le soleil n'arrive par hasard; et ne voyez-vous pas ici le i3ut marqué par la Providence ?

Lessing, Emilia Galetti.

Oui, une raison profonde se dévoile souvent dans ce que les hommes nomment hasard. Il y a dans les évt'nemens comme une main mystérieuse qui leur marque, en quelque sorte, la voie et le but. On se récrie sur les caprices de la fortune, sur les bizarreries du sort, tt tout-à-coup il sort de ce chaos des éclairs efirayans, ou des rayons merveilleux; et la sagesse humaine s'humilie devant les hautes leçons de la destinée.

Si, par exemple, quand Frédéric d'Ahlefeld étalait dans un salon somptueux, aux yeux des femmes de Copenhague, la magnificence de ses vêtemens, la fatuité de son rang et la présomption de ses paroles; si quelque homme, instruit des choses de l'avenir, fût venu troubler la frivolité de ses ptnsées par de graves révé'atior.s: s'il lui eût dit qu'un jour ce brillant uniforme qui faisait son orgueil causerait sa perle ; qu'un monstre à face humaine boirait son sang comme il buvait, lui, voh.ptueux insouciant, les vins de France et de Bohême; que ses cheveux pour lesquels il n'avait pas assez d'essences et de parfums, balaieraient la poussière d'un antre de bêtes lauves; que ce bras, dont il offrait avec taiit de grâce l'appui aux belles dames de Charlottenbourg, serait jeté à un ours comme un os de chevreuil à demi rongé; comment Frédéric eût-il répoii'luà ces lugubres prophéties? par un éclat de rire et une pirouette; et ce qu'il y a de plus etirayant. c'est que toutes les raisons humaines auraient approuvé l'insensé.

Examinons celte destinée de plus haut encore. — N'est-ce pas un mystère étrange que de voir le crime du comte et de la comtesse d'Ahlefeld retomber sur eux en chàiiment? Ils ont ourdi une trame infâme contre la tille d'un captif; cetle iulorluiiée rencontre par hasard un protecteur qui juge nécessaire d'é ûigner leur fils, chargé par eux d'exécuter leur abominable dessein. Ce fils leur unique espérance, est envoyé loiP du théâtre de sa séduction; et ;i peine arrivé dans son louveau séjour, un autre hasard vengeur lui fait rencontrer la mort. Ainsi c'est en voulant entraîner une jeune

VICTOR IIDGO.

lilln Innoronlc cl «bliorr^'o Hans !e d<^slioiinpur, qu'ils ont ) pnus5i- liMir li's foupabli'ol iliori dans le loniboau. C'est par leiirf.iiile quo ces nildCrables soni devenus des malheureux.

xxvir.

Ail I vftild notre belle ôomlesse !... Tardon, niadanic, si je no piiis nujourd'liui protitcr do riiorini'iir do vniro visilp... Je suis en nllaircs; une auirn l'ois, clu'ii) conilossp, une autre fois; mais, pour aujouiil'liui, je no vous reliens pas plus loiiKlenips ici.

Le prime à Orsina.

I.e Inmloinain {\c. sa \isilc à Miinclilifilni, de grand matin, le stou\('iueur de Dronilicim unloniia qu'on ailclAl sa voilure «le voyante, espi'rant partir pendant que la conilesse d'Alilefeld dormirait encore ; mais nous avons déjà dit que le sommeil de celle-ci éiail léger.

Le général venait designerles dernières rcconimandalions qu'il adressait à l'évêque, aux mains duquel le gouvernement devait éire remis parnifoi-fm. Il selcvait, après avoirendossé sa redingote fourrée, pour sortir, ([uand l'huissier annonça la noble ehancelièrc.

Ce contre temps déconcerta le vieux soldat, accoulumé à rire devant la mitraille de cMit canons, mais non devant les arlilices d'une lemmc. 11 lit néanmoins d'assez bonne grâce ses adinux i la mi'chante coniless-?, et ne laissa percer quelque humeur sur son vi^ai-'e qi^e lorsqu'il la vit fe pencher vers son erpillc avec cft air astucieux qui voulait seulement paraître confidentiel.

— Hé bien, noble général, que vous a-i il dit?

— Qui? Poél? il m'a dit que la voiture allait être prèle ..

— Je vous parle du prisonnier de MuDckholD), géniral.

— Ahl...

— A- 1 il répondu ■> votre iiilerrojaloirc d'une manière satisfaisante?

— Mais.... oui vraiment, dame comtesse, dit le gouver- Meur, dont on devine IVmbarias.

— AvfZ-vous la preuve qu'il ait trempé dans le comidol d''s mineurs?

Une enclamation échappa à Lcvln.

— Noble dame, il est innocent I

Il : 'arrêta tout c urt, ear il venait d'exprimer une cofiviction de son cœur, cl non de son esprit.

— Il est innocei.t! répéta la comtesse d'un ar lonsicrné, quoique inciédulc; car elle tremblait qu'en cfftt S huniscker n'fili démontré au K-néral cette innoceiire qu'il éiait si important aux iiiterèis (lu granJ-c'Uincelie.r de noircir.

Le gouverneur avait : u le (cmps de rélléchir ; il répondil à l'insiKtaHf^ft de la grumle <lian(eliôre d'un (on de voix qui la rassura, parce qu'il décelait h^ doute et leirouble:

— Innocent... — Oni,— si vous voulez ..

— Si je veux, seigceur général! ci la méchante femme éclata de rire.

C) rira bless:» le gouverneur.

— Nob e co.-aics.*e, dit-il, vous permettrez que je ne rende compte de mon entretien avec l'ex grand-chancelier (|u'au vice roi.

Alors i! sdlua profondémei I, et descendit dans la cour où l'attendait sa voiture.

— Oui, se dii:iit \» lonitcs.'e d'Alilefeld rektrce d:ins ses appaflemens, pars, ■ h.val'er errant, que ton absence nous délivre du protecteur de nos ennemi» \à, ion dépsrt est le signal du retojr de mon l'ré.léiic— Je vous le demande un p u, oser envoyer le plus joli civalier île Copen! ague dan» «•es horribles montagnes 1 heureusement 11 ne me s< ra pas diflliilo niainîenaiit d'obienir son rapjjel.

A cette pcnsc'c, elle s'adressa à >a suivante f^vo'ile.

— Ma clicrc Lisbeth, vous ferez venir de Berghen deux douzaines de (es pcliis peignes rpie 110=: élégans portent dans leurs cheveux; vous vous infurmere'' du nouveau roman de la fameuse Scudéry, eivouj veilUre/. à ce iiu'on lave régulièrfmeiit tous les matins dans l'eau de rose la guenon de mon cher Frédéric

— Quoi ! ma graei: use maîtresse, demanda Lisbeth, e^t-ce que le seigneur Frédéri", peut revenir?

— Oui, vraiment; et pour qu'il ait 'oiijours f.laisir & me revoir, il faut faire tout ce qu'il d mande; je veux lui ménager une surprise à son retour.

Pauvre mèrel

Iicrnard suit en courant les rives île l'Ar-

' lança. Il est sonililable à un lion qui sort de son autre, tlicrdianl les chasseurs, et (létorniinéàles vaiiicri' ou à mourir.

Il csl [larli, l'Espafïnol vaillant et dcteiniiné! C'est d'un pas rapide, une {jreisse lance au piiing, dans laquelle il met ses espérances, que Bernard suit les ruines de l'Arlança.

Romances espagnoles.

Ordener, descendu de la tour d'où il avait aperçu le fanal de Munckolm, s'était longtemps fatigué à chercher de tous côtés son pauvre guide liénignus Spiagiidry. Longtemps il l'avait appelé, et l'édio hri-édes ruines avait seul répondu. S irpris, mai:! non effiayéde cette iiiconcevabl(MlisparitioH, il l'avait altriluiée ;"i qucl.,ue ti rivur iianiquc du craintif concierge, et après s'élre généreusement reproché de l'avoir quitté (picques instans, il s'était décidé à passer 1 1 nuit sur le rocher d'Oëlmee pour lui donner le temp; de revenir. Alors il prit quelque nourriture, et s'enveloppant de SOB manteau, il se coucha pi es du foyer qui b'(' teignait, déposa un baiser sur la boucle de cheveux dE lie), et ne larda pas à s'endormir ; car on peut dormir avec un cœur inquiet quand la con cirnce est traïKiuille.

Au sol il levant, il était debout, raai'^ il ne retrouva de Spiagndry (|ne sa besace et son uianleLii !ai!^sés c'ans la tour, ce qui semblait l'indce d'uic fuite très précijiitée. Alors, désespérant de le revoir, du moins sur 'c rocher d'Oèlmœ, il se déit rmiiia à p.irtir sans lui, ( ar c'était le lendemain qu'il f liait atteindre llan d'Islande à Waldeihog.

Ou a appris dans les premiers d.'apilres de cet ouvrage qu'Ordencr s'éait de bonne heure accoutumé aux fatigues dune vie < crante et aventurière. Ayant dt-jù plusieurs fois liarcouru le nurd de la Norwége, il n'avait plus besoin de guide mainierant (|u'il savait eU irouver le brigand. Il dirig'. a donc vers le nord-ouest son voyage solitaire, dans le<iuel il n'eut plus de Iténigii- s Sjidguiiry pour lui dire combien de quartz ou de spatii renlermail chaque rcdline, quelle Iradiiiou s'iiladiait à chaque masure, et si tel on tel déehirenunt du vol irovena t d'un courant du d luge eu de rpielque ancienne commoiiun volcnique.

Il marcha un jour ditier à travers ces montagnes qui, partant copiine des ciites, de distance en distance, de la diaiiie principab' dont la Norwége est ;ravcrsée (Uns sa longueur, s'éiendent en s'aliai^saiil graduellement jusqu'à la mer, où elles se ploi.gen; ; de sorte que tous les rivages de ce pays ne présentent (lu'u' e succession de promonioiri'S et de golfes, et tout l'iniérieiir des terres (lu'une suite de montagnes et de vallées, disiOsitioii sinjiulière du siil,qiiia fait comparer la Nnrwég-^ îi la grande aréle d'un i)oisson.

Ce n'était point une chose commode (|ue de voyager dans ce pays. Tantôt il fallait suivre pour chemin le lit pierreux d'un torrent desséché, tantôt frandiir sur des ponts tremblaiis d(^ troncs d'arbres les chemins mêmes, que des torrens nés (le la veille venaient de choisir pour lits.

Au restes Ordener cheminait quelquefois des heures en-

HAN D'ISLàNDE.

SOS

tières sans être averti de la présence de l'iiomme dans ces lieux incultes autrement que par rapparilioii intermittente et alternative des ailes d'un moulin h vent ;ui sommet d'une colline, ou par le bruit d'une torge loiiitiiiiie, dont la fumc3 secoHrliait au gré de l'air comme un panache noir.

De loin à loin, il rencontrait un paysan monté sur un petit cheval au poil gris, îi la tète liasse, moins sauva?e encore que son maître; ou un maicliand de pelleterits assis dans son traîneau attelé de deux r.'nm's, derrière leiiuel élaii, attachée une longue corde, dont les nœuds nombreux, en bondissant sur les pierres de la route, étaient destinés à eti'rayer les loups.

Si alors Ordener demandait au marchand le chemin delà grotte de Walderhog : — Marclicz toujours au nord-ouest, vous trouverez le village d'Hervalyn, vous franchirez la ravine ileDodlysax, et cette nuit vous pourrez atteindre Surb, qui n'est qu'à deux milles de Walderhog. — Ainsi répondait avec indiflérence le commerçant nomade, ii.BtruilS'nileinent des noms et de la position des lieux que son inciiir lui faisait parcourir.

Si Ordener adressait la même question au paysan, celuici, imbu profondément des traditions du pays < t des contes du foyer, secouait plusieurs (ois la tète et arrêtait sa monture grise, en disant : — Walderhog I la caverne de Walderhog! les pierres y cliantent, les os y dansent, et le démon d'Islande y habite : ce n'est sans doute point à la caverne de Walderhog que votre courtoisie veut aller?

— Si vraiment, répondait Ordener.

— C'est donc que votre courtoisie a perdu sa mère, ou que le feu a brûlé sa ferme, ou que le voisin luia volé son cochon gras ?

— Non, en vérité, reprenait le jeui.c homme.

— Alors c'est qu'un magiiitn a jeté un sort sur l'esprit de sa courtoisie.

— Bonhomme, je vous demande le chemin de Walderhog.

— C'est à celte demande que je réponds, seigneur. Adieu donc. Toujours au nord ! je sais bien comment vous irez, mais j'ignore comnu'nl vous reviendrez.

El le paysan s'éloignait avec an signe de croix.

A la triste monotonie de celle route se joignait l'incommodité d'une pluie tine et péiiétrante qui avait envahi le ciel vers le milieu du jour et accroissait les difficultés du chemin- Nul oiseau n'osait se hasarder ila s l'air, et Ordener, glacé sous son manteau, ne voyait voler autour de sa lèie que l'autour, le gerfaut ou le faucon-pêcluur, qui, au bruit de son passage, s'envoiail brusquement des roseaux d'un étang avec un poisson dans ses grilles.

Il était nuit close, quand le jeur.c voyageur, sprès avoir franchi le bois de tri-mbies et de bouleaux qui est adossé à la ravine dsDûdlysax, arriva ù ce lianicau de Surb dans lequel Spiagudry, si le lecteur se Icrajtpellc, voulait lixcr son (juartier général. L'odeur de giiudruu et la fumée de charbon de terre avertirent Ordener qu'il approiliait d'une peuplaûe de pêcheurs. Il s'avança vers la première hutte que l'ombre lui permit de distinguer! 1,'ei.lrée, basse et étroite, en ctail fer-» mée, suivant l'usage norvégien, par une grande peau de poissou transparente, colorée en ce moment par la lumière rouge et tremblante d'un loyer allumé. Il frappa sur l'encadrement de bois d^ la porte, en criant ; — C'est un voyageur!

— Entrez, entrez, répondit une voix de l'intérieur. Au même instant une main officieuse leva la peau de poisson, et Ordener fut introduit dans l'habitacle conique d'un pêcheur des côtes de Norwége. Celait une sorte de tente ronde de bois cl de terre, au milieu lie laquelle brillait un feu où la flamme pourpre de la tourbe je mariait a la clarté blandie du sapin. Près de ce feu le pêcheur, sa femme et deux enfans vêtus de haillons étaient assis devant '..ne table chargée d'assiettes de bois et de vases de terre. Du côté opposé, parmi des filets et des rames, deux rennes endormis étaient couchés sur un lit de feuilles etde peaux, dont le prolongement semblait dfslir.é à reeevoir le soiiimeil dev maîires du logis, et des holes qu'il plairait au ciel de leur amener. Ce n'élait jias du premier coup d'œil que l'on pouvait distinguer cette dis-

position intérieure de la hutte, car i;ne fumée ûcrc et pesante qui s'échappait avec peine par une ouverture praliquéeà la somniilé du cône, enveloppait tous ses objets d'un voile éiiais et mobile.

A peine Ordener eut il franchi le seul, que le pêcheur et sa femme se levèrent et lui rendirentson salut d'un air ouvert et bienveillant. Les passans norwègiens aiment les voyageurs, aulant peut-èire par le sentiment de curiosiié si vif chez eux, que par leur pfnchant nuturcl à l'Iiiispitalité.

— Seigneur, dit le pécheur, vous devez avoir faim etl'roid, voiii du feu pour sécher votre nianieau, et d'excellent rindebro 1 pour ajiaiser votre appétit. Voire courtoisie daignera ensuite nous dire qui elle osl, d'où elle vient, où elle va, et ipielles sont les histoires (|ue racontent les vieilles femnu's de son pays.

— Oui, seigneur, ajouta la femme, et vous pourrez joindre à ce rindebrod excellent, comme le dit mon seigatur cl mari, un mor eau délicieux de slock-fish salé, assaisonné d'huile de haleine. — Assoyez-vous, seigneur étranger.

— El fi votre courtoisie u'aîme pas la chère rie Saint- Usulph (1), reprit l'honiiDe, qu'el e veuille bien prendre patience un niomeiU, je lui réponds qu'elle mangera un quartier de chevreuil merveilleux ou au moins une aile de fai.san royal. Nous attendons le retour du plus lia ihasseur qui soit dans les trois provinces. N'eet-il pas vrai, ma bonne Maase?

Maa.sc, non que le \)è< heur donnait à sa femme, est un mot norwégien qui sighitie mmiette. Celle-ci n'en parut nullement choquée, soit que ce fût son nom véritable, soit que ce fût un surnom de tendresse.

— Le meilleur chasseur! je le crois, certes, répondit-elle avec emphase. C'est mon frère, le fameux KennyboU Dieu bénisse ses courses ! 11 est venu passer que'ques jours avec nou^, et vous pourrez, seigneur étranger, boire dans la même tasse que lui quelques coups de cette bonne bière. C'est un voyageur comme vous.

— Grand merci, ma brave hôtesse, dit Ordener en souriant; mais je serai forcé de me contenter de votre apiiélissaut stock-lish et d'un morceau de ce rindebrod. Je n'aurai pas le loi-ir d'attendre votre frère, le fameux chasseur. 11 lautqueje reparte sur-lechamp.

La bonne Maase, a la fois contrariée du prompt départ de l'étranger, et flattée des él'ag^'s qu'il donnait à son stock-lish et a son frère, s'écria :

— Vous êtes bien bon, seigneur... mais (ioniment! vous allez nous quitter si tôt?

— Il le faut.

— Vous basjrder dans ces montagnes à celte heure cl par u:: temps semblable?

— C'cit pour une affaire importante.

Ces réponses du jeune lionitne pi(|uaient la curiosité native de ses hôtes autanl (ju'elles excitaient leur éloimeiuent. Le pêciieur se leva et dit ;

— Vous êtes chez Christophe-Buldus Braall, pécheur, du hameau de Surb.

La femme ajouta : «

— Maase Ktnnybol est sa feniRicel f.a sci vante.

Quand les paysans norwègiens voulaient demander poliment son nom à un étranger, leur usage était de lui dire le leur.

Ordener répondit :

— Et moi, je suis un voyageur qui n'est ."^ùr ni du nom qu'il porte, ni du chemin qu il suit.

Celte réponse singulière ne parut pas salitfiiire le pè l'cur Braall.

— Par la couronne de Gormon-Ie-Vi'i-ux, dil-il, je croyais qu'il n'y avait en ce moment en Norvège qu'un seul homme qui ne fût | as sûr de son nom. C'estle noble baron de Tliorviek, (jui va s'appeler maintenant, assure-ton, le comte de Danneskiold, k caus^ de son glorieux mariage avec la fille du chancelier. C'est du moins, ma bonne Maase, la jil'-is fraîche nouvelle que j'aie apportée de Dronthum.— Je vous léli-

(1) Patron des pécheurs.

cite, seigneur étranger, de relie conformité STec le fils du Tice-roi, le grand comie Gaildenlew.

— Puisque votre courtoisie, ajouta la femme avec un visage enOaTmé de curiosité, paraît ne pouvoir rien nous dire de ce qui lui louche, ne pourrait-elle pas nous apprendre quelque chose de ce qui se passe en ce moment ; par exemple, de ce fameux mariage dont mon seigneur et rnari a recueilli la nouvelle?

— Oui, reprit celui ci d'un air important, c'est ce qu'il y a de pius nouveau. Avant un mois, le fils du viceroi épouse la fille du grand chancelier.

— J'en doute, dit Ordener.

"— Veus en doutez, seigneur! Je puis vous affirmer, moi, que la chose est sûre. Je la liens de honne source. Celui qui m'en a fait part l'a apprise du seigneur Poél, le domestique favori du noble baron de Tliorvick, c'est-à-dire du noisie comte de Danneskiold. Est-ce qu'un orage aurait troublé l'eau, depuis six jours? Cetie grande utiion serait-elle rompue?

— Je le crois, répondit le jeune homme en souriant.

— S'il en est ainsi, seigneur, j'avais tort, fl ne faut pas allumer le feu |)Our frire le poisson, avant que le filet ne se soit refermé sur lui. Mais celte rupture est-elle certaine? de qui en tenez vous la nouvelle?

— De personne, dit Ordener. C'est moi qui arrai ge cela ainsi dans ma lêle.

A ces mots naïfs, le pêcheur ne put s'empêcher de déroger à la counoisii' norwégienne par un large éclat de rire.

— Mille pardons, seigneur. Mais il est aisé de voir que vous êtes en effet un vo5agenr, et, sans doute, un étranger. Vous imagiaez-vous don.; que les évtnemens suivront vos caprices, et que le temps se rembrunira ou s'éclaircira selon votre volonté?

Ici, le pêcheur, versé dans les affaires nationales, comme tous les paysans norwégiens, se mit à expliquer à Or.'ener pour quelles raisons ce mariag-" ne pouvait manquer : il était nécessaire aux intérêts de la famille d'Ahlefeld ; le vice roi ne pouvait le refuser au roi, qui le désirail. On affirmait en outre qu'une passion véritable unissait les deux faturs époux; en un mot, le pécheur Braall ne doutait pas que cette ailiani e n'eût lieu; il eût voulu ctie aussi sûr dii tuer, le lendemain, le maudit chien de mer qui infestait l'étang de Masler- Bick.

Ordener se sfnlait peu disposé à soutenir une conversation prliti^ue avec un aussi rude homme: d'Etat, (|uand la survenue d'un nouveau personnage vint le tirer d'embarras.

— C'est lui, c'est mon frère! s'écria la vieille Maase; et il ne fallait rien moins que l'arrivée d'un fiôrepour l'arrarlier de l'sdmiraiion contemplative avec laquelle elle écoutait l-^s longues paroles de son mari.

Celui ci, vendant que les deux enfans se jetaiei t bruyin:ment au cou de leur oncle, lui teni'itla main graverrent.

— Sois le bien-venu, frère. — Puis, se tournant vers Ordener: — Seigneur, c'est notre frère, le renommé chasseur KeniiNbol, des li.onlagnes d ^ Kole.

— Je vous salue lous cordialemeni , dii le li OHtJgnard en (jtant son bonnet de peau d ours. Frère, je fais mauvaise (liasse sur vos cùles, comme lu ferais sans Joute mauvaise pêche dans nosmrniagnes. Je crois quejc remplirais encore pluiùt ma gibecièr.! en chassant des lutins et îles lolleis dans les fori'is brupii uses de la reine Mab. Sœur Maase, vou.s clés la pr.'iiiièrc mouelieà laquelle j'aie pu liire bonjour di \,rts aujourd'hui. — Tcmz, amis. Dieu vous maintienne' en paixl c'est pour ce méchant co i de bruyère (|ue le premier chasseur du Dronihcimhus a couru les Clairières jusqu'à cette heure, ^l par ce temps.

En iiarlant ainsi il lira de sa carnassière cl déposa .'ur la table une gelinotte blanche, on ..ffirmant que cette bête maigre B'éiait pas digne d'un coup de monstinet.

-~ Mais ajoula-til ciil e ses di'nis, li^lèle arqutbuse de Kennybol, lu cliîSjcras bientôt de |liis gros gibier. Si tu n'abats (.lus des robes de chamois nu d'él.m, tu auras apercer des casaques vertes et desjuslau orji, rouge-.

Cf s mois, à demi entendus, frapiiènnl la curieuse Maase.

— Hem I demanda t-elle, que dites- vous donc là, mon bon frère?...

— Je dis qu'il y a toujours un fai fadel qui danse sous la langue des femmes.

— Tuas raison, frère Kennybol,' s'écria le pêcheur. Ces filles d'Eve sont toutes curieuses comme leur mère. — Ne parlais-tu pas de casaques vertes?

— Frère Braall, répliqua le chasseur d'un air d'humeur, je ne confie mes seciels (|u';i mon mousquet, parce que je suis sûr qu'il ne les répélera pas.

— On parle dans lu village, poursuivit intrépidement le pêcheur, d'une révolte des mineurs. Frère, saurais-tu quelque chose décela?...

Le moiHagnard reprit son bonnet, et l'enfonça sur ses yeux,en jeiantun regard oblique sur l'étranger; puis il se baissa vers le pêcheur, et dit d'une voix brève et basse : — Silence !

Celui-ci secoua la tèle à plusieurs reprises. —Frère Kennybol, le poisson a beau être nuiel, i! n'en tombe pas moins dans la nasse.

Il se fit un moment de silence. Les deux frères se regardaient d'un air expressif; les enfans liraient les plumes de la gelinotte déposée sur la table; la bonne femme écoulait ce qu'on ne disait pas, et Ordener observait.

— Si vous faites maigre chair aujourrt'ln'i, dit loutà-toup le chasseur, cherchant visiblement à changer de conversation, il n'en sera pas rie même demain. Frère Braall, tu peux pêcher le roi des poissons, je le promets de i'iiyile d'ours pour l'assaisonrer.

— De 1 huile d'ours I s'écria Maase. Est-ce qu'on a vu un ours dans les environs?... Patrick, Régner, mes enfans, je vous défends de sortir de cette cabane .. Un ours!

— Trâiiquillisez-vous, sœur, vous n'aurez plus à le craindre demain. Oui, c'est un ours eu eff. t que j'ai ai erçu à deux railles environ de Surb; un ours blanc, il paraissait emporter un homme, ou un animal plutôt. — Mais non, ce pouvait être un dievrier qu'il enlevait, car les chevriers se vêtissent de peaux de bêtes. — Au reste, l'éloii-'nenient ne m'a pas permis ce distinguer... Ce qui m'a étonné, c'est qu'il portait sa proie sur son dos et non entre ses dents.

— Vraiment, frère?

— Oui, et il fall.Mt que l'animal lu', mort, car il ne faisait aucun mouvement pour se défendre.

— Mais, demanda jiulicipiiseiiient le pêcheur, s'il était mort, comment étaitil soutenu sur le dos de l'ours?

— C'est «e que je n'ai pu coiiiprcndr •. Au reste, il aura fait le dernier rt-pas de l'our.^. En entiaiit dans ce village je viens de piévenir six bons compagnons; et tïeniain, sœur Maase, je vous appo-lei i i.i , lus belle fourrure blanche qui ait jamais couru sur les ii'iges d'une montagne.

— Prenez garde, frère, dit la femme, vo'is avez remarqué en (ffet de singulières choses. Cet rairs est peut-être le diable...

— Etes vois folle? interrompit le montagnard .en riant; le diat'le se changer en onrs! En chai, en singe, à la bonne heiire, cela s'e^t vu; mais en ours! ah! par saint Eldon l'Excrciseur, vous feriez pillé à un enfant ou à une vieille femme avec vos superstitions!

La (lauve femme b.iissa la tête.

— frère, vous étiez mon seigneur avant que mon vénéré mari jclAi les yeux sur moi, agissez comme votre ange gardien vous inspirera d'agir.

— 'Viais, demanda le pêcheur au montagnard, de quel côté as-tu donc rencontré cet ours?

— Dans la direction du S.'iiia-^en à Walderhog.

— WaMerhog! dit la femme avec ui! signe de croix.

— Waldeihogl répéta Ordener.

— Mai?, tron frère, re,-irit le pêcheur, ce n'est pas loi, j'espère, qui te dirigeais vers celte grotte de Walderhog?

— Moi ! Dieu m'en gan'e! C'était l'ours.

— Est-ce que vous irez le chercher là demain? interrompit Maas avec terreur.

— Non vraiment; comment voulez-vous, mes amis, qu'un ours même ose prendre pour retraite une caverne ofi..?

HAN D'ISLANDE

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