NUNO
Sancho aura su se mettre à couvert.i LoPE DB VEOi, Le meilleur Alca4e tft l« ni.
Le comte d'Ahlefeld, traînant une ample simarre de satio noir doublée d'hermine, la tête et les épaules cachées par une large perruque magistrale , et la poitrine chargée de plusieurs étoiles et décorations, parmi lesquelles on distinguait les colliers des ordres royaux de l'Eléphant et de Dannebrog; revêtu, en un mol, du costume complet de grand chancelier de Danemarck et de INorwége, se promenait d'un air soucieux dans l'appartement de la comtesse d'Ahlefeld, seule avec lui en ce moment.
— Allons, il est neuf heures, le tribunal va entrer ei» séance ; il ne faut pas 'e faire attendre, car il est nécessaire que l'arrêt soit rendu dans la nuit, aliii qu'on l'exécute demain matin au plus tard. Le haut-syndic m'a assuré que 1* bourreau serait ici avant l'aube. — Elpliége I avez vous ordonné qu'on apprêtât la barque qui doit me transporter â Munckholm?
— Monseigneur, elle vous attend depuis une demi-heure au moins, répondit la comtesse en se soulevant sur son fauteuil.
— El ma litière est-elle à la porte?
— Oui, monseigneur.
r- Allons I... -^ Vous dites donc, Elpbége, ajouU le comU
HÂN D'ISLANDE.
en se frappant le front, qu'il existe une intrigue amoureuse entre Ordener Guldeniew et la lille de SchumackerP
— Très amoureuse, je vous jure I répliqua la comtesse en souriant de colère et de dédain.
— Qui se fût imaginé cela? — Pourtant, je vous assure que je m'en étais déjà douté.
— Et uioi aussi, dit la comtesse. — C'est un tour que ce maudit Levin nous a joué.
— Vieux scélérat de Mecklenbourgeois I murmura le chancelier; va, je te recommanderai à Arensdorf. — Si je pouvais le faire disgracier ! — Eh ! mais , écoutez donc , Elphége, voici un trait de lumière.
— Quoi donc?
— Vous savez que les individus que nous allons juger dans le château de Muiickliolm sont au nombre six : — Scliumacker, que je ne redouterai plus, j'espère, demain à pareille heure ; ce montagnard colosse, notre faux Han d'Islande, qui a juré de soutenir le rôle jusqu'à la fin, dans l'espérance que Musdœmon, dont il a déjà reçu de ferles sommes d'argent, le fera évader. — Ce Musdœmon a des idéns vraiment diaboliques I — Les quatre autres accusés sont les trois chefs des rebelles, et un quidam qui s'est trouvé, on ne sait comment, au milieu du rassemblement d'Apsyl-Corh, et (^ue les précautions prises par Musdœmon ont fait tomber dans nos mains. Musdœmon pense que cet homme est un espion de Levin de Knud. Et, en elfet , en arrivant ici prisonnier, sa première parole a élé pour demander le général; et quand il a appris l'absence du Mecklenbourgeois, il a paru consterné. Du reste, il n"a voulu répondre à aucune des ques-> lions que lui a adressées Mu&dœmon.
»-Mon cher seigneur, interrompit la comtesse, jiourquoi ne i'avez-vous pas interrogé vous-même ?
— Eu vérité, Elphége, comment l'aurais-je pu au milieu Ai tous les soins qui m'accablent depuis mon arrivée? Je me suis reposé de celte affaire sur Musdœmon, qu'e le intéresse autant que moi. D'ailleurs, ma chère, cet homme n'est d'aucune importance par lui-même : c est quelque pauvre vagabond. Nous n'en pourrons tirer parti qu'en le présentant comme un agent de Levin de Knud, et, comme il a été pris dans les rangs des rebiUes, cela pourra prouver entre le Mecklenbourgeois et Schun/acker une connivenie coupable, qui suffira pour ptovoquer, sinon la mise eu accusation, du moins la disgrâce du maudit Levin.
La comtesse parut méditer un moment.
— Vous avez raison, monseigneur... Mais cette fatale passion du baron de Thorvick pourEthel Scliumacker...
Le chancelier se frotta le froot de nouveau; puis (out-àcoup haussant les épaules :
— Ecoutez, Elphége, nous ne sommes plus ni l'un ni l'autre jeunes et novices dans la vie, et pouriant nous ne connaissons pas les bon mes ! Quand Schumacker aura été une seconde fois flt'tri par un jugenii-nt de haute trahison, quand \\ aura subi sur l'éi liafaud une condamnation infamante ; quand sa fille, retombée au-dessous des derniers rangs de la société, sera souillée à jamais pub iqiiement de tout l'opprobre de son père, pensez-vous, Eiphége, qu alors Ordener Guldeniew se .souvienne un seul iidstant de celte amourette d'enfance, que vous nommez passion, d'après les discjuis exaltés d'une jeune folle prisonnière; et qu'il balauce uu seul jour entre la fille déshonorée d'un misérable crimin. 1, et la fille illustre d'un glorifux chancelier? Il faut jug r les hommes d'après soi, ma chère ; oii avez-vous vu qu» ie cœur humain iM ainsi fait?
— Je souhaite que vous ayez encore raison. — Vous ne trouverez cependant pas inutile, n'est-il pas vrai, la demaude que j'ai faite au syndic pour que la fille de Schumacker assiste au procès de son père, et soit platée dans la même tribune que moi. Je suis curieuse d étudier cette créature.
— Tout ce qui peut nous éclairer sur celte affaire est précieux, dit le chancelier avec flegme... Mais, dites-mot, saiton Oà est Oïdener en ce moment?
— Personne aa monde ne le sait ; c'est le digne élève de ce vieux Levin, un chevalier errant comme lui. Je crois qu'il vicite en ce moment Ward-Hus. . .
— Bien, bien, notre Ulrique le fixera. Allons, j'oublie que le tribunal m'attend...
La comtesse arrêta le grand chancelier,
— Encore un mot, monseigneur. — Je vous en ai parlé hier, mais votre esprit était occupé, et je n'ai pu obtenir de réponse. Où est mon Frédéric?
— Frédéric! dit le comte avec une expression lugubre et en portant la main sur son visage.
— Oui, répondez-moi, mon Frédéric I Son régiment est de retour à Dronlbeim sans lui. Jurez-moi que Frédéric n'était pas dans cette horrible gorge du Pilier-ISoir. Pourquoi votre ligure a-t-elle changé au nom de Frédéric? Je suis dans une mortelle inquiétude.
Le chancelier reprit sa physionomie impassible.
— Elphége, tranquillisez-vous. Je vous jure qu'il n'était point dans le défilé du Pilier-Noir... D'ailleurs, on a publié la liste des officiers tués ou blessés dans cei te rencontre...
— Oui, dit la comtesse calmée, vous me rassurez. Deux officiers seulement ont éié tués, le capitaine Lory et le jeune baron Randmer, qui a fait tant de fo'.ies avec mon pauvre Frédéric dans les bals de Copenhague ! Oh ! j'ai 'u et relu la liste, je vous assure. Mais, dites-moi, monseigieur,mon fils est donc resté à Walhstrom? ..
ii — Il y est resté, répondit le comte.
— Hé bien, cher ami, dit la mère avec un sourire qu'el'e s'efforçait de rendre tendre, je ne vous demande qu'une grâce, c'est de faire revenir vite mon Frédéric de cet affieux pays...
Le chancelier se dégagea péniblement de ses bras supplians.
— Madame, dit-il, le tribunal m'attend. Adieu, ce que vous me demandez ne dépend pas de moi.
Et il sortit brusquement.
La comtesse demeura sombre et pensive.
— Cela ne dépend pas de IhI ! se dit-elle; et il lui suffirait d'un mot pour me rendre mon fils ! — Je l'ai toujours pensé, cet homme-là est vraiment méchant.
XLlrt.
Est-ce ainsi qu'on traite un homme de nsa chaige ? est-ee ainsi qu'on perd le respect dû à la justice.
CaloeRON, Louis Ferez de Galice.
La tremblante E^hel, que les gardes ont sépart'e de son père à la sortie du donjon du Lion deSlesvig, a été conduite, à travers de ténébreux corridors jusqu'alors inconnus d'elle, dans une sorte de cellule obscure, qu'on a refermée sur son entrée. Du côté de la cellu'e opposé à la porte est une grande ouverture grillée, à travers laquelle pénètre «ne lumière de torches et de flambeaux. Devant celte ouverture est une banquette sur laquelle est placée une femme voilée et vèiuedenoir, qui lui lait signe de s'asstoir auprès d'elle. Elle ob(>iten silence et interdite.
Ses yeux se portent au delà de l'ouverture grillée. Un tableau sombre et imposant est devant elle.
Al'eUrémité d'une sale tendne de noir, et faiblement éclairée par des lampts de cuivre suspendues à la voûte, s'élève un tribunal noir arrondi en fer-à cheval, occupé par sept juges vêtus de robes noires, dont l'un, placé au centre sur un siège plus élevé, porte sur sa poitrine des chaînes de diaraans et des plaques d'or qui étincelent. Le juge assis à la droite de celui-ci se distingue des autres par une ceinture bancht) et un manteau d'hermine, insigne du haut syndic de la province. A droite du tribunal est un« estrade couverte d'un dais, où siège un vieillard, revêlu d'habits pontificaux; à gauche, une table chargée de papier?, derrière laquelle se lient debout un homme de petite taille, coiffée d'une énorme perruque, et enveloppé des4)li8 d'une longue robe noire.
VICTOR HUGO
Oq remarque, en fare des juges, un banp- de bois entouré de hiUcbardiers (|ui poilent des torches, dont la lueur, reflet hic par une forêt de piques, de mousquets et de perluisanes, répand de VHgucs rayons fur les lêies lHniultueU''es d'une foule de spei-lateurs, pressés contre la grille de fer qui les sé|)are du tribunal.
Eihel observait re speclaolc, comme si elle eût assisté éveillée il un riHe ; cependant elle élail loin de se sentir indifférente A ce qui al ail se passer sous ses yeux. E le entendait en elle comnie une voix intime qui l'avertissait d'être attentive, parce qu'elle louchait à l'une des ( rises de sa vie. Son cœur était en proie i deux agitations différentes en même tems : elle eill vou u savoir sur-le-champ en quoi elle était inicre.-sée A la scène qu'elle contemplait, ou ne le savoir jamais. Depuis plusieurs jours, l'idée que son Ordener était perdu pour elle, lui avait inspiré le désir désespéré d'en liiiir d'une fois avfc l'existence, et de pouvoir lire d'un coup d'œil tout le livre de sa destinée. C'fSl pourquoi, <-om prenant qu'elle entrait dans l'heure décisive de son sort, elle examina le tabbau lugubre qui s'offrait à elle, moins avec répugnance qu'av(c une sorte de joie impatiente et funèbre.
Elle vit le pésidenl 5e lever en proclamant, au nom du roi, que l'audience de justice était ouverte.
Elle cnienili le peiii homme noir, placé à 'a gauche du tribunal, lire, d'une voix basse ei rapide, un long discours où le nom de son père, mv\^ aux mots de conspiration , de révolte des mines, de haute-trahison, revenait fr quemment Alors elle se rappela ce que la latale inconnue lui avait dit, dans le jardin du donjon, de l'accusation dont son père était menacé ; » t elle f émit quand elle eotendit l'homme à la robe noire lermioer son discours par le mot de mort, fortement artii-ulé.
Epouvanice, elle se tourna vers la femme voilée, pour laquelle un seniiment qu'elle ne s'expliquait pas lui inspirait delà crainte :
— Où sommes-nous':? qu'est ce que tout ceci? demandât-elle timiilemcnt.
Un geste de sa mysléricus'^ compagne l'invila au silence et à l'attention. Elle reporta sa vue dans la salle du tribuna-.
Le vieillard vénérable, en habits éptscopaux, venait de se lever; et Eihel recueilli ces paroles, qu'il prononça distinctement :
— Au nom du D'eu tout-puissant et miséricordieux, — moi Pampbile-E'eullière, évéque de la royale ville de Dronihe^met de la royale province du Droniheimhus, je salue le respectable tribunal qui juge au nom du rei, notre seigneur après Dieu ;
Et je dis — qu'ayant remarqué que les prisonniers amenés devant ce tribunal étaient des hommes et des chrétiens, et qu'ils n'avaient point de procureurs, je déclare aux respectables juges que mon intention est de les assister de mon faible secours, dans la cruelle position où le ciel les a voulu meltre.
Priant Dieu de daigner donner sa force à notre infirme faiblesse, ei sa lumière à notre protonde cécité.
C'est ainfi que moi, é\èque de ce royal diocèse, je saine le respectable et judicieux tribunal.
Après avoir parlé ainsi, l'évêque descendit de son Irime pontifical, cl illa s'a-fcolr sur le banc de bois destiné aux accuses, tandis qu'un murmure d'approbation éclatait parmi le peuple.
I.e présHent se leva, et dit d'une voix sèche : — Hallebardiers, qu'on lasse silence I — Seigneur évéque, le tribunal remercie voire révérence, au nom des prisonniers. — Habitans du Droniheimlius, soyez attentifs à la haute justice du roi : le tribunal va jug«r sans appel. — Archers, qu'on amène les accusés.
Il se lit dans l'auditoire un silence d'attente et de terreur; seulenifnt toutes les lêics s'agitaient dans l'ombre, comme les sombres vagues d'une mer orageuse, sur laquelle le tonnerre s'app'éie il gronder.
Bientôt Eihel entendit une rumeur sourde et un mouvement extraordinaire se prolonger au dessous d'elle, dans les f loislres avenues de la Mlle ; puis l'auditoire se rangea avec
un frémissement d'impatience et de curiositi; des pas mulliplii-s rclemirent ; des hallebardes et des mousquets bril'èrent ; et bientôt six hommes ercliaini*s et entourés de gardes pénétrèrent, la tête nue, dans l'enceinte du tribunal. Eihel ne vit que le premier de ces six prisonniers : c'était un vieillard à barbe blanche, vêtu d'une simarre noire ; c'était son p^re.
Elle s'appuya défaillante sur la balustrade de pierre qui était devant sa banquette; les objes roulaient sous ses yeux comme dans un nuage confus, et il lui semblait que son cœur palpiuit à son oreille. Elle dit d'une voix faible : 0 Dieu, secourez moi !
La lemme voilée se pencha vers elle et lui fit respirer des sels qui la lêveillèrent de sa léthargie.
— Noble dame, dit-elle ranimée, de grâce, un mot de votre voix pour me convaincre que je ne sais pas ici le jouet des fantômes de l'-nler.
Mais l'inconnue, sourde à sa prière, avait retourné sa tête vers le tribunal ; et la pauvre Eilie', qui avait retrouvé quelque force, se résigna à l'imiter en silence.
Le président s'était levé et avait dit d'une voix lente et so< lenneile ;
— Prisonniers, on vous amène devant nous pour que nous ayons à examiner si vous êtes coupables de haute trahison, de conspiration, de révolte par les armes contre l'aulori'é du roi notre souverain seigneur. M ditez maintenant dans vos consciences, car une accusation de lèse-majesté pèse sur vos têtes.
En ce moment un rayon de lumière tomba sur le visage d'un des SX accusés, d'un jeune homme qui tenait sa tète pench-^e sur sa po'trine, comme pour dérober ses traits sous les boucles pendan es de ses longs cheveux. Eihel tri-ssaillit, et une sueur froide sortit de tous ses membres : elle avait cru reconnaître... — mais non, c'était une crue le illusion ; la sa le était faiblement éclairée, et les hcmmes s'y mouvaient comme des ombres : à peine disiiuguail-on 'e grand Christ d'-bène poli placé au-dessus du fauteuil du président.
Cependant ce jeune homme était enveloppé d'un manteau qui de loii piraissait vert, ses cheveux en d sordre avaient des reflets châtains, et le rayon inattendu qui avait dessiné ses traits... Mais non, cela n'tlait pas, cela ne pouvait étrel c'était une horrible illusion.
Les prisonniers étaient assis surle banc où était descendu l'évêque. Schumacker s'était placé à l'une des extrémités; il étail séparé du jeune homme aux cheveux châtains par ses quatre compagnons d'infortune, qui portaient des vêtemens gros.siers, et au nombre desquels on remarquait une espèce de géant. L'évêque siégeait à l'autre extrémité du banc.
Ethel vil le président se tourner ver.s son père.
— Vieillard, dit-il d'une voix sévère, dites-nous votre nom, et qui vous êtes.
Le vieillard souleva sa tête vénérable.
— Autrclois, répondil-il en regardant fixement le président, on m'anpelait comte de GrilFenfeld et de Tongsberg, prince de Wollin, prince du Siint Empire, chevalier de l'ordre royal de l'Eléphant, chevalier de l'ordre de Dannebrog, chevalier de la Toi'un d'Or d'Allemagne et de la Jarretière d'Angleterre, premier ministre, inspecteur-général des universités, grand chancelier de Danemarck et de...
Le président l'inlerronipit.
— Accusé, le tribunal ne vous demande ni comment on vous a nommé, ni ce que vous avez été, mais comment on vous nomme, et ce que vous êtes.
— Hé bien, reprit vivement le vieillard, maintenant je m'appelle Jean Schumacker, j'ai soixante-neuf ans, et je ne suis rien, que voire ancien bientaileur, chancelier d'Ablefeld.
Le président parut interdit.
— Je vous ai reconnu, seigneur comte, ajouta l'ex-chancelier, et commi- j'ai cru voir qu'il n'en était pas de même d mon égard de votre rôté, j'ai pris la liberté de rappeler à votre grâce que nous sommes de vieilles connaissances.
— Schumacker, dit le président d'un ton où l'on tentait
HAN D'ISLANDB.
l'accent de la colère concentrée, épargnez les moraens du tribunal. Le vieux captif l'interrompit encore :
— Nous avons chargé de rôle, noble chancelier; autrefois c'était moi qui vous appelais simplement d'Ahlefeld, et vous qui me disiez seigneur comte.
— Accusé, répliqua le président , vous nuisez à votre cause en rappelant le jugement infamant dont vous êtes déjà flétri.
— Si ce jugement est infamant pour quelqu'un, comte d'Ahlefeld, ce n'est pas pour moi.
Le vieillard s'était levé à demi en prononçant ces paroles avec force. Le président étendit la main vers hii.
— Asseyez-vous. N'insulti-z pas devant un tribunal, et aux juges qui vous ont condamné, et au roi qui vous a don- ■ né ces juges. Rappelez-vous que sa majesté a daigné vous accorder la vie ; et bornez-vous ici à vous défendre.
Scbumacker ne répondit qu'en haussant les épaules.
— Avez-vous, demanda le président, quelques aveux à faire au tribunal touchant le crime capital dont vous êtes accusé ?
Voyant que Schumacher gardait le silence, le président répéta sa question.
— Est-ce que c'est à moi que vous parlez? dit l'ex grand chancelier. Je croyais, noble comte d'Ahlefeld, que vous vous parliez à vous même. De qui crime m'entrelenezvous? Est-ce que j'ai jamais donné le baiser d'I»cariole ù un ami? Ai-je emprisonné, condamné, déshonoré un bienfaiteur? dépouillé celui à qui je de ais tout? J'ignore, en vérité, seigneur chancelier actuel, pourquoi l'on m'a» ène ici. C'est sans doute pour juger de votre habileté à faite tomber des têtes innocentes. Je ne serai point fâché en effet de voir si vous saurez aussi bien me perdre que vous perdiez le royaume, et s'il vous suffl'a d'une virgule pour causer ma mort, comme il vous a suffi d'une lettre de l'alphabet pour provoquer la guerre avec la Suède (I).
A peine achevail-il celte raillerie amère, que l'homme placédevantla table à gauche du tribunal se le«a.
— Seigneur président, dit-il après s'être 'ncliré profondément, seigneurs juges, je demande que la parole soit ihlerdite à Jean Scbumacker, s'il continue d'injurier ainsi sa grâce le président de ce respectable tribunal.
La voix calme de l'évêque s'éleva :
— Seigfieur secrétaire intime on ne peut interdire la parole à un accusé...
— 'Vous avez raison, révérend évêque, s'écria le président avec précipitation. Notre intention est de laisser le plus de liberté possible à la défense. — J'engage seulement l'accusé à modérer son langage, s'il comprend ses véritables intérêts.
Scbumacker secoua la tête et dit froidement :
— Il paraît qae le comte d'Ahlefeld est plus sur de son fait qu'en 1677.
— Taisez-vous, dit le président; et s'adressant sur-lechamp au prisonnier voisin du vieillard, il lui demanda quel était son nom.
C'était un montagnard d'une (aille colossale, dont le front était entouré de bandages, qui se leva en disant :
— Je suis Han, de Klipsladur, en Islande.
Un frémissement d'épouvante erra quelque temps dans la foule, et Siîhumacker, soulevant sa tête pensive déjà retombée sur sa poitrine, jeta un brusque ngard sur son formi-
(1) Il y avait eu e» effet de très graves différends entre le Danemarck et la Suède, parce que le confite d'-\hlefeld avait exigé, dans une négociation, qu'un traité entre les deux lîials donnât au roi de Danemarck le titre de rex Gothorum, ce qui semblait attribuer au monarque danois la souveraineté de la Gothie, province suédoise; tandis que les Suédois ne voulaient lui accorder que la qualité de rex Goiorum, dénomination vague qui équivalait à l'ancien titre des souverains danois, roi des Gots. i
C'est à cette k, cause, non d'une guerre, mais de longues et | menaçantes négociations, que Scbumacker faisait sans doute I allusion. ï
dable voisin, dont tous les autres co-accusés se tenaient éloignés.
— Han d'Islande, demanda le président, quand le trouble fut dissipé, qu'avez-vous à dire au tribunal?
De tous les spectateurs, Elhel n'avait pas été la moins frappée de la présence du brigand fameux, qui, depuis si longtemps, lui apparaissait dans toutes ses terreurs. Elle attacha avec une avidité craintive son regard sur le géant monstrueux que son Ordener avait peut-être combattu, dont il avait peut-être été la victime. Celle idée se relourna d-n» son cœur sous toutes ses formes douloureuses. Au!!si , entièrenient absorbée par bne foule d'émotions déchirantes, elle entendit à apeine la réponse qu'adressa tau président, dans un langage grossier et embarrassé, ce Han d'Islande, en qui elle voyait presque le meurtrier de son Ordener. Bile comprit seulement que le brigand se déclarait le chef des bandes rebelles.
— Est-ce de vous-même, demanda le président, ou par instigation étrangère que vous avez pris le commandement des iU'-urgéS?
Le brigand répondit :
— Ce n'est pas de moi-même.
— Qui vous a provoqué à ce crime?
— Un homme qui s'appelait Uacket.
— Quel était ce Hacket.
— Un agent de Scnumacker, qu'il nommait aussi comte de Grilfenfeld
Le président s'adressa à Scbumacker :
— Scbumacker, connaissez-vous ce Hacket?
— Vous m'avez prévenu , comte d'Ahlefeld , repartit le vieillard ; j'allais vous adresser la même question.
— Jean Scbumacker, dit le président, vous êtes mal conseillé par votre haine. Le tribunal appréciera voire système de défense.
L'évêqiie prit la parole.
— S'igiieur secrétaire intime, dit-il en se tournant vers l'homme de petite taille; qui paraissait faire les fonctions de greffier et d'aci usateur, ce Uacket est-il parmi mes cliens?
— Non votre révérence, répondit le secrétaire.
— Sait-on ce qu'il est devenu?
— On n'a pu le saisir : il a disparu.
On eût dit qu'en parlant ainsi le seigneur secrétaire intime composait sa voix.
— Je crois plutôt qu'il s'est évanoui, dit Scbumacker. L'évêque continua :
— Seigneur secrétaire, fait-on poursuivre ce Hacket? Af-on son signalement?
Avant que le secrétaire intime eût pu répondre, un des prisonniers se leva; c'était un jeune mi neiir d'un visage âpre et fier.
— Il serait aisé de l'avoir, dit-il d'une voix forte. Ce misérable Hacket, l'agent de Scbumacker, est un homme de petite stature, d'une figure ouverte, mais ouverte comme une bouche de l'enfer... — Tenez, seigneur évêque, sa voix ressemble beaucoup à celle de ce seigneur qui écrit là sur cette table, et que votre révérence appelle, je crois, secrétaire intime. Et même, si celte salle était moins sombre, et que le seigneur secrétaire intime eût moins de cheveux pour lui cacher le visage, j'assurerais presque qu'il y a dans ses traits quelque ressemblance avec ceux du traître Hacket.
— Notre frère dit vrai ! s'écrièrent les deux prisonniers voisins du jeune mineur.
— Vraiment ! murmura Scbumacker avec une expression de triomphe.
Cependant le secrétaire avait fait un mouvement involontaire, soil de crainte, soit de l'indignation qu'il ressentait d'être comparé à ce Hacket. Le président, qui lui-même avait paru troublé, se hâta d'élever la voix.
— Prisonniers, n'oubliez pas que vous ne devez parler que lorsque le tribunal vous interroge; et surtout n'outragez pas les ministres de la justice par d'indignes comparaisons.
— Cependant, seigneur président, dit l'évêque, ceci n'est
VICTOR HDGO.
qu'une qurslion de signàlemenl. Si le coiipab)e Uarkel offre quelriiifs |)r.ii!ts de ressemblance avec le secrétaire, cela ]>Ourraii èire ulile.
Le l'rèsidi'iit 1 interrompit.
— Haii d'Islande, vous qui avez eu tant de rapports avec Haïkft, dilcs-nous, pour satisfaire le lévériMiil évêciue, si cet homme ressemble en effet à noire très honoré secrétaire inttnie.
— Nullement, seigneur, répondit le géant sans hésiter.
— Vous voyez, seigneur'évèqiie, ajouta le pré>idenl. L'évi'que pronoi^-a U"un signe de lèie qu'il était satisfait;
et le pr^'sideiii, s'adressant à un autre accusé, prononça la fornu.le Hsiiée: — Quel est votre nom?
— WiiiriJ Kennybol, des montagnes de Kole.
— Eliez-vuus |>armi les insurgens?
— Oui, seigneur : la vérité vaut mieux que la vie. J'ai été pris dans les gorjjes maudites du Pilier-Noir. J'étais le chef 4es montagnards.
— Qui vous a poussé au crime de rébellion?
•—Nos frères les mineurs se plaignaient de la tutelle royal"^, et ce a était tout simple, nVsl ce pas, votre courtoisie? Vous n'auriez (|u'une liulle en boue et deux mauvaises pi-aux de renard, que vous ne seriez pas fà<hê d'en èlre le maître. Le gouvernement n'a pas écouté leurs prières. Alors, seiffueur, ils ont songé à se révolter, et nous ont prié de les alJer. Un si petit service ne se refuse pas entre frères qui rérit-^nt les mêmes oraisons et chôment les mêmes saints. Voilà tout.
— Personne, dit le président, n'a-t-il éveillé, encouragé et dirifeé ^olre injurretton?
— C'était un seigneur Hacket, qui nous parlait sans cesse de iiéyvrtr un comte prisonnier ù Muncktiolni, dont il se disait l'envoyé. Nous le lui avons promis, parce qu'une liberté de plus ne nous coûtait rien.
— Ce comte ne s'appelail-il pas Schumacker ou Griffenfeld?
— jKsteraenl, votre courtoisie.
— Vous ne l'avez jamais vu?
— Non, seigneur ; mais si c'est ce vieillard qui vous a dit tont à l'heure tant de noms, je ne puis faire autrement que de convenir...
— De quoi? interrompit le président.
— Qo'il a une bien belle barbe blanche, seigneur, i)resque aussi belle (|ue celle du père du mari de ma sœur Maase , de la bourgade de Surb, lequel a vécu jusqu'à cent vingt ans.
L'ombre répandue dans la salle empêcha de voir si le président paraissait désappomt' de la naïve réponse du montagnard. Il ordonna aux archers de déployer quelques bannie res couleur de feu, «h'posées devant le tribunal.
— Wilfrid Kennybol, dit-il, reconnaissez vous ces bannières?
— Oui, votre courtoisie : elles nous ont été données par Hacket, au nom de Si liuniaLker. Le comte fit distribuer aussi des arniis aux mineurs; car nous n'en avions pas besoin, nous autres mDntagnarus, qui vivons de la carabine et de la gibecière. El moi, seigneur, tel que vous me vojvz, iitiaché ici comme une méchaule poule qu'on va rùlir, j'ai plus d'une fois, du tond de nos >alléc-, atteint de vieux aigles, lorsqu'au plus haut de leur vol ils nu semblaient que des aloueties ou des grives.
— Vous enl-.ndez, seigneurs juges, observa le secréiairc intime; l'aceus--. Schumacker a fait distribuer par Ilacket des armes ei des drapeaux aux rebelles?
— Kennybol, reprit le président, n'avez-vous plus rien à déclarer ?
— Rien, votre courtoisie, sinon que je ne mérite pas la mon. Je n'ai faii que i r.'trr assistance, en bon Ire e, aux mineurs, et j'ose ailiriner à toutes vo> courtoisies que le plomb de niii carabine, tout vieux chasseur que je suis, n'a jaiLais t lu lié un doim du loi.
Le pré^ille|||, sans répoiidre .'i ce plaidoyer, interrogea les deux compagnons de Kennybol . C'étaieiil des cliefs de mineurs. Le plus vieux, qui déclara se nommer Jonas, répéta,
en d'autres termes ce qu'avait avoué Kennybol. L'autre, qui était ce jeune homme dont les yeux avaient saisi tai!t de re.ssembîanre entre le secrétaire intime et le perfide Hacket, dit s'appeler Norbilh, conlessa fièrement sa part dans la révolte, mais refusa de rien révéler touchant Hacket et Schumacker Il a^ail, disait-il, prêté serment de se taire, et ne se suuvenait plur.quede ce serment Le président eut beau l'interroger par toutes les menaces et par toutes les prières, l'obstiné jeiiiii; liomme resta inflexible, bailleurs il assurait ne point s'être révolté pour Suliumacker, mais seulement parce que sa vieille mère avait faim et doid. Il ne niait point qu'il n eut peut-être mérité la mort; mais il affirmait que l'on commettrait une injustice en le condamnant , parce qu'es le tuant on tuerait aussi sa pauvre mère, qui ne l'avait pas mérité.
Quand Norhith eut cessé de parler, le secrétaire intime résuma M) peu de mois les charges accablantes qui pesaient ju.'^quàee moment sur l-s accusés, surtout sur Schumacker. 11 lut quelques unes des devises séditieuses inscrites sur les bannières, et lit ressortir contre l'ex -grand chancelier l'unanimiié des réponses de ses complices, et jusqu'au silence de ce j'Uiie Norbilh, lié par un serment fanatique.— 11 ne reste plus, ajoula-t-il en terminant, qu'un ai'cusé à interroger, et nous avons de hautes raisons de le croire un agent feeret de l'autorllfi qui a si mal veillé à |j» tranquillité du Drontheimhus. Celte autorité a favorisé, sinon par sa confcivence coupable, du moins par sa tatale négligence, l'explosion de la révolie (|ui va perdre tous ces malheureux, et rendre à l'éclialaud ce Sciiumacker, que la clémence du roi en avait si généreusement sauvé,
Eihel, qui de ses craintes pour Ordener était revenue, par une cruelle transition, à ses craintes pour son père, frémit à ce langage sinistre, et un lorrmt de larmes s'échappa de ses yeux, quand elle vit son père se lever, en disant d'une voix tranquille : — Chancelier d'Alilefeld, j'admire tout ceci. Avez-vous eu la prévoyance de faire mander le bourreau ?
L'infortunée crut en ce moment qu'elle épuisait sa dernière douleur : elle fe trompait.
Le sixième accusé venait de se lever; noble et superbe, il avait éi^arté les cneveux qui couvraient son visage, et aux questions que le président lui avait adressées, il avait répondu d'une voix ferme et haute :
— Je m'appelle Oi'dener Guldenlew, baron de Thorvick, chevali r de Dannebrog.
Un cri de surprise échappa au secrétaire :
— Le lils du vice-roi I
— Le fils du vice-roi! répétèrent toutes les voix, comme si la salle el^t eu en ce moment mille échos.
Le président avait reculé sur son siège; les juges, jusqu'alors immobi'es dans le tribunal, se penchaient tumultueusement les uns vers les su Ires, ainsi que des arbres qui seraient battus à la fois de côtés opposés. L'agitation était plus grande dans l'auditoire : les spectateurs montaient sur les curniclies de pierre et les grilles de fer; la foule entière parlait cjmnie d'une seule bouche; et les gardes, oubliant de réclimer le silence, mêlaient kurs paroles de surprise i la rumeur universelle.
Q elle ûine assez accoutumée aux soudaines émotions de la vie, pourrait concevoir ce qui se passa dans Tàme d'Ethel?Qui pourrait rendre ce mélange inouï de joie déchirante cl de délicieuse douleur? Celle atteinte inquiète, qui était ;^ la fois de la crainte et de l'espérance, el n'en était cepeiiilanl pas? — Hélait devant elle, sans qu'elle fût devant Un I celait lui qu'elle voyait et qui ne la voyait pas I c'éiaitson bien-i-imé Ordener, son Ordener, qu'elle avait chi mort, qu'eilesavait p rdu pour elle, son ami qui l'avail Iromp«:e et qu'elle adorait comme d'une adoration nouvelle. U éiait là ; oui, il etaii là. Lu vain song>> ne l'abusaii pas; ohl c'éiait bien lui, cet Ordener, hélas! qu'elle avait rêvé plut souvi nt en( ore qu'elle ne l'avail vu. — Mais apparaissait-il dans celle enceinte solennelle comme un ange sauveur ou comme un falal génie? Devai-elle espérer en lui ou trembler pour lui ? — Mille conjectnres oppressaient & li fois s»|>fn-
HAN D'ISLANDE
sée et rétouffaient à la fois comme une flamme que trop d'aliment éteint; toutes les idées, toutes les sensations que nous venons d'indiquer parcoururent son esprit comme un éclair, au moment où le fils du vice-roi de INorwi'ge prononça son nom. Elle fut la \)v raière à le reconnaître, et les autres ne l'avaitnt pas encore reconnu, qu'elle était évanouie.
Elle reprit bientôt ses sens, pour la seconde fois, grâce aux scias de sa mystérieuse voisine. Pâle, elle rouvrit ses yeux dans lesquels les larmes s'étaient subitement tanes. Elle jeta avidement sur le jeune homme, toujours debout et calme dans le tumulte général, un de ces regards (|ui embrassent tout un être; et le trouble avait cessé dans le tribunal ei le peuple, que le nom A'Ordener Culdenleio retentissait encore à son oreille. Elle remarqua avec une douloureuse inquiétude qu'il portait son bras en écharpe, et que ses mains étalmt chargées de fers: elle remarqua que son manteau était déchiré en plusieurs endroits, que son sabre îldèle ne penriiit plus à sa ceinture. R-eu n'échappa à sollicitude; car l'œil d'une amante ressemble à l'œil d une mère. El s environna de toute son âme celui qu'elle ne pouvait couvrir de tout son corps ; et, il faut le dire à la honte et à la gloire de l'amour, dans cette salle qui renfermait son père et les persécuteurs de son père, Elhel ne vit plus qu'un s-ul homme.
Le silence s'était rétabli peu à peu. Le président se mit en devoir de commencer l'interrogatoire du flis du vice-roi.
— Sbigneur baron, dit-il d'une voix tremblante...
— Je ne m'appelle point ici seigneur baron, répondit Ordener d'une voix ferme, je m'appelle trdener Gu'.denlew, comme celui qui a été comte de Griffenfeld s'appelle Jean Schumacker.
Le président resta un moment comme interdit. - .— Hé bien! donc, reprit il, OrdenerGuldenIew, c'est sans doute par un hasard malheureux que vous êtes amené devant BOUS. Les rebelles vous auront pris voyageant, vous auront forcé de les suivre, et c'est ainsi, sans doute, que vous avez été trouvé dans leurs rangs.
Le secrétaire se leva ;
— Noble» juges, le nom seul du fils du viceroi de Norwége est un plaidoyer suffisant pour lui. Le baron Ordener Guldenlew ne peut être un rebelle. Nctre illustre président a parfaitement expliqué sa fâcheuse arrestation parmi les rebelles. Le seul tort du neble prisonnier es-t de n'avoir pas dit plus tôt son nom. Nous demando.is qu'il soit mis sur-lechamp en liberté, abandonnant toute accusation .'i son égard, et regrettant qu'il se soit assis sur le banc souillé par le criminel Schumacker et ses complices.
— Que faites-vous donc? s'écria Ordener.
— Le secrétaire intime, dit le président se désiste de toute poursuite à votre égard.
— Il a tort, répliqua Ordener, d'une voix haute 1 1 sonore ; je dois être ici seul accusé, seul jugé, et seul condamné. — Il s'arrêta «n moment, et ajouta d'un accent moins ferme : — Car je suis seul coupable.
— Seul coupable I s'écria le président.
— Seul coupable ! répéta le secrétaire intime.
Une nouvelle explosion de surprise se manifesta dans l'auditoire. La malheureuse Elhel trémit; elle ne songeait pas que cette déclaration de son amant sauvait son père. Elle avait devant les yeux la mort de son Ordener.
— Hallebardiers, qu'on fasse silence! dit le président, protitant peut être du moment de rameur pour rallier ses idées et reprendre sa présence d'esprit.
— Ordener Guldenlew, reprit-il, expliquez-vous. Le jeune homme resta un instant rêveur, puis soupira avec
effort, puis prononça ces paroles d'un ton calme et résigné :
— Oui, je sais qu'une mortinlâme m'attend; je sais que la vie pourrait m'êire belle et glorieuse. Mais Dieu lira aa fond de mon cœur ! à la vérité. Dieu seul 1 — Je vais accomplir le premier devoir de mon existence; je vais lui sacrifier mon sang, mon honneur peut-être ; mais je sens que je mourrai sans remords et sans repentir. Ne vous étonnez pas de mes paroles, seignears juges; il y a dans l'âme et dans la destinée humaiae des mystères que vous ne pouvez pénétrer.
et qui ne sont jugés qu'au ciel. Ecoulez moi donc, et agissez envers moi selon vos consciences, quand vous ?urez absous ces infortunés, et surtout ce déplorable Schumacker, qui a dfjà, dans sa captivité, expié bien plus de crimes qu'un liornme n'en peut commettre. — Oui, je suis conpable, nobles juges, et seul coupable. Schumacker est innocent : ces autres malheureux ne sont qu'égarés. L'auteur de la rébellion des mineurs, c'est moi.
— Vous ! s'écrièrent à la fois et avec une expression étrange, le président et Ipsecré'aire intime.
—Moi! et ne m'interrompez plus, seigneurs. Je suis pressé de terniini-r, car en m'accusant je justifie es infortunés. C'est moi qui ai sou'evé les mineurs au nom de Schumacker; c'est moi qui ai fait distribuer aux rebelles des bannières; qui leur ai envoyé, au nnm du prisonnier de Munckholm, de l'or et des armes. Racket était mon agent.
A ce nom de Hacke.t, le secrétaire intime fit «n geste de stupeur. Ordener continua :
— J'épargne vos momens, seigneurs. J'ai été pris dans les rangs de's mineurs, que j'avais poussés à la révolle. J'ai seul tout fait. Maintenant, jugez : si j'ai prouvé mon crime, j'ai prouvé également l'innocence de Scliumacker et celle des pauvres miserab es que vous croyez ses complices.
Le jeune homme parlait ainsi, les yeux levés au ciel. Ethel, pre.'^que ina' imé-, respirait â peine; il lui semblait seulement qu'Ordener, tout en juslitiant son père, prononi çail bien amèrement son nom. Les discours du ieune homme l'étonnaient et l'épouvautaient, sans qu'elle pu', les comprendre. Dans tout ce qui frappait ses sens, elle ne voyait clairement que le malheur.
TJd sentiment du même genre paraissait préoccuper le président. On eût dit qu'il ne pouvait croire â ce qu'il entendait de ses oreil'es. Il adressa néanmoins la parole au fils du vice-roi :
— Si vous êtes en effet l'unique auteur de cette révolte, dans quel but l'avez-vous excitée?
— Je ne puis le dire.
Un frisson saisit Elhel, lorsqu'elle entendit le président
répliquer d'une voix presque irritée :
— N'aviezvous point une intrigue avec la fille de Schumacker?
Mais son Ordener, enchaîné, avait fait un pas vers le tribunal, et s'était écrie, avec l'accent de l'indignation :
— Chancelier d'Alilefe.H, contente'-vous de ma vie que je vous livre; respectez une nob'e et innocente fille. Ne teniez pas de la déshonorer une seconde fois.
La pauvre Elhel, qui avait senti son sang remonter ;\ son visage, ne compiit pas ce que signifiaient ces mots,, une seconde fois, sur lesquelsson défenseur appuyait avec énergie; mais à la colère qui se peignait sur les traits du président, on eût dit qu'il les comprenait.
— Ordener Gulden'HV, n'oubliez pas vous même le respt'ct que vous devez à la justce du r(.i et à ses suprêmer officiers. Je vous répriman'e au nom du tribunal. —A présent, je vous somme de nouveau de me dé larer dans quel but vous avez commis le crime dont vou> vous accusez.
— Je vous répète que je ne puis vous le dire.
— N'était-ce pas, reprit le secrétaire, pour délivrer Schumacker?
Ordener garda le siledce.
— Ne soyez pas muet, accusé Ordener, dit le président; il est prouvé que vous entreteniez de- intelligences avec Schumacker, et l'aveu de voire culpabilité accuse, plus qu il ne jnslitie, le prisonuier de Munckliolm. Vou.> alliez .si.uvent à Munckîiolm, et certes vous attachiez â ces visites plus qu'un iméiêt de curiosité ordinaire. Témoin, cette boucle de diamaus.
Le président prit sur le burenu, et montra ù Ordener une boucle de biillans qui y était déposée. ~ La reconnaissezvous pour vous avoir appartenu?
— Oui. — Par qnel lu^ard...?
— Hé bien ! Un des rebelles l'a remise, avant d'expirer, à notre secrétaire intime, eu déclarant qu'il l'avait reçue de vous en paiement, pour vous avoir transporté du port de
VlCTOa HUGO.
Drontheiin à la forteresse de Munckholm. Or, je vous le demande, seigneurs juges, un pareil salaire donné à un simple malelot, n'annoncet-il pas quelle importance l'accusé Guldenlew attachait à parvenir jusqu'à celle prison, qui est celle de Scbumacker?
— Ah! s'écria l'accusé Kennybo', ce que dit sa courtoisie est vrai, je rei onnais la boucle ; c'est l'histoire de noire pauvre frère Guidon Slayper.
— Silence, dit le président, laissez répondre OrdeiterGuldenlew.
— Je ne cacherai pas, repartit celui-ci. que je désirais voir Schun acker —Mais celte boucle ne signilie rien. On ne peut entrer avec des diamans dans le fert; le matelot qui in'a»ait amené s'était plaint, dans la traversée, de sa misère; Je lui ai jeté celte boucle, que je ne pouvais garder sur moi... —
— Pardon, votre courtoisie, interrompit le secrétaire intime, le règlement excepte de cette mesure le (ils du vice-roi. .Vous pouviex donc... —
— Je ne voulais pas me nommer.
— Pourquoi? demanda le président.
— C'est ce que je ne puis dire.
— Vos intelligences avec Schumacker et sa fille prouvent que le but de votre complot était de les déivrer.
Schumacker qui, jusqu'alors, n'avait donné d'autre signe d'atiention que de dédaigneux mouvemens d'épaules, se leva :
Me délivrerl Le but de cette infernale trame était de
me corapromeitre et de me perdre, comme il l'est encore. Croyez-vous qu'Ordener Guldenlew eût avoué sa panicipation au crime, s'il n'eût été pris parmi tes révoltés? Oh! je vois qu'il a hérité de la haine de son père pour moi. Ei quant aux intelligeu' es qu'on lui suppose avfc moi et ma fille, qu'il sache, cel exécré Guldenlew, que ma fille a hénlé aussi de ma haine pour lui, pour la race des Guldenlew et des d'Ahlefeld!
Ordener soupira profondément, tandis qu'Eihel désavouait tout bas son père, et que celui-ci retombait sur !^on banc, palpitant encore de colère.
— Le tribunal jugera, dit le président.
Ordener, qui, aux paroles de S bumacker, avait baissé les yeux en silence, parut se réveiller :
— Oh! nobles juges, écoulez. Vous allez descendre dans vos consciences : n'oubliet pas qu'Ordi^ner Guldenlew est coupable seul ; Schumacker est innocent. Ces au'res infortunés ont été trompés par Hacket, qui était mon agent. J'ai fait tout le reste.
Kennybol l'interrompit :
— Sa courtoisie dit vrai, seigneurs juges; car c'*st elle qui s'est chargée de nous amener le fameux H>n u'Is ande, dont je souhaite que le nom ne me porte pas malheur. Je sais que c'ei^t ce jeune seigneur qui a osé l'aller trouver dans la caverne de Walderhog, pour lui proposer d'être notre chef. Il m'a confié le secret de son entreprise au hameau de Surb, chez mon Irère Braal. Ei, pour le reste encore, le j^uue .seigneur Cil vrai : nous avons été abusés par ceHackel maudit; d'où il suit que nous ne méritons pas la mort.
— Seigneur secrétaire intime, dit le président, les débats •ont clos. Quelles sont vos conclusions?
Le secrétaire seleva, salua plusieurs foi'; le tribunal, passa quelque temps la main entre les plis de son rabat de dentelle, sans quiiifi un moment des yeux les yeux du pré-ident. Enfin, il m entendre ces paroles d'une voix sourde et lugubre :
— Seigneur président, respectables juges I l'accusation demeure victorieuse Ordener Guldenlew, qui ternit .'i jamais la splendeur de son g orieux nom, n'a réussi qu'à prouver sa culpabilité sans démontrer l'iiino-ence de l'ex-cliancelier Schumacker, 'cl de ses conipices iian d'lslanilt\ ^Villnd | Kennybol, Jonas elNorbitli. — Je demande .1 la jusii c du | tribunal qui' les six accusés soient dé larés coupables du !
me de hauielrahison el de lèsc-majcslé, au premier chef. (Jn murmure vague s'éleva de la lnule. Le président allait I
proclamer la formule de clùlure. quand l'évéque réclama un moment d'alteiition.
— Dictes juges, il est convenable que la défense des accusés se fa«se entendre la dernière. Je souhaiterais qu'elle eût un meilleur organe; car je suis vieux el faible, el jt n'ai plus en moi d'autre force qie celle qui me vienlde Dieu. — Je m'rtoiine des sévères requêtes du secrétaire intime. Rien ici ne prouve le crime de men client Schumacker. On ne peut établir contre lui aucune parlicij.aiion directe à l'insurrection des mineurs ; et puisque mon autre client Ordener Guldenlew déilare avoir abuse du nom de Schumacker, et, de plus, êire l'unique auteur de celte condamnable sédition, toutes les présomptions qui pesaient sur Schumacker s'évalou'ssent: vous devez donc l'absoudre. Je recommande à votre ioilulgence chrétienne les autres accusés, qui n'ont élé qu'égarés, comme la brebis du bon pasteur; et même le jeune Ordener Gulileniew, qui a du moins le mérite, bien grand devant le Seigneur, de confesser son crime. Songez, seigneurs jug s, qu'il est encore dans l'âge où l'homme peut faillir, et même tomber, sans que Dieu refuse [de le soutenir ou de le relever. Ordener Guliieulew porte à peine le quart de ce fardeau de 1 exiStemte qui pèse déjà presque entier sur ma télé. Mettez dans la balance de vos jugemens sa jeunesse el son inexpérience, et ne lui relirez pas si tôt cette vie que le Seigneur \ieiit à peine de lui donner.
Le vieillard se tut, et se p aça près d'Ordener, qui souriait; tandis qu'à l'invitation du président, lesjuges se levaient du tribunal, et pass^aient en silence le seuil de la formidable salle de leurs délibérations.
Pendant que quelques hommes décidaient de six deslinéts dans ce terrible sanctuaire, les accusés immobiles étaient restés assis sur leur banc entre deux rangs de hallebardiers. Schumacker, la tête sur sapoiirine, paraissa t endormi dans une rêverie profonde; le géant promenait à droite et à gauche des regards où se peignait une assurance siupide; Jonas et Kennybol, les mains jointes, priaient à voix basse, tandis que leur camarade Norbith frappait par intervalles la terre du pied, ou secouait ses chaînes avec des tressaillemeus convulsifs. Entre lui elle vénérable évéque, qui lisait les psaumes de la pénitence, se tenait Ordener les bras croi» ses ft les yeux levés au ciel.
Derrière eux on entendait le bruit de la foule, qui avait impétueusement éc'até à la sortie des juges. C'était le fameux captif de Munckho m, c'était le redoutable démon d'Islande, c'était surtout le fils du vice-roi, qui occupaient toutes les pensées, toutes les paroles, tous les regards. La rumeur, mêlée de plaintes, de rires el de cris confus, qui s'échappait de l'auditoire, s'abaisail el s'élevait comme une flamme qui ondoie sous le vent.
Ainsi se passèrent plusieurs heures d'attente, si longues que chacun s'étonnait qu'elles fussent contenues dans la même nuit. De temps en temps on jetait un regard vers la porte delà chambre des délibérations; mais on n'y voyait rien, que les deux soldats qui se promenaient avec leurs pertuisanes étincelanies devant le seuil fatal, comme deux fantômes muets.
Enfin, les torches el les lampes commençaient à pâlir, et quelques rayons blancs de l'aube traversaient les vitraax étroits de la salle, quand la porte redoutable s'ouvrit. — Un silence profund remplaça sur le champ, comme par magie, tout le tumulte du peuple, et l'on n'entendit plus que. le bruit des respiiations pressées elle mouvement vague et sourd de la foule en suspens. -
Les juges, sortante pas lents delà chambre des délibérations, reprirent place au tribunal, le pré.-ident à leur tête.
Le secrétaire i time, qui avait paru absorbé dans ses réflexions pendant leur absence, s'inclina :
— Seigneur président, quel est l'arrêt que le tribuna',Juge^iiil sans ;>ppel, a rendu au nom du roi? Nous sommes prêts à l'eu tendre avec un respect religieux.
I.c juge |ila( é à droite du président se leva, tenant uu parclieinin dans ses mains :
— Sa grâce notre glorieux préAident, fatigué par la longueur de celle audience, daigne nous charger, nous, baul'
H AN D'ISLANDE
syndic du Dronlheimhus, président naturel de ce tribunal , respeclable, de lire h sa place la sentence rendue au nom du 1 roi. Nous allons remplir ce devoir lionoiable et pénible, j rappelant à l'auditoire de se taire devant l'infaillible justice j du roi.
Alors la voix du haut-syndic prit une inllexion solennelle et grave; et tous les cœurs palpitèrent :
— « Au nom de noire vénéré maître et légitime seigneur j » Cliristiern, roi! — voici l'arrêt que nous, juges du haut j » tribunal du Drontbeimhus, nous rendons dans nos con- » sciences, touchant Jean Schumacker, prisonnier d'Etat; j » WilfridKennybol, habitant des montagnes de Kole; Jonas, • mineur royal ; Norbiih, mineur royal ; Han, de Klipsladur, » en Islande; et Onlener Guldenlew, baron de Thorviok, « chevalier de Dannebrog ; tous accusés des crimes de haute- » trahison et de lèse majesté au premier chef; Han d'Islande » étant de plus prévenu des crimes d'assassinat, d'incen- » die et de brigandage.
» 1°. Jean Schumacker n'est point coupable.
» 2". Wilfrid Ivennybol, Jonas et Morbilh sont coupables; n mais le tribunal les excuse, parce qu'ils ont été égarés.
11 5°. Han d'Islande est coupable de tous les crimes qu'on 1) lui impute.
» 4°. Ordener Guldeniew est coupable de haute trahison Il et de lèse-majesté au premier clief. »
Le juge s'arrêta un moment comme pour prendre baleine. Ordener attachait sur lui un regard plein d'une joie céleste.
— « Jean Schumacker, continua le juge, le tribunal vous 11 absout et vous renvoie dans votre prison.
» Kennybol, Jonas et Norbith, le tribunal réduit la peine » que vous avez encourue à une détention perpétuelle et à 11 une amende de mille écus royaux chacun.
11 Han, de Klipstadur, assassin et incendiaire, vous serez I) ce soir conduit sur la place d'armes de Munckliolm, et 11 pendu par le cou jusqu'à ce que mort s'ensuive.
» Ordener Guldeniew, traitre, après avoir été dégradé de » vos titres devant ce tribunal, vous serez conduit ce soir au 11 même lieu, avec un llanibeau à la main, pour y avoir la têie » tranchée, le corps biùlé, et pour que vos cendres soient » jetées au vent et votre tête exposée sur la claie.
» Reiiiez-vous tous. Tel est l'arrêt rendu par la justice » dû roi. 11
A peine le haut- syndic avait-il achevé cette funèbre lecture, qu'on entendit dans la salle un cri. — Ce cri glaça les assistans plus même que l'efirayant appareil de la sentence de mort; ce cri litp.'dir un moment le Iront serein etra'iieux d'Ordener condamné.
C'était le malheur qui les rendait égaux. Charles Nodier.
C'en est donc fait : tout va s'accomplir, ou plutôt tout est déjà acco npli. Il a sauvé le père de celle (|u'il aimait, il l'a sauvée elle- même, en lui conservant l'appui paternel. La noble conspiration du jeune homme pour la vie de Scluimacker a réussi : maintenant le reste n'est rien; il n'a plus qu'à mourir.
Que ceux qui l'ont cru coupa)ile ou insenté le jugent maintenant, ce généreux Ordener, comme il se juge lui-même dans son âme avec un saint ravissement. Car ce fut toujours sa pensée, en entrant dans les rangs des rebelles, que, s'ij ne pouvait empêcher l'exécution du crime de Sclinmacker, ij pourrait du moins en empêcher le châtiment, eu l'appelant sur sa proure tête.
LE SIÈCLE. — YI.
— Hélas 1 s'était-il dit, sans doute Schumacker est coupable; niaisaii;ri par sa captivité et son malheur, son crime est pardonnable. Ii ne veut que sa délivrance; il la tente, même par la lébellion. — D'ailleurs que devii^ndra mon Eihel si on lui enlève son père; si elle le perd par l'écliafaud, si un nouvel opprobre vient flétrir sa vie, que deviendra-t-ellc, sans soutien, sans secours, seule dans son cachot, ou errante dans nu monde d'ennemis? Cette pensée l'avait dyplerminé à son sacritice; et il s'y était préparé avec joie : car le plus grand bonheur d'un être qui aime est d'immoler son existence, ji' ne dis pas à l'existence, mais à un sourire, à une larme de l'êlre aimé.
Il a donc été pris parmi les rebelles, il a été traîné devant les juges qui devaient condamner Schumacker, il a commis son généreux mensonge, il a été c^ndamié, il va mourir d'une mort cruelle, d'un supplice ignùiniiiicnx, il va laisser une mémoire souillée ; mais que lui importe, au noble jeune homme? il a sauvé le père de son Etbel.
li est maintenant assis sur ses (haines dans un cachot humide, où la lumière et l'air ne pénètnnt qu'à peine par de sombres soupiraux; près de lui est la l'ournlure du reste de son existence, un p^in noir, une cruche pleine d'eau Un collier de fer pèse sur son cou, des bracelets, des carcans de fer pressent ses mains et ses pieds. Chaque heure ((ui s'écoule lui cmpoiteplus de vie qu'une année n'en enlève aux autres mortels.— Il rêve délicieusement.
— Peut-être mon souvenir ne périra-t-il pas avec moi, du moins dans un des coeurs qui battent parmi les hommes ? peut-être daignera-t elle me donner une larme pour mon sang? peut ctreconsarrera-t-elle quelquefois un regret à celui qui lui a dévoué sa vie? peut-être, dans ses rêveries virginales, aura-t-elle parfois présente la (ontuse image de sou ami ! Qui sait d'ailleurs ce qui est derrière la mort? Qui i-ait si les âmes, délivrées de leur prison matérielle ne peuvr it pas quelquefois revenir veiller sur les âmes qu'elles aiment, commercer mystérieusement avec ces douces compagnes encore captives, et leur apporter en secret quelque vertu des anges et quelque joie du ciel?... —
Toutefois, des idées amères se mêlaient à ces consolantes méditations. La haine que Schumacker lui avait témoignée au moment même de son sacritice, 0|>pressait son cœur. Le cri déchirant qu'il avait entmdu en même temps que son arrêt de mort, l'avait éhranlé profondément : car, seul dans l'auditoire, il avait recinnu celle voix, et compris cette douleur. Et puis, ne la reversa- til donc plus, sonEihelPses derniers momens se passeront-ils-dans la prison même qui la renferme, sans qu'il puisse encore une fois toucher la douce main, 'entendre la douce voix de celle pour qui il va mou.
rir? —
Il abandonnait ait si son âme à cette vague et triste rêverie, qui est à la pensée ce que le sommeil est à la vie, quai.d le cri rauque des vieux verrous rouiilés heurta rudement sf.ii oreille, déjà en quelque soi le attentive aux concerts de l'au- Ire sphère où il-allait s'envoler.— Celait la lourde porte de fer de son cachot, qui s'ouvrait en grondant sur ses gond.. Le jeune condamné se leva tranquille et presque joyeux, car •il pensa que c'était le bourreau qui venait le chercher, et il avait dé:)à dépouillé l'exisience comme le manteau qu'il foulait à ses pieds. , , , , ,,
Il fut trompé dans sr-n attente : une figure blanche et syele venait d'apparaître au seuil de son cachoi, parei le à Ui.e vision lumineuse. Ordener douta de ses yeux, ei se demanda s'il n'élail pas déjà dans le ciel. U'était elle, c'était son
Eihel. , , . . ,,
La jeune fille était tombée dans ses bras enchaînes; elle couvrait les mains d'Ordener de larmes, qu'essuyaient les loneues tresses noires de ses cheveux épars; baisant les fers du "condamné, elle meurtri.ssait ses -lèvres pires sur les infâmes carcans : elle ne parlait pas, mais tout son cœur semblait prêt à s'échapper dans la première parole qui passerait à travers ses sanglots. .
Lui, — il éprouvait la joie la plus c»esle qu il ait éprouvée depuis sa naissance. Il serrail doucement sonEilielsur sa poitrine, et les forces réunies de la terre et de 1 ent
iiO
VICTOR HïlGO.
nViisiii-nl pu en ce moinenl ()i^iioiu>r les deux bras dont il renviroiiiuli l.<- seniimi iii île sa ninrl |irocliain • nn'lail (|uoliiue «liù:>e Je sdiiiml h son iâ»issi?nu'ti(, ta il s<in(ia ait de son Eiliel cûinmo s'il en eùi d^jà pijs posse.-sioii pour l't'ter-
Il r.e demanda pas h ccl ange comniMil elle avait pu [ifiiétrer jusqu'à lui. K le ^(ail lu, pouvait-il penser ;•! aiiire cliose? H'ailleurs il i,e s'en élûhnait pas. Il jie se demandait pas oummenl celte jeune lille, proserit, (ail)le, isolée, avait pu, malgré lus iripL-s portes de fi r, et li-s triples rangs de soldats, ouvrir ta propre prison et celle de son a»ianl ; < el.i lu) sdiiblait siinp'e; il |)0riai! en lui la con citn e iiilinie de ce <!uc peut lainour.
A quoi Lon se parler avec la voix quand on se peut pailer avcd lânuy Pourquoi ne pas laisser les coips éeoutir en silence lelaiigapeniy).l<'rieux des intelligences? — Tous deux se laisaienl, parée qu'il y a des éuiolions qu'on ne saurait ex|)riiner qu'en se taisant.
Cependant la jeune fille souleva enlin sa lêla appi,yée sur le WBur lumullneux du jeune lionune.
— Ofdener, dit-elle, je s.'ens le sauver; et el'e prononça cette parole d'espérance avec iKie anguissc douloureuse.
Ordrner secoua la tête en souriant.
— Me sauver, Eiliel I Tu i'al)use.> ; la fuite est impossible.
— Hélas! je le sais trop. Ce cbfUeau es» peuplé do soldats, et cliacune des portes qu'il laul traverser pour arriver ici, sont gardées par de? arilitrs et des geôliers qui ne dorment pas. — Elle ajouta avec eftoit : Mais je t'apporte un autre moyen de salut.
— Va, lon espérance est vaiBe. Ne ie berce pas de cbimères, Etbel; dans quelques heures un coup de baclie les di.siiperait trop cruellement...
— Oli ! n'achève pasi Orde;,erI -lu ne mourras pas. Oh ! dérobe-moi celle alircuse pensé', ou plutôt, oui, prés.nte-lamoi dans toute son horreur, pour me donner la force d'accomplir Uin salut ttnion sacrifice.
Il y avait dans l'accent de la jeune fille une expression indélinissable. Ordener la regarda douceintnt :
— Ton sacrifice t que veux-tu dire?
Elle cacha son visage dans ses mains, et sanglota en disant d'une voix iuarticuléo : — 0 Dieu !...
Ctt abillement (ut de courte durée; elle se releva : ses yeux brillaient, sa bouche souriait. Elle était belle comme un ange qui remonte de l'enlcr au fiel.
— Ecoutez, mon Ordei.er, voire écbafaud ne s'élèvera pas. Pour que vous viviez, i! suffit que vous me promettiez d'épouser Ulrique d'Ahlefeld...
— Ulrique d'Ahleleldl ce nom dans (a bouche, mon Eiliel I
— Ne ili'inlerronipfz pas, poursuivit-elle avec le calme d'une martyre qui subit sa dernière loMure; je viens ici m.- ■ voyée par la CdUilcsse d Ahlefeld. On vous promel d'obtenir votre grâce du roi, si Ion obtient e.i écliaiige voire m«tn pour la ûlle liu grand chancelier. Je viens ci vous demander le serment d'épousi r Llrique, et de vivre pour elle. Ou m'a choisie pour messagère, parce qu'on a pensé que ma voix aurait quelque puissance sur vous.
— Eihel, dit le condamié d'une voix gla.ée, adieu; en sortant de ce cachot, dites qu'on fasse venir le baurreau.
Elle se leva, resia un niomeiit devant lui debout, pâle et ircmbUnie; puis, ses genoux llédiirenl, elle tomba à genoux sur la pierrt', tu joignant les mains.
— Que lui ai je lait? murmura-telle d'une voix éteinte. Ordener, muei, tixait son regard sur la pierre.
— Seigneur, dit-elle, se traitant ù genoux jusqu'à lui vous ne me répoiid. /. pas ? Vous ne voulez donc plus me parler?... Il ne me reste plus qu'à mourir.
Une larme roula djirs les yeux du jeune homme.
— Ethel, vou» ne m'aimez plus.
— 0 Dieul fc'écrja la p<uvre jeune fille, serrant dans ses
bras les gei.oux du prisonnier, je ne l'aime |.lub! Tu dis que
je ne l'aime plus, niunT)rdent
direce'a?
je ne l'aime plus, munt)idenir. Est-il bien vrai nue lu as'nu
"irecea? ^
— Vous ui' m'aime/ plus, puisque vous rac méprisez.
Il se repenlii à l'inulant même d'avoir prononcé celte paro'e «utile : car racceiit d Elliel f,il déthiraiii, quand elle JrU Sis bras adorés ai tour de fon cou, en criant d'une voix étouffée par U s larmes :
— Pardonne-moi, mon bien aimé Ordener, pardonne-moi comme jrf le pardonne I Moil te n épriscr, grand Dieul n'eslu pasuu' n bien, mon orgueil, men idolâtrie';'- Dis-raol, est-ce f|u'il y avaii dans nirs paroles auire cliose qu'un profond amour, tiu'uiie biùlanle admirât on pour toi? HéasI ton lai;ga^e sévère m'a |jit bi-n du mal, i|'iand jn venais pour le sauvtr, mon Ordi-ner adoré, en immolant tout mon être au lion.
— Fié bien, rérondit le jeune homme radouci en essuyant les pleurs d'E liel avec des baisers, n'était-ce pas me mon- Irer peu d'estime que de me proposer de l'acheter ma vie par l'abai diiiide mon Ethcl, par un lAche oubli de mes sermens, par le sacrifice de mon amour? — Il ajouta, 1 œil fixé sur Ethel,— de mon amour, pour lequel je verse aujourd'hui tout mon sang.
Un long gémissement précéda la réponse d'Ethel.
— Eco"tf-mûi encore, mon Ord'ner, ne m'accuse pas si vile. J'ai peut titre plus de force qu'il n'appartient d'ordinaire ù une pauvre feninie. — Du haut de notre donjon on voit construire dans la place d'Armes l'échafaud qui t'est (îestiné. 0 Ordener, tune connais p s cette affreu-e douleur devoir lentement se préparer la mon de celui qui porte avec lui nolrr vie! La comtesse d'Ahlefeld, près de laquelle j'étais qaand j'ai entendu prononcer ton arrêt funèbre, est venaç me trouver au donjon, où j'étais rentrée avec mon pfre. Elle m'a demandé si je voulais te sauver, elle m'a offert cet odieux moyen; nion'Ordencr, il fallait détruire ma pauvre destinée, renoncer à loi, te perdre pour jamais, donner à une autre cet Ordener, toute la félicité de 'a délaissée Ethel, ou te livrerau supplice, on me laissait le choix entre mon malheur et ta mort : je n'ai pas balancé.
Il baisa avec respect la main de cet ange.
— Je ne balance pas non plus, Eibel. Tu ne serais pas venue ni'olTrir la vie avec la main d'Ulrique d'Ahlefeld, si (a avais su comment il se fait que je meurs.
— Quoi? quel mystère!...
— Permelsmiii d'avoir un secret pour toi, mon Ethel bienaimée. Je veux mourir sans que lu saches si tu me dois dç la reconnaissance 0 1 de la haine pour ml mort.
— Tu veux mourir! Tu veux donc mourir! 0 Dieu! et cela est vrai! et l'é. hafaud se dresse en ce moment, el aucune liuissanre humaine ne peut délivrer mon Ordener qu'on va tuer I Dis-moi, jette un regard si.r ton esclave, sur la compagne, et promets-moi, bienaimé Ordener, de m'entendra sins colère. Es-tu bien sûr, réponds à lon Ethel comme ) Dieu, iiue lu ntj pourrais mener une vie heureuse auprès de cet!.; femme, de cette Urique d'Ahltf.-lil?... en es-tu bien sur, Ordener? elle est peutclrc, sans tloule même, belle, doii' e, vertueuse ; elle vaut mieux que t^f Ile pour qui In péris. — Ne détourne pas la lête, cher ami, mon Orlener. Tu es si lîobl- et si ji-une pour monter sur un écbafaud! Hé bien ! tu irais vivre avec elle dans quelque bri laiiie ville où tu ne penserais jiliis ;1 ce funeste dtinjon ; tu laisserais couler paisiblement tes jours sans l'infirmer de moi ; j'y consens, tu me cbass'M ais de lon cœur, même de ton souvr ut, Ordener. Mais vis, laisse-moi ici seule, c'est à moi de mourir El, crois-moi, quand je te saurai dans les bras d'une autre, tu n'auras pas besoin de t'inqui^ler de moi; je ne souffrirai pas longtemps.
Elle s'arrêta : sa vnix se perdait dans les larmes. Cependant on lisait dans son regaril désolé le désir douloureux de remporter Ij victoire fatale dont elle devait mourir.
Ordener lui dit :— Elhel, ne me parle plus de cela. Qu'il ne sorte en ce moment fle nos bouches d'autres noms que le tien et le mien.
— Ainsi, reprit-elle, hélas! hélas! lu veux donc mourir f
— Il le faut. J'irai avec joie i» i'«cliafa.d pour toi : j'irais avec horreur à l'autel pour toute autre femme. Ne m'en parle plus : lu m'aflligts el lu m'ollenses.
El!e ple4irail en murmurant toujours : — il va mourir, 0 Dieu ! el d'une niorl inlûme I
UAN D'ISLANDE.
Le condamné répo'idil avec un sourire : — Crois-moi, Bthel, il y a moins de déshonneur dans ma mort que dans la vie telle que lu nie !a proposes.
En te moment, son regard, se détacliant de son Elhel éplorce, aperçut un vieillard vêtu d'iiabils ecclésia&liques qui se tenait debout dans l'ombre, s usla voûte Ijassi; de lu porte : — Que voulez-vous ? dit-il brus iurnient.
— Seigneur, je suis venu avec l'ei.voyée de la comtesse d'Ahleield. Vous ne m'avez point aperçu, et j'allcndais en silence que vos yeux tombassent sur moi.
En etlei, Ordener n'avait vu que son Étbel, cl celle-ci, voyant Ordener, avait oublié son cnmpagnon. •— Je suis, continua le vieillard, le ^ninistrc chargé. .
— J'entends, dit le jeune homme. Je suis j>rêt. Le ministre s'avança vers lui.
— IJieu est prêt aussi à vous recevoir, mon fils.
— Seigneur ministre, reprit Ordener, voire visage ne m'est pas inconnu. Je vous ai vu quelque part.
Le minisire s'inclina.
— Je vous reconnais aussi, mon (ils. — C'était dans la tour dcVygla. Nous avons tous deux montré ce jour-ls combien lés paroles humaines ont peu de certitude- Vous m'avez promis la grâce de douze malheurei-ix condamnés, et moi je n'ai point cru en votre promesse, ne pouvant deviner que vous fussiez ce que vous êtes, le fils du vice-roi; et vous, seigneur, qui comptiez sur votre puissence et sur votre rang, en me donnant celte assurance...
Ordener acheva la fjensée qu'Athanase Munder n'osait compléter.
— Je ne puis aujourd'hui obtenir aucune grâce, pas même la lùienne; vous avez raison. Seigneur ministre. Je respectais trop peu l'aveuir, et il m'en a puni, en me montrant sa puissance supérieure à la mienne.
Le ministre baissa la tête.
— Dieu est fort, dit il. Puis il releva ses yeuxbienveillans sur Ordener en ajoutant : — Dieu est bon.
Celui-ci, qui paraissait préoccupé, s'écria après un court silence :
— Écoutez, seigneur ministre, je veux tenir la pronifsse que je vous ai faite dans la tour ueVygla. Quand j.; serai mort, allez trouver à Berghen mon père, le vice-roi de Norwége, et dites-lui ([ue la dernière grûce que lui demande son fils, c'est celle de vos dou7e protégés. Il vous l'accordera, j'en suis sûr.
Une larme d'atlcndrissement mouilla le visage vénérable d'Athansse.
— Mon fils, il faut que de nobles pensées remplissent voire âme, pour savoir, dans 1« niême heure, rejeter avec courage votre propre grice et solliciter avec bonté celle des autres; car j ai entendu vos relus, et, (oui en blâmant le dangereux excès d'une passion humaine, j'en ai été profonilément touché. Mainlenanl je me dis : Unde scelus ? Comeient se fait-il qu'un homme qui ^pprorhe tant du vrai juste se soit souillé du c'rime'pour leijuel il est condamné?
— Mon père, je ne l'ai point dit à cet an^e, je ne puis vous le dire. Crpyez seulement que la cause de ma condimnation n'est point un crime.
— Comment'? exp'iquez-vous, mon fils,
— Ne nie pressez pas, réponlit le jeune homme avec fermeté Laissez-moi emporitr dans le tombeni le secret de ma mort.
— Ce jeune homme ne|ieutê!re coupable, murmura le minisire. Alors il lir*[ de son sein un crucif.x noir, qii'il plaça sur une sorte d'autel grossièrement formé d'une da'.ie de granit adossée au nuir humide de la prison. Près d» crucifix il posa une peiite lainp : de fer allumée, qu'il avait «pportée avec lui, et une Bible ouverie.
— Mon lils, priez et méditez. Je reviendrai dans quelques heures..— Allons, ajoutât il, se tournant vers Éihel, qui, pendant tout l'entretien d Ordener erd'Atlianase avait gardé le silence du recueillement, il faut quitter le prisonnier. Le temps s'éeoule...
Elle se leva radieuseeKranquille; quelque chose ded'vin enllamiîiait son regard :
— Seigneur niinislre, je ne puis vous suivre encore. Il faut aupiirav^ti: iiui! vous ayez uni Éthel Schumacker à son époux Orilei'.er Guldenlew.
, Elle regarda Ordener : — Si tu étais encore puissant, libre et cloricux, mon Ordener, je pleurerais et j'é.oignrrais nu laiale destinée de la ienne — .Mais maintenant, que tu ne Crains plus la con'agion de mon nialheur; que tu es, ainsi que moi, captif, fiéiri,Oi>priii)é; maintenant que tu vas mourir, je vienf> à (ol, esiiéfant que lu daigneras du moins, Ordener, i.on s"igneur, permettre à celle qui n'aurait | u être la compagne de la vie, d'être la compagne de ta mort ; car tu m'aimes assez, n'est-il pas vrai, j our n'avoir pas douté un instant que je n'expire en même temps que toi? Le coniiamné tomba â ses pieds et baisa le bas de sa robe.
— Vous, vieillard, conJnua-t-elle, vous allez nous tenir lieu de Uimilles et de pères , ce cachot sera le temple, cette pierre, l'autel. Voici mon an'eaii, nous sommes à genouxdev.^nt Dieu et devant vous. Bénissez-nous cil scz les paroles saintes (|ui vuiit urir Eihel Sclmmaikerà Ordener Guldenlew, son sc'igueur.
Et ils; h'étii nt agenouillés ensemble devant le prêtre, qui les contemplai! avec nn étonnemenl mêlé de p lié.
— Comment, mes cnfans! que faites-vous?
— Mon père, dit la jeune fille, le temps presse. Dieu et la mort nous attendent.
Oi: renconire quelquefois dans la vie des puissances irrésistibles, des volontés auxquelles on cède soudain comme si elles avaient qufl(|ue chose de plus que les volontés humaines. Le prêtre leva les yeux en soupirant :
— Que le Seigneur me pardonne si ma condescendance est coupable 1 Vous vous aimez, vous n'avez plus que bien peu de temps a vous aimer sur la terre; je ne crois pas maiiquer à nos saints devoirs rn légitimant votre amour.
La douce et redoulable cérémonie s'accomplit. Us se levèreit to.is deux sous la dernière bénédiction du prêtre; ils é aient époux
Le visage du condamné brillait d'uno douloureuse joie : on eût dit qu'il commençait à sentir l'amertume de la mort, à pi'é.sen' (|u'il essuyait la félicité de la vie. Les traits de sa compagne élaient sublimes de grandeur et de siinplicilé, elle était e:core modtvMecommeune jeune vierge, et déjà presque fière comme une jeune épouse.
— Eco:ite-moi, mon Ordener, dit-elle : n'est-il pas vrai quo nous sommes maintenant heureux de mourir, puisque la vie ne pouvait noits réunir? Tu ne sais pas, ami, ce que je feiai : — je me placerai aux fenêtres du donjon de manière à te voir monter sur l'éclia'aud, afin que nos âmes s'envolent ensemble dans le ciel. Si j'expire avant que la jiache ne tombe, je t'attendrai, car nous sommes époux, mon Ordener adoré, et ce soir le cercueil sera notre lit nuptial.
Il la pressa sur son cœur gonflé et ne put prononcer que ces mois, Lini étaient l'idée de toute sou existence :
— Ediel, tu es donc à mol !...
— Mes enfans, dit la voix attendrie de l'aumônier, ditesvous adieu. Il est temps.
— Hélas!... s'écria Elhel. Toute sa force d'ange lui revint, et elle se prosterna devant le condamné : — Adieu ! mon Ordener bien-aiiié; mon seigneur, donnez-moi votre bénédiction.
Le prisonnier accomplit ce vcéu touchant, puis il se retourna pour sal uer le véiiéra'nle Athanase Munder. Le vieillard était égaleiiient agenouillé devant lui.
— Qu'attendez vous, mou [ère? demanda-t-il surpris.
Le vieillard le regarda d'un air humble et doux : — Votre bénédiction, mon (ils.
— Que le ciel vous héiwsse et appelle sur vous (ouïes les félii'iié'S'que vos prières appellent sur vos frères les autres honynes, répondit Ordener d'un accent ému et snleniiel.
liieiiiùt la voûte sépulcrale entendit les derniers adieux et les derniers baisers; bientôt les durs verrous se refermèreiii hruyaniuient, et la porte de fer sépar.i les deux jeunes éptiux qui allaient mourir après s'être donné rendez-vous dans l'é.einité.
VICTOR HDGO.