LE PÈRE GRIFFON
Une grande verrine, où brillait une bougie de cire jaune, éclairait la table ; le couvert était mis sur une nappe de grosse toile bien blanche ; il n'y avait pas d'argenterie. Les fourchettes d'acier et les cuillères de bois d'érable étaient d'une merveilleuse propreté ; uae botterine de verre bleuâtre contenait environ une pinte de vin des Canaries; dans un grand pot d'étain moussait Voagou, boisson fermentée faite avec le marc des cannes à sucre; enfin, une amphore de terre sigillée tenait l'eau aussi fraîche que si elle eût été à la glace.
Une belle dorade grillée dans ses écailles, à la mode caraïbe, un perroquet rôti de la grosseur d'un faisan, deux plats de crabes de mer cuits dans leur carapace et arrosés de jus de citron, une salade et des pois verts, avaient été symétriquement arrangés, par le nègre Jean, autour d'un surtout composé d'une grande corbeille de jonc caraïbe, oîi s'élevait nue pyramide de fruits, qui avait pour base un melon d'Europe, un pastèipie et un melon d'eau, et pour sommet un ananas; enfin, pour hors-d'œuvre, des tranches de choux-palmistes conlits dans du vinaigre et de très petits poissons blancs conservés dans une saumure pimentée pouvaient ranimer l'appétit des convives ou exciter leur soif.
— Mais, mon père, vous me traitez avec une magnificence royale, — dit le chevalier au père Griffon ; — c'est la terre promise que votre île!
— Excepté le vin des Canaries, dont on m'a fait présent, tout ceci, mon fils, vient du jardin que je cultive, ou de la pêche et de la chasse de mes deux noirs, car les provisions de mes paroissiens m'ont été inutiles, grâce à la prévoyance de Monsieur et de Jean, qui savaient mon arrivée par un patron de barque du fort Saint-Pierre. Vous servirai-je de ce perroquet, mon fils? — dit le père Griffon au chevalier, qui avait paru trouver le poisson fort à son goût.
Croustiliac hésita quelque peu et regarda le curé d'un air indécis.
— Je ne sais pourquoi il me semble bizarre de manger du perroquet, — dit le chevaUer.
— Essayez, essayez, — dit le père Griffon en mettant une aile d'aras sur son assiette. — Voyez : un faisan a-til une chair plus grasse, plus rebondie, plus dorée"? Il est cuit à merveille. Et puis, sentez-vous quel parfum?
— On dirait des quatre épiées, — dit le chevalier en ouvrant ses larges narines.
— Cela vient tout bonnement de ce que ces oiseaux sont très friands des baies du bois d'Inde qu'ils trouvent dans les forêts; ces baies ont h la fois le goût de la cannelle, du girolle et du poivre, et la chair du gibier participe de la senteur de ces aromates. Et ce jus, comme il est moiré! Ajoutez-y un peu de suc d'orange, et vous me direz si le Seigneur ne comble pas ses créatures en leur faisant de tels dons.
— De ma vie je n'ai rien mangé de plus tendre, de plus délicat, de plus gras, da plus savoureux, — répondit le chevalier, la bouche pleine et en fermant à demi les yeux avec sensualité, s'écoutant pour ainsi dire manger.
— N'est-ce pas? — dit le bon père, qui, son couteau et sa fourchette à la main, regardait son hôte avec une orgueilleuse satisfaction.
Le repas terminé. Monsieur plaça un pot de tabac et des pipes à côté de la botterine de vin des Canaries. Le père Griffon et Croustiliac restèrent seuls. Après avoir versé un verre de vin au cheralier, le curé lui dit : ,
— A votre santé, mon fils.
— Merci, mon père, — dit le chevalier en approchant son verre. — Portez aussi la santé de ma future; cela sera pour moi de bon augure.
— Comment! de votre future? — reprit le curé; — que voulez-vous dire?
— Je parle de la Barbe-Bleue, mon père.
— Ah ! toujours cette joycuseté 1 Franchement, je croyais les gens de votre pays plus inventifs, mon fils, — dit le père Griffon en souriant avec malice, et il vida son verre h petits coups.
— Je n'ai de ma vie parlé plus sérieusement, mon père. Vous ave/ entendu le serment que j'ai fait à bord de la Licorne.
— L'impossibilité relève de tout serment, mon fils. Parce que vous auriez juré de combler l'Océan, seriezvous engagé par cette promesse?
— Comment! mon père? le cœur de la Barbe-Bleue serait-il un abîme sans fond comme l'Océan? — s'écria gaiement Croustiliac.
— Un poète anglais a dit de la femme : « Perfide comme l'onde, » mon fils.
— Quant aux perfidies des femmes, mon digne hôte, — dit le clievalie'ï' avec sulfisance, — nous savons les conjurer... et nous essayerons de nouveau notre puissance conjuratrice sur la Barbe-Bleue.
— Vous ne le tenterez même pas, mon fils; je suis bien tranquille.
— Permettez-moi de vous dire, mon père, que vous vous trompez. Demain, au point du jour, je vous demanderai un guide pour me conduire au Morne-au-Diable, et j'abandonnerai le reste de l'aventure à mon étoile.
Le chevalier parlait avec un accent de conviction si sérieuse, que le père Grift'on posa brusquement le verre qu'il allait porter à ses lèvres, et regarda le chevalier avec autant d'étonnemeiU que de défiance. Jusqu'alors il avait réellement cru qtt'il s'agissait d'une plaisanterie ou d'une fanfaronnade.
— Comment I mon fils, vous avez sincèrement cette résolution 1 mais c'est une folie, mais...
— Pardonnez-moi, mon bon père, de vous interrompre, — dit le chevalier; — mais vous voyez devant vous un cadet de famille qui a tenté toutes les fortunes, épuisé toutes les ressources, et à qui rien n'a réussi. La Barbe-Bleue est riche, très riche, j'ai tout gagner, rien à perdre.
— Rien à perdre!
— La vie, peut-être, direz-vous? D'abord j'en fais bon marché; et puis, si barbare que soit ce pays, si impuissante qu'y .soit la justice, je ne puis croire que la Barbe-Bleue oserait me traiter tout d'abord comme un de ses trois maris; vous sauriez que j'ai été victime... et vous lui dem.anderiez compte de ma mort. Je ne risque donc rien que de voir mes hommages repou&sés. Eh bien I s'il en est ainsi,
ŒUVRES CHOISIES D'ELGENE SUE
si elle me repousse, je continuerai de faire les délices du capitaine Daniel dans ses traversées, en avalant des bougies allumés et en mettant des bouteilles en éiiuilibrc sur le bout de mon nez ; certes, celte condition est honorable et récréative, mais je préférerais une autre eNJstence. Ainsi Jonc, quoi que vous me disiez, mon père, je suis résolu à tenter l'aventure et à aller au Monie-au-Diable. Je ne sais quel pressentiment secret me dit que je réussirai, que je suis à la veille de voir ma destinée' se résoudre de la manière la plus éblouissante... l'avenir me semble couleur de rose et or ; je no ri?ve que palais et magnificence, richesse et beauté: il me senible pardonnez-moi celte comparaison païenne; que l'Amour et la Fortune viennent me pnndre par les mains en médisant :<( Poly|)lièmeC,roustillac, le bonheur l'allend. » Vous me direz peut-être, mon père, — ajouta le chevalier en jetant un regard railleur sur son justaucorps fané, — que je suis assez piètrement vêtu pour me produire en cette belle et galante compagnie de la Fortune et du Bonheur ; mais la Barbe-Bleue, qui doit-èlro connaisseuse, devinera tout de suite, sous cette envelo[ipe, le cœur d'un Amadis, l'esprit d'un Gascon et le courage d'un César.
Après être resté un moment silencieux, le curé, au lieu de sourire des plaisanteries du chevalier, lui réiiondit d'un ton presque solennel :
— A'otre résolution est bien prise?
— Invariablement et absolument prise, mon père.
— Écoulez-moi donc : j'ai reçu la confession du chevalier de Crussol, le dernier gouverneur de cette île; celui qui, lors de la disparition du troisième mari de cette femme, s'était rendu seul au Morne-au-Diable.
— Eh bien ! mon père?
— Tout en respectant le secret de sa confession, je puis, je dois vous dire que, si vous persistez dans votre projet insensé, vous vous exposerez à de grands et inévitables périls. Sans doute, si vous perdiez la vie, votre mort ne demeurerait pas impunie; mais il n'y aurait aucun moyen Je prévenir le sort fatal au-devant duquel vous voulez courir. Qui vous oblige à aller au Morne-au-Diable? l'habitante de ce séjour veut y vivre solitaire ; les abords de cette demeure sont tels que vous ne pourriez les franchir sans violence; or, en tous pays, et surtout dans clui-ci, ceux qui violent la propriétéd'autrui s'exposent à de grands dangers, dangers d'autant plus vains, que toute tentative d'union avec cette veuve est impossible, lors même cjue vous seriez aussi riche que vous êtes pauvre, lors même que vous seriez d'une maison princière.
Ces paroles révoltèrent l'incommensurable amour-propre du Gascon, et il s'écria :
— Mon père, cette femme est femme... et je suis Croustillac!
— Qu'est-ce que cela veut dire, mon fds?
— Que cette fenune est libre, (ju'elle ne m'a pas vu... et qu'un regard... en seul regard, peut changer complètement Ses résolutions.
— Je ne le pense pas.
— Mon révérend, j'ai la plus grande, la plus aveugle confiance dans votre parole ; je sais toute son autorité... mais il s'agit du beau sexe... et vous ne pouvez connaître le cœur des femmes comme je le connais ; vous ne savez pas de quels inexplicables caprices elles sont capables; vous ne savez pas que ce qui leur plaît aujourd'hui leur déplaît demain, et iju'ellcs veulent aujourd'hui ce qu'elles ne voulaient pas hier... Les femmes, mon révérend, les femmes!... avec elles il faut oser pour réussir... Si ce n'était votre robe, je vous raconter.iis de curieuses témérités, d'audacieuses entreprises, dont j'ai été bien amoureusement récompensé.
— Mon lils!
— Je comprends votre susceptibilité, mon père, et, pour en revenir h la Barbe-Blc\ie, une fois en présence, je la traiterai non-seulement avec effronterie, avec hauteur... je la traiterai en conquérant... je ii'oso dire en lion qui vient fièrement enlever sa proie.
Ces réflexions du chevalier furent interrompues par un accident imprévu. Il faisait très chaud, la porte de ta sallo à manger qui donnait sur le jardin était restée enlr'ouverte, le chevalier, tournant le dos à cette porte, était assis dans un fauteuil dont le dossier do bois n'était pas très élevé. On entendit un sifflement assez aigu, et un coup sec vibra dans la partie pleine du siège du chevalier. A ce bruit, le père Griffon bondit sur sa chaise, courut prendre son fusil à un râtelier placé dans sa chambre, et se précipita dehors en s'écriant :
— Jeun ! Monsieur I prenez vos fusils 1 A moi, mes enfans, à moi ! \oici les Caraïbes 1
l'avertissement.
Tout ceci s'était passé si rapidement, que le chevalier restait ébahi.
— Debout ! — lui cria le père Griffon, — debout 1 ! les Caraïbes ! les Caraïbes I ! ! Regardez au dossier de votre fauteuil, et ne restez pas près de la lumière 1
Le chevalier se leva vivement, et vit en effet un flèche de trois pieds de long profondément enfoncée dans le dossier de son fauteuil. Deux pouces plus haut, le chevalier était transpercé entre les deux épaules. Croustillac saisit son épce qu'il avait déposée sur une chaise, et courut sur les pas du curé. Celui-ci, à la tête de ses deux noirs armés de fusils et précédé de son chien dogue, cherchait l'agresseur de tous les côtés ; malheureusement la porte do la salle à manger donnait sur le verger treillage; la nuit était sombre : sans doute, celui qui avait lancé cette flèche était déjà loin ou bien caché dans la cime de quelque arbre touffu; S/ios' aboyait et quêtait avec ardeur; le père Griflbn rappelasses deux noirs qui s'aventuraient trop imprudemment hors du verger.
— Eh bien I mon père, où sont-ils? — dit lo chevalier en brandissant son épée, — faut-il les charger? une lanterne... donnez-moi" une lanterne ! nous allons visiter le verger et les environs do la maison.
— Non, non, pas de lanterne ! mon fils I elle servirait de point de mire aux assaillans, s'il y en a plusieurs, et vous seriez trop exposé, vous recevriez quelque flèche en plein corps! Allons, allons, — dit le curéendésiirmant son fusil après quelques momens d'altente, — ce n'est qu'une alerte, et remercions le Seigneur de la maladresse de cet idolAtre, car il s'en est fallu de peu que vous no fussiez atteint, mon lils. Ce qui m'étonne, et j'en rends grâce à Dieu, c'est qu'on vous ail man(iué; un Caraïbe assez hardi pour s'aventurer ainsi doit avoir le coup d'œil juste et la main sûre.
— Mais quel mal avcz-vous fait à ces sauvages, mon père?
— Aucun. J'ai été souvent dans leur carbet de l'îlo des Saintes, et ils m'ont toujours parfaitement accueilli : aussi, je ne comprends pas le but de celte attaque... Mais voyons donc cette flèche ; je reconnaîtrai bien, à son empennure, si c'est une flèche cin'aïbe.
— 11 faut faire bonne garde cette nuit, mon, et père pour cela... fiez-vous à moi, — dit le Gascon. — Vous voyez que ce n'est pas seulement à l'endroit de l'amour que j'ai de la résolution.
— Je n'en doute pas, mon fils, et j'accepte votre offre, je vais faire fermer les fenêtres avec les volets à meurtrières, cl b;nTer solidement la porte. Snog nous servira de sentinelle avancée. Oh 1 ce ne .serait pas la première fois que cette maison de bois soutiendrait un siège : une douzaine de pirates anglais l'ont attaquée, il y a deux ans; mais, avec mes nègres et le procureur fiscal de la Cabes-
LE MORXE-AU-DIÂBLE.
terre, qui se trouvait par hasard cliezmoi, nous avons rudement étrillé ces hérétiques.
En disant ces mois, le père Griffon rentra dans la salle à manger, arracha avec assez de peine la flèche, qui tenait au fauteuil par un fer barlielé, et s'écria avec étonnement.
— Il y a un papier attaché à l'empennure de cette flèche ! — Puis, eu le déployant, il y lut ces mots d'une ningnifiquo écriture bâtarde : « Premier avertissement au chevalier de « Croustillac. Au révérend père Griffon, respect et attache- » ment. »
Le curé regarda le chevalier sans dire une parole. Celui-ci prit le papier et lut à son tour.
— Qu'est-ce que cela signifie '? — s'ccria-t~il.
— Cela signifie que je ne me trompais pas en parlant de la sûreté de coup d'œil des Caraïbes. Celui qui a lancé cette flèche vous tuait s'il eût voulu. Voyez ce fer barbelé, empoisonné sans doute : il est eniré d'un pouce dans le dossier de ce fauteuil de bois de fer ; si vous aviez élé atteint, vous étiez mort. Quelle adresse n'a-t-il pas fallu pour guider ainsi cette flèche !
— Peste 1 mon père... je trouve ceci d'autant plus merveilleusement adroit, que je ne suis pas touché, — dit le Gascon. — Mais que diable ai-je fait à ce sauvage?
Le père Griffon se frappa le front.
— Quand je vous le disais ! — s'écria-t-il.
— Quoi, mon révérend ?
— « Premier avertissement au chevalier de Croustillac. »
— Eh bien ?
— Eh bien 1 cet avis vient du Mornc-au-Diable.
— Vous croyez, mon père ?
— J'en suis certain. On a su vos projets, l'on veut vous forcer d'y renoncer.
— Comment les aura-t-on sus?
— A bord de la Licorne, vous ne les avez pas cachés. Quelques passagers, en débarquant il y a trois jours à Saint -Pierre, en auront parlé, ce bruit sera venu jusqu'au comptoir de la Barbe-Bleue, tenu par l'homme d'aflaires, et il en aura instruit sa maîtresse.
— Je suis forcé d'avouer, — reprit le chevalier en réfléchissant, — que la Barbe-Bleue a de singuliers moyens de correspondance! c'est une drôle de petite poste.
— Eh bien ! mon fils, j'espère que la leçon vous profilera, — dit le curé. Puis il ajouta, en s'adressantaux deux noirs, qui apportaient les volets crénelés et les leviers pour les assujettir : — C'est inutile, mes enfans; je vois maintenant qu'il n'y a rien craindre.
Les deux noirs, habitués à une obéissance passive, remportèrent leur attirail déf'ensif. Le chevalier regardait le père Griffon avec étonnement.
— Sans doute, — reprit celui-ci, — la parole des habitans du Morne-au-Diable est sacrée ; je n'ai maintenant rien à craindre d'eux, ni vous non plus mon fils, puisque vous êtes averti, et que vous renoncerez nécessairement à cette folle entreprise.
— Moi, mon père?
— Comment...
— Que je devienne à l'instant aussi noir que vos deux nègres si j'y renonce!
— Que dites-vous?... malgré cet avertissement?
— Eh! qui me dit d'abord que cet avertissement vient de la Barbe-Bleue? ne peut-il pas venir d'un rival?... du boucanier, du flibustier, du Caraïbe? car j'ai de quoi choisir parmi les galans de la beauté du Morne-au-Diable.
— Eh bien ! qu'importe ?
— Comment qu'importe, mon révérend ? Mais je tiens à montrer à ces drôles ce que c'est que le sang de Croustillac. Âh 1 ils croient m'intimider!... mais ils ne savent donc pas que cette épée que voilh... s'agiterait toute seule dans son fourreau ! que sa lame rougirait d'indignation, si je renonçais à mon entreprise !
■ — Mon fils, c'est de la folie... de la folie !
— Et pour quel pleutre, pour quel bélître passerait lo chevalier de Croustillac, aux yeux de la Barbe-Bleue, s'il était assez lâche pour se rebuter de si peu ?
— De si peu ! mais deux pouces plus haut vous étiez tué.
— Mais comme on a tiré deux pouces plus bas, et que je ne suis pas tué, je consacrerai ma vie à dompter le cœur rebelle de la Barbe-Bleue et à vaincre mes rivaux, fussent-ils dix, vingt, trente, cent, dix mille! — ajouta le Gascon avec une exaltation croissante.
— Mais si l'on a agi par l'ordre de la maîtresse du Morneau-Diable ?
— Si l'on a agi par son ordre, elle verra, la cruelle! que je brave la mort qu'elle m'envoie, pour arriver jusqu'à son cœur... Elle est femme... elle sera sensible à la valeur. Je ne sais pas si c'est une Vénus, mais je sais que, sans ' faire tort au dieu Mars, Polyphème-Amador Croustillac est terriblement martial... Or, de la beauté au courage, il n'y ' a que la main.
Il faut se figurer l'exagération et la prononciation gasconne du chevalier, pour avoir une idée de cette scène. Le père Grifi'on ne savait s'il devait rire ou s'effrayer de l'opiniâtre détermination du chevalier. Le secret de la confession l'empêchait de parler, d'entrer dans aucun détail sur le Morne-au-Diable; il ne pouvait que supplier le chevalier de renoncer à sa funeste entreprise : ce qu'il tenta, mais en vain.
— Puisque rien ne peut vous ébranler, mon fils, il ne sera pas dit du moins que j'aurai été, môme indirectement, le complice de votre entreprise insensée. Vous ignorez où est siiué le Morne-au-Diable ; ni moi ni mes nègres, et, je vous l'affirme, nul de mes paroissiens, ne voudra vous servir de guide ; je les prierai de vous refuser. D'ailleurs, la réputation du Morne-au-Diable est telle, que personne ne se souciera d'enfreindre mes recommandations.
Cette déclaration du père Griffon sembla donner à réfléchir au chevalier; il baissa d'abord la tête en silence, puis il reprit résolument :
— Je le sais, le Morne-au-Diable est éloigné de quatre lieues d'ici ; il est situé dans le nord de l'île. Mon cœur me servira de boussole et me guidera vers la dame de mes pensées... avec l'assistance du soleil et de la lune.
— Mais, malheureux insensé ! — s'écria le père Griffon, — il n'y a pas de chemin tracé dans les forêts où vous allez vous engager ; les arbres sont si touffus, qu'ils vous cacheront la position du soleil... vous vous égarerez.
— J'irai tout droit devant moi, j'arriverai toujours quelque part... votre île n'est pas si grande (soit dit sans humilier la Martinique, mon père) ; alors je reviendrai sur mes pas, et je chercherai jusqu'à ce que je trouve lo Morne-au-Diable.
— Mais le sol de ces forêts est souvent impraticable ; elles sont infestées des serpens les plus dangereux. Je vous dis que vous y aventurer c'est braver mille morts...
— Eh ! mou père, qui ne risque rien n'a rien. S'il y a des serpens, eh bien! je mettrai des échasscs, comme les habitans do nos landes !
— Allez donc marcher avec des échasses au milieu des lianes, des ronces, des rochers, des arbres déracinés par le temps ! Je vous dis que vous ne savez pas ce que sont nos forêts.
— SI l'on pensait toujours au péril, mon révérend, on ne ferait jamais rien de bon. Est-ce que vous pensez au mal de Siam quand vous soignez ceux de vos paroissiens qui en sont attaqués?
— Mais mon but est pieux, à moi, je puis affronter la mort en faisant mon devoir... tandis que vous y courez certainement pour une vanité.
— Une vanité! mon révérend I une commère qui a dos écuelles remplies de diamans, des sacs pleins de perles fines, et peut-être encore cinq à six millions de biens! Pestel quelle vanité !
Il n'y avait pas à espérer de vaincre une pareille opiniâtreté : le curé ne l'essaya pas. Il conduisit son hôte dans la
CF.rVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE,
chambre qu'il lui destinait, bien décidé à mi-llro tous Ips obstacles possibles à la fantaisie du chevalier. Inétiranlablp dans sa résolution, Croustillac s'cndorniil prolondément. Une ardente curiosité était venue au^nienter son cntètenienl naturel et saj?onfiance imiicrluibri.lilc dans sa destinée ; plus cette contiance avait été jusqu'alors trompée, plus l'aventurier croyait que « l'heure promise » devait arriver pour lui.
Le lendemain malin, au point du jour, il s'éveilla, et alla sur la pointe du pied jusqu'à la porte ilu père Griffon. Le curé dormait oneore, ne croyant pas lo clievalier capable de s'aventurer sans guide dans un pays inconnu. Il se trompait.
Croustillac, pour échapper aux instances et aux reproches de son h(Me, partit au moment même. Il ceignit sa formidable épée, arme assez incommude pour traverser les buissons : il enfonça son feutre sur sa tète, prit une guuln à la main pour eHaroucher lesserpens, et, lo jarret ferme, le nez au vent, le creur un peu palpitant, il ijuitta la demeure hospitalière du curé do Macouba, et se dirigea vers le nord en suivant pendant quelque temps la lisière d'un bois extrêmement toulTu. Il lui fallut bientôt ((uitler celle lisière, qui, formant un angle vers l'orient, so prolongeait indéfiniment dans cette direction.
Le chevalier, au moment d'entrer dans la forôt, hésita un instant; il se rappela les sages conseils du père Griffon, il songea aux dangers qu'il allait courir. Jlais, évoquant aussitôt par la pensée les trésors de la Barbe-Bleue, il fut ébloui des monceaux dor, do perles, de rubis, de dianians, qu'il crut voir élinccler et fourmiller à ses yeux. Il se figura l'habitante du Morne-au-Diable d'uno beauté achevée. Entraîné par ce mirage, il entra résolument dans la forêt, en soulevant un épais rideau do lianes qui retombaient du haut des arbres ai)rès s'y être enlacées.
Le chevalier n'oublia pas de battre les buissons avec sa gaule, en criant à haute voix :
— Dehors, les serpens... dehors!
Excepté les cris du Gascon, on n'entendait aucun bruit.
Le soleil allait bientôt se lever; l'air, rafraîchi par l'abondante rosée de la nuit et par la brise de mer, était imprégné des odeurs fortes et aromatiques des fleurs tropicales. La forêt était encore presque plongée dans les ténèbres au moment où le chevalier y pénétra. Pendant quelque minutes, le profond silence qui régnait dans celle solitude imposante ne fut troublé que par les coups de gaule que le chevalier donnait sur les buissons en répétant :
— Dehors, les serpens... dehors !
Peu à peu les cris du Gascon, qui s'éloignait do plus en plus, devinrent moins distinct-i ; puis ils cessèrent tout h lait. Lo morne et profond silence qui n'gnait alors fut subitement interrompu [)ar une espèce de hurlement sauvage qyj n'availrien d'humain. Ce bruit et les pr'-micrsrayonsdu soleil qui jaillirent à l'hori/on comme une ;^'-erhe enflammée semblèrent éveiller les habilans do ces giamls bois. Ils y répondirent sur tous lestons; le tapa^f devint infernal : les glapisscmens des singes, les miaule,. lens des cliats-ligi-es, les sifflemens des siTpens, les grogr>pniens des sangliers, les beuglemens des taureaux, éclat'"ient de toutes parts avec un ensemble effrayant; les échos de la forêt et des mornes se renvoyèrent ces sons discordans... on eùl dit une bande de démons répondant à l'appel d'un démon supérieur.