‹ Musée littéraireChapitre 154 sur 170 · L ARRIVEE · texte numérisé non relu

L ARRIVEE

Ces singulières révélations sur le moral de la Barbe- Bleuo parurent impressionner assez le chevalier. Après quelques momens de silence, il demanda au capitaine :

— Quel est cet homme, ce flibustier qu'on appelle l'Ouragan ?

— Un mulâtre de Saint-Domingue, dit-on, — reprit maître Daniel, — l'un dos plus déterminés flibustiers des Antilles; il est venu habiter la Martinique depuis doux ans, dans une maison isolée, où il vit maintenant en bourgeois; on dit qu'il se servait, lorsqu'il faisait sa course, de pirogues à soupape.

— Qu'est-ce qu'une pirogue à soupape? — demanda le chevalier.

— C'est une grande embarcation, noire, longue et mince comme un serpent ; au fond de son arrière, près du gouvernail , il y a une large soupape qui s'ouvre à volonté. Dès qu'un navire était en vue, on dit que l'Ouragan s'enibarqiiait dans une pareille pirogue, avec une cinquantaine de flibusliers armés do coulolas et de pistolets, voilà tout : la pirogue marchait à rames, parce qu'en se privant de voiles elle pouvait s'approcher plus près de rennenii sans ('■tre aperçue; la pirogue piiiuait donc droit au navire : si ledit navire se déliait et se défendait, son artillerie n'avait guère de prise sur l'avant de la pirogue , avant étroit et (rancliant comme le coupant d'une hache : qunnt h la mousquelorio do l'ennemi, l'Ouragan n'y croyait pas, diton. Lorsqu'il abordait le navire qu'il voulait enlever, l'Ouragun, ([ui gouvernait toujours, ouvrait sa soupape, l'emburcalion coninieneait à coulera fonii par l'arrière, ce qui obligeait néressairemonl les plus engourdis à s'élancer sur le pouldubAliment ennenii, afin d'échapper à la noyadéj une fois à l'abordage, les flibusliers poignardaient lout ce

LE MORNE-AU-DIABLE

qui résistait , et jetaient h la mer tout ce qui ne résistait pas. L'Ouragan conduisait sa prise à Saint-Tiiomas, oîi il vendait l'iiuître et sa coquille (c'est ainsi que les pirates appellent le bâtiment et ses marchandises), et il partageait l'argent avec ses compagnons. Quand il n'avait plus le sou, l'Ouragan faisait construire une nouvelle pirogue à soupape, la faisait bénir par un prêtre, et recommençait sa course. On dit que, quand il est en bonne humeur, il calcule avec la Barbe-Bleue le nombre des Espagnols et des Anglais qu'il a tués ou noyés , lui et ses flibustiers ; il dit que cela ne va pas loin de trois à quatre mille. Voilà ce que c'est que l'Ouragan, mon gentilhomme.

— Et vous croyez que ce matamore n'est pas indifférent h la Barbe-Bleue? — demanda négligemment le chevalier.

— On dit que tout le temps que l'Ouragan ne passe pas chez lui, il le passe au Morne-au-Diable.

— Cela prouve au moins que la Barbe-Bleue n'aime guère les Céladons de bergcrades, — dit le chevalier. — Ah çà I mais le boucanier?

— Ma foi I — s'écria un passager, — je ne sais si j(! n'aimerais pas mieux encore avoir pour ennemi l'Ouragan que le boucanier Arrache-l'Ame!

— Peste I voilà du moins un nom qui promet , — dit Croustillac.

— Et qui tient, — dit le passager, -—car le boucanier, je l'ai vu...

— Et il est... terrible?

— Il est au moins aussi farouche que les sangliers ou les taureaux (]u'il chasse. Je puis vous en parler. Il y a un an environ, je suis allé à son boucan de la grandeTari,au nord de la Martinique , lui acheter des peaux de bœufs sauvages ; il était tout seul avec sa meute de vingt chiens courans. qui avaient l'air aussi médians et aussi sauvages que lui ; quand je suis arrivé, il se frotiait le visage avec do l'huile de palme, car il n'y avait pas un seul endroit de sa figure qui ne fût bleu, jaune, violet ou pourpre.

— J'y suis, — dit le chevalier, — les nuances irisées d'un coup de poing sur l'œil, mais... en grand.

— Juste, mon gentilhomme. Je lui demandai ce qu'il avait; voici ce qu'il me raconta : a Mes chiens, menés par mon engagé (1), me dit-il , avaient lancé un taureau de deux ans ; il me passe, je lui envoie une balle à l'épaule; il bondit dans un hallier; mes chiens arrivent, il fait tète el m'en découd deux. Pendant que je rechargeais en double, mon engagé arrive , tire et manque le taureau. Mon garçon, se voyant désarmé, veut couper le jarret du taureau, mais le taureau l'éventre et le foide aux pieds. Placé comme j'étais, je ne pouvais tirer l'animal, de peur d'achever mon engagé ; je prends mon grand couteau de boucan et je me jette entre eux deux; je reçois un coup de corne qui m'ouvre la cuisse ; un second me casse ce bras-là (il me montre son bras gauche, qui, en effet, était serré contre son corps avec une liane) ; le taureau continue de me charger; comme il ne me restait que la main droite de bonne, je prends mon temps, et, au moment où l'animal baisse la tête pour me découdre, je le saisis aux cornes, je l'abaisse à ma portée, je luisante aux lèvres avec mes dents , et je ne démords pas plus qu'un boule-dogue anglais, pendant que mes chiens lui travaillaient les côtes. »

— Mais c'est un> vraie mâchoire que cet homme-là? — dit dédaigneusement Croustillac. — S'il n'a pas d'autres moyens déplaire, mordioux I je plains sa maîtresse...

— Je vous disais bien que c'était une espèce d'animal sauvage, reprit le narrateur ; mais je continue mou récit : « Une fois mordu aux lèvres, ajouta le boucanier, un taureau est bien bas. Au bout de cinq minutes, épuisé par la perte du sang , car mes balles avaient porté , le taureau tombe à genoux et se renverse ; mes chiens montent sur lui, le prennent à la gorge et l'achèvent. La lutte m'avait affaibli, je perdais beaucoup de sang: pour la première fois de ma vie, je m'évanouis, ni plus ni moins qu'une pe-

(1) Apprenti boucanier.

tife femme... Vous allez voir que mal m'en a pris ! Ze voilà-t-il pas mes chiens qui , pendant mon évanouissement , s'amusent à dévorer mon engagé ! ! ! tant ils sont mordans et bien dressés! — Comment, dis-je tout effrayé à Arrache-l'Ame, parce que vos chiens ont dé\'oré votre engagé, cela prouve qu'ils sont bien dressés? )> Et je vous avoue , monsieur, — ajouta le passager qui racontait au Gascon la prouesse du boucanier, — je vous avoue que je regardais avec un certain effroi ces féroces animaux, qui tournaient et rôdaient autour de moi en me flairant d'une façon très peu rassurante.

— Le fait est que ce sont là des mœurs tant soit peu brutales, — dit Croustillac, — et l'on serait mal venu à parler à cet homme des bois le langage de la belle galanterie... Mais quelle diable de conversation peut-il avoir avec lai Barbe-Bleue ?

— Dieu me préserve d'aller les écouter ! — dit le narrateur.

— Une fois qu' Arrache-l'Ame à la Barbe-Bleue a dit : « J'ai mordu un taureau au nez, et mes chiens ont dévoré mon engagé, » — reprit le Gascon, — la conversation doit devenir languissante, et, mordioux ! on ne fait pas tous les jours manger un homme aux chiens pour avoir un sujet d'entretien.

— Ma foi ! monsieur, on ne sait pas, — dit un auditeur, — ces gens-là sont capables de tout!

— Mais, — dit impatiemment Croustillac, — un pareil animal ne doit pas savoir ce que c'est que les petits soins, le parler fleuri (|ui subjugue les belles...

— Non, certainement, — reprit le narrateur (que nous soupçonnons fort d'exagérer les faits) , — car il sacre, il jure à faire abîmer l'île, et il a une voix... une voix... qui ressemble au beuglement d'un taureau.

— C'est tout simple : à force de les fréquenter, il aura pris leur accent, — dit le chevalier ; — mais la fin de votre histoire, je vous prie.

— M'y voici. Je demandai donc au boucanier comment il osait soutenir que des chiens qui dévoraient un homme était bien dressés. « Sans doute, reprlt-il; mes chiens sont dressés à ne jamais donner un coup de dent à un taureau lorsqu'il est mis bas, car je vends les peaux, et il faut qu'elles soient intactes; une fois l'animal mort, ces pauvres bêles, si affamées qu'elles soient, ont le courage de le respccler et d'attendre la curée ; or, ce matin, ils avaient une faim d'enfer : mon engagé était à moitié tué et couvert de sang. Il était très dur avec eux: ils ont sans doute commencé par lécher ses blessures : puis, comme on dit, l'appétit leur sera venu en mangeant; ça leur a mis l'eau à la bouche, à ces pauvres bêtes 1 finalement ils ne m'ont laissé que les os de mon engagé. Sans la morsure d'un serpent à tête d'agouti , qui pince fort, mais qui n'e.st pas venimeux, je serais peut-être encore évanoui. Je reviens à moi, j'arrache le serpent do ma jambe droite où il s'était enroulé, je le prends par la queue , je le fais tourner comme qui dirait une fronde, et je lui écrase la tête sur un tronc de goyavier. Je me tâte, je n'avais presque rien... la cuisse fendue et le bras cassé ; je bande la plaie de ma cuisse avec une feuille de balisier bien fraîche, attachée avec une liane. Quant à mon aileron gauche,)! était brisé entre le coud'c et le poignet; je coupe trois petits bâtons et une longue liane, et je ficelle mon bras cassé comme une carotte de tabac ; une fois pansé, je cherche mon engagé," car je ne m'étais pas encoreaperçu du tour... je l'appelle, il ne répond pas ; mes chiens étaient couchés à mes pieds, ils faisaient les innocens, les sournois I et me regardaient en remuant la queue, comme si de rien n'était ; enfin je me lève, et qu'est-ce que je vois à vingt pas, la carcasse de mon engagé I je le connais à sa corne à poudre el à sa gaîne à couteaux. Voilà tout ce qu'il en restait. C'était pour en revenir à ce que je vous disais, ajouta Arrache-l'Ame en terminant son horrible histoire, et pour vous prouver que mes chiens étaient bien mordans et bien dressés ; car il ne manque pas un poil à la peau du taureau. »

OEUTRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE

Allons, allons, le boucanier vaut le flibustier, — dit

Crousiillar. — Tout ce que je vois là-dedans, c'est que la Barbc-Eleue est furieusement à plaindre de n'avoir eu jusqu'ici que le choix entre de pareilles brutes... — El le Gascon ajouta avec compassion :-C'est tout simple; cette pauvre femme-là n'a pas d'idée de ce que c'est qu'un aimable et galant gentilhomme. Quand on a toute sa vie mangé du lani et des fèves, on ne se figure pas qu'il peut exister quelijue chose d'aussi parfait, d'aussi délicat qu'un faisan ou un ortolan... .\llons, mordiouxlje vois qu'il m'était destiné d'éclairer la H:irbe-Bleue sur une infinité do choses, et de lui dévoiler un monde tout nouveau... Quant au Caraïbe , il doit être digne do figurer à côté de ses farouches rivaux? '

— Oh I pour le Caraïbe, — dit un des passagers, — je puis en parler à bon escient. J'ai fait cet hiver, dans son balaou, la traversée de l'anse au Sable à Marie-Galande. J'avais h;\te d'arriver dans ce dernier endroit : la rivière des Saintes était débordée, il m'aurait fallu faire un détour énorme pour trouver un endroit guéable. Au moment de m'embarquer, je vis à l'avant du balaou d'Youmaalë une espèce de iigure brune ;jc m'approche, qu'estce que je vois? Jésus, mon Dieu ! une tête et deux bras desséchés en manière de momie , qui formaient la figure d'ornement de sa pirogue. Nous partons; le Caraïbe, silencieux comme un sauvage qu'il était, pagayait sans mot dire. Arrivé à la hauteur de l'ilot des Crabes , où avait échoué quelques mois auparavant un brigantin espagnol , je lui demande : « N'est-ce pas là où a péri le bAtiment espagnol? » Le Caraïbe me fait signe que c'est là... Il est bon de vous dire qu'à bord de ce navire se trouvait le révérend père Simon, des Missions étrangères. Sa répulaUon de sainteté était telle qu'elle était parvenue jusque chez les Caraïbes; le brigantin avait péri corps et biens, du moins on le croyait. Je dis donc au Caraïbe : « C'est là qu'est mort le père Simon, tu en as entendu parler? » Il me fit un nouveau signe de tête affirmatif... car ces genslà regardent à prononcer une parole de trop. « C'était un excellent homme? » ajoutai-je. o J'en ai mangé, » me répondit ce malheureux idolâtre, avec une sorte de satisfaction orgueilleuse et farouche.

— C'est une manière comme une autre de gortter quelqu'un, — dit Crousiillac, — et de partager ses principes.

— D'abord , — reprit le passager , — je no compris pas ce que voulait dire cet horrible anthropophage; mais, lorsque je l'eus fait s'ex[)liquer , j'appris qu'ensuite de je ne sais quelle cérémonie sauvage, le missionnaire et deux matelots qui s'étaient sauvés sur un îlot désert avaient été surpris par les Caraïbes et ensuite dévorés... Comme je reprochais à Voumaaië cette atroce barbarie, en lui disant qu'il était affreuxd'avoirsacrifié ces trois malheureux Français à leur rage sanguinaire, il me répondit sentencieusement et d'un ton approbiitif, comme s'il eût voulu me prouver qu'il comprenait la force de mes argumens en classant sinon la valeur, du moins la saveur de Irois difTérens peuples: « Tu as raison : Espagnol, jamais; Français, souvent; Anglais, toujours. »

— Ce qui prouve que l'Anglais est incomparablement plus délicat que le Français, et que l'Espagnol est coriace en diable , — dit Croustillac ; — mais, avec ces gourmandises-là, il finira un jour par manger la Barbe-Bleue de caresses... si tout ceci es! vrai...

— Tout est vrai, mon gentilhomme.

— Il en résulte alors positivement que cette jeune ou vieille veuve n'est pas insensible aux agrémens féroces de l'Ouragan, d'Arrache-l'Ame et de l'anthropophage.

— C'est la voix publii)ue qui l'en accuse.

— Ils la fréipicnlcnt donc souvent?

— Tout le temps (]ue l'Ouragan ne passe pas en flibuste, tout le temps <|u'Ariarhe-rAme ne passe pas h son boucan, tout le tem[)Si)u'Youmnalé ne passe pas dans les bois, ils le passent auprès de la Barbe-Bleue,

— Pans jalousie les uns des autres?

— On dit que la Barbe-Bleue est une manière de femme

aussi despotique et aussi impérieuse que le sultan de Turcs... et qu'elle leur défend d'être jaloux.

— Mordioux 1 quel sérail elle s'est choisi là... Mais, allons, allons, messieurs, vous me savez Gascon, vous savez qu'on nous accuse d'exagérer, et vous voulez railler...

Le capitaine Daniel répondit d'un air sérieux qui ne pouvait être feint :

— A notre arrivée à la Martinique, demandez au premier créole venu ce que c'est que la Barbe-Bleue, et que s.iinl Jean, mon patron, me maudisse si on ne vous dit pas ce qu'on vient X\c vous dire à propos (!e celte femme et de ses trois amis, le flibustier, le bouc.iiiier et le Caraïbe 1

— Et do ses immenses richesses... m'en parlerait-on aussi ? — demanda le chevalier.

— On vous dira que l'habitation qui dépend du Morneau-Diable est une des plus belles du pays, et que la Barbe- Bleue possède un comptoir au fort Saint-Pierre, et que ce comptoir, tenu par un homme à elle, en expédie chaque année cinq ou six bâlimons comme celui que nous avons rencontré tout à l'heure.

— Je voisce que c'est, alors, — dit le chevalier d'un air railleur. — La Barbe-Bleue est une femme blasée sur les richesses et sur les plaisirs de ce monde ; pour se distraire, elle est capable de boucaner, de flibusler, voire même de cannibalor, si le cœur lui en dit.

— Si cela lui plaît, il y a toute apparence qu'elle ne se gêne guère, — dit le capitaine.

A ce moment, le père Grillon monta sur le pont; Croustillac lui dit :

— Mon père, je disais tout à l'heure à ces messieurs qu'on nous accuse, nous autres Cascons, de faire des bourdes, mais ce qu'on dit de la Barbe-Bleue est-il vrai?

La figure du père Griffon, ordinairement placide ou joyeuse, se rembrunit tout d'un coup ; et il répondit gravement à l'aventurier :

— Mon fils, ne prononcez jamais le nom de celte femme.

— Comment! mon père, il serait vrai ? Elle remplacerait ses défunts maris par un flibustier... un boucanier... et un anthropophage...

— Assez, assez, mon fils... je vous prie, ne parlonspas du Morne-au-Diable et do ce qui s'y passe.

— Mais, mon père... cette femme est-elle aussi riche qu'on le dil? — reprit le Gascon, dont les yeux brillaient de convoitise,— a-t-cl le d'immenses trésors? est-elle belle? est-elle jeune?

— Que le ciel me préserve de m'en informer I

— Est-il vrai que ses trois maris aient été tués par elle, mon père? Si cela est vrai... comment la justice a-t-elle laissé de pareils crimes impunis?

— Il est des crimes qui peuvent échapper à la justice des hommes, mon fils, mais ils n'échappent jamais à la justice de Dieu. Je ne sais d'ailleurs si cette femme ast aussi coupable qu'on le dit : mais, encore une tbis, mon fils, n'en parlons plus... je vous en conjure, — dit le père Griffon, que cet entretien affectait péniblement.

Tout à coup le chevalier se campa fièrement sur sa hanche, enfonça son vieux feutre sur sa tête, caressa sa moustache, se dressa sur ses orteils comme un coq qui se prépare au combat, et s'écria avec une audace dont un Gascon était seul capable :

— Messieurs, dites-moi le quantième de ce mois.

— Le 13 juillet, lui répondit le capitaine.

— lih bien! messieurs , — reprit l'aventurier, — que je perde mon nom de Croustillac, que mon blason soit à jamais entaché de félonie, si dans un mois d'ici, jour pour jour, maigri' tous les boucaniers, tous les flibustiers et (ous les anthropophages de la Martinique et de l'univers, la Barbe-Bleue n'est pas la femme de Polyphème de Croustillac!

Le soir, au moment où il allait se retirer dans l'enlrepont, l'aventurier fut pris en particulier par le père Grifliiu; celui-ci tûcha, par tous les moyens possibles, de pénétrer si le Gascon en savait plus qu'il ne paraissait savoir

LE MORNE-AU-DIABLE

à l'endroit de la Barbe-Bleue. L'insistance extraordinaire avec laquelle Croustillac s'était occupé d'elle et des gens qui l'entouraient avait éveillé les soupçons du bon père. Après s'être entretenu longtemps à ce sujet avec le chevalier, le religieux fut à peu près certain que Croustillac n'avait parlé ainsi que par outrecuidance et par vanité.

— Il n'importe, — dit le père Griffon d'un air pensif en voyant le chevalier s'éloigner, — je no perdrai pas cet aventurier de vue... il a l'air fou et évaporé, mais les traîtres savent prendre tous les masques... Hélas! — ajoula-t-il tristement, — ce dernier voyage m'impose de grands devoirs envers ceux qui habitent le Morne-au-Dinhle. Maintenant leur seci-et est pour ainsi dire le mien... mois j'ai dû faire ce que j'ai fait, ma conscience le voulait... puissent-ils jouir longtemps encore du bonheur qu'ils méritent en échappant aux pièges qu'on leur tend!... Ah! ce sont de dangereux ennemis que les rois... et on paye souvent bien cher le triste honneur d'être né sur les marches d'un trône !... Hélas ! — reprit le bon père avec un profond soupir,—pauvre et angélique femme!... cela me navre d'entendre ainsi parler d'elle... mais il serait impcflitique de la défendre... Ces bruits font la sûreté des nobles créatures auxquelles je m'intéresse si vivement. — Après de nouvelles réflexions, le p'rc Griffon se dit : — J'avais un instant pris cet aventurier pour un secret émissaire de l'Angleterre, mais je me suis sans doute trompé... Malgré cela, je surveillerai cet homme... Hais, au fait, j'y songe, je lui offrirai l'hospitidité... de cette manière aucune de ses démarches ne m'échappera; en tout cas, je préviendrai mes amis du JIorne-au-Diable de redoubler de prudence, car je ne sais pourquoi l'arrivée do ce Gascon m'inquiète.

Nous devons nous hâter d'avertir le lecteur que les soupçons du père Griffon à l'égard de Croustillac n'étaient pas fondés: le chevalier n'était rien autre qu'un pauvre diable de chevalier d'industrie, tel que nous l'avons dépeint. L'excellente opinion qu'il avait de lui-même était la seule cause de son impertinente gageure d'être avant un mois l'époux de la Barbe-Bleue.

Ik MAISON CURIAI.E.

La Licorne était mouillée à la Martinique depuis (rois jours. Le père Griffon, ayant quelques a flaires à terminer avant que de retourner dans sa paroisse du Macouba, n'avait pas encore quitté le fort Saint-Pierre. Le chevalier de Croustillac se trouvait transplanté aux colonies avec trois écus dans sa poche. Le capitaine et les passagers avaient regardé comme une fanfaronnade l'engagement pris par l'aventurier d'être avant un mois l'époux de la Barbe- Bleue.

Loin d'avoir abandonné ce projet, le chevalier y persistait de plus en plus depuis son arrivée à la Martinique; il avait pu s'informer des richesses de la Barbe-Bleue, et se convaincre que si l'existence de cette femme bizarre était entourée du plus profond mystère et le sujet des plus folles exagérations, il était du moins avéré qu'elle était colossalemcnt riche... Quant à sa figure, à son âge, à son origine, comme personne n'était à cet égard aussi instruit que le père Griflon, on n'en pouvait rien dire. Elle était étrangère à la colonie. Son intendaut l'avait précédée dans l'ile pour acheter une plantation magnifique et faire bâtir l'habitation du Morne-au-Diable, située au nord et dans la partie la plus inaccessible et la plus déserte de la Martinique.

Au bout de quelques mois, on apprit que le nouvel habitant et sa femme étaient arrivés : un ou deux colons,

OEVV. CHOISIES. — III.

poussés par la curiosité, s'aventurèrent dans les solitudes du Morne-au-Diable; ils furent reçus avec une hospitalité royale, mais ils ne purent voir les maîtres de la maison.

Six mois après cette visite, on apprit la mort de ce premier mari, mort qui eut lieu pendant un petit voyage que les deux époux avaient fait à la Terre-Ferme. Au bout d'une année d'absence et de veuvage, la Barbe-Bleue revint à la Martinique avec un second époux. Ce dernier mari fut, dit-on, tué par accident, au milieu d'une promenade qu'il faisait tête à tête avec sa fe.iime; le pied lui avait manqué, et il était tombé dans un de ces abîmes sans fond qu'on rencontre fréquemment au milieu du sol vulcanisé des Antilles.

Telle était du moins l'explication que sa femme avait donnée de cette mort mystérieuse. L'on ne savait rien de très positif sur le troisième mari de la Barbe-Bleue et sur sa mort. Ces trois morts si rapprochées, si fatales, les bruits étranges qui commençaient à courir sur cette femme, éveillèrent l'attention du gouverneur de la Martinique, qui était alors monsieur le chevalier de Crussol; il partit avec une escorte pour le Morne-au-Diable; arrivé au pied de la montagne boisée au sommet de laquelle s'élevait la maison d'iiabitation, il trouva un mulâtre qui lui remit une lettre.

Après l'avoir lue, monsieur de Crussol parut saisi d'étonnement; puis, ordonnant à son escorte de l'attendre, il suivit seul l'esclave. Au bout de quatre heures, le gouverneur revini avec son guide, et reprit immédiatement le chemin de Saint-Pierre. Quelques personnes de son escorte remarquèrent qu'il était très pâle, très agité. Depuis ce moment jusqu'à sa mort, qui arriva treize mois, jour pour jour, après sa visite au Morne-au-Diable, on ne lui entendit pas prononcer une fois le nom de la Barbe-Bleue. Jlonsieur do Crussol se confessa très longuement au père Griffon, qu'il avait fait venir du Macouba. On observa qu'en quittant le pénitent le père Griffon avait la figure bouleversée.

Depuis ce temps, l'espèce de fatale et mystérieuse renommée de la Barbe-Bleue augmenta de jour en jour. La superstition vint se joindre à la terreur qu'elle inspirait, et l'on ne prononça plus son nom qu'avec épouvante; on croyait fermement qu'elle avait assassiné ses trois maris, et qu'elle n'échappait à la vindicte des lois qu'à force d'or, en achetant par de riches présens l'appui des différens gouverneurs qui se succédèrent. Personne n'était donc tenté d'aller troubler la Barbe-Bleue au milieu des sites sauvages et solitaires qu'elle habitait, surtout depuis que le Caraïbe, le boucanier et le flibustier étaient devenus, disait-on, les conunensaux, ou même les consolateurs de la veuve. Quoique ces hommes n'eussent légalement commis aucun crime, on faisait des récits fabuleux sur leur férocité; ils avaient, dit-on, déclaré qu'ils poursuivraient d'une haine et d'une vengeance implacables tous ceux qui tenteraient de parvenir auprès de la Barbe-Bleue.

A force d'être répétées et exagérées, ces menaces portèrent leur fruit. Les habilans se soucièrent peu d'aller, peut-être au péril de leur vie, pénétrer les mystères du Morne-au-Diable. Il fallait avoir l'audace désespérée d'un Gascon aux abois pour essayer de surprendre le secret de la Barbe-Bleue, et prétendre l'épouser. Tel était pourtant l'irrévocable dessein du chevalier de Croustillac; il n'était pas homme à renoncer si facilement à l'espoir, si insensé qu'il fût, de se marier à une femme riche à millions; belle ou laide, jeune ou vieille, peu lui importait. Pour réussir, il comptait sur sa bonne mine, sur son esprit, sur son amabilité, sur son air à la fois galant et fier, car le chevalier continuait d'a^•oir de lui-même une excellente opinion; il comptait encore sur son adresse, sur sa ruse et son courage.

En effet, un homme alerte et déterminé, qui n'a rien et qui ne craint rien, (|ui croit en lui et son étoile, qui se dit comme disait Croustillac :

« En risquant de mourir pendant uneniinute, car la mort ne dure que cela, je puis vivre dans le luxe et l'opulence; »

ŒUVRES CHOISIKS D'EUGÈNE SUE

un Ici liommo prut opérer des miracles, surtout lorsqu'il se propose un but aussi magnifique, aussi stimulant que celui que se proposait Croustiliac.

Selon ce qu'il s'était projiosé, le père Grillon, après avoir terminé quelipies affaires (jui le retenaient à Saint-Pierre, offrit au chevalier de l'aceompa^rner au Macouba et d'y rester jusqu'au moment où la Licorne ferait voile pour la France. Le Macouba n'étant éloigné (|ue de quatre ou cinq lieues du Morue-au-Diable, le chevalier, qui avait dépensé ses trois ôcus et qui se trouvait sans ressources, accepta l'offre du révérend, sans toutefois l'informer encore de sa résolution à l'égard de la Barbe-Bleue : il ne voulait la lui révéler qu'au moment de l'exécuter.

Après avoir pris congé du capitaine Daniel, le chevalier et le prêtre s'embarquèrent dans une pirogue. Favorisés par une bonne brise du sud, ils firent voile pour le Macouba. Croustiliac paraissait indifférent aux sites magnifiques et nouveaux pour lui qu'offraient les côtes de la Martinique vues de la mer; cette végétation tropicale, dont lu verdure, d'une crudité de ton presque métallique, se détachait sur un ciel enflammé, le touchait peu.

L'aventurier, les yeux machinalement fixés sur le sillage scintillant que la pirogue laissait apïès elle, croyait y voir pétiller les vives étincelles desdiamans de la Barbe-Dleue: les petites herbes vertes et tirillantes, détachées des prairies sous-marines que paissent les grandes tortues et les lamentins, rappelaient au Gascon les émeraudes de la veuve, tandis ijue quelques gouttes d'eau "qui s'irisaient au soleil en tombant des rames lui faisaient songer aux sacs de perles fines que possédait la terrible habitante du Morne-au-Diable.

le père Grillon était aussi profondément absorbé : après avoir songé à ses amis du Morne-au-Diable, il pensait, avec un mélange d'inquiétude et de joie, à son petit troupeau de fidèles, a son jardin, h sa simple et pauvre église, à sa maison, à sa vieille haqucntie favorite, à son chien, a ses deux nègres, auxquels il rendait la servitude presque douce. Et puis, faut-il le dire? il pensait aussi h certaines conserves de ramiers qu'il avait faites quelques jours avant son départ, et dont il ignorait le sort. En trois heures le canot arriva au Macouba.

Le père Grift'on n'était pas attendu; la pirogue mouilla dans une petite anse, non loin de la rivière qui arrose ce quartier, l'un des plus fertiles de la Martinique. Le père Grift'on s'appuya sur le bras du chevalier. Après avoir quelque temps, suivi la grève où venaient se rouler les hautes et pesantes lames de la mer des Antilles, ils arrivèrent au bourg du Slacouba, à peine compose d'une centaine de maisons construites en bois, cl couvertes de roseaux ou de plancholtes de palmier.

Le bourg s'élevait sur un plan demi-circulaire qui suivait la courbure de l'anse du Macouba, petit port où venaient mouiller plusieurs pirogues et bateaux de pêche. L'église, long bâtiment en bois du milii'u duquel s'élevaient quatre poutres surmontées d'un petit auvent où pendait la cloche; l'église, disons-nous, dominait le bourg et était elle-même dominée par des mornes immenses, recouverts d'une puissante végétation, qui s'élevaient en amphithéâtre de verdure. Le soleil commençait à décliner rapidement. Le prêtre gravit la seule rue qui coupAt le bourg de Macouba dans sa largeur et (jui conduisait h. l'église. Quelques petits nègres absolument nus se roulaient dans la poussière, ils s'enfuirent à l'aspect du père Griffon, en poussant de grands cris; plusieurs femmes créoles, blanches ou métisses, vêtues de longues robes d'indienne et de madras de couleurs tranchantes, accoururent aux [lortes; en reconnaissant le père Grift'on, elles témoignèrent leur surprise et leur joie; jeunes et vieilles vinrent lui baiser respectueusement les mains en lui disant en créole :

— Bien béni soit votre retour! bon père, vous manquiez au Macduba.

Quelijues hommes sortirent ensuite et entourèrent le père Griffon des mômos témoignages d'attachement et de

respect. Pendant que le curé causait avec les habitans des événemens qui avaient pu arriver au Macouba depuis son départ, et qu'il donnait des nouvelles do Franco à ses paroissiens, les ménagères, craignant que le père ne trouvât pas de iirovisions au presbytère, étaient rentrées choisir, l'une un beau poisson, l'autre une belle volaille, celle-là un quartier de chevreau bien gras, celle-ci des fruits ou des légumes, et plusieurs négrillons avaient été chargés de porter à la maison curiale cette dîme volontaire. Le prêtre regagna son logis, situé à mi-côte, à quelque distance du bourg, dominant la mer.

Bien de plus simple que sa modeste case de bois, recouverte en roseaux et élevée seulement d'un rez-de-chaussée. Des stores de toile très claire garnissaient les fenêtres et remplaçaient les vitres, qui étaient d'un grand luxe aux colonies. Une vaste pièce, formant à la fois salon et sallo h manger, communiquait avec la cuisine, bâtie en retour; à gauche de celte pièce principale était la chambre h coucher du père Grillon, ainsi que deux autres petits réduits s'ouvranl sur le jardin, et destinés aux étrangers ou aux antres curés de la Martinique qui venaient quel(|uefois demander l'hospitalité à leur confrère. Un poulailler, une écurie pour la haijuenée, le logement des deux nègres, et quelques autres hangars, complétaient cette habitation, nieublée avec une simplicité rustique.

Le jardin avait été soigneusement entretenu. Quatre grandes allées le partageaient en autant de carrés, dont les bordures se composaient de thym, de lavande, de serpolet, d'hysope et autres herbes odoriférantes. Ces quatre carrés i)rincipaux étaient subdivisés en plusieurs planches destin('vs aux légumes et aux fruits, mais entourées de larges plates-bandes de fleurs d'agrément. Enfin, de deux petits cabinets de verdure couverts de jasmin d'Arabie et de lianes odorantes, on décou\Tait à l'horizon la mer et les terres élevées des autres Antilles.

On ne pouvait rien voir de plus frais, de plus charmant que ce jardin, dans lequel les plus belles fleurs se mêlaient à des fruits et à des légumes magnifiques. Ici une couche de melons côtelés, couleur d'ambre, était entourée d'une bordure de grenadiers nains, taillés comme du buis à un pied de terre, et couverts à la fois de fleurs pourpres et de fruits si lourds et si abondans qu'ils touchaient à terre. Plus loin, une planche de bois d'Angole aux longues gousses Vertes, aux fleurs bleues, était entourée d'un rang de frangipaniers blancs et roses d'une odeur suave; des plants de carottes, d'oseille de Guinée, de guingambo, de pourpier, étaient encadrés d'un quadruple rang de tubéreuses des plus riches couleurs; enfin un carré d'ananas qui parfumaient l'air avait pour bordure une haie de magnifi()ues cactus à calice orange à longs pistils d'argent.

Derrière la maison s'étendait un verger composé de cocotiers, de bananiers, do goyaviers, d'avocatiers, de tamariniers et d'orangers, dont les branches courbaient sous le poids des fleurs et des fruits. Le père Grift'on parcourait les allées de son jardin avec un bonheur indicible, interrogeant du regard chaque fleur, chaque plante, chaque arbre. Ses deux nègres le suivaient; l'un s'appelait Monsieur, l'autre Jean. Ces deux bonnes créatures pleuraient de joie en revoyant leur mailre, ne répondaient à aucune de ses (|ucslions, tant ils étaient émus, et ne pouvaient que se dire l'un h l'autre en levant les mains au ciel :

— Bon Dieu! li ici, li ici!

Le chevalier, insensible à ces joies naïves, suivait machinalement le curé; il brûlait du désir de demandera son hôte si, ;i travers les bois (pii s'élevaient au loin en aniphilhêâlre, on pouvait apercevoir le chemin du Morneau-Diable. Après avoir examiné son jardin, le bon prêtre alla voir sa haquenéc, qu'il appelait Grenadille, et son gros dogue anglais, iju'il appelait Snog; lorsqu'il ovivrit la porte de l'écurie, Snog mainiua de renverser son maître en sautant autour de lui. Ce n'étaient pas des aboiemens, c'étaient des hurlemens de joie, des emportemens de tendresse si violons, que le nègre Monsieur fut obligé

LE MORNE-AU-DIABLE

de prendre le chien par son collier, et de le retenir à grand'peine, pendant que le prôtro caressait Grcnadille, dont la robe luisante, dont le ferme embonpoint témoignaient des bons soins de Monsieur, particulièrement chargé de l'écurie.

Après cette visite minutieuse de son petit domaine, le père Griffon conduisit le chevalier dans la chambre qui lui était destinée : un lit entouré d'une moustiquaire de gaze, un canapé de paille, un grand coffre de bois d'acajou, une table, tel était rameublemcnt de cette chambre, qui s'ouvrait sur le jardin. Pour tout ornement, on voyait un christ suspendu au milieu de la boiserie à peine dégrossie.

— Vous trouverez ici une pauvre et modeste hospitalité, — dit le père GriU'on au chevalier; — mais elle vous est offerte de grand cœur.

— Et je l'accepte avec reconnaissance, mon père, — dit Croustiliac.

A ce moment. Monsieur vint avertir le curé qu'il était servi, et le père Griffon précéda le chevalier dans la salle à manger.

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