‹ Musée littéraireChapitre 157 sur 170 · OEL V. CHOISIES. — I · texte numérisé non relu

OEL V. CHOISIES. — I

YIII

LE MORNE-AU-DIABLE

La lune, brillante et pure, jetait une clarté presque égale à celle du soleil d'Europe, et permettait de distinguer parfaitement, au sommet d'une roche assez élevée et entourée de bois de toutes parts, une habitation construite en briques et d'une architecture bizarre. On ne pouvait y arriver que par un étroit sentier, formant une spirale autour de cette espèce de cône. Ce sentier était bordé, d'un côlé, par des masses de granit presque perpendiculaires ; de l'autre, par un précipice dont en plein jour même on n'apercevait pas le fond.

Ce chemin dangereux aboutissait à une plate-forme traversée par une muraille de briques d'une grande épaisseur et garnie de meurtrières. Derrière cette espèce de glacis s'élevaient les murailles d'enceinte de l'habitation, dans laquelle on entrait par une porte do chêne très basse. Cette porte communiquait à une vaste cour carrée, oœupée par les communs et par d'autres bâtimens. Cette cour traversée, on arrivait à un passage voûté qui conduisait au sanctuaire, c'est-à-dire au pavillon habité par la Barbe- Bleue. Aucun des noirs ou des métis qui formaient le nombreux domestique de l'habitation ne dépassait les limites de cette voûte. Le service de la Barbe-Bleue se faisait par l'intermédiaire de plusieurs mulâtresses, qui seules communiquaient avec leur maîtresse.

La maison s'élevait sur le versant opposé à celui par lequel on montait au faîte du morne. Ce versant, beaucoup moins rapide et disposé en plusieurs terrasses naturelles, se composait de cinq ou six gradins immenses qui, de tous côtés, aboutissaient à des précipices. Par un phénomène assez fréquent dans les îles volcanisées, un étang de deux arpens environ de circonférence occupait presque toute l'étendue d'un des gradins supérieurs. L'eau en était limpide et pure. La maison de la Barbe-Bleue était séparée de ce petit lac par une étroite chaussée de sable uni, brillant comme de l'argent.

Cette maison n'avait qu'un étage. Au premier aspect, elle semblait seulement construite d'écorces d'arbres; son toit de bambous, très incliné, se plongeant de cinq ou six pieds en dehors du mur extérieur, s'appuyait sur des troncs de palmiers enfoncés en terre, et formait ainsi une sorle de galerie autour de la maison. Un peu au-dessus du niveau de ce lac descendait, en pente douce, une pelouse de gazon aussi frais, aussi vert que celui des plus belles prairies d'Angleterre : cette rareté inouïe aux Antilles était due à d'invisibles irrigations qui partaient de l'étang et répandaient dans ce parc une délicieuse fraîcheur. A cette pelouse, ornée çà et là de corbeilles de fleurs équinoxiales, succédait un jardin composé de massifs d'arbustes variés; l'inclinaison du terrain était telle qu'on n'apercevait pas leurs tiges, mais seulement leurs cimes émaillées des plus vives nuances; enfin, après les arbustes venait, sur un gradin plus bas encore, un vaste bois d'orangers et de citronniers couverts de fleurs et de fruits. Au jour, ainsi vu de haut, on eût dit un tapis de neige odorante semée de boules d'or.

A l'extrême horizon, les tiges élancées des bananiers, des cocotiers, foi-maient une clôture splendide et dominaient le précipice, au fond duquel aboutissait le conduit souterrain dont nous avons parlé, et où était alors engagé le colonel Rutler. Maintenant, entrons dans l'une des pièces les plus reculées de l'habitation : nous y (rouverons une jeune femme âgée de vingt à vingt-trois ans : majs ses traits sont si enfantins, sa taille si mignonne, sa fraîcheur si juvénile, qu'on lui donnerait à peine seize ans.

ŒUVRES CHOISIES D'EUGENE SUE

Yôtue d'une tunique de mousseline à larges manches, elle est à demi couchée sur son sofa d'étofl'e des Indes de couleur brune à fleurs d'or ; elle appuie son front pur et blanc sur une de ses mains, qui disparaît h demi dans une forêt de grosses boucles de cheveux blond-cendré, car cotte jeune femme esl coiffée presque à la Titus; une foule de soveux anneaux tombent en profusion sur son cou, sur ses é"paules de neige, et encadrent sa iléliLieuse petite Cgure, ronde, ferme et rose comme celle d'un enfant. Un gros livre relié en maroquin rouge, placé sur le bord du divan où elle est étendue, est ouvert devant elle. La jeune femme y lit avec attention, à la clarté de (rois bougies parfumées," que supporte un petit candélabre de vermeil enrichi do ciselures exquises.

Les cils de la jolie leclrice sont si longs qu'ils projettent une ombre légère sur ses joues, où l'on remarque deux gracieuses fosselles; son nez est d'une délicatesse rare, sa bouche purpurine est moins grande que ses beaux yeux bleus; sa phvsionomie est empreinte d'une ravissante expression d'innocence et de candeur. Du bas de sa tunique de mousseline sortent doux pieds de CendriUon, chaussés de bas de soie blancs et de pantoufles mauresques en satin cerise, côtelées d'argent, qui tiendraient dans le creux de la main. La position de cette jeun(' femme laisse deviner les formes les plus accomplies, quoiqu'elle soit de petite taille.

Grâce à la largeur de sa manche, qui est retombée, l'on peut admirer le ravissant contour d'un bras rond, poli comme l'ivoire, et marqué au coude d'une charmante fossette. La main qui feuilleltele livre est dignedu bras,ses ongles très longs ont la pureté luisante de l'agate. L'extrémité des doigts est nuanct-e d'un si vif incarnat, qu'on les dirait coiorésdu henné des Indiens. L'ensemble de cette délicieuse créature rappelle la suave idéalité de la Psyché, adorableréalisation de ce moment do beauté si fugitif qui passe avec la première fleur de l'adolescence. Certaines organisations conservent nourtant assez longtemps cette primeur juvénile, et, nous l'avons dit, quoique âgée au plus de vingt-trois ans, la Barbe-Bleue était du nombre do ces natures privilégiées; car c'était la lîarbe-Bleuc!...

Nous ne cacherons pas plus longtemps au lecteur lo nom de l'habitante du Morne-au-Diable, nous dirons do plus qu'elle s'appelait AngMe. Hélas! ce nom céleste, cette physionomie candide ne contrastent-ils pas singulièrement avec la réputation diabolique dont jouissait cette veuve de trois maris, qui, disait-on, avait autant de consolateurs qu'elle avait eue d'époux? La suite dos événcmcns permettra de condamner ou d'innocenter la Barbe-Bleue.

A un bruit léger qu'elle entendit dans la pièce voisine, Angèle redressa vivement sa h?te, comme une gazelle aux aguets, et s'assit sur lo bord du sofa en rejetant ses cheveux en arrière par un mouvement de gi'àce. Au moment où elle se levait en s'écriant :

— C'est lui ! — un homme soulevait la portière de cette chambre. Le fer ne court pas plus vite à l'aimant qu'Angèlene courut au-devant du nouveau venu. Elle se précipita dans ses bras, l'enlaça avec une sorte do tendre fureur, l'accabla de caresses, de baisers passionnés, en s'écriant avec joie : —Mon tendre ami! mon bon Jacques!

Cette première effusion passée, le nouveau venu prit Angèle dans ses bras, comme on prend un enfant, et regagna le sofa avec son précieux fardeau. Alors Augèle s'assit sur un des genoux de Jacques, prit une de ses mains dans les siennes, lui passa son joli bras autour du cou, approcha sa figure de la sienne, et le contempla avec une joie avide... Hélas! hélas! les médisans de la Martinique avaienl-ils donc raison de suspectc'r la moralité de la Barbe-Bleue? L'homme qu'elle accuei.lait avec cette ardente familiarité avait le teint cuivre d'un mulAtre : il l'tait grand et svelte, agile et robuste; ses traits nobles et gracieux ne rappelaient en rien le type nègre ; une forêt de cheveux d'un noir de jais entourait son front, ses yeux l'taient grands et d'un noir de velours; sous ses lèvres minces, rouges et humides, brillaient îles dents du plus

bel émail. Cette beauté à la fois charmante et virile, cet ensemble de force et d'élégance, rappelaient les nobles proportions du Bacchus indien, ou do l'Antinoiis,

Le costume du mulâtre était celui que certains flibusliers adoptaient alors généralement, lorsqu'ils étaient à terre. H portait un justaucorps de velours grenat foncé, h boutons d'or ouvragés; de larges chausses à la flamande, de pareille étoffe, et oniéesde boutons pareils qui serpentaient le long de sa cuisse, étaient soutenues par une ceinture de soie orange, où était passé un poignard richement travaillé; enfin de grandes guêtres de peau blanche, pi- (|uées et brodées en soie de mille couleurs, à la mexicaine, lui montaient jusqu'au-dessous du genou et dessinaient une jambe du plus beau galbe. Rien de plus piquant, de plus joli que le contraste que présentaient Jacques et Angèle ainsi groupés. D'un côté, cheveux blonds, teint d'alliAtre, joues rosées, grAces enfantines et gentillesse: de l'autre, teint bronzé, cheveux d'ébène, air mâle et hardi.

La blancheur do la robe d'Angèle se dessinait sur la couleur sombre des vêtemens de Jacques, et l'on pouvait mieux ajjpréeier encore les contours de la taille fine et souple de la Barbe-Bleue. Attachant .ses grands yeux bleus siir les yeux noirs du mulâtre, la jeune femme se plaisait h rabattre le collet brodé de la chemise de Jacques, pour mieux admirer son cou hâlé, qui, pnr sa couleuret sa forme, pouvait rivaliser avec le plus beau bronze florentin. Après avoir assez prolongé cette inconvenante exbibilion, Angèle donna au mulâtre un bruyant baiser au-dessous da l'oreille, lui prit la tête entre ses deux petites mains, ébùurifl'a malicieusement sa noire chevelure, lui donna une petite tape sur la joue et s'écria :

— Voilh conmie je vous aime, monsieur l'Ouragan. A un léger bruit qu'on entendit derrière la tapisserie qui servait de portière, Angèle dit :

— Esl-ce toi Mirette? que fais-tu là?

— Maîtresse, je viens d'apporter des fleurs... et je vais les aiTanger dans les caisses.

— Elle nous entend... — dit Angèle en faisant un signe mystérieux au mulâtre; puis elle s'amusa encore en riant comme une folle à ébouriffer la chevelure de monsieur rOuragnn.

Monsieur l'Ouragan se prêtait complaisamment aux gentils caprices d'Angèle, et la contemplait avec amour. 11 lui dit en souriant :

— Enfant! parce que vous avez constamment seize ans, vous vous croyez tout permis!

Puis il ajouta d'un air gravement railleur :

— Et qui dirait pourtant, à voir cette petite mine si rose, si ingénue, que je tiens sur mes genoux la plus insigne scélérate des Antilles?

— Et (]ui dirait que cet homme qui parle d'une voix si douce est ce féroce capitaine l'Ouragan, la terreur dos Anglais et des Espagnols! — s'écria Angèle en éclatant de rire.

Nous devons avertir le lecteur que le mulâtre et la veuve s'exprimaient dans le meilleur français et sans le moindre accent étranger.

— Quelle ditl'érencc! — s'écria ce dernier en souriant,

— ce n'est pas moi qu'on accuse d'horribles et mystérieufis aventures, ce n'est pas moi (ju'on appelle la Barbeliloue.

A ces mots qui devaient lui rappeler les plus sinistres souvenirs, la pelite veuve, d'un geste plein de coquetlerio nmtine, donna la plus mignardo de toutes les chiquenaudes sur le bout du nez du capitaine l'Ouragan, lui montra d'un gestû la porte de la chambre roisine pour l'avertir qu'on pouvait l'entendre, et dit d'un air malicieusement boudeur :

— Voilîi pour vous apprendre à parler des trépassés.

— l-'i! le monstre! — dit le capitaine en riant aux éclats,

— et les remords, donc, madame?

— Donne-moi un baiser par remords, donc, et j'en aurai...

— Que Lucifer me soit en aide! Il n'y a que les femmes

LE MORNE-AD-DIABLE

pour être aussi criminelles... Ahl ma cli&re, que vous files bien nommée... vous me faites frémir... Si nous soupions ?

Angèle frappa sur un gong; la jeune métisse, qui avait entendu la conversation précédente, entra. Elle portait une robe de guinéo blanche à raies écarlates, et avait des anneaux d'argent aux bras et aux jambes.

— Mirette, as-tu fini de ranger les fleurs là-dedans? — lui dit la Barbe-Bleue.

— Oui, maîtresse.

— Tu nous écoutais?

— Non, maîtresse.

— D'ailleurs, ça m'est égal... je parle, c'est pour qu'on m'entende... Fais-nous donner à souper, Mirette. — Puis, s'adressant au capitaine : — Quel vin veux-tu?

— Du vin de Xérès, mais glacé. C'est un caprice... — Mirette sortit un moment, et revint bientôt procéder aux préparatifs du couvert. — A propos, — dit l'Ouragan, — j'oubliais de te prévenir d'un très grand événement.

— Quoi donc? un de mes défunts qui revient?

— Ma foi! à peu près.

— Comment!... Ah! monsieur Jacques, monsieur Jacques, pas de mauvaises plaisanteries! — dit Angèle en prenant un air effrayé.

— Non, ce n'est pas un défunt, un spectre, mais un prétendant bien vivant qui ne demande qu'à être ton mari.

— Il veut m'épouser?

— Il veut l'épouser.

— Ahl le malheureux! il s'ennuie donc bien de vivre'

— s'écria Angèle en éclatant de rire. Mirette, à ces mots, se signa, tout en surveillant le service des deux autres mulâtresses, qui apportaient des bouteilles de verre de Bohême couvertes d'arabesques d'or, et des piles d'assiettes de magnifique porcelaine du Japon. La Barbe-Bleue continua :

— Mon amoureux n'est donc pas de ce pays?

— Non certes! car, malgré vos richesses, ma chère, je vous défierais bien de trouver un quatrième mari, grâce à votre infernale réputation.

— Et d'où sort-il donc, cet épouseur, mon cher Jacques?

— Il vient de France.

— De France?... il vient de France pour m'épouser? diable!

— Angèle, vous savez que je n'aime pas vous entendre jurer, — dit le mulâtre avec un sérieux comique.

— Pardon, monsieur l'Ouragan, — dit la jeune femme en baissant les yeux d'un air hypocrite. — Cette exclamation signifiait que je trouvais très étonnante la nouvelle que vous me donniez... Il paraît que ma réputation commence à parvenir en Europe.

— N'ayez pas cette vanité, ma chère. C'est à bord de la Licorne que ce digne paladin a entendu parler de vous, et, sur la seule évaluation de vos richesses, il est devenu amoureux, mais amoureux fou... de vous... voilà qui rabaissera, je l'espère, votre orgueil?

— L'impertinent! et quel homme est-ce... Jacques?

— Le chevalier de Croustillac.

— Tu dis?

— Le chevalier de Croustillac.

— C'est là le nom de... mon prétendant?...

Et Angèle partit d'un fou rire que rien no put arrêter, et le mulâtre partagea bientôt son hilarité.

Tous deux se calmaient à peine lorsque Blirctte rentra, précédant deux autres métisses qui apportaient une table splendidement servie en vaisselle de vermeil. Les deux esclaves posèrent la table près du divan; le capitaine se leva pour prendre un siège, pendant qu'Angèlo, agenouillée sur le bord du sofa, découvrait les plats les uns après les autres, et furetait la table avec des gestes et des mines de chatte gourmande.

— As-tu faim, Jacques?... moi je dévore , — dit Angèle. Et pour prouver sans doute la vérité de celle assertion,

elle entrouvrit ses lèvres de corail et montra deux rangées de petites dents qu'elle fit claquer par deux fois.

— Angèle, ma chère, vous êtes décidemment très mal

élevée, — dit le capitaine en lui servant une tranche de dorade au coulis de jambon, d'une odeur appétissante.

— Capitaine l'Ouragan, si je vous reçois à ma table, ce n'csl pas pour être grondée, — dit Angèle en faisant une imperceptible et mutine grimace au mulâtre. Puis elle ajouta, tout en attaquant bravement sa tranche de dorade et en becquetant dans son pain comme un oiseau : — N'est-ce pas, Mirette, que s'il me gronde je ne le recevrai plus?

— Non, maîtresse,— dit Mirette.

— Et je donnerai sa place à Arrache-l'Ame, le boucanier?

— Oui, maîtresse.

— Ou à Youmaalë, le Caraïbe?

— Oui, maîtresse.

— Voyez-vous cela, monsieur? — dit Angèle.

— Allez, allez, ma chère, je ne suis pas jaloux, vous le savez ; la beauté est comme le soleil, elle luit pour tout le monde.

— Puisque vous n'êtes pas plus jaloux que ça, je vous pardonne. Servez-moi de ce que vous avez devant vous. Qu'est-ce que ça, Mirette?

— Maîtresse, des prigues frits dans la graisse de ramier.

— Qui vaut au moins la graisse de caille, — dit l'Ouragan , — mais il faut ajouter un jus dé limon pendant que la friture est toute chaude.

— Voyez-vous, le gourmand!... Ah çàl et mon épouseur? je l'oubliais. Donnez-moi à boire, Mirette.

Le flibustier, tout corsaire qu'il était, prévint la métisse» et versa du vin de Xérès glacé à Angèle.

— Faut-il que je vous aime... pour boire cela, moi qui préfère les vins de France. -^ Et la Barbe-Bleue but très résolument trois doigts de vin de Xérès qui donna un nouvel éclat à ses lèvres roses, à ses yeux bleus, et anima ses joues rondelettes d'une teinte incarnate. — Ah! çà! mon épouseur... mon épouseur,; — reprit-elle, — comment estil? Est-il gentil? est-il digne d'aller rejoindre les autres?...

Mirette, malgré sa soumission passive, ne put s'empêcher de Iressaillir en entendant sa maîtresse parler ainsi, quoique la pauvre esclave dût être habituée à ces abominables plaisanteries, et sans doute à de bien plus grandes énormités.

— Qu'est-ce que tu as, Mirette?

— Rien, maîtresse.

— Si... tu as quelque chose.

— Non, maîtresse.

— Tu serais peut-être fâchée de me voir remariée... Je n'en aurais pas pour longtemps, va, mon enfant. — Puis , s'adressant au capitaine l'Ouragan : — Et le chevalier de... de... Comment dis-tu ce nom?

— Le chevalier de Croustillac.

— Tu l'as vu ?

— Non ; mais sachant ses projets, et qu'il voulait à toute force, et malgré les représentations du bon père Griffon, parvenir jusqu'ici, j'ai prié Youmaalë le Caraïbe, — dit l'Ouragan en regardant Angèle d'une manière singulière, — de lui adresser un petit avertissement pour l'engager à renoncer à ses projets.

— Et vous a\-ez donné cet ordre sans me prévenir, monsieur? Et si je voulais, moi, ne pas le rebuter, ce prétendant ! Car, enfin, Croustillac, ça doit être un Gascon, et je n'ai jamais été mariée à un Gascon, moi!

— Oli! c'est le plus fameux Gascon qui ait jamais gasconne sur la terre; avec cela, une figure inimaginable, une assurance inouïe; du reste, assez de courage.

— Et l'avertissement de Youmaalë? — demanda Angèle.

— N'a rien fait du tout; il a glissé sur l'âme inébranlable de ce capitan comme une balle sur les écailles d'un crocodile. Il est parti ce matin, bravement, au poiiit du jour, à travers la forêt, avec ses bas de soie roses, sa rapière au côté, et une gaule pour chasser les serpens. Il y est sans doute encore à celte heure, car le chemin du Morne-au-Diable n'est pas connu de tout le monde.

— Jacques! une idée! — s'écria la veuve atecjoié, *-

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ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE

fSisons-le venir ici pour nous amuser... pour io tourmenter. Ah ! il est amoureux dénies trésors et non pas de moi!... ail! il veut m'i'pouser, ce beau chevalier errant ! Nous allons bien voir... Eh bien! tu ne ris pas do mon projet, Jacques? qu'as-lu donc? D'abord, monsieur, vous savez que je no peux pas être contrariée, je me fais une fête d'avoir ici mon Gascon. S'il n'est pas mordu par les serpens ou dévoré par les chats-tigres, je veux l'avoir demain ici... Tu mets demain en mer... tu diras au Caraïbe ou à Arrache-l'Ame de me l'amener. — L'Ouragan, au lieu de partager la gaieté de la Barbe-Bleue, selon son habitude, était sérieux, pensif, et semblait réfléchir profondément. — Ja"!ques! Jacques!... no m'entends-tu pas? — s'écria AngMe avec impatience, en frappant du pied. —Je veux mon Gascon, j'y tiens, je le veux. — Le mulâtre ne répondit rien ; il décrivit de l'index de sa main droite un cercle audessus de sa tête, et regarda la jeune femme d'un air significatif. Celle-ci comprit ce signe mystérieux. ?a figure exprima tout à coup la triste.sse et la crainte; elle se leva brusquement, courut au mulâtre, se mit à genoux près de lui, et s'écria d'une voix touchante : — Tu as raison, mon Dieu ! tu as raison... je suis folle d'avoir eu cette pensée, je te comprends 1

— Relève-toi, calme-toi, Angèle, — dit le mulâtre. — Je ne crois pas que cet homme soit à craindre; mais enfin c'est un étranger... il peut venir d'Angleterre ou de France, et

— Je te dis que j'étais folle... que je plaisantais, mon bon Jacques... j'oubliais ce que je ne devrais jamais oublier... c'est atlreux!

Et les beaux yeux de la jeune femme s'inondèrent de larmes; elle baissa la tête, prit la main du mulâtre, sur laquelle elle pleura en silence pendant quelques minutes. L'Ouragan baisa tendrement le front et les cheveux d'Angèle, et lui dit avec tendresse :

— Je m'en veux beaucoup d'avoir éveillé ces cruels souvenirs ; j'aurais dû ne te rien dire, m'assurer qu'il n'y avait aucun danger à t'amener cet imbécile comme un jouet... et alors...

— Jacques, mon ami, — s'écria tristement Angèle en interrompant le mulâtre, — mon amant, y penses-tu? pour un caprice d'enfant, exposer... ce que j'ai de plus cher au monde.

— Voyons, voyons, calme-toi, — dit le mulâtre en la relevant et en la faisant asseoir près de lui, — ne vas pas l'effrayer; le père Griffon s'est informé de ce Gascon, il ne paraît que ridicule... Pour plus de sûreté. J'irai demain lui en parler au Macouba ; et puis je dirai à Arrache-l'Ame, qui doit justement chasser de ce côté, de tâcher de découvrir ce pauvrediabledansla forêt, où il se sera sans doute égaré. S'il est dangereux, — dit le mulâtre en faisant un signe à Angèle, car les esclaves étaient toujours là, attendant la fin du .souper, — s'il est dangereux, le boucanier nous en débarrassera, et le guérira de l'envie do le connaître ; sinon... comme tu n'as guère de distraction ici... il te l'amènera.

— Non, non, jo neveux pas... — dit Angèle. —Toutes les pensées qui me viennent maintenant à l'esprit sont d'une tristesse mortelle; mes inquiétudes renaissent.

Angèle, voyant que le mulâtre ne mangeait plus, se leva , le flibustier l'imita et lui dit:

— Rassure-loi, mon Angèle, il n'y a rien, rien à craindre... Viens au jardin, la nuit est Lelle, la lune resplendissante... Dis à Mirette d'apporter mon lulh ; pour te faire oublier ces pénibles idées, je te chanterai ces ballades écossaises que tu aimes tant.

En disant ces mots, le mulâtre passa un de ses bras autour de la taille d'Angôle, et, la tenant ainsi embrassée, il descendit quelques marches qui conduisaient au jardin. Au moment de sortir de l'appartement, la Barbe-Bleue dit à son esclave :

— Mirette, apporte ce luth dans le jardin, allume la lampe d'albâtre de ma chambre à coucher... Je n'aurai pas

besoin de toi... N'oublie pas de dire à Cora et aux deux métisses que c'est demain leur jour do service...

Puis elle disparut, appuyée sur le bras du mulâtre. Cette dernière recommandation d'Angèle était motivée par l'habitude qu'elle avait, depuis son dernier veuvage, d'alterner de trois jours en trois jours le service de ses femmes.

Mirette porta au jardin un très beau lulh d'ébène incrusté d'or et de nacre. Au bout de quelques inslans, on entendit le flibustier moduler avec une grâce infinie quelques-unes des ballades écossaises que les chefs de clans royalistes chantaient de préférence pendant le protectorat de Cromwell. La voix du mulâtre était à la fois douce, vibrante et mélancolique. Mirette et les deux esclaves l'écoutèrent pendant quelques minutes avec ravissement. Aux dernières strophes, la voix du flibustier s'émut, quelques larmes semblèrent s'y mêler... puis les chants cessèrent.

Mirette entra dans la chambre de Barbe-Bleue pour allumer une lampe renfermée dans un globe d'albâtre, qui jetait sur tous les objets une lumière douce et voilée. Cette chambre était splendidement tendue d'étoffe des Indes fond blanc, émaiUéc de fleurs en broderie; une moustiquaire de mousseline, d'un tissu semblable à une toile d'araignée, enveloppait un immense lit de bois doré à dossier de glace, qui apparaissait ainsi comme au travers d'un léger brouillard.

Après avoir exécuté les ordres de sa maîtresse, Mirette se relira discrètement, et dit aux deux esclaves avec un malin sourire :

— Mirette allume la lampe pour le capitaine... Cora pour le boucanier... et Noiin pour le Caraïbe...

Les deux vieilles esclaves secouèrent la tête d'un air d'intelligence, et toutes trois sortirent après avoir soigneusement fermé et verrouillé les portes qui conduisaient des bâtimens extérieurs à la maison particulière de la Barbe- Bleue.

LÀ NDIT.

" Nous avons laissé le chevalier de Croustillac alors qu'il s'enfonçait dans la forêt au milieu des cris de tous les animaux qui la peuplaient.

Un moment ("Hourdi de ce vacarme, le Gascon poursuivit bravement sa route, s'orientant toujours vers le nord, du moins autant qu'il le pouvait grâce à son peu de connaissances astronomiques. Ainsi que le père Griffon l'en avait prévenu, on ne trouvait aucun chemin frayé à travers ces bois; des détritus de végétaux, de grandes herbes, des lianes, des troncs d'arbres, des broussailles inextricables, encombraient le sol ; les arbres étaient si toufl'us, que l'air, la lumière et le soleil pénétraient difficilement sous ces épaisses voûtes do verdure, où il régnait une humidité chaude presque suflocanto, produite par la fermentation de l'humus végétal qui recouvrait la terre à une assez grande épaisseur.

Les violons parfums des fleurs tropicales saturaient cette atmosphère étouffante; aussi le chevalier éprouvait-il une sorte d'ivresse, de pesanteur : il marchait d'un pas moins délibéré, il se sentait la tête lourde; les objets extérieurs lui étaient pre.sque indifférons. 11 n'admirait plus les colonnades do fouillée qui s'étendaient à perte de vue dans la pénombre de la forêt. 11 jetait un coup d'oeil distrait sur le plumage étincclant et varié dos périques, des aras, des colibris, qui poussaient mille cris joyeux, becquetaient des insectes aux ailes d'or, ou concassaient entre leurs becs les baies aromatiques du bois d'Inde. Les gambades des singes qui se balançaient aux souples guirlandes des passiflores, ou qui sautaient d'arbre en arbre, lui arrachaient

LE MORNE-AU-DIÂBLE

à peine un sourire. Complètement absorbé, il n'avait que la force de songer au terme de son dangereux voyage... Il n'avait de pensée que pour la Barbe-Bleue et ses trésors.

Au bout de quelques heures de marche, il commença de s'apercevoir que ses bas de soie étaient une chaussure incommode pour traverser une forêt. Une énorme branche de raquette épineuse avait fait un large accroc à son pourpoint; ses chausses n'étaient pas irréprochables, et, plus d'une fois, sentant sa longue rapière s'embarrasser dans quelques plantes rampantes, il s'était involontairement retourné pour châtier l'importun qui prenait la liberté de le retenir. Soit hasard, soit grâce aux fréquentes évolutions de sa gaule, dont il battait incessamment les broussailles, le chevalier eut le bonheur de ne pas rencontrer un serpent sous ses pas.

Vers midi, barrasse de fatigue, il s'arrêta pour cueillir quelques bananes, et monta sur un arbre assez peu élevé, pour y déjeuner plus à son aise. Il découvrit avec une douce surprise que les feuilles de cet arbre, roulées en cornets, contenaient une eau claire, fraîche et parfaite au goût; le chevalier but quelques cornets de cette eau, mit dans ses poches les bananes qui lui restaient, et continua •sa route.

D'après son estime, il devait avoir fait environ quatre lieues, et ne plus être éloigné du Morne-au-Diable. 5Ialheureusement, l'estime du chevalier n'était pas d'une extrême précision, du moins quanta la direction qu'il croyait avoir prise, car il évaluait justement le chemin parcouru. Il se trouvait donc, à midi, un peu plus éloigné du Slorneau-Diable qu'il n'en était éloigné en entrant dans la forêt.

Pour ne pas perdre le soleil de vue (on l'apercevait à peine à travers l'épaisseur du feuillage) , il eût été nécessaire d'avoir presque constamment les yeux levés au ciel. Or, le chemin était presque inextricable, et il fallait sans cesse veiller aux serpens; ainsi partagée entre le ciel et la terre, l'attention du chevalier avait pu s'égarer quelque peu. Néanmoins, comme il lui était impossible de croire qu'il se fût trompé d'une seconde dans ses calculs, il reprit courage, presque certain d'arriver au terme de sa course. Vers les trois heures du soir, il commença de soupçonner le Morne-au-Diable de s'éloigner à mesure qu'il s'en approchait. Croustillac était barrasse, mais la crainte dépasser la nuit dans la forêt l'aiguillonnait; à force de marcher, de marcher, il arriva enfin à une sorte de fondrière assez creuse, qui s'enfonçait entre deux gorges de rochers. Le chevalier respira, s'épanouit.

— Mordioux ! — s ecria-t-il en s'éventant avec son feutre, — me voici donc enH;i au Morne-au-Diable ! Il me semble que je m'y reconnais, quoique je n'y sois jamais venu. Je ne pouvais d'ailleurs pas me perdre, j'avais l'amour pour boussole: on irait ainsi aux antipodes sans dévier d'un cheveu. C'est tout simple, mon cœur tourne vers l'or et la beauté, comme l'aimant vers le pôle ; car si la Barbe-Bleue est riche, elle doit être belle : et puis une femme qui se débarrasse aussi lestement de trois maris doit aimer le changement; or je serai du fruit nouveau pour elle... Et quel fruit! Après tout, les trois défunts n'ont eu que ce qu'ils méritaient, puisqu'ils me font place. Ce qui me rassure à l'endroit du physique de la Barbe-Bleue, c'est qu'il n'y a qu'une très jolie femme qui puisse se permettre ces irrégularités, ces façons un peu cavalières de dénouer le lien conjugal. Mordioux! je vais la voir, lui plaire, la séduire. Pauvre femme ! elle ne se doute pas que son vainqueur esta sa porte! Si... si!... je parie que son petit cœur bat bien fort à ce moment. Elle me pressent, elle me devine ; son attente ne sera pas trompée; elle va être éblouie... le bonheur lui arrive sur les ailes de l'amour.

En disant ces mots, le chevalier jeta un coup d'oeil sur sa toilette; il ne put s'empêcher de trouver qu'elle était un peu en désordre : ses bas, primitivement pourpre, puis rose pâle, s'étaient zébrés d'une multitude de ravures vertes depuis son voyage dans la forêt ; son pourpoint s'était aussi orné de plusieurs crevés bizan-ement placés, mais le

Gascon fit tout haut cette réflexion, sinon très modeste, du moins très consolante :

— Mordioux! Vénus en sortant de l'onde n'avait point de pourpoint; la Vérité n'en avait pas non plus en sortant de son puits. Or, puisque la beauté et la vérité apparaissent sans voiles, je ne vois pas pourquoi l'amour... D'ailleurs la Barbe-Bleue doit être femme à me comprendre I

Absolument rassuré, le chevalier hâta le pas, gravit le revers de la fondrière, et se trouva dans un endroit de la forêt beaucoup plus sombre et beaucoup plus fourré que celui qu'il venait de quitter. D'autres auraient perdu courage, Croustillac s'écria au contraire :

— Mordioux! ceci est très habile ; cacher son habitation au plus épais du bois est d'une femme de tête ! je suis sûr... plus je m'empêtre dans ces ronces, plus j'approche de la maison... je me regarde comme arrivé. Barbe-Bleue, Barbe-Bleue, enfin je te tiens!

Le chevalier conserva cette précieuse illusion tant que le jour dura, ce qui ne fut pas long : il n'y a pas de crépuscule sous les tropiques.

Bientôt le chevalier vit avec étonnement les rares clartés qui traversaient le sommet des arbres s'éteindre peu à peu, et en s'éteignant donner une apparence fantastique aux grandes masses de la forêt. Pendant quelques momens elle resta dans une demi-obscurité, çà et là éclairée par les vifs rayons du soleil, qui semblait rouge comme une fournaise, car il se couchait dans le vent, ainsi qu'on le dit aux Antilles. Pendant un moment, celte végétation d'une verdure si puissante et si crue se teignit de pourpre : le chevalier croyait voir la nature à travers un vitrail rouge, ce qu'on apercevait du ciel était comme une lave en fusion.

— Mordioux! — s'écria le chevalier, — je ne me trompais pas, je suis près de ce morne infernal, cette réverbération me le prouve. Lucifer rend sans doute visite à Bar- Be-Bleue, qui, pour le recevoir, fait allumer tous les fourneaux de sa cuisine.

Peu à peu les tons ardens du ciel se refroidirent; ilsdevinrent d'un rouge pâle, violacé, et finirent par se fondre dans l'azur foncé de la nuit. Dès que l'ombre envahit la forêt, les cris plaintifs des anolis, les sinistres glapissemens des chouettes célébrèrent le retour des ténèbres. La brise de mer, qui se lève toujours après le coucher du soleil, passa comme un souffle immense sur la cime des arbres; toutes les feuilles frissonnèrent. Ces mille bruits vagues, lointains, sans nom, qu'on n'entend pour ainsi dire que la nuit, commencèrent à soudre de toutes parts.

— Jlordioux ! — s'écria le chevalier, — c'est à se couper la figure! ! ! Penser que je ne suis qu'à cent pas peut-être du Morne-au-Diable, et que me voici obligé de dormir à la belle étoile!

Croustillac, craignant les serpens, se dirigea vers un énorme acajou qu'il avait remarqué; à l'aide des lianes dont cet arbre était enveloppé de toutes parts, il parvint à atteindre une espèce de fourche formée par deux maîtresses branches; il s'y installa assez commodément, ramena son épée entre ses genoux, et se mit à souper avec des bananes qu'il avait heureusement gardées dans ses poches. Il ne ressentait aucune des frayeurs que tant d'hommes, même braves, auraient pu éprouver dans une position si critique. D'ailleurs, dans les cas extrêmes, le chevalier avait toutes sortes de raisonnemens à son usage; tantôt il s'écriait :

— Mordioux! le sort s'acharne contre moi! il choisit bien... il ne peut se commettre. Au lieu de s'adresser à quelque faquin, à quelque pleutre, que fait-il? il avise le chevalier de Croustillac, en disant : Voilà mon homme, il est digne de lutter contre moi.

Dans la circonstance dont il s'agit, le chevalier vit une autre combinaison providentielle non moins flatteuse pour lui.

— Jlon bonheur est certain, — se dit-il, — les trésors de la Barbie-Bleue vont être à moi , c'est une dernière épreuve que ledit sort me fait subir; j'aurais mauvaise grâce de me révolter... Il ne serait pas d'un galant homme

la

ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE

de se plaindre. Je no mériterais pas l'inestimable récompense qui m'attend.

A l'aide de ces réflexions, le chevalier combattit victorieusement le sommeil; il craignait, en y cédant, de so laisser choir du haut de son arbre; il Unit par ôlre enchanté des légères traverses qu'il avait à surmonter pour arriver jusqu'à la Barbe-Bleue. Fllo lui saurait gré de son courage, pensait-il, et serait sensible à son dévouement. Dans ses accès de chevaleresque vaillance, le chevalier regrettait même de n'avoir eu jusqu'alors aucun ennemi sérieux à ombaftrc, et de n'avoir lutté que contre des broussailles, des épines et des troncs d'arbrrs. A ce moment, nn bruit étrange attira l'attention de l'aventurier; il prêta l'oreille et s'écria :

— Qu'est-ce que ceci? On dirait que des chais viennent ici faire leur sabbat. Je le disais bien, puisque voici des chats, la maison ne doit pas ùtrc éloignée.

Croustillao se trompait. Ces f bats n'étaient pas domestiques, mais sauvages, et jamais cliuLs-ligres no furent plus féroces; ils continuèrent de faire un vacarme infernal. Pour les faire cesser, lo chevalier prit sa gaule et fraiipa sur l'arbre. Les chats, au lieu de fuir, so rapprochèrent avec un redoublement de cris rauques et furieux. Dejiuis très longtemps, les bois étalent parcourus par des bandes de ces animaux , qui le cédaient à [leino aux jaguars en grosseur, en force et en voracité; ils avaient attaqué et dévoré de jeunes chevreaux, des chèvres, et jusqu'à déjeunes génisses.

Pour expliquer au lecteur les intentions hostiles des bêtes carnassières qui rôdaient autour du chevalier, que la subtilité de leur odorat leur avait fait éventer, il faut retourner à la caverne où est demeuré le colonel Rutler. On sait que le cadavre de John, mort d'une piqilre de serpent, obstruait complètement le passage souterrain par lequel on pouvait seulement sortir do la caverne. Des chats-tigres, étant descendus dans le précipice, dépistèrent le cadavre de John, s'en approchèrent d'almrd timidement, puis, bientôt enhardis, ils le dévorèrent. Le colonel les entendit et ne sut que penser de ces cris féroces; au jour, grâce à l'avidité de ces animaux, l'obstacle qui empêchait Rutler de sortir avait complètement disparu; il ne restait dans l'étroit souterrain que les ossemens de John, et le colonel pouvait facilement les déplacer.

Après cette horrible curée, les chals-tigrcs, afl'riandés, mais non rassasiés par ce régal nouveau pour eux, se sentirent en goût de chair humaine; ils abandonnèrent le fond du préeipice, regaçnèn ni les bois, éventèrent le chevalier, et leur férocité carnassière s'eraspéra. Pendant (pielque temps la crainte les retint, mais, encouragé par l'immobililo de Croustillac, l'un des plus hardis et des plus alfamés grimpa lestement sur l'arbre, et le Gascon vit tout à coup près de lui deux gros yeux brillans et venlAlr(!S qui luisaient au milieu de l'ohscurit(''. Au même instant, il se sentit mordre vigoureuscmenl au nioilcl; il relira brusquement sa jambe, mais le chat-tigre le retint en enfonçant ses griffes dans la chair, et fit entendre un grondement sourd, furieux, qui fut le signal de l'allatiue; les assaillons grimpèrent d(^ lous côtés, le chevalier ne vil autour de lui que des yeux flamboyans, et se sentit mordre en plusieurs endroits à la fois.

Cette atta<iue avait été si imprévue, les assaillans étaient d'une si singulière espèce, que Croustillac, malgré son courage, resta un moment stupéfait; mais les morsures des chats , et surtout son indignation profonde d'avoir à combattre de si ignobles ennemis, réveillèrent sa fureur.

Il saisit le plus acharné (celui du mollet) par la peau du dos, et, malgré linéiques cou fis de grifl'es, il le lança rudement contre un tronc d'arbre et lui brisa les reins. Le chat poussa des cris atfreux. Le chevalier traita de la mémo nianiiTc un autre de ces forcenés qui lui était sauté sur lo dos et entreprenait de lui dévorer la joue. La troupe hésita; Croustillac se saisit de son épée comme d'un poignard,

en transperça quelques autres, et mit fin à cette attaque d'un nouveau genre en s'écriant :

— Mordiouxl pourvu que la Barbe-Bleue ne sache pas que le bravo Croustillac a failli être dévoré par les chats, ni plus ni moins qu'une volaille pendue au croc d'un garde-manger I

La fin de la nuit se passa paisiblement, le chevalier sommeilla quelque peu; au point du jour, il descendit de son arbre, et vit à ses pieds cinq de ses adversaires de la nuit; il se hAta de quitter ce lieu témoin d'exploits dont il rougissait, et, persuadé que le Morne-au-Diable ne pouvait être loin, il se remit en route. Après avoir aussi vainement marché que la veille, les tii*aillemens d'estomac, causés par une faim canine, annoncèrent au chevalier qu'il devait être environ midi Qu'on juge de son ravissement, lorsque la brise lui apporta une délicieuse odeur de rôti, mais si suave , mais si pénétrante , mais si appétissante , que le chevalier ne put s'empêcher de passer légèrement sa langue sur ses lèvres. Il doubla le pas, ne doutant pas, cette fois, d'être arrivé au lerme de ses tribulations. Pourtant il ne voyait aucune trace d'habitation ; et comment concilier celte solitude apparente avec le fumet exquis dont son odorat était de plus en plus chatouillé! Marchant' très légèrement, il parvint inaperçu et sans être entendu près d'une sorte do clairière où il s'arrêta un moment; le spectacle qu'il avait sous les yeux méritait d'exciter son attention.

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