L'X BOUCAN
Au milieu d'un épais fourré, on voyait un large espace déblayé formant un carré long; à l'une des extrémités s'élevait un ajoupa, sorte de hutte de branchages appuyée au tronc d'un palmier et recouverte de longues feuilles vernissées de balisier et de cachibou. Sous cet abri, qui pouvait parfaitement garantir des rayons du soleil ceux qui s'y retiraient, un homme était étendu sur un lit de feuilles; à ses pieds, une vingtaine de chiens courans dormaient couchés. Ces chiens eussent été blancs et orangés, si leur couleur |irimitive n'avait pas disparu sous le sang dont ils étaient couverts ; leur tête et leur poitrail étaient surtout complètement ensanglantés par les suites d'une copieuse curée.
Le chevalier ne put distinguer que vaguement la [ihysionomie de l'homme à demi caché dans le lit de feuilles fraîches. Non loin de l'ajoupa était un feu couvert, où cuisait doucement, à la boucanière, un marcassin d'un an. Qu'on se figure une espèce de gril formé par (]uatre fourches enfoncées en terre, sur lesquelles on avait posé d(\s traverses, et sur ces -traverses des gauletlcs, le tout de bois vert. Lo marcassin, recouvert de sa peau et de ses soies, était étendu sur le dos, le ventre ouvert et vidé; des lianes attachées h ses quatre pieds le retenaient dans celle iiosition, que l'ardeur du feu aurait pu déranger. Ce gril était élevé audessus d'une fosse de quatre pieds de long sur trois de large et de profondeur, remplie de charbon embrasé; le marcassin boucanait à la chaleur égale de ce brasier ardent et concentré. La cavité du ventre do l'animal était à demi pleine de jus de limon et de pimens coupés, qui, se (■(imbinant avec la graisse que la chaleur faisait lentement dissoudre, formaient une sorte de sauce intérieure d'un fumet très appétissant.
Cet énorme rôti était presque cuit ; sa peau commençait à rissoler et à se fendre; ce qu'on voyait de sa chair à travers la sauce était du rose le plus vif. Enfin, unedouzaine de grosses ignames, d'une pulpe jaune et savoureuse, cuisaient sous la cendre et répanijaienf une excellente odeur.
LE MORNE-AD-DIÂBLE
Le chevalier ne se possédait plus; emporté par son appélit, il entra dans l'enceinfe en brisant quelques broussailles; un ou deux chiens s'éveillèrent et coururent sur lui d'un air menaçHut. L'homme qui dormait se lova brusquement, re.aarda autour do lui d'un air étonné, pendant que la meute entière mauifestait des intentions assez hostiles à l'endroit du chevalier, on se hérissant et en montrant des dents formidables. Croustillac se rappela l'histoire de l'engagé du boucanier Arrache-l'Ame, dévoré par ses chiens; mais il ne s'intimida pas; il leva sa gaule d'un air menaçant, en disant:
— Au chenil! valets, au chenil!
Ces termes, empruntés à la vénerie d'Europe, ne-firent aucune impression sur les chiens ; ils prirent mémo une attitude assez menaçante pour que le chevalier leur allongeât quelques coups de gaule. Leurs yeux brillèrent de férocité; ils allaient se précipiter sur Croustillac, sans l'intervention du boucanier, qui sortit de l'ajoupa un long fusil à la main , en s'écriant dans une espèce de patois moitié nègre, moitié français :
— Qui touche à mes chiens? Qui es-tu, toi que voilà? Le chevalier mit bravement la main à sa rapière, et dit
au boucanier :
— Vos chiens veulent me mordre, mon garçon, et je les fouaille... Ils veulent jouer des dents sur moi comme j'en jouerais moi-même si j'avais devant moi un morceau de cet appétissant marcassin, car je suis égaré dans la forêt depuis hier matin, et j'iii une faim d'enfer...
Le boucanier, au lieu de répondre au chevalier, restait stupéfait de l'étrange accoutrement de cet homme, qui, une gaule à la main, voyageait à travers une forêt en bas de soie rose, en habit de taffetas et en baudrier brodé. De son côté, Croustillac, malgré son appétit, contemplait le boucanier avec non moins de curiosité. Ce chasseur était de taille moyenne, mais agile et vigoureux; pour tout vêlement, il avait un caleçon court et une chemise qui llottait comme une bloiise. Ses vêtemens étaient tellement imbibés du sang des taureaux ou dos sangliers que les boucaniers écorchaient pour vendre les peaux et fumer leurs chairs (branches principales de leur commerce) , que la toile en paraissait goudronnée, tant elle était noire et raide. Une ceinture de peau de taureau, garnie de ses poils, serrait la chemise autour des reins du boucanier; à cette ceinture pendait, d'un côté, une gaîne à compartimens, renfermant cinq ou six couteaux de diverses longueurs et de diverses formes; de l'autre côté , une gargoussière.
Le chasseur avait les jambes nues depuis le genou; ses chaussures étaient sans couture et d'une seule pièce, grâce au procédé que voici, et dont usaient toujours les boucaniers. Après avoir écorché un taureau ou quoique grand sanglier, ils levaient avec précaution la peau d'une des extrémités de devant, depuis le poitrail jusqu'au genou, en la rabattant comniuun bas que l'on déchausse; puis, après l'avoir complètement détachée de l'os, ils la prenaient et enfonçaient leur pied dans cette peau souple et fraîche, plaçant le gros orteil à peu près à l'endroit qui recouvre la rotule de l'animal; une fois chaussés, ils nouaient avec un nerf ce qui dépassait le bout du pied, et coupaient le surplus; ensuite ils montaient et tiraient le reste de la peau jusqu'à mi-jambe , où ils l'attachaient avec une courroie. En se séchaut, cette espèce de brodequin prenait la forme du pied, restait toujours douce, souple, durait très longtemps, était imperméable et à l'épreuve de la morsure des serpens.
Le boucanier, qui examinait curieusement Croustillac, s'appuyait sur un fusil à long canon de très fort calibre, que l'on appelait fusil de boucan; ces armes se fabriquaient à Dieppe et à Saint-Malo. La figure de ce chasseur était grossière et commune ; il portait un bonnet de peau de sanglier; sa barbe était longue, hérissée; son regard farouche. Croustillac lui dit résolument :
, — Ah çà! camarade, refusorez-vous à un gentilhomme affamé un morceau de ce rôti ?
— Ce n'est pas à moi, — dit le boucanier.
— Comment! et à qui donc appartient-il?
— A maître Arrache-l'Ame, qui a son magasin de peaux et de viandes boucanées à la pointe aux Caïmans.
— Ce rôti appartient à maître Arrache-l'Ame ! — s'écria le chevalier assez surpris du hasard qui le rapprochait de l'un des adorateurs heureux de la Barbe-Bleue, si les médisances étaient vraies. — Ce rôti appartient à Arrache-l'Ame I — reprit encore Croustillac...
— Il lui appartient, — répondit laconiquement l'homme au long fusil. A ce moment, on entendit un coup de feu qui retentit longtemps dans la forêt.— C'est le maître,— dit l'engagé.
Les chiens reconnurent sans doute l'approche du chasseur, car ils se mirent à pousser des hurlemons de joie, et ils s'élancèrent à travers les broussailles pour courir au devant du boucanier. Averti du.retour de son maître, l'engagé , que nous appellerons Pierre , tira l'un de ses plus grands couteaux, s'approcha du marcassin, et, pour bien humecter la venaison, il fit d'assez profondes scarifications dans les chairs , sans toutefois endommager la peau, car l'abondant mélange de jus de citron, de piment et de graisse qui remplissait la cavité abdominale du marcassin se fût écoulé. Chacune de ses incisions faisait exhaler des bouffées de parfums si appétissans, que le chevalier, aspirant cette odeur exquise, oubliait presque la prochaine apparition d'Arrache-l'Ame. Enfin celui-ci parut, suivi de ses chiens, serrés et pressés autour de lui.
Maître Arrache-l'Ame était grand et robuste. Son teint, naturellement blanc , était hàlé par le soleil et par la vie sauvage qu'il menait; son épaisse barbe noire tombait sur sa poitrine; ses ti'aits étaient réguliers, mais âpres et durs. Quoique moins sordides que ceux de son engagé, ses vêtemens étaient à peu près de la même forme. Comme lui, il portait à sa ceinture une gaîne garnie de plusieurs couteaux ; seulement ses jambes, au lieu d'être à demi nues, étaient entoin-ées jusqu'aux genoux par des bandes de peau do sanglier attachées avec des nerfs, et il portait de gros souliers de cuir non tanné. Son large sombrero à l'espagnole était surmonté de d( ux ou trois plumes d'aras rouges ; enfin , la garde et les capucines de son fusil à la boucanière étaient d'argent. Telle était la différence qui distinguait le costume et l'armement de maître Arrachel'Ame de celui de son. engagé.
Lorsqu'il entra dans la clairière, il tenait son fusil sous le bras, et plumait négligemment un ramier qu'il venait de tuer; trois autres oiseaux pareils étaient suspendus à sa ceinture par un lacet ; il les jeta à Pierre, qui se mit à les plumer et à les vider avec une dextérité merveilleuse. Ces ramiers, de la grosseur d'une perdrix, étaient ronds, fins et gras comme des cailles. A mesure que Pierre on avait préparé un , il lui coupait le cou, les pattes, et lo mettait cuire dans la sauce épaisse et abondante qui remplissait le vcnire du marcassin. Lorsque maître Arrache-l'Ame eut fini do plumer le sien, il l'y jeta aussi. Pierre lui demanda :
— Maître, faut-il fermer la marmite?
— Ferme! — dit le maître.
Ausitôl Pierre coupa les lianes qui tenaient les membres du marcassin dans le plus grand écart possible; la cavité du ventre so referma presiiue complètement, et les ramiers commencèrent à »i!/o/er dans cette daubière d'un nouveau genre. Pendant tout le temps de cette préparation culinaire-, le boucanier n'avait pas paru s'apercevoir de la [irésence du chevalier, qui, le jarret tendu, le nez au vent, la main sur la garde de son épée, se préparait à répondre fièrement aux interrogations qu'on allait lui faire, et peutêtre mémo à interroger lui-même maître Arrache-l'Ame. Ce dernier, après avoir coupé le cou et les pattes du ramier qu'il avait plumé, essuya tranquillement son couteau et le remit dans sa gaîne.
Pour expliquer l'indifférence du boucanier, nous devons dire au lecteur que rien n'était plus commun que de voir des habitans venir visiter les boucans par curiosité.
ŒUVRES CHOISIES D'ECGÈNE SUE
Les boucaniers avaient, dans leurs habitudes, beaucoup do ressemblance avec les Caraïbes. Comme eux, ils se piquaient d'une loyale hospitalité ; comme eux, ils permettaient à tout venant qui avait faim et soif de prendre part h leurs repas; mais, comme les Caraïbes, ils regardaient une invitation comme une formalité superflue; le repas préparé, mangeait qui voulait. Apr^s s'ôlre débarrassé de sa ceinture et de son fusil, Arraclic-l'Anie s'étendit sous l'ajoupa, tira une gourde cachée au frais sous la feuillée, et but un coup d'eau-de-vie pour se préparer au dîner.
Croustillac était toujours dans la même position, le nez au vent, le jarret tendu, la main sur la garde de sa rapière. Le rouge lui monta au front; il ne trouvait rien de plus insultant que l'indifTércnco absolue d'Arrache-l'Ame à son égard. La Barbe-Bleue avait-elle, par l'intermédiaire du capitaine flibustier, prescrit au boucanier d'agir ainsi dans le cas où il rencontrerait le chevalier? L'insouciance du chasseur de taureaux était-elle réelle? C'est ce que nous ne pouvons encore apprendre au lecteur. La position de Croustillac n'en était pas moins délicate et difficile; malgré son audace, il ne savait comment entamer la conversation. Enfin, faisant un effort sur lui-même, il dit au boucanier, en s'avanrant vers l'ajoupa :
— Est-ce que vous êtes aveugle, mon camarade ?
— Réponds, Pierre, on te parle, — dit négligemment An-ache-1'Ame à son engagé.
— Nonl... C'est à vous que je parle , — dit le Gascon avec impatience.
— Non! — fit le boucanier.
— Comment, non? — s'écria le chevalier.
— Vous dites camarade, je ne suis pas votre camarade; mon engagé l'est peut-être...
— Mordiouxi
— Je suis maître boucanier, vous ne Têtes pas; il n'y a que mes frères les chasseurs qui soient mes camarades, — dit Arrache-l'Ame en interrompant Croustillac.
— Et comment faut-il vous appeler pour avoir l'honneur d'une réponse ? — s'écria le chevalier avec colJre.
— Si vous venez m'aclieler des peaux ou de la viande boucanée, appelez-moi comme vous voudrez; si vous venez voir un boucan, regardez; si vous avez faim, quand le marcassin sera cuit, mangez.
— Ce sont de véritables brutes, de \Tais sauvages, — pensa le chevalier; — il serait fou à moi de m'offenser de ces grossièretés; je meurs de faim, je suis égaré, cet animal peut me donner à dîner, et, si je m'y prends adroitement, m'indiquor la route du Morne-au-Diable ; ménageons-le.'— Puis, contemplant cet homme à demi barbare, avec ses vôtemens souillés de sang, Croustillac se dit à lui-même en haussant les épaules: — Et c'est un pareil sanglier qu'on donne pour amant n la belle, à l'adorable Barbe-Bleue... Mordioux ! ce serait à devenir sanglier soimême.
Pierre, l'engagé, voyant sans doute le marcassin cuit à point, s'occupait activement de mettre le couvert; il étendit par terre, sous l'ajoupa , plusieurs larges feuilles de balisier du vert le plus tendre et le plus frais pour servir de nappe; il cueillit ensuite une large feuille de cachibou, fit quatre trous à son bord, y passa une liane, la serra, l't forma ainsi une espèce de bourse dans ;a(|uello il exprima le jus de plusieurs limons qu'il alla cueillir et auquel il mêla du sel et du piment écrasé entre des pierres. Cette sauce s'appelait de la pimeiitade, elle était d'une force extrême, et les boucaniers et les flibustiers en faisaient toujours usage. En face de celte sauce, et dans une autre feuille, il plaça les ignames cuites sous la cendre ; leur enveloppe un peu brûlée s'était fendue et laissait voir une pulpe jaune comme de l'ambre.
Le chevalier était assez inquiet de savoir ce qu'on boirait, car il avait une soif ardente; il vit bientôt revenir l'engagé avec une grosse calebasse remplie d'un liquide rose et limpide. C'était le suc de l'érable vineux, qui découle en abondance de cet arbre lorsqu'on l'incise profondément. Cette boisson, fraîche, salubre, a le goût d'un lé-
ger vin de Bordeaux mêlé de sucre et d'eau. Enfin, après avoir mis cette calebasse sur les feuilles qui servaient de nap[)e , l'engagé rompit une grosse branche d'abricotier couverte de fruit et de fleurs, et la planta en terre au milieu des feuilles de balisier, en manière de surtout.
— Ces rustres ne sont pas si sots qu'ils le paraissent, — pensa le chevalier. — Voici un repas dont dame nature fait seule les frais, et qui satisferait, j'en suis sûr, les plus gourmets.
Croustillac attendait avec impatience le moment de s'attabler; enfin l'engagé, ayant regardé le ventre du marcassin d'un œil exercé, dit au boucanier
— Maître, c'est cuit.
— Mangeons, — dit celui-ci.
Au moyen d'une fourchette de bois coupée à un chêne, l'engagé piqua d'abord un des ramiers, le mit sur une feuille fraîche et l'oflVit au boucanier; puis, sétant servi à son tour, il laissa la fourchette dans le ventre du marcassin. Le chevalier, voyant qu'on ne s'occupaii pas de lui, prit un ramier, une igname, revint s'asseoir près du maître et de l'engagé boucaniers; comme eux il se mit à manger du meilleur appétit. Le ramier ainsi cuit était délicieux, les ignames parfaites et comparables aux plus délicieuses pommes de terre. Les ramiers expédiés, Pierre alla couper de longues et épaisses aiguillettes de marcassin pour lui et pour son maître. Le chevalier l'imita, et trouva cette chair exquise, grasse, succulente, d'un haut et excellent goût, encore relevé par la pimentade.
Plusieurs fois Croustillac se désaltéra comme ses convives en puisant à la calebasse remplie du suc d'érable, et il termina son repas en mangeant une demi-douzaine d'abricots d'un merveilleux parfum et très supérieurs aux abricots d'Europe. Pierre apporta ensuite une gourde d'eau-de-vie ; le maître en but quelques gorgées et la passa à son engagé ; celui-ci en usa de même, puis la reboucha soigneusement, au grand désappointement du chevalier, iiui avançait déjà la main pour la saisir.
Cette manière d'agir n'était pas grossièreté de la part des boucaniers : ils faisaient, ainsi que les Caraïbes, une très grande distinction entre les dons naturels qui, ne coûtant rien, appartenaient pour ainsi dire à tous, et les choses acquises à prix d'argent, qui appartenaient exclusivement à ceux qui les possédaient. L'eau-de-vie, la poudre, le plomb, les armes, les peaux, la venaison boucanée pour être vendue, étaient de ce nombre ; les fruits, le gibier, le poisson tombaient au contraire dans la communauté. Néanmoins le chevalier fronça le sourcil, moins par gourmandise que par fierté. Il fut sur le point de se plaindre du manque d'égards de l'engagé ; mais réfléchissant qu'après tout il devait à Arrache-l'Ame un excellent rc[ias, et que ce dernier pouvait seul le mettre sur la route du Morne-au-Diable, il contint sa mauvaise humeur, et dit au boucanier d'un air joyeux :
— Mordioux ! mon maître, savez-vous que vous faites grande et bonne chère?
— On mange ce qu'on trouve ; les sangliers et les taureaux ne nian<iuent pas encore dans l'île, et le commerce de peaux ne va pas mal, — dit le boucanier en chargeant sa pipe.
MAITBE ABBACBE-L'AUE.
Plus le clievalier examinait maître Arrache-l'Ame, moins il pouvait croire que cet homme à demi barbare fût dans les bonnes grâces de la Barbe-Bleue. Le boucanier, ayant allumé sa pipe, s'étendit sur le dos, mit ses deux mains sous sa tête, et tout en fumant, les yeux fixés sur
LE MORNE-AU-DIABLË
ss
le toit de l'ajoupa, avec une apparence de profonde béatitude disgcstive, il dit au chevalier :
— Vous êtes venu ici en litière avec vos bas roses ?
— Non, mou brave ami, je suis venu à pied, et je serais venu sur la tête pour contempler le plus fameux boucanier de toutes les Antilles, dont le nom est venu jusqu'en Europe.
— Si vous aviez besoin de peaux, — reprit le boucanier, — j'ai une douzaine do peaux de taureaux, si belles qu'on les prendrait pour du buffle... J'ai aussi un chapelet de jambons de sanglier boucanés comme on ne boucane pas à la Tortue.
— Non, non, vous dis-je, mon brave ami. L'admiration, l'unique admiration m'a guidé, mordioux 1 Je suis arrivé de France, il y a cinq jours, par la Licorne... et ma première visite a été pour vous, dont je connaissais le mérite.
— Vraiment ?
— Aussi vrai que je m'appelle le chevalier de Croustillac... car vous ne serez peut-être pas fâché de savoir à qui vous avez affaire. Mon nom est Crouslillac...
— Tous les noms me sont indifférens, à moi, excepté celui acheleur.
— Et admirateur... mon brave ami... admirateur n'estil donc rien 1 moi qui viens exprès d'Europo pour vous voir !
— Vous saviez donc me trouver ici ?
— Pas précisément, mais la Providence s'en est mêlée; et, grâce à elle, j'ai rencontré le fameux Arraclie-l'Ame. Décidément, il est stupide, — pensa le chevalier. — Je n'ai rien à redouter d'un pareil rival ; si les autres ne sont pas plus dangereux, il me sera trop facile de me faire adorer de la Barbe-Bleue ; mais il faut que je sache le chemin du Morne-au-Diable; il serait, palsambleu! piquant de m'y faire conduire par cet ours... — 11 reprit donc tout haut: — Mais, mon brave chasseur, hélas I toute gloire s'achète ; j'ai voulu vous voir, je vous ai vu.
— Eh bien I allez-vous-en, — dit le boucanier en lançant une bouffée de fumée de tabac.
— J'aime votre rude franchise, digne Nemrod ; mais, pour m'en aller, il faudrait connaître un chemin quelconque, et je n'en sais aucun.
— D'où venez-vous?
— Du Macouba, où j'ai couché chez le révérend pèro Griffon.
— Vous n'êtes qu'à deux lieues du Macouba, mon engagé vous y conduii-a.
— Comment, à deux lieues! — s'écria le chevalier, — c'est impossil)le. Comment ! j'ai marché hier dçpuis le point du jour jusqu'à la nuit, et depuis ce matiii' jusqu'à cette heure, et je n'aurais fait que deux lieues?
— On a vu des sangliers, mais surtout les jeunes taureaux, ruser ainsi et faire beaucoup de chemin presque sans changer d'enceinte, — dit le boucanier.
— Votre comparaison étant empruntée à l'art do la vénerie, art noble s'il en est, elle no peut choquer un gentilhomme ; donc, admettons que j'aie rusé, ainsi qu'un jeune taureau, comme vous dites ; mais il ne s'ensuit pas que je veuille retourner au Macouba, et je comi)te sur vous pour m'enseigner la route que je dois suivre.
— Où voulez-vous donc aller?
Ici le chevalier fut un moment indécis, il ne savait que répondre ; devait-il avouer franchement son intention de .se rendre au Morne-au-Diable? Croustillac trouva un biais, et répondit :
— Je voudrais passer par le chemin du Morue-au-Diable.
— Le chemin du Morne-au-Diable ne conduit qu'au Morne-au-Diable et...
Le boucanier n'acheva pas, mais ses traits rembrunis devinrent presque menaçans.
— Et... où conduit-elle encore, la route du Morue-au- Diable î — demanda le chevalier.
OEHV. CHOISIBS. — lU.
— Elle conduit les pécheurs aux enfers et les saints au paradis.
— Ainsi un curieux, un voyageur qui aurait la fantaisie d'aller au Morne-au-Diable?...
— N'en reviendrait pas.
— Au moins, de la sorte, on ne risque pas de s'égarer au retour, — dit le chevalier avec sang-froid. — C'est bien, mon bravo ami ; alors indiquez-moi celte route.
— Nous avons mangé sous le même ajoupa, nous avons bu au même couï ; je ne veux pas causer volontairement votre mort.
— Ainsi , me conduire au Morne-au-Diable, ou... me tuer?...
— Ce serait la même chose.
— Quoique votre dîner ait été parfait et votre connaissance très agréable, mon brave Nemrod, vous me les feriez presque regretter, puisque cela vous empêche de satisfaire mon désir. Mais quel danger me menacerait donc ?
— Tous les dangers de mort qu'un homme peut braver.
— Tous ces dangers-là n'en font qu'un, vu qu'on ne meurt qu'une fois, — dit négligemment le Gascon. Le boucanier regarda attentivement le chevalier, et parut frappé de son courage ainsi que de l'air de franchise et de bonne humeur qui paraissait en lui malgré ses rodomontades. Le chevalier continua : — Jamais le chevalier de Croustillac n'a connu la peur, tant qu'il a eu sa sœur à côté de lui.
— Quelle sœur ?
— Celle-ci, qui, mordioux! n'est pas vierge, — s'écria le Gascon en tirant son épée et la brandissant. — Les baisers qu'elle donne sont cuisans, et les plus hardis ont regretté d'avoir fait connaissance avec elle.
— Miaou I... miaou!... — fit l'engagé, qui écoutait cette scène.
Ce cri fit tressaillir le Gascon et lui rappela ses exploits de la nuit. Il rougit de colère, s'avança sur l'engagé l'épée haute, pour le châtier du plat de sa lame ; mais Pierre se releva dextrement et se mit hors de portée, pendant que le boucanier riait aux éclats. Cette hilarité exaspéra ie chevalier, qui dit à Arrache-l'Ame :
Mordioux 1 si vous osez attaquer un homme comme
un taureau, en garde I
— Regardez votre épée, la lame est tachée de sang et couverte de poils de chats-tigres ; c'est pour cela que Pierre a crié : Miaou 1
— En garde 1 — répéta le chevalier furieux.
— Quand j'aurai quatre pattes, des griffes et une queue, je me'batlrai avec vous, — dit le boucanier en se levant tranquillement.
— Je te marquerai au visage, alors, — s'écria le chevalier en marchant sur Arrache-l'Ame.
— Tout doux! palle de velours, minet, patte de velours! — dit le boucanier en riant et en parant avec' le canon de son fusil une botte furieuse que lui porla lo chevalier exaspéré. L'engagé allait venir au secours de son maître, mais celui-ci l'arrêta en s'écriant : — Ne bouge pas, je réponds de ce redoutable compagnon ; chat échaudé craint l'eau froide, comme on dit. Je vais lui donner une bonne leçon.
Ces Farcasmos redoublèrent la rage du chevalier ; il oublia que son adversaire se défendait avec un fusil, et il lui fournit quelques coups désespérés, que le boucanier parait, en faisant preuve d'une merveilleuse adresse et d'une rare vigueur, en se servant d'un lourd fusil comme d'un bâton. Pendant ce combat inégal, le boucanier poussait l'insolence jus-iu'à faire entendre ce cri sourd que font les chats quand ils sont en colère, et qu'ils jurent, comme on dit. Ce dernier outrage mit le comble à la fureur du Gascon ; mais, contre son attente, il trouvait dans le boucanier un gladiateur de première force sur l'escrime, et eut bientôt le cliagrin de se voir désarmer : son épée sauta à dix pas. Le boucanier se précipita sur le
ŒUVRES CHOISIKS D'EUGÈNE SUE
Gascon, son fusil levé comme une massue ; il saisit le chevalier au collet, et s'écria :
— Ta vie est à moi ; je vais le briser la tête comme un
œuf.
Crouslillac le regai'da sans sourciller, et répondit froidement :
— Et vous aurez trois fois raison, mordioux! car je suis un triple traître. — Le boucanier recula d'un pas.- J'avais faim, et vous m'avez donné h manger; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire ; vous éliez sans armes, et je vous ai attaqué; brisez-moi la tèlc, mordioux! brisez, vous en avez lo droit, Crouslillac est déshonoré I
— Cela n'est pas le langage d'un assassin ni d'un espion, — pensa le boucanier ; puis, tendant la main au chevalier, il ajouta d'une voix rude : — Allons, touchez là... nous nous sommes assis sous le môme ajoupa, nous nous sommes battus ensemble, nous sommes frères.
Le chevalier allait mettre sa main dans celle du boucanier, mais il se ravisa, et lui dit gravement ;
— Franchise pour franchise. Avant de vous donner la main, il faut que je vous déclare une chose.
— Quoi ?
— Je suis votre rival 1
— Rival, qu'est-ce que C'est que ça?
— J'aime la Barbe-Bleue, et je suis décidé à tout pour parvenir jusqu'à elle et pour lui plaire.
— Touchez là, frère.
— Un moment ; je dois vous déclarer que, lorsque Polyphème Crouslillac veut plaire, il plaît ; quand il plaît, on l'aime... et, quand on l'aime, on l'aime à la rage, à la mort.
— Touchez là, frère.
— Je ne toucherai là que lorsque vous m'aurez dit si vous m'acceptez loyalement pour rival.
— Sinon ?
— Sinon, cassez-moi la tête, vous en avez le droit ; nous sommes seuls, votre engagé ne vous trahira pas ; mais je ne renoncerai pas à l'espoir, à la certitude de plaire h la Barbe-Bleue.
— Ah ! c'est différent.
— Une dernière question, — dit le chevalier. — Vous allez souvent au Morne-au-Diable?
— Je vais soaivpnt au Morne-au-Diable.
— Vous y voyez la Barbe-Bleue?
— J'y vois la Barbe-Bleue.
— Vous l'aimez?
— Je l'aime.
— Elle vous aime ?
— Elle m'aime.
— Vous?
— Moi.
— Elle vous aime ?
— Comme une enragée...
— Elle vous l'a dit?
— Elle me l'a prouvé.
— Enfin... la Barbe-Bleue...?
— Est ma maîtresse.
— Foi de boucanier
— Foi de boucanier 1
— Allons, — se dit le chevalier, — il n'y a pas plus do discrétion chez les barbares ipie chez les gens civilisés ! Qui dirait, à voir un pareil butor, qu'il est fat? — Puis il reprit tout haut : — Eh bien ! alors, je vous le répète, ca.ssez-moi la tête, car, si vous me laissez la vie, je ferai tout pour arriver au Morne-au-Diable, et j'y arri\erai ; je ferai tout pour plaire à la Barbe-Bleue, et je lui plairai, je vous en préviens. Ainsi donc, encore une fois, cassez-moi la têlo, ou résignez-vous à voir en moi un rival, bientôt rival heureux.
— Je vous dis de loucher là, frère.
— Comment! malgré ce que je vou? dis?
— Oui.
— Cela ne vous efl'raye pas ?
— Non.
— Il vous est égal que j'aille au Morne-au-Diable?
— Je vous y conduirai moi-même.
— Vous?
— Aujourd'hui.
— El je verrai la Barbe-Bleue ?
— Vous la verrez tant que vous voudrez.
Le chevalier, pénétré de la confiance que lui témoignait le boucanier, ne voulut pas en abuser; il lui dit d'un ton solennel :
— Ecoutez, boucanier, vous êtes généreux comme un sauvage : ceci soit dit sans vous offenser ; mais, mon digne nmi, mon loyal ennemi, vous êtes aussi ignorant comme un sauvage ; élevé au milieu des forêts, vous n'avez pas une idée de ce que c'est qu'un homme qui a passé sa vie à plaire, à séduire ; vous ne savez pas les ressources merveilleuses que cet homme trouve dans ses séductions naturelles ; vous ne savez pas l'inlluence irrésistible d'un mot, d'un geste, d'un sourire, d'un regard ! ('ette pauvre lîarbe-Bleuo ne le sait pas non plus, d'après ce qu'on dit do ses trois maris. C'étaient trois pleutres, trois bélîtres, dont elle s'est débaiTassée avec raison. Pourquoi s'en est-elle débarrassée? parce qu'elle cherchait un idéal, un ôlre inconnu, le rêve de ses rêves... Or, mon brave ami, toujours soit dft sans vous offenser, vous ne pouvez lias vous abuser au point do croire que vous réalisez ce rêve de la Barbe-Bleue ; vous no pouvez vraiment pas vous prendre pour un Céladon, pour un sylphe...
Le boucanier regarda Crouslillac d'un air hébété, et ne parut pas le comprendre; il lui dit en montrant le soleil:
— Le soleil baisse, nous avons quatre lieues K faire avant d'arriver au Morne-au-Diable ; en route.
— Ce malheureux-là n"a pas la moindre conscience du danger qu'il coiirl, c'est pitié que d'abuser de son aveuglement; c'est battre un enfant, c'est tirer un faisan posé, c'est tuer un homme emlornii ; foi de C.roustillac I il me donne des scrupules. — Et il reprit tout haut : — Vous ne comprenez donc pas, mon brave ami, que cet homme aussi sétiuisant qu'irrésistible dont je vous parle... c'est moi ?
' — Ah ! bah I c'est impossible...
— Votre étonneincnt n'est pas llalteur... brave chas- .seur... mais si je vous parle ainsi de moi-même, c'e,st que l'honneur m'ordonne de vous dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Vous ne comprenez donc pas qu'une fois que la Barbe-Bleue m'aura vu, elle m'aimera, et (ju'elle ne vous aimera plus, mon pauvre Arrache-l'Ame? Comprenez donc que ce serait une lâcheté, une trahison de ma i)arl, que de ne pas vous en prévenir, au point où vous en êtes avec la Barbe-Bleue... Je vous le répète, d,i|i moment où je mettrai les pieds au Morne-au- Diable, du moment où elle m'aura vu, où elle m'aura entendu, ce sera fait de votre amour. Maintenant que je vous ai provenu, loyalement prévenu... voyez si vous voulez risiiuer.
— Touchez là, frère, —dit le boucanier, parfaitement insensible aux menaces que lui faisait le chevalier. — Parlons, nous arriverons à la nuit au Morne-au-IJiable, el les sauts du précipice ne sont pas commodes à cette heure-là.
— Allons... vous vous entêtez... soit... mais je vous ai prévenu, ce sera de la bonne gueiTe, — dit le chevalier.
Le boucanier, sans répoudre au chevalier, dit à .son engagé :
— Ramène les chiens à la case, et tiens prêtes les deux douzaines de peaux de taureau qu'on doit venir chercher demain de la Basse-Terre ; je ne rentrerai pas cette nuit.
— C'est le compte, — dit tout bas l'engagé d'un air lin î — il découche toujours de la case une nuit sur trois.
Pemlant que le boucanier attachait son ceinturon, le chevalier se dit à lui-même, en regardant le chasseur avec un sentiment de pitié :
— Ma foi ! puisqu'il se met de gaieté do cœur le lacet au I cou, puisqu'il n'écoule pas mes averlissemcns, qu'il s'ar-
LE MORNE-AU-DIÂBLE
range, mordioux 1 11 paraît que les amans ont, sous ce rapport, juste autant d'infelligenoe que les maris. Mais comment la Barbe-Bleue, si elle est jolie... il faut qu'elle soit jolie... peut-elle s'accommoder d'un rustre ' pareil? Pauvre petite... cela est tout simple !... elle ne sait pas le dédommagement que le sort lui resserve... Vive Dieu ! Croustillac, ton étoile se l^ve, — ajouta le chevalier après quelques minutes de réflexion.
— Allons, frère, en route... — dit le boucanier ; — mais, avant, Pierre va vous envelopper les jambes avec un reste de peau qu'il a là ; nous avons à traverser une mauvaise savane pour les serpens.
Le chevalier remercia le boucanier, non sans hausser les épaules avec compassion, en se disant :
— Le malheureux ! il me chausse, et moi je le coifferai.
Celte stupide plaisanterie devait ^fre punie, et bien fatale à Croustillac, qui suivit son guide avec une nouvelle ardeur, car il allait enfin voir la Barbe-Bleue.
LE IIARIAGE.
Après quatre heures de marche, le chevalier et le boucanier arrivèrent assez près du Morne-au-Diable. La route était si difficile et si embarrassée, que les deux compagnons purent à peine échanger quelques paroles. Croustillac devenait pensif à mesure qu'il approchait de l'habitation de la Barbe-Bleue ; malgré la bonne opinion qu'il avait de lui-même, malgré ses consolantes réflexions sur la nudité allégorique do Vénus et de la Vérité, il regrettait que sa bonne mine naturelle ne fût point relevée par de riches vètemens. Il se hasarda donc, après maintes hésitations, à faire le mensonge suivant au boucanier :
— Je vous avouerai, mon loyal et digne rival, que mes gens et mes malles étant restés à Saint-Pierre, je me trouve, comme vous voyez, assez peu galamment troussé... pour me présenter devant la reine de nos pensées.
— Qu'est-ce que ça veut dire, — demanda le boucanier.
— Cela veut dire, brave Nemrod, que j'ai l'air d'un mendiant, que mon justaucorps et mes chaussures, qui étaient hier presque neufs, sont à celte heure abominablement outragés, et paraissent avoir au moins... six mois d'existence.
— Six mois? Oh ! oh ! ils ont l'air diablement plus âgés que cela, frère.
— C'est ce qui prouve combien voire diable de soleil est torréfiant! En une journée, il a dévoré la couleur de ces habits, qui étaient hier du vert céladon le plus frais, le plus tendre et le plus coquet... tandis qu'à celte heure...
— Ils sont à peu près couleur de grenouille morte, — dit le boucanier. — C'est comme voire baudrier, noire soleil affamé on a mangé l'or, il n'a laissé que le fil rouge.
— Qu'importe le baudrier, si l'épée sort librement et vaillnnmient du fourreau? — dit fièrement Crouslillac. Puis, se radoucissant, il ajouta : — C'est justement parce que je suis momentanément dans un équipage indigne de ma qualité, que je voudrais savoir si je ne trouverais pas à me vêtir plus convenablement au Morne-au-Diable.
— Ah çà ! est-ce que vous croyez que la Barbe-Bieue tient une boutique de friperie? — dit le boucanier.
— Me préserve le ciel de l'accuser de cet ignoble trafic 1 Mais enfin on pourrait, par hasard... et cela n'aurait rien d'étonnant, on pourrait, par hasard, dis-je, avoir oublié, dans le coin d'un vestiaire, quelques habits provenant d'un des défunts de notre infante.
— Eh bien ? — fit le boucanier.
— Eh bien! — reprit imperturbablement le cheval jpr,
— quoiqu'il m'en coûte beaucoup de me parer de ce qui ne m'appartient pas, et surtout do ce qui peut m'habiller fort mal, je m'en accommoderai pourtant, à défaut de mes somptueux vèlemens restés à Saint-Pierre... et au risque d'être abominablement défiguré, peut-être, par ces babils de hasard, — ajoula-t-il dédaigneusement. Le boucanier ne put s'empêcher de rire aux éclats de la singulière idée de son compagnon. Croustillac rougit de colère et dit : — Mordioux I vous êtes bien gai, mon compagnon I
— Je ris, parce que je vois que je ne suis pas ie seul à trafiquer des peaux, — dit Arrache-l'Ame. — Pardieu ! nous sommes vraiment frères! si je dépèce le cuir du taureau, vous ne faites pas fi de la dépouille d'un des maris de la veuve. Mais nous voici arrivés au pied du morne; attention, frère, il faut avoir le jarret ferme et le coup d'o'il sûr pour gravir ce sentier escarpé : si vous le trouvez trop rude, vous pouvez vous arrêter ici , je vous enverrai un guide pour vous reconduire au Macouba.
— M'arrôter ici?... au terme du voyage?... après mille traverses? au moment de voir et de subjuguer cette enchanteresse Barbe-Bleue? — s'écria le chevalier, — vous perdez la tête I... Allez, allez, mon camarade, ce que vous ferez, je le ferai, — dit le chevalier.
En eftet, grâces à ses longues jambes, à son agilité naturelle, à son sang-froid, Croustillac suivit le boucanier dans le chemin périlleux qui conduisait à l'habitalion, à travers les effroyables précipices du SIorne-au-Diable. A un cri de reconnaissance du boucanier, l'échelle de la plateforme descendit ; il y monta avec son compagnon, et tous deux entrèrent dans les bâlimens extérieurs. Arrivés au passage voûté qui conduisait à l'habitation particulière de la veuve, le boucanier dit un mot à l'oreille d'une vieille mulâtresse. Celle-ci prit le chevalier par la main, et le conduisit à un escalier pratiqué dans l'épaisseur de la voûle. Croustillac hésitait à suivre l'esclave ; le boucanier dit:
— Allez, allez, frère, vous no pouvez vous présenter ainsi devant la veuve ; je viens de dire un mot à la vieille Jeannette, elle va vous donner les moyens d'être plus brillant qu'un soleil. Moi je vais annoncer votre arrivée à la Barbe-Bleue.
Ce disant, le boucanier disparut par le passage voûté. Croustillac, guidé par la mulâtresse, arriva dans une chambre très élégamment et très comfortablement meublée.
— Mordioux! — s'écria l'aventurier en se frottant les mains et en marchant à grand pas, — ceci s'annonce bien ! Pourvu que je puisse paraître à mon avantage ; pourvu qu'un des défunts de la veuve ait eu seulement taille e figure humaines, et que ses habits ne me déflorent pas trop, je parais... je plais... je séduis la veuve, et celle bête brute de boucanier, débusqué par moi du cœur de la Barbe- Bleue, retourne demain, peut-être même ce soir, dans ses forêts.
Crouslillac vit bientôt entrer chez chez lui plusieurs nègres. L'un était courbé sous le poids d'un énorme paquet. L'autre apportait sur un plateau d'argent ciselé une écuelle do vermeil, oii fumait un consommé le plus appétissant du monde ; deux carafes de cristal, l'une remplie d'un vin ., vieux de Bordeaux, couleur do rubis; l'autre devin de | Madère, couleur de topaze, flanquaient l'écuelle et complé- î talent cette légère réfection offerte au chevalier de la part de madame. Pendant qu'un des esclaves plaçait devant le chevalier une petite table d'un bois précieux incrustée d'ivoire, le nègre portant le paquet étalait sur le lit un habit complet de yelours noir, orné de riches boutonnières brodées en or.
Ce qu'il y avait de singulier dans ce justaucorps, c'est que sa manche gauche était de salin cerise ; celle manche fermait au-dessus du poignet par une sorte de large paremont de buffle ; du reste, à l'exception de cette étrangeté, cot habit était élégamment coupé; des bas de soie très fins, des rhingraves, de magnifiques dentelles,, un large feutre orné d'une grosse tresse d'or et de belles plumes blanches,
OEUVRES CHOISIES D'EUGENE SUE
de vairnl compléter la transfiguration tle l'aventurier. Pondant (]uc le chevalier s'ingéniait à deviner pourquoi la manche gauche de ce justaucorps do volours noir était de satin cerise, deux nègres préparaient un bain daus un cabinet de toilette voisin de la chambre ; l'autre esclave vint demander h Crousiillac, en assez bon lYanrais, s'il voulait ôtre rasé et peigné ; Crousiillac y consentit.
Parfaitement ral'raîchi et délassé par un bain aromatique, bien enveloppé par les esclaves dans des peignoirs de fine toile de Hollande qui exliainienl les plus suaves odeurs, l'aventurier s'éti-nrlit vohiplueu'^emcnt sur un moelleux divan, fiendaut que les nègres valets do clianibro l'éventaient avec d'énormes plumeaux. Le cbovalier, maigri'^ sa confiance aveugle dans sa destini-e, qui, selon lui, devait être d'autant plus belln (|u'ollo avait été jusque-là plus niisérat)le, le chevalier croyait quelquefois rêver; ses [)lus folles espérances étai(;nl d('passées; on jetant un coup d'reil Gomplaisant sur les riches habits qu'il allait revêtir et (pii devaient le rendre falaloment irrésistible,, il sentit presque im remords à l'endroit du boucanier, qui venait si imprudemment de mettre le loup dans la bergerie de son amour.
Cette pensée d'un précieux phéhua (il sourire Crousiillac; il se préparait à éblouir la Barbe-Bleue par un ravissant jargon de ruelle, qui devait victorieusement l'emporter sur le langage de ses sauvages adorateurs. Tout à coup, une horrible appréhension vint obscurcir les riantes visions du Gascon ; il craignit pour la première fois que laBarbe-Bleue ne fût d'une laideur repoussante ; il eut la modestie de penser que peut-être aussi ce serait trop exiger du sort que de vouloir que la Barbe-Bleue fût d'une beauté idéale. CroustiUac se montra donc d'assez bonne composition ; il se dit, avec la conviction d'un homme qui sait sagement modérer et borner ses prétentions :
— Pourvu que la veuve n'ait pas plus de quarante à cinquante ans, pourvu ([u'elle ne soit ni borgne ni audacieusement bossue, pourvu qu'il lui reste quelques dents et plusieurs cheveux, ma foi ! son vin est si bon, sa vaisselle est si splendido, ses gens si soigneux, que si elle justifie de trois à quatre millions, mordioux! je consens... à courir les risques do mes devanciers, et à rendre la veuve heureuse, foi de Crousiillac ! vu que j'aime mieux subir toutes les conséquences de mon métier de mari... que de retourner, à bord de la Licorne, avaler des bougies allumées, pour la plus grande joie de cet animal amphibie de maître Daniel ! Ainsi donc, la Barbe-Bleue fût-elle laide, fût-elle nuire, elle est millionnaire, je me charge de la bonne dame, et je serai pour elle si superlativement aimable, (]uo, loin de m'envoyer rejoindre les autri's défunts, elle n'aura pas d'autre idée que celle de me conserver précieusement et d'embellir ma vie par toutes sortes i.V^ délicieuses imaginations... Allons... allons... Crousiillac, — reprit l'aventurier avec une nouvellejexaltation, — je le le disais bien : ton étoile se lève d'autant plus élincelante qu'elle a été plus longtemps obscurcie 1... Oui... elle se lève.
Eu disant ces mots, le chevalier appela un des noirs qui attendait ses ordres dans la pièce voisine, et, avec son aide, revêtit l'habit de velours noir à manche cerise.
Le Gascon était grand, mais osseux et maigre ; les vôtemens (ju'il portait avaient été faits pour un homme aussi de haute taille, mais large de poitrine et mince de corsage; aussi le justaucorps dessinait-il quelq\ics [ilis majestueux autour du torse de CroustiUac, et les bas cerise se drapèrent non moins majestueusement autour de ses longues jambes sèches et nerveuses. Le chevalier ne s'occupa pas de ces légères imperfections de son costume : il jeta un dernier regard sur le miroir de Venise que lui présentait l'esclave, ajusta ses choveux noirs et rudes, retroussa sa longue moustache, suspendit sa formidable épée h un riche baudrier de buffle qu'on lui avait ajiporté, se coill'a lièrenienl du feutre à tresses d'or et à plumes blanches, ol, piatfant dans sa chambre d'un air triomphant, il attendit impatiemment l'heure d'être présenté à la veuve. Cet instant désiré arriva bientêt.
La vieille mulâtresse qui avait reçu l'aventurier vint le
chercher, le pria de la suivre, et l'introduisit dans le bâtiment reculé que nous connaissons déjà. Le salon où CroustiUac dut attendre quelques minutes était meublé avec un luxe dont jusque-là il n'avait eu aucune idée; de superbes tablea\ix anciens, des por.'olaines magnifuiucs, descuriosités d'orfèvrerie du plusgraiid prix, encombraient, pour ainsi dire, des meubles aussi précieux par la matière ipiopar le travail ; un luth et un théorbe, dont losornemens d'ivoire et d'or étaient d'une finesse de sculpture extraordinaire, attirèrent l'attention de Crousiillac, (jui fut ravi de penser que sa fiifiire épouse l'iait nuisicieime.
— Mordioux! — se dit le chevalier, — serait-il donc possible que la maîtresse de tant de richesses fût belle comme le jour !... Non. non, je serais trop heureux... quoique je mérite un tel bonheur...
Qu'on juge de l'étonnemenf, pour ne pas dire du saisissement du Gascon, lorsqu'il vit entrer Angèle. La petite veuve était éblouissante de jeunesse, de grâce, de beauté, ^\(' parure; vêtue et coifiée à la mode du siècle de Louis XIV, elle portait une robe de tabis bleu céleste, dont le long corsage semblait brodé de diamans, de perles et de rubis, tant cette profusion de pierreries était disposée avec goût. CroustiUac, malgré son audace, recula d'un pas à cette apparition. De sa vie il n'avait rencontré une femme si ravissamment^^jolie, si royalement parée; il ne pouvait en croire ses yeux, il contemplait la Barbe- Bleue d'un air ébahi.
Nous devons dire à la louange du chevalier qu'il eut un louable retour de modestie, malheiireusement aussi rapide que sincère. Il pensa qu'une si charmante créature hésiteterait peut-être à se marier avec un aventurier tel que lui; mais, se rappelant les impertinentes et glorieuses confidences du boucanier, il se dit qu'après tout un homme en valait un autre, et il reprit biontêt son imperturbable assurance. CroustiUac fit coup sur coup trois de ses plus respectueuses révérences; puis, il se redressa de toute sa hauteur pour faire valoir la noblesse de sa taille, avança une de ses longues jambes, relira l'autre quelque pou en arrière, et se hanclia d'un air conquérant, en tenant son feutre de la main droite et appuyant sa main gauche sur la garde de son épée.
Sans doute il allait débiter quoique galant compliment à la Barbe-Bleue, car déjà il portait une main à son cœur en ouvrant sa large bouche, lorsque la petite veuve, ne pouvant retenir la violente envie de rire que lui causait la figure hétéroclite du chevalier, donna un libre cours à sa bruyante hilarité. Cette explosion ferma la bouche à CroustiUac, et il tâcha de som-iri>, espi'rant ainsi do complaire à la Barbe-Bloue. Cette galante tentative se traduisit par une grimace si grotesque, (|u'Angèle tomba assise sur un sofa, oublia toute convenance, toute dignité, s'abandonna étourdiment à un accès de fou rire ; ses beaux yeux bleus, toujourssi brillans,se voilèrent de joyeuses larmes ; sesjoues rondelettes .se colorèrent d'un vif incarnat, et leurs charmantes fossettes se creusèrent à ce point ijuc la veuve aurait pu y cacher, tout entier, le bout rosé de son petit doigt.
CroustiUac, très embarrassé, restait immobile devant la jolie rieuse, tanlAt fronçant les sourcils d'un air courroucé, tantêt, au contraire, lâchant de dilater sa longue et maigre figure par un sourire forcé. Pendant ces jeux successifs de physionomie, qui n'étaient pas faits pour mettre uu terme à l'hilarité de la Barbe-Bleue, !e chevalier se disait in petto que, pour une meurtrière, la veuve n'avait pas un aspect bien sombre ni bien terrible. Néanmoins, la vanité de notre aventurier .s'accommodait assez difficilement du singulier ell'et qu'il produisait. Faute de rai.sons meilleures, il finit par .se dire qu'avant toutes choses il fallait frapper l'imagination des femmes, qu'il fallait d'abord les étoiuior. les révolutionner, et que, sous ce rapport, sa première entrevue avec la Barbe-Bleue ne laissait rien à désirer. Lorsqu'il vit la vouve un peu calmée, il lui dit résolument, en superbe phébus :
— Je suis sûr que vous riez, madame, de foules les ton-
LE MORNE-AU-DIABLE
(atives désespérées que je fais pour retenir en vain mon pauvre cœur qui vole à tire-d'aile à vos pieds... C'est lui qui m'a entraîné ici, je n'ai fait que la suivre malgré moi... oui, madame, malgré moi ; je lui disais : La!... lai... tout beau ! mon cœur, tout beau !... il ne suffit pas pour plaire à une divine beauté, d'être passionnément amoureux. Mais mon petit... ou plutôt mon grand étourdi de cœur me répondait toujours, en m'attirant vers vous de toutes ses forces... comme s'il eût été d'acier et que le Morneau-Uiable eût été d'aimant, mon cœur, dis-je, me répondait : Rassurez-vous, maître, tendre et vaillant comme vous l'êtes, de l'amour que vous ressentez naîtra l'amour qu'on ressentira ; mais, parilon, madame, le langage de mon cœur me paraît furieusement impertinent... c'est sans doute celte impertinence qui vous fait rire de nouveau?
— Non, monsieur, non ; votre présence m'égaye à ce point parce que vous ressemlilez, ah!... ah!... ahl... d'une façon étrange à mon second mari ; vous avez absolument le même nez, ah !... ah!... et, en vous voyant entrer, j'ai cru voir un spectre, ah !... ah !... ah !... qui venait me reprocher, ah !... ah !... ah !... sa fin cruelle... ah!... ah!...
Ici les éclats de rire d'Angèle redoublèrent. Le chevalier n'ignorait pas les antécédens qu'on reprochait à la Barbe- Bleue, mais il ne put cacher son profond étonnement en entendant cette charmante et mignonne créature s'avouer homicide avec une si incroyable audaca... Néanmoins le chevalier reprit son sang-froid habituel et répondit galamment.
— Je suis trop heureux, madame, de vous rappeler un de vos défunts, de réveiller par ma présence un de vos souvenirsquel qu'il soit. Seulement, — ajouta Croustillac d'un air galant, — il est d'autres ressemblances que je voudrais avoir avec le défunt... dont la mémoire vous égayé si fort...
— Cela veut dire que vous voudriez m'épouscr? — lui demanda la Barbe-Bleue. A cette brusque question, le chevalier resta un moment stupéfait. Angèle continua : — Je m'y attendais; Arrache-l'Ame, que par abréviation j'appelle mon petit Rache-l'Ame, m'avait prévenue de votre bon vouloir pour moi ; peut-être a-t-il voulu me causer une fausse joie?— ajouta la veuve en regardant coquettemen le chevalier.
Croustillac marchait de surprise en surprise.
— Comment I s'écria-t-il, le boucanier vous a dit, madame...
— Que vous veniez exprès de France pour m'épouser ; est-ce vrai ? Voyons, parlez franchement, ne me trompez pas. Oh! d'abord, je n'aime pas à être contrariée... Je vous en préviens, si j'ai mis dans ma tête que vous soyez mon mari... vous serez mon mari...
— Madame, je vous en supplie, ne me prenez pas pour une buse... pour une grue... pour une pécore... si je reste sans voix... c'est l'émotion, rélonn(!ment... — Et Croustillac regardait autour de lui avec inquiétude, comme pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve. — Que je crève comme un mousquet, madame, si je m'attendais à un tel accueil.
— Eh ! mon Dieu ! il n'est pas besoin de faire tant de façons, — reprit la veuve, — on m'a dit que vous vouliez m'épouser ; est-ce vrai î
— Aussi vrai que vous êtes la plus éblouissante beauté que j'aie jamais rencontrée! — s'écria impétueusement le chevalier en portant la main à son cœur.
— Vraiment? oh ! vraiment, vous êtes bien décidé à me prendre pour femme?— s'écria la petite veuve en frappant joyeusement dans ses mains.
— J'y suis tellement décidé, adorable veuve, que ma seule crainte maintenant est de ne pas voir réaliser ce vœu qui, de ma part, je le confesse, est un vœu exorbitant... un rêve titanique, et...
— Mais taisez-vous doncl — dit la Barbe-Bleue en interrompant le chevalier avec une naïveté enfantine, — A
quoi bon ces grands mots ?... Vous me demandez ma main. pourquoi ne vous la donnerais-je pas?...
— Comment! madame, je pourrais croire?... Ah! tenez, belle insulaire , j'ai eu bien des triomphes dane ma vie.., des princesses m'ont avoué leur flamme... des reines ont soupiré en me regardant... mais jamais, madame, jamais je n'ai éprouvé un ravissement pareil... Oui, madame... vous pouvez vous applaudir, vous pouvez vous vanter d'avoir porté à leur comble ma surprise, ma joie et ma reconnaissance... Répétez encore, je vous en supplie, répétez ces mots charmans I vous consentez à me prendre pour mari, moi, Polyphème de Croustillac?
— Je vous le répéterai tant que vous voudrez, rien n'est plus simple; vous comprenez bien que j'ai trop de peine à trouwr des maris pour ne pas saisir avec avidité l'offre que vous me faites.
— Ah ! madame,— riposta galamment le chevalier,— au risque de passscr pour un impertinent, je me permettrai de vous contredire, formellement... Non, non, jamais je ne croirai qu'il vous soit difficile de trouver des maris; je dirai plus... je suis convaincu que vous n'avez eu, depuis votre veuvage, que l'embarras du choix... mais c'est tout simple, vous n'avez pas voulu choisir... Vous aviez trop bon goût, madame,— dit audacieusement Croustillac,
— vous attendiez...
— Je pourrais vous tromper et vous laisser croire cela... chevalier, mais vous êtes tropgalant homme pourqueje vous abuse... Au point où nous en sommes, — ajouta Angèle d'un air gracieux et confidentiel, — au point où nous en sommes, je puis tout vous dire... Écoutez-moi donc : la première fois que je me suis mariée, je n'ai eu qu'à choisir, c'est vrai. Oh ! mon Dieu I les épouseurs se présentaient en foule, et j'ai choisi... très bien choisi... Lors de mon second mariage... ce n'était déjà plus même la chose... On avait jasé sur la mort singulière de mon premier mari , et les épouseurs commençaient à réfléchir avant que de se déclarer... Pourtant, comme je ne suis pas sotte, à force de grâce, do câlinerie, de coquetterie, je finis par happer un second époux... Hélas ! ça n'avait pas été sans peine... Mais pour le troisième, oh ! pour le troisième, vous n'avez pas idée de tout le mal que j'ai eu ; vrai, c'était à en désespérer.
— Ah ! madame, que n'étais-je là?
— Sans doute, chevalier, mais vous n'y étiez malheureusement pas. On avait jasé sur la mort du premier, jugez si on jasa sur le second. On commençait à se défier de moi,
— ajouta la veuve en secouant sa jolie petite tête avec une expression do mélancolie ingénue, — que voulez-vous ! le monde est si tracassier, si médisant ! les hommes sont si bizarres !
— Le monde est un sot, le monde est un imbécile égoïste 1 — s'écria Croustillac plein de pitié pour cette victime de la calomnie. — Les hommes sont des lâches et des niais, qui croient à toutes les billevesées qu'on leur raconte.
— C'est bien vrai ce que vous me dites là. Vous n'êtes pas comme cela vous... ami ?
— Elle m'appelle ami 1 — dit Croustillac transporté. Et îl reprit : — Non certes, non, je ne suis pas comme cela.
— Sansdoute, — dit la veuve, — vous, quelle différence! Aussi, tenez, vous me gâtez en acceptant si gentiment ma proposition.
— Dites que je me ravis moi-même au-delà des bornes du bonheur possible, madame.
— Si, si, vous me gâtez, — ajouta la veuve avec un sourire enchanteur, en jetant un regard reconnaissant sur lo chevalier, — je vous assure que vous me gâtez ; vous êtes si facile, si accommodant ! aussi, un jour, comment vous remplacorai-je, ami ?
— Me remplacer?
— Oui... après vous, ami?
— Après moi, madame?
— Mais, sans doute, après vous?
— Madame, je ne comprends pas, je no veux pas comprendre.
ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE
— Mais c'est tout simple, copendant ; comment voulezvous que je puisse espérer do trouver quelqu'un qui se marie aussi facilement que vous? Oh 1 non, non, les hommes comme vous sont rares !
— Comment 1 madame, après moi t —s'écria Croustillac abasourdi de celle prévision, — vous songez déjà à mon successeur.
— Oui, ami, oui, — répondit la veuve avec une petite mine sentimentale la plus touchante du monde; — oui, lorsque vous ne serez plus, il mo faudra encore me remettre en qu(Me, chercher, demander, trouver uncinqui(V niemari. Peut-être nn^nie ne réussirai-je pas. Jugez donc: veuve en quatrièmes noces ! Vous oubliez cela: c'est un fait pourtant, voyez-vous, ami. Après vous je serai veuve eu quatrièmes noces.
— Je n'oublie pas du tout Cfln, madame, — dit le Gascon un peu refroidi, et se demandant s'il n'avait pas atlaire à une folle ; — je n'oublie certo pas que, dans le cas où j'aurais eu l'honneur de vous épouser, vous seriez veuve en quatrièmes noces, si vous me perdiez ; seulement, il me paraît que vous assignez un terme un peu court à mon amour.
— Hélas ! oui, ami, — dit la veuve d'un ton attendri, — un an... et un an, c'est bien court. Un an 1 cela passe vite quand on s'aime, — ajouta-t-elle en lui jetant un regard véritablement assassin.
— Un an, madame, un an! — s'écria le chevalier. Mais bientôt, songeant que les paroles de la Barbe-Bleue cachaient peut-être un piège, qu'elle voulait sans doute l'éprouver pour juger de son courage, il s'écria d'un ton chevaleresque : — Eh bien 1 soit, madame, que mon bonheur dure un an, un jour, une heure, une minute, il n'importe I je brave tout, pourvu que je puisse dire que j'ai été assez heureux pour obtenir votre main.
— Vous êtes un véritable chevalier, — dit la veuve ra- Tie, — je n'attendais pas moins de vous ; ceci est bien conrenu ; seulement, je préviendrai mon petit Rache-l'Ame, pour la forme, s'entend, car, mariée ou non, je serai toujours pour lui ce que j'étais.
— Mais, madame, — dit Croustillac avec un certain embarras, — me serait-il permis, serait-il indiscret de vous demander... ce que vous êtes à ce chasseur de taureaux... et quelle est auprès de vous sa position ;^ ou plutôt voudriez-vous m'expliquer par quelle intimité vous TOUS croyez obligée de lui parler de vos projets'?
— Certainement... et à qui dirai-je cela si ce n'est à vous, maintenant, ami? Je vous avouerai que Rache-l'Ame est un de mes bien-aimés.
Ici Croustillac fit une grimace si singulière, en toussant deux ou trois fois, qu'Angèle partit d'un éclat de rire. Croustillac, un moment Interdit, fit cette réffexion pleine de sagesse :
— Je suis fou! Rien de plus simple : elle avait une espèce de goût pour ce grossier personnage, ma vue la décide à me le sacrifier; elle y met des égards... malheureux boucanier que tu es! Seulement... pourquoi diable vientelle me dire qu'au bout d'un an il faudra qu'elle s'occupe de me trouver un successeur?...
— Tenez, voici justement mon petit Rache-l'Ame, — dit la veuve, — nous allons lui parler de nos projets, et nous soupcrons ensuite comme trois amis.
— C'est égal, — se dit Croustillac en voyant entrer lo boucanier, — voilà une petite femme qui peut se vanter d'être singulièrement originale.
LE SOUPEB.
Lorsque le boucanier entra, le chevalier le reconnut h peine. Arrache-l'Ame avait quitté ses vôtemens de chasse; il portait une casaque et de larges chausses d'étofTe appelée giiinée, soierie épaisse et rayée alternativement de blarc et de ponceau : sa barbe noire tombait sur une chemise d'une blancheur éclatante, qui était fermée comme un poin-point par une rangée de petits boutons de corail; une (•(harpe de soie ponceau, des bas de môme couleur, et dos souliers de daim à large boulTettes de rubans, complétaient l'habillement presque élégant du boucanier, et faisaient valoir sa taille robuste et élevée; à la lumièro éclatante des bougies, son teint semblait mois hàlé que pendant lo jour : ses cheveux noirs, naturellement bouclés, tombaient négligemment sur ses épaules ; enfin ses mains étaient restées parfaitement belles, malgré son rude métier de chasseur. A la vue du boucanier ainsi transformé et presque méconnaissable , malgré lo caractère dur que sa barbe épaisse donnait toujours à sa physionomie, le chevalier se dit :
— J'aime mieux que ce personnage ait au moins figure humaine : il eût été par trop humiliant pour Polyphèmo de Croustillac de triompher d'un rival aussi laid que celui-ci m'avait paru d'abord ; seulement, quoique je ne redoute pas ce Nemrod, je trouve que la Barbe-Bleue a do singulières façons d'agir; n'aurait-elle pas pu lui donner congé ailleurs qu'en ma présence? Je n'aime pas à abuser ainsi cruellement de mes avantages , h écraser un pauvre rival... car, mordioux I un homme est un homme: ce pauvre bou(?anicr va se trouver dans une pitoyable position. Mais tenons-nous ferme, montrons bien à la Barbe-Bleue que je ne suis pas dupe de ses confidences sur ses défunts, et que je ne crains pas, moi, de mourir comme eux.
Croustillac terminait cette réflexion, lorsque la petite veuve dit ingénument au boucanier, en lui montrant l'aventurier d'un signe de tête triomphant :
— Eh bien! monsieur le chevalier demande ma main!... Vois-tu que tu avais tort de me soutenir que je ne trouverais jamais un quatrième épouseur? Aussi tu penses si j'ai bien vite accepté la proposition du chevalier : c'était une trop belle occasion pour ne pas la saisir.
Le boucanier ne répondit pas sur-le-champ. Croustillac mit machinalement la main à la garde de son épée, pour no pas être pris sans défense dans lo cas où le chasseur, exaspéré par la jalousie, voudrait se livrer h quelque violence. Quelle fut la surprise de l'aventurier, lorsqu'il entendit Arrache-l'Ame répondre en se carrant dans son fauteuil :
— Je t^i toujours dit, ma belle, ce <iuo t'a dit le camarade rOuragan : Épouse... mille diables ! ! ! épouse... si tu en trouves l'occasion. Pour toi... leji épouseurs sont rares! car on ne sait pas ce que tu en fais; ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils ne te durent guère 1... Quant îi moi, je me doute à peu près de ton petit manège... Je t'ai vu plus d'une fois préparer certains breuvages de les petites mains blanchettes.
— Oh ! fi, fi, vilain bavard I — dit Angèle en menaçant lo boucanier du bout de son petit doigt.
— Enfin, est-ce vrai? — reprit le boucanier. — Quel est le secret de cette poudre grise dont j'ai seulement fait prendre une pincée à l'engagé que mes chiens ont mangé plus tard. Quelle infernale préparation était cela?
— Eh bien I madame, cette [loudre grise? — demanda Croustillac, — pourrait-on en savoir les vertus miriliquesf
LE MORNE-AU-DIABLE
— Oh I l'indiscret! — s'écria Angèle en regardant le boucanier d'un air fâché. — Monsieur le chevalier va me prendre pour une enfant; de quoi aurai-je l'air à ses yeux, lorsqu'il saura que je m'amuse à de telles puérilités?
— Ne craignez rien à ce sujet , madame, — dit Croustiliac; — je serais ravi, je vous le jure, d'avoir de nouvelles preuves de votre candeur enfantine. Eh bien! digne Nenirod, cette poudre grise?...
— En vérité, je vais être toute honteuse , — dit Ang&le en baissant les yeux et faisant une adorable petite moue.
— Figurez -vous donc,— reprit le boucanier,— que j'ai fait prendre à mon engagé une seule pincée de poudre dans un verre d'cau-de-vie.
— Eh bien ? — dit Croustillac avec intérêt.
— Eh bien ! pendant deux jours , il avait des accès de gaieté telle, qu'il riaitdusoir jusqu'au matin, et du matin jusqu'au soir...
— Jusqu'ici , — dit Croustillac, — je ne vois pas grand mal...
— Mais, attendez donc, — dit le chasseur; — il ne faut pas croire que cela l'amusait , mon engagé... il souffrait comme un damné, les yeux lui sortaient de la tête, et il disait , en riant aux éclats , qu'il n'y avait pas de torture pareille <\ celle qu'il endurait... Le troisième jour, la douleur était si vive, qu'il est tombé comme en faiblesse, et il s'en est ressenti bien longtemps, allez, de la pincée de poudre grise de madame ! Jl ne faudra donc pas vous étonner si vous entendez dire que le second mari de madame était gai comme un pinson, et qu'il est mort très joyeusement...
— Oh ! mon Dieu ! si on ne peut pas faire une espièglerie... suns que l'on vous la reproche, — dit Angèle en se dandinant sur sa chaise comme une petite fille capricieuse.
— Dites donc , camarade , elle appelle ra une espièglerie, — dit le chasseur. — Figurez-vous que , grâce à la poudre grise de madame, son second défunt riait si fort, que le sang lui sortait par le nez, par les yeux et par les oreilles... Mais, pour ce qui est de rire, il riait comme s'il eAt vu la chose la plus bouffonne du monrie... ce qui ne l'empêchait pas de dire... comme mon engagé... qu'il aurait mieux aimé être brûlé à petit feu que d'endurer cette gaieté-là ; aussi a-t-il trépassé an riant à gorge déployée et en jurant comme un damné.
— La!... vous voici bien avancé!— dit la Barbe-Bleue en haussant les épaules. Puis , s'approchant de l'oreille du Gascon, elle dit : — Ami , sois tranquille... j'ai perdu le secret de la poudre grise...
Le chevalier, en voulant sourire, fit une sinistre grimace ; il avait quitté la France au moment où l'effroyable affaire des poisons était dans tout son retentissement, et l'on ne parlait que de poudre de succession , poudre de vieillesse, poudre de veuvage, etc. On citait même avec effroi les noms de quelques empoisonneuses ; or, la poudre de gaieté de la Barbe-Bleue pouvait faire fan'c de lugubres réflexions au chevalier ; aussi se dit-il, eu jetant un regard défiant sur Angèle :
— Cette créature donnerait-elle en effet dans la chimie et dans la soufflerie ? ce récit serait-il vrai ?
— Qu'avez-vous donc, frère? — dit le boucanier, frappé du silence de Croustillac.
— Voyez-vous, vous me l'avez effarouché , — dit la veuve.
— Non, belle dame... non, — dit Croustillac; — je pensais qu'il devait être très agréable de mourir ainsi... de rire.
— Ma foi ! vous avez raison , frère... il vaut mieux cette mort-là que celle du dernier défunt... — Et le boucanier fit un mouvement d'horreur.
— Il paraît que le trépas de celui-ci a été plus sérieux que l'autre , — dit Croustillac en affectant de prendre un ail- dégagé.
— Quant à cette histoire-là, camarade, je ne vous la racontci'ai pas, vous auriez peur...
— 5Ioi... peur? — Et le Gascon haussa les épaules.
La Barhe-Blcue se pencha encore à l'oreille du chevalier, et lui dit ;
— Laissez-le faire, ami ; celte histoire-là, au moins, en vaut la peine... Je vais bien attraper Arrache-l'Ame. — Puis, s'adressant au boucanier : — Eh bien ! voyons... dites... dites donc ! ne vous arrêtez pas en si beau chemin... vous voyez bien que le chevalier vous écoule de toutes ses oreilles; voyons, parlez; je ne veux pas qu'il achète, comme on dit, chat en poche...
— Vous voulez dire tigresse en poche, — reprit en riant le boucanier. — Eh bien ! mon gentilhomme , — dit-il à Croustillac, — figurez-vous que ce troisième mari-là était un beau brun, trente-six ans , Espagnol de naissance ; nous l'avions empauméà la Havane.
— Mais , mon Dieu 1 dis dons vite , Arrache-l'Ame ; le chevalier s'impatiente.
—Ce ne fut pas de la poudre grise qu'il goûta, celui-là,
— reprit le boucanier, — mais une goutte , une seule goutte d'une jolio liqueur verte, contenue dans le plus petit flacon que j'aie vu do ma vie, car il est fait d'un seul rubis creusé.
— Mais c'est tout simple , — dit Angèle, — la force de cette li(|ueiir est telle, qu'elle dissoudrait ou briserait tout flacon qui ne serait pas fait d'un rubis ou d'un diamant.
— Vous Jugez d'après cela, chevalier, — dit le chasseur,
— de l'agrément que cette liqueur a dû procurer à notre troisième mari. Certes , je ne suis ni tendre ni peureux, mais, après tout, on a toujours de la peine à s'habituer à voir un homme qui vous regarde avec des yeux veidâtres, lumineux, et retirés si profondément dans leur orbite, qu'ils vous font l'effet de vers luisans au fond d'un souterrain.
— Le fait est, — dit Croustillac, qui n'avait pu réprimer un léger frisson, — le fait est que, la première fois, cela doit paraître singulier...
— Ce n'est rien encore, ami... Écoutez la suite, — dit tout bas la veuve d'un air parfaitement satisfait d'ellemême.
Le boucanier continua :
— Ça n'était que son état ordinaire, à ce pauvre cher homme, d'avoir les yeux comme des vers luisans ; mais où ça devenait affreux, c'est lorsque madame nous donnait un gala, à moi, à l'Ouragan et au Cannibale. Elle trempait une plume de colibri dans le petit flacon de rubis, elle faisait venir le malheureux Espagnol , et lui passait cette plume sur les sourcils... Alors, on eût dit que des sourcils de ce malheureux sortaient des milliers d'étincelles ; ses yeux verdàtres, si retirés au fond du crâne, s'avançaient... s'avançaient... en roulant dans leur orbite comme deux globes de feu, et jetaient des clartés si vives et si continues , qu'elles suffisaient pour éclairer notre festin , pendant lequel le défunt se tenait debout et immobile comma une statue de granit, disant d'une voix lamentable : « Mon cerveau fond pour alimenter les lampes de mes yeux... les lampes de mes yeux ! » Ce qui fait que le pauvre cher homme n'y voyait que du feu, — dit le boucanier en riant aux éclats do cette cruelle plaisanterie. — Et, comme faute d'huile la lampe s'éteint, — ajouta-t-il, — le mari de ma- ■ dame a été rejoindre ses prédécesseurs , pour vous laisser la place libre...
— Ce que dit Arrache-l'Ame est vrai ,— dit la Barbe- Bleue en minaudant. — Il est très indiscret, comme vous voyez, mais il n'est pas menteur... ni moi non plus. Vous le voyez, ami... j'ai de singuliers caprices, de ridicules fantaisies, je le sais... mon Dieu ! je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis. Avant tout, je veux être franche et ne rien vous cacher... Vous allez me demander pourquoi mes maris sont seuls victimes de mes enfaniiilages? Rien de plus simple, je n'ai do pouvoir que sur eux... et il faut encore que je les prévienne du sort qui les attend... C'est ce qui me rend si difficile à marier... C'est à ces cou-
CCL'YRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE
tlitions-là seulement que l'Homme rouge signe mou contrat, et alors, ce contrat signé par lui acquiert une vertu aussi merveilleuse que mystérieuse. Hélas !... ami...puisset-il bientôt signer au nôtre ! J'ai imaginé deux nouvelles préparations qui ue sont rien auprès des autres, et dont j'attends dos etVets véritablement magiques.
Depuis quelque temps, Croustillac éprouvait une sensation étrange, qu'il attribuait aux suites de ses fatigues du jour et de la veille; c'était comme un engourdissement de la pensée, qui lui ôtait presque la force de combattre par le raisonnement les étranges récits de la vouve et du boucanier. Sans croire à ces fabuleuses inventions, il eu était pourtant ctfrayé comme on le serait d'un mau\ais songe. Le chevalier ne savait s'il veillait ou s'il rêvait; il regardait tour à tour le boucanier et la Barbe-Bleue d'un air stupide, presque épouvanté ; cependant, ayant honte desa crédulité, il se leva brusquement et marcha quelque temps avec agitation , comme si le mouvement avait dû dissiper la torpeur dont il se sentait accablé.
Croustillac ne voulait pas servir de jouet à ces deux personnages, et il regrettait presque de s'être imprudemment embarqué dans cette folle aventure. 11 dit donc résolument à la Barbe-Bleue :
— Allons, allons, vous voulez railler, madame, ne vous gênez pas, j'entends la plaisanterie... Je ne vous crois pas aussi féroce et aussi magicienne que vous voulez le paraître ; demain, j'en suis sûr, je saurai le secret de celte comédie... qui , à cette heure , je l'avoue... me donne une espèce de cauchemar.
Ces mots , dits par le chevalier sans autre but que de montrer aux habitans du Morne-au-Diable qu'il ne voulait pas être leur dupe, produisirent sur la Barbe-Bleue un effet singulier. Elle jeta un regard elfrayé au boucanier, et dit à Croustillac avec hauteur :
— Je ne raille pas , monsieur ; vous êtes venu ici dans l'intention de m'épouser ; je vous olfre ma main , je vous dirai à quelles conditions; si eUes vous agréent, nous terminerons dans huit jours. H y a une chapelle ici : le révérend père Griflbn, de la paroisse de Macouba, viendra nous unir. Si mes propositions ne vous conviennent point, vous quitterez cette maison , où vous n'auriez pas dû venir. — A mesure que la Barbe-Bleue parlait, sa physionomie perdait son caractère malin et enjoué; elle devenait triste, presque menaçante. — Une comédie 1 — répéta-t-elle, — si je croyais que vous prissiez tout ceci pour un jeu, vous ne resteriez pas une minute de plus dans cette maison, monsieur! — ajouta-l-elle d'une voix altérée, qui trahissait une profonde émotion.
— Non... le chevalier ne peut pas [)rendre ceci pour un jeu, — reprit le boucanier en jetant au Gascon un regard scrutateur.
Croustillac, naturellement impatient et vif, éprouvait un dépit réel de ne pouvoir pénétrer ce qu'il y avait de vrai ou de feint dans cette singulière aventure; il s'écria donc :
-^Eh! mordioux ! madame, que voulez-vous que je pense?... Je rencontre le boucijnier dans la forêt, je lui fais part du désir que j'ai do vous connaître; il me dit aussi nettement (jue vous venez de me le dire vous-même qu'il a le bonheur d'être dans vos bonnes grâces...
— Ensuite, monsieur?
— Ensuite, madame, quoi que je lui aie dit, le boucanier consent à m'amener ici, oii l'on m'accueille avec la plus splendide hospitalité, je le reconnais. Je suis introiluit près de vous; instruite de mes vœux, vous m'offrez votre main avec empressement, vous faites part de mes espérances à votre ami le chasseur de taureaux.
— Eh bien 1 monsieur ?
— Madame, jusque-là tout allait à peu près bien... Mais voici maintenant <iue le boucanier veut me faire entendre, d'accord avec vous, que je suis destiné à faire un quatrième défunt et à succédera l'homnie qui meurt de rire ou à celui dont les yeux servent de flambeaux à vos orgies I
— C'est la vérité, — dit le boucanier.
— Comment, c'est la vérité I — reprit Croustillac en retrouvant sa vivacité un moment engourdie, — est-ce que nous sommes au pays des songes? Est-ce que l'on prend le chevalier de Croustillac pour une buse? Est-ce que je suis de ces esprits faibles qui croient au diable? Je ne suis l>as un oison, et je ne demande pas vingt-quatre heures pour démêler ce ijue cachent toutes ces bizarreries.
Angèle devint très pâle, jeta au boucanier un nouveau regard d'angoisse et de crainte indéfinissables, et répondit au chevalier avec une indignation contenue :
— Eh! ijui vous dit, monsieur, que tout ce qui se passe ici soit naturel? Savez-vous pourquoi, moi, jeune, riche, je vous^offre ma main dès le premier moment où je vous vois? savez-vous à quel prix je mettrais cette union? Vous vous croyez un esprit fort : qui vous dit (|uc certains phénomènes ne dépassent pas la portée de votre intelligence? Savez-vous qui je suis? savez-vous où vous êtes? savezvous par suite de quel mystère étrange je vous offre ma main? Une comédie!.. — répéta la 'Barbe-Bleue avec amertunu', en regardant encore le boucanier d'un air effrayé ; — puissiez-vous ne pas être foi'cé do reconnaître que tout ceci n'est pas un jeu, monsieur. Il no faut pas croire iiue vous ayez été amené ici par voire bon ange, au moins.
— Et puis surtout, qui vous dit enfin que vous sortirez jamais d'ici? — ajouta froidement le boucanier.
Le chevalier recula d'un pas, tressaillit et s'écria :
— Mordioux 1 pas de violence... au moins... ou sinon...
— Ou sinon que feriez-vous? — dit la Barbe-Bleue avec un sourire qui parut au Gascon d'une implacable cruauté.
Croustillac se souvint trop tard des portes qui s'étaient refermées sur lui, des voûtes épaisses qu'il avait eues à traverser pour arriver dans cette maison diabolique ; il se voyait à la merci de la veuve, du boucanier et de leurs nombreux esclaves. Il se repentit de nouveau, et plus sl-l'ieusemeul encore, de s'être aveuglément engagé dans ci'tle entreprise. Pourtant Croustillac, en contemplant la ligure enchanteresse d(! la Barbe-Bleue, ne pouvait croire celle jeune femme capable do quelque sanglante perfidie. Néanmoins, les singuliers aveux qu'elle venait de lui faire, les bruits terribles qui couraient sur elle, les menaces du boucanier, commençaient à faire quelque impression sur le chevalier. Une mulâtresse vint annoncer que le souper était servi. Pendant les sombres réflexions de l'aventurier, Angèle avait eu à voix basse un entrelien de quelques secondes avec le boucanier; elle en fut sans doute satisfaite, et surtout rassurée, car peu à peu sou front s'éclaircit, et le sourire reparut sur ses lèvres.
— Allons, brave i)aladin, — dit-elle gaiement au chevalier, — n'ayez plus peur de moi; ne me prenez pas pour le diable, et faites honneur au modeste souper qu'une pauvre veuve est trop heureuse de vous ofl'rir.
Eu disant ces mots, elle oft'rit gracieusement sa main à Croustillac. Le souper fut servi avec une somptuosité, avec une recherche qui ne pouvaient laisser aucun doute au chevalier sur l'énorme fortune de la veuve. Seulement, nous dirons au lecteur que la vaisselle de vermeil n'était pas écussonnéo des armes d'Angleterre, ainsi que l'étaient les objets qui servaient seulement au petit couvert de la Barbe-Bleue. Malgré l'enjouonient et la grâce idéale de la Veuve, malgré les saillies joviales du boucanier, le souper fut assez triste pour Croustillac ; son assurance habituelle avait fait place à une sorte de vague inquiétude. Plus Angèle lui semblait charmante, plus elle déployait de séducductions, plus le luxe qui l'entourait était éblouissant, plus l'aventurier sentait augmenter sa méfiance. Malgré leur absurdité, les étranges récits du boucanier revenaient sans cesse au souvenir de Croustillac, ainsi que les contes de la iwudre grise qui faisait mourir de rire, de la liqueur du flacon de rubis qui changeait les yeux en lampes ardentes- Quoi(iue ces récits n'eussent pas plus de réalité qu'un mauvais rêve passé, le Gascon, dans la craiate d'un ragoût infernal, ne put s'empêcher de s'inquiéter des mets et des vins qu'on lui servait. U observait alleutiveuient la veuve
LE MORNE-AU-DÎABLE
elle boucanier; leurs manières n'avaient rien de choquant; Arraclie-l'Ame se comportait envers la Barbe-Bleue avec celle sorte de familiarité convenable qu'un mari a pour sa femme devant un étranger.
« Mais alors, — se demandait le chevalier, — comment allier cette réserve avec le cynisme de la petite veuve, qui avouait .si cavalièrement que le Caraïbe et le flibustier partageaient ses bonnes grâces avec le boucanier sans que ce dernier témoignât la moindre jalousie? »
Le Gascon se demandait encore quel était le but de la Barbe-Bleue en lui oll'rant sa main, et à quel prix elle mettrait cette union? Malgré son outrecuidance, il avait trop de perspicacité pour n'avoir pas remari)ué l'émotion vive, sincère de la veuve, lorsque celle-ci s'élait indignée de ce l'aventurier l'avait crue capable de railler et do jouer la comédie en lui oft'rant sa main? En cela, Croustillac ne s'était pas trompé; la Barbe-Bleue avait été péniblement émue; elle aurait été au désespoir de voir le Gascon prendre pour un jeu ou pour une comédie tout ce qui se passait au Morne-au-Diable. Elle s'était rassurée en voyant la vague inquiétude que la physionomie du chevalier révélait malgré lui. En eft'et, il se perdait en vaines conjectures. Jamais il ne s'était trouvé dans une position assez étrange pour que l'idée d'une influence ou d'un pouvoir surnaturel se fût présenté à son esprit.Malgré lui, il se demanda s'il n'y avait rien que de très humain dans ce qu'il voyait et ce qu'il entendait.
Par cela même qu'il ressentait les premières et sourdes angoisses d'une terreur superstitieuse, Croustillac en était davantage frappé. Il n'osait s'avouer que des hommes plus énergiques, plus sages ou plus savans que lui, avaient, dans ce siècle et récemment encore, ajouté foi à la présence réelle du démon. Et puis enfin l'aventurier avait été jusqu'alors beaucoup trop indifférent en matière de religion pour ne pas croire au diable tôt ou tard. Cette première crainte ne fit que traverser rapidement l'esprit du chevalier, mais elle devait y laisser pour l'avenir une ineffaçable empreinte; pourtant il se rasséréna peu à peu en voyant la jolie veuve faire honneur au souper; elle se montrait par trop friande pour être un esprit des ténèbres.
Le souper terminé, les trois convives rentrent dans le salon; la Barbe-Bleue dit au chevalier d'une voix solennelle:
— Demain, je vous apprendrai à quelles conditions je vous otl'rirai ma main; si vous refusez, vous quitterez le Morne-au-Diable. Pour vous donner une preuve de ma confiance en vous, je consens à ce que vous passiez la nuit dans l'intérieur de cette maison, quoique je n'accorde jamais cette faveur à des étrangers. Arrache-l'Ame vous conduira dans l'appartement qui tous est destiné.
En disant ces derniers mots, la veuve rentra dans sa chambre. Croustillac resta soucieux et absorbé.
— Eh bien! frère, — lui dit le boucanier, — décidément, comment la trouvez-vous ?
— Quelle est votre intention en me faisant cette question, monsieur ? Est-ce un sarcasme ? — s'écria le chevalier.
— Mon intention est seulement de savoir comment vous trouvez notre hôtesse.
— Hum... hum!., sans vouloir en médire, vous avouerez que c'est une femme qu'il est assez difficile de classer à la première vue, — dit Croustillac ave une certaine amertume. — Vous ne vous étonnerez donc pas si je veux réfléchir avant de me prononcer. Dcmam je vous répondrai, si je parviens h me répondre à moi-même.
— A votre place, moi, — dit le boucanier, —je ne réiléchirais pas. J'accepterais les yeux fermés tout ce qu'elle me proposerait, et je l'épouserais; car, ma foil on ne sait qui vit, qui meurt; les goilts changent avec l'âge. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
— Ah rà ! mordioux ! où voulez-vous en venir avec vos proverbes et vos paraboles ? — s'écria le Gascon courroucé. — Pourquoi ne l'épousez-vous pas alors, vous qui pariez?