ÉCLAIRS
— A la bonne heure... au moins , chevalier, — dit Angèle en riant, — vous me rendez mon bel écrin do comparaisons, et je n'ai qu'à choisir... aussi je garde tout... dieux... cieux... soleils... éclairs...
L'aventurier regarda un moment la Barbe-Bleue en silence, puis il dit avec un accent de tristesse si vraie que la petite \ euve en fut frappée :
—Vous avez raisou... madame... ce sonnet est ridicule... Vous faites bien de vous en moquer... Que vouleï-VOûsl..
j'ai du malheur... je suis bien puni de ma folle présomption... de mon étourderie...
— Ah! chevalier... chevalier, vous oubliez mes recommandations... je vous ai dit de m'égayer... de m'amuser...
— Et si je souffre, moi?... et si , malgré mes dehors grotesques, je ressens un chagrin cruel... comment puisje taire le bouffon?
L'aventurier prononça ces paroles sans emphase, mais d'un ton pénétré, d'une voix émue... Angèle le regarda avec étonnement , et elle fut presque touchée de l'expression do la physionomie du chevalier. Elle se reprocha d'avoir pris pour jouet cet homme qui, après tout, ne paraissait pas manquer de cœur, de courage et de bonté; ces réflexions ramenèrent la jeune femme dans un cercle de pensées mélancoliques. Malgré l'effort passagerqu'elle avait fait pour être gaie et pour rire du sonnet du Gascon, elle se senlaitagitce par d'inexplicables pressentimens, obsédée par des craintes vagues , comme si elle avait eu l'instinct des dangers qui grondaient autour d'elle. Croustillac était tombé dans une rêverie douloureuse... Angèle leva les yeux sur lui, elle en eut pitié ; elle ne voulut pas prolonger plus longtemps la mystification dont il était victime ; elle sortit brusquement de table, et lui d'un air sérieux :
— Venez , nous causerons dans le jardin, monsieur, et nous irons retrouver Youmaaië. Son absence me tourmente. Je ne sais, mais je me sensoppressée comme si un violent orage allait éclater sur cette maison.
La veuve sortit du salon, le chevalier lui offrit son bras, tous doux descendirent en se promenant les différentes rampes du jardin. L'aventurier était si touché de l'état d'anxiété où il voyait Angèle, il conservait si ppu d'espérance... qu'il osait à peine lui rappeler la promesse que celle-ci lui avait faite. Enfin, il lui dit avec embarras :
— Vous m'avez promis , madame, de m' expliquer le mystère de...
La Barbe-Bleue interrompit le chevalier et lui dit :
— Écoutez-moi, monsieur ; que ce soit faiblesse d'esprit ou prévision, je me sons do plus en plus agitée, il me semble qu'un malheur me menace ; pour rien au monde je ne voudrais à celte heure , et dans la disposition d'esprit où je suis, prolonger à vos dépens une plaisanterie qui n'a que trop duré.
— Une plaisanterie, madame?
— Oui, monsieur ; mais, je vous en prie, descendons encore cette terrasse. Ne voyez-vous pas Youmaaië là-bas7
— Non, madame ; la nuit est claire pourtant , mais je n'aperçois per.sonne... Vous me disiez donc, madame, qu'une plaisanterie...
— Oui, nronsieur , j'avais su par le père Griffon, notre ami, que vous aviez l'intention de venir me proposer votre main ; j'ai envoyé le boucanier à votre rencontre... en le chargeant de vous amener ici... Je vous ai accueilli avec l'intention , je vous l'avoue , et je vous en demande pardon, de m'amuser un peu à vos dépens...
— Mais, madame... ce soir même vous deviez m'expliquer le m)'stèro de votre triple veuvage... la mort de vos maris, la présence successive du flibustier, du...
Angèle interrompit encore le Gascon en lui disant :
— N'entendez-vous pas marcher ?... N'est-ce pas Youmaaië?
— Je n'entends rien,— dit Croustillac navré de voir ses espérances ruinées , quoique pourtant il s'attendît à tout depuis qu'un véritable amour avait éteint sa sotte et ridicule vanité.
— Avançons encore, — reprit la Barbe-Bleue, — ie Caraïbe est p*eut-être dans le bois d'orangers près du bassin.
— Mais, madame, ce mystère ?
— Ce mystère , — reprit Angèle , — s'il en est un... ne peut pas... ne doit pas être pénétré par vous... ma promesse de vous découvrir ce soir ce secret était une plaisanterie dont j'ai honte maintenant, je vous le répète... et si j'avais tenu cette folle promesse, c'eût été en vous rendant le jouet d'une autre mystification plus coupable encore!
ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE
— Ah ! madame , — dit vivement le chevalier , — c'est bien cruel !
— Que voulez-vous de plus , monsieur? je m'accuse et vous en demande pardon, — dit Angèic d'une voix douce et triste. — Oubliez les folies que je vous ai dites; ne pensez plus à ma main , qui ne peut appartenir à personne, mais souvenez-vous quei(]uelbis de la recluse du Morncau-Oiable, qui est peut-être h la fois... et bien coupable et bien innocente... Et puis enfin , — ajouta-t-elle en hésitant, — comme sou\enir do la liarl)0-lileue... vous me permettrez, n'est-ce pas, de vousolVrir quelques-uns de ces diamans dont vous étiez si épris avant de m'avoir vue...
Le chevalier rougit à la fois de dépit et de chagrin ; le sentiment vrai qu'il ressentait pour Angèle lui faisait considérer comme injurieuse une offre qu'il eût auparavant sans doute acceptée sans le moindre sirupule.
— Madame, — dit-il avec autant de licrlé que d'amertume, — vous m'avez accordé l'hospitalité pendant deux jours ; demain je partirai ; la seule grâce que je vous ilemande , c'est de me donner un guide. Quant à votre proposition, elle me blesse... doublement.
— Monsieur...
— Oui , madame... car vous me croyez assez vil pour oubliera prix d'argent un humiliant procédé...
— Monsieur... telle n'est pas mon intention...
— Madame, je suis pauvre, je suis ridicule, je suis vain, je suis ce qu'on appelle un homme d'expédient, mais j'ai mon point d'honneur à moil
— Mais, monsieur...
— Mais, madame, en retour de l'hospitalité que m'aurait offerte un habitant, j'aurais pu mettre mon esprit et ma complaisance à sa disposition ; c'eût été un marché comme un autre... pire qu'un autre peut-être, soit : quant on se met dans la dépendance d'un plus heureux que soi, on doit se contenter de tout... J'ai amusé le capitaine de la Licorne pour le payer du passage (ju'il m'a donné sur son navire... nous sonmies quittes. J'ai fait là un misérable métier , madame, je le sais mieux que personne , car mieux que personne j'ai souvent connu le malheur...
— Pauvre homme 1 — dit tout bas la veuve attendrie.
— Je ne dis pas cela pour être plaint, madame, — reprit fièrement Croustillac, — je voulais seulement vous faire comprendre que si par nécessité j'ai pu accepter le rôle d'un commensal complaisant, jamais je n'ai reçu d'argent comme compensation d'ue outrage. — Puis il ajouta d'un ton profondément ému et pénétré : — Puissiez-vous, madame, toujours ignorer le mal que m'a fait cette proposition, moins encore parce qu'elle était bien humiliante que parce qu'elle m'était faite par vous... Mon Dieu! vous vous seriez amusée de moi... ()ue je l'aurais soutfert sans me plaindre... mais in'oflVir de l'argent pour me dédommager de vos railleries... Ah 1 madame , vous me faites connaître une des peines de la misère que j'ignorais encore... — Après un moment de silence , il reprit avec une nouvelle amertume : — Au fait... pourquoi m'auriez-vous traité autrement? qui suis-je? sous quels auspices suis-je entré ici? Les vôtemcns(iue je porte ne m'appartiennent seulement pas... Pourquoi se gêner avec moi, n'est-ce pas, madame?
Ces derniers mots du pauvre Croustillac curent un accent de douleur et de honte si sincère que la jeune femme, touchée de ces paroles, regretta vivement l'offre indiscrète qu'elle avait faite; elle baissa la tête, et marcha ainsi pendant quelque temps auprès do Croustillac. La veuve et Croustillac arrivèrent ainsi près du bassin de marbre blanc dont on a parlé. La jeune femme tenait toujours le bras de l'aventurier. Après quelques minutes de réflexion, elle lui dit:
— Vous avez raison... j'ai eu tort... je vous ai mal jugé, monsieur... la réparation que je vous offrais était presque une injure... Ne cruyez pas , je vous en prie, que j'aie voulu un instant vous humilier... rappelez-vous ce que je vous disais ce matin... do votre courage, de c© qu'il devait
y avoir de généreux dans votre cœur... Eh bien 1 cela... je le pense encore... Vous m'aimez, dites-vous... si cet amour est sincère... il ne peut m'olfenser... il serait mal à moi de répondre à un sentiment toujours flatteur par un procédé blessant... Allons, — ajouta-t-elle avec une grâio charmante, — la paix est-elle faite? me gardez-vous encore rancune?... dites-moi que non, afin que je puisse vous demander do passer ici quelques jours... comme mon ami... sans crainte d'être refusée.
— Ah ! madame 1 — s'écria Croustillac transporté , — ordonnez... disposez de moi... je suis votre serviteur... votre esclave... votre chien... Ces lionnes paroles que vous venez ilo me dire me font tout oublier... Votre ami... vous m'avez appelé votre ami... Ah ! madame, pourquoi ne suis-je qu'un pauvre cadet de Gascogne !... Je ne serai jamais assez heureux pour pouvoir vous prouver mon dévouement.
— Qui sait?... mais j'ai une réparation à vous faire... Attendez-moi In , il faut que j'aille voir où est Youmaalë, et chercher quelque chose... un présent... oui... monsieur le chevaiier, un présent... que je vous défierai bien de refuser cette fois...
— Mais, madame...
— Vous répliquez... Ahl mon Dieu! quand je pense pourtant... que vous vouliez être mon mari... Attendezmoi là... je reviens.
Et ce disant, Angèle, qui tout en causant était parvenue jusqu'au bassin de marbre, remonta légèrement l'allée du parc, et disparut du côté de la maison.
— Que veut-elle dire? Que veut-elle faire? — se demamia Croustillac en regardant machinalement l'eau du bassin. Puis il ajouta avec exaltation : — C'est égal, je suis à elle à la vie, à la mort; elle m'a appelé son ami ; je ne la reverrai plus sans doute , mais c'est égal, je l'adore ; ça ne fait de mal à personne... et, je ne sais, mais on dirait que ça me rend meilleur... Il y a deux jours, j'aurais accepté ces diamans... Aujourd'hui... cela me fait honte... C'est étonnant comme l'amour vous change...
Croustillac l'ut tout à coup interrompu dans ses réflexions philosophiques. Le colonel Ruiler, à la faible clarté de la nuit, avait vu l'aventurier se promener avec la Barbe- Bleue; il avait entendu ces derniers mots d'Angèle à Croustillac : « mon mari... attendez-moi là. » Rutler ne douta pas que le Gascon ne fiit l'homme qu'il cherchait ; il sortit tout à coup de sa cachette, s'élança sur le chevalier, lui jeta un voile sur la ligure, profita de son saisissement pour le renversera terre; puis, lui passant un nœud coulant autour des mains, il eut bientôt maîtrisé .sa résistance, grAce à .sa rare vigueur. Le chevalier fut ainsi terrassé, garrotté et bâillonné en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire. Ceci fait, le colonel lui mit un poignard sur la gorge en lui disant :
— Milord-duc, vous êtes mort... si vous faites un mouvement , ou si vous appelez madame la duchesse à votre secours... Au nom de Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre, je vous arrête comme coupable de haute trahison... et vous allez mo suivre...
UILORD-DUC.
Brusquement attaqué par un adversaire d'une force extraordinaire, Croustillac ne tenta pas même de résister. Le voile dont on lui avait entouré la figure lui ôtait presque la res|)iration. A peine pouvait-il pousser quelques cris inarticulés. Rutler se pencha à son oreille, et lui dit en anglais, avec un accent hollandais très prononcé:
— Milord-duc, je puis vous débarrasser de ce voile :
LE MORNE-AU-DIABLE
mais prenez garde... Si vous appelez du secours, vous êtes mort. Sentez-vous la pointe de mon poignard?
Le malheureux Crousliiiac, n'entendant pas l'anglais, mais sentant la pointe du poignard, s'écria :
— Parlez français! parlez français... I
— Je comprends que Votre Grâce, qui a été élevée en France, préfère cette langue, — reprit Rutler qui crut que son accent hollandais rendait ses paroles peu intelligibles, et il ajouta : — Vous m'excuserez donc, monseigneur, si je ne m'exprime pas très bien en français... J'avais l'honneur de dire à Votre Grâce qu'au moindre cri je serais obligé de la tuer. Il dépend aussi de vous, milord-duc, d'avoir ou non la vie sauve... en empêchant madame la duchesse , votre femme , d'appeler du secours si elle revient.
— Il est évident qu'on me prend pour un autre, — pensa le chevalier. — Mordioux! dans quel diable de guêpier me suis-je fourré? Quel est ce nouveau mystère 1... et à qui en a ce Flamand brutal, aveason éternel poignard et son milord-duc? Après tout, encore est-il bon de n'être pas pris pour un homme de peu. Et la Barbe-Bleue qui serait duchesse... et qui passe pour ma femme !
— Écoutez, milord, — me dit Butler après quelques momens de silence, — pour la plus grande commodité de Votre Grâce , je puis vous délivrer du voile qui vous entoure ; mais, je vous le répète, au moindre cri de madame la duchesse, à la moindre manifestation de vos esclaves pour vous défendre... je me verrai forcé de vous tuer...j'ai promis au roi mon maître de vous ramener mort ou vif.
— J'étoutîe !... ôtez-moi d'abord ce voile... je ne crierai pas 1 — murmura CroustiUac, pensant que le colonel allait reconnaître son erreur.
Rutler ôta le voile qui enveloppait la ligure de l'aventurier... Celui-ci vit un homme agenouillé près de lui et le menaçant d'un poignard. La nuit était claire, le chevalier distingua parfaitement les traits du colonel; ils lui étaient absolument inconnus.
— Monseigneur, rappelez-vous votre promesse! — lui dit Rutler, qui ne manifesta pas le moindre étonnement lorsque le visage de l'aventurier fut découvert.
— Comment... il ne s'aperçoit pas de sa méprise! — pensa le chevalier stupéfait.
— Maintenant, milord-duc, — reprit le colonel en aidant CroustiUac à s'asseoirassez commodément auprès du bassin de marbre, maintenant, milord-duc, pardonnez-moi la rudesse de mon attaque, mais j'ai dû agir ainsi...
CroustiUac ne répondit rien ; partagé entre la crainte et la curiosité, il brûlait de savoir à qui s'adressaient ces mots: milord-duc. Naturellement aventureux, ne pouvant que gagner, sans doute, à être pris pour un autre, surtout pour le mari de la Barbe-Bleue, le chevalier se résolut de jouer, autant qu'il le pourrait, le rôle qu'on lui prêtait, espérant peut-être ainsi pénétrer le secret des habitans du Morne-au-Diable. Il répondit néanmoins :
— Et vous êtes sûr, monsieur, que c'est bien moi que vous cherchez ?
— Que Votre Grâce n'essaye pas de me tromper, — dit brusquement Rutler. — 11 est vrai que je n'ai pas eu l'honpeur de vous voir jusqu'à ce jour, milord-duc, mais j'ai entendu votre conversation avec madame la duchesse... Quel autre que vous, monseigneur, se promènerait à cette heure avec elle ; quel autre que Votre Grâce serait revêtu de ce justaucorps à manche rouge, illustré par James Syllon, qui vous a peint dans ce costume.
— Aussi trouvais-je cet habillement très bizarre, — pensa CroustiUac.
— Ce n'est pas à moi, milord-duc, de m'étonner de vous retrouver sous ces vêtemens, qui doivent cependant vous rappeler des souvenirs... des souvenirs bien cruels... — — ajouta Rutler d'un air sombre.
— Des souvenirs cruels I — répéta CroustiUac.
— Milord-duc, — dit le colonel, — deux ans avant la fatale journée de Bridge-Water, revêtu de cet habit de
votre charge, ne f/tes-vous pas hommage à votre royal père du faucon de Lancastre.
— A mon royal père?... un faucon? — dit le chevalier tout abasourdi.
— Je comprends l'embarras de Votre Grâce, he croyez pas que je veuille rappeler ces trisles discussions, dont vous avez été si sévèrement, permettez-moi de vous dire, milord, si justement puni.
— Je vous permets de tout me dire, monsieur, je vous y engage même très instamment, — répondit le Gascon ; et il ajouta tout bas : — Peut-être ainsi apprendrai-je quelque chose.
— Les momens sont précieux, — reprit RuUer, — il faut que Je me hâte d'apprendre à Voire Grâce ce que j'attends de sa soumission aux ordres de mon maître Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre.
— Dites, monsieur, surtout ne craignez pas d'entrer dans les plus grands détails.
— Pour faire comprendre à Votre Grâce ce qui me reste à exiger d'elle, il est bien nécessaire d'établir nettement votre position, milord-duc, tel pénible que soit ce devoir.
— Établissez, monsieur... établissez franchement. Ne nous déguisons rien... Nous sommes des hommes et des soldats, nous devons savoir tout entendre.
— Vous avouerez qu'en ce moment vous ne pouvez m'échapper.
— C'est vrai.
— Que votre vie est entre mes mains.
— C'est encore vrai.
— Mais ce qui doit être pour vous d'une trèsgrande considération, milord-duc, c'est que si, en essayant de m'échapper ou en refusant d'obéir aux ordres dont je suis porteur... vous me mettiez dans la dure nécessité de vous tuer...
— Dure nécessité pour tous deux... monsieur.
— Que Votre Grâce fasse bien attention à mes paroles
— et le colonel accentua très fortement les mots suivans :
— Je pourrais d'autant plus impunément vous tuer... milord-duc, que vous êtes déjà mort... et que l'on n'aurait ainsi aucun compte à rendre de votre sang.
Le chevalier regarda RuUer d'un air stupide, croyant avoir mal entendu.
— Vous dites, monsieur, — reprit-il , —que vous pouvez d'autant plus impunément me tuer?...
— Que Votre Grâce est déjà morte... — dit Rutler avec un sourire sinistre.
CrousUllac le regarda de nouveau attentivement, croyant avoir affaire à un fou ; puis il reprit après un moment de silence :
— Si je vous ai bien entendu, monsieur, vous tenez à me faire comprendre que vous pouvez me tuer impunément, sous le prétexte, assez spécieux, j'en conviens, que je suis déjà mort?
— Mais, certainement... milord-duc, c'est tout simple.
— Vous trouvez cela tout simple, monsieur?
— Je ne pense pas, milord-duc, que vous puissiez nier.., ce qui est connu de tout le monde, — dit Rutler avec une certaine impatience.
— Il me semble pourtant qu'à la rigueur... et sans passer pour un homme d'un entêtement outrageux et qui a la rage de contredire tout le monde... je pourrais jusqu'à un certain point nier que je sois mort.
— Je n'aurais jamais cru, milord-duc, que vous pussier plaisanter sur ce terrible moment, qui a dû vous laisser pourtant de bien affreux souvenirs,— dit le colonel avec un sombre étonnement.
— Certes, monsieur, un tel moment ne doit jamais s'oublier, jamais... ce qui est seulement assez difficile, c'est d'en conserver la mémoire, — dit CroustiUac en souriant.
Le colonel ue put retenir un mouvement d'indignation ft s'écria î
— Vous souriez î vous souriez I lorsque c'est au priï du
ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE
plus noble sang qufl vous 6tcs ici... Ali : telle sera donc toujours la retonnaissance des princes! ! !
— Je dois vous déclarer, monsieur, — reprit impalieninicnt Croustillac,— qu'il no s'agit pas du reconnaissance ou d'ingratitude dans celle allaire, et que... Mais, — reprit Croustillac, craignant de dire quelque bévue, — mais il me semble que nous nous écartons singulièrement do la question... je préfère parler d'aulre chose...
— Je conçois qu'aprt>s tout un tel sujet d'cnlrclion soit désagréable pour \olre Grâce.
— Ily en a de plus guis, monsieur... certainement; mais revenons au motif qui vous amène : que voulez-vous do moi ?
— J'ai l'ordre, monseigneur, de vous conduire à la Barbade : de là vous serez transporté et incarcéré à la tour de Londres, dont Votre GrAce à dû conserver le souvenir.
— Mordioux! en prison... — se dit Croustillac, que cette perspective élail loin de séduire; — en prison... à la Tour de Londres... Je vais avertir cet animal iioUandais dosa méprise ; le quiproquo ne me convient [ilus. Diable ! à la tour de Londres !... c'est payer Votre Grâce et milord-duc un peu trop cher 1
— Je n'ai pas besoin de vous dire, milord-duc, <jue vous y serez traité avec les respects qui sont dus à vos malheurs et à votre rang ; sauf la liberté, qui ne vous sera jamais rendue, vous serez entouré de soins, d'égards...
— Après tout, — se dit Croustillac, — pourquoi me Mterais-je de dissuader cet ours du Nord ? Je n'ai aucun espoir, hélas! d'intéresser la Barbe-Bleue à mon martyre. Il me semble que j'entrevois vaguement que l'erreur de ce Flamand à monendroilpeutservircetteadorable pelitecréature. Si cela était, j'en serais ravi... Une foisan-ivé en An. gleterre la méprise sera reconnue, et on m'élargira. Or, comme il faut, après tout, que je retourne en Europe, j'aime bien mieux, si cela se peut, y retourner en prince, en milord, qu'en passager-giatis de maître Daniel. J'y gagnerai au moins de ne plus mettre de fourchettes en équilibre sur le bout de mon nez et de ne plus avaler de bougies allumées.
Le colonel, prenant le silence méditatif du Gascon pour de l'accablement, lui dit d'un ton moins brusque :
— Je conçois que Votre Grâce envisage avec peine l'avenir qui lui est destiné.
— Il y a bien de quoi, monsieur, ce me semble; éternellement prisonnier à la four de Londres!
— Oui, milord-duc... Pourtant... vous ne jouissez pas ici d'une extrême liberté; peut-iMre cette vie d'angoisses et d'inquiétudes continuelles n'est pas à regretter beaucoup.
— Vous voulez me dorer la pilule, monsieur, comme on dit vulgairement ; le motif est louable... mais vous me paraissez bien certain de m'cmmeuer à la Barbade, et de là à la tour de Londres.
— Pour remplir cette mission, milord-duc, j'avais amené avec moi un homme déterminé. Il est mort... mort d'une mort aft'reuse.
Et Butler frémit malgré lui au souvenir de la mort de tobv.
— De sorte, monsieur, que maintenant vous êtes rédui à vous-m^me pour accomplir cette expédition.
— Oui, milord-duc.
— Et vous vous flattez à vous tout seul de m'enlever d'ici t
— Oui , milord-duc.
— Vous en êtes sûri
— Parfaitement sûr.
— Et par quel miracle 1
— Il n'est i>as besoin de miracles, milord, rien de plus .simple.
— Puis-je savoir ?
—Sans doute, vous devez Mre instruit do tout, milordduc, puisque je compte principalement sur vous,
— Pour vous aider à m'cmmeuer?
— Oui. milord-duc.
— Le fait est que, sans mo vanter ,je puis dans celte circonstance, si jo veux m'en mêler, vous être de quelque secours.
Après un moment de silence, Butler reprit :
— L'on ne m'avait pasexagéréla fermeté de Votre Grâce... il est impossible de montrer plus de résolution et de sangfroid dans la mauvaise fortune, milord-duc.
— Je vous assure, monsieur, qu'il me serait difficile de la supporter autrement.
— Si je vous fais cette observation, milord, c'est qu'étant vous-môine homme de sang-froid et do résolution, vous Comprendrez mieux qu'un autre, qu'on peut beaucoup entreprendre avec du sang froid et de la résolulion or, jo n'ai pas d'autre ressource pour vous enlever d'ici...
— Voyons, monsieur , si le moyen est bon, je serai le premier à le reconnaître. Un moment pourtant : vous sombicz oublier que je no suis pas seul ici?
— Je le sais, miloid : inadanie la duchesse vient do vous quitter... elle peut revenir d'un moment à l'autre.
— \'À non pas seule, je vous en préviens.
— l'ùt-elle accompagnée décent hommes armés jusqu'aux dents, je ne crains rien.
— Vraiment.
— Non, milord... je ne dirai plus... je compte beaucoup sur le retour de madame la duchesse pour vous décider à me suivre, dans le cas ou vous hésiteriez encore.
• — 5lonsieur, vous parlez en énigmes.
— Je vous (Ml dirai tout à l'heure le mot, milord : mais, auparavant, je dois vous prévenir <jue l'on est à peu près au courant de tout ce qui vous est arrivé depuis votre fuito do Londres.
— En lui niant ceci, je le forcerai à parler, et j'apprendrai quelque chose, — dit le chevalier. Il reprit tout haut : — Quant à cela, monsieur, je ne lo crois pas... c'est impossible.
— Écoutez-moi donc, milord-duc ; il y a quatre ans, vous avez épousé, en France, la maîtresse de cette maison. — Que ce mariage soit légal ou non, ayant été contracté après votre exécution à mort, et par conséquent pendant le veuvage de votre première femme... cela ne me regarde pas, c'est une affaire de conscience et de théologie.
— Décidément, mon Sosie, le milord-duc, s'est mis dans une position exceptionnelle, — se dit Croustillac, — on peut lo tuer parce qn'il esl mort, et il peut so remarier parce ipie sa femme est veuve de lui. Je commence à avoir lés idées singulièrement embrouillées, car depuis hier il se passe autour de moi des événemens bien étranges.
—Vous voyez, milord-duc, que mes renseignemens sont exacts.
— Exacts... exacts... jusqu'à un certain point ; vous me supposez capable do m'étre remarié après mon exécution à mort, c'est au moins hasardé. (Jue diable I monsieur, savezvous (pi'il l'aut-ôtrc bien sih- de son fait, au moins, |X)Ur prêter aux gens dé pareilles originalités.
— Tenez, milord-duc, vous ne vous croyez pas sans doute en mon pouvoir... et vous plaisantez. Votre gaieté ne m'étonne pas, d'ailleurs; Votre Grâce a conservé sa liberté d'esprit dans des circonstances plus graves que cell&-ci.
— Que voulez-vous, monsieur 1 la gaieté est la rictiesse du pauvre.
— Milord-duCl — s'écria lo colonel d'un ton sévèro, — le roi mon maître ne mérite pas ce reproche...
— Quel reproche ? monsieur,— demanda le Gascon stu*péfait.
— Votre Grâce dit que la gaieté est la richesse du pauvre.
— Eh bien I monsieur, je ne vois pas en quoi cela insulte le roi votre maître.
— N'est-ce pas dire, milord, quo parce quo vous vous voyez au pouvoir do mon maître, vous vous regardez comme dépouillé de tout î
— Vous ôtes susceptible, monsieur. RasSurer-vout. Cétt»
LE MORNE-AU-DIABLE
réflexion était purement philosophique, et n'avait nullement trait à ma position particulière.
— C'est différent, miiord-duc; aussi m'étounais-je do vous entendre parler de votre pauvreté.
— Parbleu 1 cela nm'irait bien de crier misère 1 — dit Croustillac en riant.
— Peu de fortunes égalent encore la vôtre, monseigneur. Les sommes énormes que vous avez tirées de la vente d'une partie de vos pierreries seront conservées à vous et aux vôtres. Guillaume d'Orange, mon maître, n'est pas de ceux qui enrichissent leurs créatures par la confiscation des biens d'enemis politiques.
— Je ne te savais pas si riche, pauvre Croustillac ! — se dit le Gascon. — Si j'avais prévu cela, combien j'aurais peu avalé de bougies pour la plus grande récréation de cet animal marin de maître Daniel ! — Puis il ajouta tout liaut : — Je reconnais à cela la générosité de votre maître I monsieur. Ainsi, mes grands biens, mes trésors...— Et le'Gascon ajouta tout bas : — Cela fait toujours plaisir de dire une fois dans sa vie : mes grands biens, mes trésors.
— Le roi, mon maître, milord-duc, m'a ordonné de vous dire que vous pourriez faire fréter un navire pour conduire en Angleterre toutes vos richesses.
— Oh ! mes vieux bas roses I mon vieux justaucorps vert I mon feutre pelé et ma vieille rapière, — se dit Croustillac ;— voilà mon vrai domaine, mes vrais meubles et immeubles. Il ne faudra pas une flotte marchande pour les transporter. — Puis il reprit tout haut : — Mais revenons, monsieur, au sujet qui vous amène, et aux découvertes que vous avez faites sur ma vie passée.
— Il y a trois ans, milord-duc, vous êtes venu habiter cette île, restant invisible pour tous et faisant répandre, par un flibustier et autres gens à votre solde, les bruits les plus étranges sur votre habitation, afin d'en éloigner les curieux.
— Je n'y comprends plus rien du tout, — pensa Croustillac;— la Barbe-Bleue... non... la veuve... c'est-à-dire non... la duchesse, ou plutôt la femme du mort... qui est veuf... non... enfin la femme de n'importe qui... n'est donc pas du dernier mieux avec ces trois drôles'J Pourtant j'ai vu... de mes yeux ses étranges privautés avec eux... j'ai entendu... Allons, allons, pour peu que cela dure, j'en deviendrai fou... je commence à me trouver stupide, et à voir une infinité de chandelles romaines dans l'intérieur do mon cerveau.
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