‹ Musée littéraireChapitre 160 sur 170 · OEUV, CHOISIES. — III · texte numérisé non relu

OEUV, CHOISIES. — III

toujours accompagner et précéder lors de ses excursions à travers les bois. Grâce à leur peau couverte de soies rudes, à leur épaisse cuirasse de graisse, où s'arrôte.et se fige, dit-on, le venin des serpens , les sangliers et' même les porcs domestiques font, aux colonies, une guerre acharnée aux reptiles. Colas était un de leurs plus intrépides adversaires. Son armement se composait d'une muselière de fer percée de petits trous, et terminée par une sorte de croissant très tranchant. Ou défendait ainsi le bout de la hure du sanglier, seule partie qui fût vulnérable, et on lui donnait une arme formidable contre les serpens. Colas précédait toujours Grenadille de quelques pas, lui frayant la route et faisant fuir les reptiles qui auraient pu piquer la haquenée.

Le père Giiffon, qui no s'était pas attendu au brusque départ de Croustillac (l'aventurier avait, on le sait, quitté le presbytère sans faire ses adieux à son hôte), le père Griffon voulait confier Colas au chevalier, lorsqu'il eut vu celui-ci absolument décidé à s'aventurer dans la forêt; le religieux pensait que le sanglier privé épargnerait quelques dangers à Croustillac; mais la disparition matinale de ce dernier rendit vaine la prévoyance du père Griffon. Après avoir recommandé la maison à ses deux noirs, sur la fidélité desquels il savait d'ailleurs pouvoir compter, le curé du Macouba enfourcha Grenadille, siffla Colas, qui répondit par un grognement joyeux , et, nouveau saint Antoine, le bon [lère commença de prendre en hâte le chemin qui conduisait au Morne-au-Diable, craignant d'aiTiver trop tard , et aussi de rencontrer en route monsieur de Chemeraut, qu'il n'aurait pu alors que difficilement devancer

Le lecteur se souvient que, grâce à la voracité des chatstigres qui avaient dévoré le cadavre de John, le colonel Rutler avait pu sortir de la caverne du pêcheur de perles par le conduit souterrain. Pour faire comprendre l'extrême importance et la difficulté de l'entreprise que le colonel allait tenter, nous rappellerons au lecteur que le parc de l'habitation de la lîarhe-Bleuo s'avançait du sud au nord, comme une espèce d'isthme entouré d'abîmes. A l'est et à l'ouest, ces abîmes étaient presque sans fond, car, dans ces parties-là, les derniers arbresdu jardinsiirplombaicntà pic une muraille granitique d'une hauteur énorme, et baignée par les eaux profondes et rapides de deux torrens. Mais, au nord, le parc aboutissait à une pente très escarpée, mais dangereusement praticable. Néanmoins, ce côté du jardin était à l'abri de toute surprise, car, pour escalader ces rochers, moins perpendiculaires que ceux de l'est ou de l'ouest, il aurait fallu d'abord descendre au fond de l'abîme par le revers opposé, entreprise physiquement impossible à tenter, même à l'aide d'une corde d'une longueur démesurée, ce revers étant tantôt à pic, tantôt brisé par des angles de rochers saillans et rentrans.

Le colonel Rutler ayant, au contraire, passé par le conduit souterrain, était arrivé tout d'abord au fond du précipice; il ne lui restait à tenter qu'une périlleuse ascension pour parvenir dans l'intérieur du Morne-au-Diable. Il lui fallait une heure environ pour gravir ces rochers; ne voulant pénétrer dans le parc de l'habitation qu'à la nuit close, il attendit, pour se mettre en marche, que le soleil commençât de décliner. Le colonel avait poussé hors du conduit le squelette de John. Ce fut auprès de ces débris humains, dans une sauvage et profonde solitude, au milieu d'un véritable chaos d'énormes masses granitiques entassées par les convulsions de la nature, que l'émissaire de Guillaume d'Orange passa quelques heures, tapi dans l'enfoncement d'un rocher, afin d'échapper à l'ardeur torréfiante du soleil.

Le morne silence de cet abîme solitaire n'était çà et là interrompu que par le grondement de la mer qui tonnait au loin. Bientôt l'ardente clarté du soleil devint rougeâtre; les grands angles de lumière qu'elle dessinait sur le faîte des rochers, où l'on apercevait les derniers arbres du parc de la Barbe-Bleue, s'amoindrirent peu à peu, une vapeur sombre commença d'envahir le fond de l'abîme où se te-

ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE

nail Butler... Le colonel jugea qu'il était temps do partir. Malgré sa rare énergie, cet homme de fer se sentait atteint, malgré lui, d'une sorte de crainte supersiitieusc; l'horrilile mort de son compagnon l'avait vivement frappé, le.jeilne l'orcé auquel il était soumis depuis la veille (il n'avait pu se résigner à manger du serpent), réagissant sur son cerveau, éveillait en lui des idées étranges, sinistres... mais, surmontant ces faiblesses, il commença son escalade.

D'abord, Ruller trouva assez de points d'appui pour pouvoir gravir assez rapidement lo premier tiers de la hauteur du rocher. I.h , de ssrieuses difficultés se rencontrèrent; il les surmonta avec une courageuse opiniâtreté; lo colonel, au moment où le soleil disparaissait tout à fait à l'horizon, atteignit le faîte du rocher; épuisé de fatigue et de besoin, il tomba presque évanoui au pied des derniers arbres du parc du Morne-au-Diable. Heureusement, parmi ces arbres se trouvaient quelques cocotiers; une grande quantité de noix de cocos jonchait le sol; Ruller en ouvrit une avec son poignard , le liquide frais que renferment ces fruits apaisa sa soif ardente, et leur pulpe nourrissante apaisa sa faim.

Celte réfection inattendue retrempant ses forces, le colonel s'avança résolument dans lo bois; il marchait avec d'excessives précautions, se guidant d'a]irès les imlications que John lui avait données, afin de rencontrer le bassin de marbre blanc, non loin duquel il voulait s'embusquer. Après avoir assez longtemps erré dans l'obscurilé, sous une haute futaie d'orangers, Ruller entendit au loin le léger bruissement qup faisait une gerbe d'eau en retombant dans un bassin; bientôt il arriva sur la lisière du bois d'orangers, et, à la faible clarté des étoiles, car la lune ne se levait que fort tard, il aperçut une large vasque de marbre blanc, située au centre d'un rond-point entouré d'arbrog de tous côtés; le colonel, écartant quelques toutïes épaisses de canna indica, roseaux énormes qui poussaient en abondance dans ce sol humide, se cacha parfaitement à quelques pas du bassin, et attendit les événemens

Pour résumer les chances do salut et de perle auxquelles semblent exposés les mystérieux habilans du Morne-au- Diable, nous rappellerons au lecteur : que monsieur de Chemeraut était parti du Fort-Royal dans la matinée, et s'avançait en toute hâte; que le père Griffon a\aitquittéen hâte le Macouba, afin de devancer l'envoyé di' France; que le colonel Rutler s'était secrètement introduit dans l'intérieur du jardin. Disons maintenant ce qui, depuis le matin, s'était passé entre YoumaaIë, la Barbe-Bleue et le chevalier de Croustillac,

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LA Sl'SPRISE.

Nous avons laissé l'aventurier sous le coup imprévu d'une passion aussi subite que sincère , et attendant avec impatience l'explication , peut-fMre même les espérances que la liarbe-Bleue devait lui ilonner. Après avoir pris son repas, qui lui fut respectueusement servi par Angèle, au pr.md désespoir du chevalier, le Caraïbe alla gravement s'asseoir au bord du petit lac, à l'ombre épaisse d'un pak-tuvier qui croissait sur sa rive ; puis, mettant les coudes sur ses genoux, appuyant son menton dans la paume de ses mains, YoumaaIë, semblant regarder l'espace, resl.i longtemps immobile, dans celte sorte de paresse contemplative si chère aux peuples sauvages. Angèle était rentrée chez elle. Le chevalier se promenait pensif dans le parc, ji^ tant quelquefois un coup d'ail jaloux et courroucé sur le Carailje.

Impatienté du silence et de l'immobilité de son rival, es-

pérant peut-être en tirer quelques renseignemcns, Croustillac vint se placer auprès d'YoumaaIë. Celui-ci ne parut pas l'apercevoir. Croustillac toussa, s'agita; même immobilité de la part du Caraïbe. Enfin, le chevalier, dont la patience n'était pas la vertu favorite , lui toucha légèrement l'épaule en lui disant:

— Que diable regardez-vous donc là depuis deux heures? le soleil va bientôt se coucher, et vous n'avez pas encore fait un mouvement.

Le Caraïbe retourna lenlement la tète du côté du chevalier, le regarda fixement, sans cesser d'appuyer son menton dans la paume de ses mains, puis il reprit la position qu'il avait, et resta muet. L'aventurier rougit de colère, et lui dit:

— Mordiouxi... quand je parle j'aime qu'on me réponde.

Môme silence de la part du Caraïbe.

— Ces grands airs-là ne m'imposent pas! — s'écria Croustillac, — je ne suis pas de ceux que l'on mange tout vivans, je pense?

Même silence.

— Mordiouxi — s'écria l'aventurier, — savez-vous qu'à la longue, tout c:uinihale que vous êtes, je pourrais bien vous faire prendre un bain dans ce lac, en manière de leçon de politesse, et à celte lin de vous civiliser, monsieur le sauvage?

En disant ces mots, le chevalier s'approcha du Caraïbe d'un air menaçant. YoumaaIë se leva gravement, jeta un regard dédaigneux sur le chevalier, puis lui montra du doigt une énorme souche de bois d'acajou à racines contournées, qui formait le siège rustique sur lequel il était assis.

— Eh bienl après? — demanda le chevalier, — je vois cette souche , je ne comprends pas votre signe, à moins qu'il ne signifie que vous êtes aussi sourd, aussi muet, aussi impassible que cette souche.

Sans lui répondre, le Caraïbe se baissa, prit le tronc d'arbre entre ses bras nerveux, le jeta dans l'étang, et, d'un geste significatif, sembla dire à Croustillac : Voilà comme je puis vous traiter. Puis YoumaaIë s'éloigna lentement , sans que sa physionomie eôt, pendant celle sc*»ne, révélé la moindre émotion. Lo chevalier était resté stupéfait de cette preuve de force extraordinaire ; car ce bloc d'acajou lui avait [laru et était en elïet si pesant, que deux hommes auraient pu difficilement accomplir ce que venait de faire le Caraïbe. Son élonnemenl passé, le chevalier courut sur les pas du sauvage et s'écria :

— Est-ce à dire que vous m'auriez jeté dans le lac comme vous avez jeté cette souche?

Le Caraïbe, sans s'arrêter dans sa marche grave et silencieuse, baissa la têle en manière de signe affirmatif.

— Après tout, — se dit Croustillac en s'arrêlant, — ce mangeur de missionnaire ne manque pas do bon sens; je l'ai menacé le premier de le jeter à l'eau, et, d'après ce que je viens de voir de sa vigueur, je suis forcé de convenir que j'aurais eu de la peine, et puis c'eût été une manière déloyale de se débarrass(>r d'un rival... Ah! cette soirée larde bien à venir ! Dieu merci 1 voici le soleil couché, bientôt la nuit sera venue, la lune levée, et je saurai mou sorl ; la veuve me dira tout, je pénétrerai enfin tous ces profonds mystères qui me sont cachés... Ruminons encore ce sonnet, que je reserve pour un grand ell'et... Il est destiné à peindre la beauté de ses yeux... Peut-être n'a-t-ello jamais entendu de sonnet... Peut-être sera-t-<'lle sensible au bel esprit... Mais non, non, je n'aurai pas ce bonheur...

Croustillac commença à déclamer ces vers en marchant à grands pas :

— Ce ne sont pas des yeux... ce sont plutôt des dieux! Ils ont dessus le= rois la pids?ance absolue. Dieux... non... ce sont des cieux...

L'aventurier ne put terminer ce vers ; Mirette vint le

LE MORNE-AU-DIABLË

prévenir que sa maîtresse l'attendait poyr souper. Le Cataïbe ne soupant pas, Croustillac fit ce repas tête à tête avec la veuve; elle semblait rêveuse et parlait peu , plusieurs fois elle tressaillit involontairement.

— Qu'avcz-vous , madame? — dit Croustillac, qui était lui-même préoccupé.

— Je ne sais... de singuliers pressentimens, mais je suis folle. C'est votre physionomie taciturne qui me donne des vapeurs, — ajouta-t-elle avec un sourire forcé; — voyons, égayez-moi donc un peu , chevalier. Youmaaië est sans doute à cette heure en adoration devant certaines étoiles, et je suis étonnée de'ne pas le voir, mais il dépend de vous de me faire oublier sa présence.

— Voilà une merveilleuse occasion de placer mou sonnet, — se dit le Gascon. — Si j'osais, madame, je vous réciterais quelques petits vers qui pourraient peut-êlre... vous distraire...

— Des vers... Comment I vous êtes poète, chevalier?

— Tous les amoureux le sont... madame.

— C'est-à-dire que vous êtes amoureux... pour avoir le droit d'être poëte.

— Non , — dit tristement Croustillac , — je suis amoureux pour avoir le droit de souffrir...

— Et de chanter votre douloureux martyre... Voyons les vers...

— Ces vers, madame , font tout ce qu'ils peuvent pour peindre deux yeux bleus... bleus... et beaux... tout comme les vôtres... c'est un sonnet...

— Voyons ce sonnet.

Et Croustillac récita les vers suivans, d*un ton tour h tour langoureux et passionné :

— Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux 1 Ils ont dessus les rois la puissance absolue. Dieux... non; ce sont des cieux... ils ont la couleur bleue Et le mouvement prompt comme celui des cieux.

— Il faudrait pourtant choisir, chevalier,— dit la Barbe- Bleue. — Sont-ce des yeux, des dieux ou des cieux?

Croustillac reprit avec un merveilleux à propos :

— Cieux... non ; mais deux soleils clairement radieux, Dont les rayons brillans nous offusquent la vue. Soleils... non ; mais éclairs de puissance inconnue, Des foudres de l'amour signes présagieux.

— Décidément, chevalier, je voudrais savoir à quoi vous vous arrêtez... Soleils... je l'avoue... me plaisait assez... dieux aussi...

Croustillac continua avec une molle langueur:

— Ah I s'ils étaient des dieux feraient-ils tant de mal ? Si des cieux... ils auraieut leur mouvement égal ; Deux soleils ne se peut, le soleil est unique...

— Ah I mon Dieu!... chevalier, voici que vous me ravissez maintenant toutes ces charmantes comparaisons... il ne me reste plus qu'éclairs...

Croustillac secoua la tête...

— Éclairs... non ; car ceux-«i durent trop et trop clairs ; Toutefois, je les nomme, afîn que je m'explique.

Des YEUX... des dieux... des cieex... des soleils... des

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