LE DEFAUT
L'esprit de Croustillac était trop mobile et trop aventureux pour s'appesantir longtemps sur de craintives et tristes pensées; il fit le raisonnement suivant :
— Cejourd'hui, comme toujours, j'ai peu ou prou à perdre ; si je parviens à sortir de la maison, je continue de passer pour le mystérieux milord-duc et je suis traité en prince jusqu'à ce qu'on s'aperçoive de ma supercherie ; alors je redeviens Gros-Jean comme devant, et j'ai rendu un grand service h cettejolie petite Barbe-Bleue qui s'est moquée de moi, mais qui m'a ensorcelé, car elle m'intéresse plus que je ne voudrais, plus qu'elle ne le mérite peut-être ; car, malgré son amour pour ce mari invisible, elle m'a paru furieusement tendre avec le boucanier et cet autre animal d'anthropophage. Enfin il n'importe ! si c'est mon caprice de me dévouer pour cette petite femme, j'en suis bien le maître; oui... Mais si, au contraire, je ne puis sortir de céans, mais si le Caraïbe s'en mêle, ça se gâj;e... il est clair que je suis tué comme un chien par cet épais'flamand. Comment donc faire pour échappera cet inconvénient? Dire maintenante l'homme au poignard que je ne suis pas son milord-duc?... cela me sauverait peut-être... mais non, non, ce serait une lâcheté, et de plus une lâcheté inutile, car, pour m'ertipêcher de jeter l'alarme dans la maison, ce buveur de bière m'expédierait immédiatement... oui, oui... malgré ma parole de gentilliomme de ne pas chercher àm'échapper, il me serre toujours de près. Mordioux ! que cet homme-là est donc ridicule avec son poignard!... Bah I... son poignard... il ne me tuera qu'une fois, après tout. Allons courage... courage, Croustillac... etsurtout ne réfléchis pas, cela te porte malheur ; tu ne fais jamais de plus lourdes sottise, de plus énormes bévues que lorsque tu raisonnes... Abandonne-toi à ton étoile, comme toujours ferme les yeux, et va de l'avaul. — Raffermi par cette belle logique, le chevalier repritlout haut : — Eh bien! monsieur, puisqu'il faut absolument passer parla maison pour sortir d'ici... marchons.
— Monseigneur, — dit le colonel après un moment d hésitation, — vous m'avez donné votre parole de gentilhomme de ne pas vous échapper.
— Oui, monsieur !
— Mais vos gens peuvent vouloir vous délivrer.
— Ma vie est entre vos mains, monsieur, vous avez ma parole ; je ne puis rien de plus.
— C'est juste, monseigneur... mais alors, dans votre intérêt, prévenez vos esclaves que leur moindre tentative
ŒUVRES CHOISIES D'EUGt-NE SUE.
contre moi vous coulerait la vie car j'ai juré aussi, moi, de vous onimenor mort ou vif.
— Ce ne sera pas ma lautp, monsieur, si vous ne tenez pas votre serment... Maniions...
Et le chevalier et le colonel s'avancèrent vers la maison. Ruller tenait li.' bras de Croustillac sous son bras gauche, etavait toujours la main sur son poipnard ; non qu'il doutAt de la parole do son prisonnier, mais les esclaves du Morneau-Diablc pourraient vouloir délivrer leur maître. Croustillac et Rutler n'étaient plus qu'à quelques pas do la maison, lorsqu'au détour d'une allée ils virent s'avancer une femme v(»tue de blanc. Le colonel s'arrêta, serra fortement les bras de son prisonnier, et lui dit tout bas :
—Qui est lîrî monseijrueur. Avertissez cette femme, prenez garde ([u'elle crie.
— C'est la Barbe-Bleue, je suis perdu I elle va pousser des cris de paon et tout décou%Tir, — pensa Croustillac.
A son grand étonnemcnt, la fernmc s'arrêta cl ne dit mot. Le Gascon s'écria :
— Qui donc est Ih?
— Fait-il donc si noir que monseigneur ne reconnaisse pas Mirette? — dit la voix bjcn connue de la Barbe-bleue.
Croustillac resta muet, confondu. La Barbe-Bleue l'appelait aussi monseigneur, et elle prenait le nom de Mirelte.
— Mordioux I— se dit-il, — je n'y comprends plus rien, mais plus rien du tout, du tout... cela devient de plus en plus obscur. C'est égal, tenons-nous ferme et jouons serré.
— Quelle est cette femme? — lui dit tout bas le colonel. — Cost... c'est la femme de confiance de ma femme, — répondit le chevalier.
AngMe reprit : .
— Monseigneur, je venais dire à Votre Grâce que madame la duchesse dort à cette heure.
— Tout nous sert, monseigneur, — dit le colonel à voix basse à Croustillac, — madame la duchesse dort, vous pouvci partir sans qu'elle s'aper(;oive de rien.
AngMe, qui s'était approchée, reprit d'un air effrayé en reculant vivement :
— Ah ! mon Dieu ! mais Votre Grâce n'est donc pas seule ?
— Monseigneur, — dit le colonel, — si elle pousse un cri, c'est fait de vous 1
— ^■'aie pas peur, Mirette, — dit le chevalier, — n'aie pas peur... Pendant (jue tu étais auprès de ma femme, monsieur est entré ; il arrive du Fort-Royal pour... des affaires très pressées ; il faut que je sorte à l'instant pour l'accompagner.
— Si lard, monseigneur ! mais vous n'y songez pas... Je vais prévenir madame.
— Non... non... jo te le défends ; mais, dis-moi, j'aurais tout de suite besoin des nègres pOcheurs cl de leur chaloupe... fais-les prévenir.
— Mais, monseigneur...
— Obéis.
— Ce n'est pas difficile... c'est demain malin jour de pêche en haute mer, les noirs doivent être demain prêts à partir... pour Olre avant le jour à l'anse aux Caïmans, où est mouillé leur bateau.
— Monseigneur, tout nous seconde, vous le voyez; partons, — dit le colonel à \ui\ basse.
— C'est étonnant comme la Barbe-Bleue va au-devant de mes demandes, et comme elle facilite mon départ, — se dit Crouslillac. — Il y a là-dessous quelque chose de bien étrange... Je n'avais peut-&tre pas tout à fait tort do l'accuser de magie ou de nécromancie... — Puis il reprit tout haut : — Tu vas nous faire ouvrir les portes du dehors, Mirette, et ordonner aux noirs de se préparer îi l'instant même. — Eh bien ! ajouta Crouslillac en voyant la jeune femme rester immobile, — ne m'as-tu pas entendu'?
— Certainement, moTiseigneur; mais, comment ! Votre Grâce veut absolument...
— Monseigneur, Ma Grâce!... Voilà une heure que lu m'appelles ainsi devant un étranger, — dit le Gascon
d'un air courroucé, pensant faire un coup de maître; — que serait-il arrivé si monsieur n'était pas dans le secretf
— Oh I je sais bien que si cet étranger est ici à celte heure, c'est qu'on peut parler devant lui comme devant Votre Grâce et devant madame. Mais est-ce bien possible, monseigneur, vous voulez absolument partir...
— La fine mouche veut avoir l'air de me retenir pour mieux jouer son rôle, — pensa Croustillac. — Mais qui l'a instruite, qui lui a si bien tracé ce rôle*? Décidément, il doit y avoir de la nécromancie là-dedans.
— Mais, monseigneur, reprit Mirette, — que difai-je à madame?
— Tu lui diras, — reprit le pauvre Crouslillac avec un attendrissement que le colonel attribua h des regrets bien naturels, — tu lui diras, à cette chère et bonne femme, de n'avoir pas d'inquiétude, entends-tu bien, Mirette, pas d'inquiétude; assure-la bien que le petit voyage que je vais faire est absolument dans son intérôt; dis-lui enfin de penser quebjuefois à moi.
— Oueliiuefois, monseigneur? mais madame y pense, y pensera toujours, — répondit Mirette d'une voix émue, car elle comprenait le sens caché des paroles de Croustillac. — Soyez tramiuille, monseiK-neur ; madame sait combien vous l'aimez, et elle n'oublie rien. Mais vous serez ici demain, avant son réveil, n'est-ce pas?
— Oui, — dit Croustillac, — certainement, demain matin. Allons, Mirette, dépèche-toi de prévenir les nègres pêcheurs et de faire ouvrir la porte de la voûte; il faut que nous partions sans délai.
— Oui, monseigneur; en même temps je vous apporterai votre épée et votre manteau dans le salon, car la nuit est froide dans la montagne. Ah 1 j'oubliais, voici votre bonbonnière, que vous portez toujours avec vous, et que vous aviez laissée chez madame.
En disant ces mots, Angèle donna au Gascon une petite boîte, lui serra vivement la main et disparut.
— Vive-Dieu! milord-duc, les choses ont mieux tourné que je ne l'espérais, — dit le colonel. — La maison éstellc encore éloignée?
— Non, après avair monté celle dernière rampe nous y arrivons.
En cfl'el, au bout de quelques minutes, Ruller el son captif entrèrent dans le salon; le chevalier y trouva Angèle coiffée d'un madras et vêtue d'une longue simarre qui cachait sa taille; la jeune femme montra au chevalier un manteau qu'elle avait déposé sur un fauteuil.
— Voici votre cape el votre épéo, monseigneur, — ditelle à Croustillac en lui remettant une rai>ière magnifique. Maintenant je vais voir si les esclaves sont prêts.
Ce disant, Angèle sortit.
L'épée dont on vient de parler était aussi riche par sa matière que curieuse par sa forme ; la garde était d'or massif; sur la coquille, on voyait émaillées les armes royales d'Angleterre ; la poignée représentait un lion ilebout, et sa tête, surmontée d'une couronne royale, servait de pommeau : le baudrier, d'une gramlc richesse, quoique terni par un fréquent usage, était de velours rouge brodé de perles fines, au milieu desquelles les lettres C. S. étaient plusieurs fois reproduites. Avant que de passer le baudrier, Crouslillac dit au colonel :
— Je suis votre prisonnier, monsieur, puis-je gardei mon épée ? Je vous réitère ma parole de n'en faire aucun usage contre vous.
Sans doute cette arme historique était connue du colonel, car il répondit:
— Je savais qnc ciïtle royale épée était entre les mains de Votre Gnice; j'avais ordre de la respecter dans le cas où vous me sui\Tiez de bon gré, monseigneur.
— Je comprends, — se dit Crouslillac, — la Barbe- Bleue continue à agir en fine mouche. Elle me décore ainsi d'une partie de la défroque du milord-duc mystérieux', pour augmenter encore l'erreur de cet ours flamand; tout rtion regret est de ne pas connaître mon nom. Je sais, il est vrai, que j'ai eu le cou coupé: c'est déjà quelque
LE MORNB-AU-DIABLE
chose, mais cela ne suffit pas pour constater mon identité, comme disent les gens de loi. Enfln ceci durera co qu'il plaira à Dieu; une fois que j'aurai tourné les talons, la Barbe-Bleue mettra sans doute son mari en sûreté; c'est le principal. iMaintenant, affublons-nous du manteau, et mon déguisement sera sans doute complet.
Co vêtement, d'une coupe particulière, était bleu, avec nne sorte de camad en drap rouge galonné d'or; on voyait qu'il avait dû longtemps servir. Le colonel dit au chevalier :
— Vous êtes fidèle au souvenir de la journée de Bridge- Water, monseigneur!
— Hum... hum!., fidèle, comme ci, comme ra... cela dépend de la disposition dans laquelle je me trouve.
— Pourtant, monseigneur, — reprit le colonel, — je reconnais là le manteau des cavaliers rouges qui combattirent si valeureusement sous vos ordres h cette falalc journée.
— C'est ce que je vous disais: selon que j'ai froid ou chaud, je porte ce manteau, mais c'est toujours pour moi une manière de commémoration de cette bataille, où les cavaliers rouges ont, comme vous le dites, si vaillamment combattu sous mes ordres.
Le chevalier avait posé sur une table la bonbonnière que la Barbe-Bleue lui avait donnée. Il prit cette boîte et la regarda machinalement ; sur la couverture, il reconnut une figuie bien caractérisée, qu'il avait plusieurs fois vue reproduite en gravure ou en portrait. Après avoir un peu cherché, il se ressouvint que ces traits étaient ceux de Charles II d'Angleterre.
Butler lui dit :
— llonseigneur, que Votre Grâce me pardonne de l'arracher à des pensées qu'il est facile de deviner en voyant le portrait qui est sur cette boîte ; mais les momens sont précieux.
Angèle rentra au même moment, et dit à Croustillac :
— Monseigneur, les nègres sont là, avec un fanal pour vous éclairer.
— Partons, monsieur, — dit le chevalier, en prenant son chapeau des mains de la jeune femme, qui lui dit tout bas :
— Après mon mari, c'est vous que j'aime le plus au monde ; car vous l'avez sauvé...
Bientôt les portes massives du Morne-au-Diable se refermèrent sur le chevalier et sur le colonel, qui se mirent en route, précédés de quatre noirs, dont l'un portait un fanal pour éclairer la route
Pendant que l'aventurier, prisonnier du colonel Ruller, quitte le Morne-au-Diable, nous introduirons le lecteur dans l'appartement le plus secret de la Barbe-Bleue. C'était une vaste pièce très simplement meublée ; çà et là, pendues aux boiseries, on voyait des armes de prix. Au-dessus d'un lit de repos, était un très beau portrait du roi Charles H d'Angleterre; plus loin, une miniature représentant une femme d'une beauté ravissante. Dans un cadre d'ébène, plusieurs esquisses au crayon, assez habilement dessinées, avaient reproduit toujours le même profil; il était facile de deviner qu'on avait ainsi tâché de faire un portrait de souvenir. Le cadre était supporté sur une sorte de cartouche d'argent ciselé représentant de funèbres allégories, au milieu desquelles on lisait cette date : 13 juillet 1685. Cet appartement était occupé par un homme dans la force de l'âge, grand, svelte, robuste. Ses nobles proportions rappelaient singulièrement la stature et la taille du capitaine l'Ouragan, du boucanier Arrache-l'Aine, ou du Caraïbe Youmaalô.
En colorant les beaux traits de l'homme dont nous parlons de la teinto cuivrée du mulâtre, du roucouage du Caraïbe, ou en les cachant à demi sous l'épaisse barbe noire du boucanier, on aurait cru revoir ces trois individus dans ce même personnage. Nous dirons donc au lecteur, qui déjà, sans doute, a pénétré ce mystère, que les déguisemens du boucanier, du flibustier et du Caraïbe avaient été successivement portés par le même homme, qui n'était
autre que le fils naturel de Charles II, Jacques, duc de Moumouth, exécuté à Londres, le 15 juillet 1685, comme coupable de haute trahison.
Tous les historiens s'accordent à dire que ce prince était très brave, très affable, d'un caractère très généreux, et d'une figure noble et belle. « Telle fut la lin d'un seigneur (dit Hume en parlant de Monmouth) que ses grandes qualités auraient pu rendre l'ornement de la cour, et qui eût été capable de bien servir sa patrie. La tendresse que le roi son père avait eue pour lui, les caresses d'une nombreuse faction, et les amorces de l'alfection populaire, l'avaient engagé dans une eiilreprise supérieure à ses forces. L'amour du peuple le suivit dans toutes les variétés de sa fortune; après son oxéculion même, ses partisans conservèrent l'espérance do le revoir un jour à leur tête.»
Nous expli(juerons plus tard les causes de la singulière espérance des partisans de ce prince, et comment Monmouth avait, en effet, survécu à son exécution. Ayant dépouillé son déguisement de Caraïbe et le roucoiiage qui cachait ses traits, Monmouth portait une ample simarre de tabis bleu à fleurs orange, et lisait attentivement plusieurs papiers étalés devant lui. Pour expliquer le quiproquo dont le chevalier était la victime volontaire, nous dirons que Croustillac, sans ressembler beaucoup à îlonmouth, était du même âge, de la même taille, brun comme lui, mince comme lui, et que le duc avait, comme le Gascon, le nez hardiment accusé, et le menton saillant. Tout autre que le colonel Butler^ officier hollandais arrivé des Provinces-Unies à la suite de Guillaume d'Orange, aurait donc pu tomber dans la même erreur, surtout en voyant entre les mains de Croustillac certains objets précieux connus, que l'on savait avoir appartenus au fils de Charles H.
Quant au choix de Butler, on conçoit que, pour remplir une pareille mission dans toutes ses conséquences, il fallait un homme sûr, intrépide, aveuglément dévoué, et capable de pousser le dévouement presque jusqu'à l'assassinat; le choix de Guillaume d'Orange se trouvant très circonscrit par do telles exigences, il lui avait été probablement impossible de trouver un homme qui connût personnellement Monmouth et qui ne reculât devant aucune des terribles extrémités que pouvait amener cette périlleuse et cruelle entreprise. Monmouth était profondément absorbé dans la lecture de quelques journaux anglais. Tout à coup la porte de sa chambre s'ouvrit, et Angèle se précipita à son cou en s'écriant :
— Sauvé! sauvé! — Puis fondant en larmes, riant et sanglotant tour à tour, baisant les mains, le front, les yeux de son mari, elle répétait d'une voix entrecoupée: — Sauvé... mon Jac([ues bien aimé... sauvé!... Il n'y a plus de danger pour toi... mon amant, mon époux, mon frère ! Dieu soit loué ! le péril est passé... mais quelle terreur a été la mienne ! hélas, j'en tremble encore...
Effrayé de l'exaltation d' Angèle, Monmouth lui dit avec une tendresse inquiète :
— Qu'as-tu, mon enfant... que veux-tu dire? Mais, sans lui répondre, Angèle s'écria :
— Maintenant, ce n'est pas tout, il faut fuir, entendstu?... Le roi Guillaume d'Angleterre est sur tes traces... demain il nous faut quitter cette île. Tout sera préparé; je viens de donner l'ordre à un de nos nègres pêcheurs d'aller dire au capitaine Ralph de tenir le Caméléon tout prêt à mettre à la voile; il est mouillé à l'anse aux Caïmans... en deux heures nous pouvons avoir quitté la Martinique.
ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE
LA TIAHISON.
Le duc de Monmoiith pouvait à peine croire ce qu'il entendait, il rfgarilait sa femme avec angoisse.
— Que ciis-lu? — s'écria-l-il enfin, — le roi Guillaume sait que j'habite celte île?
— Il le sait... Un de ses émissaires s'était introduit ici... cette nuit... Mais calme-toi... il est parti, il n'y a plus aucun danger, — s'écria Angèle en voyant Monmouth courir à ses armes.
— Mais, cet homme? cet homme ?...
— Il est parti, te dis-je... le péril est passé... Serais-je ici sans cela?... Non... tu n'as plus rien à redouter... quant à présent, du moins. Mais sais-tu qui m'a aidé à conjurer ce menaçant orage?
— Non... de grâce! explique-moi...
— C'est ce pauvre aventurier dont nous avons fait notre jouet.
— Croustillac?
— Oui, sa présence d'esprit nous a sauvés. Dieu soit louél.. le péril est éloigné.
— En vérité, Angèle, je crois rêver.
— Ecoute-moi donc : il y a une heure, lorsque tu m'as eu quittée pour lire ces papiers venus d'Europe, je suis descendue avec le chevalier dans le jardin... J'avais un pressentiment de notre danger, j'étais triste et ri^veuse... je voulais me débarrasser de notre hôte le plutôt possible... n'étant plus disposée à le railler ; je lui dis que je ne pouvais lui expliquer le mystère de mes veuvages, que ma main n'appartiendrait à personne, et qu'il devait quitter cette maison demain au point du jour. Noire but était ainsi rempli ; le Gascon, par ses récits naturellement exagérés sur ce qu'il avait vu ici, donnerait plus de créance aux bruits qui circulent depuis Irois ans dans l'île, bruits absurdes, mais précieux, qui, jusqu'à présent, hélas! nous avaient sauvegardés, en jetant une telle confusion dans les événemens, qu'il avait été impossible de démêler le vrai du faux.
— Sans doute, mais par quelle fatalité ce mystère?... Achève... achève.
— Après avoir annoncé au chevalier qu'il ne pouvait plus rester ici, je lui dis que nous voulions néanmoins lui laisser un riche souvenir de son séjour au Mornc-au-Diable. .\ mon grand étonnement, il refusa, d'un air si péniblement humilié qu'il me fit pitié. Sachant combien il était pauvre, et voulant, par cela même (|u'il témoignait quelijue délicatesse, l'obliger à accepter un présent, j'étais revenue chercher ici un niédaillon entouré de diamans, où se trouve mon chitïre, espérant (jue le chevalier ne me refuserait pas. J'allais lui porter ce cadeau, lorsqu'en approchant de l'endroit oîi je l'avais laissé, au bout du parc, près du bassin... Ah ! mon ami, j'en frémis encore.
Et la jeune femme jeta ses deux bras autour du cou do Jac'iues, comme si elle eût voulu le protéger encore contre ce danger passé.
— Angèle, jo t'en supplie, calme-toi, — dit tendrement Monmoulli, — termine ce récit.
— Eh bien I — reprit-elle, — lorsque je m'approchai du bassin, j'entendis (larler; elfrayée, j'écoutai.
— C'était cet émissaire, sans doute.
— Oui, mon ami.
— Mais comment s'est-il introduit ici ? comment en estil sorti ? comment a-l-il confié ses desseins au Gascon?
— lia pris le chevalier pour toi.
— Il a pris le chevalier pour moi? —s'écria Monmouth.
— Oui, Jacques. Sans doute il aura été trompé par la
ressemblance de taille, et par cet habit que le Gascon avait endossé, et que tu avais fait faire pour satisfaire un de mes caprices en l'habillant comme le portrait dont tu m'avais parlé.
— Oh ! — dit Monmouth en passant sa main sur son front avec accablement, — oh ! tu ne sais pas les souvenirs terribles que tout ceci éveille en moi. — Puis après avoir jeté un long soupir et regardé tristement le cadre d'ébène incrusté d'argent qui renfermait l'esquisse d'un portrait, le duc reprit : — Mais (juelle a élé l'issue de cette étrange rencontre? le chevalier, qu'a-t-il dit ? toi-m?me, qu'as-lu fait? En vérité, sans ta présence, sans tes paroles qui me rassurent, j'irais moi-même...
Angèle interrompit le duc :
— Encore une fois, mon Jacques bicn-aimé, serais-jo là si calme, s'il y avait quelque chose à craindre à cette heure ?
— Eh bien ! je l'écoute, mais tu conçois mon impatience.
— Je ne la ferai pas durer longtemps, je continue. A quelques mots que je surpris, je devinai que le chevalier, en laissant notre ennemi dans l'erreur, ne savait comment le faire sortir de cette maison, craignant de ne pas être obéi par nos gens. Comptant avec raison sur l'intelligence du Gascon, jo me suis présentée à lui au moment où il s'approchait de la maison, ayant soin de le prévenir indirectement qu'il devait me prendre pour Mirette. Ayant remarqué que l'émissaire de Guillaume, croyant s'adresser à toi, appelait le chevalier railord-duc ou monseigneur, je l'ai appelé ainsi ; j'ai fait ouvrir les portes, et, pour compléter l'illusion, j'ai prêté au Gascon tonépée, ta boîte à portraits, et ce vieux manteau auquel tu tiens tant.
— Ah I qu'as-tu fait, Angèle ! — s'écria le duc, — l'épée de mon père, une boîte qui m'a été donnée par ma mère, et le manteau qui a appartenu au plus saint, au plus admirable martyr qui se soit jamais sacrifié à l'amilié!
— Jacques, mon ami, pardon, pardon ! jo croyais bien agir, — s'écria Angèle, — désolée do l'expression d'amertume et de chagrin qu'elle lisait sur les traits de Jacques.
— Pau^Toange bien-aimée, — reprit Monmouth en lui serrant les mains avec tendresse, — je ne t'accuse pas ; mais, j'ai un tel respect pour ces saintes reliques, qu'il m'est cruel de les voir profaner par un mensonge, même pendant quelques momens. Ah ! je le répète, tu ne sais pas les souvenirs terribles qui se rattachent surtout à ce manteau... hélas ! je ne t'ai pas tout dit.
— ïu ne m'as pas tout dit 1 — s'écria Angèle surprise. — Quand tu es venu me chercher en France au nom de mon secxDnd père, de mon bienfaiteur, mort sur un champ de bataille, — et Angèle soupira tristement, — ne m'as-tu pas offert de partager ta vie avec moi, pau\Te orpheline! ne m'as-tu pas dit que tu m'aimais? que m'importe le reste I S'il ne s'était pas agi de ton salut, de ta vie, aurais-je jamais songé à te parler de ta condition, de la naissance? Je t'ai épousé proscrit, fuyant la haine acharnée de tes ennemis... Nous avons échappé à bien des périls, dérouté les soupçons, grâce à mes préteiidus mariages, à tes déguisemens divers. Maintenant, que peux-tu m'avoir caché? Si c'est quelque nouveau danger, Jacques, mon ami, mon amant, je ne te le pardonnerais pas, car je dois tout partager avec toi, bonne et mauvaise fortune. Ta rie est ma vie, les ennemis mes ennemis. Quoique celte fatale tentative soit heureusement déjouée, maintenant ils connaissent ta retraite, ils vont recommencera te poursuivre avec acharnement. Il faut fuir. Dans deux heures le Caméléon sera prêt à mettre à la voile.
Profondément préoccupé, Monmouth n'entendait pas Angèle; il marchait à grands pas, se disant :
— Il n'y a pas à en douter, on sait que j'eiisle. Mais comment Guillaume d'Orange a-t-il pu pénétrer ce mystère, qui n'était plus connu que de moi et du père-Griffon, puisque le saint martyr avait emporté ce secret dans sa tombe, et que de Crussol, dernier gouverneur de cette île, est mort? Quand je songe que pour plus de sûreté j'ai
LE MORNE-AU-DiABLE.
même caché mon véritable nom à cette femme adorablcment dévouée, qui a donc pu me trahir? Le père Griffon est incapable d'un tel sacrilège, car c'est sous le sceau de la confession que le gouverneur lui a fait cette révélation. — Après quelques momens de silence et de méditation, le duc reprit : — Et de quel moyen s'est servi le chevalier pour décou\Tir les desseins de l'émissaire de Guillaume d'Orange?
— Ses desseins ! ô mon ami, cet homme ne s'en est pas caché; je l'ai entendu, il voulait t'enlever mort ou vif, et te conduire à la tour de Londres.
— Plus de doute: depuis la révolution de 1688, on craint que je ne me rapproche du roi détrôné, les papiers publics annoncent mémo que mes anciens partisans s'agitent, — dit Monmouth en se parlant à lui-même. — Je reconnais là la politique démon ancien ami Guillaume d'Orange. Mais do quel droit me soupçonne-t-il capable de visées ambitieuses? Encore une fois, qui a pu éveiller dans l'esprit de Guillaume ces défiances si injustes, ces craintes si mal fondées ? — Après un moment de silence, il dit à Angèle : — Dieu soit loué, mon enfant 1 l'orage est passé, grâce à toi, grâce à ce brave aventurier. Néanmoins, je ne sais si, malgré le dévouement qu'il vient de montrer dans cette occasion, je puis lui confier une partie de la vérité; peut-être serait-il plus prudent de la lui laisser toujours ignorer, et de le persuader que l'émissaire luimême avait été abusé par de faux renseignemens. Qu'en penses-tu, Angèle ? dois-je paraître aux yeux du chevalier sous d'autres traits que ceux de Youmaalë, ou bien te chargeras-tu du soin de voir et de remercier encore ce brave homme? Quant à sa récompense, nous trouverons moyen d'y pourvoir sans blesser sa délicatesse.
Angèle regardait son mari avec un étonnement croissant. Monmouth ne l'avait pas comprise, il croyait que le Gascon était parvenu à éloigner du Morne-au-Diable l'émissaire de Guillaume d'Orange, mais il ne savait pas qu'il l'eût accompagné comme prisonnier.
— Je ne sais pas quand reviendra le chevalier, mon ami. Il fera sans doute durer cette méprise le plus longtemps possible pour nous donner le temps de fuir.
— Le chevalier n'est donc plus ici? — s'écria le duc.
— Mais non, mon ami, il est parti prisonnier sous ton nom avec cet homme. Nos nègres pêcheurs les accompagnent jusqu'à l'anse aux Caïmans, où l'émissaire s'embarquera pour la'Barbade, dans une de nos chaloupes, avec le chevalier.
Le duc semblait ne pas croire à ce qu'il entendait.
— Parti prisonnier sous mon nom ! — s'écria-t-il. — Mais cet émissaire, en reconnaissant son erreur, sera capable de sacrifier le chevalier. Par le ciel ! je ne le souffrirai pas. Trop de sang, mon Dieu ! a déjà coulé pour moi.
— Du sang! ah! ne crains pas cela; le chevalier ne peut courir aucun danger. Malgré mon désir d'éloigner de nous le péril dont nous étions menacés, jamais je n'aurais exposé cet homme généreux à une perte assurée.
— Mais, malheureuse femme! — s'écria le duc, — tu ne sais pas de quelle terrible importance est le secret d'Etat que possède maintenant le chevalier.
— Mon Dieu! que dis-tu?
— Ils sont capables de le tuer.
— Ah! qu'ai-je fait, mon Dieu? Mais où vas-tu? — s'écria la jeune femme en voyant le duc s'apprêter à sortir.
— Je veux les rejoindre, délivrer ce malheureux aventurier. J'emmènerai quelques noirs avec moi. A peine le Gascon a-t-il une heure d'avance.
— Jacques, je t'en supplie, ne t'expose pas.
— Comment ! j'abandonnerais lâchement cet homme qui s'est dévoué pour moi, je le livrerais aux ressentimens de l'envoyé de Guillaume!... jamaisl Ah! tune sais pas, malheureuse enfant, que certains sacrifices imposent une reconnaissance aussi douloureuse qu'un remords. Va, je t'en prie, dire à Mirette d'ordonner à quelques esclaves de se tenir prêts à me suivre à l'instant. Gjàce à la marée, le
chevalier ne pourra pas mettre en mer avant le point du jour, je pourrai encore l'atteindre.
— Mais cet envoyé est capable de tout! s'il te voit venir délivrer le chevalier, il devinera peut-être, et abrs...
— Ce n'est pas Jacques de Monmouth, mais le flibustier mulâtre, qui va courir sur leurs traces. D'ailleurs j'ai bravé, je crois, d'autres dangers que ceux-là.
Ce disant, le duc rentra dans un cabinet attenant à son appartement; là se trouvait tout ce qui lui était nécessaire pour son déguisement.
Restée seule, Angèle se livra aux regrets les plus cruels. Elle n'avait pas cru que les suites de l'erreur où le Gascon avait jeté Rutler pussent être si fatales. Elle craignait aussi que, mnigréson déguisement, Monmouth ne fflt reconnu. Au milieu de ses angoisses, elle entendit tout à coup frapper violemment à la porte extérieure de l'appartement où elle se trouvait, appartement rigoureusement fermé à tous les gens de la maison. Angèle courut à cette porte et y vit Mirette. La mulâtresse, d'un air effrayé, dit à Angèle que le père Griffon demandait absolument à entrer, ayant les choses les plus importantes à lui apprendre. L'ordre fut donné d'introduire à l'instant le religieux dans le salon du rez-de-chaussée. Presque au même instant, Monmouth, méconnaissable, sortait de sa chambre sous les traits du flibustier mulâtre.
— Mon ami, — s'écria Angèle dès que la jeune mulâtresse fut partie, — le père GrilTon arrive, il a les choses les plus importantes à nous révéler. Au nom du ciel ! attendez-le, parlez-lui!
— Le père Griffon! — s'écria le duc.
— Vous savez qu'il ne vient jamais ici que dans les circonstances les plus impérieuses ; je vous en supplie... voyez-le...
— Il le faut bien... et pourtant chaque minute de retard peut compromettre la vie de ce malheureux chevalier! — s'écria le duc.
Il descendit avec Angèle; le père Grift'on, pâle, agité, épuisé de fatigue, était dans le salon.
— Dans un quart d'heure ils seront ici ! — s'écria le religieux.
— Qui cela, mon père? —demanda Monmouth.
— Ce misérable Gascon! — dit le père.
— Ah! Jacijuesl tout est découvert, tu es perdu! — dit Angèle en poussant un cri déchirant; et elle se jeta dans les bras de Monmouth. — Fuyons... il en est encore temps.
— Fuir! et par où? il n'y a qu'un chemin pour venir au Morne-au-Diable et pour en sortir. Je vous dis qu'ils me suivent, — répondit le père; — mais du calme, rien n'est encore désespéré.
— Expliquez-vous , mon père , qu'y a-t-il? de grâce, parlez, parlez ! — dit Angèle.
— Mon père, vous seul aviez mon secret, — dit gravement le duc, — j'aime mieux croire à l'impossible que de douter un moment de votre sainte probité.
— Et vous avez raison de ne pas en douter, mon fils... il y a là un mystère inexplicable... qui s'éclaircira un jour, croyez-moi ; mais les momens sont trop précieux pour rechercher quelle est la cause du malheur qui vous menace. J'accours près de vous, donc je ne vous ai pas trahi ! songeons au plus pressé. Sous ce déguisement, il est impossible que l'on vous reconnaisse, — dit le curé. — Mais ce n'est pas tout, votre position est devenue presque inextricable.
— Que dites-vous ?
— Ce Gascon est un traître ! un infâme !... Que Dieu me pardonne de m'être ainsi trompé sur lui, et de vous avoir fait partager mon erreur!... Maudit soit ce misérable hypocrite!...
— Mais, au contraire, — s'écria Angèle, — c'est le plus généreux des hommes !... il s'est volontairement dévoné pour mon mari.
— Oui, il a pris votre nom, — dit le père Griffon au prince ; — mais savez-\'ous dans (juel but odieux?
ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE
— Oh! dites... dites , je meurs d'cflroi, — s'écria An-
gèîe.
— Ecoulez-moi donc, — dit le religieux, — car les minutes s'écoulent et le danger approciic. Ce malin, j'ai reçu au Macouba une lettre de maître Morris , du Fort-Royal' selon l'ordre qu'il a reçu de vous de me prévenir do tous les arrivages de navires et de ce qui pourrait lui sembler extraordinaire; il m'a dépêché un exprès pour m'apprendra qu'une frégate française était restée eu panne et en vue de la rade, après avoir envoyé à terre un personnage inconnu. Ce personnage, ensuite d'une longue conférence avec le gouverneur, s'est mis en roule, à la télé d'une escorte , dans la direction du Morne-au-Diable ; en un mot, il vient ici.
— Un envoyé de France ! — s'écria Monmouth, — qu'aurais-je à craindre maintenant , même si mou secret était connu à Versailles? La France n'est-elle pas en guerre avec l'Angleterre?
— Mon Dieu 1 mon Dieu 1 ayez pilié de nous 1 — s'écria Angèle.
— Ecoutez... écoulez... Je me suis mis en route en toute hâte, — reprit le père, — pour vous avertir, espérant ariver avant cet homme et son escorte , dans le cas où il se serait réellement rendu ici. Malheureusement... ou heureusement peut-être, je le joignis au pied du morne. Me reconnaissant à ma robe, il me dit qu'il était envoyé du roi de France, qu'il venait remplir une mission d'Elat, et il me pria de vouloir bien lui servir de guide et d'introducteur, puisque je connaissais les liabitans de cette maison. Je ne pouvais le refuser sans éveiller ses soupçons; je restai près de lui; il me dit alors qu'il se nommait monsieur de Chemeraul; il commençait à me faire quelques questions très embarrassantes sur vous et sur votre femme, monseigneur, lorsque lout à coup, à quelque distance de nous, nous entendîmes une voix forte crier: «Qui vivel — Envoyé du roi de France , — répondit monsieur de Chemeraut. — Trahison ! — reprit la voix, et un sourd gémissement vint jusciu'à nous avec ces mots : — Je suis mort... — Aux armes ! » — cria monsieur de Chemeraut en mettant l'épée à la main, et en courant sur les (races de deux de nos matelots qui nous servaient d'éclaireurs. Je le suivis... Nous trouvâmes le Gascon étendu sur un côté du chemin, quatre nègres agenouillés, éperdus d'épouvante, tandis que nos deux matelots d'avant-garde terrassaient et contenaient à peine un homme robuste vêtu en marin.
— Et le chevalier, — s'écria Monmouth , — était donc blessé ?
— Non, monseigneur; et, quoique ce soit un bien méchant homme, il faut rendre grâce au ciel du miraculeux hasard qui l'a sauvé. L'homme au costume de marin , en entendant le bruit de notre trouve et les paroles de monsieur de Chemeraut... qui lui avait répondu : « Envoyé du roi de France... » s'était cru trahi et conduit dans une embuscade; il avait alors donné au Gascon un si furieux coup de poignard, que ce misérable aventurier eût été tué si la lame ne se fût brisée sur son baudrier. Néanmoins, renversé par la violence du choc, il tomba en s'écriant: «Je suis mort, » et il resta sans mouvement. C'est à cet mstant que nous arrivâmes près de ce groupe. En nous voyant, l'assassin du Gascon s'écria avec un rire féroce, en poussant du pied le corps de celui qu'il croyait sa victime : «Monsieur l'envoyé de France, vos desseins avaient été pénétrés, ils sont déjoué-s... vous veniez chercher Jacques, duc de Monmoulh, pour en faire un drapeau de sédition; le drapeau est brisé... relevez ce cadavre, monsieur; c'est moi, Rutler, colonel au service du roi Guillaume, que Dieu garde! qui ai commis ce meutre. — Malheureux! — s'écria monsieur do Chemeraut. — Je m'en fais gloire de ce meurtre, — reprit le colonel. — Ainsi j'ai renversé les odieux projets des ennemis du roi mon maître! Grâce à moi, l'épée de Charles II, <|iie Jacques de Monmoulh portait h son côté, ne Mia plus tirée lonlre l'Angleterro. — Colonel, vous serez fusille dans vingt-qualre heures, — dit monsieur de Chemeraut. — Je connais mon sort, —répon-
dit le colonel, — un traître est mort. Vive le roi Guillaume et la vieille Angleterre! »
— Mais le chevalier? — s'écria le duc.
— Lorsqu'il entendit ces paroles du colonel Rutler, il fit un léger mouvement, poussa un soupir; et, pendant (ju'une partie de l'escorte gaiTOttait le colonel, qui Imrlait de rage en s'apercevant que sa victime n'était pas morte, monsieur de Chemeraut s'empressa de secourir le Gascon, et lui dit : «Monseigneur, êtes-vous grièvement blessé?» Je compris à l'instant, sans deviner lo but de ce déguisement, que le chevalier jouait votre rôle et avait pris votre nom; celte erreur pouvait vous servir, je me tus. « Le coup u glissé sur le baudrier de l'épée de mon père, — dit lo drôle d'une voix faiblp pendant qu'on le relevait. — Milord-duc, appuyez-vous sur moi, — répondit monsieur de Clienieraut ; — je viens vers vous au nom du roi de France, mon maître. Le mystère est mainlenant inutile. Eu deux mots, je vous dirai, monseigneur, le sujet de ma mission, et vous jugerez ensuite que nous devons retourner le plus tôt possible au Fort-Royal pour nous y embarquer. — Je vous écoute, monsieur, » dit le chevalier en feignant un léger accent anglais, sans douto pour mieux jouer son personnage. Puis, €u bout de quelques momens d'entretien secret, le Gascon dit à voix haute : « Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je ne puis mainlenant me séparer de madame ma femme, et je désire foiniellement aller la cherclierau Morne-au-Diable. Elle m'accompagnera... puisque telle est la destination qui m'est réservée. »
— Le misérable ! — s'écria Angèle.
—Puis il ajouta, — reprit le père Grifl'on : — «Je me sens étourdi de ma chute, je me reposerai un moment chez moi.— Qu'il soit fait ainsi qu evous le désirez, monseigneur,
— a dit monsieur de Chemeraut. Puis, s'adressant à moi : 0 Voulez-vous, mon père, être assez bon pour aller prévenir madame la duchesse de Monmouth que monseigneur va venir la chercher pour l'emmener; qu'elle veuille donc se préparer en hâte , car nous devons être au point du jour au Fort-Royal, et mettre à la voile ce matin même...» Mainlenant, — dit le père à Monmouth, — comprenez-vous le projet de ce traître? il veut abuser du nom qu'il a pris pour vous ravir votre femme. Et vous serez obligé, ou de déclarer qui vous êtes... ou de consentir au départ de madame la duchesse.
— Plutôt mourir mille fois ! — s'écria Angèle.
— Maudit soit le Gascon ! — reprit le père Griffon; — moi qui no le croyais que sot et aventureux , et c'est un monstre d'hypocrisie.
— Ne nous dé.sespérons pas, — dit tout à coup Angèle.
— Mon père, veuillez retourner dans les bâtimens extérieurs, et ordonner à Miroite d'ouvrir au Gascon et à l'envoyé iiuaad ils se présenteront. Je rao charge du reste.
m VICE-ROI D'iKLANDE ET D'ECOSSE.
Pendant que le duc de Monmouth et sa femme, instruits par le père Griffon de l'infâme trahison de Croustillac, cherchent à échapper à ce nouveau danger, nous rejoindrons l'aventurier, qui, négligemment appuyé sur le bras de monsieur de Chemeraut, gravissait les pentes escarpées du Morne-au-Diable. Le colonel Rutler, furieux d'avoir échoué dans son entreprise, était conduit et gardé par deux soldats do l'escorte. Monsieur de Chemeraut ne connaissait pas Croustillac; ne pouvant élever le moindre doute sur l'identité du Gascon avec le personnage de Monmoulh, l'action, les paroles de Rutler, conhrmaient son erreur. On trouva sur le colonel un ordn^ de la main de Guillaume d'Orange, au sujet de l'enlèvement de Jacques, duc de
LE MORNE-AU-DIÂBLÏ
Moiimouth. Quelle défiance monsieur de Cliemovaut pouvait-il donc concevoir, dès qu'un envoyé du roi Guillaume reconnaissait si formellement Croustillac comme duc, qu'il allait paj'er de sa vie sa tentative d'assassinat conlre ce prétendu prince?
Rn voyant la nouvelle face que prenait cette aventure, Croustillac sentit la nécessité de s'observer davantage, pour compléler l'illusion qu'il voulait produire et pour arrivera ses fins. Il savait du moins le nom du personnage qu'il représentait, et à quelle nation il appartenait. Ces renseignemcns ne furent cependant pas d'une excessive utilité pour l'aventurier, car il ignorait absolument l'hisloire contemporaine; mais, du moins en apprenanltque l'homme dont il jouait le rôle était Anglais, il tâcha de modifier sa prononciation gasconne, et il lui donna une manière d'accent britannique qui rendait son parler si élrange, que monsieur de Chemeraut élait à mille lieues de soupçonner qu'il causait avec un Français. Croustillac, pour ne pas compromettre son rôle , jugea prudent de se renfermer dans un laconisme extrême. Monsieur de Chemeraut n'en flit guère étonné, il connaissait le peu d'expansion du caractère anglais.
Quel(|ues mots de l'entretien de ces deux personnages, qui cheminaient en t'ête de l'escorte, donneront une idée do la nouvelle et assez embarrassante situation du chevalier.
— Dès que nous serons arrivés chez vous, monseigneur, — disait monsieur de Chemeraut, — je mettrai les pleins pouvoirs dont Sa Majesté m'a chargé sous les yeux de Votre Altesse.
— Altesse? diable! — pensa Croustillac, — cet homme me plaît beaucoup plus que l'autre; outre l'inconvénient de son éternel poignard, il m'appelait seulement monseigneur ou Voire Grâce, tandis que celui-ci m'appelle Altesse. Il y a progrès; j'avance, je frise le trône.
Monsieur de Chemeraut continua :
— J'aurai aussi l'honneur de vous communiquer, monseigneur, bon nombre de lettres d'Angleterre, qui vous prouveront que jamais le moment n'a élé plus favorable pour une insurrection.
— Je le savais, — dit effrontément le Gascon en se souvenant de ce que lui avait dit Rutler, — je le savais, monsieur; mes partisans s'agitent , s'agitent même énormément.
— Monseigneur est mieux informé que je ne le pensais des affaires d'Europe,
— Je ne les ai jamais perdues de vue, monsieur, jamais.
— Votre Altesse me remplit de joie en parlant ainsi. Il dépend de vous, monseigneur, de vous assurer de l'éclatante position qui vous est due, et qui vous serait acquise si vous remportez un avantage décisif.
— Et comment cela, monsieur?
— En vous mettant à la tôle des partisans de votre royal oncle, Jacques Stuart; en oubliant les disscntimens qui vous avaient jadis séparés , monseigneur, car le roi no veut plus voir maintenant en vous que son digne neveu.
— El enlre nous il a raison, il faut toujours en revenir à sa famille. Mon Dieul que chacun y mette un peu du sien, et tout finira par s'arranger.
— Aussi, monseigneur, le roi Jacques vous donne-t-il '.ne marque de haute confiance en vous chargeant de la défense de ses droits et de ceux de son jeune fils (1).
— Mon oncle est détrôné, il est malheureux, cela fait oublier bien des choses! — dit philosophiquement Croustillac; — aussi je ne trahirai pas ses espérances; je me dévouerai à la défense de ses droits et de ceux de son jeune fils, si toutefois les circonstances le permettent.
— Votre Altesse ne conservera pas le plus léger doute sur l'opportunité de cette tentative , lorsqu'elle aura entendu à cet égard bon nombre de ses anciens compagnons d'armes, de ses partisans les plus exaltés.
(1) Le prétendant, né en 1688.
—Le fait est qu'ils seront à même, mieux que personne, de me donner... des renseignemens certains. Mais, hélas! avant que je puisse les revoir, ces braves, ces fidèles, ces loyaux serviteurs, il se passera malheureusementteaucoup de temps.
— Je vais causer à Votre Altesse une bien douce surprise.
— Une suTprise?
— Oui, monseigneur. Plusieurs de vos partisans, ayant appris par quelle admirable occurrence les jours de Votre Allesse avaient élé préservés, ont demandé au roi la faveur de m'accompagner.
— De vous accompagner? — s'écria le chevalier. — Et où sont-ils donc, monsieur?
— Ils sont ici, à bord de la frégate qui m'a amené, monseigneur.
— Abord de voire frégate! — reprit Croustillac avec une expression de surprise que monsieur de Chemeraut inlerpréta dans un sens très favorable aux souvenirs affec^' lueux du chevalier.
— Oui, monseigneur; je conçois voi.reétonnement, votre bonheur, votre joie, de retrouver bientôt vos anciens compagnons d'armes.
— En effet, vous n'avez pas idée de l'impatience avec laquelle j'attends le moment oti je les reverrai, monsieur, — dit Croustillac.
— Et leur conduite justifie bien votre empressement, monseigneur; ils vous apportent le vœu de tous vos amis d'Angleterre, et ils vont vous mettre bien vite au courant des affaires de ce pays. Qui pourrait mieux vous renseigner à ce sujet que les Dudley, les Rotlisay?...
— Ah ! ah ! ce cher Rothsay est aussi venu ? — dit le Gascon d'un air dégagé.
— Oui, monseigneur; et pourtant il est si souffrant de ses anciennes blessures, qu'il peut à peine marcher; mais il a dit : a 11 n'importe que je meure, si je meurs aux pieds de noire duc; » car c'est ainsi qu'il vous appellent, dans la familiarité do leur dévouement, monseigneur.
— Ce pauvre Rothsay,. toujours le môme ! — dit Croustillac en passant la main sur ses yeux d'un air attendri. — Ces chers amis!
— Et lord Mortimer donc, monseigneur! élait comme un fou. Sans les ordres du roi, qui étaient de la dernière sévérité, il m'eût été impossible de l'empêcher de descendre à terre avec moi.
— Mortimer aussi, ce brave Mortimer 1
— Et lord Dudley, monseigneur.
— Lord Dudley est aussi enragé que les autres , je le parie.
— Il parlait de venir à la nage, monseigneur; le capitaine s'était vu obligé do lui refuser une embarcation.
— C'est un vrai caniche pour la fidélité et pour l'amour de l'eau qu'un pareil ami, — pensa Croustillac très désappointé.
— Ah! monseigneur, et demain?
— Eh bien! quoi, demain?
— Quel beau jour ce sera pour vous, monseigneur!
— Oui, superbe, superbe.
— Ah! monseigneur, quelle touchante entrevue! quel moment pour vous et pour ceux qui vous sont si dévoués! Heureux I heureux les princes qui retrouvent de pareils amis dans l'adversité!
— Oui, ce sera en effet une entrevue très louchante, — dit tout haut Croustillac. Puis il ajouta tout bas: — Au diable cet animal de Mortimer et ses compagnons! Mordiouxl voilà des amis bien stupides! quelle mouche les a piqués? Ils vont me reconnaître, et je serai perdu, maintenant que je connais le secret d'Etat de monsieur de Chemeraut.
— La présence de ces vaillans seigneurs, — reprit monsieur de Chemeraut, — a encore un autre but. Votre Allesse ne doit pas l'ignorer.
— Parlez, monsieur, ils me paraissent en veine d'excellentes idées, ces cliers amis.
ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE
— Connaissant votre courage, votre résolution, monseigneur, le roi mon maître et le roi votre oncle m'ont commandé de vous faire une ouverture que vous ne pouvez manquer d'accueillir.
— Faites , monsieur, faites ; tout ceci s'annonce à ravir.
— Non-seulement vos partisans les plus intrépides sont
)è bord de la frégate qui est en rade, monseigneur, mais ce bâtiment est rempli d'armes et de munitions de guerre; des inteiligoncos sont ménagées sur les côtes de Cori nouailles; tout ce comté n'attend qu'un signal pour s'in- ■ surger en votre faveur. Que Votre Altesse débarque h la tête de ses partisans et donne aux populations de quoi s'armer; le mouvement se répand jusqu'à Londres, l'usurpateur est chassé du trône, et vous rendez la couronne au roi votre oncle.
— J'en suis, pardieu! bien capable. Certes, voilà un projet magnifique , mais il peut y avoir des chances contraires, et avant tout je dois ôtre avare, très avare de la vie de mes partisans et du salut des peuples de mon oncle.
— Je reconnais la générosité habituelle du caractère de Votre Altesse; mais il n'y a pour ainsi dire pas de chances contraires à redouter : tout est préparé, les esprits agités; vous serez accueilli avec enthousiasme. Votre souvenir est resté, dit-on, si présent nu peuple de Londres, que jamais il n'a voulu croire à votre exécution, monseigneur, quoiqu'il y eût assisté. Vivez donc pour cette noble nation qui vous chérit , qui vous a si profondément regretté, et qui attend votre venue comme le jour de sa délivrance!
— Allons, lui aussi, — pensa Crousiillac, — il veut que j'aie été exécuté ; mais il est plus raisonnable que l'autre, <iui voulait me tuer au nom des regrets que ma mort avait laissés; au moins celui-ci me dcmaiKhî de vivre au nom de ces mêmes regrets. J'aime mieux cela.
— En un mot, monseigneur, faisons voile de la Martinique pour la côte de Cornouaillcs; et si, comme tout le lait croire, la population anglaise se soulève à votre nom, le roi mon maître apiiuyrra cette insurrection avec des forces imposantes, et rendra ce mouvement décisif.
— Ah! ah! je te vois venir, mon drôle, je te vois venir... Quoique je ne sois pas un Hn politique, — se dit le Gascon, — dans mon petit jugement je devine que le roi, ton maître et le mien, veut me lancer en manière de brûlot, d'enfant perdu... Si je réussis, il m'appuyera; si je ne réussis pas, il me laissera parfaitement bien pendre... c'est égal, ça me tente; mon ambition s'éveille... Au diable les Mortimer, les Rothsay et autres amis forcenés!... Sans ces bélîtres, j'aurais été curieux de voir Polyphème de Crousiillac révolutionnant la Cornouaillcs, chassant Guillaume d'Orange du trône d'Angleterre... et rendant généreusement ce même trône au roi Jacques, sans être tenté de m'y asseoir... hum!... peut-être m'y serais-je assis... un peu... pour voir... Allons, allons Polyphème... pas de ces idées-là; rendez son trône à ce vieillard... Polyphème, rendez-lui son trône... Soit, je le lui rendrai, mais, décidément, depuis quelque lenq)s, il ni'arrive do singulières aventures, ci la Licorne, qui m'a amené ici, pourrait bien être un bfiliment enchanté. — Le chevalier reprit tout haut d'un air méditatif : — Ceci est une détermination très grave, au moins, monsieur; il y a certainement aussi beaucoup à dire pour... il y a certainement aussi beaucoup à dire contre... Je suis loin de vouloir temporiser outre mesure; mais il serait, je crois, d'une bonne politique de réfléchir... plus mûrement, avant de donner le signal de cette insurrection.
— Monseigneur, permettez-moi de vous le dire, les circonstances sont pressantes, il faut se hûlcr d'agir: les vues secrètes du roi mon maître ont été trahies; Guillaume d'Orange avait donné au colonel Ruller la mission de vous enlever mort ou vif, tant il craignait de vous voir le chef d'une insurrection; monseigneur, il nous faut donc fra[>per un coup rapide, décisif, tel qu'un brusi]ue débarquement ^u^ les côtes de < ornouailles. Monseigneur, je vous
le répète, cette tentative faite au nom du roi Jacques sera accueillie avec enthousiasme, et la toute-puissante influence de Louis XIV consolidera la révolution que vous aurez .si glorieusement commencée; et, grâce à vous, le roi légitime de la Grande-Bretagne remonte sur son trône.
— Ceci me paraît immanquable... si mon parti a le dessus...
— Et il l'aura, monseigneur, il l'aura...
— Oui, à moins qu'il n'ait le dessous... et, alors, si je suis tué cette fois, ce sera sans rémission... Ce n'est pas par un vil égoïsmc que je fais cette réflexion, monsieur; vous comprenez que, d'après les antécédens qu'on me prête, je dois être furieusement habitué à la mort, mais... je ne voudrais pas laisser mon parti orphelin... Et puis, songez-y donc, monsieur, replonger encore ce malheureux pays dans les horreurs do la guerre civile! Ahl — Crousiillac poussa un soupir douloureux.
— Sans doute, monseigneur, cette pensée est triste; mais à ces troubles passagers succédera le calme le plus profond. Sans doute la guerre a des chances fatales, mais elle ' en a d'heureuses... Et puis quel avenir vous attend, monseigneur! Les lettres que je dois vous remettre vous prouveront que la vice-royauté d'Irlande et d'Ecosse vous est destinée, sans nombrer d'autres faveurs que vous réservent et mon maître et Jacques Stuart, votre oncle, lorsqu'il sera remonté sur le trône qu'il vous devra.
— Peste! vice-roi d'Ecosse et d'Irlande, — se dit Crousfillac, — avec cela mari de la Barbe-Bleue, et par-dessus le marché fils et neveu de roi... Ah! Crousiillac, Crousiillac, je le l'avais bien dit... ton étoile se lève... il est dommage que ce soit pour un autre! Allons toujours... tant que cela pourra durer.
Monsieur de Chcmeraut, voyant l'hésitation du chevalier, employa nn moyen décisif pour le forcer d'agir confurmémenl aux vues des deux rois, et lui dit :
— Il nie reste, monseigneur, à vous faire une dernière communication... et, si pénible qu'elle soit... je dois obéir aux ordres du roi mon maître.
— Parlez, monsieur...
— Il vous est presque impossible de refuser de vous mettre à la tête de l'insurrection, monseigneur... on a brûlé vos vaisseaux !
— On a brûlé mes vaisseaux I
— Oui, monseigneur; c'est une métaphore...
— Très bien, monsieur, je comprends; le roi votre maître m'a mis dans la nécessité d'agir selon ses vues?
— Votre perspicacité habituelle ne pouvait pas vous tromper, monseigneur. Dans le cas où vous ne croiriez pas devoir suivre les conseils pressans du roi mon maître, dans le cas oîi vous prouveriez ainsi à S. M. le roi Ja&jues l que vous ne voulez pas lui faire oublier de fâcheux et ' tristes souvenirs, en vous dévouant à sa cause comme il l'espérait...
— Eh bien! monsieur? — ilil l'aventurier devenu très soucieux, en pensant qu'il allait connaître, comme on dit, le revers de la médaille.
— Eh bien ! monseigneur, le roi mon maître, par d'imminentes raisons d'Etat, se verrait, quoique bien à regret, obligé de s'assurer de votre personne... Voilà pourquoi je m'étais fait suivre d'une escorte...
— Monsieur... de la violence!!!...
— Malheureusement, monseigneur, mes ordres sont précis... Mais je suis sûr d'avance que Votre Altesse ne me mettra pas dans la dure nécessité de les exécuter... — Cette menace fit réfléchir Crousiillac. Monsieur de Chemeraut continua : — Je dois ajouter, monseigneur, que la prudence voulant (vu votre exécution à mort) que vos traits restassent désormais invisibles, on vous couvrirait le visage d'un masque que vous ne quitteriez jamais. Enfin, d'après l'ordre de Sa Majesté, j'aurais l'honneur de conduire directement monseigneur aux îles Sainte-Marguerite, où vous resteriez éternellement prisonnier... Je vous laisse à penser les regrets de vos partisans, qui étaient venus ici dans l'espoir de vous revoir bientôt à leur tôle.
LE MORNE-AU-DIABLE
Après être reslé longtemps dans l'attitude d'un homme qui médite profondément et qui lutte intérieurement contre plusieurs pensées contraires, Croustillac releva fièrement la tête, et dit à monsieur de Chemeraul d'un air majestueux :
— Toute réflexion faite, monsieur, j'accepterai la viceroyauté d'Irlande et d'Ecosse, vous avez ma parole. Ne croyez pas surtout que ce soit la crainte d'une prison perpétuelle qui me force d'agir ainsi. Non, monsieur, non. Mais, après de mûres réflexions, je viens de me convaincre que je serais coupable de ne pas me rendre aux vœux des peuples opprimés qui me tendent les bras... et de ne plus tirer l'épée pour leur défense, — ajouta l'aventurier d'un ton héroïque.
— Puisqu'il en est ainsi, monseigneur, —s'écria monsieur de Chemeraut, — vive le roi Jacques et S. A. R. monseigneur le duc de Monmouth! vive le vice-roi d'Ecosse et d'Irlande 1
— J'en accepte l'augure, — répondit gravement le chevalier. Et il ajouta tout bas : — Diable d'homme 1 avec son air doucereux! je ne sais si je n'aimais pas mieux l'autre, malgré son éternel poignard... Ça se gâte singulièrement... Aller avec le Flamand prisonnier à la tour de Londres, ça n'était pas difficile... tandis que mon rôle se complique et devient diabolique, grâce à mes enragés de partisans, qui sont là comme des grues à m'attendre à bord de la frégate : demain peut-être tout sera découvert... Et la Barbe- Bleue? moi qui croyais avoir fait un tour de maître en venanfla chercher au Morne-au-Diable!... Mordioux! que va-t-il arriver de tout ceci? Bahl après tout, que peut-il m'arriver? d'être prisonnier... ou pendu... Prisonnier, ça me fait un avenir... Pendu... c'est un zt>ste...un clind'œil... un bâillement... Allons, allons, Croustillac, pas de lâcheté; dédommage-toi, mon garçon, en te moquant, à part toi, de ces gens-là, et en t'amusantdes étranges aventures que le diable t'envoie... C'est égal... maudits soient mes partisans! Sans eux, cela allait tout seul... Voyons s'il n'y aurait pas moyen de les envoyer... m'aimer ailleurs. Dites-moi , monsieur, — reprit-il tout haut, — à bord, mes partisans sont-ils nombreux?
— Monseigneur, ils sont onze.
— Cela doit bien vous gêner : eux-mêmes doivent être 1res mal à l'aise...
— Ce sont des soldats, monseigneur, ils sont habitués à la rude vie des camps; d'ailleurs le but qu'ils se proposent est si important, si glorieux, qu'ils ne songent pas aux privations que la vue de Votre Altesse leur fera bientôt oublier...
— C'est égal, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de les caser ailleurs... de leur destiner un autre navire où ils seraient infiniment mieux, tandis que moi et ma femme nous nous accommoderions de la frégate?... Et puis, pour des raisons à moi connues, je ne me révélerai à ces chers et bons amis qu'au moment de débarquer en Angleterre.
— C'est impossible, monseigneur! Pour être sur le bâtiment où vous serez, vos amis coucheraient sur le pont dans leurs manteaux.
— Il est désespérant d'inspirer de pareils dévouemens, — se dit Croustillac. —Alors, n'y pensons plus, — dit-il tout haut, — je serais désolé de contrarier de si fidèles partisans. Mais quel logement nous destinez-vous, à moi et à ma femme?
— Ce logement sera bien modeste, monseigneur, mais Votre Altesse daignera être indulgente, en songeant à l'impérieuse nécessité des circonstances. D'ailleurs, l'attachement bien connu de Votre Altesse pour madame la duchesse de Monmouth, — ajouta monsieur de Chemeraut en souriant, — vous fera, j'en suis sûr, monseigneur, excuser l'exiguité de l'appartement, qui no se compose que de la chambre du capitaine.
L'aventurier ne put s'empêcher de sourire à son tour, et il reprit :
— Cette chambre, en efl'et, nous suffira, monsieur.
OEBV. CHOISIBS. — III.
— Ainsi, Votre Altesse est toujours décidée à emmener madame la duchesse?
— Plus que jamais, monsieur; quand j'étais prisonnier du colonel Rutler, quand j'étais destiné à périr -peut-être, j'avais dû laisser ignorer mes périls à ma femme, et l'abandonner sans la prévenir du sort qui m'attendait.
— Ainsi madame la duchesse ignorait...?
— Tout, monsieur... la pauvre femme ignorait tout... Surpris par le colonel Rutler pendant qu'elle reposait, je lui avais fait dire, en quittant le Morne-au-Diable, que mon absence ne durerait qu'un jour ou deux... Mais les circonstances ont tout à coup changé. Ce ne sont plus des dangers stériles que je vais courir. Je connais ma femme, monsieur : gloire et périls, elle voudra tout partager; en venant la chercher pour l'emmener avec moi, je devance sou plus cher désir.
XXIU