MONSIEUR DE CHE}I£RAUT
Pendant quelque temps, monsieur de Chemeraut et Croustillac marchèrent en silence, en continuant leur route vers le Morne-au-Diable. Bientôt l'escorte atteignit les derniers escarpemens du rocher. De cet endroit, on découvrait au loin la plate-forme et la muraille de clôture de l'habitation de la Barbe-Bleue.
En voyant cette espèce de fortification , monsieur de Chemeraut dit au chevalier :
— Cette retraite était habilement choisie, monseigneur, pour éloigner et dérouter les curieux ; sans compter que les bruits que vous aviez fait répandre par trois drôles qui étaient à votre service ne devaient pas beaucoup encourager les visiteurs.
— Vous voulez sans doute parler, monsieur, d'un boucanier, d'un flibustier et d'un Caraïbe?...
— Oui, monseigneur, on dit qu'ils vous sont dévoués à la vie et à la mort.
— En effet, monsieur, ils me sont singulièrement attachés. — Avec tout cela, — pensa Croustillac, — je ne sais pas encore à quel titre ces trois misérables sont dans l'intimité de la duchesse, ni surtout comment son mari, monseigneur le duc de Monmouth,' pouvait soufl'rirque de pareils bandits fussent aussi indécem.ment familiers avec madame sa femme... la tutoyassent... l'embrassassent... Le Caraïbe surtout, avec son air sérieux comme un âne qu'on étrille, était celui qui avait particulièrement le don de m'agacer les nerfs... Encore une fois, comment le duc de Monmouth permet-il ces privautés?... Sans doute cela déroute... cela sauve les apparences... mais, mordioux! il me semble à moi que cela déroule un peu trop... Ah! Croustillac, Croustillac, vous êtes toujours de plus en plus amoureux, mon ami I... c'est surtout la jalousie qui vous monte contre ces bandits... Allons, il y a encore un mystère que je découvrirai peut-être tout à l'heure... En attendant, tâchons d'apprendre comment l'on a su que le prince était caché au Morne-au-Diable. Monsieur, — dit Croustillac à monsieur de Chemeraut, — j'ai une question très importante à vous faire.
— Monseigneur, je vous écoute...
— Dans le cas où vos ordres vous permettraient de me répondre, toutefois, apprenez-moi donc comment on a su à Versailles que j'étais caché à la Martinique.
Après un moment de silence, monsieur de Chemeraut répondit :
— En vous instruisant de ce que vous désirez connaître, monseigneur, je ne trahis en rien un secret d'Etat... ni le . roi, ni ses ministres ne m'ont rien confié à ce sujet; non, monseigneur, c'est par une circonstance qu'il serait trop
ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE
long de vous raconter ici que j'ai découvert ce qu'on avait cru devoir nie laisser ignorer, je puis néanmoins compter que Votre Altesse gardera le silence à ce sujet.
— Vous pouvez en <^tre sûr, monsieur,
— Dabord je crois savoir... monseifjneur, que le dernier gouverneur de la Martinique, feu monsieur le chevalier de Crussol, vous avait connu en Hoitande, où il vous avait dû la vie... lors de la bataille de Saint-Denis, où vous commandiez une brigade écossaise dans l'armée du stathouder, tandis que le clievalicr de Crussol servait dans l'armée de monsieur le maréchal de Luxembourg.
— Cela est vra\ de tout point, monsieur, — dit imperturbablement Crousiilinc. — Poursuivez.
— Je crois encore savoir, monseigneur, que fen monsieur le chevalier de Crussol ayant été, par suite des événcmens, nommé gouverneur de celle colonie, et ayant cru de son devoir de s'enquérir de l'existence mystérieuse d'une jeune veuve surnommée la Barbe-Bleue, se rendit au Morne-au-Diable, ignorant complètement que vous y fussiez réfugié...
— C'est encore vrai, monsieur ; vous voyez que je suis franc... — dit Croustillac charmé de pénétrer peu à peu ce mystère.
— Il paraît enfin certain, monseigneur, que feu mon- -sieur de Crussol, reconnaissant en vous le prince qui lui avait sauvé la vie, vous jura de vous frarder le secret...
— Il le jura, monsieur... et si quelque chose m'étonne de la part d'un si galant liomme... c'est qu'il ait manqué à sa parole, — dit sévèrement le Gascon.
— Ne vous hâtez pas d'accuser monsieur de Crussol, monseigneur...
— Je suspendrai donc mon jugement, monsieur.
— Vous savez, monseigneur, (ju'il y avait peu d'hommes plus sincèrement religieux que monsieur de Crussol?
— Sa piété était proverbiale, monsieur. C'est ce qui fait que je m'étonne de son manque de parole.
— Au moment de mourir, monseigneur, monsieur de Crussol se fit un cas de conscience de n'avoir pas donné connaissance au roi son maître d'un secret d'Klat de celte importance; il confessa toute la vérité au révérend pérc Griflbn.
— Je sais fout cela, monsieur... passons, — dit Croustillac, qui ne voulait pas laisser pnraîlre la dévorante curiosité avec laquelle il écoutait monsieur de Chemm'aut.
— Aussi, monseigneur, je ne parle de ces précédens que pour mémoire. J'arrive à certaines particularités ignorées, je crois, do Votre Altesse. Sur le point de mourir, monsieur le chevalier de Crussol, voulant, autant que possible, vous continuer la protection dont il vous avait entouré pendant sa vie, et craignant que son succcesseur ne commençât une nouvelle enquAle contre les mystérieux habitans du Morne-au-Diable, monsieur de Crussol. dis-je, écrivit une lettre au gouverneur actuel, (|u'on attendait d'un jour à l'autre. Dans cette lettre, il lui affirmait, sous sa garantie et sous celle du pî-re GrilTon, que la conduite de la Barbe-Bleue ne devait être nullement suspectée ni inquiétée. On a cru savoir enfin, monseigneur, que monsieur de Crussol vous avait prévenu que des scrupules de conscience l'ayant obligé de tout avouer au père Griffon, sous le sceau de la confession, il ne croyait pas avoir forfait h la parole qu'il vous avait donnée.
— S'il en est ainsi, monsieur, ce pauvre monsieur de Crussol est resté jusqu'il la fin de sa vie ce que je l'ai toujours connu, un reli;,'ieux, un loyal gentilhomme, — dit Croustillac d'un ton pénétré; — mais faudrait-il donc maintenant accuser le père Gritfon d'une indiscrétion sacrilège... Cela serait cruel, je m'y résoudrais avec peine, monsieur...
Après un moment de silence, monsieur de Chemeraul dit à l'aventurier :
— Connaissez-vous, monseigneur, le jeu de l'aiguilletto empoisonnée ?
Le Gascon regarda l'envoyé d'un air surpris. •^ Est-ce une plaisanterie, monsieur T
— Je ne prendrais pas cette liberté, monseigneur, — dit monsieur de Chemeraut en s'inclinant.
— Alors, monsieur, quel rapport ?
— Permettez-moi, monseigneur, de vous apprendre quel est ce jeu, et, à l'aide de cette figure, je pourrai peut-être expliquer à Votre Altesse la fortune du secret d'État dont il s'agit.
— Voyons PfiUe figure, monsieur.
—Eh bien I monseigneur, ce jeu defaiguillette empoisonnée consiste en ceci : un cercle d'hommes et de femmes est rassemblé; un homme prend une des aiguillettes de son pourpoint, et il s'agit do la glisser dans la poche de son voisin le plus subtilement possible, car la personne qui se trouve en possession de faiguillette est condamnée h une pénitence.
— Très bien, monsieur, — dit le Gascon ; — l'habileté du jeu se réduit à se débarrasser le plus lestement possible do raiguilietle, en la passant adroitement à un autre.
— Vous y voilà, monseigneur.
— Mais je ne vois pas quel rapport il y aentre le secret d'État qui me concerne et ce jeu-là.
— Pardonnez-moi, monseigneur. Pourquelques consciences scrupuleuses et timorées, certaines confidences... ou plutôt certaines confessions l'ont le mAaieelTct que l'aiguillette dans le jeu de ce nom, Icsdites consciences ne songeant qu'à se débarrasser du secret dans une conscience voisine, afin de so mettre à l'abri de toute responsabilité.
— Très bien, monsieur, je commence à saisir l'analogie; il se pourrait qu'on eût joué à l'aiguillette empoisonnée avec la confession de ce malheureux chevalier do Crussol.
— C'est justement ce qui est arrivé, monseigneur. Le père Grifi'on, se voyant dépositaire d'un secret d'État si important, s'esttrouvé dans un mortel embarras; il craignait de commeltre une action coupable envers son souverain en se taisant ; il craignait, en parlant, de violer le sceau de sa confession et do vous perdre. Dans cette alternative, voulant mettre sa conscience en repos, il résolut d'aller en France, de tout confesser au général de son ordre, et de se décharger ainsi sur lui de toute responsabilité.
— Je comprends 1res bien maintenant votre comparaison, monsieur. Mais, pour que ce secret se soit ébruité» il faut nécessairement, pour suivre toujours votre comparaison, que quelqu'un ait triché.
— Je puis alTirmor à^olre Altesse que, il y a quelques mois, le père Grifi'on, ainsi qu'il l'avait résolu, est arrivé on Fi'ance et a tout confié... au général de son ordre; celui-ci, prenant alors sur lui toute la responsabilité, a déchargé complètement le père Griffon en lui recommandant le plus grand secret.
— Et à qui diable le général de l'ordre a-t-il passé l'aiguillette? — dit le Gascon que ce récit amusait beaucoup.
— Avant de répondre à Votre Altesse, je dois lui dire que don Sanclie, le général de l'ordre, cache sous les dehors les plus austères une ambition cITrcnéc ; que peu (l'iiommes possèdent à un plus haut degré le génie de l'intrigue, se jouent plusaudacieusement de ce que le monde révère. Une fois maître de l'importante confession que le père Grifion a\ait dû lui faire comme à son supérieur spirituel pour le repos de sa conscience, don Sancho voulut se srrvirdcce secret poursonélévation personnelle. Intimement lié avec le confesseur de Sa Majesté le roi Jacques, le père Briars, jésuite madré qui connaît parfaitement l'état des partis en Angleterre, il amena un jour la conversation sur la position de ce pays, et don Sanche demanda au père Briars si, dans le cas où vous eussiez encore vécu, monseigneur, vous n'auriez pas eu beaucoup do chances pour rallier autour de a-ous les partisans do Stuarts, et vous mettre ainsi à la tête d'un mouvement contre le prince d'Orange. Le père Briars répondit h don Sanche que, .si vous aviez vécu, votre infiuence eût été immense, dans le cas où vous seriez sincèrement dévoué à la cause du roi
LE MORNE-AU-DIÂBLE
Jacques; que ce prince déplorait souvent votre mort, en pensant aux services que vous auriez pu rendre à la cause des Stuarts. Vous concevez, monseigneur, quelle fut la joie de don Sanche... le secret de la confession fut trahi, et voti'e existence révélée, monseigneur.
— Mais c'est un abominable homme que ce don Sanche I — s'écria Croustillac.
—Sans doute, monseigneur; mais il ambitionnait le chapeau de cardinal, et, comme premier monteur de l'entreprise, il sera prince de l'Église si le roi Jacques, votre oncle, remonte sur le trône d'Angleterre. Il est inutile de vous dire, monseigneur, qu'une fois le père Briars maître du secret, il s'en prévalut auprès de son royal pénitent, et que le reste des dispositions fut concerté entre Louis XIV et Jacques Stuart.
— Tout s'éclaircit maintenant, — se dit Croustillac. — Je ne m'étonne plus de l'inquiétude du père Grifïon lorsque je voulais absolument aller au Morne-au-Diable. Connaissant tous les mystères de cette habitation, il me prenait sans doute pour un espion ; je m'explique aussi maintenant les questions dont-il m'accablait pendant la traversée, qui me semblaient si saugrenues.
Monsieur de Chemeraut attribuant le silence de Croustillac à l'étonnement où le plongeait cette révélation, lui dit:
— Maintenant tout doit se dérouler clairement à vos yeux, monseigneur. Sans aucun doute, les préparatifs de l'entreprise n'auront pas été si secrets que Guillaume d'Orange n'en ait été instruit par ses espions, qui pénètrent dane le cabinet de Versailles, jusqu'au sein delà petite cour de Saint-Germain. Pour déjouer des projets qui reposent entièrement sur Votre Altesse, l'usurpateur a donné au colonel Rutler la mission qui a failli vous être si fatale, monseigneur. Vous voyez qu'en tout ceci le père Griffon est complètement innocent ; on a fait de sa confidence un abus sacrilège. Mais, après tout, monseigneur, il faut-être indulgent, car c'est à cette révélation que vous devrez un jour la gloire d'avoir rétabli Jacques Stuart sur le trône d'Angleterre.
Quoique cette confidence eût satisfait-la curiosité de l'aventurier, il regrettait alors de l'avoir provoquée : s'il était découvert, on lui ferait sans doute payer cher le secret d'État qu'il avait involontairement surpris; mais Croustillac ne pouvait revenir sur ses pas, il devait s'engager de plus en plus dans la voie dangereuse où il marchait. L'escorte arriva sur la plate-forme, au pied de la muraille de l'habitation du Morne-au-Diable. Il fut convenu que Rutler, toujours garrotté, resterait eu dehors, et que six soldats et les deux marins accompagneraient monsieur de Chemeraut et Croustillac. Arrivé ciu pied du mur, le Gascon appela résolument.
— Holà 1 les esclaves !
Après quelques momens d'attente, on descendit l'échelle. L'aventurier et monsieur de Chemeraut, suivis de leurs gens, entrèrent dans la maison; la porte voûtée de I habitation particulière de la Barbe-Bleue fut ouverte par Mirette. Le chevalier pria monsieur de Chemeraut d'ordonner aux six soldats de rester en dehors de la voûte. Mirette, prévenue par sa maîtresse de ce qu'elle avait à faire, à dire et à répondre, parut frappée de surprise en apercevant le Gascon, et s'écria :
— Ah ! monseigneur 1
— Tu ne m'attendais pas! Et le père Griffon? — Commentl monseigneur, c'est vous?
— Certainement, c'est moi ; mais le père Griffon, où est-il 1
— En apprenant tout à l'heure que vous étiez parti pour quelques jours, madame m'avait dit^de ne laisser absolument entrer personne.
— Mais le révérend, qui vient de venir ici de ma part, n'a-t-il donc pas vu ta maîtresse t
— Non, monseigneur ; madame m'avait dit de ne laisser entrer personne ; alors on a conduit le révérend dans une ohambre des bàtimens extérieurs.
— Ainsi ta maîtresse ne s'attend pas du tout à mon retour.
— Non monseigneur, mais...
— C'est bon, laisse-nous.
—Mais, monseigneur, je dois aller prévenir madame de...
— Non, c'est inutile ; j'y vais, moi, — dit le Gascon eu passant devant Mirette et en se dirigeant vers le salon.
— Vous allez, monseigneur, causer une adorable surprise à madame la duchesse, qui no vous attend que dans quelques jours, et changer ainsi ses regrets en une joie bien douce, — dit monsieur de Chemeraut, — puisque le père Griffon n'a pu parvenir jusqu'à madame votre femme.
— Elle est toujours ainsi... pauvre chère amie ! elle devient d'une sauvagerie inimaginable, — dit tendrement Croustillac— Dèsquejenesuisplus là, illuiestimpossible do voir une figure humaine... pas même ce bon religieux!; ma plus légère absence lui cause une douleur, un chagrin, une désolation, des larmes... qui quelquefois m'inquiètent... C'est tout simple... depuis que j'étais condamné à cette retraite absolue... je ne quittais jamais ma femme... et cette absence d'aujourd'hui, de si peu de durée qu'ello la croie... lui est horriblement pénible... pauvre chère âmel...
—Mais, aussi, monseigneur, quelle surprise charmante! Si Votre Altesse me permet de lui donner un avis, je l'engagerai à supplier madame la duchesse de consentir à partir à la hâte, cette nuit môme... car, monseigneur, vous le savez, notre entreprise ne peut réussir que grâce à une extrême célérité dans l'action...
— Mon désir est aussi d'emmener ma femme le plus promptement possible.
— Ce départ si précipité causera malheureusement sans doute quelques dérangemens à madame la duchesse.
— Elle n'y pensera pas, monsieur... il s'agit de me suivre, — répondit Croustillac d'un air triomphant.
Monsieur de Chemeraut et l'aventurier arrivèrent dans la petite galerie qui précédait le salon où se tenait habituellement la Barbe-Bleue. Nous l'avons déjà dit, cette pièce n'était séparée de ce salon que par des portières; d'épais tapis de Turquie recouvraient les planchers. Monsieur de Chemeraut et Croustillac s'approchaient donc sans bruit, lorsqu'ils entendirent tout à coup des éclats de rire prolongés. Le chevalier reconnut la voix d'Angèle, il saisit vivement la main de monsieur de Chemeraut, et lui dit à voix basse :
— C'est ma femme I... écoutons..
— Madame la duchesse me paraît moins accablée que monseigneur le supposait...
— Peut-être, monsieur... Il y a des sanglots, voyezvous, qui, dans leur explosion, ont quelque chose d'un éclat de rire convulsif... Ne bougez pas... je veux la surprendre dans la naïveté de sa douleur, — ajouta le Gascon, en faisant signe à son compagnon de rester immobile et de garder le plus profond silence.