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CHAPITRE XVII

LA âUEUE DES ÉQUIPAGES.

La fonle était entr^'e. Une pluie fine et glaciale commençait à tomber. Il n'y avait plu^ l'evant le iheâtro que quelques gens de police. Les liions avaient n gagné les cabarets Oli ils trafiquaient nuiintenani des objets voles, soit entre eux, soit avec des receleurs que l'occasimi attirait naturellement a cetie foire ténébreuse.

Bob Lantern vendit le tnulard du capitaine deux shellings, etSiiail r' ■ '3 trois couronnes de l'agralede mislressRurnett, qu'il s'était dextremer.l appropriée pendant sa conversation avec Paddy.

A pres(|ue tous les théûires ang'ais, il y a trois entrées bien distinctes. La première, celle du/;u6/jf, a lieu à l'ouvcnurr dfs luireanx ; la seconde se fait une demi- heure après celie-ci: le 3e«//p-/'eo/(i»' arrive en voiture: il yaqueued'équipa^es comme il y avait tout-à-l'heure queuede pielOBs. Ici, l'avidiié des coupeurs de bourses est violemment solliciiée, car la moindre aubaine serait excellente, et mieux vaudrait touiller un seul de ces nobles goussets que vingt poi hes bourgeoises, mais les diflicultes sont grandes et la piu(iari des voleurs ne se donnent même pas la peine de quitter 1rs pubiic.-h(juses en enienilani sur le pavé le tonnerre des éi|"il>ages.

D'abord, il n'y a pas foule proprement dite ; on ne se presse pas; on ne se pousse plus. K.iisuit ■ les grooms ont des<:aniies longues cl flexibles qui prpiiiicni la mesure du dos d'un in iiisiriel suspect avec une facilité miraculeuse; ensuite, les poli emen, si mous, si indolens lorsqu'il s'agit au public, s'éveillent un peu pour proléger miiords et miladies — Il ne faiidi'.iii point pourtant s'exagérer ce dernier obstacle, car, durniant ou éveillé, le policemau est presque toujours une fort maussade inutilité.

Vuoi 'lu'il en soit, i|uelques voleurs, jeunes pour la plupart, hardis, adroits au degré suprême et ù (|ui l'expérience, aidée de deux ou trois lustres passés a INewgate, n'a pas ' eiK'ore appris à dédaiguer la chevaleresque niax.me.-u A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ; « quelques filous impubères, di>oiisnous, se ris(|uent entre les équipages, s'approchent des gentlemen sous un prétexte, avertissent les

LE S1É6LE. — TI

ladies qu'elles perdent quelque chose, *tc., eic , et parviennent parfois à conquérir une cassolette, un mouchoir brodé, ' une niiintre, le tout assaisonné d'un nombre décent de coups de cannes.

Il vasansdire queSnail occupait une place distinguée parmi les jeunes aventuriers dont nous venons de parler.

La troisième entrée enfin, l'entrée à demi -prix, est un privilège accordé aux dernières classes du peuple. Elle a lieu de neuf à dix heures, et nous aurons à nous en oa:upe- plus tard.

Une des premières voitures qui s'arrêta devant le péristyle tJeCovent-r.arrien tut celle dti lad « Cam|)bell. Miss Mary Trevor et sa tante mirent |dcd à terre sans encombre et montèrent les degiesdu peiron.

— Avancez, cocher I prenez tour...

— Prends tour, maraud! s'écria au fond d'un autre équipage une voix flùice et gras^e^inte ; — ma toute belle, —je parle sérieusement, — ce drôle est capable de laisser passer avant BOUS cet ignoble cab*\

Le marcbe-pied tomba, la portière s'ouvrit et monsieur le vicomte de Lantures-Luces descendit avec précaution. Il tendit la nuin.

— Vic,()mte, je cherche mon flacon, dit une voix brève et cava'ièrenieiit limliré- à l'intérieur.

— En vérité, cliarmaiite, en vérité!...

Le vicomte lioniii, ren la dans sa voiture et trouva le flacon. Cela faii, il redescendit et tendit de nouveau la main.

— Je suis sûre, vicomte, dit la voix cavalière, que vous avez égaré mon éventail I

Le vicomte rebond. t, escalada le marche-pied et fut assez heureux pour trouver l'éventail demandé.

— Allons, dira mia ! dit-il, donnez-moi votre main, je voue prie!

— C'est une chose terrible, vicomte 1 s'écria la voix cavalière avec pétulance; — m m moui^hoir a disparu.

Laiiiurcs Luces, avec une patience a tniirablr, se replongea une iroisième fois dans l'équipage, et remit le mouchoir aux mains d'une dame assise sur la banquelie du fond —A quelque chose malheur est bon. S'il n'avait lias fait ce mouvement, ses i reloques eiisseni passé dans la poche àa petit Siiail qui avait dèjA la main dessus.

— Charmante, dit le vicomte en redescendant; — allezvous me faire la grâie de me d nner votre jolie main'

— Avancez donc, by god\ cria le cocher du cah, b-qne! attendait, pou.-Oébarquer sapraii^ae, que ces lapons e ssent pris terme.

La pratique, paraitrait-il, n'était pas moins impatiente que son coclier. car elle lui arracha le fouet des mains ei allongea aux deux chevaux de l.aiitures Luces iin coup en eslalilade qui indiquait un véritable bras de sportinan.

Les deux chevaux se lancèrent, et raiiioinédon du vicomte ne put les enipêihcrde taire en avant deux on trois pas qui laissèrent le passage libre. — La dame se mita pousser des cris perçans.

— Qu'avez-vous, charmante? qu'avez-vous, caramin? s'écria Lantures-Luces. —Vous êtes, monsieur, un bruial ; je psrie séneusement. Voici ma cane, m iisieur ! — Il jeia sa carte dans le cabriolet.— Ne vous effrayez pas, chère belle... et veuillez me faire la grâce de me doi ner voire jolie main.

Cette fois, la dame exauça la prière du petit Fr.ini,ta .s, mit sa main gaulée dans la sienne, et, repoussant le marclie-pied d'un coup de jarret qui lit violemment os.iller la voilure, elle se trouva portée d'un seul bond ù trois pas au delà de Lantures-Luces, sur l'une des dernières marches du perron.

Un groupe de daudie» qui .s'était rassemblé sous le péristyle se prit à bai ire des mains en disant:

— Brava! bravai la Hriotta!

— Cbarmaniel murmura Lantures-Luces étourdi; — ma parole d'honneur, cliarniantel... Je parie sérieuseiiient

Snail, chaiigcanlde lactique, sollicita doucement un cordOl

• Abrivialion uùlèe pour désigaer les cabriolets de place.

PA.DL FÉVA.L.

de soie (jai correspondait au lorgnon du vicomte. Le lorgnon

sorti! à molli'' du gousset.

Pendant >eia, le {teniletnan du cab était descendu etcomplaii iMn<|uillfinent avi'C son cOi her.

La Urinita, lé^ière l'i fo le liUe, i rit un nouvel élan et s'en alla tombiT au milieu ilu groiipe fashmn.ible.

— Diahie! dit LaniuresLuccs doni Siiail venait de voler le binocle, ei qui ne s'en apercevait pas, exolusivenieni occupé qu"il claii de sa volage di>a.

A ce même monieni, Snail. en possession de son butin, voulut naiureilrmi'iit s'esquiver, mais un policeman, le bâton levé, lui bai ra le passaj-'C. De l'autre côié, le gentleman du cab s'avanvait gravement vers ' aniiires Luces, sans doute pour lui demnniler raison de son apostrophe.

Voici ce 1(111 arriva.

Le policeman, impaiieiitédes feintes de Snail qui cherchait passage en se leiant i gauche, puis s droite, laissa enfin retomber sa lourde bagueiie plombée. Snail l'pviia en miaul nt ; labagueiie sVnalla tomiienl'aplombsurrépauledu gentleman.

— Godtlam' dit stupidement l'agent de police.

Le geiiiieman recula d'un pas, b<'Utonna d'un mouvement rapide sou liac élegani et porta ses deux pointis à la hauteur de l'œil. Le policeman eut l'air d'avoir envie de >(iuienir le thoc, mais la Ionien* d'un équipage avant é»lairé par hasard le visage de son adversaire, il s'enluit comme s'il eût eu le diable à ses trousses.

— Hé! s'écria Lantures-Luces, c'est ce cher Brian de Lancesier .. Ah ! ah ! vive Dieu! messieurs, avez-vous vu quelque chose de plus d:6le? comme ce policeman a pris ses jamoes à sou cou !... Très cher, je voudrais savoir boxer comme vous pour punir un menant qui a fouetié tout-à-l'beure mes chevaux,au risque de briser noire chère i»)ole,Bnoita la Uival

— C'est moi, dii Biiaii qui redressait aveu soin les revers déboutonnés de son irac.

— N'en p.trIOMS plus alors, très cher! s'empressa de dire Lantures-Luci s ; — que diable! vous éles assez de mes amis pour vous cernn lire ..

Le vicomie pirouetta.

— Bonsoir, Brian I s'écria l'Italienne en quittant le groupe «ledandies pour s'élancer vers monsieur de Lancesler; — il n'y a que vous d'amusant .1 Londres, mon ami...

— Pas n^tittur ! murmura Lanlures Luces ; — non !... pas fialteur. ma foi I

— Venez-vo s pour me voir danser? reprit l'Italienne en «ffrani a monsieur de Lancesler une virile poiitnée demain.

.— Je viens pour moi, madame, répondit Brian.

— Pas p(di ! pensa le vicomte; non!. . pas poli, ma foi! Le groupe de dandies lit t^rand fêle à Brian de Lancesler.

La daiiNense plantant là le vicomte qui l'avait amenée, se suspendu ho ijre mal gré au bra« de ce nouveau venu, qu allait en cab, mais ijui semblait occuper dans l'échelle du fashiOM une magiiilii|ue ei fort enviable position.

(.'ptaii un homme de trente-cinq ans environ, maigre, mais bien consiimé, d'une taille au-dessus de la moyenne, élancée à la ceinture et carrée aux épaules qui avançaient un peu et se poilHieni trop haut. Ses traiis. adiiiiiablenieni monelés et dont 1rs contours seniblaieiil fouillés au ciseau, avaient cet asprd glacial et compassé des visages anglais de pur sang; mais, dans le ret;aid grave de son œil vert de nier, veiné de noir, il y avait une audace sans mesure, leiiaiit presque de l'effronterie, el quelque 1 hose de Iroidemeoi railleur, en Opposition direcle avec l'expression ordinaire d'un regard britannique. Son front haut, large, pur et noblement drssiné, relevait puissaiiimeni IVffei de celle pliysioimniie qu'adoucissait une cliariiuiiie ch. velure blonde, molle, bouc lée, et où n'avait celles jamais passe le fer indigHe du (oilleur.

Pour beaucoup, Hrian de Lancester n'eût point été un bel homme, mais cerUiiie,-> lemmes le proelamaieiii un homme «liaimaiil.ce qui vaut mieux, »!l d'autres femmes, rendues p us cji>cretes par une posiliim plus relevée, pensaient lout bas ce que les premières disaient lou' haut. C'était, du moins, pour lout le munde, el cela .se voyait de reste sur sou visage. Un homme eu. r,ique et iKirdi. Celait de plus, malgré son euveluppe ue glace, un hommu fougueux a sa manière, fou-

I gueux jusqu'à la passion, — mais ceci par intervalles etnar boutades.

C'était encore un homme original : un eccentric man.

Dieu sait qu'il nous f.kidrait de longues papes, spéciales, étudiées, consciencieuses, éloquentes, pour expliquer, ne fûtce que siiraniairemeiit, le monde d'idées qui se cache sous ce mot sans preteBiion à l'euphonie et fort laid en soi : eccentric man. Le caractère du Très Honorable Brian de lancesler, pour ceux de uos lecteurs qui daigneront le suivre, expliquera mieux le mol et la chose que toute espèce de dissertation.

Lantures-Luces, Brian et les dandies entrèrent de compagnie. La danseuse alla prendre la porte réservée aux artistes.

Ce fut à ce moment que l'équipage de lady Ophelia s'arrêta devant le péristyle. L'homme qui avait parlé par derrière au capitaine Paddy el qui semblait guetter l'arrivée de quelqu'un, caché dei rière l'angle saillant d'une maison, écrivit à la hâte quelques mots au crayon sur une page de ses tablettes, la remit à l'un des aventuriers (,ui croisaient sur la place avec un shelling et lui désigna Rio-Santo descendant de voilure. Comme nous l'avons vu, le message arriva à son adresse.

Madame la princesse de Longueville el sa taule, madame la duchesse douairière de Gèvres, étaient arrivées depuis quelques minutes.

Le premier acte était près de finir, et la salle de covent- Gardcn présentait ce soir-là un fort brillant aspect. Toutes les loges, d'ordinaire désertes ou mal occupées, resplendissaient de magnifiques parures, el il y avait du beau moiide jusques aux galeries.

^ous croyons absolum'-nl indispensable de donner ici quelques détails louchanl la position de dos personnages dans la salle.

Dans la première loge, sur le théâtre, à gauche (répendant aux avanl-scines des théâtres de France), il n'y avait personne. Celle loge attend;titS. A. R. milord duc d'York, dont elle était la propriété; la loge voisine était occupée par lady Campbell et sa nièce, la suivante par madame la princesse de Longueville et sa tante. De l'autre côté du théâtre, on voyait, uans la première loge, lady Ophelia el Rio-Sanio ; dans la seconde un vaste écran intercepiait la vue des personnages qui puUTaieiil s'y ii cuver; la troisième était oc^^upée par des dames.

Aux loges de face, nous eussions reconnu bien peu de visages. Mais nous pouvons dire tout de suite au lecteur quece monsieur, pâle, sombre, ennuyé, fatigué, maussade, qui semble regarder fort ailenlivemeut le plafond de sa loge et ne point faire attention à autre chose, est milord comte de ■VV'hile-Manor, frère aîné de Brian de Lancesler, et maître de l'honnête monsieur Paierson, l'intendant qui faitdes affaires avec Bob Lantern.

Au rez-de-chaussée, à gauche, sous la loge du duc d'York, il y avait une immense baii;noire, formée de deux loges dont on avait mis bas la cloison. Dans cette loge s'agitait monsieur le vicomte de Lantures-Luces, au milieu des dandies qu« nous avons rencontrés sous le péristyle.

Entin, aux galeries supérieures, le bon capitaine Paddy O'Clnane, droit et laide, élevait sa lilus à deux pieds el demi au-dessus des bandeaux pommadés de la rouge mistress Burnell, dont la robe détachée, ^râce à Snail qui avait volé son agraie, permettait à ses formes de se montrer dans toute leur ellrayanie exubérance.

Paddy, tout en répondant comme il convient à nn Irlandais galant cl bien ajiiiris aux (|nesiions de mistress Burneit toc» chaut le spectacle et les acteurs, ne perdait pas un instant de vue la loge du duc d'York. Cette loge restait déserte, el le boiî capitaine put croire un instant que l'entr'acte suivant se passerait pour lui dans les douceurs d'une conversation intime avi c la taverniere aimée.

Mais au moment où le lideau se baissait, la portedela loge s'ouvrit avec tracas, et laily B... y tit son entrée, couverte de diamans. sous les feux croisés de cent fashionables binocles bra lUés sur la personne de Sa Seigneurie.

Puddy poussa un profond soupir.

— Mon amour, dit-il, ma (hère mistress Burnstl, — q\iC diable ! — ne mangeriez-vous pas une orange avec plaisir?

LES MYSTÈRES DE LONDRES

SI

— En avei-vous, monsieur O'Chrane?

— Je vais en aller chercher, madane, ou que Je sois damné I

El le capi'aine quitta précipitamment sa place, laissant sa compagne ^tupé(aile d'un empressement aus>i liiu^ié.

— C'est une bonne pâle d'homme que ce moHsieur OThrane, pensa-lelle, — mais j'aur.iis mieux aimé un verre de rhum.

Padily, au lieu d'aller chercher des orao^ces, descendit tout droit au fojer. Il n'avait pas fait trois pas en(Ore, lorsqu'un homme, qu'il ne connaissait point, lui barra le passage et le toisa de la tète aux pieds.

— Capitaine Paddy?... murmura cet inconnu après examen fait.

Puis il lui toucha légèrement la poitrine de son doigt tendu en disant :

— Gentleman o/thenighi.

Padily s'inclina respeeiueusement.

L'incunuu le prli à l'écart dans une embrasure. Ils causèrent environ dix minnies.

— Il y a des /lonwies de la famule dans tous les cabarets des environs, dit le capit;iine au bout de ce temps ; — je vous trouverai cria.

— Un Inimme adroit!...

— Une anguiMe!. . Sovez sans inquiétude, milord. L'ineonnii mil un doigt sur sa bouche el se relira. Paddy iioiissa wn second soupir.

— Du diable si mislress Rurnelt ne serait pas mieux à son comploir qu'ici, murmura-i -il ; — mais qui choisirai-je de ce boueux misérable de liob, le pauvre ami, ou du cher enfant, le petit 5nail... une immoude créaiure!... Lequel prendre?

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