‹ Musée littéraireChapitre 18 sur 170 · CHAPITRE XVmj UN ENTR'ACTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVmj UN ENTR'ACTE

Au tomber du rideau, un mouvement général eut lieu dans la salle, en même temps qu'un murmure s'élevait de louies parts. Le parterre semilà causer; (es galeries <onimencèrenl une niuill(jle et bruvanle conversiiiinn , les ioj,'es se tirent des visites. Iln'va^ait peul-être dans louie la salle que la pauvre mislress Burneli qui ne put communiquer à personne les impressions qu'avait (.roduiies en elle \à musique allemande et le talent i!e ses inierpiêtes. Mais elle vivait d'esp"ir, et pensait que le galant capitaine Paddy O'Cbiane reviendrait bientôt avec des oranges.

La loge la plus bruyante était, sans aucune espèce de comparaison, la grande haiiinoire qui contenait Laiiiures-Luces et les dauilies De celle loye parlaient ù chaque instant des exclamations qui s'efforçaient d'être orii;inales et spirituelles, des épigrammes gros-salées el d'extravagantes (iffies de ga genres. — laniures-Luees se mêlait peu à la convers.ttion. Il lui maHquait deux choses : la si;jtinra BrioiLt, qu'il lâchait d'afficher et qui lui échappait par chaque tangeirte, el son Sorgrron en paire de ciseaux, son cher lurgiion dont il seniail Dieu iloulouri'usement la perte.

Rio-Sanio, qui s'était rendu dans la loge de lady Campbell où il avait sa plai e, revint, en faisant ses vrsiies, vers laeom- Icsse. Il s'appuya sur le dos Ce son lauteuil et promena son binocle par la «aile avec indiJTérence.

— Mais je ne me irompe pasi dit-il lout-b-coupavecun air de joyeux étonnement ; — voiei madame la princesse de Longueville!

— Où ? fiem inoa la comtesse.

— Là bas, madame; à côté de miss... & cOté de lady Campbell... Vous permeiiez que j'aille lui otirir mes hommages. Je l'ai beaucoup connue à Paris.

— Qu'elle est belle I dit involontairement Ophelia.

— Elle passait pour être la plus belle femme du faubourg Satnl-GeroiaiD, qui est le lieu du monde où l'on rencontre le

plus de belles femmes, répondit Rio-?anto en saluant pour se reirrer,

La comtesse le suivit un instant de l'œil et reporta ses regards sur .^usannah.

Celle-ei erait réellement éMouissante. File portait une robe de veinu s hleu funce rioiii la niranee ire se revélaii que par les refleis d'azur nui cnuraienl le ong des an'ies de ci aijui- pli ei vers le surnniei des pnitils. Cette couieur maie et sombre faisait ressortir la chauile carriaiinn de sis épaules pi n citait en re'iefies contours exquis de sa gorge demi-nire, sur laquelle une niAgnitique a^iraie de diamans faisait g isser par iniervalies de blambes el rapides lueurs. Ses beaiiX eheveui noirs, domptés par la oiain .l'une canierisie habile, liimbaieiit malriieiiaiit en masse» symélriques ei i onime allaissers sous le poids de leur liixHriante abondance. Çâ et là, sous une bdrri le agiiee, ou parmi les liesses qui s'eiiroiilaienl à quadruple lour sur son peigne d'or, on M.yail scimi.ler léeLiir d'un diamant comme on vo.l par les nuits noires d antimne bri 1er sous quelque massil de se dure le ihuiax phosphorescent d'un lanipyre.

ht puis toute celte mori du désespoir ou de l'apathie avait disparu sans laisser de irace. La lielle statue vivait mainienani; elle vivait plus ei mieux qu autrui. Autour de son Iront de reine il y avaii comme nue auioole d'intime et vague jouissance. Son rejjard brûlait sous l'arc renversé île ses grands cils de soie. Sa pnse n'avait plus seulement (-elle grâce imniobileque peut ch'Tcher el trouver un s.upteùr; c'ciali nu véritable n veil : Galaihee avait fiéini, mais elle avait frémi avant le baiseï de Pygmaiion.

Car ce divin sourire, il n'avait fallu que l'espoii pour le faire éelore; «e feu de l'âme qui jetan son éclat jusqu'à l'œil, il n'avaii fallu que l'espoir pour rallumer.

Susaiinah ailendaii. — l'i que leloxe lui semb'ait enivrant et douxi El quels suaves enrhanienens elle avait reeueiilis parmi celle harniotiie d'Allemajinequi glisse, b'uvanie, vide, incomprise, sur le dur épi'ieriiiede i osiviriparis britanniques!

E le rr'uvaii (loini aprrgu emore Brian qui éi outaii distrait et froid, juste au-ilessous û > lie, les pauvres lazzi de Lauiores- Luces et les gageures folles de ses compagnons: mais elle savait qu'eue allait le voir, lui parler.

Comment? — Susannah ne se demaiirlait point cela. Klie pouvait, à l'oGe.-.sion, rivaliser de [lerspicarilé avec un dipiomaie, mais elle p(iu\aii aussi parfois iroireà l'aveu:;le co me les eiiHiris. Ceci élaii un peu le résu tai de sa nature ei beaucoup celii de l'étrange école où le hasard av<iit mis son enfance.

Nous saurons l'histoire de Susannah.

La comtesse ne pouvait [uiint déia.her d'elle son regard.

— Quelle est belle, mon Dieu!... qu'elle est belle I niurmura-l-etle emore.

1 a pauvre Ophelia rapportait foui à son unique pensée. Chaque f.mme lui élail une r iva'e La l.eauié de cette nouvelle venue lui mit au loeur un i:avraiil eilroieu même temps qu'une sorte de jalousie T' troaclive.

— Il l'a connue, pensait-elle. — El quel empressement à la revoir!

La b'ge de madame la princesse de Longueville S'ouvrit, et Rio-îsaiiio entra.

Susannah leva sur lui un reç;ard indifférent. Ce n'était pas lui qu'elle aitendait. A ee re^'ard, RioSanio répomlii par un anlie, perçam, froid el siriilatenr. La belle tille, habituée a ne séiomerde rien, ne put soutenir ce coup d'œil puissant ei bizarre qui sondait, qui fouillait, qui retournait son âme. Un poids se siis(ietiilil à ses cils ; sa paUfière tomba sous l'effort d'un trouble invimible. Elle seiiiii (|neique chose comme delà crainte et du respect de'ani cet homme qu'elle n'avait jamais vu pourtant et dont elle ne connaissait point le nom.

Au moment où elle baissait les yf jx, un nuase passa sur le front hautain de Kio-Saiiio. Il sembla cherclier iiarmi ses abondans *ou»enirs — peut-être quelque ressemblance lointaine, peut-être...

Mais on perdrait sa peine à vouloir analyser sans cesse les mo.vi:ts impressions de cette naiure où riiiîcilijen'.eet

PAUL FÉVM,.

n* cipiir sptnhiaipnl soutenir une lutte de hAtlve vitesse, d eet nomme qui dévorait la vie par le*; deux bouts ei le milieu, jouissant avec les sens, avec la njérnoireei avic l'espéran('e, appelant sans relArhe le passé ou l'avenir pour prêter aidr au présent, qui ne sulli'^ait poinl à son appétit de vivre. La vi. ijle Française cepen lani s'aj^iiail el faisait force démens!! ations. Rio-Sanio la salua d'une façon ecpiivoque et qui contrastait inrangeineni avec la disiim li.n habiiuelle et exemplaire de ses man'èies. Ensuite il s'avança vers >usannali, qui releva timidement ses grands yeux noirs. Il lui baisa la malD

— Ma lame la priD.'esse, dii-il, veut-elle bien me permettre de lui olTrir mon respectueux hommage?

— Le marquis de UioSanio. ma chère enfant, ajouta la iurhesse de Gêvres en ionise de présenialion.

Susannah s'inclina el dit à voix basse :

— On m'a dit bien des cnoses, monsieur... Je me soutiens de quelques-unes; j'apprendrai les autres...

— Je ne vous comprcnils pas. madame, inieriompit en souriant Rio-Santo. — J'étais \ehu p^ur vous parler de Paris. Quelles nouvelles de Francr, s'il \wf. plaii'?

— Le marquis ne sait rien, mon ange ! gli&sa la duchesse i l'oreii e de Susannah.

— Je croyais qu'il était le maître que je dois servir, balbutia la belle fille en rougissant.

La duchesse fil un signe d'énergique négation, et Su&annah baissa de nouveau les yeux, mais pas assez vile pour qu'on n'y pût lire' l'expression d'un doute.

Rio Sanio la eoiitempla encore durant une minute.

— Madame, dit-il ensuite à la Française qu il avait attirée au fond de la loge,— trouvez sur-le-champ un prétexte pour faire retraite... Il faut que cette jeune lille soit seule quand je reviendrai dans cette loge.

Cela dit, il salua Susannah et sortit.

Madame la duchesse douairière de Gêvres fut peut-être un peu blessée de ce brusque congé, mais il n y parut point.

— Ma chère enfant, dit-elle, — j'aurais voulu rester près de vous pour vous guider et vous soutenir, mais je me sens sérieusement indisposée, et, à mon âge, il faut de la prudence... Je vais vous laisser seule, Susaniinh; souvenez-vous bien de mes insiruciious... Obéissez aveuglément â tout homme, — filt-il un mendiant de la rue, — qui prononcera k votre oreille les paroles que je vous ai dites... N'oubliez pa:>que vous venez de France, et parlez comme la veuve du prin e Philippe de Lons;ueville, mon malheureux neveu... Qiiai't au marquis, ma tille, plus d'indiscrétion, je vous suppliel... Le mari^uis n'est pas des nôtres, et...

— Madame, interrompit Susannah, neverrai-je pas bientôt Brian de Laocesler?

La vieille Française se prit à sourire.

— Paiience, ma toute belle, patience! répondit-elle ; vous le verrez bientôt, et vous le verrez longtemps... Au revoir, ma fille., courage !.. et bien du plaisir avec le Très Honorable Brian de Lancevter!

Madame la duchesse deualrière s'enveloppa dans sa douillette. Susannah resta seule.

Rio-Santn était revenu vers ladv Ophelia. Il s'assit auprès d'elle et ouvrit la bouche pour parler, mais, — chose â coup sflr fort étrange, car il ne fallait pas peu peur intimider RioSaulo, — il hésita el sembla chercher ses paroles.

C'est qu'il allait tenter une démarche hardi-.- et peutêtre sans précédent chez notre arisiocralie, esclave de l'usage, et sanglée sans cesse dans l'éiroit corset de l'éliquelle nationale. C'est que, si i;raiid que \ùi l'amour de la comtesse, les premières paroles de RioSaiito devaient révolter en elle, Il le savait, tous les instincts de sa tierié 4'Anglaiseel de lady. — Or, ce sont là choses périlleuses à soulever, car souvent, chez nos dames, ces instincls sont plus forts que l'amour.

Aussi, le marquis sentant, pour ainsi dire, le terrain trem'nier sous «es pas, hésitait et gardait le silence.

Les femmes qui aiment devinent. La comtesse vint à son Mcours.

— Auriez-vous quelque chose à me demander, milordî dilelle.

— Oui, milady, répondit Rio Santo, dont le malaise fut légèrement diminué par celte avance;— j'ai une grâce à vous demander... un service, futile en apparence, et qui. en d'autres pays, serait la chose du monde la plus simple, mais qui, eu éi^ard à vos mœurs anglaises...

— ^e savez-viius pas, milord, que je ne refuserai point! Rio-Santo devait s'attendre à cette réponse, et pourtant

elle lui causa une sensation pénible.

— Certes, madame, dit-il, je crois à votre conte sans bornes. Je vous demanderais sans crainte un important service ; mais il e--t des bagatelles.. Je crois, voyez-vous, que j ai beaucoup trop larde a vous dire ce dont il s'agit .... Madame la dH<hesse de Longueville, dont j'ai mis souvent à contribution, à Paris, la charmante hospi'alité, se trouve seule ici avec sa tante, madame la duihesse de Gêvres, dont, la mauvaise santé neutralise le bon vouloir... Tenez! la voici si'ule mainienant dans sa loge, et je voudrais g rger que madame la duchesse a été forcée de se retirer... Je serais bleu heureux, milady, si vous daigniez me venir en aide p uraïquitier envers la princesse ma dette de courtoisie... J'aurais l'honneur de vous la présenter...

— Ici, milord? interrompit Ophelia.

— Si vous vou ez bien le permettre, milady.

— Non, milord... cela ne peut pas se faire ainsi... les convenances...

— Vous me refusez I dit Rio-Santo avec reproche. La comtesse se leva.

— Milord, dit-elle, veuillez me donner votre bras; poflr acquitter comme il faut voire dette, il est bon que les premiers pas soient épargnés à l'étrangère... Vous me présenterez à madame la princesse de Longueville, et j'aurai l'honneur de lui oDrir ma loge, milord.

Rio-Santo baisa la main d'Ophelia avec une véritable re» connaissance, et la comtesse se trouva trop payée par le caressant amour qu'ail mil dans son regard.

Quelques secondes après, la comtesse et Rio-Santo entraient dans la loge de Susannah. Celle-ci se leva, et, au grand étonnemeni du marquis, qui venait de la voir timide et embarrassée, elle fit les honneurs avec une grâce simple, mais parf .ile. Elle répondit aux avani'es de la comtesse comme il convient, et de m.inière à soutenir la vieille réputation de cette noblesse de France qu'elle était censée représenter, et qui passe à raison ou à tort pour la plus courtoise de l'univers.

Si le marquis de Rio-Santo avait un intérêt personnel et sérieux à ouvrir pour .^^usannah les portes closes du grand monde i ritaniiiqne, il dut vivement s'applaudir. Le résultat dépa.vsail toute attente —Deux dames, — une princesve et une comtesse,— présentées l'une à l'autre par un homme, — à Londres I

C'était un travail herculéen, un miracle accompli I

El maintenant tout était dit. Le premier pas franchi, plus d'obsiades. Au bras de la comtesse de Derby, Susannah pouvait entrer partout, car elle portail litre de princesse ; et primer partout, car elle était belle entre les plus belles.

Mais, sans lady Ophelia, son titre de princesse eût été comme ces clefs d'or qui ne s'adaplenl à aucune serrure. Il fai>* élre présenté. C'est la règle, c'est l'axiome, c'est le pivot raide, éternel, lourd à virer, autour duquel tourne incessamment l'échalaudage entier de l'étiqueite anglaise.

Mais, encore une Ic's, tout était dit. Susannah, la fille du juif pendu, entrait de plain-pied dans ce palais de l'arisiccra* lie, au SHuil duquel se damnent, sans le pouvoir jamais franchir, lanl de pléheirns millionnaires.

Rio-Sanlo prit congé lorsqu'il eul ramené les deux dames à la lo^'e de la romlesse.

Susannah s'assit. Tout aussitôt, les quinze ou vingt lorgnons de la grande loge du rez-de-chanssée se braquèrent irapéiueuscmciii sur elle, et l'on entendit toutes sortes d'exclamations adrairalives, jointes à des offres de parier: — qu'elle n'avait pas vingt ans,— qu'elle était Italienne,— qu'elle avait

LES MYSTÈRES PE LONDRES

jilns de cheveux quelaBriotta,— que son agrafe valait 2,000 livres, etc., etc.

Lanliires-Luces aurait bien voulu parier et surtout parler, niais il avait ppniu son binocle en paire de mou<beitt's.

— Et t|ijVtait Lantures-Luces sans son binocle en fer à papillottes?

— Je connais les cheveux de la Briotta! dit-il seulpmenl avec discrétion ; — je parle sérii'usenient ..ce Nonl de i)eaux cheveux!... Je ne vois pas cette lady ; sans cela, je parierais

"tout ce nu'on voudrait. Mais j'ai confiance en ce cber Brian... Brian, vive Dieu! très cher, diti's-moi votre avis sur les cheveux deietle btlle inconnue... Voyons I

Brian de Lancester était dans l'ombre, au fond de la loge oii il blllliiii avec enthousiasme.

— QMelqu'un de vous a-til aperçu milord mon frère? demacdd-i-il au lieu de répondre à la que^tisu de Lantures- Luces.

— Je n'ai pas mon lorgnon, très cher, répliqua ce dernier. Les autres répondirent négativement, et l'un d'eux ajouta :

— Est-ce que vous voulez lui payer sa rente ce soir, Lancesier ?

— Je suis venu pour cela, messieurs.

Il se leva ei se pencha vers le devant de la loge.

— L'ne admirable femme! dit-il en apercevant Susannab.

— A la bonne heure! s'écria le vicomte; maintenant, je jurerais qu'elle est ravissante ..J'ai une confiance aveugle en ce cher Hrian.

— Au revoir, messieurs, dit celui-ci ; je vais chercher milord mon frère.

— Pauvre comte! reprit le dandy lorsque Brian fut parti ;

— savez-vous, messieurs, ([u'à la p ace de lord de VVhile- Manor ce diable de Brian me rendrait fou !

— Il y anrait de qnoi.

— Brian le mène bon train, pardieu ! dit un au'.re, et c'est bien fait I

Oïl se remit à parler sport, danseuses, ladies, gilets, Champagne, cravaches, etc.

Susaiinah et la comtesse étaient restées seules et en présence. De la part d'Ophelia, il y avait cerles bien des motifs de préventions défavorables conire celle femme qui lui éiaii ainsi brusquement imposée, — que lUo-Sanio avait connue et qu'il tenait tant A servir; mais bien fou celui qui voudrait subordonnera des causes lo;;iques ou seulement réelles ces seiitimeiis spontanés, rapides, capricieux, qui sont en sonii;ie la femme, ou, si mieux I on aime, la conscieiiie de la femrUf. son cœur et son cerveau. — La comtesse fut irviucibleii.ent, et dés le premier abord, attirée vers Susannah; elles sympathisèrent tacitement avant d'avoir échangé d'autres paroles quc les officiflles banalités d'une présentation, luis, lorsqu'elle» se parlèrent, elles pensèrent toutes deux en même temps qu'elles s'aimeraient.

Elles causaient donc sans prendre souci de l'atiention que la salle entière portait sur la nouvelle venne et sans s'il quiéter des exclamations diverses partant de la loge iii/ernaie *, comme i appelait le petit Français l.antures-Luces, loisque Brian de Lancester se pencha sur le devant de lette liiénie loge pour regarder Susannah La belle lille l'aperçiit-et s'arrêia au milieu d'une plirase commencée. Tout son être fit instantanément immobilisé. Le rr;;ard de Brian la liappa au cœur, a la tête, partout, comme fait le choc magnétique d'une torpille touchant sous l'eau le corps nu d'un nat;eur.

La comtesse eut piesiiue sa part du ehûc, tant il fut violent et subit; elle remaujua la pâleur de Susannah, et, suivant curieusement son regard, elle vit Brian qui sortait de la loge infernale.

— Elle l'aime, pens»-t-elle.

Car c'est là le premier, l'unique soupçon qui vienne à l'esprit d'une femme.

La comtesse gar.'^a désormais un discret silence et détourna la léie, laissant sa compagne s'isoler et se complaire en son émotion.

• Nom d'une loge de l'Opéra parisien où se rassemblent, dk on, hi joci du boHlevaul de U;iDd.

Du reste, on peut affirmer que ce soupçon doubla tout d'un coup sa sympathie, par cela même qu il mettait RioSanto hors de cause, éeariautaiiisi le seul nMtif de froideur qui put contrecarrer la naissauie hienveiilanee de la comtesse.

Susannah, elle, s'attendait a voir entrer Brian de Lancester dans la loge. Ce fui doue avec un pénible éionnement qu'elle l'aperçut vis-h vis d'elle, assis auprès de lady Campbell.

Elle baissa la tête «-t devint triste...

— Il va venir, dit une voix à son oreille ; — bientôt ! Susannah se retourna. Il n'y avait personne derrière elle,

mais levasie éiran qui fermait la loge voisine se prit à osliller, et Susannah i rut apercevoir, par l'ouverture que produisait a intervalles égaux le balancement de l'écran, l'iosi- ^nilianl profil de l'aveugle Tyrrel.

Elle se peuclia pour mieux voir, l'écran cessa d'osciller.

Cependant, le bon capitaine Paddy O'Chrane, au lieu d'acheter les oranges promises a la rouge et trop crédule tavermère des y4rms de ta Couronne, descendit à pas comptés I4 grand escalier du iheâtri^ et gagna le péristyle.

Tout en desceiKiani, il se grattait fréquemment l'oreille droite, signe certain d'embarras, et mâchonnait entre ses dents une snrte de jérémiade, où les épithètes les plus con- Iradiiloires hurlaient de surprise en se voyant ace.iilées au même nom — Incidemment et en guise de ponctuation, il priait le diable, selon son habiiu<le, de le vouloir bien emporter.

Le diable fsisait la sourde oreille, regardant à deux fois sans doute 1 ae i-harger d'un Irlandais de six pieds de long sur six pouces de large, qui devait lui arriver tôt ou tard en enfer, franc de port.

Le lapitaine traversa Bow-Street devant le théâtre et s'arrêta au coin de Before-Lane.

— Un homme adroit! murmurait-il; du diable si e'est difiicileà trouver à cette heure aux environs de Covent-Garden I... moi-même, j'ai vu le temps, de par Dieu ! où j'éi.Tis aussi adroit qu'un autre... Mais un homme sûr... C'est autre chose!... Il y a (;e coquin repoussant, mon vieil ami Bob, qui volerait la langue d'une femme bavarde avant (lu'elle eût le temps de ilire : Seigneur Dieu !.. c'est, sur ma foi, la vérité pure!... Mais dites-lui donc de rapporter la langue... ou toute autre chose qu'il aurait volée.. .autant vaudrait lui redemander mon foulard I

Le capitaine hocha tristement la tète au souvenir de son foulard.

— Quant à ce pitoyable crapaud de Snail, l'aimable enfant, il est assurément impossible de trouver un animal plus pervers et plus iiuisibl'-... Il ira loin, je me fais sa caution, de par Satan ! Mais l'est bien jeune pour travailler en public, so'is la lumière du lustre... Il est dit, — ou que Dieu me foudroie I — (lue je ne pourrai pas conduire un soir niistress Liur:*eitau iliéâre sans qu'il arrive comme cela...

l.e capitaine n'acheva pas. Il avait mis sans doute un terme à ses irrésolutions, car il enlila Hefore-Lane à grandes l'njamhées, /latai'yeant dans la boue et ressemblant de loin à un ibis d'.Egyiite trempant le bout de ses longues jambesdaus l'historique et bieutaisant limon du Nil.

I poussa du pied la porie chancelante de The Pipe and Pot ei entra.

Le cabaret de Peg Wileh avait use apparence beaucoup plus animée que naguère, et Assy-la-Rousse courait gauciieli.ent e lalile en table, ne sachant auquel entendre.

Madge, impassitile, la pipe à la bouche, le chapeau sur la tète, fumait, buvait et ne disait rien.

Micb avait sts deux coudes appuyés sur la table. Sa tête êt.iil nue. Une tumeur s^.ugiante apparaissait au-dessus de sa tempe et, de temps en temps, une goutte de sang pâle et blaiich.itie coulait le long de ses cheveux trempes de sueur ei lombait sur son épaule.

Snail buvait, miaulait, chantait, injuriait la sor.ière Peg, bai.s,ail le rude menton de Madge et jetait le fond de son verre à la tète dAssyla-Bousse.

Dans un coin, Loo, stupéfiée par l'ivresse, dansait ea

PADL FÊVi^L.

chantant un refrain monotone et sourd. Personne ne pnnail garde > elle. La pauvre Hlle, épuisée par cet effurl ln>f ll^é, râlait el suait à grosNes gouiles. Sa creuse pnii'ine halriaii. Deux taches écarlaies brillaient aux poiunieites ae ses Joues livides.

De temps en temps, elle s'approchait de la table et demandait à boire.

Snail lui versait un pleiB ^f-re de rhum. Elle buvait et reromiiKfnçait i danser en tournant sur elle-même dans un espace etruil et tout eiu;ombré de débris.

Dans un autre coin, Bob Lanieru, attablé devant un petit morceau de fromaye moisi, achevait un très frugal npas qu'il arros,.;; de bière.

L'entrée d'un personnage important comme était le capitaine Paddy O'Chrane ne put nianguer de faire sensation. Peg se leva à demi par respect, Assy-la Uuusse cassa un Terre, Sii-ail va,4il comme un matou amoureux, Maiige fit une sorte de salul militaire , Loo demanda a boire et Itob Laiit-'rn fil disparaître avec une rapidité m^i^iique certaiu foulard dans lequel il était en train Je se moucher.

Il n'y eut qje Mich qui ne bougea pas.

— Bonsoir, Peg, laide mégère, dit le capitaine; bonsoir, ma vieille amie... Servez-moi un verre de rhuin, Assy ; — vous devenez plus sale qu'une serviette de quinze jours, mon cher cœur!

Il fit quelques pas en avant et se trouva bienlôi entre Snail et Bob. Sfs irrésolutions recoiiim<-nièri'nt déplus b' le.

— Bonsoir, — ou que Dieu me damne! -- capitaine, lui dit Snail.

— Mon bon monsieur O'Chrane, prononça respectueusement Biib — je vous salue.

— Ma foi ! va pour ce méchant repiile de Snail, le pauvre bijou I murmura Paddy; —cet odieux bandit de Bob est un estimable garçon, mais il me fait peur!

— Aurons-nous l'Iioaneur déboire avec vous, capitaine? demanda Snail.

— Oui, de par Dieu ! bambin dijine de la rnue, mon fils, je boirai avec. toi... et avec le gros Mirh, masse siupi'le, estimable drô'e!... et avec ta jolie Mad^e, comme tu l'appelles, quoique... Mais que me fait ce'a?... El même avec V»o, la pauvre (iile...Du diable, mon bien-ai'iié, si on peut boire en plus abominable compagnie... A vos santés!

— A la vôtre, monsieur OCtirane, dit par derrière Bob Lanteru, qui huma une gorgée de sa neiile bière.

— Bieii ! pesiilenliel scélérat, bien, liub, mon camarade; je n'ai pas besoin dédire ce que je te souhaite... Mainlenanl, Snail, ni(iD jeune ami, — de par l'enfer 1 — parlons séiieuse- Beni, SI i''esi possible.

Snail éi'Iata de rire.

— L'eiiienils lu, ma jolie Madge ! s'écria t-il ; — Loo, l'entends-iu P... Parler sérieusemeni un jour de paie, un soir de fun\... Allons donc, capitaine !

— Tu ne l'en repentiras pas, Snail.

— Je vous dis, moi, s'écria l'enlaiit qui avait, lui aussi, dans la léte plus de genièvre que n'en pouvait supporter sa pauvre cervrlle, — je vous dis, capnaine, que je veux m'a muier.

— Rht bouture de brigand, tu t'amuseras, mon flls... tu t'amuseras après I

— Mais vous ne savez donc pas qu'il y a eu un regular row *aM spiiii-s/iop lie Bow Street...

— Que ni'iiiiporle cela, fils mineur de Satan?

— Ahl que vous importe'... Ilegardez l'oreille de Mich, mon beau fiére... Loo est ivre, la bonne Une, sans cela elle rirait bi.-nl... Mich et Turiibuli se sont disputes et liaiius comme dhonuèles vivans, vuyczvnus... Hais 1rs polic.em.n sont Tenus... Mich et Tom se sont donné icndcii-vous ici pour ce soir... Il y aura du /un, ei je ne m'en irais pas quand il s'agirait de la barbe de ma jolie Madge!...

— Mais, méchant avorton, s'écria le capitaine indigné, Bais mon enfant chéri...

* Bagarre, bataCie à coapi de poioF'.

— Fcouiezl interrompit Snail, qui se ravisa tout-à-coup , — Mil h est un bon garçon, quoitfu'll balle trop souvent la pauvre Loo... si je vais avec vous, dounerez-vous à Micb la pldce de Sauiiie l'aboycur?

— Tout ce que tu voudras, bambin maudit I

— bien silr?...

— Bien sur!

— lu entends, Mich? tâche de ne pas te faire assommer, ce soir, heau-frére... Allons, capitaine!

Loo, épuisée, h.ileiaiile, dansait toujours en chantant. Paildv se hàia de prendre Suail au mot et tous (feux gagné'eut la ruelle.

Bou se leva doucement et les suivit...

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