‹ Musée littéraireChapitre 170 sur 170 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

l'abdaye.

L'abbaye de Saint-Quentin, située non loin d'Abbeville et presque à l'embouchure de la Somme, possédait les plus belles propriétés de la province de Picardie; chaque semaine, ses nombreux tenanciers lui payaient en nature une partie de leurs redevances.

Pour représenter l'abondance, un peintre aurait pu choisir le moment où cette dîme énorme était apportée au couvent.

A la fin du mois de novembre 1708, environ dix-huit ans après les événemens dont nous avons p;irlé, les tenanciers étaient réunis, par une brumeuse et froide matinée d'automne, dans une petite cour située à l'extérieur des bâtiniens de l'abbaye et non loin de la loge du portier.

Au dehors, on voyait les chevaux, les ânes, les charrettes qui avaient servi à transporter l'immense quantité de denrées destinées à l'approvisionnement du couvent.

Une cloche sonna, tous les paysans se pressèrent au pied d'un petit escalier de quelques marches, situé sous un hangar qui occupait le fond de la cour. Le perron de cet escalier était surmontéd'une voûte en ogive par laquelle on sortait de l'intérieur du cloître.

Le père cellerier, accompagné de deux frères lais, parut sous cette voûte.

La figure grasse, rubiconde, animée du père, se détachait à la P.embrandt sur le fond obscur du passage à l'extrémité duquel il s'était arrêté; de crainte du froid, le moine avait rabattu sur sa tête le chaud capuce de son camail noir. Une moelleuse soutanelle de laine blanche se drapait largement autour de son énorme obésité.

Un des frères lais portait une écritoire à la ceinture, une plume derrière l'oreille, et un gros registre sous son bras; il s'assit sur une des marches de l'escalier, afin d'inscrire les redevances apportées par les fermiers.

L'autre frère lai classait les denrées sous le hangar, à mesure qu'elles étaient déposées, tandis que le père cellerier, du haut du perron, présidait solennellement à leur admission, ses mains cachées dans ses larges manches.

Il est impossible de nombreret de dépeindre cette masse de comestibles déposés au pied de l'escalier.

Ici, c'étaient d'énormes poissons de mer, d'étang ou de rivière qui frétillaient encore sur les dalles de la cour ; là, des chapons magnifiques, des oies monstrueuses, des dindons énormes, couplés par les pattes, s'agitaient convulsivement au milieu de montHgncs de beurre frais et d'immenses paniers d'oeufs , de légumes et de fruits d'hiver. Plus loin étaient garrottés deux de ces moutons engraissés dans les prés salins qui donnent tant de haut goût à leur chair succulente ; les pêcheurs roulaient de petits barils d'huîtres sortant du parc; plus loin, c'étaient des coquillages de toute espèce, puis des homards, des langoustes, des écrevisses, qui soulevaient les clayons d'osier où ils étaient renfermés.

Un des gardes de l'abbaye , à genoux devant un daim d'un an, en pleine venaison et tué de la veille, en soupesait un quartier, afiii d'en faire admirer la pesanteur au père cellerier; auprès du daim gisaient deux chevreuils, bon nombre de lièvres et de perdreaux, tandis qu'un autre garde dépaillait des bourriches remplies de toute espèce de gibier de marais et de passage, tels que canards sauvages, bécasses, sarcelles, pluviers, etc.

Enfin, dans un autre coin de la cour, s'étalaient des of- OEUV. CHOISIES. -^ m.

fraudes plus modestes , mais non moins utiles, telles que des sacs du plus pur froment, des légumes secs , des chapelets de jambons fumés, etc.

Un moment, ces richesses gastronomiques s'entassèrent tellement qu'elles atteignirent le niveau de l'escalier où su tenait le père cellerier.

En voyant ce moine replet, au visage enluminé,au vaste abdomen, debout sur ce piédestal de comestibles qn'il couvait d'un œil gourmand, on eût dit le génie de la bonne chère.

Selon la qnalité ou le choix de sa redevance, chaque tenancier, après avoir reçu un blâme ou un éloge du père cellerier, se retirait après une légère génuflexion.

Le révérend daignait même quelquefois tirer de ses longues manches sa main rouge et grasse pour la donner à baiser aux plus favorisés.

L'appel que faisait le frère lai louchait à sa fin...

On venait d'apporter au père cellerier un savoureux chaudeau dans une écuelle d'argent portée sur une assiette du môme métal. Le révérend avait avalé ce consommé, parfait spécifique contre la froidure et la brume du matin. Ace moment, le frère lai se plaignit d'avoir en vain appelé par deux fois Jacques, tenancier de la métairie de Blaville, qui redevait six poulardes, trois sacs de blé et cent écus pour son terme de fermage.

— Eh bien ! dit le père cellerier, où est donc Jacques? Il est ordinairement exact. Depuis quinze ans qu'il tient la métairie de Blaville, il n'a jamais manqué à ses échéances.

Les paysans appelaient encore Jacques.

Jacques ne parut pas.

De la foule des fermiers sortirent deux enfans, un jeune garçon et une jeune fille âgés de treize à quatorze ans ; tremblans de confusion, ils s'avancèrent au pied do l'escalier, redoutable tribunal , en se tenant par la main , les yeux baissés et gros de pleurs.

La petite fille roulait un des coins de son. tablier de grosse toile bise, qui recouvrait sa jupe de laine blanchâtre à larges raies noires ; le jeune garçon serrait convulsivement son bonnet de laine brun.

, Ils s'arrêtèrent au pied de l'escalier.

— Ce sont les enfans du métayer Jacques , — dit une voix.

— Eh bien I et les six poulardes , et les trois sacs de blé , et les cent écus de votre père? — dit sévèrement le révérend.

Les deux pauvres enfans se serrèrent l'un contre l'autre, se poussèrent le coude pour s'encourager à répondre.

Enfin le jeune garçon , ayant plus de résolution , releva son noble et beau visage , que la grossièreté de ses vêtemens rendait plus remarquable encore, et dit tristement au religieux :

— Notre père est bien malade depuis deux mois , notre mère le soigne... il n'y a pas d'argent à la maison... nous avons été obligés de prendre le blé de la redevance pour nourrir un journalier et sa femme, qui ont remplacé mon père dans les travaux de la métairie ; et puis il a fallu vendre les poulardes pour payer le médecin.

— C'est toujours le même refrain lorsque les tenanciers manquent à leurs redevances, — dit brusquement le religieux. — Jacques était bon et exact fermier, voilà qu'il so gâte tout comme les autres ; mais, dans l'intérêt de l'abbaye comme dans le sien, nous ne le laisserons pas s'égarer dans la mauvaise voie.— Puis, s'adressant aux enfans, il ajouta sévèrement: — Le père trésorier avisera... attendez là.

Les deux enfans se retirèrent dans un coin obscur du hangar.

La jeune fille s'assit en pleurant sur une borne ; son frère se tint debout auprès d'elle, appuyé au mur, en regardant sa sœur avec une morne tristesse.

L'appel achevé, les moines rentrèrent dans l'abbaye, les paysans regagnèrent les chevaux et les charrettes qui les avaient amenés, les deux enfans restèrent seuls dans la

ŒCVRES CHOISIES D'EUGENE SUE

cour... atlcndant avec uno doulourouso inquiétude la résohition du trésorier fi l'égard do leur père.

Un nouveau personnage parut h la porte do la petite cour.

C'était un grrand vieillard h larges moustacnes blancties

ft barbe néffligée; il marchait pcniblf^ment h l'aide d'une

jambe de bois , et portait un vieil uniforme vert à collet

orange ; un sac de peau attaché sur son dos contenait son

modeste bagage : il s'appuyait sur un gros bûton de cor-

: iiouiller, et était coilTé d'un gros bonnet hongrois, d'une

1 fourrure noire, et rûpée, q\i\, descendant jusque sur ses

• sourcils, lui donnait l'air du monde le plus sauvage : ses

j cheveux, aussi blancs que sa moustache, rattachés par un

] nœud de cuir, formaient une longue queue qui lui tom-

! bait au milieu des épaules ; son teint était hûlé , ses yeux

vifs, et l'Age avait courbé sa haute taille.

Ce vieillard entra dans la cour sans voir d'abord les enfans; il regardait autour de lui, comme un homme qui cherche à s'orienter ; apercevant les deux petits paysans , il alla droit h eux.

La jeune fille, ofTrayée de cette figure étrange, ou plutôt de cet énorme bonnet de poils tout hérissés, jeta un cri de frayeur : son frère lui prit 'a main pour la rassurer, et, quoique la pauvre enfant vonlflt la retirer, il s'avança résolument au-devant du vieillard.

Colui-ci s'était arrâté , frappé de la beauté de ces deux enfans, et surtout des traits délicats de la jeune fille, dont le visage, d'une finesse, d'une régularité parfaite, était couronné de deux bandeaux de cheveux blonds à demi cachés sous un pauvre petit béguin d'indienne de couleur brune ; elle portait, comme son frère, de gros sabots et des bas de laine.

— Vous avez donc peur de moi, mordiouxl vous ne voulez donc pas m'enseigncr où est l'abbaye de Saint- Quentin? — dit le vieux soldat.

Quoiqu'il fût loin de vouloir intimider ces enfans, le ton de ses paroles eiïraya davantage encore la jeune flile, qui, se serrant contre son frère, lui dit à demi-voix :

— Réponds-lui , Jacques , réponds-lui, vois comme il a l'air méchant.

— N'aie pas peur, Angèle, n'aie pas peur,— dit le jeune garçon ; puis il dit au soldat : — Oui, monsieur, c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin ; mais si vous voulez entrer, la loge du frère portier est de l'autre côté, en dehors de cette cour.

L'enfant aurait pu parler longtemps encore sans que le soldat fît attention à ses paroles.

Lorsque la jeune fille avait appelé son frère Jacques , le vieillard avait fait un mouvement de surprise : mais lorsque Jacques, à son tour , appela sa sœur Angèle, le vieillard tressaillit , laissa tomber son bâton, et il eut besoin de s'appuyer au mur, tant son saisissement fut violent.

— • Vous vous appelez Jacques et Angèle... mes enfans? — dit-il d'une voix tremblante.

— Oui , monsieur, — répondit le jeune homme tout à fait rassuré, mais assez étonné do celte question.

— Et vos parons ?

— Nos parons sont tenanciers de l'abbaye, monsieur.

— Allons, —se dit le soldat, que le lecteur a sans doute déji reconnu, — je suis un vieux fou... mais aussi, mordioux ! la réunion de ces deux noms... Jacques... Angèle... Allons, allons, Polyphème, vous perdez la tôle, mon ami; parce que vous rencontrez deux petits paysans en sabots, vous vous imaginez... — et il haussa les épaules; — c'est bien la peine d'avoir cette largo barbe blanche au menton pour donner dans de pareilles visions! Si c'est pour faire de tilles découvertes que vous revenez do Moscovie, Polyphème, vous auriez tout aussi bien... fait... de...

En se parlant ainsi à lui-mCmc, Crouslillac avait examiné avec une avide curiosité; de plus en plus frappé d'une ressemblance rpii lui semblait incompréhensible, il attachait sur Angèle <les regards étincclans.

La jeune fille , effrayée do nouveau , dit h son frère en cachant sa t^c derrière son épaule :

— Mon Dieu ! voilà qu'il me fait encore peur.

— Pourtant ces traits, — disait Croustillac en sentant son cœur battre h la fois de doute, d'anxiété, de crainte et d'espoir, — ces traits charmans me rappellent... mais non... c'est impossible... impossible 1 Quelle probabilité? décidément, je suis un vieux fou... Des .crmiers !... Allons, le coup de sabre que j'ai reçu sur la tête au siège d'Azof m'a dérangé la cervelle. Après cela, il y a des hasards si étranges I et certes , plus que personne, j'ai le droit de croire aux bizarreries du hasard ; je serais un ingrat d'en médire ; oui, le hasard peut faire que des paysans donnent h leurs enfans certains noms plutôt que d'autres , mais le hasard ne fait pas do ces ressemblances... Allons, c'est impossible... Après tout , je puis bien leur demander, et, en vérité, en leur demandant, je ris de moi-môme ; c'est stu[iido... Mes enfans, dites-moi comment s'appelle votre père?

— Jacques, monsieur.

— Oui... Jacques... mais... Jacques... quoi?

— Jacques, monsieur. *

— Jacques, tout court ?

— Oui, monsieur, — répondit l'enfant en regardant Croustillac avec surprise.

— Voilà qui est de plus en plus étrange, — dit Croustillac en réfléchissant. — Et il y a longtemps qu'il est en Franco ?

— Mais il y a toujours été, monsieur.

— Allons, j'étais fou, décidément j'étais fou, Est-co que votre père était soldat, mes enfans?

Angèle et Jacques se regardèrent encore avec étonnement.

Le jeune garçon répondit :

— Non, monsieur, il a toujours été fermier. A ce moment, la porte qui communiquait dans l'abbaye

s'ouvrit, l'un des frères lais parut au haut de l'escalier.

Ce frère était lo type du moine ignoble, sensuel, grossier... Il fit un signe aux cnfaus, qui s'approchèrent tout tremblans.

— Viens ici, la petite, — dit-il.

La pauvre enfant, après avoir jeté un regard craintif

sur son frère, qu'elle ne pouvait se décider à quitter, monta timidement les marches de l'escalier.

Le moine lui prit insolemment le menton dans sa grosse main, lui redressa la tête, qu'elle tenait baissée, et lui dit :

— La belle enfant, tu préviendras ton père que s'il ne paye pas, d'ici à huit jours, sa redevance en nature et cent écus qu'il doit, il y a un fermier plus solvablc que lui qui demande la métairie et qui l'obtiendra. Comme ton père est un bon sujet, on lui donne huit jours... Sans cela, on l'aurait mis dehors aujourd'hui.

— Mon Dieu ! mon Dieu I — dirent les enfans en pleurant et en joignant les mains,— il n'y a pas d'argent chez nous. Notre pauvre père est malade; hélas I comment ferons-nous ?

— Vous ferez comme vous pourrez, — dit le moine, — c'est l'ordre du prieur, — et il fit signe à la jeune fille de descendre.

Les deux enfans se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, en sanglotant et en disant :

— Notre père en mourra... mon Dieu! il en mourra. Crouslillac, h demi caché par un pilier du hangar, avait

été h la fois touché et indigné do celte scène.

Au moment où lo moine allait fermer la porto de l'ogive, le Gascon lui dit:

— Mon révérend, un mot... c'est ici l'abbaye de Saint- Quentin?

— Oui, après? — dit le frère d'un ton brutal.

— Vous voudrez bien, n'est-ce pas, me donner un gtto jusqu'à demain?

— Ilum!.. toujours des mendians ! — dit le moine. — Eh bien ! va sonner à la porte du portier, on te donnera une botte de paille et on te trempera une sou».— Puis 11

LE MORNlî-AU-DIADLE.

ajouta : — Ces vagabonds sont la plaie des maisons religieuses.

L'aventurier devint cramoisi, redressa sa grande taille, enfonea d'un coup de poing son bonnet de fourrure jusque sur ses yeux , frappa la terre de son bâton, et s'écria d'une voix menaçante :

— iHordioux ! mon révérend , connaissez un peu mieux votre monde, au moins.

— Qu'est-ce que c'est que ce vieux porte-besace? — dit le moine irrité.

— Parce que je porte besace, il ne s'ensuit pas que je vous demande l'aumône, mon révérend, — s'écria Croustiliac.

— Que veux-tu donc alors?

— Je demande à souper et un abri, parce que votre riche couvent peut bien donner du pain et un a'ori aux pauvres voyageurs. La charité le connuande à votre abbé. D'ailleurs, en hébergeant les chrétiens... vous ne donnez pas... vous restituez. Votre abbaye est assez engraissée par les dîmes.

— Veux-tu te taire, vieil hérétique, vieil insolent !

— Vous m'appelez vieil insolent 1 Eh bien! apprenez, (lom Bourru que j'ai encore un écu dans ma besace, et ijue je puis me passer de votre paille et de votre soupe, dom Ribaud.

— Qu'entends-tu par dom Ribaud , drôle que lu es ? — dit le frère lai en savançant sur le perron. — Prends garde que j'aille un peu secouer tes guenilles.

— Puisque nous nous tutoyons, dom Biberon , prends garde à ton tour, dom Glouton, que je te fasse tûter de mon bâton de cornouiller, dom Bedaine, tout infirme que je suis, dom Brutal...

Le vigoureux moine fut an moment de descendre pour châtier le Gascon, mais il haussa les épaules et dit à Croustillac :

— Si tu as jamais l'audace de te présenter à la loge du frère portier, tu seras étrillé d'importance. Voilà l'hospitalité que tu recevras désormais à l'abbaye de Saint-Quentin.— Puis, s'adressant aux enfans : — Et vous, dites bien à votre père que dans huit jours il ait à payer ou à sortir de la métairie, car, je vous le répète, il y a un fermier plus solvabie qui la demande.

Et le moine ferma brusquement la porte.

— Je ne puis dire cela à ces enfans, — reprit l'aventurier en se parlant à lui-même, — ce serait d'un mauvais exemple pour cette jeunesse; mais j'avais comme un petit remords d'avoir contribué à la rôtisserie d'un couvent dans la guerre de Moravie... eh bien! je me plais à me figurer que les rôtis ressemblaient à cet animal dodu et pansu, et je me sens tout allègre... Le drôle!... traiter si durement ces pauvres enfans. Il est bizarre combien je m'intéresse à eux... Si j'avais moins de raison, je me laisserais aller à des espérances. Après tout, pourquoi ne pascclaircir mes doutes? Qu'est-ce que je riscjue... J'ai un excellent moyen. Ah eà I mes enfans, — dit-il aux jeunes paysans, — votre père est malade et pauvre ; il ne sera pas fâché de gagner une petite aubaine ; quoique je porte la besace, j'ai un boursicot... Eii bien ! au lieu d'aller coucher et dîner à l'auberge... (que la foudre m'écrase si je mets jamais les pieds dans cette abbaye, que Dieu confonde !) j'irai dîner et coucher chez vous ! je ne vous gênerai pas, j'ai été soldat, je ne suis pas difficile ; un escabeau au coin de feu, un morceau de lard, un verre de cidre, et pour la nuit une botte do paille fraîche, à la douce chaleur de l'étable, voilà tout ce qu'il me faut... ça sera toujours une pièce de vingt-quatre sous qui entrera dans votre ménage... Qu'est-ce que vous dites de ça?

— Mon père n'est pas hôtelier, monsieur — répondit le jeune garçon.

— Bah ! bah ! mon enfant, si le bonhomme a du sens, si la bonne mère est ménagère, comme elle doit l'être, ils ne regretteront pas ma venue; cette aubaine fera toujours bouillir votre marmite pendant un jour... Allons, conduisez-

moi à la métairie, mes enfans; votre père ne vous grondera pas de lui amener un vieux soldat.

Malgré sa rudesse apparente et sa figure hétéroclite, le chevalier inspira quelque confiance à Jacques et'àAngèle; les deux enfans se prirent par la main, marchèrent devant l'invalide, qui les suivait absorbé dans une profonde rêverie.

Au bout d'une heure do route, ils arrivèrent à l'entrée d'une avenue de pommiers qui conduisait à la métairie.

KÊCNIOH.

Jacques et Angèle étaient entrés dans la métairie afin de savoir si leur père consentait à donner l'hospitalité au vieux soldat.

En attendant le retour des enfans, l'aventurier examinait l'extérieur de la ferme.

Tout y paraissait tenu avec soin et propreté : à côté des bâlimens d'exploitation était la maison du métayer, deux énormes noyers ombrageaient sa porte et son toit de chaume velouté de mousse verte, une légère fumée s'échappait de la cheminée de briques ; au loin on entendait gronder l'Océan, car la ferme s'élevait presque sur les falaises de la côte.

La pluie commençait à tomber, le vent murmurait ; un petit pâtre ramenait deux belles vaches brunes, qui regagnaient leur chaude étable eu faisant tinter leurs clochettes mélancolitjues.

L'aventurier se sentit ému à l'aspect de cette scène paisible; il enviait le sort des habitans de cette ferme, quoiqu'il sût leur gêne momentanée.

L'aventurier vit venir à lui une femme pûle et de petite taille, d'un âge mûr, vêtue comme les paysannes de Picardie, mais avec une extrême propreté. Son fils l'accompagnait, sa fille s'était arrêtée au seuil de la porte.

— Nous .sommes bien fâchés, monsieur...

A peine cette femme avait-elle dit ces mots, que Croustillac devint pâle comme un spectre, étendit les bras vers elle sans prononcer une parole, abandonna son bâton, perdit l'équilibre, et tomba subitement à la renverse sur un tas de feuilles sèches qui se trouva heureusement derrière lui.

L'aventurier était évanoui.

La duchesse de Monmouth (c'était elle), ne reconnnaissant pas d'abord le chevalier, attribua sa faiblesse à la fatigue ou au besoin, et s'empressa, aidée de ses deux enfans, de secourir l'inconnu.

Jacques, garçon vigoureux pour son âge, appuya le vieillard au tronc de l'un des noyers, pendant que sa mère et sa sœur allèrent chercher un cordial.

En ouvrant l'uniforme du chevalier pour faciliter sa respiration, Jacques vit attaché avec un lacet de cuir le riche médaillon que l'aventurier portait sur sa poitrine.

— Ma mère, regardez donc le beau reliquaire ! — dit le jeune garçon.

La duchesse s'approcha et fut à son tour stupéfaite de reconnaître le médaillon qu'elle avait autrefois donné à Croustillac. Puis, regardant le chevalier avec plus d'attention, elle s'écria :

— C'est lui I c'est l'homme généreux qui nous a sauvés!

Le chevalier revint à lui.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, ils étaient inondés de larmes. Il est impossible de peindre )e bonheur, les élans de joie du bon Croustillac.

— Vous ! sous ce costume, madame; vous que je revois après tant d'années I Quand j'ai entendu ces enfans s'appe-

ŒUVRES CHOISIES D'ELGiiN'E SUE.

Jer Jacques ol Angèle, le cn'ur m'a battu si fort... mais je ne pouvais croire... espérer... lit le prince'?

La duciiesse de Monmoutli mil un doigt sur ses lèvres, secoua tristement, In ti'te et dit :

— Vous allez le voir. Iloliis! pourquoi faut-il que le plaisir de vous revoir soit attristé par la maladie de Jacques I sans cela ce jour eût ctc beau pour nous.

— Je n'en reviens pas, madame ; vous sous ces habits I dans cette pénible con:1ilion !

— Silcncel mes enfans pourraient nous entendre... mais attendez-moi un moment ici, je vais préparer mon mari h vous recevoir.

Aprèsquelques minutes, l'aventurier entra dans la chambre de Monmouth ; ce dernier était couché dans un de ces lits à baldaquin de serge verte, comme on en voit encore dans quelques maisons de paysans.

Quoiqu'il filt amaigrie par la souffrance, et qu'il eût alors plus de cinquante ans, la physionomie du prince offrait toujours le niAme caractère gracieux et élevé.

Monmouth tendit all'ectueusement ses mains à Croustillac, et lui montrant un fauteuil à son clievet, lui dit :

— Asseyez-vous là, mon vieil ami 1 A quel miraculeux hasard devons-nous cette lieureuse rencontre? Je ne puis ••n croire mes yeux... Enfin, chcvalii-r, nous voici réunis, après plus de dix-hnit années de séparation ! Ah ! bien souvent Angèle et moi nous avons parlé de vous, de votre généreux dévouement... Noire chagrin était de ne pouvoir dire à nos enfans la reconnaissance que nous vous devons... et qu'il vois doivent aussi.

— Ah çà 1 monseigneur, songeons au plus pressé, — dit le Gascon ;— chacun son tour.

Ce disant, il prit son couteau dans sa poche, dégrafa son justaucorps, et fit gravement dans la doublure de .-.on habit une large incision,

— Que voulez-vous faire ? — demanda le duc.

Le chevalier tira de sa poche secri'te une espèce de bourse de cuir, et ilit au duc :

— Il y a là-dedans cent doubles louis, monseigneur; mon autre revers en contient autant. C'est le fruit de mes épargnes sur ma paye, et le prix de la jambe que j'ai laissée l'an passé à la bataille de .Mohilotf, après le passage de la Iiérésina; cir, il faut ftre juste, Pierre le Grand, bien nommé, paye généreusement les soldais de fortune qui s'enn'ilent à son service et qui lui font hommage de quelqu'un de leurs membres.

— Mais, mon ami, je ne vous comprends pas,— dit Monmouth en repoussant doucement la bourse que l'aventulier lui tendait.

— Je vais (^tre clair, monseigneur : vous êtes en arrière de cent écus de redevance, et vous êtes menacé d'être renvoyé de celte métairie sous huit jours. C'est un animal dodu, pansu, ventru et barbu, vêtu d'une robe de moine, qui a lait cette menace à vos pauvres chers enfans; cela tout à l'heure, devant moi, h la porte du couvent.

— Hélas I Jacijues, cela n'est que trop probable,! — dil t;islement Angèle <i son mari.

— Je le crains, — dit Monmouth, — mais ce n'est pas une raison, mon ami, pour acccepter.

— Mais, monseigneur, il me semble que vous m'avez, il y a quelque dix-huit ans, fait un assez joli cadeau pour que nous partagions aujourd'hui ; et, puisque nous parlons du passé, pour vous débarrasser tout de suite de ce qui me regarde, et causer ensuite de vos affaires tout à notre aise, inonseigneur,endeux mots, voici mou histoire. lùi arrivant à La Rochelle, le père Grilfon m'a dit (jue vous me donniez la Licorne et sa cargaison.

— Mon bien! mon ami, c'était si peu de chose auprès de ce que nous vous devions, — dit Jacques.

— Pouvions-nous seulement essayer de reconnaître ce que vous aviez fait pour nous? — reprit Angèle.

— Sans doute c'était peu, ça n'était rien, rien du tout... un lasse de café bien suerée,*avec du rhum pour l'adoucir, n'«st-ce pas? seulement la lasse était un navire, et pour la remplir il y avait p" café, en kucre el en rhum le char-

gement d'un biltiment de 800 tonneaux, le tout valant environ 200,000 écus ; vous avez raison, c'était moins que rien. Mais, pour en Unir avec les mauvaise paroles, monseigneur, et pour parler franc, mordioux ! ce don-là m'a blessé.

— Mon ami...

— J'étais payé par ce médaillon, n'en parlons plus. D'ailleurs, je n'ai [ilus le droit de vous en vouloir, j'ai fait un acte de donation du tout au père Grifl'on, afin qu'il en fît à son tour donation aux pauvres, ou à des couvens, ou au diable si cela lui plaisait.

— Serait-il possible que vous ayez refusé? — s'écrièrent les deux époux.

— Oui, j'ai refusé... et je suis sûr, monseigneur, quoique vous lassiez l'étonné, que vous auriez agi comme moi. Je n'étais pas déjà si riche en bonnes œuvres pour ne pas garder le souvenir du Morne-au-Diable pur et sans tache !... c'était un luxe un peu cher, si vous voulez, mais j'avais été Jacques de .Monmouth pendant vingt-quatre heures, et il m'était resté quelque chose de mon rôle de grand seigneur.

— Noble et excellent cœur ! — dit Angèle.

— Mais, — reprit Monmouth, — vous étiez si pauvre I

— C'est justement parce que j'avais l'habitude de la pauvreté et d'une vie aventureuse que ça ne me coûtait pas... Je me suis murmuré à l'oreille : « Polyphème... suppose que tu as rêvé que cette nuit tu étais riche à 200,000 écus. » J'ai supposé le rêve, tout a été dil... et ça m'a fait bien du bien. Oui, souvent, en Russie... quand j'avais de la misère... du chagrin... ou que j'étais douésur mon grabat par une blessure... je me disais, pour me réconforter et me ragaillardir : « Après tout, Polyphème, tu as fait quelijue chose de noble et de généreux une fois dans ta vie... » eh bien ! vous me croirez, ça me redonnait du courage. Mais voilà que je me vante, et, qui pis est, que je m'attendris... revenons à mon départ de La Rochelle... Je vous l'avoue, et je vous en remercie... j'ai néanmoins profité un peu de votre générosité. Comme il ne merestaitrien de mes trois malheureux écus de six li\Tes, et quec'était peu pourallerenMoscovie, j'empruntai vingt-cinq louis à maître Daniel sur la cargaison ; je payai mon passage à un hamhourgeois,'dc Hambourg à Fallo; je m'embarquai pour Revel sur un suédois; de Rovel j'allai à Moscou. J'arrivai comme marée en carême ; l'amiral Leforl recrutait des enfans perdus pour renforcer la polichnie duczar, autrement dit la première compagnie d'infanterie équipée et manœuvrant à l'allemande (]ui ait existé en Russie, j'avais fait la campagne de Flandre avec les rcîlres, je connaissais le service; je fus donc enrôlé dans la polichnie du czar, et j'eus l'honneur d'avoir ce grand homme pourserrelile, car il servit dans cette compagnie comme simple soldat, vu qu'il avait l'habitude de croire que pour .savoir un métier, il faut l'apprendre... Une fois incorporé dans l'armée mo.seovite, j'ai fait toutes les guerres. Vous pensez bien, monseigneur, que je ne vais pas vous raconter mes campagnes, vous parler du sii'ge d'Azof, oîi je reçus un coup de sabre sur la tête; de la prise d'Astrakan sous Schérémétolï, où j'ai gagné un coup de lance dans les reins; du siège de Narva, où j'ai eu l'honneur d'ajuster Sa Majesté Charles XII et le bonheur de le manquer, et enfin de la grande bataille de Dorpat. Non, non, ne craignez riiui. monseigneur ; je garde ces beaux récits-là [lour endormir vos (>nfans pendant les veillées d'hiver, au coiu du feu, quand la bise de mer fera rage dans les branches de vos vieux noyers. Tout ce qu'il me reste h vous dire, monseigneur, c'est que j'ai fait la guerre dejmis que je vous ai ipiitté, d'abord comme bas officier, puis comme lieutenant ; je la ferais peut-être encore, si, l'an passé, je n'avais pas oublié une de mes jambes à Jlohiloff. Le czar m'a donné gi'néreuscment le capital de ma pension, et je suis revenu mourir en France, parce que après tout, c'est encore là que l'on meurt le mieux... quand on y est né; jo m'en allais pédestrement, en flânant, regagner ma vallée paternelle , couchant et gîtant dans les abbayes, pour

LE MÛRNE-AU-DIABLE

ménager mon boursicot, lorsque le hasard... cette fois, non, —dit le chevalier d'un ton grave et pénétré, qui contrasta avec son langage ordinaire, — oh ! cette fois, non, ra n'a pas été le hasard... mais c'est la providence du bon Dieu qui m'a fait rencontrer vos enfans, monseigneur ; ils m'ont amené jusqu'ici... je suis tombé à la renverse sur un las de feuilles sèches en reconnaissant madame la duchesse... et me voilà ! Maintenant, voici mon projet... si vous y consentez toutefois, monseigneur. Ma vallée paternelle est bien déserte, mon père et ma mère sont moris depuis longtemps, j'aimerais donc furieusement m'établir auprès de vous... Quoique éclopé, je serais encore bon à quelque chose, quand ça ne serait qu'à servir d'épouvantail pour empêcher les oiseaux de manger vos pommes et vos cerises ; j'oublierais que vous èics monseigneur ; je vous appellerais maître Jacques ; j'apellerais madame la duchesse dame Jacques ; vos enfans m'appelleraient le père Polyphème, je leur conterais mes batailles, et ça durerait comme ra jusqu'à vitam œtertmm.

— Oui... ouf... nous acceptons, vous ne nous quitterez plus, — dirent à la fois Jacfjues et Angèle, les yeux mouillés de larmes.

— Mais à une condition, — dit le chevalier en essuyant aussi ses yeux, — c'est que, moi qui suis orgueilleux comme un paon, je vous payerai d'avance ma pension, et que vous accepterez ces deux cents louis que vous m'avez refusés, total 6,000 livres; à 500 francs par an, douze ans de pension... dans douze ans nous ferons un autre bail.

— Mais, mon ami...

— Mais, monseigneur, c'est oui ou non. Si c'est oui, je reste, et je suis plus heureux que je ne le mérite. Si c'est non, je reprends mon bâton, mon bissac, et je pars pour la vallée paternelle, où je crèverai, mordiouxl tristement, tout seul, dans un coin, comme un vieux chien qui a perdu son maître.

Si grotesques que fussent ces paroles, elles furent prononcées d'un ton si ému, si pénétré, que le duc et sa femme ne purent refuser l'offre du chevalier :

— Eh bien ! donc, j'accepte.

— Hourra 1— cria Croustillac d'une voix de stentor, et il accompagna cette exclamation moscovite en jetant en l'air son bonnet de poil.

— Oui, j'accepte de grand cœur, mon vieil ami, — dit Monmouth ;— et pourquoi vous le cacher ? ce secours inattendu que vous nous offrez si généreusement... me sauve peut-être la vie... sauve peut-être ma femme et mes enfans de la misère, car cette somme nous remet à flot, et nous pouvons braver deux années aussi mauvaises quecelle qui a été la cause première de notre gêne. La fatigue, le chagrin, l'inquiétude de l'avenir m'avaient rendu malade... Maintenant, tranquille sur le sort des miens... assuré d'un ami comme vous... je suis sûr que ma santé va renaître.

— Ah çà I mordiouxl monseigneur, comment se fait-il qu'avec ces énormités de pierreries que vous aviez, vous soyez réduits... ?

— Angèle va vous raconter cela, mon ami ; l'émotion à la fois si douce et si vive que je ressens m'a fatigué...

— Après vous avoir laissé à bord de la Licorne, — dit Angèle, — nous fîmes voile en toute bSte pour le Brésil ; nous y séjournâmes quelque temps, mais, pour plus de prudence, nous résolûmes de partir pour l'Inde à bord d'un bâtiment portugais. Nous avions vécu trois ans dans ce pays, très ignores, très heureux, très tranquilles, lorsque je tombai sérieusement malade. Un des meilleurs médecins de Bombay déclara que le climat de ITnde deviendrait mortel pour moi, l'air natal pouvait seul me sauver. Vous savez combien Jacques m'aime ; il me fut impossible de vaincre sa résolution ; il voulut à toute force revenir en Europe, en France, malgré les dangers qui le menaçaient. Nous partîmes du Cap sur un bâtiment lioUandais faisant voile pour le Texel. Nous possédions une somme très considérable, provenant des ventes de nos pierreries. Notre traversée fut très heureuse jusque sur les côtes de France;

mais là une tempêle horrible nous assaillit. Après avoir perdu ses mâts, après avoir été pendant trois jours battu par les flots, notre navire échoua sur la côtC; à un quart de lieue d'ici. Par un miracle du ciel, moi et Jacques nous échappâmes seuls à une mort presque certaine. Plusieurs passagers furent, comme nous, jetés sur la grève pendant cette nuit horrible. Tous périrent. Je vous le répète, mon ami, il fallait un miracle pour nous sauver, moi et Jacques, moi surtout si souffrante. Les tenanciers que nous remplaçons dans cette ferme nous trouvèrent mourans sur la plage; ils nous transportèrent ici. Le navire était englouti avec toutes nos richesses ; Jacques, ne s'occupant, que de moi, avait tout oublié; nous ne possédions plus rien ; j'étais orpheline, sans aucune fortune ; Jacques ni pouvait s'adresser à personne sans être reconnu. Ce que nous restait à la Martinique avait sans doute été confisqué... et puis comment réclamer ces biens? pour toute ressource il nous restait une bague que je portais au doigt lors du naufrage ; nous chargeâmes les fermiers de cette métairie, qui nous avaient recueillis, de vendre ce diamant à Abbeville ; ils en tirèrent environ quatre mille livres ; c'était tout notre avoir. Ma santé était tellement altérée, que nous fûmes oiiligés de nous arrêter ici ; cette mesure conciliait d'ailleurs la prudence, l'économie ; les métayers étaient bons, pleins de soins pour nous, peu à peu je me rétablis complètement. Presque sans ressources, nous pensâmes à l'avenir avec effroi ; pourtant, nous étions jeunes, le malheur avait redoublé notre amour; la vie simple, obscure, paisible de nos hôtes nous frappa ; ils étaient vieux, sans enfans, nous leur proposâmes de prendre la moitié de leur métairie, et de faire sous leur direction notre apprentissage, leur avouant que nous n'avions pas d'autres ressources que ces quatre mille livres, que nous partagerions avec eux. Touchés de notre position, ces braves gens voulurent d'abord nous dissuader de ce projet, nous représentant combien cette vie était dure et laborieuse. J'insistai, je me sentais pleine de force et de courage; Jacques avait trop longtemps vécu d'une vie pénible pour ne pas s'accoutumer à celle des champs. Nous accomplîmes notre dessein, je fus tranquille pour Jacques. Comment chercher le duc de Monmouth dans une ferme obscure de Picardie? Au bout de deux ans, nous avions fait notre apprentissage, grâce aux leçons et aux enseignemens de nos braves devanciers ; leur petite fortune, augmentée de nos deux mille livres, était suffisante... Ils nous firent agréer pour leurs successeurs par le trésorier de l'abbaye, et nous prîmes la métairie tout entière.

—Ah I madame, quelle résignation I quelle énergie ? — s'écria le chevalier.

— Ah ! si vous saviez, mon ami, — dit Monmouth, — avec quelle admirable sérénité d'âme, avec quelle douce gaieté Angèle supportait cette vie si rude, elle habituée à une existence somptueuse ! Si vous saviez comme elle savait toujours être gracieuse, élégante et charmante, tout en surveillant les travaux du ménage avec une admirable activité; si vous saviez enfin quelle force je puisais dans ce cœur vaillant et dévoué, dans ce doux regard toujours attaché sur moi avec une admirable expression de bonheur et de contentement, si précaire que fût notre position I Ahl qui récompensera jamais cette conduite si belle?

— Mon ami, — dit tendrement Angèle, Dieu n'a-t-il pas béni votre vie laborieuse et paisible ? ne nous a-t-il pas envoyé deux petits anges pour changer nos devoirs en plaisirs ? Que vous dirai-je enfin, —reprit Angèle, s'adressant au chevalier; — depuis bientôt seize ans que dure cette vie uniforme qui chaque jour amène son pain, comme disent les bonnes gens, jamais un chagrin n'était venu la troubler, lorsque, l'an passé, de mauvaises récolles nous gênèrent beaucoup. Nous fûmes obligés de renvoyer deux de nos gens de ferme par économie. Jacques redoubla d'ardeur, de travail ; ses forces le trahirent, il s'alita ; nos petites ressources s'épuisèrent. Une mauvaise année, voyez-vous, pour de pauvres fermiers, — dit Angèle en souriant doucement, — c'est terrible. Enfin, sans vous, je

ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE BUE

ne sais fommpnt nous nurions pu 6chappor au sort dont on nous nionarait, car l'abbé de Saint-Qufntiu est iiidixible pour les tenanciers en relard ; et pourtant nou^ mettions notre orgueil à lui payer toujours un lornie d'avance. Cent écus... tout autant... et cent écus, chevalier, no s'amassent pas aisément.

— Cent écus ? cela ne payait pas la broderie d'un baudrier ! — dit Jacques avec un sourire mélancolique. — Ah ! que de fois... en voyant ma pauvre Aiigèie et mu fille travailler à leur dentelle une partie de la nuit pour parfaire cette somme... que de fois j'ai regretté le bien (jue j'aurais pu faire, en éprouvant ce que c'est que le malheur.

— Ecoutez, monseigneur, — dit gravement Croustillac, — je ne suis pas cagol. J'ai tout à l'heure manqué de secouer la robe d'un moine; j'ai fait des irrégularités pendant ma campagne de Moravie, mais je suis sCIr (|u'il y a queli|u'un là-haut qui ne perd pus do vue les honnêtes gens. Or, il est impossible qu'après dix-huit ans d'une vie de travail et de résignation, à cette heure que vous voilà vieux avec deux beaux enfans, vous pensiez rester à la merci d'un moine avare ou d'une année de gr51e. En vous écoutant, il m'est venu une idée. Si j'étais le fanfaron d'autrefois, je dirais que c'est une idée d'en haut... mais je crois tout bonnement que c'est une idée heureuse. Qu'est devenu le père GritTon ?

— Nous l'ignorons, nous ne sommes pas retournés à la Martinique. '

— Il appartient à l'ordre des frères Prêcheurs ; il doit être au bout du monde, — dit Monmouth.

— Moi qui n'ai aucune nouvelle de France depuis dixhuit ans, j'en ignore comme vous, monseigneur, mais voici pourquoi je m'en inquiète. Je lui ai laissé le prix de ta Licorne. C'est un bon et hoimête religieux ; s'il vit encore, il doit lui en rester quelque chose, car il aura été prudent et ménager dans ses aumônes. Mon avis serait donc de tâcher de savoir où est le révérend, car, si le bon Dieu voulait qu'il eût gardé quelque bon morceau de ïu Licorne, avouez, monseigneur, que ça ne serait pas un méchant manger à celte lieure ! si ce n'est pour vous, du moins pour ces deux beaux enfans; car le cœur me saigne de les voir avec leurs sabots et leurs bas de laine, quoique ça leur tienne les pieds plus chauds que des bottes de basane à éperons dorés, ou des souliers de satin avec des bas de soie, fussent-ils roses ces bas! roses comme ceux f|uc je portais en 1690, —ajouta le chevalier avec un soupir. Puis il reprit: — Eh bicul monseigneur, que dites-vous de mon idée ?

— Je dis, mon ami, que c'est un fol espoir. Le père Griffon est sans doute mort ; il aura légué sans doute votre fortune à quelque communauté religieuse.

— A l'abbaye de Saint-Quentin, peut-C-tre? — dit Angèle.

— Mordioux I il ne manquerait plus que ça. J'irais mettre sur l'heure le feu au couvent,

— Ah 1 li... li... chevalier I — dit Angèle.

— C'est qu'aussi je rago d'avoir fait ce que j'ai fait à l'endroit de vos deux cent mille écus; mais pouvais-je alors m'imaginer (|ue je retrouverais fermier un fils de roi qui remuait des diamans à la pelle ? Ah çà ! il no s'agit pas de philosopher, mais de retrouver le père Griffon, s'il existe.

— Et comment le retrouver? — dit Monmouth.

— En le cherchant, monseigneur. Moi qui n'ai auiune Maison pour me cacher, dès demain, je me mettrai en i|u(»te, clo|iin dopant... Rien n'est plus simple, en vérité, je suis stupido de n'y avoir pas songe plus l(M. Je m'adresserai direL-leincnl au supérieur des Missions étrangères, à Paris; ainsi nous saurons à quoi nous en tenir... Le supérieur m'apfireiidra du moins .si le bon père est en vie ou non ; et m?me, à ec sujet, je ferai demain um- visite à votre voisin l'abbé de Saint-Quentin ; il me dira comment m'y prendre... pour avoir ces renseignemens. Je lui porterai vos cent écus, ce sera une bonne manière d'enlanicr l'entretien.

La journée se passa entro les trois amis. On laisse à penser les récits, les souvenirs, gais ou touchans ou tristes, qui furent évoqués.

Le lendemain, Croustillac, qui s'était déjà fait un ami du jeune Jacques, partit pour l'abbaye. Le montant de la redevance, bien proprement empaqueté en beaux louis d'or, fut un excellent passe-port pour arriver jusqu'au père trésorier...

— Mon père, — lui dit Croustillac, — j'aurais une lettre très importante à remettre à un bon religieux de l'ordre des frères Prêcheurs ; je ne sais s'il vit, s'il est mort; s'il est en Europe, ou au bout du monde; à qui faul-il s'adresser pour être renseigné h ce sujet t

— A un de nos chanoines, mon fils, qui a fait partiedes missions, et qui, après de longs et pénibles travaux apostoli(iues, est venu depuis six mois se reposer dans un canonicat de notre abbaye.

— Et quand pourrai-je voir ce vénérable chanoine, mon père?

— Ce matin même... Demandez, en descendant dans la cour du cloître, qu'un frère lai vous conduise chez le père Grilfon, et...

Croustillac donna un si furieux coup de bAton sur le plancher, en poussant trois fois son exclamation moscovite : (1 Hourra, hourra, hourra ! » que le père trésorier fut elTrayé, et sonna précipitamment, croyant avoir affaire à un fou.

Un père entra.

— Pardon, mon bon père, — dit Croustillac, — ces cris sauvages et ce coup de bâton non moins sauvage vous peignent l'état de mon âme, monétonnement... ma joiel.. C'est justement le père Griffon que je cherche.

— Conduisez donc monsieur chez le père Griffon, — dit le trésorier.

Nous renonçons à peindre cette nouvelle reconnaissance, si Importante pour les résultats qu'en attendait le Gascon.

Nous dirons seulement que le bon religieux, chargé du fidéicomniis de Croustillac, et craignant que le chevalier ne vînt un jour à regretter son désintéressement, mais voulant pourtant exécuter jusque-là .ses intentions charitables et ne pas priver les malheureux de cette riche aumône, avait chaque année distribué aux pauvres les revenus du capital, qu'il se réservait d'employer à une fondation pieuse si le Gascon ne reparaissait pas.

La vente de la Licorne, faite prudemment, avait rapporté sept cent mille livres environ. Le père, trouvant par hasard une vente domaniale avantageuse aux environs d'Abbeville, non loin de l'abbaye de Saint-Quentin, en avait profilé. Il s'était donc rendu acquéreur d'une fort belle terre appelée Cliûleauvieux.

Au retour de ses longs voyages, six mois environ avant ré[)ùque dont il s'agit, le père Griffon avait demandé de préférence un canonical en Picardie, afin d'être plus' à portée de surveiller les biens qu'il gérait, ignorant toujours si le Gascon était vivant ou mort, mais penchant plutôt pour cette dernière supposition, d'après un silence de dix-huit ans.

Le père Grilfon, bien vieux, bien infirme, ne quittait l'abbaye que pour aller visiter le domaine de Chàtcauvieux.

Depuis six mois qu'il logeait à l'abbaye de Saint-Quentin, il n'était jamais allé du côté do la métairie dont Jacques de Monmouth était le fermier.

La reconnaissance du père Griffon, du duc et de sa femme, fut aussi touchante que celle de l'aventurier.

Après mainte discussion, il fut résolu que la moitié du domaine appartiendrait à Jacques, l'autre moitié à Croustillac, sous le nom duipiel il resterait.

Le Gascon testa inimedialemenl eu faveur des deux enfans de Monmouth. à condition que le fils prendrait le nom de Jacques CliAleuuvieux.

Pour expliquer ce luusquc changement de fortune aux yeux des gens de l'abbaye et des environs, il fut convenu

LE MORNE-AU-DIABLE

que Crousfillac passerait ponr un oncle d'Amérique, qui était venu incognito éprouver ses neveux, pauvres cultivateurs.

Jacques céda sa métairie au tenancier qu'on lui avait destiné pour remplaçant, et partit avec sa femme, ses enfans et son oncle Croustillac pour Château vieux.

Les trois amis vécurent longuement, heureusement, dans le domaine, et leurs enfans et petits-enfans y vécurent après eux.

Le chevalier ne quitta jamais Monmoulh et sa femme. Une fois l'an, le père Griffon venait passer quelques semaines à Châteauvicux.

Un seul jour, chaque année, assombrissait cette vie paisible et heureuse. C'était l'anniversaire du 15 juillet 1685, anniversaire du sacrifice du courageux Sidncy. Jamais le fils de Jacques de Monmouth ne sut que son père descendait de race royale. Le secret fut toujours gardé par Jac-

ques, par sa femme, par Croustillac et par le père Griffon.

L'âge avait tellement changé le duc, tant d'années avaient d'ailleurs passé sur les événemens de.la Martinique, qu'il no fut plus jamais inquiété.

Quelquefois seulement les enfans et les petits-enfans de Jacques do Monmouth ouvraient des yeux étonnés, lorsque leur bon et vieil ami, le chevalier de Croustillac, s'adressaiit à la duchesse de Monmoulh d'un air d'intelligence, lui disait, en ne pouvant cacher une larme d'attendrissement, ces mots d'une apparence véritablement cabalistique:

BABBE KLEUE,

L'ODBAGAN, ABRACHE-L'AIUE, YOUMAALÈ,

LE MORNE-AU-DIABLB

ViV DO MOBNE-AU-niABIR.

Page 1