‹ Musée littéraireChapitre 169 sur 170 · LA CHASSE · texte numérisé non relu

LA CHASSE

Lorsque le capitaine intima de nouveau à Crouslillac l'ordre de révéler tout ce qu'il savait sur le duc, l'aventurier répondit celte fois avec une fermeté pleine de dignité :

— Je n'ai rien à dire à ce sujet, capitaine ; ce secret n'est pas le mien.

— Tonnerre et sang ! la question v*te faire parler, — s'écria Mortimer. — Qu'on allume deux mèches soufrées : je les lui mettrai moi-môme, s'il le faut, sous le menton, ça lui déliera la langue... et nous saurons où est notre Jacques... Ah 1 j'avais bien un pressentiment que je ne le verrais pas.

— Je dois vous faire observer, — dit le capitaine au Gascon, — que si vous vous obstinez dans un coupable silence, vous compromettrez ainsi de la manière la plus grave les intérêts du roi et de l'État, et l'on sera forcé de recourir à de dures extrémités pour vous faire parler.

Ces paroles calmes, prononcées par un homme à ligure vénérable, qui, depuis le commencement de cette scène, avait tâché de calmer la violence des adversaires de Crouslillac, firent sur celui-ci une vive impression : il frissonna légèrement, mais sa résolution ne fut pas ébranlée ; il répondit d'une voix assurée :

— Excusez-moi, capitaine, je n'ai rien à dire, et je ne dirai rien.

— Capitaine, — s'écria monsieur de Chemeraut, — au nom du roi, dont j'ai les pouvoirs, je déclare formellement que le silence de ce criminel peut porter un grave préjudice aux intérêts de Sa Majesté et de l'État. J'ai trouvé cet homme dans la propre maison de milord-duc de Monmouth, nanti même d'objets précieux appartenant

à ce seigneur, tels que l'épée de Charles I", une boîte à portraits, etc. ; tout concourt enfin à prouver qu'il a, sur l'existence de Sa Grâce le duc de Monmouth, les renseignemens les plus précis. Or, ces renseignemens sont de la plus haute importance relativement à la mission dont le roi m'a chargé... Je requiers donc que l'accusé soil immédiatement contraint de parler, par tous les moyens possibles.

— Oui, oui, la question! —répétèrent les lords.

— Réfléchissez bien, accusé, — dit encore le capitaine, — ne vous exposez pas à de ten-ibles rigueurs ; vous pouvez tout espérer de notre indulgence si vous dites la vérité. Sinon, prenez garde !

— Je n'ai rien à dire, — reprit Crouslillac ; ^ ce secret n'est pas le mien.

— Il s'agit d'une cruelle torture, — dit le capitaine; ne nous forcez pas de recourir à ces extrémités.

Le Gascon fit un signe de résignation et répéta :

— Je n'ai rien à dire.

Le capitaine ne put dissimuler son chagrin d'être obligé d'employer de pareilles mesures. Il sonna ; un planton s© présenta.

— Ordonnez au prévôt de venir ici, à quatre hommes de se tenir dans la batterie, près du fanal de l'avant, et dites au maître canonnier de préparer des mèches soufrées.

Le planton sortit. Ces ordres étaient d'un positif effrayant.

Malgré son courage, Crouslillac sentit chanceler sa détermination ; le supplice dont on le menaçait était affreux. Monmouth était alors sans doute en sûreté : l'aventurier pensait qu'il avait déjà beaucoup fait pour le duc et pour la duchesse. Il allait peut-être céder à la crainte de la torture, lorsque son courage lui revint à cette réflexion, grotesque sans doute, mais qui, dans la circonstance où elle se présentait à son esprit, devenait presque héroïque : « On ne se sacrifie pas pour les gens dans le seul but d'être couronné de fleurs. ><

Le prévôt entra dans la salle du conseil. Croustillac frissonna, mais son regard ne trahit aucune émotion. Tout à coup, trois coups de canon très rapprochés les uns des autres retentirent longuement dans la solitude de l'Océan. Les membres du tribunal improvisé bondirent sur leurs sièges. Le capitaine courut aux fenêtres de la grande chambre, déclara la séance suspendue... Partisans et officiers, oubliant l'accusé, montèrent en hâte sur le pont. Croustillac, non moins curieux que ses juges, les suivit. La frégate avait reçu l'ordre de mettre en panne jusqu'à l'issue du conseil qui décidait du sort du chevalier.

Nous avons dii que la Licorne s'était obstinée depuis la veille à suivre /a F«/m?na«?e; nous avons dit aussi que l'officier de quart avuil signalé à l'horizon un bâtiment d'abord presque imperceptible, mais qui s'était bientôt rapproché de la frégate avec une rapidité presque merveilleuse. Lorsque la Fulminante mil en panne, ce bâtiment, léger brigantin, n'était tout au plus qu'à une demilieue d'elle ; à mesure qu'il approcha, on distingua sa mâture extraordinairement élevée, ses voiles très larges, très hautes, sa coque noire, étroite, effilée, qui sortait à peine hors de l'eau : en un mol, on reconnut dans ce petit navire toutes les apparences d'un pirate.

A l'apparition du brigantin, la Licorne alla se mettre dans ses eaux, à un signal qu'il lui fit. On était en temps de guerre : le branle-[)as de combat fut fait en un moment h bord de la frégate. Le ca|>ituin«, voyant l'étrange manœuvre des deux b^ltimens, n'avait pas voulu s'exposer à une surprise hostile. Le léger navire s'approcha, ses voiles à demi carguées, ayant à sa proue un pavillon parlementaire.

— Monsieur de Sainval, — dit le capitaine à un de ses officiers, — ordonniez aux canonni'ers de se tenir à leurs pièces, la mèche allumée... Si ce pavillon parlementaire tache une ruse, ce bâtiment sera coulé bas.

Monsieur de Chemeraut et Croustillac partagèrent le

LE MORNE-AU-DL\BLE

môme étonnement en reconnaissant le Caméléon, à bord duquel s'étaient embarqués le mulâtre et la Barbe-Bleue. Le cœur de Croustillac battait à se rompre : ses amis ne l'avaient pas abandonné, ils venaient le secourir, mais par quel moyen ? Bientôt le Caméléon fut à portée de voix de la frégate et lui passa à poupe. Un homme de haute taille, magnifiquement vêtu, était debout à l'arrière du briganlin, qui mit alors en panne comme la Fulminante.

— Jacques... notre duc ! ! I Le voilà ! ! ! — s'écrièrent avec enthousiasme les trois lords, qui, penchés sur le couronnement de la frégate, venaient de reconnaître le duc de Monmouth.

Le brigantin mit alors en panne ; les deux navires restèrent immobiles. Lord Mortimer, lord Dudley et lord Rothsay avaient poussé des cris de joie délirans à la vue du duc de Monmouth.

— Jacques 1 notre brave duc! te revoir... te revoir enfin!!...

— Serait-ce possib'.e ? vous seriez le duc de Monmouth, monseigneur, — s'écria monsieur de Chemeraut.

— Oui, monsieur, — dit le duc, — ainsi que vous le prouvent les joyeuses acclamations de mes amis.

— Oui, voilà notre Jacques I

— C'est bien lui, cette fois !

— C'est bien notre duc, notre véritable duc, — reprirent les lords.

— Monseigneur, — reprit Chemeraut, — j'ai été indignement abusé depuis avant-hier... par un misérable qui afvait pris votre nom.

— Oui, et nous allons le faire pendre en ton honneur î

— s'écria Dudley.

— Gardez-vous-en bien, — dit Monmouth; — celui que vous appelez un misérable m'a sauvé avec le plus généreux dévouement... et je viens, monsieur de Chemeraut, prendre sa place à votre bord, s'il court quelques dangers pour avoir pris la mienne.

— Certainement, monseigneur, — répondit monsieur de Chemeraut, saisissant cette occasion de s'assurer de la personne du prince, — il faut que Votre Altesse vienne à bord, c'est le seul moyen qu'elle ait de sauver ce vil imposteur.

— A moins pourtant que ce vil imposteur ne se sauve lui-même I — s'écria Croustillac en se redressant debout sur le couronnement et en sautant à la mer.

Ce mouvement fut si brusque que personne ne put s'y opposer. Le Gascon plongea sous les vagues et reparut à très peu de distance du brigantin, vers lequel il se dirigeait à la nage. Il y avait peu de distance entre les deux navires, le Caméléon était presq>ie au niveau de la mer ; le chevalier, aidé par le duc de Monmouth et par quelques marins, se trouva sur le pont du petit navire avant que les passagers de la frégate fussent revenus de leur surprise.

— Voilà mon sauveur, le plus généreux des hommes 1

— dit Monmouth en serrant Croustillac dans ses bras. Puis Jacques dit quelques mois à l'oreille du Gascon, et celui-ci disparut avec le capitaine Ralph. Le duc, s'avançant à l'extrémité de la poupe de son brigantin, s'adressa à monsieur de Chemeraut : — Je sais, monsieur, les projets du roi mon oncle, Jacques Stuart, et ceux du roi votre maître... Je sais que ces braves gentilshommes viennent m'offrir leurs bras pour m'aider à chasser Guillaume d'Orange du trône d'Angleterre.

— Oui, oui, lorsque tu seras à noire tète nous chasserons ces rats hollandais, — s'écria Mortimer.

— Viens, viens, notre duc, avec toi nous irions au bout du monde, — dit Dudley.

— Monseigneur, vous pouvez compter sur l'appui du roi mon maître. Une fois à bord, je vous communiquerai mes pleins pouvoirs, — s'écria Chemeraut, ravi de voir que sa mission, qu'il avait crue désespérée, renaissait avec toutes ses chances de réussite. — Monseigneur, voulez-vous qu'on vous envoie la chaloupe? ou bien allezvous venir dans une de vos embarcations ? — ajouta Che-

meraut, — et puisque Voire Altesse s'intéresse à ce misérable fourbe, sa grâce est assurée,

— Dépèche-toi, noble duc...

— Viens comme tu voudras, Jacques, notre Jacques, mais viens tout de suite !

"— Oui, viens! —s'écria Mortimer, — ou bien nous ferons comme ce drôle à la casaque verte et aux bas roses : nous sauterons à l'eau comme une bande de canards sauvages, pour être plus tôt près de toi.

— Pas d'imprudence, mes vieux amis, pas d'imprudence ! — s'écria Monmouth, qui cherchait à gagner du temps depuis que le Gascon avait disparu.

Enfin le capitaine Ralph vint dire un mot à l'oreille du prince ; celui-ci donna un nouvel ordre à voix basse d'un air radieux.

— Monseigneur, on va faire mettre la chaloupe à la mer, — dit Chemeraut qui brûlait d'impatience de voir le duc à bord.

— C'est inutile, monsieur, — dit le prince. Puis, s'adressant aux lords avec un accent profondément ému : — Mes vieux amis, mes fidèles compagnons, adieu, et pour toujours adieu !... J'ai juré, par la mémoire du plus admirable martyr de l'amitié, de ne jamais prendre part aux troubles civils qui pourraient ensanglanter l'Angleterre ; je ne serai pas parjure à ma promesse ! Adieu, brave Mortimer; adieu, bon Dudley; adieu, vaillant Rothsay; mon co'ur se brise de ne pouvoir vous embrasser une dernière fois... Oubliez cette apparition! Que désormais Jacques de Monmouth... soit mort pour vous comme il l'a été pour le monde pendant cinq ans!... Encore adieu... et pour toujours adieu!... — Puis, se retournant vers son capitaine, le duc s'écria vivement d'une voix sonore : — Ralph, toutes voiles dehors !...

A ces mots, Ralph saisit la barre du gouvernail ; les voiles du brigantin, préparées à l'avance, furent bordées et orientées avec une prestesse merveilleuse... Grâce à la brise et à ses avirons de galère, le Caméléon était sous voile avant que les passagers de la frégate fussent revenus de leur surprise. Le brigantin, en s'éloignant, se maintint dans la direction de la poupe de la frégate, afin de n'être pas exposé à son artillerie. Il est impossible de peindre la rage de monsieur de Chemeraut, le désespoir des lords, en voyant le léger navire s'éloigner rapidement.

— Capitaine, —s'écria monsieur de Chemeraut, — couvrez la frégate de voiles, nous atteindrons ce brigantin : il n'y a pas de meilleure marcheuse que la Fulminante.

— Oui, oui, — s'écrièrent les lords, — à l'abordage.

— Reprenons notre duc.

— Lorsque nous l'aurons, nous le forcerons bien à se mettre à notre tète.

— Il ne refusera pas ses vieux compagnons !

— Mes enfans, deux cents louis pour boire à la santé de Jacques de Monmouth, si nous rejoignons cette mouche de mer, — s'écria Mortimer en s'adressant aux matelots et en leur montrant le petit navire.

Le Caméléon se trouva bientôt hors de portée du canon de la frégate; il quitta la direction qu'il avait d'abord prise, et, au lieu de se tenir au plus près du vent, il laissa largement arriver. Cette manœuvre découvrit la Licorne, qui, pendant l'entretien du duc et de monsieur de Chemeraut, était constamment restée dans les eaux du Caméléon et absolument dans la même ligne que lui. C'est à bord de ce dernier bâtiment que nous conduirons le lecteur ; il pourra ainsi assister à la chasse que la frégate va donner au brigantin. Polyphème de Croustillac était sur le pont de la Licorne, en compagnie de son ancien hôte, le capitaine Daniel, et du père Griflbn, embarqué de la veille sur ce bâtiment.

On se souvient du plongeon que le chevalier avait fait en sautant du haut du couronnement de la frégate dans la mer afin de rejoindre Monmouth. Pendant que le Gascon se secouait, se frottait les yeux et se laissait cordialement embrasser par le duc, celui-ci avait dit :

ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUK

— Allez vite m'attendre à bord de la Licorne. Ralph va vous conduire.

Croustillac, oncoro étourdi de sa chule, ravi d'avoir échappé à monsiour de Chcmeraut, suivit le capitaine Ralph. Celui-ci le lit descendre dans une petite yole pagayéeparun seul marin. Ce fut ainsi que l'aventurier aborda la Licorne. Afin do ne pas perdre de temps, Ralph avait ordonné au marin do suivre le chevalier et d'abandonner la yole ; le transbordement du Gascon fut donc exécuté très rapidement. Le «lue n'avait donné l'ordre do déployer les voiles du brigantin que lorsqu'il avait su Croustillac en sûreté, car il prévoyait que monsieur de Chi.'nieraut abandonnerait évidemment l'ombre pour le corps, le faux Monmouth pour le véritable, la Licorne pour le Canicléon.

Jlaiire Daniel, à la vue du Gascon, s'écria :

— 11 est dit que je ne vous verrai jamais arriver à mon bord que par des moyens étranges! Kn partant de Franco vous m'êtes tombé des nues ; en quittant les Antilles vous me sortez de l'onde comme un dieu marin, comme Neplunus en personne I

Très surpris de cette rencontre, et surtout de revoir le père Griffon, qui, debout sur la dunette, observait attentivement la manœuvre des deux navires, le chevalier dit au capitaine :

— Mais comment diable vous trouvez-vous ici à point nommé pour me recueillir au sortir de cette coquille de noix que voici là-bas, flottant à l'aventure ?

— Jla foi I à vrai dire, je n'en sais à peu près rien.

— Comment cela, capitaine?

— Hier matin, le correspondant de mon armateur de La Rochelle m'a demandé si mon chargement était complet. Je lui ai dit que oui; alors il m'a ordonné d'aller au Fort- Royal, où était une frégate en partance, et de lui demander instamment son escorte ; si elle me refusait, je devais me faire escorter tout de même, en restant toujours en vue de ladite frégate, quoi qu'elle fît pour m'en empêcher. Enfin, je devais me conduire en\crs elle à peu près comme un chien galeux qui s'attache à un passant; le passant a beau le chasser, le chien se tient toujours à longueur de pied... ou de pierre, court quand le passant court, marche quand il marche, se sauve quand il le poursuit... s'arrête quand le passant s'arrête, et finit par rester malgré lui sur ses talons... Voilà comme j'ai manoouvré avec fa frégate... Ce n'est pas tout... mon correspondant m'avait encore dit : « Vous suivrez lu frégate jusfju'à ce que vous soyez rejoint par un briganlin ; alors vous resterez dans ses eaux beaupré sur poupe ; il se peut que ce briganlin \ous envoie un passager (ce passager, je vois maintenant que c'était vous) ; alors vous le prendrez et vous ferez voile à l'instant pour la France, sans vous occuper du brigantin ni de la frégate... sinon le brigantin vous enverra d'autres ordres, et vous les exécuterez. » Je ne connais que la volonté de mes armateurs ; j'ai suivi la frégate depuis le Fort-Royal. Ce matin, le briganlin m'a rejoint, tout à l'heure je vous ai repêche, maintenant je fais voile pour la France.

— Le duc no viendra donc pas à bord? — demanda Croustillac.

— Le duc? quel duc? Je ne connais d'autre duc que mon armateur ou .son correspondant , ce qui est tout comme... Ah rà ! dites donc, voilà la frégate qui appuie une fameuse chasse au petit navire.

— Abandonnez-vous donc ainsi le Caméléon? — s'écria Croustillac, — si la frégate l'atteint, n'irez-vous pas à son secours?

— Moi, non, de par Dieu I quoique j'aie ici douze bonnes petites pièces de huit qui diraient leur mot tout comme d'autres, et que les quatre-vingts gaillards qui composent mon é(|uipage vaillent bien les marins du roi... Mais il ne s'agit pas de cela... Je ne connais que les ordres de mon armateur... Ah çh ! mais voilà maintenant le brigantin qui donne du fll à retordre à la frégate, — dit Daniel.

LE BETODH.

La Fulminante poursuivait le Caméléon avec acharnement. Soit calcul, soit ralentissement forcé dans sa marche, |ilusieurs fois le brigantin fut sur le point d'être atleiiit par la frégale ; mais alors, reprenant sans doute une allure qui convenait mieux à sa construction, il regagnait l'avantage qu'il avait perdu.

Tout à coup, par une brusque évolution, le brigantin vira de bord, vint droit à la Licorne, et en peu d'instaii^ la rejoignit à portée de voix.

Qu'on juge de la joie de l'aventurier lorsque, sur le pont du Caméléon, qui vint passer à poupe du trois-mâts, il vit la Barbe-Bleue, vêtue de blanc, appuyée sur le bras de Monmouth, et qu'il entendit la jeune femme lui crier d'une voix émue :

— Adieu, notre sauveur... adieu 1... Que le ciel vous protège!... Nous ne vous oublierons jamais!

— Adieu, notre meilleur ami — dit Monmouth, —

Adieu, digne et brave chevalier I

Et le Caméléon s'éloigna... tandis qu'Angèle avec SOI) mouchoir et le duc avec sa main faisaient un dernier signe d'adieu à l'aventurier.

Hélas 1 cette apparition fut aussi courte que ravissante...

Le brigantin, après avoir ainsi un moment rasé l'arrière de la Licorne, retourna sur ses pas et marcha droit à la frégate, qu'il prolongea presque à portée de canon avec une hardiesse incroyable.

La Fulminante, h son tour, vira de bord. Sans doute le capitaine, furieux de cette chasse inutile, voulut la terminer à tout prix.

Un éclair brilla, un coup sourd et prolongé se fit entendre au loin, et la frégate laissa derrière elle un Quage de fumée bleuâtre.

A cette démonstration significative, le Caméléon, nes'amusant plus à ruser devant la frégate, se lança au plus près du vent, allure qui lui était particulièrement favorable, et prit sérieusement chasse.

La Fulminante le poursuivit, tous deux se dirigèrent vers le sud.

La Licorne avait le cap au nord-est. Elle marchait supérieurement, on comprend donc qu'elle laissa bientôt et bien loin derrière elle les deuxbâtimens s'enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de l'horizon. Croustillac était resté les yeux attaches sur le navire qui emportait la Darb»- Bleue. Il le suivit d'un regard avide et désolé, jusqu'à ce que le brigantin eût tout à fait disparu dans l'espace. Alors deux grosses larmes roulèrent sur les joues de l'aventurier. H laissa tomber sa tête dans ses deux mains, dont ii se couvrit le visage

Le capitaine Daniel vint brusquement interrompre la douloureuse rêverie du chevalier; il lui frappa joyeusement sur l'épaule, et s'écria :

— Ah çàl notre hôte, la Licorne est en bon chemin, si nous descendions boire un coup de sangria au madère en attendant l'heure du souper? J'espère que vous allez me faire encore de vos drôles de tours qui me font tant rire, vous savez 1 quand vous lailcs tenir des fourchettes toutes droites sur le bout de votre nez. Allons boire un coup.

— Je n'ai pas soif, maître Daniel, — dit tristement le Gascon.

— Tant mieux, vous n'en boirez qu'avec plus de plaisir; boire sans soif, c'est ce qui distingue l'homme de la brute, comme on dit.

— Merci, 5Mattre Daniel, mais je ne saurais...

— Ah çà, morbleu 1 qu'avez-vous donc? vous avez l'air

LE MORNE-AD-DiABLE.

tout drôle ; est-ce parce quo vous n'avez pas fait fortune, vous qui vous étiez vanté d'épouser la Barbe-Bleue avant un mois ? Dites donc, vous souvenez-vous? vous aurie joliment perdu votre pari 1 vous n'avez pas seulement osé aller au Morne-au-Diable, j'en suis bien sûr.

— Vous avez raison, maître Daniel, j'ai perdu mon pari.

— Comme vous n'aviez rien parié du tout, ça ne vous ruinera pas de le payer, heureusement. Ah ! dites doncz j'ai depuis un quart d'heure quelques questions sur le bout de la langue. Comment étiez-vous à bord de la l'régale? Comment le capitaine du brigantin vous a-t-il recueilli? vous le connaissiez donc? et puis cette femme et ce seigneur qui vous ont dit tout à l'heure adieu, qu'est-ce que tout cela signifie? Oh 1 après ça, si ça vous gêne, ne me répondez pas ; je vous demande cela, c'est seulement pour le savoir. S'il y a un secret, motus, n'en parlons plus...

— Je ne puis rien vous dire à ce sujet, maître Daniel.

— Mettons alors que je n'ai rien demandé, et vive la joie ! Allons, riez donc, riez donc... Qu'est-ce qui vous attriste ? est-ce parce que vous voilà encore avec votre mf me habit vert et vos mêmes bas roses, qui ont joliment déteint à l'eau de mer, soit dit sans vous offenser? Je vais vous prêter de quoi changer, quoiqu'il fasse une chaleur d'étuve, car ce n'est pas sain de laisser ses babils sécher sur son corps. Allons, allons, quittez donc cet air soucieux 1 Voyons, est-ce que vous n'êtes pas mon hôte, puisque vous êtes ici par ordre de mon armateur? Et, quand même, est-ce que je no vous avais pas dit que vous pouviez rester abord de la Licorne tant que ça vous plairait? car, vrai Dieu ! j'adore votre conversation, vos histoires, et surtout vos tours. Ah ! dites donc, j'ai justement une espèce d'étoupe faite avec du fil d'écorce de palmier, ça brûle comme une amorce, ça sera fameux ; vous avalerez ça, et vous nous cracherez de la flamme et de la fumée comme un vrai démon, pas vrai ?

— Le chevalier ne paraît pas disposé à vous égayer beaucoup, maître Daniel, — dit une voix grave.

Croustillac et le capitaine se retournèrent : c'était le père Griffon, qui, de la dunette, avait assisté à la poursuite du brigantin, et qui descendait sur le pont.

— Il est vrai, mon père, je me sens un peu triste, — dit Croustillac.

— Bah! bah ! si mon hôte n'est pas en train, il le sera tout à l'heure, car il n'est guère mélancolique de son état... Je vais toujours préparer le sangria, — dit Daniel.

Et il quitta le pont.

Après quelques moments de silence, le religieux dit à Croustillac :

— Vous voici encore l'hôte de maître Daniel... Vous voilà aussi pauvre qu'il y a dix jours.

— Pourquoi serais-je plus riche aujourd'hui qu'il y a dix jours, mon père ? — demanda le Gascon.

Il faut le dire à la louange de Croustillac, ses regrets amers étaient purs de toute pensée cupide ; quoique pauvre, il était heureux de songer qu'à part le petit médaillon de la Barbe-Bleue, son dévouement avait été complètement désintéressé.

— :Je crois, — dit le père Griffon, — que le duc de Monmouth sera fâché de n'avoir pu récompenser votre dévouement comme il le devait, liais ce n'est pas tout à fait sa faute, les événemens se sont tellement pressés...

— Vous ne parlez pas sérieusement, mon père. Pourquoi le prince aurait-il voulu humilier un homme qui a faille qu'il a pu pour le servir?

— Vous avez fait pour le prince ce qu'un frère aurait fait; pourquoi, vous sachant pauvre, ne serait-il pas en frère venu à votre aide?

— Pour mille raisons j'en aurais été désolé, mon père. Je compte même sur l'agitation de la vie que je vais mener plus aventureuse que jamais pour me distraire, et j'espère...

Le Gascon n'acheva pas, et cacha de nouveau sa tête dans ses mains.

Le religieux respecta son silence et s'éloigna

Grâce aux vents alizés et à une belle traversée, la Licorne fut en vue des côtes de France environ quarante jours après son départ de la Martinique.

Pou à peu la tristesse morne du chevalier s'était calmée.

Avec un instinct de grande délicatesse , instinct aussi , nouveau pour lui que le sentiment qui l'avait sans doute développé, le chevalier avait réservé pour la solitude les pensées mélancoliques et douces qu'éveillait en lui le souvenir de la Barbe-Bleue, car il ne voulait pas exposer ces précieuses rêveries aux grossières plaisanteries do maître Daniel ou aux interprétations du père Griffon.

Au bout de huit jours, le chevalier était redevenu aux yeux des passagers de la Licorne ce qu'il avait été durant la première traversée. Sachant qu'il devait payer son passage par sa bonne humeur, il mit cette espèce de probité qui lui était particulière à amuser maître Daniel ; il se montra si bon compagnon, que le digne capitaine voyait arriver avec désespoir la tin de la traversée.

Croustillac avait formellement déclaré qu'il irait prendre du service en Moscovic , oti le czar Pierre accueillait alors parfaitement les soldats de fortune.

Le soleil était sur le point de se coucher lorsque la Licorne se trouva en vue des côtes de France.

Maître Daniel , par prudence, préféra d'attendre le lendemain pour aller au mouillage.

Peu de temps avant le moment de se mettre à table, le père Griffon pria le Gascon de venir avec lui dans sa chambre.

L'air grave, presque solennel, du religieux parut étrange à Croustillac.

La porte fermée, le père Griffon, les yeux humides de larmes, tendit ses bras au Gascon et lui dit ;

— Venez , venez , excellente et noble créature ; venez , mon bon et cher fils.

Le chevalier, à la fois attendri et étonné, serra cordialement le religieux dans ses bras et lui dit :

— Qu'avez-vous donc, mon père?

— Ce que j'ai? ce que j'ai? comment ! vous, pauvre aventurier, vous que votre vie passée devait rendre moins scrupuleux qu'un autre , vous sauvez la vie du fils d'un roi, vous vous dévouez avec autant d'abnégation que d'intelligence ; et puis, cola fait, vos amis en sûreté, vous revenez à votre obscure et misérable vie, ne sachant pas môme à cette heure, à la veille de rentrer en France, où vous coucherez demain ! et cela sans avoir dit un mot, un seul mot pour vous pUiindre, ou de l'ingratitude, ou du moins de l'oubli de ceux qui vous doivent tant 1

— Mais, mon père...

— Oh ! je vous ai bien observé, moi, pendant cette traversée ! jamais une parole amère. Jamais seulement l'ombre d'un reproche; comme par le passé, vous êtes redevenu insouciant et gai. Et encore... non... non... Ohl je l'ai bien vu, votre joie est factice; vous avez même perdu dans ce voyage votre seul bien , votre seule ressource... celte insouciante gaieté qui vous aidait à supporter l'infortune.

— Mon père, je vous assure que non.

— Oh ! je ne me trompe pas , vous dis-je. La nuit , je vous ai surpris seul, assis à l'écart, sur le pont, y rêvant tristement. Autrefois, est-ce que vous rêviez jamais?

— N'ai-jo pas, au contraire, pondant la traversée, diverti maîlre Daniel par mes plaisanteries, mon bon père?

— Oh ! je vous observai bien ; si vous avez consenti à amuser maître Daniel , c'était pour reconnaître comme vous le pouviez l'hospitalité qu'il vous donnait... Ecoutez, mon fils... je suis vieux, je puis tout vous dire sans vous offenser, eh bien 1 une conduite telle que la vôtre serait déjà très belle, très digne de la part d'un homme que ses antécédens, que ses principes rendraient naturellement délicat ; mais de votre part, à vous qu'une jeunesse oisive, peut-être coupable, semblait devoir destituer de toute élévation, cela est doublement noble et beau, c'est h la fois l'expiation du passé et la glorification du présent. Aussi de

ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE

pareils senlimcns ne pouvaient rostor sans récomponso... l'épreuve a trop duré, oui ; je m'en veux presque de vous l'avoir imposée.

— Quelle épreuve, mon père?

— Encore non... celte épreuve vous a pnrftiis de montrer une ilélicatpsso aussi noble que toucliante. — On frappa à la porte du pî-re GrilVon. — Qu'est-ce?

— Le souper, mon [lère.

— Allons, vonoz, mon fils, — dit le pc'^re Grifron en regardant Croustillac d'un air singulier, — je ne sais pourquoi il me semble que la journée se terminera heureusement pour vous.

Li' chevalier, assez surpris de ce que le révérend l'avait fait descendre dans sa chambre pour lui tenir le discours que nous avons rapporté , suivit le père Griffon sur le pont.

Au grand étonnement de Croustillac, il vit l'équipage en habit de fête ; des fanaux allumés étaient suspendus aux haubans et aux mâts.

Lorsque l'aventurier parut sur le pont, les douze pièces d'artillerie du trois-mlts tirèrent en salut.

— Mordioux ! mon père, qu'est-ce que cola? — dit Croustillac, — sommes-nous attaqués ?

Le père n'eut pas le loisir dcrépoiidreà l'avenlurier; le capitaine Daniel, en habit de gala, suivi de son lieiitonaiil, de son officier et des maîtres et contre-maîtres de la Licorne, vint respectueusement saluer Croustillac, et lui dit avec un embarras mal dissimulé :

— Monsieur le chevalier , vous êtes mon armateur , ce bStimenlet la cargaison vous appartiennent.

— Au diable! compère Daniel, — répondit Croustillac, — si vous êtes ainsi fou avant souper, que sera-ce donc après boire, notre hôte?

— Je vous demande bien des pardons, monsieur le chevalier, — continua Daniel , — de vous avoir fait faire des tours d'équilibre sur votre nez , et de vous avoir induit à mâcher de l'éloupe pour cracher du feu pendant la traversée. Mais, aussi vrai que nous sommes en vue des côtes de France, j'ignorais que vous fussiez le propriétaire delà Licorne.

— Ah çà ! mon père , m'expliquerez-vous... ? — dit Croustillac.

— Le révérend vous expliquera d'autant mieux les choses , monsieur le chevalier, — reprit Daniel, — que c'est lui qui m'a remis tout h l'heure une lettre de mon correspondant du Fort-Koyal, qui m'annonce <|u'on vertu de la procuration qu'il a toujours eue de mon armateur de La Rochelle, il a vendu la Licorne et sa cargaison aux fondés do pouvoirs de monsieur le chevalier Polyphème de Croustillac; ainsi donc la Licorne et sa cargaison vous appartiennent , monsieur le chevalier. Vous me donnerez reçu et acquit de ladite Licorne et de ladite cargaison lorsque nous aurons touché à tel port de France ou de l'étranger qu'il vous conviendra de désigner, lequel reçu et ac-

quit je remettrai h mon armateur pour ma complète décharge dudit navire et de ladite cargaison. — Après avoir prononcé cette formule légale tout d'une haleine, maître Daniel , voyant ("roustillac rêveur et soucieux, crut que le chevalier lui gardait rancune ; il reprit avec un nouvel embarras : — Que le père Griffon, qui me connaît depuis des années, vous l'affirme, et vous le croirez, monsieur le chevalier, je vous jure qu'en vous demandant d'avaler de l'étoupe et de cracher du feu, j'ignorais que j'avais affaire h mon armateur et au maître de la Licorne. Non, non, monsieur le chevalier, ce n'est pas à celui qui possède un bâtiment qui, tout chargé, peut valoir au moins deux cent mille écus...

— Ce bâtiment et sa cargaison valent ce prix 1 — dit l'aventurier.

— Au bas prix encore, monsieur le chevalier, au plus bas prix... à vendre en bloc et tout de suite ; mais en ne se pressant pas on aurait cinquante mille écus de plus.

— Comprenez-vous maintenant, mon fils? — dit le père Griffon. — Nos amis du Morne-au-Diable, apprenant que de graves intérêts me rappelaient subitement en France, m'ont chargé de vous faire accepter ce don de leur part. Pardonnez-moi, ou plutôt félicitez-moi d'avoir si bien éprouvé l'élévation de votre caractère, en ne vous révélant qu'à cette heure le bienfait du prince.

— Ah ! mon père, — dit Croustillac avec amertume en tirant de son sein le médaillon que la duchesse lui avait donné, et qu'il portait suspendu à un pauvre lacet de cuir, — avec cela j'étais récompensé en gentilhomme... pourquoi maintenant me traitent-ils en vagabond en me faisant cette splendide aumône?

Le lendemain, la Licorne entra dans le port.

Croustillac, usant de ses nouveaux droits, emprunta vingt-cinq louis à maître Daniel sur la cargaison , et lui défendit de descendre à terre avant vingt-quatre heures.

Le père Griffon alla loger au sé.minaire.

Croustillac lui donna rendez-vous pour le lendemain à midi.

A midi, le chevalier ne parut pas, mais il fit remettre ce billet au religieux, par un garde-note de La Rochelle.

« Mon bon père , je ne puis accepter le don que vous m'avez offert. Je vous envoie un acte en règle qui vous substitue à tous mes droits sur ce bâtiment et sur sa cargaison. Vous emploierez le tout en bonnes œuvres, selon que vous l'entendrez. Le tabellion qui vous remettra ce billet se consultera arec vous pour les formalités, il a mes pouvoirs.

» Adieu, mon bon père ; souvenez-vous quelquefois du Gascon, et ne l'oubliez pas dans vos prières.

» Chevalier de Crocstillac. »

Et le père Griffon n'entendit plus parler do l'aventurier.

LE MORNE-AU-DIABLE

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