‹ Musée littéraireChapitre 32 sur 170 · L'HOTELLERIE DU ROI GEORGE · texte numérisé non relu

L'HOTELLERIE DU ROI GEORGE

Nous avons pris congé de nos lecteurs au moment où Biiss Mar> Trésor, iiompée comme son père par la sci^ne muette jouée par Susaiinah <iu chevei rie FraiiK Perceval, tonseniaii adonner sa main au Miarquis de Rio-Santo.

Acres celle srène, nous avions brusquement quit'é les salon<i de Trevnr-llouse jioiir la modeste chambretie des deux misses via<Farlane,(|iie Bob l.amern — lerhtr garç(jn,CHiunie rafipelail le bi.p caiiiiaine Padily O Chrane, — conduisit et laissa dans une ctianibre de l'hôlt llerie du Hoi George, bâtie sur pilotis le long des bords de la Tamise.

Masier (JrulT, nous l'avons dii, oi'i'upait dans sa maison une position aiialnsue ■> ceile du mari de la reine dans un éiat Con>tiiuii"nnel afframhi de la loi saMiji-ie ; il avait le droit iniprescripiible d'acconip ir du maiin au soir les volonlésJe sa frmme, et Dieu Mit (|ue la lâcJK eiait loinde! Mislress Gruif eut fait swr un trône une reine sèrhe, laide noiie et capricieuse au riemiiT degré ; à son lOnipioir, elle faisait une aubergiste pas-aide, douce au chaland, souriant au public, terrible a son époux, lei|uel, par une sorte de bascule cimjugale supérieurement éiablie, gagnait à claque sourire une rebuffade, à chaïue révérence une malédiction.

Céla'l un prix fait. Mislress GrulT aurait eu scrnimle de ne point é',.aiicber aveu soin sur lui la bile qu'elle épargnait à ses praiiqi.es.

Il > avait une heure environ qu'Anna et Clary Mac-Farlane étaient arrivées a l'Iiftiel du Hoi Ceorge. Elles étaient toujours assises, devant la table |)réparée pour le diiier et atiendatent iippatiemiiieni la venue de leur père.

De lemps en temps un pas lurtif se faisait entendre dans U corridor, et un» éiulTe de rotie fiémissait en fr'jlaiii la porte, comme si quelqu'un se fi}t approché de la serrure pour ?oir ou pour écouler.

Le veut du soir hruissait au dehors On voyait parfois pasier, — connue de Hoirs laniômes, derrière les carreaux poudreux de la haute leuèire,— leb épaisses S|Hralfs de la 'uiiiée des steamers renioi tant ou desieudanl le lleuve ; on eniendait le cri triste el cadence des 'cait' miti, louriiaiil le (abes tan de leur navire, le lointain grincement de la grue des lightermen (déb,irdeurs),ei le murmure plus loiniain encore des niiile voilures qui raieui Incessamoieol le pave Je Luudre«.

Ce D'éiait là rien de bien extraordiaaire. Ces sods devaient

être familiers aux oreilles des d^ax sœurs ; mais i! est des instans où tout est matière à lugubre rêverie.

Anna et Clary avaieni commence d'abord par s'entretenir galmeiii de leur père beaucoup, de Stephen un oeu.et de C/Ci doux châteaux que les jeunes tilles soBt si habiles à bâijr sur le sabie mouvant de l'avenir ; — puis, la solitude aidant et aussi le monotoue concert dont nous avons essayé de déci Ye les diverses parties, elles s'étaient insensiblement attrisiét ». Dn poids leur était venu sur le cœur.

La chambre oii elles se trouvaient était vaste. Un granJ lit âciel et à rideaux fermés formait,avec les chaises, la tab^ et un secrétaire de tournure antique, tout le mobilier do l'appartement qui, grâce à celte nudité, semblait plus vaste encore. La nuit était noire, et une seule bougie noyait sa lueur tremblante dans les ténèbres de celte pièce dont les sombres lambris n'avaient point de reflet.

Clary, sérieuse ei pensive, regardait avec distraction la fenêtre où aiiparaissait à de longs intervalles la lueur rapide d'un paquebot lancé à pleine vapeur. Anna, réellement effrayée, mai* n'osant pas se plaindre, avait mis sa têie entre ses mains, et lâchait de se croire dans la maison de sa tante sous la haute protection de son cousin Stepheii Mac •^afi.

— Clary ! dit-elle enlin à voix basse et sans découvrir son visage.

Clary tourna vers elle son regard triste, mais calme.

— !N'aR-tu point peur? reprit Anna ; — que cette chambre est sombre et froide, ma sœur!... Il doit être tard... E' cet homme, maiiitenani qut; j'y pense.... — ob ! tu avais raison, Clary ! — cet homme qui nous a amenées ne ressemble pas au bon Duncan de Leed 1

— Tu le reconnaissais si bien I dit Clary en souriant.

— Je ne sais .. Durcan n'a pas cet œil fauve qui sourit en cacheite deiiière de gros sourcils abaissés... Je voudrai» quitter cette maison, Clary I

— Et notre père qui va venir, petite fellel. . Allons ! rassure-toi .. Que peui-ofl craindre à cette heure au milieu de Londres éveillé?

— Je ne sais, dit encore Anna d'une voix tremb-'ante; — j'ai peur... Jamais je n'ai eu si grand' peur !

Comme elle achevait ces mots, nu bruit se fit à la porte, et la p.iuvif ciiiaiii se serra frissonnante contre sa sœur, dont le noble Iront ne pirdil point sa sérénité.

l.a porte s'ouvrit. Mislress GruC entra, munie de son piaf avenant >ourire e' accompagnée de master Gruff, dont le visa^.e rnilrogné semblait enduit d'un couche toute nouvelle de mauvaise h'inieur.

Mistress Grufl ^lortait nn potage; masier Gruff lenai' i la main une cruche de icotc/i att (bièr« d'Ecosse), dont ta

.FALL Kt^ AL.

■misse eût réveillé le seniinieni naiieiial chez un lowlander déliiUl depuis 1 rois jours.

— Eh bien ! mes belles deaioiselles, dit misiress Grnff >vef ui:e révérenre aimnble.— le lain* se laii aiieiidrece soir. Il III. us avait (iromis d'être de retour à six heures au plas tard... C'est éioDiirfiii. *

; — C'est éionnani! gronda master Gruff en attachant son igros O' I rnuLC sur Anna.

— Mon ami, dit leDiIreinenl mistressGraff,— taisei-vous... posez voire Tuche... et allez-voBs-rn I

Le boiihoflime rxécuia oei ordre en trois temps.

— Allons, allons, mes gentilles demoiselles, reprit nU DieDl rtiôieiière quand »wn man fui parti, — le laird ne peut tarder désormais... Mangez et buvez en l'allendant, croyez-moi.

Clary fil un geste négatif.

— De la hier' d'E(«sse, mon enfant t sVrria mlstress Grufl qui eiRplit les verres des deux sœurs ; — de la vraie bière de Sainl-Dunstan, sur ma parole! ..Il faut goùier cela, mes filles : cela sent le bon pays, ou je ne suis pas ane chrétienne ! .. Mais j'y pense! peut-être aimsriez-vous mieux un petit do.gt de wrhisky ?

— Nous aitendrons noire père, dit Clary de manière à Bfttre un terme à ces patrioiigues invitations.

Mistrt-ss GrutT acnieillit ces troides paroles par un sourir» angélique qui laissa voir une rangée de dents du plus beau brun.

— Ma jolie demoispfle, répODrtit-elIe, ce sera bien certainement c^mme vous voudrez... mais la bière est bonne, sur mon safut I.. aussi bonne que jamais bière brassée de l'autre eflté du Soiway.

Mistresf Gruff salua et redescendit fescatier.

— Monsieur Gruff, s'écria-t-elle en entrant dans la salle do rez-de-ihaussée, — je souhaite que Dieu vous conserve pour ma punition «n ce monde... Ne pouviez-vous m'aider à persuader ces péronneMes?..

— Tous m'avez dit de me taire... commença le rude aôleiler.

— Je ton» le dis encore, riposta vertement sa douce feraœe. — Aht mon.^ieiir Gruff, je donnerais une jolie somme à quiconque me dirait à quoi vous èies bon en ce mande I... Je le ferais sur ma parole, it'ensieurl... Voyez-vous ce qui arrivera?... Ces iloa/eiles ne boiront pas... elles resteront éveillées comme des cbaties au mois d'avril... Monsieur, ne m'eniendez-vous pas?

— Ma bonne amie...

— On se tait, monsieur, quand on ne sait dire que des sottises! .. Ah ! je suis i plaindre. Dieu me voit!... Et que dira maître Bob qui nous a payés d'avauce?...Lui rendronsnous ses vinpi livres, répondez-moi?

— Lui rendre ses vingt livres, Babv !

— Je vous le demande master Gruff.

— Ma foi, Baby, je suppose .

— Ne vous ai-je jias supplié de vous taire! s'écria l'avenante hrtiesse ; — pour Dieu! èpargnei moi d«nc un peu

Ah' si j'avjiR un autre mari !. . mais ce qui est lait est fait!

C>'la était faii di-piiis une vingtaine d'anhées.

Master Gruff baissa limtdemept son lerrible resrard et n'osa plus risqu'T la moindre parole. Sa femme le contempla duratil une minair a»ec un souverain mépris; p-iis, tatiguée lans doute de n'avoir poinl n i|iri parler, elle remonta tout doui-emeni l'escalier qui conduisait à la chambre des deux Jeunes Hlle»

A I rivée giir le rarré, elle appliqua discrètement son œil à la serrjre. Misiress GriilT jior'aii une rùlie cfe soie agrafée iOsqu au meoioii, <-,imme tinte mélh'.diste d» qii. Iqiie vertu ion II- fiire f.ela nous explique ce frôlement qu on entendait parfois de Tinlérieur it Ui chambre, car 1* moindre défaut deiiilsires» t'.Mill mu it*lre toit ciwJeHse, et ce soir- là elle •vali mi^ iréqtiemnieiil mir jieiji o-il souriant % la serrure.

l'af le iri.o elle voynii parfail.'mei.t, mais er.» ne pouvait «leiidre cirnoiisiaarr il'ab.aHi |iiu> depkirable que les deux Meurs «'eiitr>'lniii>n< Jusiemenl d'elle.

L'aflroi d'Anna s était en rifet uo peu calmé et le sourire

aimable de l'hôtesse n'avait pas peu contribué* ce ré<.ultat. Kavivée par la vue d'une figure qu'elle devait croire amie, la jeune lilleaviii repris tout-à-coup une bonne part de sagaîté native. La pièce où elle se trouvait ne lui semblait plus si sombre, les bruits du dehors arrivaient à son oreille dépouillés de ce lugubre prestige que leur avait prêté naguère son imagination effrayée.

L'ne nuance d'inquiétude était venue assombrir au contraire le beau visage de Clary; on eût dit que la vue delà riante hôtesse avait troublé sa sérénités

— Pourquoi avoir renvoyé cette bonne femme ? dit "nfi8 Anna, elie a i'air si doux et si polil... Je n'ai plus peur,.. Maintenant je pourrais attendre jusqu'à minuit sans trembler.

— Jusqu'à minuit ! répéia Clary dont les sourcils se froncèrent légèrement ; — Dieu veuille que notre père arrive !... As-tu remarqué cette femme, ma sœur?

— Certes, Clary, et je l'aurais embrassée de toute men âme... je commençais à étouffer de pe.ur.

— Ne treuves-lu pas, reprit Clary comme si elle eût pensé tout haut, — qu'il y a dans son regard quelque chose d'étrange?

— D'étrange?... non, en vérité... Quelque chose de fort avenant...

— Son sourire m'a fait mal, dit Clary à voix basse.

— Il m'a fait grand bien à moi, ma sœnr«. Mais comme te voilà pâle... et sérieuse... et triste!... Craiadrais-tu quelque chose, Clary ?

La peureuse enfant perdit à ce mot toute sa gaité et vint se serrer de nouveau contre sa sœur.

Clary ne répondit point.

— Méchante! dit Anna; j'étais rassurée et voilà que tu m'effraies encore !

Clary la regarda d'un air indécis, et lui prit les mains en s'efforçant de sourire.

— Notre père va venir, dit-elle.

— Oh ! oui ! notre bon père ! s'écria Anna ; nous allons le revoir... peut-être nous eramènera-t-il dans notre obère Ecosse avec...

— Avec Stephen ? acheva Clary en raillant doucement. Anna devint toute rose.

— Avec ma tante, murmara-t-elle... et mon cousin, si^. s'il lui plaît de venir.

— Cela iui plaira, chère sœur... Mais notre père tarde bien à rentrer!

Clary prononça ces derniers mots avec une inquiétude si réelle, que Anoa se sentit involomairement frémir. 1^ pauvre fiile était habituée à subir d'instinct les impressions de sa sœur dans toutes les occasions eu sa naïve et charmante gaité ne protégeait point la faiblesse enfantine de son caractère. Elle interrogea lewisagede Clary d'un regard anxieux, et sa frayeur passée revint tout-à-itoup avec jilus de violence.

Clary souffrait, et son malaise, pour n'être pomi de la même nature que celui d'Anna, avait aussi pour base une irrésistible frayeur. Le retard de son père lui semb'ail inexplicable : elle iraignait pour lui d'abord ; mais elle craignait aussi pour sa sœur et poureir. car elle se souvenait de ses doutes récens sur le prétendu Duncau de l,eed, et ces doutes, à mesure qu'elle réiléchissait davantage, prenaient corps dans son imagination, au point de ressembler presque à une certitude.

On parlait beaucoup, en ce temps, d'enlèvemens mystérieux, datieniats impies, et la terrible renommée des birkiur.i. résurrectiiinnistes, et autres sjiéculateurs de la mort, troublait bien souvent le sommeil des jeune» liHes.

Clary avait donc quelque raison de craindre, perdue qu'eHe était avec sa sœur dans une hôtellerie inconnue où elle avait été couduil." par un homme désormais siispetrt ; mais la crainte ne pouvait vaincre longtemps cette noble nature, et Clary reprit bientôt le dessus. Il lui suffit pour cela d'u» regard jeté sur sa jetine sœur. La pauvre Anna, brisée par sa vague terreur, avait penché sa jolie tête sur sa main e| semb ait près du défaillir.

(lary prit sa main Iroide et la serra doucement entra Igf sienne*.

—Ne dirait on pas que nous tommes au fond d'une caverM

LES .MYSTÉaiES DE LONDKES.

de brigands ! nurmura-t-elle -,— j'^i voulu voir si tu étais plus brave qu'autrefois, Àn4ia... Rassure-toi... nous sommes ici aussi bien gardées que dans notre maison... Âh ! queSlephen rirait, petite poltronne, s'il te voyait trembler ainsi

Anna releva la tête et crut que Clary n'avait plus peur, ce qui lui rendit soudain tout son courage.

— Tu as bien froid, reprit Clary ; veux-tu que nous dinions en attendant?

— As-tu donc faim ici, toi, Clary? demanda Anna avec admiration ; — moi j'ai encore uu poids sur la poKrine... Ne pourrais-je avoir un peu d'eau?

Ses joues pâles s'animèrent et sa petite bouche prit une expression d'espièglerie.

— Que vais-je parler d'eau ! s'écria-t-elle en saisissant le long verre en cornet oli la bière d'Ecosse achevait de perdre sa mousse épaisse -, voici de quoi me donner du cœur, Clary ; buvons à la santé de notre père I

Elle but une grande gorgée.

Un faible bruit se fit à la porte.

— Elle est bonne, reprit Anna; Effle de Leed n'en brassa jamais de meilleure... IN'es-tu plus Ecossaise, Clary?.. je te somme de répondre à ma sauté.

Clary, heureuse d'entretenir sa sœur dans ces idées de galté, prit à son tour le verre qui était devant elle et but.

Cette fois on entendit fort distinctement le bruit d'un pas qui s'éloigna dans le corridor pour se perdre bientôt le long des degrés de l'escalier.

Ce pas appartenait à la douce mistress Gruff, dont l'œil discret n'avait pas quitté la serrure durant toute la scène que nous venons de raconter.

— Elles ont bu ! elles ont bu, les deux chères colombes ! s'écria-t-elle en s'élançant dans la salle basse où master Gruff ronflait auprès du feu en l'aitendant; — elles ont bu toutes les deux comme de braves filles de l'Ecosse !

Master Gruff s'éveilla en sursaut.

Dans toute autre circonstance moins favorable, cet aubergiste eût très positivement porté la peine de ce sommeil intempestif, car mistress Gruff était une femme sévère ; mais en ce moment, tout entière à sa joie, elle se monira clémente et se contenta de secouer rudement son époux.

— Qu'y a-t il, ma bonne amie, qu'y a-t-il? demanda le mari constitutionnel.

— 11 y a, master Gruff, masse inutile et stupide ! — il y a, — effronté fainéant! — il y a que lis filles du laird ont bu l'eau de monsieur Bob.

— Elles ont bu, ma bonne amie?

— Elles ont bu, et du diable si elles n'attendront pas maintenant patiemment la venue du laird, — qui chasse le coq à l'heure qu'il est dans les bruyères du Teviot-Dale.

— Il est bien tard pour chasser le coq, murmura master Gruff.

— Tard ou lot, peu m'importe ! s'écria aigrement l'hôtesse; —ce qui est certain, c'est que le laird est à deux cents milles de l'hôtellerie du Hoi George, et que...

Tandis que mistress Gruff parlait encore, la porte de la rue s'ouvrit brusquement et un homme, soigneusement enveloppé dans un plaid écossais, entra dans la salle basse de l'auberge.

En entrant, il rejeta en arrière les draperies bariolées de son plaid.

Mistress Gruff n'acheva pas sa phrase commencée : elle tomba comme frappée de la foudre sur l'escabelle qui faisait face à celle de son mari.

— Le laird i murmura-t-elle avec effroi : — c'est le diable fui l'amène I

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