CHAPITRE XXXL LE PIÈGE
Durant la majeure partie de la journée, on avait vu rôëer dans Fiiiih-Lane et sur les trottoirs de Cornhill un homme vêtu d'un costume éi'Ossais complet ; tartan, loque à plume, jambes nues et brodequins.
Misiress Crubb, qui l'avait aperçu la première, prit à peine le temps d'achever sa n«uvième tasse de thé, tant elle était pressée d'apprendre à misiress Fooies une chose aussi extraor.iinaire. Misiress Fooies déclara les jambes de l'EcossaLï cloquantes, mais mislresscs Blooniberry, Brovvn, Bull et Dodd souiinreiil, noti sans quelque apparence de raison, que cette partie du vêlemeiil masculin (|ui n'a point de nom dans la langue de nos dames * est mille lois plus shocking que la m nudité elleniéme. Misiress Black et misiress Crosscairn affîi^ i mèrew qu'il y avait du tiour et du contre.
L'E.ossais cependant ne s'écartait guère du coin de la maison carrée. Ce pouvait être un oisif, un pauvie diable d'étranger perdu dans l'immensité de Londres. Son visage se cachait presque sous les louHes de ses cheveux longs et mé« lés. On ne voyait (]iie ses yeux, pe ils et brillans, que recouvraient en partie les poils 'au^es d'utie formidable paire de sourcils. Ces yeux semblaient avoir bonne envie de jouer l'indiflérence ; mais ils ne pouvaient perdre la singulière niobiliié qui leur éuit propie. non plus qu'une expression d'investigation continuelle et cauteleuse, qui est commune aux espions et aux voleurs.
Quand il peiusail que personne ne faisait attention à lui, cei Ecossais tournait toui-à-coup ses regards vers la maison de la mère de Steplien. Il semblait alors inquiet et chagrin, cela d'autant plus que sa fa<'tion durait plus longtemps. Il s'agiiail, frappait du pied et imprlmail à se> épaules ce mou- \em>'nt ignoble que les meniliansde tous les pays apprennent en revêtant la livrée de la misère, et qu'on n'a point aceouiumé de voir sous le fier costume des montagnards d'Ecosse.
Vers trois heures de l'après-midi, Stephen Mac-Nab, pro-
liiani, I' nie nous l'avons dit, de la prrsenre du malheureui
sir l'.dmund Makensie au chevet de Frank Perceval, vint ren* dre visiie à sa mère.
En le Voyant venir, rpcossais s'enfonça dans FincJi-Lane.
— Bon ! grommela t-il avec- mauvaise humeur; — voici le blani>hec a présent!... II ne nian(|uait plus quecetet... Tai un diable de guignun aujourd'hui... Voilà la soirée qui s'ap-
* Les culottes ou <nexpre<(i'6/si. — Nous reparlerons des grote.s<ju«!S scrupules de la o'idt ur .mglalee.
LES MYSTERES DE LONDRES
"proche, el j'aurai durement de la peine à gagner mon pauvre paiB...
Q)iiaiid Slrphcn fut entré. l'Ecossais revint à son posie.
\ ni- heure fB'iron se passa. — Au bout de ce temps, la porte delà maison Mac-Nab s'ouvrit. Stepheii sortit, tenant au bras sa nit-rt ^n'W conduisiiii ilicz le révérend John Butler, en retournant auprès de IViceval.
Les yei>x de IKcossais ^e priient i rire. Il secoua Si crinière et se froiia silencieusenieni ies mains.
Il aliendii queStepheu el sa mère eussent disparu dans la foule qui couvre incessamment les trwttoirs de Corubill. Quand il ne les vil plus, il traversa la rue el lit jouer à tour de bras le iiiarleau de la masun Mac-INab.
— Que voulea-vous ? lui demanda la servante qui vint ouvrir.
Bob, nos lecteurs l'ont reconnu sans doute, souleva sa toque a ilemi, et s'écria, en exaiierant l'accent nasillard et confus des villaijeois de la frontière d'Ecnsse...
— C'est Sun Honneur qui m'cDvcie pour dire unmolde quelque chose aux pi tites (lenioisclles.
— Qui appelez vous Son Honneur?
— Sun Uonuewr, Dieu me punisse! reprit Tob en criant plus fort eieii na>il ant davantage; -Son Honneur... le laird, parditu !... Mais, oui, le laird Angus Mac Farlane, du château de Crewi', ma f^i !
Il aiiivacc que Bub espérait. Les deux jeunes fiiles, aiiirées par les éclats de sa voix, s'étaient penchées sur la rampe de l'escalier.
— Mnii père t s'écria Clary ; c'est un envoyé de mon pèrs!.. Eess, fdiies mouler ce brave homme I
— Oh ! Dieu, mon Dieu I dit Bob avec un joyeux édal de voix lorsqu'on riiitioduisil auprès des deux jeunes (il'.es; — oh ! comme i-llcs ont grandi I .. Elfie, ma pauvre femme, ne les re<-onnaî:iail pas, quoiqu'ellesoit, autant dire, leur nourrice .1 toutes deux !...
— ElViel répondit Anna, la bonne Effie, notre mèrel... Tousseriez le fermier Duncan de Leed, mon ami ?...
— Le man de noire txcellente Effie ! ajouta Clary en lui prenant la main...
— Eh ! oui donc! mes belles petites, répliqua Bob avec bonhomie ; 1-ffii^... la grosse Kffie (jui vous chantait la ronde des pècheuis d'' saun;on, ma fui !... Voussouvenezvousde la ronde iies pêcheurs de saumon?
— Si nous nous en souvenons I dit Anna les larmes aux yeux; —nous n'avons rien oublié, ni la ronde, ni F.ffie, ni rien de tout ce que nous avons aimé en noire cher pays d'Ecosse !
— Mais comme vous avez changé depuis ce temps-là, Duo- <a;i ! r.prit Clary avec cloiincmeni. •
Bob s'e^su^a les yeux qu'il avait, bien entendu, parfaitemcui secs.
— Comme ça me fait plaisir de vous voiri soupira-l-il au lieu df répondre! — ah ! j'en raconterai de belles à ma pauvre vieille Eflie'
— Et votre tille Elspeth, Duncan? demanda Anna.
— El pfili! répéta Bob avec un geste admirable de douleur paieriieile ; — pauvre fllle I... voila six mois bieniôl que nous la pleurons !.., Mais je ne suis pas venu ici, ma foi, pour vous parUr de mes affaires, non... Son Honneur vous aileiid...
— Mue père inierionipilClaiy,serail-ililoncd Londres?... Anna essuya une lai me qu'avait fait coukr le souvenir
d'Eispeih, la compagne de son enfance, el se prit à sourire.
— Mon père ! da-elle aussi; — nous allons donc le voir!
— Tout au-ssi loi que vous voudrez, mes belles petites demoisill(^s, dit Bob ; — ah ! dam ! Son Hunneur va être bien content... Combien voilàl-il qu'il ne vous a vues?
— Un an, répondit Anna.
— Un an I ma loi! c'est juste... Un an! Je'devrais le savoir puisque je lui avais fait la comluite jusqu'à la Iroutière... Voyons!... pe.'sunne ne nous entend-il ici?
Bob se tourna de loas cOiés en atTeciaût un grand air de mystère.
— Pourquoi ces précautions? demanda Clary.
-Ml pourquoi/'., ma belle entant, avec le laifd, vo5s
savez, — que Dieu bénisse Son Honneur ! — il ne faut point être CHrieuse... Je regarde auiour de moi, parce que Son Honneur m'a dit: Prends uaidel...
Bob s'arrêta et poursuivit d'un air innocent :
— Je prends garde... Voila.
— Mais noire père I... oU esl notre père? demandèrent ensemble les deux jeunes tilles.
— Vuilà ! répéta Bob en minaudant d'une façon lNirl«sque; — on a grande envie de vuir le papa... de le caresser... de l'embrasser... Eh bien! moi, je comprends ç.i, vo\ez. vous, mes belles petites demoiselles... Le lainl esl durement sévère... maisc'esl un l)rave homme tout de mêuie...
— Quand le verrons-nous ? interrompit Clary.
— Voila ! répéia pour la troisième fois Bob qui baissa la voix toui-à coup.
Il prit les mains des deux jeunes filles et les aîiira vers lui eomnie on tait quand ou va dire un giand secreL
— Le l^ird est ici, ninrniura-t-il. — pour affaires... II caebe.. vous dire pourquoi, c'est impossible .. Il vous tend... Le plus prolond secret surtout, car il s'agit pour de la liberté... de la vie peut-être I
Les deux ^œurs poussèrent un cri d'effroi.
— Silence! reprit Bob; le bruit attire les écouteurs... Je vous dis is donc que le laird vous attend à l'hôiellerie du lioiGiorge^ auprès de Tiini.le-Gardens... Tenez vous piétés, mes belles petites. Dans un quart d'Iieure, je vais vous envoyer un fiacre.. Surtout, de la prudence!
— De sa vie! dites-vous? s'écria Clary, qui retrouva enfin la parole ; — vous dites qu'il s'agit de sa vie, mon Dieu I
— Ehle'i!.. dit Ifob; — je vais peui-èirc bien loin; — mais ses alfa ires soni tellement embrouillées, le pauvre cher homme !... En tous cas, mes beiies petiies , vous allez le voir, et, s'il le juge convenable, vous en saur. z plus long que moi. qui ne .sais pas grand'< hose... Adieu, miss Anna!.,. Ah! ' uc inaijrosse Pffie serailaisede voir ces deux eulans-làl
Il se dirigea vers la porte.
— Dans dix minuies, vous aurez un fiacre, reprit-il; n'allez pas causer, mes enfans I... Ce n'est pas ici une bagatelle, voyez-vous... Pas un moi à iiiiie qui vive !
Bob ouvrit la porte, et mit un doigt sur sa boncbed'un sir solennel ; pui'*, rliangeant lout-:i-cui)p rie visage, il iit un signe de têie amical aux deux siEurs et disparut.
Lorsqu'il fut parti, Anna et Clary se regaiderent.
— Comme il a change ! dit Clary au bout de quelques minutes ; — je ne l'aurais pas rceoniiu 1
— 11 y a 'i loni;teiiips ! dit Anna
— Antrelois, i éprit l'aînée des deux jeunes filles,— il était moins gros et plus grand.
— H paraît moins grand parce qu'il est pins gros, repartit la Gonliaute Anna ; — quel bonheur, Clary, de revoir notre père !
— Oui, dit Clary; — autrefois il n'avait pas ces étranges regards...
— P.iuvre Elspeth! interrompit Anna, mourir si jeune I
— f/ui... pauvre EKpeih I prononça machinalement Clary... Mais (et homme est-H bien Duncaii de Leed? ajouta-l-elle tout-.1-coup.
Anna ei'iata de rire.
— Depéi lioDs-iious, ma sœur, dit-elle; le fiicre va venir, et nous éviterons les questions de ma tante à qui nous ne saurions pas mentir.
Ciary ne bougea pas. — Anna vint se mettre à ses côlés et appuya sa cli.<rniaiite tête sur l'épaule de sa sœur, qui demeurait iiniiiôbile.
— Clary, dit-elle doucement, mitre père nous attend... et vous savez, ma sœur... hier, vous m'avez dit que vous parleriez à notre père...
Le sourire d'Anna fui contagieux. Clary elle-même cessa de réfléchir el dèire sérieuse. Elle se tourna vers sa jeune sœur, duiil elle baisa le iront "jiancet pur.
— Je suis folle! murmiira-l-elle avi:c un petit scupir; — je vois des dangers partout... j'avais peur, Anua... Me voici plus raisonnable... Ce brave Duncaii de Leed serait bien >^innné s'il s;>"aUque je l'ai soupçonné un instam d'être...
PAUL FEVAL.
— D'ê'requoI, ma sœur? demanda Anna voyant que Clary bésitai'
— Dne folie ! sVoria gaîn'rnt celle-ci. Allons! nnus parlerons de Siephen à notri ()èvf;, f/est-re pa';?...Tii seras heureuse, Anna, très iieureusel... car Siephen L'aimera... Il t'aime... Qui donc pourrait te voir sans l'aimer? ajouta-l-elle CD attirant la tfie de î'en'ant sur son sein ; — loi, si l'onne et si jolie, ma sœur !... C'est pour toi, pour toi seule, que je prie Dieu, maintenant que je n'espère plus...
Clary n'acheva pas. — Anua était devenue sérieuse à son tour et attachait sur sa sœur un regard triste et curieux à la fols.
— Tu n'espères plus! dit-elle; — qiie me caches-tu donc, Clary?... Ne t'ai-je pas toujours ouvert mon cœur tout en lier, mol!...
— Petite folle! répondit Clary en essayant de sourire; il n'y a que ceux qui aiment pour avoir des secrets... et moi, je n'aime personne... Ob ! non !
Lesr toilette était finie. Clary mit sous son bras de beaux gains de chasse qu'elle avait bc/dés pour son père; Anna prit une |<oche à tabac en perles qu'elle avait faite à la même intention.
Puis, toutes deux partirent en un moment oti la servante, occupée, ne prenait pas ganle.
Un quart d'heure après, le liacre les déposaitdans Temple- Lan ', deviint l'auberge de niasler Griilï, avec le(|uel nous avons fait connaissance dès le premier chapitre de celte histoire, lors de l'excursion nautique du bon capitaine Paddy O'Chrane.
Maître Gruff et sa femme, mistress Gruff, étaient évidemment faits l'un pour l'autre, à supposer que la transcendante théorie des contrastes soit réellement la loi qui régit ce bas monde.
Maître Gruffélaitungros petit homme rouge, bourru, renfrogna', porteur d'une paire de favoris jaunes elîr;iyanle à voir, et alDigé d'un ventre exorbiiant. Mistress Gruff était une grande femme sèche, maigre, noire, dont la physionemie souriante reculait les bornes connues de la prévenance et de l'aménité.
Elle ne rembarrait jamais que monsieur Gruff, son setjneur et maître, lequel, par un juste retour, ne s'adoucissait que pour elle et montrait les dents au reste de l'univers.
Leur hôtellerie était médiocrement achalandée ; pourtant, au (lire du voisinage, ils faisaient d'assez ronds bénéfices, et maiire Gruff passait pour avoir un nombre convenable de milliers de livres inscrits sur les registres de la dette d'Angleierre.
Cela venait peut-être delà situation de son auberge qui, bâiie en partie sur pilotis, donnait d'un cùié sur la Tamise, et de certaine trappe par laquelle nous avons vu descendre les mystérieux ballots oui formèrent la cargaison du capi-
taine Paddy, ce soir de dimanche où il prit un bain forcé dans la rivière...
Quoi qu'il en soit, master et mistress Gruff accueillirent les deux jeunes filles en gens parfaiiemeni préparés a leur arrivée, ce qui ne coniribua pas peu â rassurer Clary, dOBt les doutes étaient revenus en chemin.
— Les filles du laird sans doute? dit brusquement le ta* vernier; — entrez, emrez, tHesdemoiselles-, on va vous montrer la chambre de votre père.
— Et c'est un hi'ureiix père vraiment, ajouta mistress Oruffavec gracieuseté. — que celui qui possède de si charmantes filles. Entrez, mes belles demoiselles; je vais vous con duire moi-même à l'appartement du lairl.
Les deux sn'urs suivirent mistress Gruff sans défiance. Cel'e-ci les introduisit dans une assez vaste pièce du premier étage, dont les fen '1res donnaient s;ir la Tamise. Au milieu de cette pièce, il y avait une table dressée avec trois couverts.
— Son Honneur votre père, mes belles demoiselles, dit mistress Gniff ivecun siiurire to'it a im.abie, — devrait être rentré déjà... Mais il a tani d'affaires quand il vient à Londres '... Ne vAus impatientez pas : je voudrais gager qu'il sera ici dans dix minutes.
— Nous l'âitendruns, ditriary.
Anna, sans savoir pourqnoi, rf gardait avec un effroi d'enfant Cl s ha-uKs muraillis humid s et ces fenêtres dont les carreaux étaient rendus opaques par la poussière du dedans et l'épais brouillard du dt hors.
Mistress Gruff se retira en saluant.
Dans la salle du rez-de-chaussée, elle trouva son mari causant avec Bob Lanterii.
Celui-ci avait quitté son costume écossais.
— Ma bonne dame, dit-il, je vous confie ces deux petits anges... il faut en avoir bien soin.
— On a soin de tout le moud*' ici, gronda maître Gruff avec une grossière intention de sarcasme.
— Mon ami, dit doucement mistress Gruff, — taisezvous 1... Quant à ce qui est de ces deux chères colombes, monsieur Bob, fiez-ousà nou.s... Avez-vous voire eau?
Bob prit dans l'une de »es poches le petit flacon que lui avait donné Bishople burkeur. la veille, à The Pipe and Pot, etietendità lamaiiresse de l'auberge.
— Tiois gouttes, ma bonue dame, murmura-t-il en souriant ; — ni plus ni moins, vous savez?
— Je sais, monsieur Bob.
— A trois heures, je serai sous la trappe avec un bateau, reprit Bob Lantern ; — n'allez pas les blesser en uie les expédiant, maître Gruff.. .Wa iiiarchaiidise, comme l'appelle ce coquin de Paterson, doit être livrée en bon état et sans avaries.
LES MYSTÈRES DE LONDRES
DeoKlènie partie*
Li FILLE DU PENDU.