‹ Musée littéraireChapitre 37 sur 170 · BELGRAVE-SQUARE · texte numérisé non relu

BELGRAVE-SQUARE

Derrière les nobles j.nrdin£ du palais de Buckingbam,loiD, bien loin de ces quartiers populeux où le commerce entasse ses servans faméliques, s'étend un square vaste et régulièrement dessiné, dont le parc intérieur n'affecte point cette forme ronde ou ovale qui jure si étrangement dans tout le reste de Londres avec les enclos de maisons tirés au cordeau parallélogrammnti(|ue.

Les constructions qui environnent ce beau tapis de verdure sont autant de palais. On ose à peine s'y loger quand on n'est que pair d'Angleterre. C'est la que les princes étrangers, venant visiter Londres, plantent leur tente et ces fiers édifices ont eu parfois des rois pour babitans.

Celte place a nom BelgraveScjuare.

Don José-Maria Telles de Alarcaon, marquis de Rio-Santo, occupait de tous ces palais le plus grand, le plus brillant, le plus magnifique, celui qui s'élève au nord du square, entre la place et la rue qui porte le même nom, devant le passage conduisant ù Pembroke-.'^treet.

Le luxe de cette aristocratique demeure était devenu proverbial ; les plus somptueuses habitations du West-End lui cédaient le pas, et il fallait que la noblesse anglaise, si riche, si vaniteuse, si passionnée pour ce renom que donne dans le royaume-uni l'exagération d'un luxe poussé jusqu'à la folie, courbât le front devant le faste babylonien étalé par un étranger.

LES MYSTÈRES DE LONDRES

Rio-Santo.dOBt le goût artistique et capricieux ne pouvait )0iDl s'accommoder des bourgeois améiiagemens de l'architecture anglaise, laquelle n'a qu'un seul plan pour tout édi- 3ce, qu'il soit basse-cour, palais ou chapelle, avait bouleversé ;omme à plaisir tout l'intérieur de sa maison. Chez lui, on royait de larges escaliers de marbre comme en Italie, et non point de ces raides échelles cirées et recouvertes d'un maigre tapis que les lords semblent avoir empruntées aux magasins cossus de Fleet-Street. L'ornementation intérieure affectait ce style large et harmonieux qu'on admire à Paris ou à Gènes, et qui semble inconnu chez nous, où le comfortableélouffi'rait les inspirations du beau, lorsque même que le protestantisme n'étendrait pas sur toutes les choses extérieures le lourd et stupide niveau de son hypocrisie puritaine.

Qui n'a gémi parfois du plus profond de son cœur, en voyant cette ignoble menuiserie qu'un pasteur rougeaud et frileux fit élever quelque jour d'hiver au centre même de la nef royale de Westminster ! Londres avait là un de ces joyaux sans prix dont tout un peuple tire orgueil. L'Anglais, pour qui la vanité est si douce chose, pouvait dresser la tête et se complaire en lui, lorque son regard enfilait ces longues voûtes étendues au-dessus de tant de merveilles.

Oh ! c'était vraiment beau, et digne, et splendide I — mais il faisait froid. L'église, trop petite autrefois pour la foule des catholiques, devenait bien grande pour le demi-ceRt d'épiscopaux qui viennent là, deux fois par semaine, nasiller des psaumes en famille. Les vieux vitraux des fenêtres ogives donnaient passage, à travers leurs plombages séculaires, à de terribles vents coulis. Les dalles humides pénétraient le cuir des socques des ladies et jusqu'à la double semelle en liège des dévots gentlemen.

C'était odieux.

Hélas 1 on a remplacé les trois quarts des vitraux par de petites losanges de verre blanc admirablement équarries ! au milieu de la nef s'élève une baraque de bois marron, immense armoire qui peut garantir du froid le ministre et son troupeau poitrinaire, mais qui rompt toute harmonie, et semble un blasphème prémédité contre l'art.

N'est-ce pas là l'histoire de ce fat castillan qui, possesseur indigne de la glorieuse épée du Cid, la raccourcit d'un pied pour l'adapter à sa taille? Et n'aurait-on pu trouver dans Londres, pour bâtir celte cabane en planches, un lieu plus convenable que cet illustre Westminster, sépulture de tant de rois I

Mais il fallait qu'il en fiit ainsi. Nos aises brutales et notre religion dominante le demandaient impérieusement. Le protestantisme hait tout ce qui est pompeux et noble ; il raille les traditions, dédaigne la poésie et se plaît seulement entre quatre murs vernis, près d'an poêle brûlant qu'entourent des banquettes rembourrées.

Nous avons cité l'abbaye de Westminster, parce que le sacrilège artistique atteint là des proportions si effrontées, qu'il n'y a pas besoin de donner un autre exemple. A cette citation, nous eussions pu en ajouter mille autres et prendre pour iinsi dire Londres en masse pour lui faire son procès de lèse-poésie.

On doit penser que Rio-Saiito, avec ses instincts choisis et sa passion pour le beau, ne pouvait point suivre la mode anglaise. Alcibiade, dit l'histoire, se transformait instantanément et prenait en un jour les mœurs de chaque pays qu'il parcourait. Ceci ne fait point l'éloge d'Âlcibiade. Il vaut mieux, à coup sûr, imposer le beau que de s'affubler complaisamment du laid,

■ Au rez-de-chaussée de la maison du marquis, trois superbes salons, séparés seulement par des portes battantes, s'alignaient sur Belgrave-Square. Derrière les salons, une série d'appariemens d'apparat régnait au-dessus des cuisines et touchait aux écuries, vastes constructions donnant sur Belgrave-Street. Au premier étage se trouvaient les appartemens privés du marquis. On parlait bien vaguement de leur féerique élégance, mais personne ne pouvait fournir là-dessus des détails fort précis, puisque, à Londres, l'œil du visiteur s'arrête au mur du salon comme devant une infrancbi^

LE SIÈCLE. — VI

sable barrière. Les amis seuls, et nqus parlons de ces amis dont un(! longue intimité a fait des frères, peuvent pénétrer parfois au-delà.

Celait dans ce palais de Belgrave-Square que le marquis de lUo-Santo recevait tout ce que Londres renfermait d'èminent en quelque genre que ce fût. Les hauts fonctionnaires de l'état ne dédaignaient point de le visiter et nul n'ignorait qu'il entretenait un commerce fort suivi avec les ambassadeurs des grandes puissances. Ceci ne contribuait pas peu à entretenir l'opinion que sa présence à Londres avait un but politique.

Si ce but existait, on devait avouer du reste qu'il était bien soigneusement et habilement mis sous le voile. La vie de Rio-Santo élait si complètement remplie par ces choses du monde que les uns disent frivoles et que les autres placent au-dessus des plus sérieuses, qu'il devait sembler impossible pour lui de Irouver le temps nécessaire à de graves travaux. Il brillait trop et trop constamment au dehors, pour avoir le loisir d'agir derrière la toile.

Ce n'est pas un métier de fainéant que d'être lion. Il faut trôner du matin au soir et tenir ferme le sceptre de pcjr (|u"une des mille mains gantées de frais, qui applaudissent sous le pavois, ne le ramasse à son prolit. Le fashion ressemble à ces diètes de la vieille Pologne où le plus mince gentilhomme avait son vole et son sabre au côté pour soutenir son vote. Chaque gentleman sachant nouer comme il faut une cravate, connaissant le turf, n'ignorant pas le ring, et susceptible de perdre un millier de jiuinèes à New-Market en pariant pour Lady- Waterloo, Sultan-Mahmond ou Childof-lhe-Foundered, a droit à la cravache souveraine. Malheur au monarr,ue régnant qui s'endort sur ses étriers : le fashion est un coursier rétif, et il ne lui faut pas même trois jours d'été, comme à nos bons voisins de France, pour opérer une révolution.

On pensait donc que Rio-Santo pouvait avoir une mission politique, mais on pensait aussi qu'il la négligeait fort, ce qui ajoutait une coudée ou deux à son piédestal. — Qu'y a-lil, en effet, de plus réellement fashionable que d'avoir en main de graves intérêts et de ne s'en point occuper?

Il était huit heures du soir environ. Aui^une lumière ne brillait dans les trois grands salons de Irish-House (c'était le nom que Rio-Santo avait donné, on ne savait pourquoi, à son palais). La porte d'entrée, au s"uil âi-. laquelle se tenaient d'ordinaire deux grooms de six pieds en grande livrée, était close. Le maître n'était pointa la maison.

Dans l'un des appartemens situés sur le derrière et qu'éclairait doucement une lampe recouverte d'un globe de verre dépoli, un jeune homme était assis ou plutôt demi-couche sur le velours bleu d'une ottomane et jouait avec les longues soies d'un magnitique chien de race.

Au milieu de la chambre se tenait debout l'aveugle Tyrrel.

— Comment trouvez-vous Lovely, sir Edmund P demanda toutà-coup le jeune homme.

Lovely était le nom du chien de race.

— Je trouve la question imperlinente, signor Angelo Bembo, répondit l'aveugle ; — ne connaissez-vous pas mon infirmité?

— C'est juste, sir Edmund, c'est juste, murmura Bembo, dont l'insoucieux et beau visage exprima une nuance de raillerie ; — votre infirmité est connue. C'est la plus belle plumj de votre aile, et je suis sûr que vous ne la troqueriez paj contre mille livres sterling.

— Si fait, dit sèchement Tyrrel.

— En vérité?... Au fa'.t, il vous resterait la ressource de vous faire sourd... cela peut servir... A bas ! Lovely.... Du diable si cette fille que vous avez déterrée je ne sais où n'est pas la plus belle créature qu'on puisse voir, sir Edmund.

— Vous trouvez, signor?

— Oui, de par Dieu! sir Edmund. ..Ne froncez pas le sourcil... je n'ai sur elle aucune prétention... fût-elle plus belle encore... et c'est diflicile I... Du moment qu'elle a quelque rapport avec vous, elle devient pour moi aussi vénérable qu'une centenaire... Je vaus estime fort tous, tant que vous ét£ii, voyez-vous, mais je ne vous aime pas.

PA.UL FEVAL.

Cest ponr nous un grand malheur, signor.

Le cavalier Angelo Benibo s'inclina.

— Je ne vous aime pas, reprit-il, et sans don José pour qui je me ferais tuer mille fois, il y aurait longtemps que j'aurais envoyé voire association i tous les diables !

—Ce serait pour nous une grande perte, signor, dit encore Tyrrel avec froideur.

— Grande ou non, il en serait ainsi, monsieur .. Il y a parmi vous une douzaine de figures qui m'agacent les nerfs... la voire d'abord, sir Edmund... Ne vous fâchezplus, je vous supplie... Ensuite celle de ce docleur Moore, qui a l'air d'un vampire, sur mon honneur !... Ensuite, celle de ce froid fanfaron de major Boreugham .. un véritable Anglais, celui-là ! Enfin, pour ne pas faire la liste trop longue, celle du prétendu docteur Huiler, — tant ché fuirais foir le tiplôme^ larteifle !

— Il faut le lui demander, signor; on dit qu'il coupe en deux la balle d'un pisto et à vingt pas sur la lame d'un rasoir.

— C'est adroit... Pour en revenir, je ne vaux pas mieux que vous, peut-être, et c'est une chose terrible à se dire, monsieur I... Mais au moins je passe mon temps à m'étourdir, et puis, je ne suis pas un homme, moi...

— Signor, interrompit Tyrrel, je pouvais penser cela, mais non pas le dire.

— Vengez-vous, sir Edmund ; je vous en ai donné sujet... Je suis, pour continuer ma pensée, un pauvre esclave ; je me suis donné sans réserve...

— On m'avait dit vendu, signor.

Angelo se leva brusquement et repoussa Lovely du pied.

— Donné, monsieur, donné ! s'écria-t-il. Je suis g^nlilbomme, moi, entendez vous ! et si j'ai mis ma voloiué au service d'une volonté plus haute et plu» forte, ce n'a pas été pour de l'or...

— Le bruit public peut se tromper, signor, dit Tyrrel avec une vindicative ironie.

— Le bruit public, dites-vous?... A.h ! c'est que vous me toisez à votre aune, messieurs!... c'est que vous me croyez votre semblable,ct que vous ne voyez en don José, mon ami, — mon maître, je l'avoue avec orgueil, — vous ne voyez %r\ lui que le côté qu'il vous montre, à vous, vils instrumens de ses vasies desseins... Si vous saviez...

— Quoi? demanda Tyrrel en s'approchant avidement. Angelo se mordit la lèvre jusqu'au sang.

— A bas, Lovely ! grommela-l-il en rougissant ; — que diable ! maître Tyrrel ou sir Edmund, ne me regardez pas ainsi ; vous ne verrt-z rien puisipie vous êtes aveugle I... Que voulez-vous?... si vous ne m'aviez pas interrompu, — ce dont je vous remercie, monsieur, — j'allais dire quelque sottise.

— Le marquis a donc des desseins que nous ne connaissons pas? prononça sourdement l'aveugle.

— Ai-je dit cela ?... C'est bien possible... Ce qu'il y a de certain, c'est que ces desseins me sont inconnus comme à vous... Don José m'aime, mais je ne suis pas son conlidenl, et j'en rei; ercie Dieu, car j'ai la langue légère... Tout ce que je sais, c'est que son cœur est grand, son intelligence ferle et sa volonté indomptable... La réunion de ces trois choses s'appelle le génie, sir Edmund, et, avec du génie, on ne se bortie pas à pêcher en eau trouble comme vous, quoi(|u'on 4oive reconnaître que vous mettez la main sur de jolis poissons parfois... Comment se nomme cette belle fille, s'il vous plaît?

— Susannah, signor.

— El qu'en compiez-vous faire?

— C'est une question.

L'aveugle se reprit à parcourir la chambre de long en large et parut bientôt absorbé dans ses réflexiuns. Le cavalier Angelo Bembo le suivait d'un regard boudeur chagrin.

— Qu'avais-je besoin de parler à cet homme ! murmura-t-il enfin avec humeur j- un mot de plus, et je trahissais un secret qui n'est pas le mien... un secret qu'on ne m'a pas conflé, que j'ai deviné par hasard et que ma pauvre cervelle ett trop étroite pour contenir I... Peut-être eo ai-je déjà trop dit.

Angelo pouvait avoir vingt-deux ans. Cétait un de ce* beaux enCans au profil grec que les peintres d'Italie allaient chercher jadis au-delà des mers, dans les lies méditerranéennes, pour les jeter sur la loiie avec des noms de dieux ou de héros mythologiques. Il y avait dans le regard de ses grands yeux noirs, perçans et doux à la fois, une vive intelligence et l'annonce d'un téméraire courage ; mais l'ensemble de ses traits, quelque parfait qu'il fût dans son harmonie, laissait percer une sorte d'irritabilité féminine et aussi de capricieuse faiblesse mêlée à l'insouciance d'un enfant. Angelo devait être dans un bal un charmant cavalier, sur le terrain un fougueux adversaire ; mais là où il fallait montrer de la force d'àaie, de la prudence et de la longanimité virile, Angelo devait perdre son avantage.

Il était natif rie Malle, où ses pères, Vénitiens d'origine, avaient tenu un fort grand état autrefois. La conquête anglaise avait ruiné sa famille, dont la chute avait commencé lors du passage du général Bonaparte allant conquérir l'Egypte.

Les Bembo avaient été obligés de quitter Malte par suite des vexations exercées contre eux par les agens de la colonisation anglaise, et Angelo, privé de ses parens presque au sortir de renfaiice, s'était iroavé jeté dans la vie sans fortune et sans appui.

Il commença gaillardement son tour d'Europe, comme font ces bandes d'Italiens qui, chassés par l'étouffante pression de la tyrannie étrangère, fuient leur patrie où ils ne trouvent plus que l'Autriche, et se lancent, les yeux fermés, dans la chanceuse existence de l'aventurier. — A Paris, Angelo rencontra le marquis de Rio-Santo, lequel régnait, comme nous l'avons dit, sur les plaisirs de la grande cité.

A Paris comme à Londres, Rio-Sanlo avait d'inuombrables et mystérieuses relations dont les rameaux divers s'étendaient bien au-delà des frontières de France. I! serait prématuré de donner actuellement au lecteur la clef de ces gigantesques manœuvres, combinées depuis si longtemps et gardant toujours depuis lors, dans leurs divers rouages, le jeu et l'activité du premier essai. Trop de bizarres événemens nous séparent des péripéties finales, pour qu'il nous soit permis de risquer déjà une indiscrétion, si petite qu'elle pût être.

Le jeune Italien fut présenté à Rio-Santo, qui se prit pour lui d'un intérêt presque subit en écoulant le récit des persécutions qu'avait subies sa famille delà part de l'Angleterre. Angelo resta désormais auprès du marquis et le suivit lorsque ce dernier passa à Londres.

Là, ils se séparèrent en apparence. Angelo reprit pour le monde sa qualité de jeune gentilhomme italien et sa position indépendante. Son rôle fut de grossir le nombre des admirateurs désintéressés de Rio-Santo et d'augmenter ainsi son prestige. Nous l'avons vu dans l'exercice de ces fonctions au bal de Trevor-House.

Mais il avait toujours ses entrées privées au palais de Belgrave-Square. Rio-Santo l'aimait véritablement, et Angelo répondait à cette amitié par un dévoùment sans limites.

Tyrrel continuait de se promener. Angelo avait repris sa sérénité et souriait à (luelque pensée d'amour sans doute, tandis que ses doigts blancs et effilés jouaient avec distraction sous les longues soies de Lovely.

Tout à-coup le beau chien se dressa sur ses quatre pattes et pou'^sa un hurlement joyeux. Puis il bondit vers l'une des portes de l'appartement qui s'ouvrit au même instant.

RioSanto entra, suivi du docteur Moore.

Il était paie et semblait rendu de fatigue. Un large cerde bleu cernait ses yeux éteints.

— Bien, Lovely, bien ! dit-il en repoussant le chien qui, peu habitué à ce traitement indifférent, se réfugia, triste, au pied de l'ottomane — Bonsoir, Ange.

Il lui serra la main et l'attira tout contre lui.

— Allez prendre l'argent qui se trouve dans ma voiture, dit-il à VOIX basse-, — il y a dix mille livres sterling... Cela vient de la maison de Cornbill... Vous les porterez dans ma caisse.

Angelo salua et sortit.

LES MYSTERES DE LONDRES

— Qu'ya-lil, sirEdmund? demanda le marquis ensuite; — docteur, je vous prie de m'excuser ; veuillez vous asseoir : ]e suis à vous.

— Je viens savoir, répondit l'aveugle, si mon invention a ilé suivie de sui'cès.

— Vous êtes un homme habile, sir Edmund, répliqua froidemi'nt Rio-Sanlo. Tout a réussi, et vous avez gagné aujourd'hui cent guioées, que, mon trésorier lient à votre disposition.

— Milord !... commença l'aveugle en s'inclinant.

— Est-ce tout? interrompit le marquis.

— Ce n'est pas tout, milord. J'avais à vous parler de celte Jeune juive, Susannah.

— Susannahl interrompit encore le marquis, mais cette fois avec douceur et comme si ce nom eût chatouillé agréablement son orelHe.

L'aveugle ne put retenir un sourire (ju'il fit disparaître bientôt comme s'il eût deviné le hautain regard que lui lança RiO'Santo.

— Parlez, reprit ce dernier en se jetant avec fatigue sur l'ottomane.

Tyrrel demeura debout et poursuivit.

— Cette jeune fille, milord, est belle, comme vous l'avez pu voir, et admirablement propre à soutenir le rôle qui lui sera confié. Mais elle aime, et je crains...

— Qui aime-t-elle ? interrompit vivement le marquis.

— Ce fou de Brian de Lancester, répondit Tyrrel.

— Brian !... c'est un de nos iiistrumens, murmura le marquis trop bas pour que Tyrrel put l'entendre, nia'sjré toute sa bonne envie ; — et parmi ces dcfauls que niilords et miladies laissent en héritage à leurs enfans, il a gardé du moins un noble cœur... Je suis content qu'elle aime Brian de Lancester, sir Edmund.

— \rai, milord I riposta l'aveugle.— Eu ce cas, je ne puis qu'être satisfait moi-même. Mais c'est une étrange tille...

— C'est une adorable enfant! dit Rio-Santo avec mélancolie.

— Adorable, à coup sûr, milord, puisque Votre Seigneurie le juge ainsi, — mais elle ne ressemble point aux autres femmes. La crainte n'a sur elle aucun empire, et j'ai peur que quelques indiscrétions...

— Elle l'aime donc bien, sir Edmund?...

— D'un amour ardent et passionné, milord... Je dirais d'un amour sublime, si je ne détestais les grands mots, que les poètes ont rendus ridicules.

— Vous êtes sévère, sir Edmund, — et ce Brian est bien heureux !

L'aveugle réprima un sourire, et Rio-Santo reprit après quel(|ues secondes de silence:

— Le moment approche, sir Edmund, où tous ceux qui m'auront servi seront récompensés au delà de leur espoir et à l'ab'i de toute inquiétude... Veillez sur Susannah, car il est vrai qu'une indiscrétion pourrait, sinon tout perdre, du moins remettre le succès en question, mais ne la séparez point de Brian... Ci'tte jeune fille a su m'intéresser, sir Edmund, ne l'oubliez pas et agissez en conséi)uence.

Il cessa de parler. L'aveugle s'inclina profondément et sortit.

Rio-Sanlo resta seul avec le docteur Moore.

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