‹ Musée littéraireChapitre 45 sur 170 · CHAPITRE Xn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xn

CORAH

Bien des fois, depuis ce jour, reprit Susannah, j'ai interrogé Tempérance. Quand elle n'était pas ivr--, elle m'écoutait en tremblant et ne voulait point me répon ire... QuaJid elle était ivre, elle me regardait avec son rire stupide et chantait.

On ne me laissa plus dormir dans le parloir.

Vous dont l'enfance a été sans dnuie bien heureuse, milord, vous dont le père fut hon, et noble, et vertueux, vous qui fûtes rassasié des baisers de votre mère, vous ne comprendrez pas cela peut-être : un de mes plus passionnés désirs en ce monde est de re\oir Tempérance, la pauvre i réature avilie, — et si je désire la revoir, c'i st pour lui faire encore une fois cette question jadis si souv-nt répétée :

— Etait ceun rév«?

— Non, ce n'était pas un rêve, interrompit ici Brian de Lancester. Criiye7-moi, Susannah, pen lant que vous pailiez,je réfiéchissais, et le plus simple bon sens uni à l'expérience la plus commune suffit pour reconnaître qu'il y a en tout ceci autre chose qu'un vain songe. Cet homme, voire |i«re, ma dame, avait .'i vous tromper un intérêt ddBt je ne puis me rendre compte. Il avait gagné celte Tempérance a laide de la passion de celte malheureuse, et il l'avait domptée par la crainte de ses corrections brutales. Elle s'est lue parce qu'elle avait peur. Je jurerais sur mon salut, milaity, que cette dame dont votre mémoire a gardé si énergiqueiuenl l'image éialt voire mère.

— Merci, milord, merci ! dit lout bas Susannah. Puis elle ajouta, en se parlant à elle-même:

— Ma mère serait venue vers moi... pour ne Jamais revenir ensuite ! Ah ! leiiuel vaut mieux de croire cela ou de s'en tenir au rêve?... HéUs! milord, reprit-elle, Ismaîl me l'a dU

LES MYSTÈRES DE LONDRES

IIS

bipn souvent : c'est ma mère elle-même qui s'at enfuie loin ie mon berceau...

Lfs jouis s't'couli'rent, milord, puis le? mois, puis les années. Je grandissais. Mon p^re disait que je devenais belle.

Nul <:hangfnient ce|ienilaHl ne s'opérait dans ma vie. Je denii'urais toujours lOiilince dans la maison de Goodman's- Fit Ids, n'ayant d'autre so. iélé que le muet Roboam, Tempêtante et ma biche. Les absences de mon père devenaient de Jlus en plus fréquentes. Je ne le voyais presque plus.

J'ai su depuis ce qu'il faisait durant ces absences. Il jouait uviecoDirede l'or. En commençant, il gagna beaucoup d'or; quand la chance tourna, il perdit la vie.

Que j'ai pleure, milurd, vers celle époque dont je V0U8 parle ! Il y avait près de deux ans que la pauvre Corab et nioi nous nous aimions... Si vous saviez comme elle était belle, Corah, et bonne et douce ! Comme elle comprenait, attentive, chaque mot qui sortait de ma bouche I Comme elle devin.lt mon silence! C'était mon unique amie et ma seule joie. Quand je venais à sourire, elle bondissait follement sur le gazon autaur de mol: c'était du trau'-porl.du délire! Quand j'étais triste, — ei c'était bien souvent comme cela, milord, —elle venait se coucher à mes pieds, fixait surnioi ses grands yeux fauves, et gcmis>aii doucement... J'ai vu plusd'unefois une larme se balancer aux cils rougeâlres de sa paupière... Pauvre Corah !... Quand elle fui morte, il s'écoula bien du temps avant que je trouvasse une autre créature vivante pour compatir -i ma tristesse.

Car elle niourui, milord. — Corah n'était pas comme moi fille du mallieiir. Elle avait connu la lilierté. Les nerfs souples et puissans de ses jarrets si frêles en apparence avaient dévoré l'espace autrefois. C'élail au fond des grands bois qu'on avaii été la cherciier pour L'emprisonner ensuite dans cet étroit jardin qui n'avait pas assez d'air pour sa libre poitrine.

Elle dépérissait, la petite sauvage, parce qu'il y avait un mur entre elle et l'horizon; parce que ses narines grandes ouvertes ne pou^ienl plus humer la brise savoureuse qui court par les hautes herbes; parce que tout lui manquait, la fatigue, le Diouvenient, le soleil.

Le soir, à l'heure où l'atmosphère humide et froide fait retomber jusqu'au sol l'éiouffanie haleine des quatre cent mille cheminées de Londres, Corah se prenait à respirer péniblement; elle haletait, puis elle perdait le souffle. Le matin, les premiers rayons du soleil lui redonnaient un peu de vie. iUais le soleil est bien rare à Londres, et quand il fait défaut, quel manteau de deuil sur la ville I...

Vous le dirai-je, milord, j'étais un peu comme Corah. L'air pesant de ma prison oppressait de plus en plus ma poitrine. Mais il y avait dans ce mal nouveau une sombre joie : j'espérais mouiir. — J'étais t.-op torte. La mort ne vint pas...

Un matin, en descendant au jardin, je trouvai ma pauvre Zorah étendue sur le gazon; elle respirait pénilslement et sa poitrine se sou'nvait par soubresauts convulsifs. — Mes jambes défaillirent sous moi : je devinai... Je me mis à genoux auprès de Corah. De grosses larmes coulaient silencieusement sur ma joue... Elle leva sur moi son œil mourant et tâcha de se redresser sur ses pieds pour me porter sa caresse aeconiumée.

Elle retomba, milord, — et ce fut fini. Corah ne se releva plus...

Brian prit le mouchoir brodé de la belle lille et essuya une larme qui roulait lenlemcat le long de sa joue. Elle essaya de sourire.

— C'est là une douleur bien frivole, n'est-ce pas, milord? îeprit tlle. — Mais c'est que, après cette mort, il me faut gauchir un espjce de s'ipt années pour retrouver dans ma rie un instant d'épanchement, uu mouvement de tendresse, in regard ami, une caresse sincère... Sept ans, milord! et je suis bleu jeune... Depuis nuit jours. Dieu m'a comblée. Il a envoyé vers moi celui que j'aime et uneangéliiiue femme qui m'appelle sa sœur. Aussi, quoi qu'il arrive, je ne me plaindrai plus, Brian. Vous m'avez aimée huit jours et lady Opbelia m'a donné place en son cœur...

Je reMai tou'e la journée auprès de Corah morte. Ce fut en vain (|u'on voulut m'arraelier de là. J'y voulais mourir.

Le soir, ohl ce fut un.e chose affreuse, milord! Tempérance introduisit un homme dans le jardin Cet homme était hideux ù voir; il portait, sur un corps difforme, de misérables haillons; lors(|u'il marcliail, tousses membres se disloquaient en d'ignobles contorsions.

Tempérance me dit:

— Miss .Siisannah, voici le joli mendiant Bob qui vient chercher la bielie. Il faut monter à votre chambre, ou bien vous serez malade.

Je ne bougeai pas. Mais l'horrible mendiant s'avança tortueusement vers mol, et, saisie d'un invincible deg'jût, je m'élançai dans le parloir.

Le mendiant Bob et Tempérance restèrent seuls auprès de ma pauvre Corah.

— Allons, mou joli Bob, dit Tempérance, charget-moi ça sur vos épaales.

Bob se mil à genoux à la place même où j'étais un instant auparavant et passa ses mains sur le corps de ma biche.

— Elle est durement maigre, cette petite bête, grommela-t-il; mais si elle était morte d'un coup de couteau, on en tirerait bien trente sliellings.

J'entendais et j'avais le frisson.

— Je vous la donne telle quelle pour un pot de gin, reprit Tempérance ; — mais dépêchez, mon joli Bob.

— Du gin ! gronda Bob,— toujours du gin!... une femme de cinq pieds six pouces!... Ecoutez, Tempéran :e, je vous apporterai une pinte de gingerbeer .. la petite bête ne vaut pas davantage.'

— Va pour le gingerbeer! dit Tempérance, mais dépêchez!

Bob mit sa main dans son sein et en retira un long couteau dont la lame brilla aux dernières lueurs du crépuscule.

— Après ou avant, dit-il, peu importe!... Ce serait péché de perdre tant de livres de bonne viande : je vais l'arranger si bien que le marchand croira que je l'ai tuée avant sa morl...

Je l'eniendis pousser un aigre éclat de rire, puis la lame de son couteau disparut dans la gerge de Corah...

Un cri d'horreur m'échappa Je tombai à la renverse.

Quand je repris connaissance, mon père était au chtVfct de mon lit avec un médecin.

— Il faut soigner cetie enfant, Tionsieur, disait ce dernier; elle est malade, fort malade \ 1 lui faut de l'air, de la liberté, les joies de son âge, ou bien...

Il n'acheva point, mais je compris, e^ j'eus un mouvement d'espoir.

— Pensez-vous que nous en soyons làci^éjà, docteur? répliqua Lsmaïl.Elle est forte et belle, voyez... v"est l'effet d'une douleur passagère... Je lui donnerai une auue biche, et il n'y paiaiiia plus.

Le méileci^i secoua la tête et s'en alla prendre, sur la tablette de la cheminée, un géranium dont les fleuri étiolées se penchaient, "affaissées, sur leurs tiges.

— Les fleurs et tes enfans ont besoin de soleil, dit-il ; voici une pauvre plante qui sera morlc demain... croyez-moi, monsieur, donnez de l'air pur aux poumons lassés de votre lille, ou elle fera comme la fleur

Le médecin salua et sortit. — J'avais fait semblant de dormir pendant toute la dnrée de cet entretien. Quand mon père fut seul, Ll s'assit auprès de moi et me tâla le pouls.

— Ces coi|iiins de phy.siclans deviennent poètes I murmu* ra-t-il avec mauvaise humeur; — les fleurs et les enfans!.... le fait est queSnsannah est malade... Par Jacob! j'aime mieux faire un sacrilice que de la perdre! Cette enfant-là est ma fortune. De manière ou d'autre, elle me vaudra une bonne rente, et cela sans danger...

Le lendemain, milord, on me fit monter dans une voiture fermée qui roula un jour entier sans s'arrêter. Lorsque j'en descendis, il faisait nuit, ei, le lendemain encore je m'éveillaS dans une grande cha ubre où s'épandaient à flots les rayons du soleil levant.

Je sautai hors de monlit et m'élançai vers la fenêtre. L^ larmes me vinrent aux yeux, milord. J'avais devant moi un

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