LE BAL
Trever-House, seigneurial édifice situé dansNorfolk-Street, et l'un des rares palais particuliers de Londres que l'équerre de l'ingénieur -voyer n'ait point outrageusement nivelés, dresse, entre grille et jardin, la fière architecture de son corps de logis flanqué de deux ailes en saillies. La façade principale donne sur de magnifiques bosquets, au delà desquels s'étend une pièce de gazon qu'entoure un épais fourré d'arbustes destinés à cacher le mur qui sépare le jardin de Park-Lane ; ce jardin, d'une grande étendue, est rendu plus vaste encore par la savante ordonnance de son dessin. C'est, en somme, une splendide habitation qui fait regretter les magnificences des anciens jours et regarder en mépris les confortables masures qui composent Londres moderne.
Ce soir-là, les hautes croisées de la façade étaient brillamment illuminées, et les pauvres sentinelles chargées de garder la statue colossale d'Achille élevée en l'honneur du duc de 'Wellington, devaient voir, à travers les branches dépouillées des arbres, les feux des lustres adoucis par le diaphane écran des draperies. Ces sentinelles n'en avaient que plus froid aux pieds sans doute, car l'homme est si généreusement constitué, que le bonheur d'autrui double sa misère; elles battaient la semelle avec humeur sur le sable de Hyde-Park et se passaient la langue le long de la moustache, en songeant que si Dieu était juste les lords monteraient quelquefois la garde, tandis que le soldat anglais boirait du punch glacé dans des verres de cristal, et mangerait les puddings qu'on sert dans les sociétés.
L'heure où l'on arrive au bal avait sonné, les salons s'emplissaient peu à peu, et l'orchestre conduit par Angelini, ce roi du quadrille, que le Français Julllen n'avait pas détrôné encore pour manier, à la place du sceptre métronomique, le gourdin mal taillé de sa royauté populacière, préludait en des accords indécis et timides. La danse n'avait pas com« mencé, mais le cordon de fauteuils placés autour des salle» commençait à se garnir ; le salon princ-ipal surtout, où se tenait lady Campbell, présentait déjà un charmant coup d'œil, et semblait une corbeille à demi pleine qui n'attend plus aue quelques fleurs.
On causait. Lady Campbell et miss Trevor, entourées d'un groupe nombreux qui se renouvelait sans cesse, saluaient, subissaient un compliment, répondaient, saluaient encore et recommençaient. Tel est l'agréable emploi des maîtresses de maison un soir de bal, de dix heures à minait. Pour notre pari, non» aimerions mieux faire faction durant
LES MYSTÈRES DE LONDRES
le même espace de temps au pied de la statue d'Achille. Mais les maîtresses de maison n'ont pas le choix.
— Faites-moi la grâce de me permettre, madame... dit le Jeune vicomte de Lantures-Luces, en élevant la main de lady Campbell jusqu'à un demi-pouce de sa lèvre, et faisant le geste de baiser, — mademoiselle, faites-mei la prSce de me Dermettre... Vous avez là, je parle très sérieusement, un ravissant éveDt;iil I
— Vicomte, dit lady Campbell en souriant, — voici la septième fois (|ue l'éventail de ma nièce vous ravit.
Le groupe (jui entourait les deux dames ù ce momeot ne put faire moins que de rire beaucoup, parce que ce mot semblait (irciendre à la saillie. Le \i( omte de Lantures-Luces rit plus tort et plus longtemps que les autres.
— Adorable I grasseya-t-il ; —sept fois... charmant t sept fois eharinant I...
Mais ici le groupe ne rit pas, ce qui surprit très fort le vicomte de Lantures Luces, lequel, désappointé, balbutia dans son jabot :
— Je parle très sérieusement !
Lady Campbell s'inclina trois ou quatre fois à droite et ù gauche pour mettre à jour son compte-courant de saluts ; elle donna la main à lady Ophelia Barnwood, comtesse de Derby, qui entrait, et Mary embrassa Diana Stewart, dont la mère venait de se faire annoncer.
— Sir Paulus, dit lady Campbell à l'un des arrivans, nous conterez-vous quelque nouvelle?
— Le bruit court, répondit sir Paulus Waterfield, que le marquis de Kio-Sanlo renouvelle ses équipages et le mobilier de sa maison.
— Parlez-vous sérieusement? demanda le vicomte; il n'y a pas trois mois qu'il a fait déjà maison nette.
— Le marquis a ses raisons pour cela.
— Ce cher Rio-Saiito ne m'en a rien dit I murmura le vicomte de Lantures-Luces dont la marotte était de se faire passer pour le Pylade du marquis.
— Et quelles raisons?... commcHfa lady Campbell.
— Un mariage, répondit le major Borougham. — C'est la grande nouvelle du moment.
Mary perdit le sourire de circonstance qu'elle avait fixé à demeure sur sa lèvre. Sa tête brûla tout-à-coup et ses mains curent froid. — Lady Campbell la regarda en dessous.
— Comme elle l'aime !... pensa t-elle.
Miss Trevor songeait à Franck Perceval qu'elle n'aimait plus, puisque c'était chose convenue, mais qui, du matin au soir, occupait sa pensée concurremment avec Uio-Santo ; car Mary (U était arrivée à donner au marquis la moitié de son esprit, sinon la raoitiéde son cœur. Rio-Santo avait fait sur elle une impression malaisée à expliquer, qui n'était point de l'amour, mais qui en avait souvent les symptômes. De sorte que, les conseils de lady Campbell aidant, Mary, . connaissant mal et ne sachant point définir le sentiment que lui inspirait le marquis, pouvait douter, pouvait croire même , et prendre pour de l'amour sa préoccupation de chaque minute. — Mais, comme on le pense, cette croyance factice ne s'attaquait (ju'ù l'esprit de la jeune lille et ne pouvait fntamsrson cœui-, qui neutre, en ces mystiques débats, ç;ardaii enfouie et latente sa tendresse premièie.Lady Campbell avait mis sa parole comme un épais bandeau entre le cœur de sa nioceet son intelligence. Le cœur, aveuglé, s'était engourdi en un apathique sommeil. Mary ne vivait plus que par la tête, et en ce sens elle était à sa tante , c'est-à-dire à Rio- Sanlo.
£t la tête, ainsi prévenue, restait hostile au cœur, silenîieux, mais rempli par un souvenir. Mary, obsédée par la conlusioH épuisante qui était en elle, s'irritait contre sa mémoire trop lidèle, et rci)oussait l'image de Franck comme anc obsession importune, lorsqu'elle ne l'accueillait pas avec caresses et trans|iort.— Ainsi son àme errait, indécise, en une sorte de dédale où son libre arbitre seul aurait pu lui tenir lieu du til d'Ariane, mais lady Campbell éiait là, serrantle bandeau sans cesse, et pesant sur le débile caractère de Mary de tout le peids de sa tyrannique supériorité.
Les femmes d'esprit sont ainsi faites : plutôt que de ne point gouverner autrui , elles renonceraient à se gouverner elles-mêmes. Ce qui serait souvent fort bien vu.
Donc, comme nous l'avons dit, lady Campbell eut un franc mouvement d'allégresse, en voyant le trouble de Mary qui révélait toute la vivacité de son amour. C'était du moins ce que pensait lady Campbell. Elle se trompait.— Le trouble de Mary ne révélait rien , sinon une crise de sa confuse et continuelle souffrance. Elle avait compris la portée de ce bruit qui courait sur le compte du marquis ; elle avait compris que l'heure où il faudrait agir et se décider approchait, et sa chancelante nature avait défailli au choc, subissant au centuple ce malaise qu'éprouve toute jeune fille au moment d'accueillir déliiiilivement l'homme qui doit être son époux.
Lady Campbell eut pitié d'elle et ne demanda point le nom de la fiancée de Rio-Santo.
— Le marquis est bien changé, reprit le cavalier Angelo Bembo.
— Cest ù ne le pins reconnaître t ajouta le major Borougham.
Sir Paulus Waterfield dit queliiue chose d'analogue, et le docteur Muller fit entendre un de ces grognemens gutturaux, au mn yen desquels les larynx germaniques expriment leur approbation.
— Que trouvez-vous donc à ce cher marquis?... demanda le vicomte de Lantures-Luces.
— Il est amoureux, répondirent en chœur les quatre gentlemen dont nous venons de prononcer les noms.
— Pour trois jours, ajouta le vicomt« en jetant son claque sous le bras gauche.
— Pour la vie, dit gravement le major Boroogbam.
Miss Mary Trevor eut un tressaillement d'orgueil, mais un frisson d'angoisse : l'orgueil était à la fltie d'Eve, et l'on n'eût pas trouvé peut-être dans tout Londres une seule femme qui pût s'en défendre en voyant mettre Rio-Santo à ses pieds ; l'angoisse était une vague protestation du cœur, un demiréveil, un cri étouffé de ia conscience.
Le vicomte de Lantures-Luces partit d'un éclat de rire aussi bruyant et aussi long que le lieu pouvait le permettre.
— Délicieux ! s'écria-t-il, — je parle très sérieusement. On ouvrait le bal. Le cavalier Angelo Bembo prit la main
de miss Trevor pour la conduire au quadrille. Il s'opéra un mouvement général dans les salons; les groupes déplacés se mêlèrent; lady Campbell, sans perdre sa cour masculine, se trouva entourée d'un cercle de dames, — de ces dames -qui forment un moyen terme, une transition, entre la partie active et la partie passive d'un bal, entr.i l*iapisseric et sa brillante bordure; de ces dames enfin à qui la loi mondainane défend pas encore rigoureusement la danse , mais qui n'osent danser toujours. — Il y a des enchanteresses parmi ces dames, et c'est l'une d'entre elles qui a fourni au conteur français Balzac le type de sa femme de trente ans, laquelle, à l'heure où nous écrivons, croît en grâces, en séductions de toutes sortes, et accomplit sa quarante-cinquième année.
La conversation allait, frivole, médisante, spirituelle. Lady Campbell y mettait des mots charmans, le vicomte de Lantures-Luces des exclamations délectables, et le docteur Muller des notes enrouées et des germanicismes effrénés.
— Vraiment, lorsque notre marquis est absent, dit lady Campbell avec U!ie imiierceiitible moquerie, —monsieur de Lantures-Luces est la providence de nos réunions.
— Pourquoi mettre le vicomte au second rang? demanda une baronesse.
— Certes, ajouta une Très Honorable, — le marquis ne pourrait qu'être fier de la comparaison.
— Ah! mesdames!... al.! miladies!... balbutiait Lantures- Luces ; — de grâce... faites-moi quartier. Je suis trop l'ami de ce cher marquis pour prétendre...
— Point de modestie, vicomte-!... 'Vous avez toujours ea réserve quelque spirituelle histoire. . .
— Quelque anecdote piquante...
Quelque médisance de bon goiit...
It
PAUL FÉVAX.
— Ah I miladiesl... ahl miladies!...Vous me flattez!. ..Je pirle sérieusement.
Le vicomte s'évaporait en vaniteuse allégresse. Il n y tenait plus; il était au ciel.
Cétait un petit Français d'âge moyen, de taille commune, de visage ordinaire. Ses rheveux, crêpés et pommadés, s'enroulaient en fera cheval au-dessus de son front étroit, suivant cette mode disgracieuse dite : à la Louis-Philippe. Son costume avait quelque chose de prétentieux et d'outré, bien ^u'il ne ressemblât point toutefois aux costumes vainqueurs des jeunes dandies du commerce. C'eût été, en d'autrps saions, une toilette de goût présentable ; mais, à Trevor- House, la suprême élégance de la simplicité bien entendue pouvait seule être de mise. — Nous croirions faire injure au lecteur en lui expliquant que ce mot simplicité est plus riche et comporte plus de luxe que le mot faste lui-même. — Pour compléter le signalement de monsieur le vicomte de Lantures- Luces, nous ajouterons seulement qu'il s'écoulait parler et grasseyait outrageusement, qu'il souriait en homme sûr de son sourire et portai t un lorgnon-binocle en pincettes, qu'il naniait avec une certaine supériorité.
Sa noblesse était médiocre, sa fortune honnête-, son esprit eût snfli peut-être à un homme très modeste, mais Lantures- Luces était très vaniteux. — Rio-Santo, dont il n'apercevait que les surfaces, lui tournait la tfte. Il se damnait à vouloir imiter ce modèle inimitable. Dieu avait mis entre eux la distance qui sépare le héros du soldat, sinon une distance plus grande encore ; mais Lantures-Luces n'avait garde de mesurer cet abîme. Rio-Santo n'était pour lui, à tout prendre, que l'homme disert, le causeur piquant, le cavalier élégant et beau par excellence. Ce qu'il y avait de puissance et de grandeur sous celte aimable enveloppe éch-ippait totalement au binocle de monsieur deLantures-Luces.
Le monde, qui devine tous les ridicules et saisit chaque travers par une sorte d'intuition où il y a de la magie, avait bien vite découvert la grotesque émulation du pauvre vicomte. On s'en divertissait fort, et le vicomte ne voyait goutte en ces moqueries voilées, que recouvrait toujours une couche suffisante de courtoisie. Loin de s'alarmer, il se réjouissait et se gonflait comme la grenouille de la fable, — mais il ne crevait point, parce que les sangles de son gilet l'empêchaient de se gonfler outre mesure.
La tournure que venait de prendre la conversation était donc pour lui un vrai triomphe. Il se défendait mollement contre la louange, et repassait, déjà dans sa mémoire une anecdote préparée de longue main pour soutenir sa réputation de conteur.
— Allons, vicomte, reprit lady Campbell,— la modestie vous sied fort bien, mais il ne faut rien exagérer, pas même les Vertus... Je gage qu'en ce moment même vous nous apportez «TJelque récit.
— Écoutez, écoutez! répéta-ton de toutes parts.
Le vicomte se fit prierdurant les trois quarts d'une minute.
— J'aurais voulu ne point vous dire cela, commença-t-il enfin;- je parle très sérieusement... parce que l'histoire regarde ce cher Rio-Santo...
— Le marquis!... Contez, de grâce! contez vite!
Ce fut un chœur de voix féminines qui prononça ces mois.
— C'est une vieille histoire, reprit le vicomte ; mais je ne l'ai apprise qu'aujourdhui d'un Parisien de ma connaissance... C'est assez drôle, on pourrait même dire que c'est très drôie...
— Mais contez donc 1
— Figurez-vous belles dames, que pendant le séjour de Rio-Santo à Paris, la comtesse de L... et la comtesse de P... étaient fort éprises de ce cher marquis... on pourrait même avancer qu'elles en étaient folles... Un jour le garde du bois de Boulogne entendit deux coups de feu dans le fourré. Il se frécipiu... et vit... )e vous le donne eu mille...
— Un assassinat?
— Non pas.
— Unllràladblef
— Encore moins... Un duel, mesdames !... un duel entre madame la comtesse de P... et madame la comtesse de L...
— Charmant ! s'écria le choeur en éclatant de rire.
— Un duel entre deux comtesses! dit sir Paulus 'Waterfield,— il n'y a que Rio-Santo pour cela!
— Un tuel endre teux gondesses ! répéta le docteur Muller;
— chêne gonnais tarteifle! que ze ger Rio Zanio burzelal
— Attendez donc ! le meilleur, c'est le motif du duel... Figurezvous, belles dames, que la comtesse deP... et la comtesse de L... avaient conclu entre elles un accord : aussitôt que l'une d'elles aurait fait la conquête du marquis, l'autrft devait céder la place et abandonner toutes prétentions.
— Mais c'est le monde renversé, interrompit lady Campbell.—Ne dirait-on pas qu'il s'agit de deux rivaux?... Ces deux femmes déshonorent leur sexe.
— Et déshonorent la noblesse 1 ajouta la baronesse.
— Non pas, non pas , mesdames ! s'écria Lantures-Luces, le hasard veut que ce soient purement et simplement deux comtesses de l'Empire.
— A la bonne heure!
— Ces deux dames avaient donc passé un contrat, reprit le petit Français. Au bout de huit jours, la bataille sembla décidée : la voiture de madame de L... avait stationné pendant deux heures devant la porte de Rio-Santo. Madame de P... employa un jour à se désespérer; le lendemain , elle prit des informations et acquit la certitude que sa rivale avait fait, comme ces délicieux scélérats de la Régence qui compromettaient une femme en envoyant leur carrosse vide à sa porte... Madame de L... avait compromis RioSanto.
— Charmant! entonna le chœur.
— Jarmant! jarmant ! appuya le docteur Muller.
— Vous comprenez, belles dames, reprit encore Lantures- Luces, que la comtesse de P... devint furieuse. La première fois qu'elle rencontra son ennemie dans les salons de l'autre côté de l'eau, elle lui dit : Madame, vous êtes un fat I
—Cette comtesse de P.. . n'était pas sans esprit, dit lady Campbell.
— La comtesse deL..., en vrai raCBné de l'Empire, lui répondit par un coup d'éventail sur la joue. — Assez! dit madamedeP... Point de bruit... Votrearme? — Le pistolet.
— Voire heure? — Midi...— A demain, porte Maillot, sans témoins, combat amorti Elles se serrèrent la main, et tout fut dit.
— Quels dragons que ces dames I
— Ce Rio-Santo, dit sir Paulus,— :hange les agneaux en tigres.
— En digres et en bandères 1 ajouta le Germain...
Le quadrille prenait fin, le cavalier Angelo Bembo vint re conduire miss ïrevor à sa place. A peine était-elle assise auprès de sa tante, que la voix sonore de l'huissier, dominant tout à-coup les taille bruits de la fête, jeta par les salons le nom de l'Honorable monsieur Franck Pcrceval.
Miss Trevor perdit aussitôt les délicates couleurs que la danse avait fait monter à sa joue; elle devint plus pâle qu'un visaged' marbre, et mit sa main sur son cœitrqui défaillait.
Lady Campbell se pencha vers elle et lui dit tout ba? :
—Du courage, ma fille! Le pauvre Franck se croit des droits; l'entrevue sera pénible... Mais vous étiez si jeune! votre cœur s'était trompé... Qui sait d'ailleurs, si M. Franck luimême n'a pas changé ?
Celte dernière parole , qui voulait être une consolation, amena une larme dans les yeux de miss Mary Trevor.
— Point de faiblesse! reprit lady Campbell; en voyant pleurer une femme, l'homme croit toujours à un reste de tendresse... Et vous ne l'aimez plus, n'est-ce pas? ajouta-t-elle avec une véritable sollicitude.
Mary ne répondit point.
— Comment pourriezvous l'aimer encore? poursuivit lady Campbell.— Pauvre Franck! C'est un grand malheur pour lui que la venue à Londres de notre irrésistible marquis...
La si)irituelle femme n'en dit pas davantage et se prit*
penser que sans elle sa nièce aurait méconnu le cri de soc
cœur, qu'elle eût combattu vainement et dans le silence son
I amour \ûv,r le marquis , qu'elle eût épousé par timidité
LES MYSTERES DE LONDRES
Franck Perceval, qu'elle eût été malheureuse, peut-être coupable...
L'imagination est une chose sul)lime!
Lady Canipliell n'aTait jamais eu un si parfait contenfemeiit d'cllemcme. — Quant à miss Trevor, jamais elle n'avait si cruellement souffert.
Franck Perceval fut accueilli par lord Trevor avec une franche et joyeuse cordialité. Le vieux lord vint lui-même le présenter ù sa fille; mais ici la scènechangea. .Mary reçutson fiancé avec une froideur d'autant plus grande, que son cœur éveillé soudain s'élançait vers lui avec plus de force. Le nom seul de Franck avait violemment secouÀ sa torpeur et déchiré un lambeau du voile diaboli(iue où l'en avait enveloppé son libre arbitre. La vue de Franck acheva cette cure métaphysique. La cataracte qui obstruait l'œil de Mary, — l'œil de son cœur,— tomba toutà-coup : elle vit; elle fut étonnée, elle fut effrayée de voir clair ainsi au-dedans d'elle-même. Puis par une réaction nécessaire et soudaine, elle se révolta contre la main despotique (|ui l'avait aveuglée. Hais elle était faible, elle était domptée; l'esclave noir ne se redresse que la nuit, dans les grands bois où ne le suit point l'œil redouté du maître : lady Campbell était prés de Mary.
Mary se courba de nouveau. Ses yeux à peine dessillés se refermèrent. Elle fit ce que fait l'esclave noir lors(iue la nuit s'éclaire et qu'il entend le fouet du commandeur; elleétouffa •"* volonté de se plaindre ; elle redevint passive.
foilà comment une excellente femme très spirituelle peut ne point valoir mieux qu'une femme très mauvaise et très stupide. Voilà comment la soumission poussée jusi|u"au vasselage et privée d'examen peut ressembler comme deux gouttes d'eau à l'idiotisme, et jeter hors de la voie raisonnable les natures les plus choisies. Quel remède à cela? Le hasard. Et puis encore la rareté du fait, car les jeunes filles ne pè» ckent point d'ordinaire par tropd'obéissanca.
Dieu sait que lady Campbell ne songeait pointu mal. Celui qui lui aurait montré du doigt la plaie saignante qu'elle entretenait au cœur d'une personne chère, l'eût non-seulement étonnée, mais navrée. Mais qui donc eût soupçonné une chose si invraisemblable? Miss Trevor était une des plus brillantes filles qu'on puisse voir, et certes, dans toute cette foule dorée qui encombrait les salons de son père, il n'y avait que bien peu d'observateurs capables de comprendre ou de deviner l'excentricité poignante de sa situation.
Elle baissa les yeux sous le regard de Franck, et ne répondit à son compliment, prononcé d'une voix émue, qu'en balbutiant quelques paroles dépourvues de sens. Franck se sentit venir une cruelle crainte. Il voulut parler encore, mais lady Campbell lui toucha légèrement le bras du bout de son éventail.
— Vous avez fait un bon voyage? dit-elle.
Puis , changeant de ton subitement, elle se pencha à son oreille et lui glissa ces mots :
— Pas ce soir, je vous conjure; on a les yeux sur elle, sar nous!...
Franck ne comprenait point.
— Demain, continua lady Campbell d'une voix oU il y avait trop de pitié pour que Franck se méprit plus longtemps ;— demain, je vous expliquerai... croyez-moi toujours votre amie, cher Franck.,, la pauvre enfant a bien résisté... bien souffert...
— Quoi! milady! s'écria Franck; — dois-je penser?...
— Je vous en prie, monsieur Perceval , attendons à demain.
En même temps, lady Campbell prit la main de Franck qu'elle serra avec une sensibilité non feinte. Franck salua et s'éloigna la mort dans le cœur.
— Miss Tr-^vor m'a fait l'honneur d'accepter ma maia pour ce quadrille, dit le major Borougham aux premières flûtes de l'orchestre qui entamait un prélude
Mary demeurait immobile, anéanlie.
— Vous voudrez bien excuser ma nièce, monsieur le major, répondit lady Campbell, qui avait l'œil à tout, —avant ^ fin du bal, elle se dédommagera en dansant avec vous.
JLB SIECLE. — VI.
Un singulier sourire erra sous la moustache du major Borougiiam.
— l\io-Santo vient bien tard ! dit-il à l'oreille du docteur Muller.
Le docteur MuUcr répondit à voix basoe, mais dans l'anglais le plus pur, sinon le plus c'.ioisi, et sans aucun accent germanique:
— Il cnmple sur cette bonne lady Campbell, et je veux que le diable m'emporte s'il u'a piis rai.son d'y compter... Sans elle^ je ne répondrais pas de la petite...
— La petite se talc... elle ne sait trop... Je crois qu'elle aime l'autre...
— Bah! ellea peut-être un cœur... mais des yeux?...
— Il y a la tante d'ailleurs!
La tante disait à sa nièce:
— Mon enfant, le plus fort est fait... Maintenant, le reste me regarde... Ah ! si ce n'était pour vous, Mary, je me dispenserais de cette ambassade... Pauvre Franck!... Mais il s'agit de votre bonheur : je me dévouerai, ma chère tille.
Elle mit un baiser au front de miss Trevor, qui était froid et humide.
— Seriez-vous malade, mon amour ? demanda-t-elle avec sollicitude.
— Je ne sais, répondit Mary, — je souffre... Je crois...
— Que croyez-vous, ma fille?
— Je crois que nous nous trompons toutes les deux... La vue de Franck..
— N'est-ce que cela ? interrompit lady Campbell qui recouvra aussitôt sa sérénité; — fiez-vous à moi, ma lille, je m'y cennais... Ah! vous êtes bien heureuse, Mary, (jue j'aie su lire au fond de votre cœurl...
Franck errait par les salons, cherchant à repousser loin de lui la crainte douloureuse qui opprimait sa pensée; il voulait espérer encore. Après tout, l'accueil de lord Trcvoravr.it été aussi cordial qu'autrefois, et les paroles de lady Campbell pouvaient s'interpréter en plus d'un sens. Mais Mary! Était-il possible de se méprendre à cette froideur glaciale qui avait tout-àcoup succédé à son doux abandon d'autrefois? Le doute était-il permis encore ? Franck essayait bien de combattre; mais l'évidence victorieuse réduisait ses efforts à néant.
Çà et là, ses amis l'arrêtaient pour lui presser la main et lui souhaiter la bienvenue.
.— Quelles nouvelles duSimplon,lui demandait l'un?
— Vous me montrerez votre album , Franck, lui disait l'autre.
— Comme vous voilà triste I s'écriait un troisième. Est-ce que vous sauriez déjà ?...
Franck interrompit vivement ce dernier.
— Quoi?... demanda-t-il avec une ardente anxiété.
— Pauvre garçon! murmura l'ami-, — mais il n'y a T'en d'officiel encore... Ce sont de simples bruits...
— Que disent-ils, ces bruits?
— Ils disent... Ils mentent peut-être... Ils disent que miss Trevor va épouser Rio-Santo.
Franck passa sa main sur son front.
— Quel est ce Rio-Santo? demanda-t-il.
L'ami le regarda stupéfait.
— Vous n'avez pas entendu parler de Rio-Santo, Franck?... De qui donc parle-t-on en Suisse?... Rio-Santo est un marquis,—un marquis comme il n'y en a point,— un marquis... Au revoir, Perceval, mon pauvre ami; j'.i|ierçois lù-bas sir Paulus qui me fait signe qu'il manque un iiuatrième au whist.
Franck demeura seul, étourdi par ce nouveau coup...
— Hé ! bonjour, très cher ! s'écria une voix de fausset à son oreille; — il y a un siècle qu'on ne vousa vu, et je disais hier... A qui donc disais-je cela? Ah! je le disais à ce cher marquis... Je lui disais : Il y a un siècle qu'on n'a vu Franck, je suis sûr qu'il fait des siennes en Suisse... Je parle sérieusement, je disais cela... Mais vous avez l'air chagrin, très cher... Je devine. On vient de me dire que Rio-Santo...
— C'est donc vrai ! murmura Franck.
— Très cher, je n'en saisrion; mais ce diable de Rio- Santo sait si bien mener sa barque 1... Et puis, très cher, iî
It
PA.UL FEVAL.
a plus do millions que vous n'avez, vous, de teiit livres de renies... Ali ! cVst un terrible champion !...
Le vicomie de Lantures-Luces, à ce dernier mot, pirouetta sut lul-int'meel s'en alla ca(|ui'ler ailleurs.
Franck marcliait sans voir et chancelait comme un homme ivre; il sentit un bras de femme se glisser sous le sien.
— Monsici.r Franck Pcrceval, lui dit la iromtesse de Derby, TOUS êtes malheureux,— bien malheureux I je vous plains... Car vous savez déjà sans doute...
— Je ctois tout savoir, milady.
— Tout ?... non, monsieur Perceval, vous ne savez pas tout... Ecoulez!... moi au-si je souffre ; je voudrais soulager votre peine, cl pculéire...
Il y a un démon de fatui lé au fond du cœur de tout homme. 7ranck, malgré son accablement, comprit à faux et regarda lady Ophclia d'un air étonné.
Celle-ci se prit à sourire avec tristesse.
— Peut-être vous donnerai-je les moyens de combattre Rio-Santo, poursuivit elle ; car on ne peut pas vaincre Rioôantoavec des armes ordinaiies...
— Toujours Rio-Santo ! pensa Franck qwi se sentait monter au cœur une haine furieuse et sans limites.
— Venez me voir demain, poursuivit la comtesse de Derby, — les choses que je dois vous apprendre se disent à voix basse et portes closes, dans une chambre où l'en est deux... et encore celui qui parle est en péiil, comme celui qui écoule... A demain, monsieur Franck Perceval !
Elle s'irdina gracii-use et souriante comme au sortir d'un entretien frivole. Franck H'eut pas tant de orce. Sa détiesse relisait sur chacun de ses traits; il continua sa marche, cherchant un lambris où s'appuyer, un siège où tomber.
Miss Diana Sievvarl, sa cousine, l'aperçut et l'appela.
— Asseyez-vous présdemoi,Franck,dit-elle; j'ai bien des choses à vous dire.... Oh ! je savais que ce coup vous frapperait cruelkment.
— Vous êtes son amie, murmura Franck qui avait peine à parler, — vous devez connaître le fond de son cœur... ditesmoi...
— Je vous dirai tout ce que je sais, mon pauvre cousin ; mais faites effort et rappelez voire courage...
— Diana, parlez-moi d'elle : j'aîiends.
— Elle souQrc autant que vous, Eranck, croyez-moi... Il se passe en elle quelque chose que je ne comprends pas, mais son cœur n'a point changé... Miss Trevor vous aime toujours.
Un souffle d'extatique bonheur passa par l'àme navrée de Franck.
— Mais ce mariage !... dit-il.
— On eti larle; lady Campbell le désire... Mary ne s'y oppose pas.
— • Elle ne s'y oppose pas 1 répéta automatiquement Franck.
— rvio-Sarito les a ensorcelées !...
— Encore Rio-Santo!... Diana!... le connaissez-vous, ce Rio-Santo?...
— Je le connais, répondit miss Stewart qui baissa les yeux et rougit.
— Montrez-le-moi... dites moi ce qu'il est...
— C'est 'un homme à qui rien ne résiste, prononça tout bas la jeune lille;— un homnie beau, noble, fort, et auquel les autres hommes ne reuvcnt ressembler que de loin... Malheur à ses rivaux, Franck !...
— Malheur à lui plu tt! interrompit Perceval qui se leva <1ans un moment d'exaltation terrible. — Montrez-le-moi, • ous dis-jc!... Ah! il faut que je le voie en face, cet homme; il faut!...
La voix monotone et sonore de l'huissier interrompit Franck et annonç^a emphatiquement :
— Don José-Maria-Tcllès de Alarcaon, marquis deRio- ^:anto....
Ce nom de Rio-?anlo, ainsi iiompeusement lancé à travers les salons, déchi.a l'oreille de Fraiick Perceval et retentit au-dedaiis de lui comme un discordant fracas. C'était au moment où il appelait <:!■ rival inconnu, mais détesté déjà, que le sort le jeU»U bruyaaimcnl à sa lac*;. Franck, tremblant
de colère et galvanisé par celte joie farouche qui prend les vaillantes natures à l'approche de l'ennemi, s-îc^ua tout-àcoup sa torpeur et fendit la foule d'un pas pfCcipité. D'instinct il se posa à moitié chemin de la porte d'entrée à la partie du salon occupée par lady Campbell et miss Trevor. 11 devinait que, tout d'abord, Rio-Santo passerait par là.
Rio-Santo, en effet, parut presque aussitôt.
C'était un homme de grande taille et d'héroïque prestauce. Son visage, aux traits lins et délicatement arrêtés, avait cette expression de calme surhumain que nous avons admirée en quelques pliysionomies italiennes, mais à un moindre degré. 11 était beau,— beau comme les peintres d'élite peuvent rêver un roi ou un dieu. Le pur ovale de sa joue n'était Utoué par aucun de ces dessins de barbe romantique dont la mod< extravagante pénétrait alors jusque dans les plus hauts salons. Il portait seulement une légère moustache, noire comme le jais et retroussée à la manière des habitans de la Péninsule, Espagnols et Portuguais. Ses cbeveux, bouclés naturellement, n'affectaient point de coiffure précise et groupaient au bazard leurs mèuhi^s gracieusement ondées, laissant à découvert un front large, plein de franchise et de fierté. Ses yeux charmaient et dominaient sous l'arc hardiment dessiné de ses noirs sourcils.
Une seule chose dans ce visage ni-ignifique eût pi faire tache aux yeux d'un observaieur sévère. 11 y avait, dans le regard de Rio-Santo, dans les lignes épanouies de sa bouche, le cachet d'une sensualité qui, au repos, devait le bercer dou cernent dans des rêves de poète, mais qui, soudainement inilée, pouvait ne point connaîtie de frein et arriver, chez cet homme fort et passionné sans doute, aux excès de l'emportement et de la frénésie.
Sîais quelle est la figure où certains observateurs ne découvrent pas mille motifs de soupçonner ou de craindre ?
La démarche de Rio Santo était royale, mais sa majesté échappait à l'emphase en s'alHant à une grâce inimitable. Il portait un costume sévère dans son irréprochable élégance. Trois ordres souverains brillaient sur sa poitrine.
Son nom prononi:é souleva un murmure contenu dans la foule. Quelques ladies faussèrent les flgures des quadrilles ; d'autres oublièrent de donner répon: e à une banale question de leur partner. Le murmure s'étouffa bieniôt, mais l'émotion resta. Il y avait dans la fête un élément de plus, et chaque cœur féminin sentit grandir son instinct de coquetterie.
Franck Perceval ne pouvait être comparé au brillant marquis sous le rapport des avantages extérieurs. Il était beau, lui aussi, mais sa beauté ne consistait pas tant dans la régularité de ses traits que dans le noble reflcl d'intelligence et de générosité qui éclairait son front loyal. 11 y avait en lui (luelque chose de chevaleresque; sa timidité était hautaine, mais sa hauteur était courtoise. En somme, il aurait été le roi de cettejeuue.se élégante et choisie, si Rio-Santo n'eût pas existé.
Franck était beaucoup plus jeune que le marquis, bien que celui-ci fût de ces hommes auxquels l'âge ne laisse point de trace et que le temps semble oublier dans sa course. On n'aurait pu dire précisément combien d'années pesaient sur le front de Rio-Santo. Seulement on ne tiouvait plus en lui celte fleur de jeunesse que gardaient les traits de Franck.
Celui-ci regarda fixement et longuement son rival, auquel il barrait l'étroit passage qu'avait ouvert la foule. Au premier aspect, il lui sembla que cette ligure avait déjà frappé ses yeux, mais cette impression fut courte et fugitive ; ce qu^ Franck vil, ce (ju'il remarqua avec une passionnée jalousie, ce fut l'extraordinaire beauté de Rio-Santo. Sa haine s'augmenta de toute la frayeur qui éireignit son ûme. Car, en ces momens de détresse amoureuse où l'angoisse paralyse la réilixion, la beauté apparaît comme l'anue unique et souveraine : Franck se sentit vaincu, écrasé sous la beauté de son rival.
Il le regardait toujours et barrait toujours le passage. Ria-Sauto ralentit d'abord son pas, puis îl s'arrêta tout-àfait, cherchant de l'œil lady Campbell tt sa nièce. Il ii'avali pas même aperçu Franck.
LES MYSTERES DE LONDRES
— Là-bas, marquis, là-bas ! s'écria l'officieux vicomte de Lantures-Luoes en désignant l'angle du salon où s'asseyait lady Campbell : — ccsdames scplaignent de votre retard... Eh bien ! Perceval, mon très cher, ayez donc la bonté de nous faire place, au marquis et à moi.
Franck ne bougea pas, et mit dans ses yeux, toujours fixés sur le marquis, l'expression du plus provO(iuant dédain.
Rio-Santo abaissa sur lui son regard serein, et ne répondit au muet déli de Franck que par un salut plein de courtoisie.'
— Je lûrnerai d'avoir l'honneur d'être présenté à monsieur FraHck Perceval, dit il avec simplicité.
Et, avant que Lantures-Luces eût empiré la situation par son emprcssemejit intempestif, le mar(iuis fit un imperceptible signe de tête auquel répondit un personnage qui venait d'entrer et sur la route duquel chacun s'écartait avec cette condescendance ostensible et de mauvais goût qui est au fond de la courtoisie anglaise.
Ce personnage que nous connaissons, et à qui son élégant habit de bal ne pouvait enlever l'apparence insignifiante et bourgeoisement honnête que lui avait donnée la nature, marchait la tète haute et les yeux grands ouverts sans se détourner jamais pour éviter un choc ou saluer une connaissance.
C'était l'aveugle de la taverne des Armes de la Couronne.
Au geste de Uio-Santo, il changea de route et vint se planter devant Franck, auquel il lit ainsi perdre do vue le marquis.
— Rangez-vous, mensieur ! dit Franck avec colère. L'aveugle se tourna vers lui, le couvrant de ses yeux fixes
et morts.
— Est-ce à moi que vous parlez? demanda-t-il avec douceur.
— C'est à vous, monsieur, et je trouve étrange I...
— Là, là 1 très cher, s'écria Lantures-Luces en éclatant de rir-e ; — sur quelle herbe avez-vous donc marché ce soir !.. N'allez-vous pas chercher qaerelle ù sir Edmund Makensle, qui est aveugle? ..
— Je vous fais mes excuses, murmura Franck qui se mordit les lèvres; et il chercha des yeux Rio-Santo, tandis que l'aveugle murmurait bénignement :
— C'est moi, monsieur, qui vous demande pardon, Rio-Santo avait disparu dans la foule.
— Serait-ce un lâche ?... se demanda Franck.
11 parcourait les salons du regard. Il trouvait étrange que le marquis eût saisi avec tant d'empressement l'occasion de s'esquiver jue lui offrait le hasard.
— Sertil-ce un Uche ! répétat-il ;— ah !... c'est qu'il me le faut brave!.. ,
— Vous l'aurez tel qu'il vous le faut, mon jeune gentleman ! interrompit une voix railleuse ù son ortille.
Franck se retourna vivement. 11 n'y avait plus auprès de lui qu'un long personnage ù figure exotique qui essuyait laborieusement les verres d'un gigantesque lorgnon.
— Qu'avez-vous dit? demanda le jeune homme avec hauteur.
— Ché n'ai bas tit, répondit flegmatiquement le long personnage, qui n'était autre que le docteur Muller.
— Vous m'avez adressé la parole, monsieur.
— Ché n'ai bas atrcssé la barole, tarteifle ! répliqua le Germain en tournant le dos.
Franck crut s'être trompé ; ses oreilles avaient tinté ; sa fièvre lui avait fait ouïr des paroles que personne n'avait prononcées. — Il avait d'ailleurs aulre chose à penser.
Rio-Santo venait de rejoindre lady Campbell et sa nièce. L'angle où elles s'asseyaient devint lout-ù-coup le centre du bal. Tous les regards y convergèrent, et la cour de lady Campbell se trouva instantanément doublée. Il est probable que cette spirituelle femme avait dès longlemps constaté ce résultat inévitable de la présence de Rio-Santo, et que ledit résultat entrait pour (|uelaue chose dans l'attachement qu'elle portait au beau marquis.
Elle le reçut comme une mère reçoit son fils, — un fils chéri et admiré.
— Mary devenait triste... dit-elle, tandis que Rio-Santo baisait la main de la jeune fille.
— N'y avait-il que mon absence pour causer la tristesse de miss Trevor';? demanda Rio-Santo en souriant et sans intention.
Miss Mary essaya de sourire aussi, mais elle ne put. Son malaise se compliquait maintenant de la présence du marquis, lequel n'avait point perdu le mystique pouvoir de terreur ipi'il avait exercé dès l'abord sur la jeune (ille. Ce pouvoir s'était seulement combiné aveo le charme que Rio Santo savait opérer sur toute femme, et dont miss Trevor n'avait pu se défendre. Vis-à-vis de Rio-Santo, et lorsqu'elle était sous son regard, Mary perdait réellement toute conscience de ce qui se passait en elle. Eùt-elle, en ces instans, pris le courage de secouer la domination morale de sa Unte, nous ne savons ce qu'elle aurait pu répondre à cette question posée à bout portant : — Qui aimez-vous ?
De sorte que l'erreur de lady Campbell était rigoureusement excusable. Elle aussi subissait le charme. Pouvait-on lui imputer à mal l'erreur où tombait quelquefois n::ssTrevor elle-même?
Ce soir-là, Rio-Sanio fut plus empressé, plus tendre, plus éloquent encore qu'à l'ordinaire.Miss Mary, qu'une voix iiitérieure avertissait de se garder et de se souvenir, se laissait aller malgré elle aux enchantemens dont l'entourait cet homme qu'elle n'aimai i pas, et oubliait Franck qu'elle aimait. C'était, plus ([u'une fasijnaiion, et miss Diana Stewart avait employé le mot propre : Mary était ensorcelée.
LadyCampbe.il écoutait Rio-Santo, lui donmiit la réplique le plus spirituellement du monde, et trouvait encore le temps de s'extasier sur le bonheur de sa nièce. L'assistance plaçait son mot et admirait ; le vicomte de Laniures-Luces accomplissait des grim.ices d'enthousiasme, à chaque parole de son illustre modèle, et se promettait bien de les répéter à l'occasion. .
Franck se tenait debout dans une embrasure. Il était trop éloigné pour rien entendre, mais il voyait tout et buvait avec une poignante avidité la coupe amère de la jalousie. Il regardait, mettant son âme^tière dans ses yeux, interprétant chaque geste, donnant à cha(|ue mouvement une signification qui attisait sa fièvr» et doublait sa souffrance. Lorsque Rio- Santo se penchait vers Mary et l'enveloppait de toute la magie de son regard, Franck croyait y lire un amour timide, mais éloquent Oans son silence, et sa rage devenait agonie.
Et il restait là, passant de la colère au martyre ; il n'essayait point de fuir, parce que, — et nous ne copions pas ici une vainc fadeur dans les romans des blue stockings, — pan-ce que l'homme qui aime chérit jus(iu'à sa torture.
Et puis, en ces instans d'accablant supplice, la pensée de s'éloigner ne vient pas; il semble que le mal dont on est témoin doive être ?noins grnnd. L'esprit calcule d'instinct et naïvement; on se dit : En ma présence, ils n'oseront pas !... Eloigné, d'ailleurs, la torture ne s'augmenterait-elle pas de tous ces cruels détails«que l'imaginaiiou malade se représente avec un si grand luxe de circonstances aggravantes ?
Les heures se passaient. — Une seule chose vint faire divefsion à l'obsédant espionnage de Franck. Au moment où la conversation du groupe présidé [lar lady Campbell atteignait soa plus haut degré d'animation, Rio-Sanlo, emporté sans doute par la chaleur de l'entretien, fronça un instant les sourcils. La lumière d'un candélabre tombait d'aplomb sur son visage. Franck, qui le reganlait, tressaillit et se demanda pour la seconde lois où il avait vu cet homme. Mais les traits de Rio-Santo reprirent b'ur position normale, et Franck douta de nouveau. Le son\enir qui venait de traverser son esprit se liait à un événement si horrible; sa mémoire, sur une ressemblance réelle ou imaginaire, venait d'évoquer un si hideux tableau, que la haine elle-même, ou ce qui lis est, la jalousie, n'y pouvait donner place à la sereine et noble ligure de Rio-Sanlo Franck pensa q-u'il s'était trompé. Il le pensa d'autant plus fermement, qu'il y aurait eu folie à supposer le contraire. Un terrible malheur
PALL FEVM..
l'avait frappé autrefois dans des cirronslances éirani;es. L'homme qui avait joué le principal rôle dans ce drame fffroyalile, dont nous devrons compte au lecteur, cet homme et l'iio Santo se ressemblaient, — comme un misérable peut ressembler à un prince. — Franck rejeta loin de lui tout soupçon. Il avait assez de raolifs récens de liaîr, sans ratt»ïhcr son aversion à de douteuses hypothèses, bâties sur de loinliins outrages.
Aussi, rendit-il son im: tout entière à son courroux actuel. Sa co'ère ne se méprenait point; elle se concentrait sur le marijuis, laissant à l'écart Mary dont il connaissait le carai'iére d.bile et subjugué.
Enfin RioSanto se leva pour faire son tour de bal et rendre ses devoirs aux dames. Franck, qui attendait ce moment avec impalii^HCi', quitta son poste et l'aborda.
— Monsieur, dit-il avec ce calme affecté que l'homme du monde sait toujours mettre sur ses émotions les p]us grandes ; — vous manifestiez tout à l'heure le désir de m'être présenté.
Rio-Santo ne le reconnut pas de prime-abord. Lorsqu'il le reconnut, il sourit et lui tendit la main.
— Monsieur Perceval?.. dit-il— En effet, jene pouvais que désirer faire la connaissance d'un homme dont lady Canipbiil m'a parié souvent avec une affection de mère et que miss Trevoraime comme un frère chéri...
Franck prit la main de Rio-Santo et la serra fortement.
— En êles-vous donc déjà à aimer tout ce qu'elle aime? demanda-t-il avec un sourire amer. — Monsieur, vous avez le beau rôie, et je tombe malgré moi dans ce ridicule personnage d'amant oublié qui gène tout le moiiàe, et (jue tout le monde prend en méoris ou en pitié... J'aime miss Mary Trevor, monsieur!
Rio-Santo ne relira point sa main.
— Je le savais, dit-il d'un ton plus froid, mais avec une mesureeNquise; — lady Campbell me l'avait appris... j'espérais... nous espérions que l'absence...
— P.urqui parlez-vous, monsieur? interrompit Franck.
— Je |)arl; pour moi, pour lady Campbell...
— \o'\\k tout, monsieur, voilà tout! interrompit encore Franck d une voix impérieuse ; — je vous déclare menteur si vous preroncez un autre nom !
— El aussi pour miss Mary Ti^or, prononça lentement Rio-Santo.
En même temps il retira sa main et mit un doigt sur sa bouche. Son regard restait calme ; pas une ride ne vint à son front.
— Monsieur Perceval, reprit-il avec douceur,— jene crois pas avoir été ay devant de votre provocalioa. J'aurais voulu votre amitié, vous en avez décidé autrement, qu'il soit fait suivaiit votre volonté.
Franck rougit de plaisir.
— A. demain donc, monsieur, dit-il ; ma volonté est que l'un de nous meure, et je remercie Dieu de trouver en vous un coeur de gonlilhomme... A demain!
Rio-Sanio lU son tour de bal, rendit ses devoirs aux dames, et revint s'asseoir anprès de Mary.
— Je vous ai vu causer avec Franck Perceval, lui tout bas et d'Hn ton d'inquiétude lady Campbell.
— C'est un tort aimable cavalier, répondit Rio-Santo.