CHAPITRE "VL LA FILLE DU PENDU
La carte donnée par Tyrrel l'aveugle à la belle fille de taverne Susannah, le soir précédent au bord de la Tamise, po^ tait : Jf^impole-Slreet, 9.
A midi, Susannah, exacte au rendez-vous, franchit la grille ouverte, monta les degrés de granit du perron et souleva le marteau de la porte du numéro 9 de Wimpele-Slreet.
C'était une maison de fort belle apparence. Susannah n'eut pas besoin de redoubler son appel. La porte s'ouvrit au moment même où le marteau de cuivre retombait. Un domestique à brillante livrée la reçut sans mot dire et la précéda dans la première pièce du rez-de-chaussée, où une suivante, qu'on cùi prise volontiers pour une lady, était assise et semblait attendre.
A l'entrée de Suzannah, la suivante se leva précipitamment et accomplit une révérence à la française, aussi gracieuse, aussi prolongée, aussi parfaite enfin que jamais soubrette de théâtre en ait pu faire.
— Je vais annoncer madame la princesse à madame la duchesse, dit-elle ensuite en français. — Que madame la princesse veuille bien entrer au salon... à moins que madame la princesse ne préfère monter à son annartement... Madam.e la princesse est chez elle.
— Je le sais, répondit Susannah.
Elle entra dans un fort beau salon, menblé avec luxe et dans le style qu'on nomme rococo de l'autre côté du détroit. Elle se jeta dans un fauteuil. La femme de chambre sortit à reculons en faisant force révérences.
La belle fille de taverne avait reçu ce titre de princesse et ces marques de respect sans manifester le moindre étonnemeiit. Elle avait quitté ses habits de la veille pour revêtir un costume élégant, mais bizarre et presque théâtral. Une robe de velours noir dessinait ses formes magnifiques; au lieu de chapeau, sa tête s'entourait d'un vaste voile de dentelle, jeté comme au hasard et dont les plis diaphanes laissaient voir, courant parmi sa chevelure, les facettes miroitantes d'un dia» dème de jais.
Au jour, comme à la lumière des lampes, elle était admirablement belle, mais on pouvait découvrir maintenant de la fatigue sous le fier repos des lignes de son visage: on devinait que l'angoisse seule, une angoisse cruelle et longue et vaillamment combattue, avait pu voiler d'un nuage d'apathie le feu natif de ses grands yeux noirs.
Au jour enfin, il y avait moins de vigueur et moins d'audace virile dans la physionomie et dans la pose de cette merveilleuse créature Le dédain de la veille avait pris aspect de souffrance ; c'était tant mieux pour ses charmes ; trop de force étonne et repousse; l'homme qui l'eût aperçue ainsi aurait éprouvé une sorte d'égoïste bonheur à sentir la faiblesse aimée de la fc'mme derrière ces hautaines perfections.
Son coude s'appuyait au bras sculpté du fauteuil, et sa tête se penchait sur sa main. Elle ne donnait pas un regard aui magnificences du salon oii elle entrait ainsi de plain-pied, presque au sortir d'une taverne. Son œil ouvert tombait, lourd et distrait, sur le lambris qui lui faisait face et qu'elle n» voyait point. —On aurait pu la prendre pour une de ces vénustes filles des campagnes circassicnnes que l'esclavage du harem stupéfie, qui deviennent de pierre et ne gardent que cette beauté matérielle, suffisante pour les brutales voluptés d'un pacha.
Mais, ù la mieux considérer, on voyait que cet endurcissement, chez elle, n'affectait que les surfaces. Souscebeau corps, immobile, froid, mort, il y avait une âme qui se taisait, qui sommeillait peut-être, — mais il y avait une âme.
Une porte du salon tourna doucement sur ses gonds, tandis que la draperie qui la masquait glissait le long d'une tringle dorée. Sur le seuil, se montra une figure df, vieille
LES MYSTERES DE LONDRES
SI
femme qui disparaissait presque au milieu d'un flot exub-é rant lie rubans et de dentelles. Au centre de celle ligure, dont les traits aquilins et bien dessinés luttaient encore contre « l'irréparable outrage des années, » deux yeux vifs, mobiles outre mesure, perçans et curieux, brillaient sous des paupières agitées d'un tremblement nerveux.
Il y avait beaucoup d'astuce dans ces yeux-1.1, et beaucoup d'astuce encore dans rcnfemble des traits (|iii les accompagnaient. 11 y avait aussi une aménité de commando et une certaine joyeusclé qui n'était pas sans disiimtion.
La propriétaire de ces yeux et du reste était une petite femme frêle et maigre, enveloppée dans une ample douillette de satin.
Elle s'arrêta sur le seuil et braqua son regard sur la jeune fille. Ce regard dura lon;(emps. C'était celui d'une femme experte et connaisseuse. Examen fait, elle laissa échapper un sourire et un geste de satisfaction.
— Parfait ! murmura-tclle; — parfait {...Parlez -moi d'un aveugle pour déterrer les jolies femmes !
Elle toussaetlaissa retomber la porte. Susannah se retourna lentemenL
— Ma chère enfant, dit la vieille femme, je suis la duchesse douairière de Gèvres ; vous êtes, vous, la veuve de mon malheureux neveu, mort !i la flmir de l'âge et que je regretterai toujours, le prince Philippe de Longueville... Embrassez-moi, chère nièce.
La vieille Française se pencha et baisa au front Susannah qui se laissa faire.
— Pi-incesse, reprit-elle, vous vous souviendrez, j'espère, du nom de votre mari, que vous pleurez di'puis six mois. Philippe de Longueville, ma chère belle, — Philippe — de — Longueville... Est-ce entendu?
Susannah leva ses grands yeux chargés de nonchalance sur sa nouvelle tante.
— Philippe de Longueville! répéta-t-elle. — Autant ce nom-là qu'un autre.
— Fi! Suzanne!... Vous vous appelez Su7anne;nous enlevons la terminaison hébraïque... Fi ! non enfant!... Pas plus de respect que cela pour le nom des descendans de Dunois !... Nous sommes bûtards du sang royal, ma chère belle, et cent poètes ont chaniéplus ou moins bien notre illustre ancêtre!
La vieille Française déclama cette tirade avec une emphase moitié sérieuse, moitié comique.
— Princesse, poursuivit-elle en approchant un fauteuil où elle enfouit brusquement sa petite personne, — vous êtes ma nièce, je suis votre tante, il faut que nous nous aimions beaucoup... La loi de nature est formelle à cet égard... Vous êtes vraiment la plus belle lille que j'aie rencontrée depuis soixante ans qae je suis sur la terre!... Mais on vous l'a déjà dit sans doute !... A propos, voici vos armes, ma chère nièce; ce cachet sera désormais le vôtre.
Elle mit au doigt de Susannah un large anneau enrichi de brillans, au chalon duquel était gravé l'écusson de France avec la brisure d'Orléans et la contrebrisure de bâtardise.
— Parlons affaires maintenant, reprit-elle. D'abord, veuillez lire cette lettre qui est à votre adresse.
Susannah prit la lettre et l'ouvrit. Voici qu'elle contenait:
a En quittant l'homme qui vous a sauvé la vie hier au soir, vous avez gagné Goodman's-Fields, quartier des Juifs. Là, vous avez tourné longtemps autour des ruines d'une maison démolie... »
—La maison de mon pèrci interrompit Susannah.
«Vous êtes revenue ensuite par Leadenhall-Street; vous avez monté dans un fiacre au bout de Cornhill, auprès de la Banque, et vous vous êtes fait conduire à Warren's-Hôtel, Regent'sStreet, où vous avez passé la nuit. Ce matin, vous êtes partie avec le jour, à pied ; vous avez acheté ce costume qu'il vous faudra changer contre un autre plus décent ; puis vous avez passé deux heures à attendre au coin de Clifford- Slreet une personne qui n'est pas venue... >>
— Qui n'est pas venue ! répéta tristsment Susannah,
» Vous aviez grand désir de la voir, pourtant! continuait la lettre qui semb ait ré|iondre à l'interruption de Susannah ; — vous avez quitté Clifford-Slreet, puis vous êtes revenue, puis vous vous êtes éloignée de nouveau pour revenir encore...
» Rien n'est caché pour l'œil, ouvert désormais sur vos actions.
» Attendez. — Quand l'ordre viendra, soyez prèle ; quand vous aurez obéi, silence! »
Point de signature.
Susannah jeta la lettre et regarda la vieille femme en 'face.
— On m'a suivie, dit-elle ; à qu-oi bon?... Ces gens se disent puissans; que m'importe?... Ils me menacent: c'est folie de menacer une femme qu'on a rencontrée sur le chemin de la mort.
Lesyeux perçans de madame la duchesse douairière de Gêvres se baissèrent sous le regard de Susannah, comme les cornes d'un limaçon se renfoncent au contact inattendu d'un corps étranger. Elle se sentit instantanément dominée et garda le silence longtemps après que la voix ferme et grave de Susannah eut cessé de vibrer à son oreille.
— Dieu me pardonne, mon enfant, dit-elle enfin d'un ton soumis et tout-à-fait exempt de cette nuance de raillerie qui perçait dans ses premières paroles, — vohs allez beaucoup trop loin. On vous a suivie peut-être... je penche à le croire, mais c'est pure sollicitude. Ou se dit puissant: on l'est, ma lille; on l'est à un point que vous ne pouvez soupçonner... Quant aux menaces, fi donc! je prends sur moi de vous aflirnier que vous vous trompez... Point de menaces!... Vousservirezà l'accomplissement d'un projet... de plusieurs projets.., que saisje ? Mais, en échange, vous aurez le luxe, vous aurez les plaisirs, vous aurez le bonheur...
— Le bonheur!... murmura la belle fille dont l'œil perdit sa morne fixité; — il ne m'aime pas!
— Qui pourrait donc ne pas vous aimer, ma fille?
— Il ne me connaît pas!
— Tant mieux !... Savez-vous tout ce qu'il y a de séductions nouvelles en vous depuis hier?... Hier, vous n'étiez que belle; aujourd'hui vods êtes riche et vous êtes princesse... Écoutez et croyez, Suzanne... A votre portée sont désormais des moyens dont la force est presquesurnaturelle...Deméme que vous servirez cette puissance mystérieuse dont nous parlions toul-à l'heure, de même celte puissance vous servira... Vous êtes dès aujourd'hui l'un des mille atomes qui la composent ; vous augmentez son irrésistible pouvoir, et ce pouvoir est à vous... Ce que vous souhaiterez s'accomplira; ce qui vous apparaissait comme un rêve plein de démence deviendra réalité...
Susannah s'était levée à demi. Son beau visage perdait graduellement son expression de morne insensibilité. Son œil scintillait par intervalles sous l'arc violemment tendu de ses noirs sourcils. Ses narines s'ouvraient, son sein battait ; une sorte de courant magnétique semblait iniecter la vie à flots dans chacune de ses artères.
Elle n'était plus belle, elle était sublime.
La Française, éblouie par ce rayonnement soudain, se taisait et la regardait.
— Ce que je souhaiterai s'accomplira... répéta Susannah avec effort;— ce qui m'apparaissait comme un rêve deviendra iréalité...
Elle leva tes yeux au ciel, et deux larmes descendirent lentement le long de ses joues.
— Oh ! ce que je souhait»; reprit-elle enjoignant les mains nvei' i«w^ îrSApi iraable passion ;— ce qui est mon rêve , c'est soc amour!... Sont-ils assez puissans pour me donner son amour?
La Française se prit à sourire et attira vers elle les deux mains de Susannah.
— Ils peuvent tout, répondit-elle en donnant à sa voix contenue une mystérieuse emphase : — vous avez bien pleuré, D'est-c<i pas?
Si
PAUL FEVAL.
— Oli ! bien pleuré I répondit Susannah.
— Vous oublierez ce que c'est que les larmes... Ditesmoi... riiomme que vous aimez esi sans doute puissant et riche?
— Je le crois pauvre... 11 venait bien souvent emprunter a mon p''re, —du temps qu'il y avait de l'or dans la maison qui ebt maintenant domolie, ù Goodman's-Fields.
— l^iuel est son nom?
— Brian de Lamester, répondit la belle fllle avec un mouvement d'orgueil.
— Brian de Lancester! répéta la Française, qui, ae put retenir une grimace de dédain, — le pauvre frère du riche comte.de Whiie-Manor!... Bon Dieu! ma lllle... Et c'est pour monsieur de Lancester, le pauvre garçon, que vous avez tant pleuré!...
Susannah retira vivement ses mains, et son regard sévère renfonça les paroles dans legosierdela duchesse douairière de Gêvres.
— Je l'aime, dit-elle en relevant sa tête avec cet air de reine que nous lui connaissons :— je suis lière de l'aimer.
— Vous avez raison, ma toute belle, répliqua timidement la vieille femme; jG suis Française et j'aime à rire : il ne faut jamais vous fâcher contre moi. ..Après tout, le Très Ilonordblo monsieur Riian de Lancester héritera peut-être un jour de White-Manor et de la pairie... C'est lui que vous cherchiez au coin de ClifTord-Slreet ?
Susannah fit un signe de tête aflirmalif.
— Pauvre chère enfant ! s'écria la duchesse, — mais s'il avait passé devant vous il ne vous aurait pas aperçue; — s'il vous avait aperçue, il ne vous aurait point remarquée;- s'il vous avait remarquée, vous étiez perdue!... N'ouvrez pas ainsi vos beaux yeux étonnés, ma fille... perdue, je le répète!... Bon Dieu ! persez-vous que Brian de Lancester , tout original et fou (lu'il est... je vous prie de m'excuser, — aille se prendre ainsi de passion pour les demoiselles qu'il rencontre par hasard au coin des rues?
— C'est vrai 1 murmura Susannah qui pâlit comme on fait après un danger évité.
— Ce n'est pas ainsi qu'il vous faut le rencontrer, princesse... c'est dans quelque splendide raout duWesi-End.... à Almack... au park, derrière les glaces de votre équipage armorié...
— Cest vTai, dit encore Susannah ; — le luxe, la richesse!.. il m'avait fait oublier tout cela... Hier, on m'a prorais du luxe...
Elle se leva, et, comme si ses yeux se fussent dessillés tout-i-coup, elle promena son regard autour du salon. Ce qu'elle vit la fit sourire joyeusement, et sa joie était noble et belle comme sa douleur.
— C'est bien, reprit-elle; — on m'a tenu parole. —Tout cela est pres(|ue aussi brillant (|ue la maison de Goodman's, Fields,— qui est mainttnant démolie, — avant que mon père fût pendu... Oh! je vivrai, ici , comme autrefois... je peindrai de belles fleurs, et je vous en donnerai , madame... je chanterai, puis je le verrai. — Quand le verrai-je ?
Susannah avait prononcé ses premiers mots d'un ton rêveur et plein de doux ravissement; ce fut d'une voix brusque et passionnée qu'elle fit cette dernière question.
La vieille famme réfléchit un instant, croisant ses petites mains ridées sur ses genoux, et fermant les yeux à demi :
— Vous le verrez ce soir, dit-elle enfin.
— Ctf soir! s'écria Susannah qui bondit comme un« jeune biche et parut en proie à une sorte de délire;— ce soir!
Puis, reprenant son ;itiiiude de grâce exquise et hautaine, elle tendit sa main à la Française et lui dit avec une expression d'infinie gratitude :
— îHerci; je vous aimerai.
La vieille femme secoua lentement la tête.
— .Ma pauvre enfant , dit-elle, vous l'aimez bien; vous l'aimez trop I... Dn tel amour est dangereux parce qu'il exclura la prudence... Sauroz-vous avoir des secrets pour lui?
-^Non, répondit Susannah, je lui dirai tout. .- Vous vous Berdrez.ma Ulle!...
I — Qu'importe?...
— Et vous le tuerez I
Susannah perdit son sourire et fronça le sourcil.
— Je ne menace pas , mon enfant, reprit la Française; — votre colère est su|)erflue; je dis ce (|ui est... Écnuiezrje connais, cnniHie tout le monde, le caractère excentrique eV audarieuxdu très honorable Brian de Lancester. il vous dites un mot, il comprendra le reste, il devinera, il voudra combattre... Or, combattre contre eux c'est mourir. Il est seul; l'association est si nombreuse qu'elle ne sait plus compter ses membres. Il est cadet de famille, simple gentilhomme et pauvre; il y a parmi nous des lords et des gens dont l'opulence est passée en proverbe... Au premier choc, il sera brisé comme verre.
— Je me tairai, interrompit Susannah.
— Je le crois; vous vous tairez, ma fille, poursuivit la douairière en attachant sur sa nièce improvisée un regard profond et scrutateur; — vous vous tairez, car vous savez qu'il yades yeux et des oreilles ouvertsautour de vous. ..Vous saurez savourer le bonheur présent et ne point engager nne lutte insensée... — Vous êtes la princesse de Longueville; queissecreis peut-on vous demander? Vous lui donnerez votre amour; n'est-ce donc pas assez pour un pauvre gentilhomme que l'amour de la veuve d'un prince qui a vingt ans, qui esl plus belle (|u'un ange et qui est plus riche qu'une reine?...
— Non, oh ! non, ce n'est pas assez, dit Susannah;— si j'étais véritablement reine, ce ne serait pas assez encore, car Brian est au-dessus de tout;— mais je me tairai... Vous m'avez dit (jUe je le verrais ce soir?
— Je vous tiendrai parole, ma fille.
La Française se leva et sonna. La femme de cbambre pa* rut, et, sur un ordre, apporta ce qu'il faut pour écrire.
— Il est trois heures, murmurait laduchesse douairière tout en traçant quelques mois sur le papier ; — nous avons trois heures encore; c'est plus qu'il ne faut,.. Donnez ce billet à Joe, Mariette, et ordounez-lui qu'il le porte en courant au docteur... Donnez cet autre à Dick ; il faut que le major l'ait dans une demi-heure... Faites aussi que Ned tienne prête pour six heures et demie la voiture de madame la princesse... Allez!
La femme de chambre sortit.
— Ma chère nièce, reprit la duchesse, — il y ace soir une représentation allemande au théâtre de Ilay-Markct... Par extraordiniiire, la fashion désertera aujourd'hui King's-Theatrc. Commencez votre toilette, ma chère belle ; nous irons à la représentation allemande.
— Et Brian?
— Le Très Honorable Brian de Lancester y sera.
— Coniment savez-vous?...
— Il y sera, ma lille.
CH.iPITUE VIL EDWARD AND C».
Il y avait alors, un peu au-delà de l'angle formé par Finch î Lane et Cornliill, une ruelle étroite, à peine macadamisée, du fond de la(|uelle on n'apercevait qu'une mince bande dyi ciel en demi-deuil. Cette ruelle longeait lun des côtés d'une énorme maison carrée, qui donnait d'autre part sur Finch' Lane et aussi sur Cornhill, où s'étalait sa vaste fai.ade.
Depuis, l'architecte Kasn a passé par là. Son impitoyable niveau, heurtant les vieux murs de la maison larréc, l'a mise bas, ni plus ni moins que si c'eût été une baraque. A sa place, on a élevé des maisons de Londres, ce qui est tout dire.
Par compensation, la ruelle sans nom a disparu.
En ce temps, Fincb-Lane était encore plus boueux et plus noir qu'aujourd'hui, La ruelle n'ajoutait pas peu â sa mau<
«ise renommée. On n'y voyait gutre que de ces ombres de couriiers qui prominem autour de Uoyal-Exrhaiige leur taméliqiie et orgueilleuse misère. Ceci pendant le jour.
Pendant la nuit, des feu\ rougciires apparaissaient au fond de la ruelle. Des clameurs sortaient des sombres tavernes. On entendait le son faseinateur de l'or remué, la voix provocatrice des rourtisanes et les rauques nialédlciions des querelles populaires.
Aucune des conditions qui font les excellens coupe-gorge ne manquait .'i ce lieu d'élite. Pauvre au milieu d'un quartier riilie, sombre à deux pas d'une voie splendidement éclairée, il n'avait pas même à désirer le voisinage d'un bureau de police, elle suprême protection des retraites suspectes. Le postede Bisliop's-Gale veillait à quelques centaines de pas tout au plus, à portée d'entendre, presque à portée de voir.
La partie du rez-de-chaussée de notre grande maison qui donnait sur Comhill était Ofcupée par deux beaux magasins jumeaux. Le premier montrait derrière les glaces de ses croisées un magnili(|ue assortiment de bijouterie ; l'autre contenait tous les divers objets qui constituent la toilette des deux sexes, depuis les bottines vernies, les bas à jour et les manchettes, jusqu'aux fracs confectionnés et aux cachemires de l'Inde.
Ces deux magasins, parfaitement achalandés, faisaient merveilles. — On lisait sur l'enseigne du bijoutier le nom de Falkstoiie ; sur eelle du costumier, le nota de Bi.rtram.
Sur Finch-Lane s'ouvrait, toujours dans la même maison, une boutique de changeur ; mais ici l'aspect était tout différent. Fincli-Lane, rue étroite et encaissée, formait une espèce de moyen terme entre la grande artère et la noire ailée d-ont nous avons parlé. Le jour y était déjà plus sombre, ce qui, joint à la disposition particulière des rideaux et grillageS'intérieurs, donnait à l'excLange-office une physionomie presque mystérieuse. Nonobstant, il ne s'y passait rie-:i de fort extraordinaire, il faut le croire, car, tant que durait la journée, on y troquait des bank-notes contre de l'or et de l'or contre des bank-notes.
A côté du changeur, il y avait ua brocanteur. Ici, vue couche d'ombre de plus. On était moins près du street et plus avant dans le lane. — Lebrocanteur allumait ses lampes vingt minutes avant le changeur.
Le changeur se nommait monsieur Walter; lebrocanteur s'ajipelait Peter Practice.
Enfin, sur les derrières de la maison, dans l'étroite allée actuellement détiuite, s'ouvraient huit ou dix fenêtres grillées, dont les carreaux, blanchis à la craie, ne laissaient point pénétrer les regards indiscrets à l'intérieur.
C'était là que se tenaient les bureaux de la maison de commerce Edward and C.
Quel commerce faisait cette maison? Nul n'aurait pu le dire au juste, et ce mystère préoccupait fortement le. petites marchandes de Finch-Lane et les grosses marchandes de Cornhill.On disait bien vaguement et sans savoir que Edward et C° tenaient entrepôt de marchandises étrangères.— Quelles marchandises?
On voyait souvent des hommes arrive'* avec des paquets ; on voyait parfois des charriots s'arrêter à la porte. Ballots et paquets entraient; mais jamais, au grand jamais, on ne voyait rien ressortir.
C'était, on en conviendra, fort étrange.
Il y avait telle ronge mistress Brown, telle étique mistress Black, tellt! lymphatique mistress Krubb, qui se seraient passées de thé pendant trois quarts d'heure pour savoir ce que vendait la maison de commerce Edward and C.
Mais elles auraient voulu encore savoir bien autre chose.
Pourquoi, par exemple, n'apercevait-on jamais ni commis ni maître dans cette maison extraordinaire ? Ceux qui avaient pénétré dans les bureaux soit sous prétexte de changer une bank-note sans escompte, soit sous tout autre prétexte usité commercialement, avaient vu des grillages ; derrière ces grillages d'impénétrables rideaux verts, voilà tout.
Un valet à livrée couleur de feu, qui se tenait à la parte
d'entrée, était le seul être vivant qui montrât son visage dan» ce singulier bureau
Pouniuoi, en outre, —et ceci était vraiment fait pourhar celer la curiosité des boutiquiers des alentours,— pourquoi le costumier, le bijoutier, le brocanteur et le changeur étaientils venus s'établir là en même temps tous les quatre, et en même temps que les bureaux de la maison Edward et C» s'installaient sur la ruelle sans nom ?
Peut-être,— beaucoup l'avaient pensé d'abord, —Edward a'id C° étaient-ils commanditaires de ces quatre marchands subalternes que nul ne connaissait du reste dans la Cité ; mais alors pourquoi ne se fréquentaient-ils point entre eux, et surtout pourquoi n'avaient-ils aucun rapport, ne fût-ce que de simple voisinage, avec les bureaux Edward et C. ?
C'étaient là de graves questions, et ardues, et insolubles ! Mistress Brown, mistress Black et mistress Krubb, sans parler de mistress Dodd et aussi de mistress Bloombcrry, leurs voisines, en causaient tous les jours de la vie avec mistress Bull, mistress Footcs et mistress Crosscairn, sans pouvoir avancer d'un pouce la solution du problème.
De temps en temps, tous les mois environ, on voyait s'ouvrir les larges croisées du premier étage donnant sur Cornhill. Un beau, un magnifique gentleman apparaissait alors derrière les soyeuses draperies des rideaux. Quel était ce gentleman ? Etait-ce le chef de la maison Edward et C?
Sur cette question encore toutes les mistrcsses susnommées jetaient leurs huit langues aux chiens.
Ce que l'on savait, c'est que Edward et C», le brocanteur, le changeur, le costumier et le bijoutier étaient là depuis un an, qu'ils faisaient en apparence de très bonnes affaires, et qu'il n'y avait pas le plus petit mot ù dire sur leur crédit.
L'ne fois, les htiit marchandes et huit douzaines d'autres mavchandes (^ue nous aurions pu nommer ici, si fantaisie nous en fût venue, crurent avoir trouvé le mot de l'énigme- Elles avaient vu une trentaine d'hommes robustes et pauvrement couverts fn;nchir le seuil d'Edward et C". Evidemment, ces hommes étaient des matelots -, évidemment, ils venaient chercher de l'emploi ; évidemment, Edward et C étaient des courtiers d'engagement.
Bon et lucratif et moral métier!
Excellent raisonnement !
Mais, au bout d'un mois, on vit revenir les mêmes hommes. Ces matelots s'engageaient bien souvent! Au bout d'un autre mois, on les vit revenir encore, puis encore au bout du troisième mois.— Ce n'étaient pas des matelots.
Qu'était-ce donc?
On alla jusqu'à parler de choses inouïes : — de ténébreuses asseciations, de criminels trafics, de brigands !... des sottises enfin dont les gens raisonnables auraient eu pudeur de s'occuper.
Quoi qu'il en soit, le lendemain du bal de Trevor-House était justement le jour choisi par les prétendus matelots pour rendre visite aux bureaux de la maison de commerce Edward et C". Vers onze heures du matin, on les vit arriver par escouades et franchir la porte de la maison carrée qui donnait sur la petite ruelle.
Le valet en habit couleur de feu les reconnaissait, saluait et livrait passage.
Il y en avaU trente-six. — Quand le trente-sixième fur passe, le valet ferma la porte à doi>ble tour et se retira.
Les trente-six nouveaux-venus étaient presque tous des gaillards robustes, à la mine déterminée. Quelques-uns portaient au visage ces ignobles traces que laissent les habitudes de débauche; d'autres gardaient sur la joue d'honorables blessure s, résultat d'une reni-ontre récente au pugilat; d'autres enfin montraient une face nette et pleine entre la doifble haie de leurs épais favoris. Ceux-là ^'avaient point l'air d'avoir balayé fort longtemps la boue de Londres , mais on n'eût point aimé à les rencontrer la nuit, en rase campagne, par les chemins déserts Ils avaient réellement des physionomiei d'honnêtes et intrépides outlaws. Sauf le çoslume, les compagnons de P.obin Hood devaient jadis avoir de ces tournures-li.
Un ou deux jeunes gens à peine sortis de l'enTance faisai«ut
PAUL FEVAL.
La plupart d'entre eux ont déjà passé sous nos yeux, et le lecteur eût reconnu dans cette honorable assemblée bon nombre de nos nocturnes navigateurs de la Tamise.
Ainsi se irouvaient là le vigoureux TomTurnbull, qui, à la lumièredu jour, il faut ledireà sa louange, avait tout l'air d'un déterminé coquin,— le gros Charlie, rameur du bateau amiral commandé la veille au soir par le capitaine Paddy O'Chriine, — Palrik, Saunie l'aboyeur, Snail le miauleur, et les autres dont nous n'avons point prononcé les noms.
U ne manquait là que le bon capitaine lui-même, son frac bleu à boutons noirs, sa culotte chamois et sa canne sauvée naguère du naufrage.
Le bureau où ils se trouvaient réunis était une grande pièce coupée en deux par un grillage, aux mailles duquel se collait un opaque rideau vert. Ce grillage avait de petites fenêtres. Au-dessus de l'une d'elles se lisait le mot : caisse.
Nos trcnte-sii gaillards savaient lire assez pour déchiffrer ce motmsgique.
Ils s'étaient assis en silence sur un banc de bois disposé comme un divan tout autour de la chambre. Le dernier ?enu seulemen', ne trouvant point de place sur le banc, se tenait debout dans une embrasure et collait son nezaux vitres, dont la transparence se cachait sous une épaisse couche de craie.
Au premier aspect, on eût dit qu'il essayait de regarder à travers cette opaque barrière; mais, à le considérer mieux, on aurait pu reconiiaître qu'un travail moins matériel occupait son prit. L'index de sa main droite parcourait rapidement, lun après l'autre, chacun des doigts de sa main gauche : il sujiputaic, il additionnait. Cet homme était uu calculateur en haillons.
En haillons n'est pourtant pas tout-à-fait le mot. Les diverses pièces du costume de cet homme tenaient encore, dans la plus rigoureuse acception du terme, mais elles ne tenaient pas beaucoup. 11 avait un court paletot étriqué comme en portent les lightermen (bateliers d'allégés) sur une chemise bleue, un pantalon de drap noir , fendu au-dessus de la cheville et laissant voir des bas immodérément rapiécés. Sa coiffure consistait en un vieuv chapeau de feutre à bords microscopiques, sa chaussure en souliers dont la semelle avait bien deux pouces d'épaisseur.
Malgré l'exhaussement produit par ces formidables galoches, notre homme (tait de fort petiie taille, et ses membres, disjiracieuscment attachés offraient un ensemble dépourvu de toute symétrie. En revanche, chacun de ses membres, pris en particulier, avait un vigoureux dessin. Ses bras longs et musculeux se renflaient tout-à-coup au-dessous du coude, ses jambes contournées en dedans descendaient comme il faut sur un jarret de fer ; la tête enfin se plantait gauchement, mais ferme entre deux épaules d'une largeur fort respectable.
Quanta son visage, on ne peut dire qu'il eût une expression commune. Le chapeau avait beau être petit, il ne laissait à découvert (lu'un front large, tout au plus, comme trois doigts. De ce front partait, sans transition aucune, un nez aquilin, mince, pâle, fortement busqué, dont les étroites narines avaient peine à introduire la quantité d'air indispensable à la respiration. Point de barbe, si ce n'est, ci et là, quelques durs baliveaux de couleur roussâlre qui perdaient, à une ;i(.'ne d'intervalle, la peau chagrinée de sa joue. Une bouche mince et rentrée, aux deux côtés de laquelle un sourire d'habitude avait creusé deux petites rides assez joviales. En regard pénétrant, cauteleux parfois, parfois hardi sous les poils recourbés de sourcils roux et touffus. — Un ensemble de physionomie enfin exprimant à la fois une sorte de bonhomie native, une avidité sans limites et la dure in- «outjani e qui trône sur presque tous les fronts des enfans de Londres populaire.
Tel éuit notre homme au repos. Quand il venait à se mou- ^folr, tout l'ensemble de sa personne s'enduisait d'une couche plu» épaisse de laideur. La disgrâce de ses mouvemens ïtiei^'oait à l'ignoble, et les rides mouvantes de sa bouche, se mêlant d'une façon rapide et bizarre, donnaient à sa figure un caractère d'audace cruelle et d'humble hypocrisie.
Avant de dire son nom, que le lecteur connaît, nous ajouterons un dernier trait qui a son originalité: partout, ù son
pantalon, à son pJetot, à son gilet, et jusqu'à sa chemise, il avait des poches. Son paletot seul en comptait cinq. La principale, placée à un endroit où la coutume évite d'en mettre d'ordinaire, desicndait de la ceinture à la hauteur de micuisse, p;ir devant, et se trouvait solidement doublée en cuir. Les autres, vastes et < onsciencieusement cousues, se dissimulaient de leur mieux.
Cet homme était Bob Lantern, notre assassin de Templc- Church.
Les trente-cinq compagnons de Bob Lantern étaient au complet depuis quelques minutes, lorsqu'une voix s'éleva derrière les rideaux verts.
-— Êtes-vous là? denianda-t-ellc.
— Nous sommes tous là, monsieur Smith, répondit Tom Turnbull, le vigoureux garçon qui sembait exercer une certaine influence car le reste delà troupe.
— Nous sommes là ! répéta en fausset le petit Snail.
On entendit, derrière le rideaa, le bruit strident et sec du toumiqact d'une serrure à combinaisons.
— Etourdi que je suis 1 dit au même instant l'invisible monsieur Smith; — j'ai oublié de faire changer mon papier ..Ni-holasl
Et comme on n'arrivait pas assez vite à son appel, il secoua violemment une sonnette.
Nicholas, le valet en habit couleur de feu, entra aussitôt par une porte intérieure dans le réduit réservé où se tenait monsieur Smiih. Celui-ci lui mit entre les mains une liasse de bank-notes.
— De la monnaie ! dit-il ; — tout de suite ! Nicholas sortit.
— Avez-vous entendu, vous autres? dit Tom Turnbull à voix basse ; — de la monnaie I
— Eh oui I Tomy, mon mignon, répondit le gros Charlie en dirigeant sa salive noircie par le tabac au beau milieu d'un carreau blanchi, — on va nous chercher de la monnaie.
— Charlie a raison, appuya Snail, enfant demi-nu, dont les traits, flétris déjà, reflétaient, en gerbe, toutes les passions mauvaises.
— Tais-toi, Snail, méchant escargot, reprit rudement Charlie; — on sait que j'ai raison, bambin maudit 1
— Oui, Charlie, grommela l'enfant; on sait cela, Charlie. Tom Turnbull s'était levé. Puis, sans mot dire, il était
monté sur le banc afin de voir par-dessus le grillage.
— Que diable fais-tu là, Tomy? demanda Charlie.
— Oui, Tomy, que diable fais-tu là? ajouta l'aigre voix du petitSnail.
Tomy retomba sur ses pieds au milieu de ses compagnons et mit un doigt sur sa bouche.
— Chut ! siflla-t-il tout bas.
— Chut III imita Snail avec force gestes pour recommander le silence.
Charlie lui tira l'oreille.
— Je t'étoufferai(iuelque jour entre mes deux cuisses, méchant avorton, murmura-t-il; — et toi, Tomy, qu'as-tu à dire?
Snail miaula plaintivement.
Tomy rassembla toute la troupe en cercle autour delui.
— Ici, — derrière, — à deux pas de nous, dit-il en coupant sèchement sa phrase, — il v a une caisse de fer, une caisse ouverte.
— Eh bien?...
— Dans celte caisse, point d'argenu. ;
— Tant pis!
— Point d'or.
— Ah! bah!...
— Taisez-vous, pour l'amour de Satan ! s'écria Tom TuriK bull. — J'assomme le premier bavard!
Snail se retira prudemment au dernier rang.
— Point d'or! répéta Turnbull; savez- vous pourquoi il n'y a point d'or?...
— Non, Tomy ; tu vas nous le dire.
— C'est que la place manque ! c'est que, depuis ie haut jusqu'en bas, il y a des bank-notes. .v
LES MYSTÈRES DE LONDRES
Tous les yeux brillèrent-, un sourd murmure s'éleva.
— C'est que, reprit Tom, il y a \i, — derrière, —à deux pas, de quoi faire dmcun de nousmillioiiiiaire.
Le murmure grossit. Une avidiié passionnée se peignit sur tous les visages. Tous les regards altaquèrent la grille.
— Paiicni'e! mes amis, patience! dit monsieur Smiili qui prenaii cela pour un signe d'ennui.
Monsit'ur Smilh était assis devant son bureau et lisait traiii|uillementles colonnes immenses et serrées dujournal le Times.
ImpossIMe de vous faire son portrait. Ce pouvait être un fort bel 11 Munie, mais de larges hinelles vertes ei un gardevue d'une dimension extraordinaire masquaient presque entièrement son visage.
— Millionnaires! murmura le petit Snail; — c'est fameux d'être millionnaire!
— Millionnaire! répéta le gros waterman Cbarlie.
— Mes chéris, dit une voix qu'on n'avait point encore entendue, — il faut de la prudence.
— BobLanlern! s'-'cria-ton de toutes parts: —d'où diable 80rs-tu, Bob Lantern?
Hob l.antern avait quitté doucement la position qu'il occupait auprès de la fin 'tio pour se joindre au groupe qui entourait maintenant Tom Turnbull.
Tout le monde s'était tourné de son eôlé. Il fit un signe de main pour réclamer le silence, cligna de l'œil et dit tout bas :
— Je ne fais jamais plus de bruit qu'il ne faut, mes chéris. Je suis là depuis que vous y êtes... Ah va! j'ai été vous chercher ce matin, di' la pari de Siu Honneur, mais si j'avais su que vous alliez faire comme ça les médians !..,
— Maître h'|iocrilel dit Tomy, tu vas nous aider tout le premier... Je te dis qu'il y a là des monceaux de banknotes t...
— C'est durement (entant! riposta BobLanlern qui passa sa langue sur sa lèvre. — Si on pouvait travai'ler tout doucement... je ne dis pas... Le capitainePaddy ne va pas venir, au moins?
— >on, répondit Chariie.
— C'est durement tentant ! répéta Bob qui se prit à réfléchir.
Il se glissa jusqu'à la grille qu'il ébranla avec précaution.
— Patience, mes amis, patience ! dit monsieurSmith qui lisait toujours bon journal.
— C'est fort, murmura Bob Lantern ; c'est durement fort!
— Fort! répéta 'lura Tunibull en haussant les épaules ; — écoulez, vous autres, êtes-vous des hommes ?
— Oui, Dieu me damne ! répondit le pitilSnail.
— Que f.iut-il taire? demandèrent les autres.
Tom ne répondit uas, mais il bondit en avant et lança sa botte massive dans la menuiserie qui soutenait le grillage. Le grillage trembla, mais ne tomba pas.
— Qu'est cela I s'écria monsieur Smith d'une voix émue et courroucée.
Tom voulait redoubler. Bob Lanlern l'arrêta.
— Tu fais trop de hruit, mon petit, dii-il ; — il faut toujours s'arranger pocr ne donner ((u'un coup.
Et, sans prendre d'élan, sans faire en apparence de gr.^.nds efforts, Il frappa la serrure dn grillage il'iiii coup si violent de son talon ferré que la serrure vola en éclats.
Cela fait, il se jeta de côté, laissant la foule se ruer dans le bureau réservé.
— .te n'ai donné qu'un coup, murmura-t-il avec satisfaction, — mais il était durement joli I
Lorsque nos trente-six assiég'^ans s'élancèrent dans l'enceinte ré<ervée, monsieur Smith averti par le premier coup de Tom Tnrnhull, essayait de se mettre en défense. Il avait roulé son bureau entre la porte et la caisse, et maintenant il lâchait de fermer cette dernière, mais, dans son trouble, il n'y pouvait point réussir. Un pan de sa redingote, pris dans la jointure rendait vains tous ses efforts.
— Ne vous donnez pas tant de peine, monsieur Smith» dit LE sircr.E. — VI.
rudement Tom Turnbnil ; — l'affiireest fi;«., <et, si vous êtes
gentil, nous vous laisserons paria^ier.
— Misérables! s'écria monsieurSmith, dont le garde-vue laissait voir un bas de visage plus paie que celui d'un mort. — Avant de touchera cette caisse, vous m'assassinerez sur place.
— Ça peut se faire, répondit froidement Tom Turnbulj. Un immense éclat de rire accueillit cette saillie.
— Ça peut se faire! répéta le petit Snail; — Dieu me damne! ça peut se faire.
Bob Lantern avançait le cou derrière la porte et plongeait son regard cauteleux et tout brillant d'intelligence jusqu'ati fond de la caisse.
— Le fait est que le coup promet, miirmura-t il ; mais j'ai vu de ces plaisanteries-là loiirner durement mal...
L'intérieur du bureau réservé formait à peu près la moitié de la pièce. Il élait meuhié coinnic tons 1rs bureaux. A droite s'ouvrait une porte qui lonimiini'inait à d'immenses magasins servant à la maison Kilwanl cl C»; à gauche, un escalier tournant tnoniait au premier étage.
Nos assaillans nepiirenl point souci de remarquer lout cela. Ils avaient autre ( liose a f.iire Tandis que Tom, Char lie et d'autres tournaient la labié que monsieur Smiih avait jetée commis un rempart au-devant de la i ais^e, un a tre,plus agile ou plus pressé, sania sur cette table en criant :
— A moi la première part !
— Bravo, Saiinie! dit la foule.
Monsieur Smith cessa lout effort pour fermer la caisse.
— A toi lapremière paiil répéia-t-il en metlani rapidement sa main dans son sein d'où il ii:a une paire de pistolets.
Il visa. Saunie chancela. Sa cervelle éclaboussa les assaillans, qui rcculcfent.
— Ahl c'est comme ça! dit Bob Lantern en faisant retraite jusque auprès de la porte d'entrée.
Mais les auircs n'imiicrent pas son exemple. Tem Turnbull et Chariie, s'élaiiçaul en incme temps, renveisèrcnl monsieur Smiih. Turnbull chercha sou couteau pour le lui mettre dans la gorge.
A ce moment, il se passs quelque chose d'étrange. Tous les assaillans, à l'execi tion .le Tni iiluill et de Chariie, subitement saisis d'une paniciue terreur, lireni comme Hob Lantern et se retirèrent lestement deiriér<' le grillage, laissant le cadavre de Saunie éleuilu sur la table. Tous se cachèrei.t de leur mieux, la tête basse, et de l'air qu'ont les enfans surpris en faute par un professeur sévère.
Voici ce qui causait cette terreur:
Au bruit du coup du pistolet, amorti pour la rue, mais qui avait dû retentir fortement à liniérieur de la ina'soii carrée, un homme, masqué de noir, s'était monJré au haui de l'escalier tournant et avait regardé eu bas. Puis, sans mot dire, il avait descendu un à un les degrés de l'escalier.
Tous l'avaient vu, excepté Chariie et Tom, lesquels étaient sérieusement occupés.
L'homme masqué s'adressant au caissier, lui dit avec nonchalanue :
— Pourquoi ce bruit, monsieurSmith? — J'ai besoin de repos... Que l'on fasse silence!...
Turnbull et Chariie làelièrcnt prise en entendantcelte voix, etlevèreiitla tète; puis ils reculèrent de plusieuiapas, tremblant de la tête aux pied-.
— Sonllopiieurl... dit Tom. Chariie prit une posture su|)plianle.
— Us sont durement pinces! murmura Bob Laotern dans son coin . — J'avais toujours pensé que ce diable d'escali«r menait quelque part...
Son Honneur reprit à pas lents le chemin par où il était venu.
Chariie et Tom s'en allèrent piteusement rejoindre leurs camarades.
Monsieur Smith se releva et remit son bureau à sa place
— Il faudra me débarrasser de cela, dit-il froidement en montrant le '^davreii^, Sauuie.
PAUL FÉVAL
— Oil, ■onsieur Smith, répondit respeclueusemcnt Turn-
Nil.
Comme si de rien n'eût été, monsieur Smith ouvrit le TY«»M.t reprit sa lecture â l'emlroit où il lavait interrom- |M,eaatlc9daDt que ISIcbolas apportât la monnaie.