EN SURSAUT
Av?.nt l'arrivéo du magistrat et des constables amenés par le muei Hohnam j'étais restée seule avec mon père
Isniai èiaii p'ein de vie, miloid. En se voyant vaincu par ton esi lave, il avait lemi la suffocation imm. diate ailii de le faire lâciiep prise. Ensuite il s'était la.ssé {airoiler parce qu'il ne p(iuva>i de\iner le ilesseiii de l^oboain.— Moi-mém^, niaitii.naHt que J'y pense, j'ai peine à concevoir commmt ceite Idée j.ait pu «ermer dans l'esprit du muet, et je ne puis lexpliquer qu'en |ieii^aiit qu'une terreur superstitieuse lui rtéiendai:, même en ce moment de suprême colère, de tuer IsDicil de sa main.
En sortant, Roboam m'avait énergiquement défendu, ft l'aide de son expressive pantomime, de détacher les liens de mon père.
Ce mouvement avait révélé ma présence à Ismaïl. Il changea de couleur, et sa mobile physionomie refléta rapidement plusieurs senlimens opposés: la colère d'abord, puis l'espoir.
Dès que Roboam eut refermé la porte, ce qu'il fit soigneusement et à double tour, mon père prononça doucement mon nom.
Je ne répondis pas, milord, et je ne bougeai pas. Je vous l'ai dit : j'étais litléralement foudroyée. Le p' 'onrt de la chambre eût craqué au-dessus de moi que je n'aurais pas pu faire un mouvement pour me sauver.
— Susaiinah ! répéta Ismaïl avec une inflexion de voix caressante.
Même silence de ma part et même immobilité.
Mon père fronça le sourcil et (it effort pour rompre ses liens. Mais Roboam avait noué les cordes avec ce t e vigueur que donne la colère, et les coi des ne cédèrent point.
Ismaïl retcniba épuisé et courba la télé.
Dieu m'est témoin, milord, que j'aurais voulu le secourir. Non pas par/a que je prévoyais le dénoùment préparé par Roboam à celle scène, mais parce qu'il soutirait...
J'étais impuissante, toujours — Il semblait qu'une main pesante et glacée coniprioiât mon cerveau. Je ne souffrais pas. — La mort doit être cela, Brian.
— Susaniiah, Susannah ! me dit Ismaïl après quelques miaules de silesce, j'ai été bien cruel eavei s vous, ma fi le... Je me repens... Je vous demande giâce... Pitié, Susannah, ces cordes m'entrent dans la chair... je souffre I
Je lis sur moi-même un si violent effort, que je domptai ma paralysie pour un instant et pat vins à me soulever sur mes genoux. — Mais ce fut tout; je m'appuyai, haletante, à la chaise vide de Roboam.
— Bien, Suky I du courage, ma fille ! s'écria Ismall. Voici un couteau tout près de roui, — ei je ne puis le saisir I ajoutat-il avec une rage soudaine... Ah ! je le tuerai sans pitié, le misérable !... mais non, Suky, oh ! non, je ne tuerai personne si vous me délivrez... Vous aimez Roboam : je lui rendrai sa liberté I... Savpz-vous, ma fi le... je vous donnerai la maison des champs où vous avez passé autrefois qrielques mois, et là vous trouverez Brian de Lancesler... Vous le verrez sans cesse... à toute heure, Suky... et Brian vous aimera !
— Brian ! répélai-je d'une voix si faible qu'il ne m'entendit point sans doute.
Il vit dès lors que j'étais incapable d* le secourir, et une expression de colérique amertume rem'plaça la feinte douceur dont il avait masqué son xlsage. '"'**<-..
— Ob I que lu es bien une femme I dit-il en do'Vinant à ce dernier mol un son d'im-xprimable dédain; — indli'e ou nuisible!... Quand on n'espère qu'en toi, tu ne veux pas... et quand lu veux, tu ne peux pas I
Je pense, milord, qu'lsmaïl savait dès ce moment le péril qui le menaçait, car de minute en minute son rettard se tournait plus anxieux vers. la porte. — Il voulut me donner le change.
— Vous ne savez pss ce qui nous attend ici, miss Susannah, reprii-il avec ce sérieux affecte qu'on emploie pour persuader Us enfans;— c'est une chose atroce, ma fille!... Roboam a ferme les deux portes... ^'ous n'avons ici nul moyen de nous faire entendre... Il nous laissera mourir de faim.
Cette idée effrayante ne produisit sur moi aucun effet.— On entendit des pas dans l'escalier dérobé.
— Ecoule?., Siiky, dil-il alors en changpanl de ton tout-àcotip; — c'en est fait I je suis perdu... Ce misérable s'est venge comme un homme (■ivili^éeùl pu le faire .. Ecoutuzl des bnniiiies vont venir... des ju„es... des personnes sages, ma Ulle, (|ui tordent la loi comme un câble et s'en servent pour étrangler de temps à autre un de leurs semblables... Ne dites point que je suis votre père-, ils «ous mettraient eu prison et vous ne pourriez plus ra'éire utile... Car voua
LES MYSTERES DE LONDRES
êtes bonne, Suky, et, quand vous aurez repris vos forces, vous ferez ce que vous pourrez pour m'enipêcher de mourir....
— Oh ! oui, moHsieur, répondis-je.
— Les voilà !... Il est fâcheux, Suiiy, que vous n'ayez pas pu \ous remettre plus tôt... Mais il y a loin d'ici à Newgate, el j'espère...
La porte qui s'ouvrit lui coupa la parole.
Roboam se précipita dans la chambre et désigna avec une rapidité de gestirulalion frénétique tous les objets suspects dont je vous ai parlé, niilord.
Cette rapidité, qui prouvait que la colère du muet n'était point calmée, ne put être égalée que par la prestesse avec laquelle l'homme qui le suivait immédiatement parcourut la chambre du regard.
Cet homme était petit et maigre. Il portait sur le nez de lourdes lunettes de métal, et ses cheveux plats, collés à son front, semblaient habitués à se couvrir d'une perruque.
Derrière lui venaient deux forts auxiliaires, vêtus de ce singulier costume, moitié civil moitié militaire, que j'ai su depuis être celui des policenien.
Le petit homme était un commissaire de police.
Son premier coup d'oeil lui avait sufli apparemment, car il prit une dftise et s'assit sans fa(,:on auprès d'I^niaïl, toujours garrotté, que Roboam venait de traîner triomphalement au milieu de la chambre.
— Monsieur Ismaïl Spencer, dit le petit homme avec un évident contentement de soi-même, je suis Robert Plound, esq., adjoint au commissaire de police de White-Chapel... Voussaviz, le bureau deLanibertSireet, monsieur Spencer... Ah I ah! voilà une singulière oflicine, monsieur... singulière, Jeni Wood, ajouta-t-il en se tournant vers les policemen; — très singulière, Peter Beloughby !... hein?... Vous avez eu soin, monsieur Spencer, de rassembler ici des preuves si convaincantes,— de si belles preuves, oserai-je dire, — qu'il n'est aucun besoin de dresser acte pour le moment.. .Je vais tout bonnement mettre les scellés sur la porte de ce cabinet. Un cabinet fort surprenant, Jem?... surprenant au dernier point, Beloughby? — Et vous ';onduire en prison, monsieur Speiicei-, s'il vous plaît. *
Mon père ne répondit point à cet étrange discours; — mais Roboam, qui se tenait debout derrière lui et dont toute l'attitude exprimait la joie sauvage d'une vengeance satisfaite, en accueillit ia conclusion par ce cri rauque et affreux à entendre qui était son sourire.
— Drô^e de garçon, ma foi ! dit Robert Plound en le regardant par-dessus ses lunettes; — diole de garçon, Jem Wood, hein?... S'il n'était pas particulièrement slupide de <3ire ù un muet de se taire, je me croirais obligé de lui imposer silence. Peler Beloughby... Allons ! mettez monsieur Spencer ù même de nous suivre, mes amis... Cet homme sans langue l'a, ma foi, garrotté comme s'il n'eût fait autre chose de sa vie.
On délia les jambes d'Ismaïl alin qu'il pilt marcher. Ses poignets seuls demeurèrent dans l'état où les avait mis Roboam.
— Mon ami, dit le commissaire à ce dernier, je ne suis pas en peine de vous trouver quand il bn sera temps. Ce que vous venez de faire dénoie un excellent naturel el prouve que vous nous aiderez, lors de l'instruction, à mettre la corde autour du cou de monsieur Spem-er... Mais, Jem Wood, et vcus. Peter Beloughby. quelle est cette demoiselle?
Les deux policemen me regardèrent.
— Ce doit être la flUe de monsieur Spencer, reprit Plound, et je lui dois lajustice de dire qu'il a là une fort jolie fille... Nous allons la coiiduire en prison.
Les deux policemen firent un pis de mon côté, mais Roboam s'élança au devant d'eux et me saisit dans ses bras.
— Ilein?... dit le petit commissaire : — cet homine sans langue préiendrait-il résister à la justice du royaume!...
Roboam muUipliait ses gestes expressifs. Par un sentiment tout différent de celui de mon père, il se rencontrait avec lui dans la même idée, et sa pantomime m'appelait sa flile.
Le commisssire et les policemen ne comprenaient point.
— Qu'a-l-il, Jem Wood ?... demandait Robert Plound ; — qu'a-t-il. Peter Belouizhby, je vous prie?... cet homme se démène comme un démoniaque, et, pour mon compte, je le trouve fatigant .. Faites votre devoir, mes amis.
La ligure de Roboam exprimait en ce moment une résolution terrible. Il se plaça, les poings fermés, au devant de moi.- et certes, milord, celui qui, sans armes, avait pu venir à bout d'Ismaïl armé, n'était pas un adversaire à dédai-j gner, même pour deux policemen et un commissaire-adjoint.|
Robert Plound le sentit, car il annonça l'intention de parlementer.
— Au fait, reprit-il, tous ces gestes veulent dire quelque chose... Je voudrais en faire la gageure... Voyons, mon ami, expliquez-vous plus clairement.
Roboam prit ma main qu'il appuya contre son cœur.
— Ah diable !... dit le petit homme, c'est bien différent... Je necoiiiprenilspas.
Ce fut alors que mon père ouvrit la bouche pour la première et la dernière fois durant toute cette scène.
— Ne voyez- vous pas que cette enfant est sa fille 1 prononça-t-il en haussant les épaules.
— Merci, monsieur Spencer, merci! vous avez, si j'ose m'exprinior de la sorte, trai ché le nœud de la dinicullc... Je me plais à reconnaître que l'homme sans langue a i|uelque apparence de raison de son tôle... C'est bien, Jem Wood... c'est très bien, Peler Beloughby!. . allons-nous-en!
On nous fit sortir les premiers, Roboam et moi, milord, puis, mon père, place entre les deux policemen, psssa pour la dernière fois le seuil de son cabinet secret.
Le commissaire appUijua sur la serrure une bande de parchemin qu'il scella.
Nous descendîmes l'escalier et nous arrivâmes dans cette pièce que mon père a-ppelaitson boudoir.
— Vous étiez bien logé, monsieur Spencer, dit Robert Plound; mais à qui diable iront tous ces beaux meubles quand vous aurez été pendu?...
Mon père semblait être devenu de marbre. Il traversa le boudoir d'un pas ferme et disparut par la porte opposée.— Roboam et moi nous restâmes dans le boudoir.
Je ne savais pas bien encore, Brian, le sort qui attendait mon père. Son calme et surtout la liberté d'esprit pleine d'indifférence de cet homme qui venait de l'arrêter, ne me permettaient pas de penser qu'il pût s'agir de vie et de mort. — J'ai vu depuis un juge interrompre une sentence mortelle pour se retourner et recommander à un bas officier de la juslice la côtelette el le pudding qui devaient faire son déjeuner. — J'ai vu les avocats rire entre eux et ramener sur les yeux les boucles de crin de lei;rs perruques blanches pour cacher les éclats d'une intempestive et blasphématoire gaîlé, au moment même où la loi suspendait son glaive sur la tête d'un homme; — mais alors, milord, je n'étais pas si savante que cela.
Ce qu'il y avait de positif et de certain, c'est qu'Ismaïl éiait menacé d'un grand malheur et que Roboam en était la cause.
Je n'avais guère la force d'approfondir cette idée et encore moins celle de faire des reproches à Roboam. Mon atonie, un instant galvanisée par les prières d'Ismaïl et la présence inattendue de trois étrangers, était revenue plus accablante et plus coaiplète. J'étais étendue dans un fauteuil et je ne sentais rien.
Il se passa plus d'une heare ainsi, milord, je pense. Quand je rouvris les yeux, je vis Roboam qui se promenait par la chambre, en proie à une incroyable agitation. — Qu'il était changé, milord, et quelle expression de profond repentir remplaçait le sauvage triomphe c|ui animait naguère sa physionomie. Il se frappait la poitrine et sanglotait comme un enfant.
Je vous l'ai dit, il y avait entre lui et mor. père quelque lien mystérieux (|ue la terrible exaltation de sa colère avait pu seule le porter à briser. Une fois sa colère passée, il mesurait sa faute et pleurait.
Dès qu'il me vit revenir à moi, il s'élança, tomba sur le Upis à mes pieds et couvrit mes mains de baisers. Puis,
PAUL FEVAL.
frappant sur ses poches où il y avait de l'or, il m'entraîna vers la porte.
Je compris qu'il voulait me faire sortir de la maison de Goodman's-Fieldset je n'opposai point de résistance. Rien ne m'importait en ce moment; votre nom prononcé à mon oreille, Brian, n'eût peut-être pas eu le pouvoir de raviver ma torpeur.
Hélas ! sauf de courts intervalles où une souffrance trop insupportable allait me piquer au vif jusqu'au fond de l'Âme, tel fut mon état durant une année. Pendant tout ce temps, j'ai été de pierre, milord, et j'en remercie Dieu, car s'il me fiU resté un atome de sensibilité, je serais morte; et la vie m'est bien chère depuis huit jours!...
La nuit était tout-à-fait tombée, lorsque Sasannah arriva à celte partie de son récit. Elle parlait depuis bien longtemps, et fat obligée de s'arrêter autant par fatigue qu'à cause de la douloureuse amertume des émotions rappelées.
La chambre n'était point parfaitement obscure, parce que l'éelairage du dehors frappait la surface blanche du plafond et envoyait aux objets de vagues et incertains reflets.
Habitués déjà à ces lueurs douteuses, interceptées de temps à autre par un flux débrouillard ou par l'une de ces éeJipses instantanées de gaz si fréquentes dans Londres, Brian et Susannah se voyaient.
La belle tille, pâlie par la lassitude, avait sur ses traits une langueur qui la rendait plus charmante. Brian la regardait avec un ravissement extatique. Il repassaitdans sa mémoire les traverses de cette vie si jeune encore et si cruelle ment éprouvée; il cherchait en soi de quoi compenser tant de douleurs et faisait à Susannah, dans son rêve, un féerique avenir...
Le bruit empêche de dormir, comme chacun sait ; le mouvement aussi ; mais lorsqu'on s'est endormi par le mouvemtnt, l'immobilité réveille : ceci ne sera nié par aucun voyageur cou;umier du sommeil en malle-poste ou en diligence. Demèmi\ qiiand on a pris somnu'il p. r le bruit, le silence secoue rerigùurdissen.eiit et chasse ce que les poètes nomment /cj pai'o/j depuis des siècles.
Ce qui porterait à penser que le premier poète était un apothicaire.
Nous avions en vérité, besoin de cette transition habile pour arriver sans cahot ù la petite Française, madame la duchesse douairière de Gêvres^ que nous avons laissée, — il y a bien longtemps, — dormant d'un sommeil paisible dans le cabinet noir.
Madame la duchesse de GiHres, si nous ne faisons point erreur, mettait en œuvre toute .son industrie, au moment où nous l'avons quittée, pour tirer parti comme il faut des ressources incroyables offertes par lîle déserte de Robinson Crusoé, et \ivre aussi confortablement que possible dans cette solitude.
Mais, voyez le néant des transitions! — Ce ne fut pas du tout le silence subit de Susannah qui fit sortn- madame la duchesss de Gêvres de sa léthargie. Cette petite femme dormait si sérieusement, si ré.solumcnt, si vaillamment, que Susannah aurait pu parler ou se taire, à son choix, pendant trois jours et trois nuits consécutives, sans troubler le repos de sa tante prétendue.
Pour l'évefller, il ne fallut rien moins que l'une de ces péripéties bizarres et saisissantes dont fourmillent les aventures de Robinson Crusoé.
Ce ne fut au reste ni le naufrage, ni l'incendie de son canot, ni la contrariété de ne point pouvoir se fabriijuer une çipe, qui mit madame la duchesse hors de son sommeil ; ce ne fut point l'une de ces averses monstrueuses qui continuent sans interruption pendant trois mois en ces climats poétiques, mais incommodes, où est située l'île de Robinson Crusoé; ce ne fut pas même...
Mais disons tout de &uile ce que ce fut.
Cefiitle pied,— le pied sur le salde,— le pied de sauvage, ce picl fameux qui a fait venir la chair de poule à plus de viggt millions de lexjteurs, depuis que Robinson existe,— ce pied nu, avec les quatre doigts et l'orteil, pied d'anthropo-
phage incrusté, gravé en creux sur la molle surface de la grève...
Oh ! ce pied !... quand madame la duchesse de Gêvres vit ce pied, une sueur froide courut par tout son petit corps. Elle se fît un bouclier de son parasol en peau de kanguroo, et voulut se raidir contre le péril, mais ce fut en vain.— Le pied était là, menaçant, fatal, dessinant ses contours sinistres avec une correction de lignes éminemment diabolique...
Que faire contre ce pied?... madame la duchesse de Gêvrei s'éveilla en sursaut.
Elle jeta autour d'elle son regard épouvanté et ne vit rien. Pas le plus petit palmier à chou, pas la moindre noix de coco. — Il faisait nuit, nuit noire.
Après s'être sommairement félicitée d'avoir échappé par miracle aux dangers du pied, madame la duchesse de Gêvres, qui était une femme de tête, se frotta les yeux et s'occupa de mettre de l'ordre dans ses idées.
Elle s'était endormie alors qu'il faisait grand jour : les deux amans, à celte heure, étaient en présence. — Y étaientils encore?... Et qu'avaient-ils pu se dire?
C'était là la question, et c'était une question effrayante.
— Sotte que je suis ! murmura la petite femme avec un véritable regret ; — j'ai dormi ! j'ai dormi plus de deux heures!... Pendant ce temps ma chère nièce a pu lui dire tout à son aise ce qu'il ne devait point connaître... Ah! lord ! si ce coquin de Tyrrell pouvait savoir cela I...
Comme elle prononçait ces mots, une main saisit son bras dans l'ombre et le serra fortement.
Elle étouffa un cri de terreur.
— Vous étiez là, milord ! dit-elle.
— Le coquin de Tyrrel était là, madame la duchesse, comme vous voyez, répondit l'aveugle.
— Je vous jure...
— Taisez vous !... Vous avez bien faitde dormir, Maudlin, et, en disant que je suis un coquin, vous ne vous avancez pas beaucoup, sotte bavarde... Seulement, assurez-vous que je ne suis pas là avant de le dire désormais...
— Milord...
— Ea paix, Maudlin !.. Wallezvous pas penser que je vous eii veux, sotte créature !... Je vous le répète : Vous avez bien fait de dormir... Si vousaviez veillé, Maudlin, vous eussiez entendu des choses, — que vous auriez comprises peut-être, car vous êtes avisée pour deviner ce qui ne vous regarde point, — et alors, il aurait fallu vous réduire au silence...
D'ordinaire, l'aveugle Tyrrel était fort loin de se montrer aussi comraunicatif. — La petite Française trouva aussi qu'il y avait dans ses paroles un ton de gaité mêlée d'amertume qu'elle n'y avait jamais remarqué.
— Oui, reprit-il avec une sorte d'enjouement sarcaslique; — madame la princessea parlé, Maudlin, beaucoup a parlé... Et il a été question souvent d'un homme que j'ai connu assez particulièrement autrefois... Entre cet homme et moi, on a établi une comparaison qui pourrait avoir sur ma parole des suites très fâcheuses, si on ne se hâtait d'y mettre ordre... Qu'ont-ils dit avant que vous dormiez, Maudlin?
La petite femme recueillit ses souvenirs et raconta l'équipée romanesque de Brian dans les jardins royaux du château de Kew.
— Ah! c'est lui ! s'écria-t il ; c'est ce maître fou qui a fait cet exploit!... mais on ne parle que de cela dans la ville, pardieu !... Ab ! ah! voilà par exemple un heureux hasard, et cette bonne «ouvelle vous absout complètement, Maudlin...
La chambre oii se tenaient Susann.ih et Lancester s'était illuminée dans l'intervalle. Un valet venait d'y apporter des bougies.
— Mais écoutez, Maudlin, écoutez!... la voilà qui va recommcncer.^t la fin de son histoire vous intéressera sans danger pour moi... pour l'association, veux-je dire, comme bien vous pensez... Il s'agit d'une exécution capitale... Vous savez, la pendaison de Spencer?... J'y étais, Maudlin, mais placL' de telle sorte que je ne jouissais pas du tout du spectacle... et je serai bien aise d'apprendre quelle figure Bt le Juif en cette circonstance.
LES MYSTERES DE LONDRES
Tyrrel prononça ces mots avec un ton di cynique fanfaronnade, mais il y avait une secrète horreur sous sa jactanrc, et la petite Française, à la faible lueur des bougies voisines passant à travers les trous du verre rendu opaque, crut voir tfes gouttelettes de sueur briller sur la blafarde pâleur du front de l'aveugle.