‹ Musée littéraireChapitre 53 sur 170 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

CINa miLLE ROUBLES.

— Et j'étais là, madame, reprit Brian, si près de vous qui fléchissiez sous la menace d'un l.lche... et je ne sentais rien en mon cœur... Oh ! pourquoi ne m'appeliez vous pas li votre aide!

— J'étais brisée, milord, répondit Susannah, mais je ne fléchis.sais pas. —Vous me vesiiez en aille sans le savoir, car, comnit'nl cussc-je résis'é à la brutale énerrje d'Ismaïl si mon cœur ne se fU insiinciivement appuv'' s'ir ^ous? En moi, jî n'avais pas de soutien, puisiiue l'ignorais la morale luiniaine, et que celte force divine que sait donner, dil-on, la foi religieuse aux plus débiles natures me man(iii;iit absolument. IJors de moi, pouvais-je espérer secours contre Isaïaïl, moi qui n'avais au monde qu'Ismaïl pour proiecieur?...

Si je résisiai, ce fut à, cause de vous et par vous. Ma force me vint de votre présence. — Absent, vous m'eussiez souienue encore, car j'étais toute ^ vous et je comprenais vaguemeut que mon père, en me donnant à un autre., m'enlevait à Vous pûurvloujoirs.

Puu-r toujours, milord ! — Ce qui élait alors en moi un ïouuwn copfus est. maintenant un sentiment urccis et arrè- i

té : si j'étais tombée dans le piège, vous ne m'auriez jamais

connue.

Vous êtes déjà tant au-Cessus de moi, Brian ! au moini faut il que je vous puisse donner non âme et mon corps purs de toute tache, même involontaire. Si mon malheur eût été jusqu'à la souillure, je me tiendrais indigne e'.je m'éloignerais...

La dernière menace d'Ismaïl me raidit dans ma résistance.

— Vojs pouvez me tuer, lui dis-je, mais non pas me faire céder.

— Eh bien ! je te tuerai I s'écria-t-il l'écume à la bouche ;

— je te tuerai... Oh ! mais pas tout d'un coup !... Tu mourras à petit feu, tout dou<emeiit, un peu tous les jours. . Malédiction I quel démon l'a donc soufDi la pudeur, misérable fille I J'ai passé quinze ans à nouer un bandeau sur ta vue, et voilà que tu n'es pas aveugle! J'ai passé quinze ans à courber p^itiemment ta volonté en obscurcissant ton iiuelligence, et voilà que ton esprit voit clair 1 Et voilà que ta volonté se redresse... Mais c'est à renier Saian et à croire qu'il y a un Iiieu là haut!...

Il s'interrompit, passa son mouchoir sur sa bouche hu< midect appela péniblement à sa lèvre son froid sourire d'ha< bitudc.

— Me voilà aussi sot que vous, miss Suky, reprit-il avec un calme fartice ; — vrai, je fais du drpme comme un boi» homme de lord qui voudrai! forcer sa tille à épouser un bossu millionnaire... C'est piiojable, sur ma foi I... Ecoutez ! nous avens tort l'un et l'autre ; narlons raison : je vous demanda une chose bien simple; pourquoi me refusez-vous?

— Vous voulez me donner à un homme, monsie-ur, répon dis-je, et je veux être à un autre homme.

Celte réponse faillit le r^'jeter dans toute sa fuicur, mais il se contint.

— Vous voulez! répéta-t il. Voici qui est bien péremptoire, miss Suky!... Vous oubliez que je suis votre père !

— Qu'impolie cela? demandai je.

11 se mordit violemment la lèvre.

— C'est juste, reprii-il; je n'ai pas le sens commun, ce soir... Cela imporic peu assurémcRt... Je voulais vous dire, miss Suky : Voiis oubliez que je suis le plus fort.

— Non, monsieur.

— Alors, vous allez m'obéir ?

-:- Kon !

Il s'éloigna de moi brusquement et fit quelques tours dans la chambre.

Je profitai de ce moment de répit pour jeler un regard de l'autre Coté liu rideau. Vous étiez gai à votre manière, de celle gaîié (|ui laisse votre visage hautain et grave et qui amène le sourire sur toutes les tigures qui vous entourent.

— Vous p. riiez de votre Irère; vous racontiez l'un des assauts de la lutte é:raiige où vous étiez engagé contre lui.

En Ci' moment, je dois l'avoui r, milord, j'eus grand désir de prononcer votre nom et d'implorer votre secours. — Mais vous ne m'aviez jamais vue... cl puis j'eus peur pour vous, parce que je savais le caur de mon père.

Il revint vers moi et changea encore une fois de ton.

— fjiss Si'sannah, me dit-il avec froideur et sarcasme, vous êtes une (ille vertueuse, Irè.^ cenaiiiement ; mais m.oi, je suis un marchand honiii^te... Or, je vous ai vendue, j'ai été pa^é d'avance, et l'acheteur attend livraison... D-.inc, de gr.jou de force, miss Suky, vous allez recevoir les hommages de Sa Grâce le prin e Dimitri Tolstoï... Croyez-moi, conduisez-vous comme '1 fjii^ .avec lui ; c^r les Russe:: int des laçons d'être galans auxquelles il faut prend'"? gi-rde, et je ne répondrais pas... Mais cela vous regarde... Dan- '!ix minutes le prince sera ici ; dans dix autres minutes une bopie Serrure vous met'ra tous ics deux a l'abri des importuns... A bientôt, miss Susannah.

Il sortit précipitamment à ces mots.

— Vous n'étiez plus là, milord !...

— M'eussie?.-vous appelé, wadame ? s'écria Brian qui .sc reprochait (omme un ciime le hasard de son absence.

— Je ne sais .Ma détre.-seétait si profonde!... Mais vous

iZA

PAUL FEVAL.

n'étiez plus là!... Je ne vis dans le salon qie des visages inronnus, froids, et eu Tégolsme anglais avait buriné son stigmaie... Et p^irmi eux je vis la sauvage ligure de ce Itusse dûiii me menaçait Ismal!.

Peut-être ma terreur se plaçait-elle entre cet homme et moi ; mais il me parut hideux et ten ihle. Celte tète barbare au-dessus d'un frac brodé d'or ressortait pour moi, sur le fond de la foule, comme un épouvantail odieux.

Je voulus crier : je ne pus. Un poids écrasant était sur ma poitrine...

En ce momeut, Ismaïl entra dans le salon de jeu et alla droit au priiife. Il lui parla tout bas. — Le prince sourit. Son regard lUincelant vint caresser le rideau.

Ce regard me sauva, nulord. Il me fouetta d'une terreur si poii-'nantequeje pus secouer ma torpeur. Je me levai, je traversai la salle et les corridors en courant. Une minute après j'étais dans la rue...

Brian respira longuement.

— Je couru* encore durant quelques secondes au hasard ; pnis je m affaissai, brisée, à l'un des angles de Leicester- Square.

Je ne savais où aller : j'étais transie de froid ; j'avais peur, seule ainvi au milieu de la nuit, au iriilieu de Londres inconnu ; — mais j'étais lieureusr du daiiger évité. Je ponsaio ù TOUS avec délices, milord ; il me semblait que je m'étais gardée à vous, et que, dans ma victoire, vous aviez votre part.

Ma victoire m'en devenait bien chère !...

Hélas ! >c ne songeais pas que je n'avais d'autre asile que la maison d'Ismaîl, et que le dang-r, aujourd'hui évité, reparaîtrait demain an?si terrible. Je ne songeais pas que la volonté de fer d I«maïl une fois manifestée, ne saurait point fléchir, q'ie son aviilité allrianitée devrait s'assou\ir quand même, et que, sans délense aucune contre lui, j'étais fatalement condamnée à subir tôt ou tard sa tyrannie.

J'y songeais si peu, milord, que ma première action, sitôt que mon oppression calmée me peimit de faire un mouvement, fut de meieter dans une voiture de place et de me faire conduire à Goodman's Field.

— Quoi I madame, s'écria Brian, vous rentrâtes dans cette retraite infâme?

— J'y rentrai, milord... Et n'épuisez pas pour si peu votre pitié... J'ai eu depuis des jours de si navrante misère, que J'ai pu regretter la maison d'Ismaîl...

Mon père n'était point encore de retour lorsque j'arrivai dans Goodman's-FFeld. Au lieu de gagner ma chambre comme d'habitude, je saisis un moment où les valets d'Ismaîl n'avaient point l'œil sur moi et je montai en courant au lal.oraioire de Roboam.

C'était le seul être qui eût pour moi un semblant d'affection. Je n'espérais point t-n lui qui était, comme moi, opprimé, mais j'allais, d'instinct, unir ma détresse à sa servitude.

Le pauvre muet était étendu tout habillé sur une natte au milieu de la chambre. C'était son lit. Il dormait.

Lorsque je l'éveillai, il lit un geste de vive surprise, et de lait, milord. ma présence à ceHe heure, jointe au désordre de ma riche toilette devait à coup sur l'étonner. — A l'aide de ses gestes qui valaient presque des paroles, il m'interrogea, et je lui contai, d'une voix entrecoupée par l'émotion, l'odieuse conduite d'Ismaîl et ma fuite du Golden Club.

Il courba la tête et sembla rédécliir.

Au bout de i|aeli|ups minâtes, il prit ma main et la baiss, puis il me conduisit lians sa case cl nie montra un enfonce ment oli il y avait juste la place de mon corps, puis encore il frappa du revers de ses doigts une assiette vide qui se trouvait sur la table.

Cela voulait dire, milord, dans le langage du pauvre muet, qu'il me cacherait dans sa case et qu'il partagerait ses repas avec moi.

C'était une folle pensée; mon père en rmtrant saurait bien vile iiae j'étais dans la maison , il me chcrclierait, et Roboam serait victime de sa (ompassion. V.nlà o- que j'aurai» dû me dire, et ce que se (fisait sans doute 'e pauvr*

r.oboam,far fl était abattu et résigné. — Mais j'étais inca- [lable de porter si îoin mon calcul, milord. Je me voyais éch'jpper aux poursuites de mon père et à l'horrible nécessité de subir la présence de ce Russe, dont l'image se dressait, parmi li's souvenirs de la soirre, comme un fantastique épouvantail. Cette idée me redonnait du courage et de la joie.

— Oui, répondisje, oui, bon Roboam, je me cacherai là, et je resterai toujours ave'; vous.

Il fit un grave signe d'assentiment. — Je suis certaine mainieiumt, milord, qu'il avait la conscience d'un châtiment prochain et mortel.

Moi, j'étais rassurée. Le danger ne m'apparaissait plus que lointain et possible à éviter. J'étais d'autant plus exposée dé-ormais, que je ne sentais plus ma position, et qu'une fùlle sécurité prenait la place de mon angoisse.

Et pourtant, milord, combien ici le péril était plus terrible ! Coml)ien j'aurais dû trembler davantage si mon ignorance du monde n'eût pas été aussi coiiip!ète! Au Go den- Club. Ismaïl n'était qu'un trafiquant de vices, à peine toléré, le chef suspict et sans cesse surveillé d'un établissement que le genre seul de sa clientèle empêchait de tomber immédi:;iement sous le coup de la loi. Dans Goodman's-Field, il était roi, maître absolu, tyran sans contrôle. Derrière ma draperie, j'étais à dix pas d'une réunion d'hommes, dissolus sans doute, et pleinenunt livrés à la débauche, mais nobles après tout, et gardant au fond du cœur quelque chose de fier, sinon de vertueux. Ces hommes m'eussent défendue, rJunis, ne fût ce que par pudeur aristocratique, bien que pris à part, chacun d'eux eût peut-être abusé sans pitié de ma détresse ; ils se fussent mis avec ostentation entre moi et mon père ; ils eussent saisi avidement cette oeca-ion de faire à grand bruit acte de gens de cœur. — ^Chez Ismaïl, au contraire, J'étais seule, seule dans un réduit dont les valets de la mai>on eux-mêmes ne soupçonnaient pas l'existence. Nulle oreille î\ portée de mes cris ; rien, milord, rien qu'un pauvre être, mutilé, abruti par l'esclavage, — dévoué pourtant, mais inerte et habitué depuis longues années à lléchir sous la volonté d'Ismaîl.

C'est ici, milord, que je devais mourir ou être vaincue, si mon salut n'était sorti d'une catastrophe impossible à prévoir... Four me sauver, il fallait la perte de mon père. Dieu mit sur Ismaïl la lourde main de sa vengeance. Il fut terrassé au moment même oti il me poussait au bord de l'abîme...

J'ignore ce qui se passa au Chib-d'Or aprè; mon départ. Tout ce que j'ai su, c'est que mon père ne rentra point cette nuit là dans sa maison de Gorduian'sField. Peut-être que, ne pouvant me supposer assez aveugle pour m'être replacée de moi-même sous sa tyrannie, il employa la nuit à me chercher dans les environs de Leicester-Siiuare.

Vers onze heures du matin, Roboam et moi nous entendîmes le coup du maître retentir à la porte de la maison. Je me cachai, tremblante, dans l'enfoncement qui devait être désormais ma retraite, et Roboam se plaça devant sa table de manière à me masquer.

Les valets dirent sans doute à mon père que j'étais dans ma chambre. Il avait à faire autre chose que de s'en assurer, et nous entendîmes bientôt son ;-as dans l'escalier dérobé. —Roboam m'ordonna le silence d'un geste emphatique et qui peignait énergiqueme-it ses imniié'udes. Je demeurai immobile ; je r.^tins mon souffle : mon père entra.

— Pelle affaire I grommehnt-il en refermant la porte ; — jolie afffiire, sur ma loi !... Le prince veut que je lui rende ses cin ; mille roubliS... Du diiblc si c'est une chose faisable que de rendre ainsi de l'argent donné !

Il tir:', un ;iapier de sa poche et le déplia.

— Prépare du papier!) ea'qier, toi ! reprit-il en s'adressent à Roboam avec sa rudesse ccouiumée ; taille tes plumes et everce tes doigts... j" v.iis te don:i r tout à l'heure de la besogne.

Rùho;tm obéit. Je sentais son sii^ge trembler. — Il cherchait son car.îf et ne le trouvait point. La frayesr lui faiuH perdre !a t*t«

Mon jière se jiromfraitde lon^jn large.

LES MYSTÈRES DE LONDRES

— C'est une chose diabo'iijue ! niiirmurait-il ; — cette migérable enf.iiH méfait manquer un iiunlié d'or!... Retrouverui je un tôt Tarlare coniiiie Sa Giàie (|ui veyille bit-n me souscrire un effet <le cinq mille roub'fs, d'avance et sans savoir?... Cela pronieuait des millions, sur ma parole, carie primte a les siens et ceux de son niaiire, et la petite est belle à tourner trois cents lèles de Kos-ks!... Où la vertu va-t-elle se i.icber ! ajoutât il avec un ignoble bi.isphème ; — c'e&t ma faute ! j'aurais dû ne pas la perdre un instant de vue.. Queli|u'un lui aura doniéde perliiles conseils, quelqu'un lui aui a soufflé cet orgueilleux mensonge qu'on nomme l'bonneur d'une femme... ILoHnenr! mais c'est qu'il y a en tout ceci de la faialité!... celles à qui on enseigne l'honneur en prennent fort à leur aise, tandis qu'elle... Il faut dire aussi que Satan lui a fait renconirer ce Brian de Lances- V'rl... Qu'il revienne ra'emprunter de l'argent, celui-'à !.. Ah çà ! mais les femmes devinent donc tout! la pudeur comn<e l'amour... ou pmt-êlre estoe l'amour qui leur appren.l la pudeur !... C'est diabmique !

11 s'appro. ha de Roboam cl jeta sur sa table le papier qu'il tenait à la main.

— T;e:is I «lit-il ; cal (lie-moi cette signature. Nous nous en servirons à l'occasion, et Sa Gr'ice n'y gagnera rien .. Prei d.s gar.le de gAter le bil'et, maître Si!encc I... s'il garde une trace, je te brise le ciâne d'un conp de fléau.

Roboam prit le papier, qui é:ait une obligation du prince Diniitri Tolstoï, — le prix stipulé p( ur la vente de ma personne, milord, — et se mit en devoir de calquer la signature.

Mon père reprit sa promenade et son monologue.

— Et si ce n'était que c,< la encore I disait-il eu s'échaufTant par degrés; — cii:q mille robbles peuvent se retrouver... mais ce qu'elle a lait une fois elle pourra le recommencer ! elle le recommencera certainement, cl tous les espoirs que j'avais fondés sur elle s'en iront en fumée... La misérable flilel... Et d'ailleurs, si elle ne me cède pas, comment dominer leconitel... Quelle portée auront mes menaces, si je n'ai pas derrière moi son infamie... ce que le monde appelle ainM, du moins ; — son infamie patente, publique, et pouvant être portée à la connaissance de tous, du jour au lendemain !...

Que pouvaient signifier ces étranges paroles, milord?... Isniall avait évidemment un but, autre et plus cbèrement caressé que le simple iralic de ma jeunesse. Il y avait sous ces paroles une intrigue dont tous les (ils ni'ét happent à la fois... Vous qui savez le monde, Brian, devinez vous le secret d'ismaîl ?

Lan. ester fut quelifue tempr avant de répondre.

— Je m'y perds, madame, dit-il eilin: — assurément cet homme ((uevous nommez votre père était l'apab'e de tout, et son inielligince servait merveilleuscmeiil ses mauvais desseins... Je pense... mais c'est un vague soupçon que rien ne jusiifie, si ce n'est la couronne de comte gr.ivée sur votre médaillon... La seule chose don( je su's sur, milady, parce que mon iiBur et ma raison concordent à ce sujet, c'est que le juii UmM Bêlait point votre père.

La belle tille .secoua tristement la tête.

— Je ne sais si je dois 'lire : Dieu le veuille ! milord, ré pondii-p.l|!^. Isinaïl m'a fait bien «iu mal, et bi»n des crimes honlenx pèsent sur sa mémoire, mais s.i mi>l>-on fut 'si longlemps mon asile!... Et puis, tout coupable que soit un père, c* doit être une grahde laute que de renier son souvenir!...

11 continua durar.t quelques minutes encore à s'entretenir la choses que je ne pouvais po»Bt ci^mprendro. IJ par'ait : un lord puissmment riche, qui éloignerait de lui la hoi'le à loui prix et qui prodiguerait la nioit é de sa fortune pour ne p.is voir irainer son écnsson dans l'égoul...

— Et il ne prononça point le nom de ce lord, madame? interrompit Lancester.

— Non, milord... il l'appelait le comte... Peul^lre, n reste, quelques mots lui échappèrent-ils qi;i auraient mis tout autre que moi sur la trace de sa pensée, mais moi ie ne

comp enais pas, et la scène affreuse qui suivit a mis du trouble dans mes souvenirs...

— Où en es-tu, maître Silence? demanda-t-il tout-ii-coup en s'adressant à Roboam.

Je sf iitis la chaise du malheureux qui tremblait violemment contre moi, et j'eus peur, parce que je devinai qu'il avait commis quelque erreur.

Mon père prit le papier que Roboam hésitait à lui readri et poussa aussiiùt un cri de rage.

— Seélérat I s'écria-t-il -, brute maudite ! je t'avais dit de prendre garde I... Ah ! cette fois, tu vas me payer tous les comptes !

Voici ce. qui était arrivé, milord. Le Russe à qui mO!i père avait fait la promesse que vous savez, avait donné d'avance une obligation de cinq mille roubles, croyant ne pouvoir p.-iyr trop cher la gloire de désarçonner ses rivaux du Golden-Cl}ib,en possédant le premier cette fameuse Sirène... Celait, comme vous voyez, un amour de confiance, une fantaisie de vaniienx barbare, puisqu'il ne m'avait jamais aperçue... Lorsque mon père, forcé par ma retraite à manquer de parole, lui avoua son embarras, le Russe exigea la restitution de son argent, et mon père, mettant à prolii les quel(|ues heures de délai que lui accordaient les convenances, se liâia d'ordonner à Roboam de contrefaire la signsiure de l'opulent étranger, afin de s'en servir sans doute à l'occasion. — Mais Roboam n'nvait plus son sang-froid. Au lieu de prendre un poinçon à calquer, il se servit d'une sorte de burin qui trancha le papier partout où il passa.

Le billet qu'il rendit à mon père était percé à jour

Or, com."ae:.t remettre au prince un papier portant d'aussi évidentes cl inellaçables preuves de fraude?

Mon père se mettaii chaque jour en fureur pour des riens, milord. La moindre ba-gatelle éci aufiait l'irritabilité sans frein de son caractère. Celle fois tout se réunissait pour porterai! comble sa rage: ma faite, ses cs))érances perdues, le péril auquel l'exposait l'erreur de Roboam...

Aussi n'était-ce plus un homme. Ses yeux sanglans roulèrent convulsivement dans Iturs orbites distendues outre mesure. Les muscles de sa ligure s'agitaient par de brusiiues ti'raillemens ; sa barbe ondula, comme si un souffle de veut eût passé parmi ses mèches soulevées. Ses lèvres s'ouvraient, se refermaient, laissaient voir ses dents serrées qui giissaieni en grinçant les unes contre les autres.

Je ne lavais pas encore vu ainsi, et je pensai tout de suite que Roboam ?llait mourir.

Le pauvre muet, frappé d'ure effi ayante atonie, ne iremblail même plus. Les gouttes de sueur froide, qui tombaient abondantes le long de ses tempes, indiquaient seules encore qu'il y avait en lui de la vie.

Mon père, après être resté quelques secondes devant sa victime, comme s'il eût voulu la déchirer de ses propres mains, s'élança d'un bond vers son arsenal elchoisit le plus gros, le plus lourd de ses (l.aux de plomb.

Je sentis faiblement tressaillir le siège de Roboam, qui ne bougea pas néanmoins.

Mon père revint vers lui à pas comptés. Il semblait chercher de loin avec une joie cruelle l'endroit oU il frapperait d'abord.

Je fermai les yeux, milcrd, comme cette mit où Ismail avait frappé Roboam avec le bambou du vit.ux juif Eùezer. — Mais ici il n'y avait nul moyen d'échapper aux honeurs de celle scène.

Au premier coup qne frappa Ismaïl, la chaise de Roboam sauta. Non senlement jVniti.ilis le plomb tomber, lourd, sur la chair du patient, mais je ressentis le contre-coup de chaque assaut. -> (1 me semolait, mi)or,d, qu'on martelait mon cnenr. Je souQrais... je ne puis pas tous <dire combien Je SOUlTrais !

J'entendis et je sentis ^omme cela trois coups assénés aveo furie. pnis le boisde la cth.-'ise me choqoa brusquement. Deux rAlejnens sauvages déchirèrent 4 la tois mes oreilles ; j'ouvris involontairement les yeux.

Roboam n'était plus auprès de moi. —L'intensité de la

ise

PAUL FEVAU

deuleur, la rerlitude de mourir sous les coups redoublés d'Umaïl, peul-éire aussi le désir de me protéger, tout cela réuni avait galvanisé l'apathique soumission du pauvre esclave. Il s'était relevé, d'auianl plus terrible que sa colère avait été pius longtemps comprimée. D'un bond il avait frôuibi la table qui le séparait de mon père, et ils étaient tous df ux eu présence.

Ce fut un atroce combat, milord, une lutte odieuse, où l'un des champions, blessé, meurtri déjà, n'avait pour se dffrndre que ses mains désarmées, tandis que l'autre frappait avec une massue dont chaque coup pouvait être mortel.

Mais celui qui était sans armes avait à venger vingt années d'esclavage f t de martyre.

Son vidage fut en un instant couvert d'horribles contusions. Il ne lORibait pas néanmoins, parce que chaque coup amorti, sinon paré, par sa main tendue, perdait une grande pariie de sa force.— Il attendait.

Isniaïl, lui, frappait, comme toujours, en aveugle.

Leurs rt-spirations haletantes se mêlaient et produisaient on son effrayant à entendre.

Au bout d'une minute ou deux, je vis avec épouvante Roboam baisser la main (lu'il étendait pour parer. Le fléau décrivit en sifflant sa courbe impétueuse. Je crus le combat fini.

Le combat était fini en effet, milord, mais ce n'était pas Roboam (|ui était le vaincu. D'un mouvement rapide comme l'éclair, il avait évité le plomb mortel, et, profitant de l'instant où Ismall relevait son arme, il l'avait saisi à la gorge.

Mou père, suffoqué, ne jeta pas même un cri. Roboam fut oblijjé de le soutenir pour l'empêcher de tomber comme une masse inerte sur le sol.

Alors le muet se prit à rire en montrant ses longues dents blanches, aiguisétïs comme les dents d'une béte fauve. Sou instinct sauvage, violemment surexité, revenait en ce moment avec une incroyable énergie.

Il tiaina mon père jusqu'à l'autre bout du laboratoire, saisit une grosse corde et le garrotta, n'interrompant de temps à autre sa besogne que pour pousser un rauque éclat de rire.

Ji! voyais tout cela, milord, mais je ne pouvais ni me mouvoir ni produire aucun son. J'étais comme frappée de la foudre, et c est à peine si mon esprit bouleversé conservait le pouvoir de sentir. Je regardais, stupéfiée, presque folle, comme si cette lutte avait eu des étrangers pour acteurs.

Quand Roboam eut lié mon père, il s'élança vers la porte et disparut avec un cri de sauvage triomphe.

Queiijues minutes après, sanglant encore et le visage hideusement meiirtri, le muet repassa le seuil. Il était suivi d'un magistrat et de deux constables qu'il venait de clierclier et qui entrèrent sur ses pas dans le cabinet secret d'Ismaïl.

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