‹ Musée littéraireChapitre 56 sur 170 · LA PORTE DE LA DETTE · texte numérisé non relu

LA PORTE DE LA DETTE

-Assurément, milord, dit à Tyrrell la petite Française, qui depuis quelques instans avait grande peine à retenir sa langue, — j'avais entendu parler de l'exécution de ce mécréant d'Ismaïl Spencer, mais je ne croyais pas qu'il fût aussi endurci que cela!... Écrire une lettre pareille à l'article de la mort... à sa propre tille!... Quant à moi, lorsque je sentirai venir ma dernière heure, je compte bien songer un peu à l'éternité.

— Ismaïl fit ce qu'il voulut, Maudlin, répondit Tyrrel, qui semblait prendre au récit de Susannah un intérêt extraordinaire; — vous ferez, vous, ce que vous voudrez... En attendant, écoutez!

La belle fille venait de reprendre la parole.

— La lettre de mon père, prononça- t-elle d'une voix dont la fatigue commençait à émousser le timbre sonore et pur, me causa un sentiment pénible. VoilA tout ce que je puis dire, milord. Le temps des poignantes émotions était passé. Tout glissait sur l'épais vêtement d'insensibilité dont s'enveloppait mon cœur.

Je lus à Roboam ce qui le concernait. Un éclair de joie passa sur le front contrit du pauvre muet. Je pense qu'il espérait trouver une occasion de servir Ismaïl et réparer ainsij autant que possible, l'œuvre fatale de sa colère.

Il était onze heures de la nuit environ. C'était la veille do Jour fixé par la lettre de mon père. Je venais de m'endormir î dece sommeil pénible et plein de tressailleraens qui faisait ùe mes nuits une longue fatigue, lorsque Boboam se précipita dans ma chambre.

A force de gestes, il me fit entendre qu'il était temps de partir. Je m'habillai précipitamment. Nous sortîmes.

Il n'y avait encore personne dans Farringdon-Street, non

PAUL FÉVA.t.

plus que dans Fleet-Laoe.que noui longeâmes pour déboucher dans Old Dailey, vis-à-vis de is perte de la cour des sessions*.— Au moment où nous apercevions ies noires murailles de Newgate, les douze coups de minuit sonnèrent dans Skinner-Slreel, au beffroi duSaint-Sépulcic.

Aucun mouvement ne se faisait dans celle rue large et d'apparence si lugubre qu'on nomme Old-Bailcy. — On entendait seulement comme un murmure de gaies conversations dans l'air, lout le long des maisons qui font face ù la cour et à la prison, et aussi dans les premiers bùiiraens deNewgate- Street ayant vue sur Old-Bailey.

Je levai les yeux pour voir d'où parlait ce joyeux murmure qui contrastait si cruellement avec le lieu et la scène annoncée. Je n'aperçus rien d'abord; mais bientôt mes regards, aguerris par l'obscurité, distinguèrent à toutes les fenêires de tuules les maisons des gentlemen et des ladies ; des femmes du peuple étaient dans les greniers, et quelques enfans se cramponnaient aux saillies des boutiques.

Tous ces gens attendaient, railord. Ils avaient retenu leurs places. — On se plaint de faire queue une heure à Italian- Opera-House ; mais on peut bien patienter une nuit pour être sur de voir pendre un homme.

Il en est ainsi, dit-on, à chaque exécution. Chaque fenêtre située convenablement se paie jusqu'à dix guinées, et le prix triple lorsqu'il s'agit de condamnés d'importance.

On riait. — Quelques gentlemen sifflaient, — quelques ladies fredonnaient l'air à la mode: — on tuait le temps.

Roboam et moi, nous nous étions assis sur un soliveau couché au milieu de la rue, vis-à-vis de Debt's-Gate (la porte delà Dette). — Roboam avait mis sa tête sur ses genoux. Moi je me tenais droite, immobile d'esprit comme de corps, et ne cherchant point à voir clair au fond des ténèbres de ma pensée.

Je ne souffrais pas; je sommeillais moralement; — seulement, j'avais bien froid et le pénétrant brouillard des nuits de Londres soulevait ma poitrine en une toux convulsive.

C'était là le seul bruit qui répondit aux gais chuchotteiwns des croisées.

Vers minuit et demi, une escouade d'ouvriers, conduite par des hommes de police, et suivie de trois ou quatre charrettes, tourna l'angle de Ludgate-Hill pour entrer dans CMd- Bailey. Cette eipèce de caravane s'avança silencieusement et s'arrêta juste en face de la porte de la Dette.

On nous repoussa rudement, Roboam et moi, jusqu'aux maisons situées vis-à-vis de la prison.— Le soliveau sur lequel nous venions de nons asseoir était le maitre-poteau de la potence.

Les ouvriers s'occupèrent aussitôt activement à décharger les charrettes, qui contenaient des poutres, des planches et des pieux. On entendit bientôt retentir dans toutes les directions le bruit éclatant du marteau. — Les bus dressaient le plancher mobile de l'échafaud, les autres fichaient les pieux en terre et les reliaient par des madriers, pour former les barrières dettinées à contenir la foule.

Tout cela se faisait à la hâte. On avait peur d'être surpris par le jour, et les chefs pressaient incessamment les retard:-» taires.

A chaque coup de marteau, milord, je voyais le pauvre Roboam tressaillir. Il semblait qu'on lui frappât sur !pi.rejr. Moi,|'écoutais, non pas indifférente, mais prostrée; je co.-nmençaisà ressentira l'âme une sourde douleur, sans élancemens, une de ces douleurs qui eagourdi.'îseir a peuvent pousser l'apathie jusqu'à la torpeur.

Ce qu'on faisait autour de moi agissait sur moi sans doute, mais à mon insu. Je ne me rendais nul compte de ce qui allait se passer. J'écoutais le bruit du marteau comme les gais propos qui tombaient des croisées, comme les grossiers lazzi des manœuvres, et le nom de mon père, prononcé bien souvent autour de moi, n'affectait pas autrement mon ouïe que la voix monotone du policeman exhortant les charpeatiers à dreiser solidement les barrières.

! Cour d'assiées ooatenaDi la talle des grands iorys, Old-Court, ^ew-Court, etc/ttc.

Milord, bien des jours se sont passés ainsi pour moi, et, un soir, j'ai pris le chemin delà Tamise pour me tuer, sans plus d'émotion que si j'eusse gagné ma couche à l'heure accoutumée.

Je ne puis penser que cela soit la vie. J'avais en moi quelque chose de mort : le cœur peut-être. — Et pourtant, mon cœur vivait, puisqu'il avait des larmes pour voire souvenir...

La besogne avançait rapidement. Aucune lu'iiière n'éqlairait les travailleur^, qui n'avaient pour se guider que la lueur incertaine des becs de gaz disséminés sur la place ; mais ils étaient habitués à celte tâhe, et leurs coups de marteau éveillaient sans relâche l'écho profond des vieux murs de Newgate.

Ismaïl devait entendre le bruit de ces préparatifs. — Couché sur la natte de jonc posée sur le sol nu qui sert de it aux condamnés à mort, il pouvait compter une à une les planches, qui, clouées, allaient former la plate-forme de son écbafaud.

le ne le sentais pas alors, milord, mais aujourd'hui cela ne serre le cœur. — C'était une effrayante et lugubre chose quf de voir tous ces hommes se mouvant dans l'ombre, empressés à élever le théâtre oii l'un de leurs semblables allait mourir.

Et c'était une chose repoussante, un contraste hideux, une honte, que iJ'entendre, vis-à-vis de l'appareil de mort, ces douces voiï. de femmes parlant de choses frivoles, parlant d'amour peut-être !...

Il était deux heures du matin environ, lorsque les premiers flots de la foule apparurent confusément des deux côtés d'Old- Bailey. Une forte barrière défendait l'approche de l'échafaud dans la direction de Ludgate Hill. Du côté de Newgate Street on pouvait s'avancer presque jusqu'au pied des charpentes.

Penijani une heure, la cohue s'accrut sans relâche. Les barrières, sollicitées par une. pression qui devenait plus lourde de minute en minute, crai|Ur<:ent et menaçaient de fléchir. C'étaient de toutes parts des jurons populaires, de bruules railbries, d'impatientes clameurs.

Encore six heures d'a:teute! — C'était acheter bien cher le plaisir promis; mais ce n'était pas trop cher. Le plaisir devait être plus complet qu'àl'or.linaire et ledrame gardait aux spectateurs une péripétie imprévue.

Nous étions, Roboam et moi, entre deux barrières, presque collés au mur de la maison qui fait face à la porte de la Dette. Une douzaine de personnes avaient seules pu pénétrer juïque-là. Un intervalle de quelques pieds et une chancelante barrière nous séparaient du gros de la foule. — Notre place était bien ardemment enviée, milord, et l'on se deman lait, autour de nous, commepi taut de boubeur nous était échn en partage I...

Susannah s'interrompit et passa sa main sur son front. Depuis quelques instans, sa voix était lente et pénible.

— Vous souffrez, madame, dit Lancester, avec inquiétude; — remettez à un autre jour ce récit qui éveille en vous de trop navraus souvenirs.

— Non, railord, répondit Susannah. Il faut que vous sachiez tout aujourd''liui afin que je puisse rompre avec ce pai^sé tugubrequi m'apiiaraîi comme uue&a: glante vibiun.. Je soufn'e.-.Ohl vous avez rai^Oll I... Je soiifire aujourd'hui plus q',>'û.n leite horrible nuit; mais je suis ^rie, milord...

u>b heures de la nuit se pa^sèrpnt, etles premières lueurs du jour, — d'un sombre jour d'hiver, — vinrent éclairer la scène.

Ce que j'aperçus d'abori, juste en face de moi, ce fut une masse noire de lomu'. carrée, au de'<susde laquelle se dressait le bras menaçant du gibet; — c'était l'écli l'aui aui|uel les ouvriers avaient mis la dernière m<tiu et que recouvrait entièrement une draperie noire.

Les ouvriers tii- parurent ; l'espace entre nous et l'échafaud demeura vide jusqu'à ce qu'une escouade d'hommes de police armés de leur bagueiles vint l'occuper aux environs de huit heures.

A droite et à gauche, aussi Inin quel'œil pouvait s'étendre, bne foule immense ondulait, s'agitait, trépignait, transie pu le glacial biouillard du matin. A mesure que s'éclairaient lei

mille vidages de celte formidable cohue, on y voyait un sentiment commun, l'im;iaiience, l'impatleuce cynique, brutale de l'afreiix spectacle attendu.

Les douces TOix s'étaient tues aux fenêtres qui s'ouvraient au de'-sus de nous. Ici le respect humain remplaçait la pudeur. On avait honte en face de cette foule animée d'odieux inslini ts ; on avait honte de se montrer à elle et d'attendre comme elle. Quan 1 je levai les yeux par hasard pour voir ceux dont l'avais entendu, pendant la nuit, les propos frivoles ou ioyux, jen'aperç'i^ pas un visage de femme à découvert. C'étaient d'él-'gans chapeaux de paille d'iialie d'où tombaient des voiles de (Jen'elles. — C'étaient çà et là, pour les plus hardies, des év. ntails relevés. — Les gentlemen avaient remonté les cols de leurs redingotes ou se cachaient derrière leurs binocles.

Mai< la foule .^e vengeait decelte pudeur hypocrite et tardive. One grê'e de qudlibeis insultacs montait de la rue et retombait iiulistinctement sur celte autre cohue, qui ne diUérait de la première que par le rostume, et qui, sous son velours, i;acbail tout autant que l'autre sous ses haillons une soif sans bornes de sanglantes émotions et l'insensé désir d'épier la mort dans l.^s suprêmes convulsions d'un homme à l'agonie- — Il y eut des voiles trop diaphanes et des éventails trop étroits. PIhs d'un noble nom fut jeté en pftiure au bruyant parterre qui s'agitait dans la boue, et telle lady courba la tête sous l'énergique réprobation de la justice populaire.

Mais ce fut de la part de ces dames délicatesse exagérée, je pense. Ne faisaient-elles pas ce que tout le monde fait à Lon> dres? — Est-il permis de n'avoir pas vu pendre un homme en sa vie? — Et parce qu'on est jeune, riche, noble, belle, aimée, doit on se priver de ces poignantes jouissances qui met» tent la populace en ivresse?

Oh I milord, ces voiles de dentelles et ces brillans éventails sont encore là devant mes yeux! Je vois sous ces masquer gracieux d'. gracieux visages, et ces visages me répugnent et m'indignent plusencce que les faces hâlées , bronzées, avides rie contempUr la mort, avides franchement et crûment, qui grimaçaient rie toutes parts autour de moi.

Si j'eusse entci du prononcer là le nom de lady Ophelia, j'aurais repoussé depuis, moi, pauvre fille, son amitié de grande dame et je ne lui aurais point permis de m'appeler sa sœur.

Se,;t heures et demie étaient sonni^es depuis quelques minutes. Le moment approchait. — Un profond silence se fit dans la foule. La cohue fut prise de cette anxiété qui précède tout spectacle attendu, anxiété qui ressemble à du recueillement et qui n'est que le paroxysme de l'impatience. On se 'ai sait dans la rue, on se taisait aux fenêtres, on se taisait sur les toiis, où pullulait, pressée, une autre foule presque aussi nombreuse que celle de la rue.

À huit heires moins un quart, un carill?n lent et lugubre tomba du clocher du Saint-Sépulcre. En même temps, deux hommes velus de noir montèrent les degrés de l'échafau-J et d ''posé en t sur l'estrade une longue boîte.dc snpin. — La cloche soiiuait le glas furèbre de mon père, et cette boîte, apportée par les hommes vêtus de noir, était le cercueil de mon père.... Il courut un frémissement dans la foule.

— Enfifi ! er.fin ! disait-on.

N'était ce pas là, milwd, un digna complément à l'éducation que m'avait donnée Ismaïl, et ce' que je voyais ici du monde, joi t à ce que J'avais vu à Old-Court et au Clubd'Or, n'était il pas uac sorte de conflrmatioa des enseignemens de mon père?...

Je pensai aies, — e' je l'ai pensé lengtemps, — que le mal srui habite au cœur de l'homme. Et il m'a fallu entendre votre noble parole, Brian, et celle de ma chère Ophélie, pour Voir autre > hose ici bas que l'enfer.

Le glas so nait depuis dix minutes environ lorsque s'ouvrit la porte de la D. tte. De celte porte à la plaie forme de l'échafaud, on avait jeté une sorte de pont-Ievis iiu:ljné. — Tout le monde se dressa sur la pointe des pieds. Aux fenêtres toutes les tètes se peiichiVent. Toks les regards s'dancèrent ardemment curieux au delà de celte porte qui venail de s'ou vrir.

Le premipf personnacre q«i parut fut nn ministre, portant unebible à la main Ce ministre était l'orrfînaire • de Newgaté, qui franchit la pale-forme sans se retourner. Après lui venait tsmaïl. — Mon père était très pâle, milord, mais aucun troub'e ne paraissait sur sa physionomie, qui gardait son expression de raillerie amère et sarrasiique. Il franchit le pont-levis d'un pas ferme et s'arrêta au milieu de l'extrade.

Ses poignets étaient réunis à l'aide de menottes de fer, et une forte corde, qui Hait ensemble ses coudes par derrière, achevait de rendre tout mouvement de ses bras impossible. Sur la saillie de ses coudes ainsi retenus, reposait une corde roulée, dont l'extrémité, terminée en nœud coulant, était passée autour de son col nu.

— Le voilà ! le voilà ! disait-on tout bas autour de nous.

— C'est un scélérat effronté I

— Il mangeait de la chair humaine dans une chambre ei^ il n'y avait ni fenêtres ni portes, le mécréant I

— Ah I Dieu soit béni ! celui-là méritait d'être pendu deux fois.

Toutes ces voix, réunies mais contenues, fbrmaient an murmure sourd à peu près semblable au bruit du vent passant parmi les arbres d'une forêt. — Au-dessus de ma tête OH parlait plus bas encore, mais j'entendis une voix de femme qui disait:

— Cet homme a de belles épaules.

Mon père s'était arrêté à quelques pieds de l'arbre du gibet, auprès du cercueil ouvert. Il se baissa pour îe considérer de plus près, puis il le repoussa d'un coup de pied dédaigneux. Le cercueil glissa sur la sciure de bois dont était saupoudrée l'estrade jusqu'au bord de la plate forme. — Mon père se redressa et parcourut la foule d'un regard assuré.

— Quel coquin endurci ! disait-on dans la cohue.

— Il a quelque chose de romanesque dans le regard, murmura la voix de la fenêtre; — c'est un bel homme I

— Eh! mi'ady, laid ou beau^ répliqua la voix grondeu^ et cassée d'un vieillard; ce ne sera bientôt plus que le cada* vre d'un juif pendu!

L'ordinaire de Newgate avait cependant ouvert sa bible ei en lisait, comme par manière d'acquit, quelque passage» Ismaîl ne l'écoutait pas. Au bout de quelques secondes, ij fronça le sourcil et ordonna au prêtre de s'éloigner. Celui-ci dont la charité évangélique ne semblait pas très ardente, sa le tint pour dit, mit sa bible sous son bras ei §t retraite à gauche de la potence.

Jp ne saurais vous dire, milord, d'où étaient sertis les exécuteurs, mais je les vis tout-à-coup sur l'estrade, derrière le condamné.

Le glas sonnait toujours à l'église du Saint-Sépulcre. — J'entendais dire autour de moi qu'une minute encore et tout serait fini I

Il courait par la foule comme un vent de fièvre. Tous ces visages d'Anglais, d'ordinaire si flegmatiques, agitaient chacun de leurs muscles en de bizarres contorsions. Les uns remuaient les mâchoires sans patler. D'autres avaient la bouche grande ouverte avec un stupide sourire sur la lèvre; d'autres, les sourcils froncés, les narines tendues, semblaient savourer laborieusement leur jouissance- — Oh ! milord, je n'exa;ère peint, et l'amertume de mes souvenirs ne se met pas ici à la place de la réalité: c'était du bonheur qu'il y avait dans tous ces yeux brùlans. Old Bailey était en fête, et nulle autre part dans Londres il n'y a tant d'heureux que devant Newgate le jour d'une exécution!

Mon père, cependant, après avoir parcouru des yeux la foule qui couvrait le bas d'Old-Bailey dn côté de Ludgate- Hill, releva son regard vers les fenêtres où s'encadraient mille têtes avides et sembla y chercher quelqu'un. Son œil

* The ordinary. On nomme sinsi l'aumùnicr proteslant de Newgate, chargé d'assister les condamnés à leurs derniers m»mens.

PADL FÉVAL.

s'arrêta au coin de Fleet-Lane, et je crus remarquer que son front s'inclinait légèrement en un imperceptible salut.

Il reporta aussi lot son regard vers la rue, et nous aperçut enfin en face de lui.

Un éclair de joie sauvage illumina instantanément ses traits pilis à la vue de Roboam,qui étendit ses bras vers lui en pleurant. — Mon père me lit, comme toujours, un signe de tête amical et sourit doucement en me regardant.

Roboam était réduit à un état de détresse qui arrachait h compassion. Toute la nuit, sa douleur s'était manifestée énergiquemcnt, mais depuis l'apparition d'Ismall, c'était chez le pauvre muet une sorte d'agonie. Il râlait sourdemi'nt ; des larmes brûlantes coulaient de ses yeux, et sa main convulsivement crispée labourait sa poitrine.

L'exécuteur dit un mot à voix haute. On apporta une échelle qu'il appuya contre le bras traversier du gibet. Celte échelle, dont il gravit les degrés, lui servit à fixer en haut le bout de corde qui reposait naguère sur les coudes garrottés d'Ismaïl.

Cela fait, l'exécuteur redescendit; on ôfa l'échelle.

La corde pendait maintenant au cou d'Ismaïl; — un geste du bourreau, qui s'était placé auprès du ressort retenant la trappe dans une position horizontale, allait sufiSre pour le lancer dans l'éternité*.

A ce moment suprême où les conversations avaient cessé de toutes parts, où l'on n'entendait d'autre bruit que le pénible souffle de trois mille respirations haletantes, le soleil, levant son disque voilé par le brouillard derrière Old-Bailey, jeta un rougeâtre reflet aux fenêtres hautes des maisons situées vis à-vis de Newgate.

Ismaïl tressaillit. — Il regarda d'abord ce rayon de soleil avec mélancolie, puis, voulant voir sans doute l'astre luimême pour la dernière fois,il se retourna vivement ; — mais Newgate dressait derrière lui le sombre écran de ses mu railles.

Mon père courba la tête. — Sa réselution parut sur le peint de fléchir.

— Cheer up ! (courage I) cria en ce moment une voix grave et retentissante qui partait d'une fenêlre à l'angle de Fleet- Lane.

Tous les yeux se tournèrent de ce côté. — Mon père salua légèrement ; — puis sa tête se releva, hautaine, et, se tournant vers nous, il Ht à Roboam un signe d'appel.

L'heure fatale allait sonner dans deux ou trois secondes.

Mais il n'en fallut qu'une à Roboam pour franchir d'un seul bond la barrière qui était devant lui, renverser les policcmen placés sur son passage et sauter sur la plate-forme.

La foule, stupéfaite et vivement impressionnée par cet événement inattendu, le vit bientôt aux côtés d'Ismaïl, dont les fers, limés d'avaace, cédèrent à un brusque mouvement.

La coiiue, oublieuse de sa haine, cria bravo, pante que l'incident promenait d'être dramatique. Les mouchoirs s'agitèrent aux fenêtres, et la voix de Fleet-Lane répéta:

— Chcer up 1

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