‹ Musée littéraireChapitre 57 sur 170 · THE LAUNCH INTO ETERNITY · texte numérisé non relu

THE LAUNCH INTO ETERNITY

Le mouvement de Roboam avait été si rapide que nul n'anit songé à s'y opposer.— L'exécuteur, pétrifié, le regardait avec des yeux siupides et ne bougeait pas.— Ses aides étaient déjik en bas de l'échafaud ,

* The launeh into etcmily; le saut dans l'éternité. Celte erprev sion, qui dans la bouclii- du Snsannah pourra sembler au lecteur em|ibaU(|uc et prcicoiicu^e, u'a aHcuuuuient ce caractère ULob» dres. C'c:>l UDO locution proverbiale.

Je ne sais pas, milord,si mon père eût pu essayer avec succès de s'enfuir. La foule paraissait le croire et éclatait en frénéliques acclamations. Des projectiles de toutes sortes commençaient à tomber sur la p&iice. Il y avait menace d'émeute.

Mais mon père ne tenta point de s'enfuir. Ce n'était pat pour cela qu'il avait appelé Roboam; Au moment où celui-ci saisissait la corde pour lâcher le nœud coulant, Ismaïl, qui avait mis sa main dans son sein, en retira un court poignard, — le poignard apporté sans doute par le docteur Moore, et le ploigea furieusement dans la poitrine de Ro> boam.

Reboam tomba raide mort, entre mon père et le bour* reau *.

Ismaïl se tourna vers la fenêtre de Fleet Lane, brandit le poignard sanglant avec triomphe, et cria:

— r/;ûnAj/ou (merci), milord I

L» fou'e avait poussé un long cri d'horreur.

En ce moment, huit henres sonnèrent au beffroi du Saint- Sépulcre. L'exécuteur, plutôt par hiibitude de son métier que par réflexion, car il semblait frappé de stupeur, pressa du pied le ressert. La trappe bascula, la corde se tendit, la moitié du corps d'Ismaïl disparut da s le trou.

San visage se contracta, fUis demeura immobile. — La corde tendue se détordait lentement et imprimait à ce corps qui n'était déjà plus qu'un cadavre un meuvement de rotation affreux à voir.

Je fermai les yeux, milord, mes jambes fléchirent. Je sentis comme une main de glace étreindre men cœur.— Ensuite je ne vis plus, je ne sentis plus rien...

Susann^h s'interrompit. Brian, le cœur serré par le récit de cet horrible drame, garda le silence.

Dans le cabinet noir, la petite Française tremblait de tons "ses membres et murmurait des exclamations de terreur.— Tyrrel lui-même semblait ému outre mesure, et, en un moment où son corps vacilla, chancelant, comme s'il allait tomber, Maudiin sentit couler du front de l'aveugle sur sa main une goutte de su' ur glacée.

— Oui, murmura-t-il enlin après un silence; — ce fut ainsi I... Elle n'a rien oublié... pas même le coup de couteau... Roboam ne méritait pas le coup de couteau,- mais ce diable de docteur Moore... Vous m'écoutez, Maudliul... Pourquoi épiez-vous mts paroles, misérable femme!... Ne savez-vous pas qu'on s'empoisonne par les oreilles quelquefois, et que des gens sont morts pour avoir trop entendu I

— Milord... balbutia la peii te Française.

— Silence!.. INTa-t-elle pas dit que la corde tourna, Maudlin?.. tourna leni'^ment !.. On dut voir le cadavre suivre, inerte, le mouveu:ent de cette corde maudite... Ce dut être aflreux... affreux!

Il passa la main sous sa cravate, comme si le soufOe lui eût manqué tout-à-coup.

— Une corde aulour du cou, Maudiin, reprit il d'une voix strangulée ; — vous figurez vous le mal que cela peut faire?

Maudiin le rcgardaii éionnée.

— Ma foi, répondit elle en riant, je n'ai jamais été pendue; milord, — et vous ?

Tyrrel se leva et redressa sa taille dans toute sa hauteur.

— Moi? prononça t-il avec égarement; — moi?.. Ohl Maudiin, ce devait être hideux de voir ainsi tourner ce cadavre!...

Ces paroles étranges contrastaient tellement avec l'impassibilité habituelle de l'aveugle, que la p?ii e Frariçaisu eut un instant l'idée qu'une folie soudaine venait de le saisir. Mais au moment où cette idée lui traversait l'esprii, Tyrrel se rassit paisiblement et d t du ton le plus naturel :

— Sur ma foi, Maudiin, cet Isniaï Siiencer tourna comme un tolon... El chaque fols que j'ai vu pendre, cette pirouette poslliumem'a toujours fait un effet d'enfer... Remarquez la pirouette, Maudiin, à la prochaine occasion.

* Une scène analnjiuc ont lieu à Glascow en 1797. Lambcth Fisher M'Dougal, mnntagnurd du clan de Dougal, assassina sur l'éciiafaud Fergus M'Dougal, son cousin.

LES MYSTÈRES DE LONDRES

l'iô

—Lorsque je recouvrai connaissance, milord, reprit Susannah, le soleil Aiait au-dessus de Saiiii-Paul. La funèbre décoration avait compléieinent disparu ; la fou'e s'éiait écoulée et les eharrettes des approvisionneurs montaient et descendaient comme de ceutume le triste entonnoir d'Old- Bailry.

Je m'éveillai parce qu'un policeman venait de s'apercevoir que j'entravais la voie publique et me secouait rudement.— Il y avait deux ht-ures que j'étais là. Plus de mille personnes avaient passé prés de moi, mais vous savez, milord, qu'à Londres la cbariiè se borne à ne point mettre le talon sur la tétedu malbeureux gisant sur le pavé. F <ire un pas hors de son chemin esi dr jâ beaucoup pour ces gens affairés, va^-saux de l'avarice en qui l'égoïsme a pris des proponio»» si monstrueuses que leur univers est en eux ei que leur âme myope ne voit goutte à deux pas de soi!... Âh I je sais Londres, milord I — J'y ai tant souffert I

Il me sembla que j'avais fait un rêve extravagant dans son horreur. D'instinct, je me dirigeai vers notre chambre de Farringdon-Slreei, mais avant d'y ëire arrivée, la conscience de ce qui s'était pa^sé m'était déjà revenue.— Mon père et Boboam! — JVtais seule au monde, seule, milord, moi dont on avait prolongé l'enfance, moi qui ne savais rien, sinon quelques choses infâmes ou frivoles...

J'avais pensé à vous bien souvent depuis notre départ do Goodman's Field, mais en ce moment l'id.'^e de mon abandon m'accablait. — Moi aussi, comme le pauvre Roboam, le regrettais mes jours d'esclavage...

Je passai deux jours enfermée dans ma chambre. J'avais peur du dehors. Tout était pour moi l'inconnu, et l'incounii effraie. — Au bout'de ce temps, un espoir insensé traversa mon esprit. Cet espoir ne pouvait venir qu'à moi, milord. ignorante et dépourvue de toute notion sur la vie. Je résolus de vous chercher, afin de vous dire que je vous aimais.

Brian lui prit la main, qu'il serra doucement entre los siennes

— Que n'êtesvous venue, Susannahl interrompit-il.

•—Je vous al cherché pendant six mois, milord. Londres est bien grand, et vous vous cachiez parce que ceux qui vous avaient prêté de l'argent voulaient vous mettre en prison.

— C'est vrai, murmura Brian, c'est vrai I La main mystérieuse qui emplit ma bourse ne s'était pas mise encore entre moi et mes créanciers.

Tyrrel se prit à rire.

— Avez-vous entendu parler, Maudlin, demanda-t-il, de ces hardis coquins qui font pacte avec le diable? — Pourquoi celte question, milord?

— Que l'enfer confonde votre curiosité incurable, Mdudlin!... C'est ce beau seigneur qui me fait penser à cette vieille histoire... La main mystérieuse dont il parle est quelque chose comme le diable, — et vous savez que le diable finit toujours par tordre le cou à ses cliens tôt ou tard...

J'appris que vous demeuriez dans Cliflbrd-Street. Brian, disait pendant cela Susannah ; — voila tout ce qu'on sut me dire. Durant six mois, je vins tous les jours dans Clifl'ord- Street. Jamais je ne vous rencontrai. — Ce ne fut pas la patience qui me manqua, milord; quand je ne revins plus, c'est que je ne pouvais plus venir.

Un soir, au moment où je rentrais dans ma chambre solitaire, on me demanda le prix de mon loyer. Je n'avais plus rien. On me chassa.

Londres est brillant et splendide au commencement de la nuit Je n'eus pas peur d'abord. L'indifférente et apathique somnolence qui s'emparait de moi dès qu'il ne s'agissait pas de vous me soutint alors comme elle nie soutint bien souvent depuis.— l'allais le long des magasins luxueusement éclairés de Fleet-Street, j'allais sans penser et sans craindre. — Si près de l'opulence, mon Dieu ! quelque chose vous empêche de redouter les dernières extrémités de la misère. De moins ignorans que moi s'y sont laissé prendre, je pense, et, à Londres, le malheureux qui meurt d'inanition se refuse jusqu'au bouta croire qu'une telle mort soit possible.

Et GombieD meurent pourlaul ainsi cliatiue jourt — Maid

tout abonde autour de votre agonie. — Il semble que vous n'auriez qu'à étendre la main pour prendre, qu'à ouvrir ta bouche pour être rassasié. On espère toujours; la mort vient: on rend le dernier soupir à deux pas d'une table doit les miettes seules vous eussent sufli à prolonger votre vie...

Les miettes! Qui donc peut refuser de jeter à la misère exténuée ce dont nul ne veut plus?

On a ses chiens, milord...

Je descendais Flcet-Sireet au hasard , pensant à vous sans doute : n'était-ce pas alors comme aujourd'hui mon uni(|ue pensée? L'heure avançait. Quand j'eus dépassé Church-Yard, je vis les magasins se fermer les uns après les autres.

Pour la première fois je me demandai où j'irais chercher un asile.

Au coin deCornhill un homme m'aborda; il me dit que j'étais belle, et me demanda si je voulais le suivre dans sa maison. J acceptai sans hésiter, et ne pris point la peine de dissimuler 'ma joie. — Mais en chemin cet homme me parla de telle sorte que je dus le quitter.

J'avais en moi quelque chose qui suppléait à mon ignorance , milord , c'était mon amour. L'idée de me vendre à autrui n'avait rien en soi qui me répugnât aulremeiit que par rapport à vous. La honte vague et confuse qui soulevait mon sein ne m'eût point arrêtée. — Mais vous étiez là , toujours , entre moi et l'abime. Une voix dans mon cœur me criait saDS cesse : Mieux vaut mouTi^...

Minuit vint. Les passaiis se (ireiit plus rares. Les magasins fermés ne présentaient plus que le sombre bois de leurs clôtures, au lieu des étincelanlés clartés du gaz. J'avais faim, et j'étais accablée de fatigue : je me couchai au pied de la grille de Saint-Paul , et je m'endormis.

Avant le jour, je m'éveillai, glacée, paralysée, incapaMe de me mouvoir. Un watchnian ' passa : je l'appelai, et je lui dis que j'avais faim.

— Oh ! oh ! me dit cet homme en m'entrainant sous un réverbère, — vous êtes pourtant jolie, ma fille... Comment diable pouvez-vous avoir faim?

Je chancelais , et ma tète alourdie vacillait d'une épaule à l'autre.

— Mais peu importe, reprit le watchman , vous êtes peutêtre une honnête fille, après tout, — bien que les honnêtes filles soient rares à Londres : — je vais vous conduire à une maison d'asile.

Il me prit suus le bras, et, me soutenant de son mieux, il •"e mena en efl'et dans la maison des pauvres de la Cité , où

on me reçut sans difficulté aucune.

Des secours me furent iinnu-dialcmenl prodigués. Je me crus sauvée. Oh ! combien je me repentais d'avoir pensé qu'à Londres nul n'avait de compassion pour ceux (jui souffrent. Ici, je trouvais la compassion organisée, la charité soumise aux règles d'une vaste administration et exercée sur une immense échelle. .

Voilà ee iiue je me disais, milord, et mon cœur était pleii» d'une gratitude infinie.

Mais le lendemain, vingt-quatre heures juste après l'instant de mon entrée, un des employés de la maison m'ouvrit la porte et me pria de sortir. ^ ingt-cpiatre heures ! tel est le répit (jue la charité de Londres donne aux malheureux qui vont mourir. Vingt-quatre heures! le temps de se reprendre un peu à la vie, le temps de ressaisir à la hâte (juclques forces pour lutter encore et souffrir quelques jours de'plusl

C'est la loi.

— Vousêles jeune et forte, me dit-on, travaillez!

Que j'aurais voulu obéir, milord, et travailler! Mais j'ai su depuis <|ue des femmes fortes, habiles, et rompues au labeur depuis l'enfance, ne peuvent gagner à Londres de quoi acheter du pain. Moi, j'ignorais jusqu'à la signification prédse du mot travail. — J'avais travaillé pour apprendre les langues, travaillé dev.-'nt mon piano et devant ma harpe —

Etait-ce cela dont voulait parler l'homme de la mai.son d'asile?

Un jour se passa, puis deux jours. — La laim revint plus terrible... Ohl milord, au milieu de ces misères se place ici

* Il n'y avait encore alors que des waichmen dans la Cité.

PAUL FEVAL.

pour moi un doux, un angi-'lique souvenir. Le soir de ce deuxième jour, je marchais épuisée sur le trottoir de Cheap- 9ide, i-ar je ne m'éloignais guère du centre de la Cité. La fafci commençait ù produire sur moi ses effets ordinaires, — ces effets que j'ai endurés si souvent! — Ma tète était lourde, mes yeux troublés ne voyaient plus la lumière du gaz qu'à travers un brouillard coloré de mille nuances changeantes ; mon front se fendait aux élancemens d'une douleur aiguë.

Je sejitais que j'allais tomber : j'étais tombée ainsi deux jours auparavant.

Au moment oCi je chancelais , n'apercevant plus autour de moi qu'un tourbillon lumineux et confus , une main me saisit par le bras et me soutint.

— Qu'a cette pauvre fille? demanda an même instant une douce voix.

En ces momens , tout choc , moral ou physique , rétablit pour un instant l'équilibre des sens. La surprise me rendit la faculté de voir.- J'aperçus autour de moi deux jeunes misses qui donnaient le bras à un gentleman un peu plus âgé qu'elles. — Les suaves visages de ces deux charmantes tilles sont encore devant mes yeux au moment où je vous parle, milord. Que de bonté dans leurs regards ! que de tendre compassion dans leur sourire! Qu'elles étaient bonnes et qu'elles étaient Jolies!

— Cette pauvre fille se meurt de faim 1 dit le gentleman après m'avoir attentivement examinée.

— De faim ! répétèrent en tressaillant les deux enfans. L'aînée me passa aussitôt ses bras autour de la taille; je

▼Is des larmes dans les beaux yeux de la plus jeune.

— Oh ! Stephen ! s'écria cette dernière , il faut l'emmener chez votre mère.

— L'emmener tout de suite, ajouta l'aînée qui m'entraînait déjà.

Celui qu'elles appelaient Stephen les arrêta et continua de ©'examiner froidement. Il y avait de la bonté dans ses traits, mais une bonté prudente, réfléchie, qui faisait contraste avec sa jeunesse.

— Cela ne sepeutpas,Clary, dit-il enfin; — n'insistez pas, Anna , cela ne se peut pas! Nous ne pouvons emmener celte dame dans la maison de ma mère... mais nous pouvons, nous devons lui porter secours.

Il tira de sa poche une bourse, et me mit dans la main deux pièces d'or.

— Ce n'est pas assez, Stephen, ce n'est pas assez! s'écrièrent ensemble les deux jeunes filles; — tenez, tenez, mademoiselle!

Leurs bourses glissèrent en même temps dans la poche de

ma robe.

Je baisai la main de la plus petite , et l'aînée rae dit : — Notre maison est là, au coin de Cornhill; — le numéro

m'échappa; — quand vous aurez faim , verez !

— Oh ! venez ! répéta l'autre; — Stephen est un méchant, et sa bonne mère vous recevra...

Je n'ai jamais revu ces deux anges, milord. — Plus tard , quand la soulTrance pesa sur moi de nouveau, je cherchai leur maison dans Cornhill , et je ne la sus point trouver. Mais leurs doux noms et leurs charmans visages sont dans mon cœur, et je prie Dieu de me mettre à même un jour de leur rendre tout le bien qu'elles m'ont fait.

Car ce fut pour moi une consolation suprême que de ren- »nlrer par hasard un peu de bonté sur mon chemin. Cela me edonna de la force et de l'espoir; cela rae montra l'avenir t le monde sous un aspect moins lugubre.

J'achetai du pain a^rec l'argent des deux jeunes filles. Quand le n'eus plus rien, je chantai dans ' hfapside,le soir, devant une taverne où s'assfnibl.iienl des marchands de la Cité. On me donna d'abord plus qu'il ne me fallait; mais la foule se groupait autour de moi... — Les hommesdela police me défendirent de chanter.

Ce fut alors, Brian, que l'idée d'une mort volontaire s'empara pour la première fois de mon esprit. Je ne voulais pas accepUr les offres de ces hommes qui spéculent sur la misère ë'une femme, parce que j'éuis à vous , et rien autre chose ne cuvait plus être mis entre moi ei le dénament. — Or, je

savais maintenant ce qu'on souffre avant de mourir de faim , et la peur me poussait ^u suicide.

J'avais vu autrefois un pauvre enfant se noyer dans le lac aux bords duquel j'avais été heureuse durant quelques mois : je m'acheminai vers la Tamise.

Sur ma route , dans une petite rue nommée Water-Streat, je m'arrêtai, fatiguée, et je m'assis sur les marches d'un public-liouse. La maîtresse de ce public-house m'aperçut, et sortit pour me chasser; mais elle avait besoin d'une servante; elle me trouva belle, et les belles servantes sent chose précieuse dans une maison comme les Armes de la Couronne.

Ici Susannah raconta sa vie durant trois mois passés au\ Armes d- la Couronna' , les grossiers travaux auxquels on l'avait condamnée, les privautés des habitués du parloir, les brutales insultes des buveurs du t''p,la tyrannie tracassière, acariâtre, patiente, de mistress Burnett elle-même, qui, pour le pain qu'elle lui donnait, croyait avoir le droit de la traiter en esclave.

Elle arriva ensuite à cette soirée du dimanche où mistress Burnelt, exaspérée, la frappa au visage.

— Je repris mon chemin vers la 'Tamise, Brian, continuat-elle,etcefut au moment où j'allais commettre un crime, — que Dieu eût pardonné peut-être à mon ignorance et à mon malheur, — ce fut à ce moment que je rencontrai l'aveugle Tyrre).

— Ah ! ah I murmura la petite Française qui redoubla d'attention.

Tyrrel garda le silence.

— En ce temps-là, milord, reprit la jeune fille, je vous Pal dit déjà, je ne remarquais rien; il y avait comme un voile sur ma vue; je n'étais sensible à rien autre chose qu'à votre souvenir, qui était tout à la fois mon unique consolation et ma plusamère souffrance; néanmoins, la ligure de cet aveugle, qui venait parfois au public-house, m'avait légèrement frappée. Il me semblait de temps à autre que ses yeux, privés de lumière, se fixaient sur moi de préférence à tout autre objet...

Mais ce soir-là, au bord de la Tamise , j'éprouvai une hallucination étrange et terrible. Pendant que ce Tyrrel me retenait par le bras, la lueur d'une bougie allumée dans une maison voisine passa rapidement sur son visage , et je crus avoir vu....

La belle fille hésita.

— Achevez , madame, dit Lancester avec curiosité.

La petite Française pencha la tête en avant pour mieux entendre; mais en ce moment les deux mains de l'aveugle se collèrent sur ses oreilles et la rendirent sourde.

— Je crus avoir vu le spectre de mon père , milord! dit Susannah en frémissant.

Brian fit un mouvement de surprise.

— C'est étrange, murniura-t-il, — étrange !.. Oh I il y a làdessous quelque ténébreux mystère... Je le pénétrerai, madame I

Tyrrel haussa les épaules avec mépris et relira ses mains, rendant ainsi l'usage de l'ouïe à Mme la duchesse de Gèvres.

Susannah, poursuivant son récit, raconta son arrivée dans Wimpole-Street, le luxe dont on l'avait toul-à-coup entourée et les menaces qui lui avaient été faites. Elle parla de la scène jouée au chevet de Perceval , et prononça même le fameux mot d'ordre : — Gtntleman of the night.

Quand elle eut fini , elle se tourna vers lancester, et fixa sur lui ses grands yeux noirs , dont les paupières se baissèrent bientôt, tandis qu'elle disait doucement:

— Vous savez tout maintenant, milord; je ne vous ai rien caché ; je vous ai ouvert toute grande la porte de mon àme , et c'est à vous de me dire si je suis digne encore de vous aimer.

Brian ne répondit pas tout de suite. — Deux larmes glltr sèrent entre les cils de soie de la belle fille.

— Milord, murmura-t-elle, j'attends et je soUffre... Brian tressaillit et mit passionnément ses lèvres sur la

main de Susannah.

— Madame, dit-il avec tendresse et respect, l'homme que vous aimez vous est redevable , et s'il a droit d'orgueil, c'est

LES MYSTERES DE LONDRES-

f!»-à-vis du reste du monde, et non envers tous qui êtes sa gloire. . Vous avez bien souffert... vous avez noblement souffert. L'or pur deToirecœai ne s'est point terni parmi tant et de si longues souillures ..Oh ! Dieu vous a fait l'âme aussi belle que le visage , Susannah !...

Il mit un genou sur le tapis.

— Voulez-vous porter le nom de Lancester, madame? reprit il toutà-coup avec celle galanterie exquise et rare dont certaines familles, en notre âge bourgeois, ont pu seules garder les chevaleresques traditions.

— Si je le veux, milordl balbutia Susannah; —si je veux être votre femme I...

Elle se pencha ravie et ne trouvant poini de paroles pour exprimer sa joie.

— Venez, s'écria Brian , eh 1 venez, madame; ne restez pas un instant de plus sous ca toit impur... Madame la comtesse de Derby est votre ami»; sa maison vous sera un asile convenable jusqu'au jour qui me donnera le droit de vous protéger moi-mfme... Venez!

Susannah se leva , radieuse.

— Je suis prête à vous suivre, Brian , dit-elle.

Ils se dirigèrent vers la porte. — Mais , au moment où Lantester mettait la main sur le bouton de la serrure, la porte s'ouvrit d'elle-même, et Tyrrel l'aveugle parut sur le seuil.

Derrière lui étaient quatre hommes vigoureux et d'apparence déterminée.

— Vous êtes entré seul dans cette maison, monsieur de Lancester, dit l'aveugle, — vous en sortirez de même.

Susannah effrayée se pendait au bras de Brian.

Celui-ci se dégagea doucement.

Un iiisUot la pensée d'une ItUte sembla lui traverser l'es-

prit. Son œil lança un terrible éclair, et il parut choisir parmi ses adversaires celui qu'il terrasserait le premier. Mais il se ravisa, et répondit en contenant sa voix:

— Soit,sir Edmund, je sortirai seul... —A bientôt, huddme, ajouta-t-il en se penchant rapidement à l'oreille de Susannah; vous ne m'attendrez pas long-temps, je vous jure!

Il passa vivement devant Tyrrel et ses acolytes, descendit l'escalier et s'élança au dehors. Une fois dans la rue, il monta en courant Wimpolc-Street, et entra dans Marylebone. Une fois dans High-Street, il ne s'arrêu que devant le bureau de police.

Introduit sur-le-champ auprès du commissaire , Brian eut avec lui une courte conférence, à la suite de laquelle le magistrat mit à sa disposition un officier de police et une escouade de policemen.

Cette petite troupe, stimulée par Brian , descendit au pas de course vers Wimpole-Strcet. — Une demi-heure tout au plus s'était écoulée entre le départ de Brian et l'arrivée de l'escouade de police devant le numéros.

"L'officier Irappa , au nom du roi.

— Que Dieu bénisse sa très gracieuse Majesté , répondit une voix railleuse par l'une des fenêtres du premier étage.

La fenêtre se ra'enua. — Au bout d'une demi-minute la porte s'ouvrit

La police lit aussitôt irruption dans la maison, tout en gardant les précautions cenvenables. Personne ne se présenta pour résister à ses investigations.

On fouilla le bâtiment de la cave aux combles. — On trouve les meubles ouverts et en désordre , comme après un départ précipité.

Pas un valet, du reste , pas un maître.

Plus de chevaux à l'écurie , plus de voiture sous k reiak^.

La maison était abandonnée.

PAUL FEVA.L.

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