VEILLE
Au premîer étage delà magnifique maison que le marquis ^A Rio-i^aiilo habitait dans Beigrave- Square, se trouvait, outre son appartement privé, une suite de chambres meutiVées avec ce même luxe prodigue et à la fois de bon goût qui faisait d'îrish-House entier un tout homogène et rcellejneni merveilleyx. Ces pièces n'avaient point de destination propre; néanmoins elles n'avaient pas toujours été désertes «lepuis l'arrivée de Rio-Santo en Angleterre, et les bruits da fashion de Londres laissaient planer un vague mystère sur leur desiiiiation.
Un proverbe qui n'd pas le sens commun dit que la voix du peuple est la voix de r>ieu ; mais , si paradoxale que soit la tagetsedes iialions, elle ;i'a pas encore poussé l'extravagance Jusqu'à formuler quehpie vide et banal axiome touchant la noix dessalons. S'il nous était permis de placer noire mot à ce sujet , nous qui n'avons aucune espèce de prétention au titre de fabricant de pensées , nous dirions que c'est la voix 4u diable.
Telle est notre opinion sincère et loyalement exprimée.
Quoi qu'il en soit, le West-End, qui s'omipait énormé- Bentde Rio-Sanlo , mâchait parfois ù vide lorsque ce grand marquis ne faisait ritn d'extracrdinaire pendant vingt-quatre heures. Alors, appel aux imaginations! Deux mille âmes poétiques de ladies rêvaient quatre mille histoires bizarres, dont nn nombre double de dandies se faisaient les éditeurs responsables. Entre deux épisodes de sport, le gentleman rider lui-même trouvaille temps de glisser sa versioo.
Un tailleur ferait sa fortune avec ia millième partie de la publicité prodiguée ainsi à des contes sans queue et sans tète.
Pour ce qui regarde cette portion d'Irish-House, ordinairement inhabitée, dont nous parlons présentement, nous étonnerions profondément le lecteur si nous mettions sous ses yeux la moitié des hypothèses hasardées par les misses et les ladies du haut fasi.ion sur ces chambres vides.
La œoins bardie de ces «uppositions fut émise par l'RonO' rable Cicely Kemp , fdle cadette du comte de Drummolon- Castle, laquelle dit un soir, en secouant les longues boucles blondes qui jouaient le long de ses joues d'enfant , que Rio- Santo avait là un harem soigneusement colligé dans les cinq parties du monde.
L'honorable Cicely Kemp allait avoir dix -sept ans dans enze mois.
L'idée eut quelque succès, un succès d'estime ; mais elle fut détrônée par la brillante invention de lady Margaret Wawerbembilwûodie, qui prétendit que le marquis possédait douze chambres de ptain-pied, ornées chacune de vingt-quatre portraits de femme.
Ces deux cent quatre-vingt-huit portraits étaient ceux des principales maîtresses de Rio-Santo, suivant lady Wawerbembilwoodie.
On trouva le mot prit cipales sublime. —De fait, ce mot donnait au calcul de lady Margaret une portée gigantesque.
Quoi qu'il en soit, c'est dans l'une de ces chambres où nul des nobles amis de Rio-ïanto n'avait jamais pénétré, que nous le retrouvons.
Cette pièce n'avait aucun rapport avec l'idée que s'en faisaient les imaginations exaltées de nos ladies. On n'y voyait qu'un seul portrait de femme, et il n'y aurait point eu de place pour en mettre vingt-trois autres, car !a chambre avait peu d'étendue, et deux grandes glaces, qui tranchaient sur les mats reflets d'une tenture de velours sombre, en occupaient presque toute la largeur.
Le portrait de femme était suspendu entre deux croisées dont les épais rideaux abaissaient leurs plis jusqu'à terre-
LES MYSTERES DE LONDRES
Vis-A vis dH portrait il y avait un lit. Perrière les hileaux du ^il on entendait la stridente res|)iration d'uH être liuinain aux prises avec la fièvre.
Une lampe, recouverte d'un abat-jc ur, brûlait sur la table, et sa clarté voilée luttait contre 1rs premiers rayons du jour, qui eonimençaient à donner de la transparence aux draperies rabattues des fenêtres.
Rio-'^anlo était assis au pied du lit, dans un fauteuil.
C'était une belle et douce femme que celle dont le portrait apparaissait vaguement aux lueurs ennemies de la lampe mourante et du jour naissant. Une expression de bonté touchante qui dominait dans sa physionomie n'en excluait ni la noblesse, ni même cet attrait fugitif et enviable que les experts appellent \epiqiinnt. Elle semblait fort jeune et portait le costume des misses du gentry à l'époque de nos dernières luttes contre la France.
Le costume de18i5, disgracieux en soi et fatal aux femmes ordinaires , comme le peuvent prouver surabondamment les divers portraits de ce temps, a néanmoins quelque chose de virginal cl rie naïf qui va bien aux beautés jeunes, riantes, suaves , dont le front d'enfant se couronne d'une candeur presque pastorale Ces cheveux courts et bouclés, ce corsage haut, sans plis, relevant le sein et s'ajuslanl à une robe dépourvue de draperies, cadrent mal avec les grands traits, et jettent du ridicule sur ces visages de reines ipii ont besoin de l'éclat satiné des bandeaux, des reflets alternés des tresses ou de ces longues masses de boucles élastiques auxquelles peuvent seules suffire les opulentes chevelures de nos dames, et qu'on nomme pour cela des anglaises sur le continent. Il faut encore à ces visages les larges plis d'une robe disposée selon l'art, depuis que ne sont plus à la mode les lignes sévères de la draperie anticpie.
La jeune fille du portrait eût été plus belle encore peut-être avec notre costume moderne , mais sa toilette de t8i3 lui allait bien. Ses cheveux , d'un brun clairet comme indécis, bouclaient, légers, presque transparens, sur le plus harmonieux front qu'on puisse voir. Ses yeux, sa bouche et son sourire étaient ceux d'un enfant , mais d'un enfant que fait réver le premier vent d'amour , et qui va s'éveiller femme. Ii y avait de la finesse et delà raison dans l'ingénuité de son regard, qui promettait une âme à la fois ferme etdouce et tout un charmant ensemble de pureté, de soumission féminine , de franchise et de réflexion.
Un poète se fût en vérité pris d'amour pour cette ravissante tille, rien qu'à voir son portrait ; mais il y avait le costume qui était une date. —Cette ravissante tille était une femme maintenant; quinze ou dix-huit années avaient passé sur la fraîcheur veloutée de ces joues, et peut-être y avait-il à présent des rides ù ce front si brillant et si plein.
Chacun a pu rencontrer en sa vie de ces fugitives et indéfinissables ressemblances qui frappent vivement ù un moment donné pour disparaître ensuite. Op les cherche : elles n'existent plus , et l'on pourrait même dire que plus on les cherelie , mieux elles nous échappent. De guerre las, on renonce ; on se persuade que ce rapport entre deux objets qu'on voit actuellement dissemblables n'exista jamais. Ce lut une erreur de l'imagination, une lantasmagorie, un rêve... Puis, tout-àcoup, lorsqu'on n'y songe plus, la capricieuse ressemblance reparait plus frappante; elle vous saute aux yeux; impossible de la méconnaître. ,
Qui peut produire cela? Bien des choses assurément. Le Jour frappant les traits d'une 'certaine façon et mettant en relief certaines lignes d'ordinaire elTaucs, — le costume, la coilïure, un air de tête, un geste, un rien, — et aussi, et surtout, un sentimentpassant subitement du cœur sur le visage. • Il n'en faut pas davantage, et la ressemblance s'évanouit comme elle était venue. Fille du hasard, elle ne reviendra que si le hasard la ramène.
• Aussi, nombre de gens se brisent la cervelle, se torturent U mémoire pour se rendre compte de ces passagères ressemblances qui les frappent soudain et qu'ils n'avaient jamais aperçues; ils se demandent laborieusement ."i qui ressemble cet homme, à qui ressemble cette femme, qui ressemble posititeioent i quelqu'un de leurs connaissances. Us cherchent et
ne trouvent point. Comment trouveraient-ils? Hier il y avait un abîme entre le modèle et la copie; demain, cet abime, fortuiiereent comblé, sera recreusé plus profond. Ces deux visages, auxquels un jeu de lumière, un sourire, une boucle dérangée, donnent une mutuelle et surprenante analogie, sont notoirement dissemblables : c'est le blanc et It noir, le beau et le laid.
Ceci expliquerait parfaitement pourquoi la plupart des ressemblances sont lour-à-tour établies et contestées. Il n'en est point de si impossible à méconnaître, qui, proclamée, n'ait fait hausser les épaules et soulevé quelque protestation.
A coup sûr, si nous avions rassemblé dans la chambre où veillait monsieur le marquis de Rio-Santo toutes les jeuftes femmes qui jouent un rù'.e dans notre histoire, et qn'iin de nos lecteurs, admis dans ce huis-clos, eût pu les comparer l'une après l'autre au portrait récemment décrit, nous voudrions faifc la gageure qu'aucune d'elles ne lui eût semblé avoir le moindre rapport avec la peinture...
Mais c'est que Susannah ne souriait guère en l'absence de Brian de Lancester,et nous supposons Brian de Lancester absent.
Appelons-le. — Dès qu'il parait, le charmant visage de U belle tille s'éclaire, son œil s'allume, son front rayonne: on dirait qu'une divine auréole vient couronner sa beauté.
Cette auréole, c'est le sourire. •
Or, maintenant, regardez Susannah souriante et regarder le portrait. N'ya-t-il pas entre ces deux figures de caractères si dilTérens une frappante ressemblance? Le sourire commun les rapproche; on dirait deux sœurs à présent. Ce qu'il y a de doucement mélancolique dans le sourire du portrait concorde avec l'arrière-nuance de tristesse que la belle fille garde jus(iue dans son sourire. La rêverie de l'une est la gaîté de l'autre. Leurs traits diflèrent, et aussi l'expression de leurs traits, car l'une a la grâce débile de l'enfance et l'aulrc déjîi le charme hautain et noble de la femme forte, mais chez toutes deux rayonne la naïveté du premier âge. Seulement, nous le répétons une fois encore, c'est la mélancolie de la jeune fille du portrait qui ressemble à la gailé de Susannah.
Et comme la jeune fille du portrait parait être de celles qui souriewt franchementd'ordinaire, dans une demi-minute, Susannah ne lui ressemblera plus...
Ces choses sont fugitives. Elles importent peu. On les jugera certainement frivoles. — Bon Dieu ! miladies, que vous devenez sérieuses depuis (ju'une demi-douzaine de professeurs français viennent vous enseigner, chaque saison, l'algèbre, l'histoire et l'astronomie ! Prenez garde, au nom du ciel! le sérieux enlaidit, et lorsque ces professeurs indiscrets retournent en France, Paris entier, saisi d'une indicible horreur, apprend que lady Drummond compose des vers grecsavec une facilité lamentable; que la comtesse d'Aboyne résout des équations d'un degré fabuleux, et que miss Elmina Elliot, larose fille du comte de Saint-Germain, partage ses gracieux loisirs entre la trigonométrie et le calcul différentiel.
Et Paris bat dos mains avec moquerie, mesdames, et sa vieille jalousie, heureuse de se satisfaire en ceci, confond la plus belle moitié de notre joyeuse Angleterre sous l'odieuse, l'outrageante, l'abominable épithète de b?s-bleu.
Or, si vous saviez, miladies, ce que c'est à Paris qu'ui bas-bleu I...
Mais nous sommes dans Belgrave-Square où jamais basbleu parisien ne posa son pied crotté.
Vis-à-vis du portrait, comme nous l'avons dit, se trouvait un lit, dont les rideaux enlr'ouverts laissaient passer le râle fiévreux d'un malade.
Lorsqu'un souffle de vent faisait monter tout-à-cofp et briller davantage la fiamme affaissée de la lampe, l'œil apercevait, au fond de l'alcove, le masque l.âve et amaigri d'un homme. Cet homme ne dormait pas, mais la soulirance qui pesait sur lui l'enchaînait, immobile, ù sa couche. Ses yeux s'ouvraient par intervalles, tantôt ardens et rouges dans la profondeur de letrs caves orbites, tantôt abattus, éteints,
PAUL FËVAI..
morU, sous le plomb d'une paupière laborieusoment soulevée, il eûiétéfoftdlfficiie de distinguer le détail de ses traits, car outre l'obstacle résultant du milieu obscur où se montrait vaguement cette ligure ravagée, une barbe épaisse la couvrait presque entièrement.
Le marquis de Rio-Santo, assis dans un fauteuil à l'endroit où s'ouvraient les rideaux relevés, contemplait le malade avec inquiétude, et semblait être en proie à une fièvre presque aussi intense que la sienne.
11 était paie et réduit ù un état de complet épuisement. Ses paupières, bleuies par la fatigue, ressortaient entre la blancheur maladive de son front et la bordure enflammée de ses yeiw. Son corps, trop exquis dans ses proportions pour n'être point doué d'une vigueur peu commune, s'alfaissait, sur lui-ni("me, comme si toute force l'eût abandonné. Il respirait péniblement et sa plivsionomie exorimait une amère tristesse.
Sept heures sonnèrent à la pendule d'une chambre voisine. Rio-Santo fit un effort pour se retourner et regarda la fenêtre.
— Encore une nuit de veille après une journée a'oisiveté, murmura-t il : — cet homme dit vrai... il me tuera!
Une convulsion soudaine du malade agita brusquement les •ouvertures.
— Toutes deux !... toutes deuxl cria-l-il d'une voix caverneuse.
Rio-Santo se leva et passa sur le front du malade un mouchoir imbibé d'eau fraîche et de vinaigre.
— Toutes deux!... toutes deuxl dit encore celui-ci dont la voix s'aSaiblit pour s'éteindre en un murqiure kidistinct.
— Toutes deuxl répéta Rio-Santo comme s'il eût cherché à lire sur le visage du malade un commentaire à cette parole — Voila six jours qu'il répète ces mots sans cesse... .Je ne puis deviner quelle est sa pensée...
Il joignit les mains et un découragement plus amer se peignit sur ses traits tout-à-coup.
— Oh! ma pensée, à moi, reprit-il, ma pensée !... IWoi qui depuis quinze ans n'avais pas perdu une heure, voilà que je perds six jours au moment où chacun de mes jours pourrait valoir une année !... Pauvre Angus! Il souffre, — et il est son frère à elle que tant et de si longues traverses n'ont pu me faire oublier !... 11 faut bien que je lui sois en aide moi-même, puisque l'intérêt de ma sûreté éloigne tous les secours de son lit de souffrances... Oh! ce que je fais est nécessaire : — mais je donnerais un an de vie pour avoir le droit de quitter ce lit durant vingt-quatre heures!... Vingtquatre heures! Il aurait le temps de mourir douze fois!
Il se laissa retomber dans le fauteuil.
— Mon Dieu ! poursuivit-il après quelques secondes de silence et d'une voix que l'émotion faisait trembler; — ceux-là sont bien heureux et doivent être bien forts qui, pour accomplir une noble tâche, s'efforcent au grand jour et n'usent que de moyens avouables... Ceux-là doivent avoir au cœur une indomptable puissance qui, rappelant leurs souvenirs, ne voient au fond de leur mémoire qu'actions loyales et généreux dévoùmeiis... mon but est grand... grand el sublime! ajouta- t-il en relevant soudainement la tête ; — mais j'étais si faible 1 11 y avait entre ce but et moi (ant d'obstacles impossibles à Iranchir... Oh! j'ai failli... et, une fois lancé hors de la route directe, je me suis laissé dériver au courant de mes passions folles... Je me suis reposé de mon gigantesque labeur en de gigantesques orgies Je n'ose regarder
en arrière dans ma vie Pour rester fort, il faut que mon
œi» soit sans cesse tixé eu avant il faut qu^, fuyant mon
passé, je me réfugie dans l'avenir... il faut que je iiiarche... Et voiu que je m'arrête, mon Dieu I et voila <|u'un liomuie tombe en travers de ma route!... Un homme qui est mon frère et doi.t l'aspect soulève ma conscience... un homme ^ui connaît de mes secrets ce qu'il faudrait pour me perdrt I...
— Je l'ai TU, Je l'ai tu I ditsourdemeui fngus Mac-Farlane k as moment : — J'ai vu sa poitrine percée d'un trou njii.l il
rouge... et la voix àes rêves m'a dit: — C^st le sang de tes veines qui doit le mettre à mort!
Rio-Santo regarda le malade avec un vague effroi.
— Me mettre à mort, répéta-t-il lentement; — ce serait un châtiment terrible que de mourir de ta main, Marc-Far Ijne!... mais je ne pourrais pas me plaindre...
Ces mots furent suivis d'un long silehce. Rio-Santo, le visage caché entre ses deux mains, semblait absorbé par de navrantes pensées.
Le jour montait cependant, et la lampe, vaincue, perdait parmi la lumière du dehors les dernières lueurs de sa flamme expirante.
— Selle Billy, mon bon cheval noir, Duncan de Leed! dit tout-à-coup le laird d'une voix sonore; — il faut que je passe la rivière aujourd'hui, afin d'aller à Londres où je tuerai Fergus O'Breanc, l'assassin de mon frère Mac-Nab!
Rio-Santo se découvrit le visage et lit un geste de muette résignation.
— Je vais seller votre cheval Billy, Mac-Farlaue, réponditil; — mais Fergus O'Breane est votre frère aussi... Vous n'aurez plus de frère quand vous l'aurez tué.
— C'est vrai, murmura le laird qui frémit douloureusement sous ses couvertures; c'est vrai 1...
Puis il ajouta d'une voix si confuse ^ue Rio-Santo ne put l'entendre.
— Plus de frère et plus de filles 1 Je les ai vues!... toutes deux !... toutes deux!
Sa tête s'affaissa lovràement sur l'oreiHer.
Rio-Santo se leva et lendit ses membres fatigués. Puis il se dirigea vers la fenêtre dont il sépara les rideaux.
Son œil se ferma en recevant imniédialement l'éclat du jour, et c'eût été, pour un témoin appelé a surprendre le secret de sa solitude, un spectacle douloureux que celui de l'anéantissement complet écrit en lisibles traits sur son visage, naguère encore si superbe.
Il semblait que le doigt de Dieu l'eût touché, comme Nabuchodonosor: il n'était plus que l'ombre de lui-même.
La chambre où il se trouvait donnait sur un étroit passage, conduisant des écuries de sa maison à Belgrave-Lane. Le passage était plein déjà de,palefroniers et de grooms.
Rio-Santo les regardait, et il y avait de la jalousie dans son regard.
— Ils sont heureux! murmura-t-il enfin; — leur vie se passe sans autre fatigue que celle du corps... Us ont des amis qui les suppléeraient au besoin et continueraient leur tâche fortuitement interrompue... Mais moi! oh! moi, je suis seul! Mon œuvre est en moi, toute en moi ! Voici le seul homme à qui j'aie montré un coin de mon âme; et cet homme a le transport... Et il épuise mes forces en des luttes insensées. Il me tue en détail avant de m'assassiner tout d'un coup, comme il le fera quelque jour dans sa folie.
Il releva vivement les manches de sa robe de chambre.
— Il meurtrit mes bras, poursuivit-il; ses ongles ont déchiré ma poitrine'... La lièvre le rend fort... Hier, le souffle me manqua, et je crus que j'allais mourir sous sa furieuse étreinte... Mon Dieu! mon Dieu! pitié! — non pas pour moi, mais pour tant de malheureux qui souffrent et dont je vou- 'aisêtre le sauveur...
— Rio-Santo I reprit Angus avsc raillerie; — on l'appelle maintenant Rio-Santo... Je sai-s, moi, ce que c'est que ce Rio-Santo... C'est Fergus, le bandit du Tesiot-Dale, Fergus l'assassin... Fergus, (lue je ne lue pas, parce que mon cœur est lâche devant un homme que j'ai aimé... Mais je prendrai du courage pour obéir à la voix de mes rêves. Selle mon cheval, Duncan de Leed !
Rio-Santo l'écoulait tristement. — C'était justement l'indiscret délire d'Angus Mac-Farlane qui rivait le marquis à son chevet. Rio-Santo n'avait point de conlident. et nulle oreillene devailentendre ces secrets enfouis que divulguait la lièvre.
Et il restait là, lui diipt la partie, commencée quinze aas auparavant et conduite depuis avec une obstination patiente, iiilaiigable, approchait du coup décisif, il restait la, au risque d'édiouer en vue du port.
LES MYSTERES DE LONDRES
Il aimait Angus; — et, ciicz Rio Sanlo, tout sentiment était fort. Son amour seul, qui était furl aussi, s'éteignait dans l'inconstance.
Angus, apri's avoir prononcé ses dernifres paroles, se re tourna ilans sa couche «omme pour s'endormir. Rio-Santo respira. — Mais presque aussitôt un frémissement convul sil s'empara de tous ses membres, tandis que sa pûleur devenait plus livide.
Le laird venait de se dresser sur son séant.
Rio-Santo s'approclia du lit doucement; releva sesmancbes et serra la ceinture de sa robe, comme s'il se fi>t préparé à une lutte désespérée.
Le laird, cependant, souriant sous les poils hirsutes de sa barbe mêlée, arrondit sa main en cornet et lit le geste de boire un verre de whisky à petites gorgées.
Puis il entonna d'une voix joyeuse et retentissante:
Le lairil de Killarwaa
Avait di'iix lillos; Jamais n'en vit amant
De plus Kcnlilles
Dans lîleu-Girvan.
Il s'arrêta; ses paupières battirent: il reprit plus lentement:
Le laird, un beau matin,
De sa fenêtre, Vit, dans le bois voisin,
Deri ièie un tiêlre,
Bondir un daim.
Pendant ce second couplet, sa voix s'était assourdie; ses /eux, hagards, roulaient. — Rio Santo tremblait. Angus reprit encore:
Le laird, en bon chasseur,
Suivit la trace, Puis siiiTna son piqueur
Et dit : En chasGe 1
De tout son cœur.
MacFarlane haletait; ses mains crispées déchiraient sa couverture; un voile sanglant descendait sur ses yeux démesurément ouverts. — Rio-Sanlo ramassa ses membres , comme s'il allait bondir en avant et attaquer un dangereux ennemi.